Concile Vatican II, 4e session

7 décembre 1965

Constitution pastorale Gaudium et Spes

Sur l'Eglise dans le monde de ce temps

Table des matières

Rome, à Saint-​Pierre, le 7 décembre 1965.

Paul, évêque,
Serviteur des ser­vi­teurs de Dieu,

Avec les Pères du Saint Concile,
Pour que le sou­ve­nir s’en main­tienne à jamais

Avant-​Propos [1]

1. Étroite soli­da­ri­té de l’Église avec l’ensemble de la famille humaine

Les joies et les espoirs, les tris­tesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres sur­tout et de tous ceux qui souffrent, sont aus­si les joies et les espoirs, les tris­tesses et les angoisses des dis­ciples du Christ, et il n’est rien de vrai­ment humain qui ne trouve écho dans leur cœur. Leur com­mu­nau­té, en effet, s’édifie avec des hommes, ras­sem­blés dans le Christ, conduits par l’Esprit Saint dans leur marche vers le Royaume du Père, et por­teurs d’un mes­sage de salut qu’il faut pro­po­ser à tous. La com­mu­nau­té des chré­tiens se recon­naît donc réel­le­ment et inti­me­ment soli­daire du genre humain et de son histoire.

2. À qui s’adresse le Concile

1. C’est pour­quoi, après s’être effor­cé de péné­trer plus avant dans le mys­tère de l’Église, le deuxième Concile du Vatican n’hésite pas à s’adresser main­te­nant, non plus aux seuls fils de l’Église et à tous ceux qui se réclament du Christ, mais à tous les hommes. À tous il veut expo­ser com­ment il envi­sage la pré­sence et l’action de l’Église dans le monde d’aujourd’hui.

2. Le monde qu’il a ain­si en vue est celui des hommes, la famille humaine tout entière avec l’univers au sein duquel elle vit. C’est le théâtre où se joue l’histoire du genre humain, le monde mar­qué par l’effort de l’homme, ses défaites et ses vic­toires. Pour la foi des chré­tiens, ce monde a été fon­dé et demeure conser­vé par l’amour du Créateur ; il est tom­bé certes, sous l’esclavage du péché, mais le Christ, par la Croix et la Résurrection, a bri­sé le pou­voir du Malin et l’a libé­ré pour qu’il soit trans­for­mé selon le des­sein de Dieu et qu’il par­vienne ain­si à son accomplissement.

3. Le ser­vice de l’homme

1. De nos jours, sai­si d’admiration devant ses propres décou­vertes et son propre pou­voir, le genre humain s’interroge cepen­dant, sou­vent avec angoisse, sur l’évolution pré­sente du monde, sur la place et le rôle de l’homme dans l’univers, sur le sens de ses efforts indi­vi­duels et col­lec­tifs, enfin sur la des­ti­née ultime des choses et de l’humanité. Aussi le Concile, témoin et guide de la foi de tout le Peuple de Dieu ras­sem­blé par le Christ, ne sau­rait don­ner une preuve plus par­lante de soli­da­ri­té, de res­pect et d’amour à l’ensemble de la famille humaine, à laquelle ce peuple appar­tient, qu’en dia­lo­guant avec elle sur ces dif­fé­rents pro­blèmes, en les éclai­rant à la lumière de l’Évangile, et en met­tant à la dis­po­si­tion du genre humain la puis­sance sal­va­trice que l’Église, conduite par l’Esprit Saint, reçoit de son Fondateur. C’est en effet l’homme qu’il s’agit de sau­ver, la socié­té humaine qu’il faut renou­ve­ler. C’est donc l’homme, l’homme consi­dé­ré dans son uni­té et sa tota­li­té, l’homme, corps et âme, cœur et conscience, pen­sée et volon­té, qui consti­tue­ra l’axe de tout notre exposé.

2. Voilà pour­quoi, en pro­cla­mant la très noble voca­tion de l’homme et en affir­mant qu’un germe divin est dépo­sé en lui, ce saint Synode offre au genre humain la col­la­bo­ra­tion sin­cère de l’Église pour l’instauration d’une fra­ter­ni­té uni­ver­selle qui réponde à cette voca­tion. Aucune ambi­tion ter­restre ne pousse l’Église ; elle ne vise qu’un seul but : conti­nuer, sous l’impulsion de l’Esprit conso­la­teur, l’œuvre même du Christ, venu dans le monde pour rendre témoi­gnage à la véri­té, pour sau­ver, non pour condam­ner, pour ser­vir, non pour être ser­vi [2].

Exposé Préliminaire : La condition humaine dans le monde d’aujourd’hui

4. Espoirs et angoisses

1. Pour mener à bien cette tâche, l’Église a le devoir, à tout moment, de scru­ter les signes des temps et de les inter­pré­ter à la lumière de l’Évangile, de telle sorte qu’elle puisse répondre, d’une manière adap­tée à chaque géné­ra­tion, aux ques­tions éter­nelles des hommes sur le sens de la vie pré­sente et future et sur leurs rela­tions réci­proques. Il importe donc de connaître et de com­prendre ce monde dans lequel nous vivons, ses attentes, ses aspi­ra­tions, son carac­tère sou­vent dra­ma­tique. Voici, tels qu’on peut les esquis­ser, quelques-​uns des traits fon­da­men­taux du monde actuel.

2. Le genre humain vit aujourd’hui un âge nou­veau de son his­toire, carac­té­ri­sé par des chan­ge­ments pro­fonds et rapides qui s’étendent peu à peu à l’ensemble du globe. Provoqués par l’homme, par son intel­li­gence et son acti­vi­té créa­trice, ils rejaillissent sur l’homme lui-​même, sur ses juge­ments, sur ses dési­rs, indi­vi­duels et col­lec­tifs, sur ses manières de pen­ser et d’agir, tant à l’égard des choses qu’à l’égard de ses sem­blables. À tel point que l’on peut déjà par­ler d’une véri­table méta­mor­phose sociale et cultu­relle dont les effets se réper­cutent jusque sur la vie religieuse.

3. Comme en toute crise de crois­sance, cette trans­for­ma­tion ne va pas sans de sérieuses dif­fi­cul­tés. Ainsi, tan­dis que l’homme étend si lar­ge­ment son pou­voir, il ne par­vient pas tou­jours à s’en rendre maître. S’efforçant de péné­trer plus avant les res­sorts les plus secrets de son être, il appa­raît sou­vent plus incer­tain de lui-​même. Il découvre peu à peu, et avec plus de clar­té, les lois de la vie sociale, mais il hésite sur les orien­ta­tions qu’il faut lui imprimer.

4. Jamais le genre humain n’a regor­gé de tant de richesses, de tant de pos­si­bi­li­tés, d’une telle puis­sance éco­no­mique, et pour­tant une part consi­dé­rable des habi­tants du globe sont encore tour­men­tés par la faim et la misère, et des mul­ti­tudes d’êtres humains ne savent ni lire ni écrire. Jamais les hommes n’ont eu comme aujourd’hui un sens aus­si vif de la liber­té, mais, au même moment, sur­gissent de nou­velles formes d’asservissement social et psy­chique. Alors que le monde prend une conscience si forte de son uni­té, de la dépen­dance réci­proque de tous dans une néces­saire soli­da­ri­té, le voi­ci vio­lem­ment écar­te­lé par l’opposition de forces qui se com­battent : d’âpres dis­sen­sions poli­tiques, sociales, éco­no­miques, raciales et idéo­lo­giques per­sistent encore, et le dan­ger demeure d’une guerre capable de tout anéan­tir. L’échange des idées s’accroît ; mais les mots mêmes qui servent à expri­mer des concepts de grande impor­tance revêtent des accep­tions fort dif­fé­rentes sui­vant la diver­si­té des idéo­lo­gies. Enfin, on recherche avec soin une orga­ni­sa­tion tem­po­relle plus par­faite, sans que ce pro­grès s’accompagne d’un égal essor spirituel.

5. Marqués par une situa­tion si com­plexe, un très grand nombre de nos contem­po­rains ont beau­coup de mal à dis­cer­ner les valeurs per­ma­nentes ; en même temps, ils ne savent com­ment les har­mo­ni­ser avec les décou­vertes récentes. Une inquié­tude les sai­sit et ils s’interrogent avec un mélange d’espoir et d’angoisse sur l’évolution actuelle du monde. Celle-​ci jette à l’homme un défi ; mieux, elle l’oblige à répondre.

5. Une muta­tion profonde

1. L’ébranlement actuel des esprits et la trans­for­ma­tion des condi­tions de vies sont liés à une muta­tion d’ensemble qui tend à la pré­do­mi­nance, dans la for­ma­tion de l’esprit, des sciences mathé­ma­tiques, natu­relles ou humaines et, dans l’action, de la tech­nique, fille des sciences. Cet esprit scien­ti­fique a façon­né d’une manière dif­fé­rente du pas­sé l’état cultu­rel et les modes de pen­ser. Les pro­grès de la tech­nique vont jusqu’à trans­for­mer la face de la terre et, déjà, se lancent à la conquête de l’espace.

2. Sur le temps aus­si, l’intelligence humaine étend en quelque sorte son empire : pour le pas­sé, par la connais­sance his­to­rique ; pour l’avenir, par la pros­pec­tive et la pla­ni­fi­ca­tion. Les pro­grès des sciences bio­lo­giques, psy­cho­lo­giques et sociales ne per­mettent pas seule­ment à l’homme de se mieux connaître, mais lui four­nissent aus­si le moyen d’exercer une influence directe sur la vie des socié­tés par l’emploi de tech­niques appro­priées. En même temps, le genre humain se pré­oc­cupe, et de plus en plus, de pré­voir désor­mais son propre déve­lop­pe­ment démo­gra­phique et de le contrôler.

3. Le mou­ve­ment même de l’histoire devient si rapide que cha­cun a peine à le suivre. Le des­tin de la com­mu­nau­té humaine devient un, et il ne se diver­si­fie plus comme en autant d’histoires sépa­rées entre elles. Bref, le genre humain passe d’une notion plu­tôt sta­tique de l’ordre des choses à une concep­tion plus dyna­mique et évo­lu­tive : de là naît, immense, une pro­blé­ma­tique nou­velle, qui pro­voque à de nou­velles ana­lyses et à de nou­velles synthèses.

6. Changements dans l’ordre social

1. Du même coup, il se pro­duit des chan­ge­ments, de jour en jour plus impor­tants, dans les com­mu­nau­tés locales tra­di­tion­nelles (familles patriar­cales, clans, tri­bus, vil­lages), dans les dif­fé­rents groupes et les rap­ports sociaux.

2. Une socié­té de type indus­triel s’étend peu à peu, ame­nant cer­tains pays à une éco­no­mie d’opulence et trans­for­mant radi­ca­le­ment les concep­tions et les condi­tions sécu­laires de la vie en socié­té. De la même façon, la civi­li­sa­tion urbaine et l’attirance qu’elle pro­voque s’intensifient, soit par la mul­ti­pli­ca­tion des villes et de leurs habi­tants, soit par l’expansion du mode de vie urbain au monde rural.

3. Des moyens de com­mu­ni­ca­tion sociale nou­veaux, et sans cesse plus per­fec­tion­nés, favo­risent la connais­sance des évé­ne­ments et la dif­fu­sion extrê­me­ment rapide et uni­ver­selle des idées et des sen­ti­ments, sus­ci­tant ain­si de nom­breuses réac­tions en chaîne.

4. On ne doit pas négli­ger non plus le fait que tant d’hommes pous­sés par diverses rai­sons à émi­grer sont ame­nés à chan­ger de mode de vie.

5. En somme, les rela­tions de l’homme avec ses sem­blables se mul­ti­plient sans cesse, tan­dis que la « socia­li­sa­tion » elle-​même entraîne à son tour de nou­veaux liens, sans favo­ri­ser tou­jours pour autant, comme il le fau­drait, le plein déve­lop­pe­ment de la per­sonne et des rela­tions vrai­ment per­son­nelles, c’est-à-dire la « personnalisation ».

6. En véri­té, cette évo­lu­tion se mani­feste sur­tout dans les nations qui béné­fi­cient déjà des avan­tages du pro­grès éco­no­mique et tech­nique ; mais elle est aus­si à l’œuvre chez les peuples en voie de déve­lop­pe­ment qui sou­haitent pro­cu­rer à leurs pays les bien­faits de l’industrialisation et de l’urbanisation. Ces peuples, sur­tout s’ils sont atta­chés à des tra­di­tions plus anciennes, res­sentent en même temps le besoin d’exercer leur liber­té d’une façon plus adulte et plus personnelle.

7. Changements psy­cho­lo­giques, moraux, religieux

1. La trans­for­ma­tion des men­ta­li­tés et des struc­tures conduit sou­vent à une remise en ques­tion des valeurs reçues, tout par­ti­cu­liè­re­ment chez les jeunes : fré­quem­ment, ils ne sup­portent pas leur état ; bien plus, l’inquiétude en fait des révol­tés, tan­dis que, conscients de leur impor­tance dans la vie sociale, ils dési­rent y prendre au plus tôt leurs res­pon­sa­bi­li­tés. C’est pour­quoi il n’est pas rare que parents et édu­ca­teurs éprouvent des dif­fi­cul­tés crois­santes dans l’accomplissement de leur tâche.

2. Les cadres de vie, les lois, les façons de pen­ser et de sen­tir héri­tés du pas­sé ne paraissent pas tou­jours adap­tés à l’état actuel des choses : d’où le désar­roi du com­por­te­ment et même des règles de conduite.

3. Les condi­tions nou­velles affectent enfin la vie reli­gieuse elle-​même. D’une part, l’essor de l’esprit cri­tique la puri­fie d’une concep­tion magique du monde et des sur­vi­vances super­sti­tieuses, et exige une adhé­sion de plus en plus per­son­nelle et active à la foi, nom­breux sont ain­si ceux qui par­viennent à un sens plus vivant de Dieu. D’autre part, des mul­ti­tudes sans cesse plus denses s’éloignent en pra­tique de la reli­gion. Refuser Dieu ou la reli­gion, ne pas s’en sou­cier, n’est plus, comme en d’autres temps, un fait excep­tion­nel, lot de quelques indi­vi­dus : aujourd’hui en effet on pré­sente volon­tiers un tel com­por­te­ment comme une exi­gence du pro­grès scien­ti­fique ou de quelque nou­vel huma­nisme. En de nom­breuses régions, cette néga­tion ou cette indif­fé­rence ne s’expriment pas seule­ment au niveau phi­lo­so­phique ; elles affectent aus­si, et très lar­ge­ment, la lit­té­ra­ture, l’art, l’interprétation des sciences humaines et de l’histoire, la légis­la­tion elle-​même : d’où le désar­roi d’un grand nombre.

8. Les dés­équi­libres du monde moderne

1. Une évo­lu­tion aus­si rapide, accom­plie sou­vent sans ordre et, plus encore, la prise de conscience de plus en plus aiguë des écar­tè­le­ments dont souffre le monde, engendrent ou accroissent contra­dic­tions et déséquilibres.

2. Au niveau de la per­sonne elle-​même, un dés­équi­libre se fait assez sou­vent jour entre l’intelligence pra­tique moderne et une pen­sée spé­cu­la­tive qui ne par­vient pas à domi­ner la somme de ses connais­sances ni à les ordon­ner en des syn­thèses satis­fai­santes. Déséquilibre éga­le­ment entre la pré­oc­cu­pa­tion de l’efficacité concrète et les exi­gences de la conscience morale, et, non moins fré­quem­ment, entre les condi­tions col­lec­tives de l’existence et les requêtes d’une pen­sée per­son­nelle, et aus­si, de la contem­pla­tion. Déséquilibre enfin entre la spé­cia­li­sa­tion de l’activité humaine et une vue géné­rale des choses.

3. Tensions au sein de la famille, dues soit à la pesan­teur des condi­tions démo­gra­phiques, éco­no­miques et sociales, soit aux conflits des géné­ra­tions suc­ces­sives, soit aux nou­veaux rap­ports sociaux qui s’établissent entre hommes et femmes.

4. D’importants dés­équi­libres naissent aus­si entre les races, entre les diverses caté­go­ries sociales, entre pays riches, moins riches et pauvres ; enfin entre les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales nées de l’aspiration des peuples à la paix et les pro­pa­gandes idéo­lo­giques ou les égoïsmes col­lec­tifs qui se mani­festent au sein des nations et des autres groupes.

5. Défiances et ini­mi­tiés mutuelles, conflits et cala­mi­tés s’ensuivent, dont l’homme lui-​même est à la fois cause et victime.

9. Les aspi­ra­tions de plus en plus uni­ver­selles du genre humain

1. Pendant ce temps, la convic­tion gran­dit que le genre humain peut et doit non seule­ment ren­for­cer sans cesse sa maî­trise sur la créa­tion, mais qu’il peut et doit en outre ins­ti­tuer un ordre poli­tique, social et éco­no­mique qui soit tou­jours plus au ser­vice de l’homme, et qui per­mette à cha­cun, à chaque groupe, d’affirmer sa digni­té propre et de la développer.

2. D’où les âpres reven­di­ca­tions d’un grand nombre qui, pre­nant net­te­ment conscience des injus­tices et de l’inégalité de la dis­tri­bu­tion des biens, s’estiment lésés. Les nations en voie de déve­lop­pe­ment, comme celles qui furent récem­ment pro­mues à l’indépendance, veulent par­ti­ci­per aux bien­faits de la civi­li­sa­tion moderne tant au plan éco­no­mique qu’au plan poli­tique, et jouer libre­ment leur rôle sur la scène du monde. Et pour­tant, entre ces nations et les autres nations plus riches, dont le déve­lop­pe­ment est plus rapide, l’écart ne fait que croître, et, en même temps, très sou­vent, la dépen­dance, y com­pris la dépen­dance éco­no­mique. Les peuples de la faim inter­pellent les peuples de l’opulence. Les femmes, là où elles ne l’ont pas encore obte­nue, réclament la pari­té de droit et de fait avec les hommes. Les tra­vailleurs, ouvriers et pay­sans, veulent non seule­ment gagner leur vie, mais déve­lop­per leur per­son­na­li­té par leur tra­vail, mieux, par­ti­ci­per à l’organisation de la vie éco­no­mique, sociale, poli­tique et cultu­relle. Pour la pre­mière fois dans l’histoire, l’humanité entière n’hésite plus à pen­ser que les bien­faits de la civi­li­sa­tion peuvent et doivent réel­le­ment s’étendre à tous les peuples.

3. Mais sous toutes ces reven­di­ca­tions se cache une aspi­ra­tion plus pro­fonde et plus uni­ver­selle : les per­sonnes et les groupes ont soif d’une vie pleine et libre, d’une vie digne de l’homme, qui mette à leur propre ser­vice toutes les immenses pos­si­bi­li­tés que leur offre le monde actuel. Quant aux nations, elles ne cessent d’accomplir de cou­ra­geux efforts pour par­ve­nir à une cer­taine forme de com­mu­nau­té universelle.

4. Ainsi le monde moderne appa­raît à la fois comme puis­sant et faible, capable du meilleur et du pire, et le che­min s’ouvre devant lui de la liber­té ou de la ser­vi­tude, du pro­grès ou de la régres­sion, de la fra­ter­ni­té ou de la haine. D’autre part, l’homme prend conscience que de lui dépend la bonne orien­ta­tion des forces qu’il a mises en mou­ve­ment et qui peuvent l’écraser ou le ser­vir. C’est pour­quoi il s’interroge lui-même.

10. Les inter­ro­ga­tions pro­fondes du genre humain

1. En véri­té, les dés­équi­libres qui tra­vaillent le monde moderne sont liés à un dés­équi­libre plus fon­da­men­tal qui prend racine dans le cœur même de l’homme. C’est en l’homme lui-​même, en effet, que de nom­breux élé­ments se com­battent. D’une part, comme créa ture, il fait l’expérience de ses mul­tiples limites ; d’autre part, il se sent illi­mi­té dans ses dési­rs et appe­lé à une vie supé­rieure. Sollicité de tant de façons, il est sans cesse contraint de choi­sir et de renon­cer. Pire : faible et pécheur, il accom­plit sou­vent ce qu’il ne veut pas et n’accomplit point ce qu’il vou­drait [3]. En somme, c’est en lui-​même qu’il souffre divi­sion, et c’est de là que naissent au sein de la socié­té tant et de si grandes dis­cordes. Beaucoup, il est vrai, dont la vie est impré­gnée de maté­ria­lisme pra­tique, sont détour­nés par là d’une claire per­cep­tion de cette situa­tion dra­ma­tique ; ou bien, acca­blés par la misère, ils se trouvent empê­chés d’y prê­ter atten­tion. D’autres, en grand nombre, pensent trou­ver leur tran­quilli­té dans les diverses expli­ca­tions du monde qui leur sont pro­po­sées. Certains attendent du seul effort de l’homme la libé­ra­tion véri­table et plé­nière du genre humain et ils se per­suadent que le règne à venir de l’homme sur la terre com­ble­ra tous les vœux de son cœur. Il en est d’autres qui, déses­pé­rant du sens de la vie, exaltent les auda­cieux qui, jugeant l’existence humaine dénuée par elle-​même de toute signi­fi­ca­tion, tentent de lui don­ner, par leur seule ins­pi­ra­tion, toute sa signi­fi­ca­tion. Néanmoins, le nombre croît de ceux qui, face à l’évolution pré­sente du monde, se posent les ques­tions les plus fon­da­men­tales ou les per­çoivent avec une acui­té nou­velle. Qu’est-ce que l’homme ? Que signi­fient la souf­france, le mal, la mort, qui sub­sistent mal­gré tant de pro­grès ? À quoi bon ces vic­toires payées d’un si grand prix ? Que peut appor­ter l’homme à la socié­té ? Que peut-​il en attendre ? Qu’adviendra-t-il après cette vie ?

2. L’Église, quant à elle, croit que le Christ, mort et res­sus­ci­té pour tous [4], offre à l’homme, par son Esprit, lumière et forces pour lui per­mettre de répondre à sa très haute voca­tion. Elle croit qu’il n’est pas sous le ciel d’autre nom don­né aux hommes par lequel ils doivent être sau­vés [5]. Elle croit aus­si que la clé, le centre et la fin de toute his­toire humaine se trouve en son Seigneur et Maître. Elle affirme en outre que, sous tous les chan­ge­ments, bien des choses demeurent qui ont leur fon­de­ment ultime dans le Christ, le même hier, aujourd’hui et à jamais [6]. C’est pour­quoi, sous la lumière du Christ, image du Dieu invi­sible, premier-​né de toute créa­ture [7], le Concile se pro­pose de s’adresser à tous, pour éclai­rer le mys­tère de l’homme et pour aider le genre humain à décou­vrir la solu­tion des pro­blèmes majeurs de notre temps.

Première partie : L’Église et la vocation humaine

11. Répondre aux appels de l’Esprit

1. Mû par la foi, se sachant conduit par l’Esprit du Seigneur qui rem­plit l’univers, le Peuple de Dieu s’efforce de dis­cer­ner dans les évé­ne­ments, les exi­gences et les requêtes de notre temps, aux­quels il par­ti­cipe avec les autres hommes, quels sont les signes véri­tables de la pré­sence ou du des­sein de Dieu. La foi, en effet, éclaire toutes choses d’une lumière nou­velle et nous fait connaître la volon­té divine sur la voca­tion inté­grale de l’homme, orien­tant ain­si l’esprit vers des solu­tions plei­ne­ment humaines.

2. Le Concile se pro­pose avant tout de juger à cette lumière les valeurs les plus pri­sées par nos contem­po­rains et de les relier à leur source divine. Car ces valeurs, dans la mesure où elles pro­cèdent du génie humain, qui est un don de Dieu, sont fort bonnes ; mais il n’est pas rare que la cor­rup­tion du cœur humain les détourne de l’ordre requis : c’est pour­quoi elles ont besoin d’être purifiées.

3. Que pense l’Église de l’homme ? Quelles orien­ta­tions semblent devoir être pro­po­sées pour l’édification de la socié­té contem­po­raine ? Quelle signi­fi­ca­tion der­nière don­ner à l’activité de l’homme dans l’univers ? Ces ques­tions réclament une réponse. La réci­pro­ci­té des ser­vices que sont appe­lés à se rendre le Peuple de Dieu et le genre humain, dans lequel ce peuple est insé­ré, appa­raî­tra alors avec plus de net­te­té : ain­si se mani­fes­te­ra le carac­tère reli­gieux et, par le fait même, sou­ve­rai­ne­ment humain de la mis­sion de l’Église.

Ch. I. La dignité de la personne humaine

12. L’homme à l’image de Dieu

1. Croyants et incroyants sont géné­ra­le­ment d’accord sur ce point : tout sur terre doit être ordon­né à l’homme comme à son centre et à son sommet.

2. Mais qu’est-ce que l’homme ? Sur lui-​même, il a pro­po­sé et pro­pose encore des opi­nions mul­tiples, diverses et même oppo­sées, sui­vant les­quelles, sou­vent, ou bien il s’exalte lui-​même comme une norme abso­lue, ou bien il se rabaisse jusqu’au déses­poir : d’où ses doutes et ses angoisses. Ces dif­fi­cul­tés, l’Église les res­sent à fond. Instruite par la Révélation divine, elle peut y appor­ter une réponse, où se trouve des­si­née la condi­tion véri­table de l’homme, où sont mises au clair ses fai­blesses, mais où peuvent en même temps être jus­te­ment recon­nues sa digni­té et sa vocation.

3. La Bible, en effet, enseigne que l’homme a été créé « à l’image de Dieu », capable de connaître et d’aimer son Créateur, qu’il a été consti­tué sei­gneur de toutes les créa­tures ter­restres [8] pour les domi­ner et pour s’en ser­vir, en glo­ri­fiant Dieu [9]. « Qu’est-ce donc l’homme, pour que tu te sou­viennes de lui ? ou le fils de l’homme pour que tu te sou­cies de lui ? À peine le fis-​tu moindre qu’un dieu, le cou­ron­nant de gloire et de splen­deur : tu l’établis sur l’œuvre de tes mains, tout fut mis par toi sous ses pieds » (Ps 8, 5–7).

4. Mais Dieu n’a pas créé l’homme soli­taire : dès l’origine, « il les créa homme et femme » (Gn 1, 27). Cette socié­té de l’homme et de la femme est l’expression pre­mière de la com­mu­nion des per­sonnes. Car l’homme, de par sa nature pro­fonde, est un être social, et, sans rela­tions avec autrui, il ne peut vivre ni épa­nouir ses qualités.

5. C’est pour­quoi Dieu, lisons-​nous encore dans le Bible, « regar­da tout ce qu’il avait fait et le jugea très bon » (Gn 1, 31).

13. Le péché

1. Établi par Dieu dans un état de jus­tice, l’homme, séduit par le Malin, dès le début de l’histoire, a abu­sé de sa liber­té, en se dres­sant contre Dieu et en dési­rant par­ve­nir à sa fin hors de Dieu. Ayant connu Dieu, « ils ne lui ont pas ren­du gloire comme à un Dieu (…) mais leur cœur inin­tel­li­gent s’est enté­né­bré », et ils ont ser­vi la créa­ture de pré­fé­rence au Créateur [10]. Ce que la Révélation divine nous découvre ain­si, notre propre expé­rience le confirme. Car l’homme, s’il regarde au-​dedans de son cœur, se découvre enclin aus­si au mal, sub­mer­gé de mul­tiples maux qui ne peuvent pro­ve­nir de son Créateur, qui est bon. Refusant sou­vent de recon­naître Dieu comme son prin­cipe, l’homme a, par le fait même, bri­sé l’ordre qui l’orientait à sa fin der­nière, et, en même temps, il a rom­pu toute har­mo­nie, soit par rap­port à lui-​même, soit par rap­port aux autres hommes et à toute la création.

2. C’est donc en lui-​même que l’homme est divi­sé. Voici que toute la vie des hommes, indi­vi­duelle et col­lec­tive, se mani­feste comme une lutte, com­bien dra­ma­tique, entre le bien et le mal, entre la lumière et les ténèbres. Bien plus, voi­ci que l’homme se découvre inca­pable par lui-​même de vaincre effec­ti­ve­ment les assauts du mal ; et ain­si cha­cun se sent comme char­gé de chaînes. Mais le Seigneur en per­sonne est venu pour res­tau­rer l’homme dans sa liber­té et sa force, le réno­vant inté­rieu­re­ment et jetant dehors le prince de ce monde (cf. Jn 12, 31), qui le rete­nait dans l’esclavage du péché [11]. Quant au péché, il amoin­drit l’homme lui-​même en l’empêchant d’atteindre sa plénitude.

Dans la lumière de cette Révélation, la subli­mi­té de la voca­tion humaine, comme la pro­fonde misère de l’homme, dont tous font l’expérience, trouvent leur signi­fi­ca­tion ultime.

14. Constitution de l’homme

1. Corps et âme, mais vrai­ment un, l’homme est, dans sa condi­tion cor­po­relle même, un résu­mé de l’univers des choses qui trouvent ain­si, en lui, leur som­met, et peuvent libre­ment louer leur Créateur [12]. Il est donc inter­dit à l’homme de dédai­gner la vie cor­po­relle. Mais, au contraire, il doit esti­mer et res­pec­ter son corps qui a été créé par Dieu et qui doit res­sus­ci­ter au der­nier jour. Toutefois, bles­sé par le péché, il res­sent en lui les révoltes du corps. C’est donc la digni­té même de l’homme qui exige de lui qu’il glo­ri­fie Dieu dans son corps [13], sans le lais­ser asser­vir aux mau­vais pen­chants de son cœur.

2. En véri­té, l’homme ne se trompe pas lorsqu’il se recon­naît supé­rieur aux élé­ments maté­riels et qu’il se consi­dère comme irré­duc­tible, soit à une simple par­celle de la nature, soit à un élé­ment ano­nyme de la cité humaine. Par son inté­rio­ri­té, il dépasse en effet l’univers des choses : c’est à ces pro­fon­deurs qu’il revient lorsqu’il fait retour en lui-​même où l’attend ce Dieu qui scrute les cœurs [14] et où il décide per­son­nel­le­ment de son propre sort sous le regard de Dieu. Ainsi, lorsqu’il recon­naît en lui une âme spi­ri­tuelle et immor­telle, il n’est pas le jouet d’une créa­tion ima­gi­naire qui s’expliquerait seule­ment par les condi­tions phy­siques et sociales ; bien au contraire, il atteint le tré­fonds même de la réalité.

15. Dignité de l’intelligence, véri­té et sagesse

1. Participant à la lumière de l’intelligence divine, l’homme a rai­son de pen­ser que, par sa propre intel­li­gence, il dépasse l’univers des choses. Sans doute son génie au long des siècles, par une appli­ca­tion labo­rieuse, a fait pro­gres­ser les sciences empi­riques, les tech­niques et les arts libé­raux. De nos jours il a obte­nu des vic­toires hors pair, notam­ment dans la décou­verte et la conquête du monde maté­riel. Toujours cepen­dant il a cher­ché et trou­vé une véri­té plus pro­fonde. Car l’intelligence ne se borne pas aux seuls phé­no­mènes ; elle est capable d’atteindre, avec une authen­tique cer­ti­tude, la réa­li­té intel­li­gible, en dépit de la part d’obscurité et de fai­blesse que laisse en elle le péché.

2. Enfin, la nature intel­li­gente de la per­sonne trouve et doit trou­ver sa per­fec­tion dans la sagesse. Celle-​ci attire avec force et dou­ceur l’esprit de l’homme vers la recherche et l’amour du vrai et du bien ; l’homme qui s’en nour­rit est conduit du monde visible à l’invisible.

3. Plus que toute autre, notre époque a besoin d’une telle sagesse, pour huma­ni­ser ses propres décou­vertes, quelles qu’elles soient. L’avenir du monde serait en péril si elle ne savait pas se don­ner des sages. Pourquoi ne pas ajou­ter cette remarque : de nom­breux pays, pauvres en biens maté­riels, mais riches en sagesse, pour­ront puis­sam­ment aider les autres sur ce point.

4. Par le don de l’Esprit, l’homme par­vient, dans la foi, à contem­pler et à goû­ter le mys­tère de la volon­té divine [15].

16. Dignité de la conscience morale

1. Au fond de sa conscience, l’homme découvre la pré­sence d’une loi qu’il ne s’est pas don­née lui-​même, mais à laquelle il est tenu d’obéir. Cette voix, qui ne cesse de le pres­ser d’aimer et d’accomplir le bien et d’éviter le mal, au moment oppor­tun résonne dans l’intimité de son cœur : « Fais ceci, évite cela ». Car c’est une loi ins­crite par Dieu au cœur de l’homme ; sa digni­té est de lui obéir, et c’est elle qui le juge­ra [16]. La conscience est le centre le plus secret de l’homme, le sanc­tuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre [17]. C’est d’une manière admi­rable que se découvre à la conscience cette loi qui s’accomplit dans l’amour de Dieu et du pro­chain [18]. Par fidé­li­té à la conscience, les chré­tiens, unis aux autres hommes, doivent cher­cher ensemble la véri­té et la solu­tion juste de tant de pro­blèmes moraux que sou­lèvent aus­si bien la vie pri­vée que la vie sociale. Plus la conscience droite l’emporte, plus les per­sonnes et les groupes s’éloignent d’une déci­sion aveugle et tendent à se confor­mer aux normes objec­tives de la mora­li­té. Toutefois, il arrive sou­vent que la conscience s’égare, par suite d’une igno­rance invin­cible, sans perdre pour autant sa digni­té. Ce que l’on ne peut dire lorsque l’homme se sou­cie peu de recher­cher le vrai et le bien et lorsque l’habitude du péché rend peu à peu sa conscience presque aveugle.

17. Grandeur de la liber­té Mais c’est tou­jours libre­ment que l’homme se tourne vers le bien. Cette liber­té, nos contem­po­rains l’estiment gran­de­ment et ils la pour­suivent avec ardeur. Et ils ont rai­son. Souvent cepen­dant ils la ché­rissent d’une manière qui n’est pas droite, comme la licence de faire n’importe quoi, pour­vu que cela plaise, même le mal. Mais la vraie liber­té est en l’homme un signe pri­vi­lé­gié de l’image divine. Car Dieu a vou­lu le lais­ser à son propre conseil [19] pour qu’il puisse de lui-​même cher­cher son Créateur et, en adhé­rant libre­ment à lui, s’achever ain­si dans une bien­heu­reuse plé­ni­tude. La digni­té de l’homme exige donc de lui qu’il agisse selon un choix conscient et libre, mû et déter­mi­né par une convic­tion per­son­nelle et non sous le seul effet de pous­sées ins­tinc­tives ou d’une contrainte exté­rieure. L’homme par­vient à cette digni­té lorsque, se déli­vrant de toute ser­vi­tude des pas­sions, par le choix libre du bien, il marche vers sa des­ti­née et prend soin de s’en pro­cu­rer réel­le­ment les moyens par son ingé­nio­si­té. Ce n’est tou­te­fois que par le secours de la grâce divine que la liber­té humaine, bles­sée par le péché, peut s’ordonner à Dieu d’une manière effec­tive et inté­grale. Et cha­cun devra rendre compte de sa propre vie devant le tri­bu­nal de Dieu, selon le bien ou le mal accom­pli [20].

18. Le mys­tère de la mort

1. C’est en face de la mort que l’énigme de la condi­tion humaine atteint son som­met. L’homme n’est pas seule­ment tour­men­té par la souf­france et la déchéance pro­gres­sive de son corps, mais plus encore, par la peur d’une des­truc­tion défi­ni­tive. Et c’est par une ins­pi­ra­tion juste de son cœur qu’il rejette et refuse cette ruine totale et ce défi­ni­tif échec de sa per­sonne. Le germe d’éternité qu’il porte en lui, irré­duc­tible à la seule matière, s’insurge contre la mort. Toutes les ten­ta­tives de la tech­nique, si utiles qu’elles soient, sont impuis­santes à cal­mer son anxié­té : car le pro­lon­ge­ment de la vie que la bio­lo­gie pro­cure ne peut satis­faire ce désir d’une vie ulté­rieure, invin­ci­ble­ment ancré dans son cœur.

2. Mais si toute ima­gi­na­tion ici défaille, l’Église, ins­truite par la Révélation divine, affirme que Dieu a créé l’homme en vue d’une fin bien­heu­reuse, au-​delà des misères du temps pré­sent. De plus, la foi chré­tienne enseigne que cette mort cor­po­relle, à laquelle l’homme aurait été sous­trait s’il n’avait pas péché [21], sera un jour vain­cue, lorsque le salut, per­du par la faute de l’homme, lui sera ren­du par son tout-​puissant et misé­ri­cor­dieux Sauveur. Car Dieu a appe­lé et appelle l’homme à adhé­rer à lui de tout son être, dans la com­mu­nion éter­nelle d’une vie divine inal­té­rable. Cette vic­toire, le Christ l’a acquise en res­sus­ci­tant [22], libé­rant l’homme de la mort par sa propre mort. À par­tir des titres sérieux qu’elle offre à l’examen de tout homme, la foi est ain­si en mesure de répondre à son inter­ro­ga­tion angois­sée sur son propre ave­nir. Elle nous offre en même temps la pos­si­bi­li­té d’une com­mu­nion dans le Christ avec nos frères bien-​aimés qui sont déjà morts, en nous don­nant l’espérance qu’ils ont trou­vé près de Dieu la véri­table vie.

19. Formes et racines de l’athéisme

1. L’aspect le plus sublime de la digni­té humaine se trouve dans cette voca­tion de l’homme à com­mu­nier avec Dieu. Cette invi­ta­tion que Dieu adresse à l’homme de dia­lo­guer avec Lui com­mence avec l’existence humaine. Car, si l’homme existe, c’est que Dieu l’a créé par amour et, par amour, ne cesse de lui don­ner l’être ; et l’homme ne vit plei­ne­ment selon la véri­té que s’il recon­naît libre­ment cet amour et s’abandonne à son Créateur. Mais beau­coup de nos contem­po­rains ne per­çoivent pas du tout ou même rejettent expli­ci­te­ment le rap­port intime et vital qui unit l’homme à Dieu : à tel point que l’athéisme compte par­mi les faits les plus graves de ce temps et doit être sou­mis à un exa­men très attentif.

2. On désigne sous le nom d’athéisme des phé­no­mènes entre eux très divers. En effet, tan­dis que cer­tains athées nient Dieu expres­sé­ment, d’autres pensent que l’homme ne peut abso­lu­ment rien affir­mer de lui. D’autres encore traitent le pro­blème de Dieu de telle façon que ce pro­blème semble dénué de sens. Beaucoup outre­pas­sant indû­ment les limites des sciences posi­tives, ou bien pré­tendent que la seule rai­son scien­ti­fique explique tout, ou bien, à l’inverse, ne recon­naissent comme défi­ni­tive abso­lu­ment aucune véri­té. Certains font un tel cas de l’homme que la foi en Dieu s’en trouve comme éner­vée, plus pré­oc­cu­pés qu’ils sont, semble-​t-​il, d’affirmer l’homme que de nier Dieu. D’autres se repré­sentent Dieu sous un jour tel que, en le repous­sant, ils refusent un Dieu qui n’est en aucune façon celui de l’Évangile. D’autres n’abordent même pas le pro­blème de Dieu : ils paraissent étran­gers à toute inquié­tude reli­gieuse et ne voient pas pour­quoi ils se sou­cie­raient encore de reli­gion. L’athéisme, en outre, naît sou­vent, soit d’une pro­tes­ta­tion révol­tée contre le mal dans le monde, soit du fait que l’on attri­bue à tort à cer­tains idéaux humains un tel carac­tère d’absolu qu’on en vient à les prendre pour Dieu. La civi­li­sa­tion moderne elle-​même, non certes par son essence même, mais parce qu’elle se trouve trop enga­gée dans les réa­li­tés ter­restres, peut rendre sou­vent plus dif­fi­cile l’approche de Dieu.

3. Certes, ceux qui déli­bé­ré­ment s’efforcent d’éliminer Dieu de leur cœur et d’écarter les pro­blèmes reli­gieux, en ne sui­vant pas le « dic­ta­men » de leur conscience, ne sont pas exempts de faute. Mais les croyants eux-​mêmes portent sou­vent à cet égard une cer­taine res­pon­sa­bi­li­té. Car l’athéisme, consi­dé­ré dans son ensemble, ne trouve pas son ori­gine en lui-​même ; il la trouve en diverses causes, par­mi les­quelles il faut comp­ter une réac­tion cri­tique en face des reli­gions et spé­cia­le­ment, en cer­taines régions, en face de la reli­gion chré­tienne. C’est pour­quoi, dans cette genèse de l’athéisme, les croyants peuvent avoir une part qui n’est pas mince, dans la mesure où, par la négli­gence dans l’éducation de leur foi, par des pré­sen­ta­tions trom­peuses de la doc­trine et aus­si par des défaillances de leur vie reli­gieuse, morale et sociale, on peut dire d’eux qu’ils voilent l’authentique visage de Dieu et de la reli­gion plus qu’ils ne le révèlent.

20. L’athéisme systématique

1. Souvent l’athéisme moderne pré­sente aus­si une forme sys­té­ma­tique, qui, abs­trac­tion faite des autres causes, pousse le désir d’autonomie humaine à un point tel qu’il fait obs­tacle à toute dépen­dance à l’égard de Dieu. Ceux qui pro­fessent un athéisme de cette sorte sou­tiennent que la liber­té consiste en ceci que l’homme est pour lui-​même sa propre fin, le seul arti­san et le démiurge de sa propre his­toire. Ils pré­tendent que cette vue des choses est incom­pa­tible avec la recon­nais­sance d’un Seigneur, auteur et fin de toutes choses ou, au moins, qu’elle rend cette affir­ma­tion tout à fait super­flue. Cette doc­trine peut se trou­ver ren­for­cée par le sen­ti­ment de puis­sance que le pro­grès tech­nique actuel confère à l’homme.

2. Parmi les formes de l’athéisme contem­po­rain, on ne doit pas pas­ser sous silence celle qui attend la libé­ra­tion de l’homme sur­tout de sa libé­ra­tion éco­no­mique et sociale. À cette libé­ra­tion s’opposerait, par sa nature même, la reli­gion, dans la mesure, où, éri­geant l’espérance de l’homme sur le mirage d’une vie future, elle le détour­ne­rait d’édifier la cité ter­restre. C’est pour­quoi les tenants d’une telle doc­trine, là où ils deviennent les maîtres du pou­voir, attaquent la reli­gion avec vio­lence, uti­li­sant pour la dif­fu­sion de l’athéisme, sur­tout en ce qui regarde l’éducation de la jeu­nesse, tous les moyens de pres­sion dont le pou­voir public dispose.

21. L’attitude de l’Église en face de l’athéisme

1. L’Église, fidèle à la fois à Dieu et à l’homme, ne peut ces­ser de réprou­ver avec dou­leur et avec la plus grande fer­me­té, comme elle l’a fait dans le pas­sé [23], ces doc­trines et ces manières de faire funestes qui contre­disent la rai­son et l’expérience com­mune et font déchoir l’homme de sa noblesse native.

2. Elle s’efforce cepen­dant de sai­sir dans l’esprit des athées les causes cachées de la néga­tion de Dieu et, bien consciente de la gra­vi­té des pro­blèmes que l’athéisme sou­lève, pous­sée par son amour pour tous les hommes, elle estime qu’il lui faut sou­mettre ces motifs à un exa­men sérieux et approfondi.

3. L’Église tient que la recon­nais­sance de Dieu ne s’oppose en aucune façon à la digni­té de l’homme, puisque cette digni­té trouve en Dieu lui-​même ce qui la fonde et ce qui l’achève. Car l’homme a été éta­bli en socié­té, intel­li­gent et libre, par Dieu son Créateur. Mais sur­tout, comme fils, il est appe­lé à l’intimité même de Dieu et au par­tage de son propre bon­heur. L’Église enseigne, en outre, que l’espérance escha­to­lo­gique ne dimi­nue pas l’importance des tâches ter­restres, mais en sou­tient bien plu­tôt l’accomplissement par de nou­veaux motifs. À l’opposé, lorsque manquent le sup­port divin et l’espérance de la vie éter­nelle, la digni­té de l’homme subit une très grave bles­sure, comme on le voit sou­vent aujourd’hui, et l’énigme de la vie et de la mort, de la faute et de la souf­france reste sans solu­tion : ain­si, trop sou­vent, les hommes s’abîment dans le désespoir.

4. Pendant ce temps, tout homme demeure à ses propres yeux une ques­tion inso­luble qu’il per­çoit confu­sé­ment. À cer­taines heures, en effet, prin­ci­pa­le­ment à l’occasion des grands évé­ne­ments de la vie, per­sonne ne peut tota­le­ment évi­ter ce genre d’interrogation. Dieu seul peut plei­ne­ment y répondre et d’une manière irré­cu­sable, lui qui nous invite à une réflexion plus pro­fonde et à une recherche plus humble.

5. Quant au remède à l’athéisme, on doit l’attendre d’une part d’une pré­sen­ta­tion adé­quate de la doc­trine, d’autre part de la pure­té de vie de l’Église et de ses membres. C’est à l’Église qu’il revient en effet de rendre pré­sents et comme visibles Dieu le Père et son Fils incar­né, en se renou­ve­lant et en se puri­fiant sans cesse [24], sous la conduite de l’Esprit Saint. Il y faut sur­tout le témoi­gnage d’une foi vivante et adulte, c’est-à-dire d’une foi for­mée à recon­naître luci­de­ment les dif­fi­cul­tés et capable de les sur­mon­ter. D’une telle foi, de très nom­breux mar­tyrs ont ren­du et conti­nuent de rendre un écla­tant témoi­gnage. Sa fécon­di­té doit se mani­fes­ter en péné­trant toute la vie des croyants, y com­pris leur vie pro­fane, et en les entraî­nant à la jus­tice et à l’amour, sur­tout au béné­fice des déshé­ri­tés. Enfin ce qui contri­bue le plus à révé­ler la pré­sence de Dieu, c’est l’amour fra­ter­nel des fidèles qui tra­vaillent d’un cœur una­nime pour la foi de l’Évangile [25] et qui se pré­sentent comme un signe d’unité.

6. L’Église, tout en reje­tant abso­lu­ment l’athéisme, pro­clame tou­te­fois, sans arrière-​pensée, que tous les hommes, croyants et incroyants, doivent s’appliquer à la juste construc­tion de ce monde, dans lequel ils vivent ensemble : ce qui, assu­ré­ment, n’est pos­sible que par un dia­logue loyal et pru­dent. L’Église déplore donc les dif­fé­rences de trai­te­ment que cer­taines auto­ri­tés civiles éta­blissent injus­te­ment entre croyants et incroyants, au mépris des droits fon­da­men­taux de la per­sonne. Pour les croyants, elle réclame la liber­té effec­tive et la pos­si­bi­li­té d’élever aus­si dans ce monde le temple de Dieu. Quant aux athées, elle les invite avec huma­ni­té à exa­mi­ner en toute objec­ti­vi­té l’Évangile du Christ.

7. Car l’Église sait par­fai­te­ment que son mes­sage est en accord avec le fond secret du cœur humain quand elle défend la digni­té de la voca­tion de l’homme, et rend ain­si l’espoir à ceux qui n’osent plus croire à la gran­deur de leur des­tin. Ce mes­sage, loin de dimi­nuer l’homme, sert à son pro­grès en répan­dant lumière, vie et liber­té et, en dehors de lui, rien ne peut com­bler le cœur humain : « Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur ne connaît aucun répit jusqu’à ce qu’il trouve son repos en toi [26]. »

22. Le Christ, homme nouveau

1. En réa­li­té, le mys­tère de l’homme ne s’éclaire vrai­ment que dans le mys­tère du Verbe incar­né. Adam, en effet, le pre­mier homme, était la figure de celui qui devait venir [27], le Christ Seigneur. Nouvel Adam, le Christ, dans la révé­la­tion même du mys­tère du Père et de son amour, mani­feste plei­ne­ment l’homme à lui-​même et lui découvre la subli­mi­té de sa voca­tion. Il n’est donc pas sur­pre­nant que les véri­tés ci-​dessus trouvent en lui leur source et atteignent en lui leur point culminant.

2. « Image du Dieu invi­sible » (Col 1, 15) [28], il est l’Homme par­fait qui a res­tau­ré dans la des­cen­dance d’Adam la res­sem­blance divine, alté­rée dès le pre­mier péché. Parce qu’en lui la nature humaine a été assu­mée, non absor­bée [29], par le fait même, cette nature a été éle­vée en nous aus­si à une digni­té sans égale. Car, par son incar­na­tion, le Fils de Dieu s’est en quelque sorte uni lui-​même à tout homme. Il a tra­vaillé avec des mains d’homme, il a pen­sé avec une intel­li­gence d’homme, il a agi avec une volon­té d’homme [30], il a aimé avec un cœur d’homme. Né de la Vierge Marie, il est vrai­ment deve­nu l’un de nous, en tout sem­blable à nous, hor­mis le péché [31].

3. Agneau inno­cent, par son sang libre­ment répan­du, il nous a méri­té la vie ; et, en lui, Dieu nous a récon­ci­liés avec lui-​même et entre nous [32], nous arra­chant à l’esclavage du diable et du péché. En sorte que cha­cun de nous peut dire avec l’Apôtre : le Fils de Dieu « m’a aimé et il s’est livré lui-​même pour moi » (Ga 2, 20). En souf­frant pour nous, il ne nous a pas sim­ple­ment don­né l’exemple, afin que nous mar­chions sur ses pas [33], mais il a ouvert une route nou­velle : si nous la sui­vons, la vie et la mort deviennent saintes et acquièrent un sens nouveau.

4. Devenu conforme à l’image du Fils, premier-​né d’une mul­ti­tude de frères [34], le chré­tien reçoit « les pré­mices de l’Esprit » (Rm 8, 23), qui le rendent capable d’accomplir la loi nou­velle de l’amour [35]. Par cet Esprit, « gage de l’héritage » (Ep 1, 14), c’est tout l’homme qui est inté­rieu­re­ment renou­ve­lé, dans l’attente de « la rédemp­tion du corps » (Rm 8, 23) : « Si l’Esprit de celui qui a res­sus­ci­té Jésus d’entre les morts demeure en vous, celui qui a res­sus­ci­té Jésus Christ d’entre les morts don­ne­ra aus­si la vie à vos corps mor­tels, par son Esprit qui habite en vous (Rm 8, 11) [36]. Certes, pour un chré­tien, c’est une néces­si­té et un devoir de com­battre le mal au prix de nom­breuses tri­bu­la­tions et de subir la mort. Mais, asso­cié au mys­tère pas­cal, deve­nant conforme au Christ dans la mort, for­ti­fié par l’espérance, il va au-​devant de la résur­rec­tion [37].

5. Et cela ne vaut pas seule­ment pour ceux qui croient au Christ, mais bien pour tous les hommes de bonne volon­té, dans le cœur des­quels, invi­si­ble­ment, agit la grâce [38]. En effet, puisque le Christ est mort pour tous [39] et que la voca­tion der­nière de l’homme est réel­le­ment unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la pos­si­bi­li­té d’être asso­cié au mys­tère pascal.

6. Telle est la qua­li­té et la gran­deur du mys­tère de l’homme, ce mys­tère que la Révélation chré­tienne fait briller aux yeux des croyants. C’est donc par le Christ et dans le Christ que s’éclaire l’énigme de la dou­leur et de la mort qui, hors de son Évangile, nous écrase. Le Christ est res­sus­ci­té ; par sa mort, il a vain­cu la mort, et il nous a abon­dam­ment don­né la vie [40] pour que, deve­nus fils dans le Fils, nous cla­mions dans l’Esprit : Abba, Père [41]!

Ch. II. La communauté humaine

23. But pour­sui­vi par le Concile

1. Parmi les prin­ci­paux aspects du monde d’aujourd’hui, il faut comp­ter la mul­ti­pli­ca­tion des rela­tions entre les hommes que les pro­grès tech­niques actuels contri­buent lar­ge­ment à déve­lop­per. Toutefois le dia­logue fra­ter­nel des hommes ne trouve pas son achè­ve­ment à ce niveau, mais plus pro­fon­dé­ment dans la com­mu­nau­té des per­sonnes et celle-​ci exige le res­pect réci­proque de leur pleine digni­té spi­ri­tuelle. La Révélation chré­tienne favo­rise puis­sam­ment l’essor de cette com­mu­nion des per­sonnes entre elles ; en même temps elle nous conduit à une intel­li­gence plus péné­trante des lois de la vie sociale, que le Créateur a ins­crites dans la nature spi­ri­tuelle et morale de l’homme.

2. Mais comme de récents docu­ments du Magistère ont abon­dam­ment expli­qué la doc­trine chré­tienne sur la socié­té humaine [42], le Concile s’en tient au rap­pel de quelques véri­tés majeures dont il expose les fon­de­ments à la lumière de la Révélation. Il insiste ensuite sur quelques consé­quences qui revêtent une impor­tance par­ti­cu­lière en notre temps.

24. Caractère com­mu­nau­taire de la voca­tion humaine dans le plan de Dieu

1. Dieu, qui veille pater­nel­le­ment sur tous, a vou­lu que tous les hommes consti­tuent une seule famille et se traitent mutuel­le­ment comme des frères. Tous, en effet, ont été créés à l’image de Dieu, « qui a fait habi­ter sur toute la face de la terre tout le genre humain issu d’un prin­cipe unique » (Ac 17, 26), et tous sont appe­lés à une seule et même fin, qui est Dieu lui-même.

2. À cause de cela, l’amour de Dieu et du pro­chain est le pre­mier et le plus grand com­man­de­ment. L’Écriture, pour sa part, enseigne que l’amour de Dieu est insé­pa­rable de l’amour du pro­chain : « … tout autre com­man­de­ment se résume en cette parole : tu aime­ras le pro­chain comme toi-​même… La cha­ri­té est donc la loi dans sa plé­ni­tude » (Rm 13, 9–10 ; cf. 1 Jn 4, 20). Il est bien évident que cela est d’une extrême impor­tance pour des hommes de plus en plus dépen­dants les uns des autres et dans un monde sans cesse plus unifié.

3. Allons plus loin : quand le Seigneur Jésus prie le Père pour que « tous soient un…, comme nous nous sommes un » (Jn 17, 21–22), il ouvre des pers­pec­tives inac­ces­sibles à la rai­son et il nous sug­gère qu’il y a une cer­taine res­sem­blance entre l’union des per­sonnes divines et celle des fils de Dieu dans la véri­té et dans l’amour. Cette res­sem­blance montre bien que l’homme, seule créa­ture sur terre que Dieu a vou­lue pour elle-​même, ne peut plei­ne­ment se trou­ver que par le don dés­in­té­res­sé de lui-​même [43].

25. Interdépendance de la per­sonne et de la société

1. Le carac­tère social de l’homme fait appa­raître qu’il y a inter­dé­pen­dance entre l’essor de la per­sonne et le déve­lop­pe­ment de la socié­té elle-​même. En effet, la per­sonne humaine qui, de par sa nature même, a abso­lu­ment besoin d’une vie sociale [44], est et doit être le prin­cipe, le sujet et la fin de toutes les ins­ti­tu­tions. La vie sociale n’est donc pas pour l’homme quelque chose de sur­ajou­té ; aus­si c’est par l’échange avec autrui, par la réci­pro­ci­té des ser­vices, par le dia­logue avec ses frères que l’homme gran­dit selon toutes ses capa­ci­tés et peut répondre à sa vocation.

2. Parmi les liens sociaux néces­saires à l’essor de l’homme, cer­tains, comme la famille et la com­mu­nau­té poli­tique, cor­res­pondent plus immé­dia­te­ment à sa nature intime ; d’autres relèvent plu­tôt de sa libre volon­té. De nos jours, sous l’influence de divers fac­teurs, les rela­tions mutuelles et les inter­dé­pen­dances ne cessent de se mul­ti­plier : d’où des asso­cia­tions et des ins­ti­tu­tions variées, de droit public ou pri­vé. Même si ce fait, qu’on nomme socia­li­sa­tion, n’est pas sans dan­ger, il com­porte cepen­dant de nom­breux avan­tages qui per­mettent d’affermir et d’accroître les qua­li­tés de la per­sonne, et de garan­tir ses droits [45].

3. Mais si les per­sonnes humaines reçoivent beau­coup de la vie sociale pour l’accomplissement de leur voca­tion, même reli­gieuse, on ne peut cepen­dant pas nier que les hommes, du fait des contextes sociaux dans les­quels ils vivent et baignent dès leur enfance, se trouvent sou­vent détour­nés du bien et por­tés au mal. Certes, les désordres, si sou­vent ren­con­trés dans l’ordre social, pro­viennent en par­tie des ten­sions exis­tant au sein des struc­tures éco­no­miques, poli­tiques et sociales. Mais, plus radi­ca­le­ment, ils pro­viennent de l’orgueil et de l’égoïsme des hommes, qui per­ver­tissent aus­si le cli­mat social. Là où l’ordre des choses a été vicié par les suites du péché, l’homme, déjà enclin au mal par nais­sance, éprouve de nou­velles inci­ta­tions qui le poussent à pécher : sans efforts achar­nés, sans l’aide de la grâce, il ne sau­rait les vaincre.

26. Promouvoir le bien commun

1. Parce que les liens humains s’intensifient et s’étendent peu à peu à l’univers entier, le bien com­mun, c’est-à-dire cet ensemble de condi­tions sociales qui per­mettent, tant aux groupes qu’à cha­cun de leurs membres, d’atteindre leur per­fec­tion d’une façon plus totale et plus aisée, prend aujourd’hui une exten­sion de plus en plus uni­ver­selle, et par suite recouvre des droits et des devoirs qui concernent tout le genre humain. Tout groupe doit tenir compte des besoins et des légi­times aspi­ra­tions des autres groupes, et plus encore du bien com­mun de l’ensemble de la famille humaine [46].

2. Mais en même temps gran­dit la conscience de l’éminente digni­té de la per­sonne humaine, supé­rieure à toutes choses et dont les droits et les devoirs sont uni­ver­sels et invio­lables. Il faut donc rendre acces­sible à l’homme tout ce dont il a besoin pour mener une vie vrai­ment humaine, par exemple : nour­ri­ture, vête­ment, habi­tat, droit de choi­sir libre­ment son état de vie et de fon­der une famille, droit à l’éducation, au tra­vail, à la répu­ta­tion, au res­pect, à une infor­ma­tion conve­nable, droit d’agir selon la droite règle de sa conscience, droit à la sau­ve­garde de la vie pri­vée et à une juste liber­té, y com­pris en matière religieuse.

3. Aussi l’ordre social et son pro­grès doivent-​ils tou­jours tour­ner au bien des per­sonnes, puisque l’ordre des choses doit être subor­don­né à l’ordre des per­sonnes et non l’inverse. Le Seigneur lui-​même le sug­gère lorsqu’il a dit : « Le sab­bat a été fait pour l’homme et non l’homme pour le sab­bat [47]. » Cet ordre doit sans cesse se déve­lop­per, avoir pour base la véri­té, s’édifier sur la jus­tice, et être vivi­fié par l’amour ; il doit trou­ver dans la liber­té un équi­libre tou­jours plus humain [48]. Pour y par­ve­nir, il faut tra­vailler au renou­vel­le­ment des men­ta­li­tés et entre­prendre de vastes trans­for­ma­tions sociales.

4. L’Esprit de Dieu qui, par une pro­vi­dence admi­rable, conduit le cours des temps et rénove la face de la terre, est pré­sent à cette évo­lu­tion. Quant au ferment évan­gé­lique, c’est lui qui a sus­ci­té et sus­cite dans le cœur humain une exi­gence incoer­cible de dignité.

27. Respect de la per­sonne humaine

1. Pour en venir à des consé­quences pra­tiques et qui pré­sentent un carac­tère d’urgence par­ti­cu­lière, le Concile insiste sur le res­pect de l’homme : que cha­cun consi­dère son pro­chain, sans aucune excep­tion, comme « un autre lui-​même », tienne compte avant tout de son exis­tence et des moyens qui lui sont néces­saires pour vivre digne­ment [49], et se garde d’imiter ce riche qui ne prit nul sou­ci du pauvre Lazare [50].

2. De nos jours sur­tout, nous avons l’impérieux devoir de nous faire le pro­chain de n’importe quel homme et, s’il se pré­sente à nous, de le ser­vir acti­ve­ment : qu’il s’agisse de ce vieillard aban­don­né de tous, ou de ce tra­vailleur étran­ger, mépri­sé sans rai­son, ou de cet exi­lé, ou de cet enfant né d’une union illé­gi­time qui sup­porte injus­te­ment le poids d’une faute qu’il n’a pas com­mise, ou de cet affa­mé qui inter­pelle notre conscience en nous rap­pe­lant la parole du Seigneur : « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40).

3. De plus, tout ce qui s’oppose à la vie elle-​même, comme toute espèce d’homicide, le géno­cide, l’avortement, l’euthanasie et même le sui­cide déli­bé­ré ; tout ce qui consti­tue une vio­la­tion de l’intégrité de la per­sonne humaine, comme les muti­la­tions, la tor­ture phy­sique ou morale, les contraintes psy­cho­lo­giques ; tout ce qui est offense à la digni­té de l’homme, comme les condi­tions de vie sous-​humaines, les empri­son­ne­ments arbi­traires, les dépor­ta­tions, l’esclavage, la pros­ti­tu­tion, le com­merce des femmes et des jeunes ; ou encore les condi­tions de tra­vail dégra­dantes qui réduisent les tra­vailleurs au rang de purs ins­tru­ments de rap­port, sans égard pour leur per­son­na­li­té libre et res­pon­sable : toutes ces pra­tiques et d’autres ana­logues sont, en véri­té, infâmes. Tandis qu’elles cor­rompent la civi­li­sa­tion, elles désho­norent ceux qui s’y livrent plus encore que ceux qui les subissent et insultent gra­ve­ment à l’honneur du Créateur.

28. Respect et amour des adversaires

1. Le res­pect et l’amour doivent aus­si s’étendre à ceux qui pensent ou agissent autre­ment que nous en matière sociale, poli­tique ou reli­gieuse. D’ailleurs, plus nous nous effor­çons de péné­trer de l’intérieur, avec bien­veillance et amour, leurs manières de voir, plus le dia­logue avec eux devien­dra aisé.

2. Certes, cet amour et cette bien­veillance ne doivent en aucune façon nous rendre indif­fé­rents à l’égard de la véri­té et du bien. Mieux, c’est l’amour même qui pousse les dis­ciples du Christ à annon­cer à tous les hommes la véri­té qui sauve. Mais on doit dis­tin­guer entre l’erreur, tou­jours à reje­ter, et celui qui se trompe, qui garde tou­jours sa digni­té de per­sonne, même s’il se four­voie dans des notions fausses ou insuf­fi­santes en matière reli­gieuse [51]. Dieu seul juge et scrute les cœurs ; il nous inter­dit donc de juger de la culpa­bi­li­té interne de qui­conque [52].

3. L’enseignement du Christ va jusqu’à requé­rir le par­don des offenses [53] et étend le com­man­de­ment de l’amour, qui est celui de la loi nou­velle, à tous nos enne­mis : « Vous avez appris qu’il a été dit : tu aime­ras ton pro­chain, tu haï­ras ton enne­mi. Mais moi je vous dis : aimez vos enne­mis, faites du bien à ceux qui vous haïssent et priez pour ceux qui vous per­sé­cutent et vous calom­nient » (Mt 5, 43–44).

29. Égalité essen­tielle de tous les hommes entre eux et jus­tice sociale

1. Tous les hommes, doués d’une âme rai­son­nable et créés à l’image de Dieu, ont même nature et même ori­gine ; tous, rache­tés par le Christ, jouissent d’une même voca­tion et d’une même des­ti­née divine : on doit donc, et tou­jours davan­tage, recon­naître leur éga­li­té fondamentale.

2. Assurément, tous les hommes ne sont pas égaux quant à leur capa­ci­té phy­sique qui est variée, ni quant à leurs forces intel­lec­tuelles et morales qui sont diverses. Mais toute forme de dis­cri­mi­na­tion tou­chant les droits fon­da­men­taux de la per­sonne, qu’elle soit sociale ou cultu­relle, qu’elle soit fon­dée sur le sexe, la race, la cou­leur de la peau, la condi­tion sociale, la langue ou la reli­gion, doit être dépas­sée et éli­mi­née, comme contraire au des­sein de Dieu. En véri­té, il est affli­geant de consta­ter que ces droits fon­da­men­taux de la per­sonne ne sont pas encore par­tout garan­tis. Il en est ain­si lorsque la femme est frus­trée de la facul­té de choi­sir libre­ment son époux ou d’élire son état de vie, ou d’accéder à une édu­ca­tion et une culture sem­blables à celles que l’on recon­naît à l’homme.

3. Au sur­plus, en dépit de légi­times dif­fé­rences entre les hommes, l’égale digni­té des per­sonnes exige que l’on par­vienne à des condi­tions de vie justes et plus humaines. En effet, les inéga­li­tés éco­no­miques et sociales exces­sives entre les membres ou entre les peuples d’une seule famille humaine font scan­dale et font obs­tacle à la jus­tice sociale, à l’équité, à la digni­té de la per­sonne humaine ain­si qu’à la paix sociale et internationale.

4. Que les ins­ti­tu­tions pri­vées ou publiques s’efforcent de se mettre au ser­vice de la digni­té et de la des­ti­née humaines. Qu’en même temps elles luttent acti­ve­ment contre toute forme d’esclavage, social ou poli­tique ; et qu’elles garan­tissent les droits fon­da­men­taux des hommes sous tout régime poli­tique. Et même s’il faut un temps pas­sa­ble­ment long pour par­ve­nir au but sou­hai­té, toutes ces ins­ti­tu­tions humaines doivent peu à peu répondre aux réa­li­tés spi­ri­tuelles qui, de toutes, sont les plus hautes.

30. Nécessité de dépas­ser une éthique individualiste

1. L’ampleur et la rapi­di­té des trans­for­ma­tions réclament d’une manière pres­sante que per­sonne, par inat­ten­tion à l’évolution des choses ou par iner­tie, ne se contente d’une éthique indi­vi­dua­liste. Lorsque cha­cun, contri­buant au bien com­mun selon ses capa­ci­tés propres et en tenant compte des besoins d’autrui, se pré­oc­cupe aus­si, et effec­ti­ve­ment, de l’essor des ins­ti­tu­tions publiques ou pri­vées qui servent à amé­lio­rer les condi­tions de vie humaines, c’est alors et de plus en plus qu’il accom­plit son devoir de jus­tice et de cha­ri­té. Or il y a des gens qui, tout en pro­fes­sant des idées larges et géné­reuses, conti­nuent à vivre en pra­tique comme s’ils n’avaient cure des soli­da­ri­tés sociales. Bien plus, dans cer­tains pays, beau­coup font peu de cas des lois et des pres­crip­tions sociales. Un grand nombre ne craignent pas de se sous­traire, par divers sub­ter­fuges et fraudes, aux justes impôts et aux autres aspects de la dette sociale. D’autres négligent cer­taines règles de la vie en socié­té, comme celles qui ont trait à la sau­ve­garde de la san­té ou à la conduite des véhi­cules, sans même se rendre compte que, par une telle insou­ciance, ils mettent en dan­ger leur propre vie et celle d’autrui.

2. Que tous prennent très à cœur de comp­ter les soli­da­ri­tés sociales par­mi les prin­ci­paux devoirs de l’homme d’aujourd’hui, et de les res­pec­ter. En effet, plus le monde s’unifie et plus il est mani­feste que les obli­ga­tions de l’homme dépassent les groupes par­ti­cu­liers pour s’étendre peu à peu à l’univers entier. Ce qui ne peut se faire que si les indi­vi­dus et les groupes cultivent en eux les valeurs morales et sociales et les répandent autour d’eux. Alors, avec le néces­saire secours de la grâce divine, sur­gi­ront des hommes vrai­ment nou­veaux, arti­sans de l’humanité nouvelle.

31. Responsabilité et participation

1. Pour que cha­cun soit mieux armé pour faire face à ses res­pon­sa­bi­li­tés, tant envers lui-​même qu’envers les dif­fé­rents groupes dont il fait par­tie, on aura soin d’assurer un plus large déve­lop­pe­ment cultu­rel, en uti­li­sant les moyens consi­dé­rables dont le genre humain dis­pose aujourd’hui. Avant tout, l’éducation des jeunes, quelle que soit leur ori­gine sociale, doit être ordon­née de telle façon qu’elle puisse sus­ci­ter des hommes et des femmes qui ne soient pas seule­ment culti­vés, mais qui aient aus­si une forte per­son­na­li­té, car notre temps en a le plus grand besoin.

2. Mais l’homme par­vient très dif­fi­ci­le­ment à un tel sens de la res­pon­sa­bi­li­té si les condi­tions de vie ne lui per­mettent pas de prendre conscience de sa digni­té et de répondre à sa voca­tion en se dépen­sant au ser­vice de Dieu et de ses sem­blables. Car sou­vent la liber­té humaine s’étiole lorsque l’homme est dans un état d’extrême indi­gence, comme elle se dégrade lorsque, se lais­sant aller à une vie de trop grande faci­li­té, il s’enferme en lui-​même comme dans une tour d’ivoire. Elle se for­ti­fie en revanche lorsque l ’homme accepte les inévi­tables contraintes de la vie sociale, assume les exi­gences mul­tiples de la soli­da­ri­té humaine et s’engage au ser­vice de la com­mu­nau­té des hommes.

3. Aussi faut-​il sti­mu­ler chez tous la volon­té de prendre part aux entre­prises com­munes. Et il faut louer la façon d’agir des nations où, dans une authen­tique liber­té, le plus grand nombre pos­sible de citoyens par­ti­cipe aux affaires publiques. Il faut tou­te­fois tenir compte des condi­tions concrètes de chaque peuple et de la néces­saire fer­me­té des pou­voirs publics. Mais pour que tous les citoyens soient pous­sés à par­ti­ci­per à la vie des dif­fé­rents groupes qui consti­tuent le corps social, il faut qu’ils trouvent en ceux-​ci des valeurs qui les attirent et qui les dis­posent à se mettre au ser­vice de leurs sem­blables. On peut légi­ti­me­ment pen­ser que l’avenir est entre les mains de ceux qui auront su don­ner aux géné­ra­tions de demain des rai­sons de vivre et d’espérer.

32. Le Verbe incar­né et la soli­da­ri­té humaine

1. De même que Dieu a créé les hommes non pour vivre en soli­taires, mais pour qu’ils s’unissent en socié­té, de même il lui a plus aus­si « de sanc­ti­fier et de sau­ver les hommes non pas iso­lé­ment, hors de tout lien mutuel ; il a vou­lu au contraire en faire un peuple qui le connaî­trait selon la véri­té et le ser­vi­rait dans la sain­te­té [54] ». Aussi, dès le début de l’histoire du salut, a‑t-​il choi­si des hommes non seule­ment à titre indi­vi­duel, mais en tant que membres d’une com­mu­nau­té. Et ces élus, Dieu leur a mani­fes­té son des­sein et les a appe­lés « son peuple » (Ex. 3, 7–12). C’est avec ce peuple qu’il a, en outre, conclu l’Alliance du Sinaï [55].

2. Ce carac­tère com­mu­nau­taire se par­fait et s’achève dans l’œuvre de Jésus Christ. Car le Verbe incar­né en per­sonne a vou­lu entrer dans le jeu de cette soli­da­ri­té. Il a prit part aux noces de Cana, il s’est invi­té chez Zachée, il a man­gé avec les publi­cains et les pécheurs. C’est en évo­quant les réa­li­tés les plus ordi­naires de la vie sociale, en se ser­vant des mots et des images de l’existence la plus quo­ti­dienne, qu’il a révé­lé aux hommes l’amour du Père et la magni­fi­cence de leur voca­tion. Il a sanc­ti­fié les liens humains, notam­ment sou­mis aux lois de sa patrie. Il a vou­lu mener la vie même d’un arti­san de son temps et de sa région.

3. Dans sa pré­di­ca­tion, il a clai­re­ment affir­mé que des fils de Dieu ont l’obligation de se com­por­ter entre eux comme des frères. Dans sa prière, il a deman­dé que tous ses dis­ciples soient « un ». Bien plus, lui-​même s’est offert pour tous jusqu’à la mort, lui, le rédemp­teur de tous. « Il n’y a pas de plus grand amour que de don­ner sa vie pour ses amis » (Jn 15, 13). Quant à ses Apôtres, il leur a ordon­né d’annoncer à toutes les nations le mes­sage évan­gé­lique, pour faire du genre humain la famille de Dieu, dans laquelle la plé­ni­tude de la loi serait l’amour.

4. Premier-​né par­mi beau­coup de frères, après sa mort et sa résur­rec­tion, par le don de son Esprit il a ins­ti­tué, entre tous ceux qui l’accueillent par la foi et la cha­ri­té, une nou­velle com­mu­nion fra­ter­nelle : elle se réa­lise en son propre Corps, qui est l’Église. En ce Corps, tous, membres les uns des autres, doivent s’entraider mutuel­le­ment, selon la diver­si­té des dons reçus.

5. Cette soli­da­ri­té devra sans cesse croître, jusqu’au jour où elle trou­ve­ra son cou­ron­ne­ment : ce jour-​là, les hommes, sau­vés par la grâce, famille bien-​aimée de Dieu et du Christ leur frère, ren­dront à Dieu une gloire parfaite.

Ch. III. L’activité humaine dans l’univers

33. Position du problème

1. Par son tra­vail et son génie, l’homme s’est tou­jours effor­cé de don­ner un plus large déve­lop­pe­ment à sa vie. Mais aujourd’hui, aidé par la science et la tech­nique, il a éten­du sa maî­trise sur presque toute la nature, et il ne cesse de l’étendre ; et, grâce notam­ment à la mul­ti­pli­ca­tion des moyens d’échange de toutes sortes entre les nations, la famille humaine se recon­naît et se consti­tue peu à peu comme une com­mu­nau­té une au sein de l’univers. Il en résulte que l’homme se pro­cure désor­mais par sa propre indus­trie de nom­breux biens qu’il atten­dait autre­fois avant tout de forces supérieures.

2. Devant cette immense entre­prise, qui gagne déjà tout le genre humain, de nom­breuses inter­ro­ga­tions s’élèvent par­mi les hommes : quels sont le sens et la valeur de cette labo­rieuse acti­vi­té ? Quel usage faire de toutes ces richesses ? Quelle est la fin de ces efforts, indi­vi­duels et col­lec­tifs ? L’Église, gar­dienne du dépôt de la parole divine, où elle puise les prin­cipes de l’ordre reli­gieux et moral, n’a pas tou­jours, pour autant, une réponse immé­diate à cha­cune de ces ques­tions ; elle désire tou­te­fois joindre la lumière de la Révélation à l’expérience de tous, pour éclai­rer le che­min où l’humanité vient de s’engager.

34. Valeur de l’activité humaine

1. Pour les croyants, une chose est cer­taine : consi­dé­rée en elle-​même, l’activité humaine, indi­vi­duelle et col­lec­tive, ce gigan­tesque effort par lequel les hommes, tout au long des siècles, s’acharnent à amé­lio­rer leurs condi­tions de vie, cor­res­pond au des­sein de Dieu. L’homme, créé à l’image de Dieu, a en effet reçu la mis­sion de sou­mettre la terre et tout ce qu’elle contient, de gou­ver­ner le cos­mos en sain­te­té et jus­tice [56] et, en recon­nais­sant Dieu comme Créateur de toutes choses, de lui réfé­rer son être ain­si que l’univers : en sorte que, tout étant sou­mis à l’homme, le nom même de Dieu soit glo­ri­fié par toute la terre [57].

2. Cet ensei­gne­ment vaut aus­si pour les acti­vi­tés les plus quo­ti­diennes. Car ces hommes et ces femmes qui, tout en gagnant leur vie et celle de leur famille, mènent leurs acti­vi­tés de manière à bien ser­vir la socié­té, sont fon­dés à voir dans leur tra­vail un pro­lon­ge­ment de l’œuvre du Créateur, un ser­vice de leurs frères, un apport per­son­nel à la réa­li­sa­tion du plan pro­vi­den­tiel dans l’histoire [58].

3. Loin d’opposer les conquêtes du génie et du cou­rage de l’homme à la puis­sance de Dieu et de consi­dé­rer la créa­ture rai­son­nable comme une sorte de rivale du Créateur, les chré­tiens sont au contraire bien per­sua­dés que les vic­toires du genre humain sont un signe de la gran­deur divine et une consé­quence de son des­sein inef­fable. Mais plus gran­dit le pou­voir de l’homme plus s’élargit le champ de ses res­pon­sa­bi­li­tés, per­son­nelles et com­mu­nau­taires. On voit par là que le mes­sage chré­tien ne détourne pas les hommes de la construc­tion du monde et ne les incite pas à se dés­in­té­res­ser du sort de leurs sem­blables : il leur en fait au contraire un devoir plus pres­sant [59].

35. Normes de l’activité humaine

1. De même qu’elle pro­cède de l’homme, l’activité humaine lui est ordon­née. De fait, par son action, l’homme ne trans­forme pas seule­ment les choses et la socié­té, il se par­fait lui-​même. Il apprend bien des choses, il déve­loppe ses facul­tés, il sort de lui-​même et se dépasse. Cet essor, bien conduit, est d’un tout autre prix que l’accumulation pos­sible de richesses exté­rieures. L’homme vaut plus par ce qu’il est que par ce qu’il a [60]. De même, tout ce que font les hommes pour faire régner plus de jus­tice, une fra­ter­ni­té plus éten­due, un ordre plus humain dans les rap­ports sociaux, dépasse en valeur les pro­grès tech­niques. Car ceux-​ci peuvent bien four­nir la base maté­rielle de la pro­mo­tion humaine, mais ils sont tout à fait impuis­sants, par eux seuls, à la réaliser.

2. Voici donc la règle de l’activité humaine : qu’elle soit conforme au bien authen­tique de l’humanité, selon le des­sein et la volon­té de Dieu, et qu’elle per­mette à l’homme, consi­dé­ré comme indi­vi­du ou comme membre de la socié­té, de s’épanouir selon la plé­ni­tude de sa vocation.

36. Juste auto­no­mie des réa­li­tés terrestres

1. Pourtant, un grand nombre de nos contem­po­rains semblent redou­ter un lien étroit entre l’activité concrète et la reli­gion : ils y voient un dan­ger pour l’autonomie des hommes, des socié­tés et des sciences.

2. Si, par auto­no­mie des réa­li­tés ter­restres, on veut dire que les choses créées et les socié­tés elles-​mêmes ont leurs lois et leurs valeurs propres, que l’homme doit peu à peu apprendre à connaître, à uti­li­ser et à orga­ni­ser, une telle exi­gence d’autonomie est plei­ne­ment légi­time : non seule­ment elle est reven­di­quée par les hommes de notre temps, mais elle cor­res­pond à la volon­té du Créateur. C’est en ver­tu de la créa­tion même que toutes choses sont éta­blies selon leur ordon­nance et leurs lois et leurs valeurs propres, que l’homme doit peu à peu apprendre à connaître, à uti­li­ser et à orga­ni­ser. Une telle exi­gence d’autonomie est plei­ne­ment légi­time : non seule­ment elle est reven­di­quée par les hommes de notre temps, mais elle cor­res­pond à la volon­té du Créateur. C’est en ver­tu de la créa­tion même que toutes choses sont éta­blies selon leur consis­tance, leur véri­té et leur excel­lence propres, avec leur ordon­nance et leurs lois spé­ci­fiques. L’homme doit res­pec­ter tout cela et recon­naître les méthodes par­ti­cu­lières à cha­cune des sciences et tech­niques. C’est pour­quoi la recherche métho­dique, dans tous les domaines du savoir, si elle est menée d’une manière vrai­ment scien­ti­fique et si elle suit les normes de la morale, ne sera jamais réel­le­ment oppo­sée à la foi : les réa­li­tés pro­fanes et celles de la foi trouvent leur ori­gine dans le même Dieu [61]. Bien plus, celui qui s’efforce, avec per­sé­vé­rance et humi­li­té, de péné­trer les secrets des choses, celui-​là, même s’il n’en a pas conscience, est comme conduit par la main de Dieu, qui sou­tient tous les êtres et les fait ce qu’ils sont. À ce pro­pos, qu’on nous per­mette de déplo­rer cer­taines atti­tudes qui ont exis­té par­mi les chré­tiens eux-​mêmes, insuf­fi­sam­ment aver­tis de la légi­time auto­no­mie de la science. Sources de ten­sions et de conflits, elles ont conduit beau­coup d’esprits jusqu’à pen­ser que science et foi s’opposaient [62].

3. Mais si, par « auto­no­mie du tem­po­rel », on veut dire que les choses créées ne dépendent pas de Dieu et que l’homme peut en dis­po­ser sans réfé­rence au Créateur, la faus­se­té de tels pro­pos ne peut échap­per à qui­conque recon­naît Dieu. En effet, la créa­ture sans Créateur s’évanouit. Du reste, tous les croyants, à quelque reli­gion qu’ils appar­tiennent, ont tou­jours enten­du la voix de Dieu et sa mani­fes­ta­tion, dans le lan­gage des créa­tures. Et même, l’oubli de Dieu rend opaque la créa­ture elle-même.

37. L’activité humaine dété­rio­rée par le péché

1. En accord avec l’expérience des siècles, l’Écriture enseigne à la famille humaine que le pro­grès, grand bien pour l’homme, entraîne aus­si avec lui une sérieuse ten­ta­tion. En effet, lorsque la hié­rar­chie des valeurs est trou­blée et que le mal et le bien s’entremêlent, les indi­vi­dus et groupes ne regardent plus que leurs inté­rêts propres et non ceux des autres. Aussi le monde ne se pré­sente pas encore comme le lieu d’une réelle fra­ter­ni­té, tan­dis que le pou­voir accru de l’homme menace de détruire le genre humain lui-même.

2. Un dur com­bat contre les puis­sances des ténèbres passe à tra­vers toute l’histoire des hommes ; com­men­cé dès les ori­gines, il dure­ra, le Seigneur nous l’a dit [63] jusqu’au der­nier jour. Engagé dans cette bataille, l’homme doit sans cesse com­battre pour s’attacher au bien ; et ce n’est qu’au prix de grands efforts, avec la grâce de Dieu, qu’il par­vient à réa­li­ser son uni­té intérieure.

3. C’est pour­quoi l’Église du Christ recon­naît, certes, que le pro­grès humain peut ser­vir au bon­heur véri­table des hommes, et elle fait ain­si confiance au des­sein du Créateur ; mais elle ne peut pas cepen­dant ne pas faire écho à la parole de l’Apôtre : « Ne vous mode­lez pas sur le monde pré­sent » (Rm 12, 2), c’est-à-dire sur cet esprit de vani­té et de malice qui change l’activité humaine, ordon­née au ser­vice de Dieu et de l’homme, en ins­tru­ment de péché.

4. À qui demande com­ment une telle misère peut être sur­mon­tée, les chré­tiens confessent que toutes les acti­vi­tés humaines, quo­ti­dien­ne­ment déviées par l’orgueil de l’homme et l’amour désor­don­né de soi, ont besoin d’être puri­fiées et ame­nées à leur per­fec­tion par la croix et la résur­rec­tion du Christ. Racheté par le Christ et deve­nu une nou­velle créa­ture dans l’Esprit Saint, l’homme peut et doit, en effet, aimer ces choses que Dieu lui-​même a créées. Car c’est de Dieu qu’il les reçoit : il les voit comme jaillis­sant de sa main et les res­pecte. Pour elles, il remer­cie son divin bien­fai­teur, il en use et il en jouit dans un esprit de pau­vre­té et de liber­té ; il est alors intro­duit dans la pos­ses­sion véri­table du monde, comme quelqu’un qui n’a rien et qui pos­sède tout [64]. « Car tout est à vous, mais vous êtes au Christ et le Christ est à Dieu » (1 Co 3, 22–23).

38. L’activité humaine et son achè­ve­ment dans le mys­tère pascal

1. Le Verbe de Dieu, par qui tout a été fait, s’est lui-​même fait chair et est venu habi­ter la terre des hommes [65]. Homme par­fait, il est entré dans l’histoire du monde, l’assumant et la réca­pi­tu­lant en lui [66]. C’est lui qui nous révèle que « Dieu est cha­ri­té » (cf. 1 Jn 4, 8) et qui nous enseigne en même temps que la loi fon­da­men­tale de la per­fec­tion humaine, et donc de la trans­for­ma­tion du monde, est le com­man­de­ment nou­veau de l’amour. À ceux qui croient à la divine cha­ri­té, il apporte ain­si la cer­ti­tude que la voie de l’amour est ouverte à tous les hommes et que l’effort qui tend à ins­tau­rer une fra­ter­ni­té uni­ver­selle n’est pas vain. Il nous aver­tit aus­si que cette cha­ri­té ne doit pas seule­ment s’exercer dans des actions d’éclat, mais, et avant tout, dans le quo­ti­dien de la vie. En accep­tant de mou­rir pour nous tous, pécheurs [67], il nous apprend, par son exemple, que nous devons aus­si por­ter cette croix que la chair et le monde font peser sur les épaules de ceux qui pour­suivent la jus­tice et la paix. Constitué Seigneur par sa résur­rec­tion, le Christ à qui tout pou­voir a été don­né, au ciel et sur la terre [68] agit désor­mais dans le cœur des hommes par la puis­sance de son Esprit ; il anime aus­si, puri­fie et for­ti­fie ces aspi­ra­tions géné­reuses qui poussent la famille humaine à amé­lio­rer ses condi­tions de vie et à sou­mettre à cette fin la terre entière. Assurément les dons de l’Esprit sont divers : tan­dis qu’il appelle cer­tains à témoi­gner ouver­te­ment du désir de la demeure céleste et à gar­der vivant ce témoi­gnage dans la famille humaine, il appelle les autres à se vouer au ser­vice ter­restre des hommes, pré­pa­rant par ce minis­tère la matière du Royaume des cieux. Mais de tous il fait des hommes libres pour que, renon­çant à l’amour-propre et ras­sem­blant toutes les éner­gies ter­restres pour la vie humaine, ils s’élancent vers l’avenir, vers ce temps où l’humanité elle-​même devien­dra une offrande agréable à Dieu [69].

2. Le Seigneur a lais­sé aux siens les arrhes de cette espé­rance et un ali­ment pour la route : le sacre­ment de la foi, dans lequel des élé­ments de la nature, culti­vés par l’homme, sont chan­gés en son Corps et en son Sang glo­rieux. C’est le repas de la com­mu­nion fra­ter­nelle, une anti­ci­pa­tion du ban­quet céleste.

39. Terre nou­velle et cieux nouveaux

1. Nous igno­rons le temps de l’achèvement de la terre et de l’humanité [70], nous ne connais­sons pas le mode de trans­for­ma­tion du cos­mos. Elle passe, certes, la figure de ce monde défor­mée par le péché [71]; mais, nous l’avons appris, Dieu nous pré­pare une nou­velle terre où régne­ra la jus­tice [72] et dont la béa­ti­tude com­ble­ra et dépas­se­ra tous les dési­rs de paix qui montent au cœur de l’homme [73]. Alors, la mort vain­cue, les fils de Dieu res­sus­ci­te­ront dans le Christ, et ce qui fut semé dans la fai­blesse et la cor­rup­tion revê­ti­ra l’incorruptibilité [74]. La cha­ri­té et ses œuvres demeu­re­ront [75] et toute cette créa­tion que Dieu a faite pour l’homme sera déli­vrée de l’esclavage de la vani­té [76].

2. Certes, nous savons bien qu’il ne sert à rien à l’homme de gagner l’univers s’il vient à se perdre lui-​même [77], mais l’attente de la nou­velle terre, loin d’affaiblir en nous le sou­ci de culti­ver cette terre, doit plu­tôt le réveiller : le corps de la nou­velle famille humaine y gran­dit, qui offre déjà quelque ébauche du siècle à venir. C’est pour­quoi, s’il faut soi­gneu­se­ment dis­tin­guer le pro­grès ter­restre de la crois­sance du règne du Christ, ce pro­grès a cepen­dant beau­coup d’importance pour le Royaume de Dieu, dans la mesure où il peut contri­buer à une meilleure orga­ni­sa­tion de la socié­té humaine [78].

3. Car ces valeurs de digni­té, de com­mu­nion fra­ter­nelle et de liber­té, tous ces fruits de notre nature et de notre indus­trie, que nous aurons pro­pa­gés sur terre selon le com­man­de­ment du Seigneur et dans son Esprit, nous les retrou­ve­rons plus tard, mais puri­fiés de toute souillure, illu­mi­nés, trans­fi­gu­rés, lorsque le Christ remet­tra à son Père « un Royaume éter­nel et uni­ver­sel : Royaume de véri­té et de vie, Royaume de sain­te­té et de grâce, Royaume de jus­tice, d’amour et de paix [79] ». Mystérieusement, le Royaume est déjà pré­sent sur cette terre ; il attein­dra sa per­fec­tion quand le Seigneur reviendra.

Ch. IV. Le rôle de l’Église dans le monde de ce temps

40. Rapports mutuels de l’Église et du monde

1. Tout ce que nous avons dit sur la digni­té de la per­sonne humaine, sur la com­mu­nau­té des hommes, sur le sens pro­fond de l’activité humaine, consti­tue le fon­de­ment du rap­port qui existe entre l’Église et le monde, et la base de leur dia­logue mutuel [80]. C’est pour­quoi, en sup­po­sant acquis tout l’enseignement déjà fixé par le Concile sur le mys­tère de l’Église, ce cha­pitre va main­te­nant trai­ter de cette même Église en tant qu’elle est dans ce monde et qu’elle vit et agit avec lui.

2. Née de l’amour du Père éter­nel [81], fon­dée dans le temps par le Christ rédemp­teur, ras­sem­blée dans l’Esprit Saint [82], l’Église pour­suit une fin sal­vi­fique et escha­to­lo­gique qui ne peut être plei­ne­ment atteinte que dans le siècle à venir. Mais, dès main­te­nant pré­sente sur cette terre, elle se com­pose d’hommes, de membres de la cité ter­restre, qui ont voca­tion de for­mer, au sein même de l’histoire humaine, la famille des enfants de Dieu, qui doit croître sans cesse jusqu’à la venue du Seigneur. Unie en vue des biens célestes, riche de ces biens, cette famille « a été consti­tuée et orga­ni­sée en ce monde comme une socié­té [83] » par le Christ, et elle a été dotée « de moyens capables d’assurer son union visible et sociale [84] ». À la fois « assem­blée visible et com­mu­nau­té spi­ri­tuelle [85] », l’Église fait ain­si route avec toute l’humanité et par­tage le sort ter­restre du monde ; elle est comme le ferment et, pour ain­si dire, l’âme de la socié­té humaine [86] appe­lée à être renou­ve­lée dans le Christ et trans­for­mée en famille de Dieu.

3. À vrai dire, cette com­pé­né­tra­tion de la cité ter­restre et de la cité céleste ne peut être per­çue que par la foi ; bien plus, elle demeure le mys­tère de l’histoire humaine qui, jusqu’à la pleine révé­la­tion de la gloire des fils de Dieu, sera trou­blée par le péché. Mais l’Église, en pour­sui­vant la fin sal­vi­fique qui lui est propre, ne com­mu­nique pas seule­ment à l’homme la vie divine ; elle répand aus­si, et d’une cer­taine façon sur le monde entier, la lumière que cette vie divine irra­die, notam­ment en gué­ris­sant et en éle­vant la digni­té de la per­sonne humaine, en affer­mis­sant la cohé­sion de la socié­té et en pro­cu­rant à l’activité quo­ti­dienne des hommes un sens plus pro­fond, la péné­trant d’une signi­fi­ca­tion plus haute. Ainsi, par cha­cun de ses membres comme par toute la com­mu­nau­té qu’elle forme, l’Église croit pou­voir lar­ge­ment contri­buer à huma­ni­ser tou­jours plus la famille des hommes et son histoire.

4. En outre, l’Église catho­lique fait grand cas de la contri­bu­tion que les autres Églises chré­tiennes ou com­mu­nau­tés ecclé­siales ont appor­tée et conti­nuent d’apporter à la réa­li­sa­tion de ce même but ; et elle s’en réjouit. En même temps, elle est fer­me­ment convain­cue que, pour pré­pa­rer les voies à l’Évangile, le monde peut lui appor­ter une aide pré­cieuse et diverse par les qua­li­tés et l’activité des indi­vi­dus ou des socié­tés qui le com­posent. Voici quelques prin­cipes géné­raux concer­nant le bon déve­lop­pe­ment des échanges entre l’Église et le monde et de leur aide mutuelle dans les domaines qui leur sont en quelque sorte communs.

41. Aide que l’Église veut offrir à tout homme

1. L’homme moderne est en marche vers un déve­lop­pe­ment plus com­plet de sa per­son­na­li­té, vers une décou­verte et une affir­ma­tion tou­jours crois­santes de ses droits. L’Église, pour sa part, qui a reçu la mis­sion de mani­fes­ter le mys­tère de Dieu, de ce Dieu qui est la fin ultime de l’homme, révèle en même temps à l’homme le sens de sa propre exis­tence, c’est-à-dire sa véri­té essen­tielle. L’Église sait par­fai­te­ment que Dieu seul, dont elle est la ser­vante, répond aux plus pro­fonds dési­rs du cœur humain que jamais ne ras­sa­sient plei­ne­ment les nour­ri­tures ter­restres. Elle sait aus­si que l’homme, sans cesse sol­li­ci­té par l’Esprit de Dieu, ne sera jamais tout à fait indif­fé­rent au pro­blème reli­gieux, comme le prouvent non seule­ment l’expérience des siècles pas­sés, mais de mul­tiples témoi­gnages de notre temps. L’homme vou­dra tou­jours connaître, ne serait-​ce que confu­sé­ment, la signi­fi­ca­tion de sa vie, de ses acti­vi­tés et de sa mort. Ces pro­blèmes, la pré­sence même de l’Église les lui rap­pelle. Or Dieu seul, qui a créé l’homme à son image et l’a rache­té du péché, peut répondre à ces ques­tions en plé­ni­tude. Il le fait par la révé­la­tion dans son Fils, qui s’est fait homme. Quiconque suit le Christ, homme par­fait, devient lui-​même plus homme.

2. Appuyée sur cette foi, l’Église peut sous­traire la digni­té de la nature humaine à toutes les fluc­tua­tions des opi­nions qui, par exemple, rabaissent exa­gé­ré­ment le corps humain, ou au contraire l’exaltent sans mesure. Aucune loi humaine ne peut assu­rer la digni­té per­son­nelle et la liber­té de l’homme comme le fait l’Évangile du Christ, confié à l’Église. Cet Évangile annonce et pro­clame la liber­té des enfants de Dieu, rejette tout escla­vage qui enfin de compte pro­vient du péché [87], res­pecte scru­pu­leu­se­ment la digni­té de la conscience et son libre choix, enseigne sans relâche à faire fruc­ti­fier tous les talents humains au ser­vice de Dieu et pour le bien des hommes, enfin confie cha­cun à l’amour de tous [88]. Tout cela cor­res­pond à la loi fon­da­men­tale de l’économie chré­tienne. Car, si le même Dieu est à la fois Créateur et Sauveur, Seigneur et de l’histoire humaine et de l’histoire du salut, cet ordre divin lui-​même, loin de sup­pri­mer la juste auto­no­mie de la créa­ture, et en par­ti­cu­lier de l’homme, la réta­blit et la confirme au contraire dans sa dignité.

3. C’est pour­quoi l’Église, en ver­tu de l’Évangile qui lui a été confié, pro­clame les droits des hommes, recon­naît et tient en grande estime le dyna­misme de notre temps qui, par­tout, donne un nou­vel élan à ces droits. Ce mou­ve­ment tou­te­fois doit être impré­gné de l’esprit de l’Évangile et garan­ti contre toute idée de fausse auto­no­mie. Nous sommes, en effet, expo­sés à la ten­ta­tion d’estimer que nos droits per­son­nels ne sont plei­ne­ment main­te­nus que lorsque nous sommes déga­gés de toute norme de la loi divine. Mais, en sui­vant cette voie, la digni­té humaine, loin d’être sau­vée, s’évanouit.

42. Aide que l’Église cherche à appor­ter à la socié­té humaine

1. L’union de la famille humaine trouve une grande vigueur et son achè­ve­ment dans l’unité de la famille des fils de Dieu, fon­dée dans le Christ [89].

2. Certes, la mis­sion propre que le Christ a confiée à son Église n’est ni d’ordre poli­tique, ni d’ordre éco­no­mique ou social : le but qu’il lui a assi­gné est d’ordre reli­gieux [90]. Mais, pré­ci­sé­ment, de cette mis­sion reli­gieuse découlent une fonc­tion, des lumières et des forces qui peuvent ser­vir à consti­tuer et à affer­mir la com­mu­nau­té des hommes selon la loi divine. De même, lorsqu’il le faut et compte tenu des cir­cons­tances de temps et de lieu, l’Église peut elle-​même, et elle le doit, sus­ci­ter des œuvres des­ti­nées au ser­vice de tous, notam­ment des indi­gents, comme les œuvres cha­ri­tables et autres du même genre.

3. L’Église recon­naît aus­si tout ce qui est bon dans le dyna­misme social d’aujourd’hui, en par­ti­cu­lier le mou­ve­ment vers l’unité, les pro­grès d’une saine socia­li­sa­tion et de la soli­da­ri­té au plan civique et éco­no­mique. En effet, pro­mou­voir l’unité s’harmonise avec la mis­sion pro­fonde de l’Église, puisqu’elle est « dans le Christ, comme le sacre­ment, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu, et de l’unité de tout le genre humain [91]». Sa propre réa­li­té mani­feste ain­si au monde qu’une véri­table union sociale visible découle de l’union des esprits et des cœurs, à savoir de cette foi et de cette cha­ri­té, sur les­quelles, dans l’Esprit Saint, son uni­té est indis­so­lu­ble­ment fon­dée. Car l’énergie que l’Église est capable d’insuffler à la socié­té moderne se trouve dans cette foi et dans cette cha­ri­té effec­ti­ve­ment vécues et ne s’appuie pas sur une sou­ve­rai­ne­té exté­rieure qui s’exercerait par des moyens pure­ment humains.

4. Comme de plus, de par sa mis­sion et sa nature, l’Église n’est liée à aucune forme par­ti­cu­lière de culture, ni à aucun sys­tème poli­tique, éco­no­mique ou social, par cette uni­ver­sa­li­té même, l’Église peut être un lien très étroit entre les dif­fé­rentes com­mu­nau­tés humaines et entre les dif­fé­rentes nations, pour­vu qu’elles lui fassent confiance et lui recon­naissent en fait une authen­tique liber­té pour l’accomplissement de sa mis­sion. C’est pour­quoi l’Église aver­tit ses fils, et même tous les hommes, qu’il leur faut dépas­ser, dans cet esprit de la famille des enfants de Dieu, toutes les dis­sen­sions entre nations et entre races et conso­li­der de l’intérieur les légi­times asso­cia­tions humaines.

5. Tout ce qu’il y a de vrai, de bon, de juste, dans les ins­ti­tu­tions très variées que s’est don­nées et que conti­nue à se don­ner le genre humain, le Concile le consi­dère donc avec un grand res­pect. Il déclare aus­si que l’Église veut aider et pro­mou­voir toutes ces ins­ti­tu­tions, pour autant qu’il dépend d’elle, et que cette tâche est com­pa­tible avec sa mis­sion. Ce qu’elle désire par-​dessus tout, c’est de pou­voir se déve­lop­per libre­ment, à l’avantage de tous, sous tout régime qui recon­naît les droits fon­da­men­taux de la per­sonne, de la famille, et les impé­ra­tifs du bien commun.

43. Aide que l’Église, par les chré­tiens, cherche à appor­ter à l’activité humaine

1. Le Concile exhorte les chré­tiens, citoyens de l’une et de l’autre cité, à rem­plir avec zèle et fidé­li­té leurs tâches ter­restres, en se lais­sant conduire par l’esprit de l’Évangile. Ils s’éloignent de la véri­té ceux qui, sachant que nous n’avons point ici-​bas de cité per­ma­nente, mais que nous mar­chons vers la cité future [92] croient pou­voir, pour cela, négli­ger leurs tâches humaines, sans s’apercevoir que la foi même, compte tenu de la voca­tion de cha­cun, leur en fait un devoir plus pres­sant [93]. Mais ils ne se trompent pas moins ceux qui, à l’inverse, croient pou­voir se livrer entiè­re­ment à des acti­vi­tés ter­restres en agis­sant comme si elles étaient tout à fait étran­gères à leur vie reli­gieuse – celle-​ci se limi­tant alors pour eux à l’exercice du culte et à quelques obli­ga­tions morales déter­mi­nées. Ce divorce entre la foi dont ils se réclament et le com­por­te­ment quo­ti­dien d’un grand nombre est à comp­ter par­mi les plus graves erreurs de notre temps. Ce scan­dale, déjà dans l’Ancien Testament les pro­phètes le dénon­çaient avec véhé­mence [94] et, dans le Nouveau Testament avec plus de force, Jésus Christ lui-​même le mena­çait de graves châ­ti­ments [95]. Que l’on ne crée donc pas d’opposition arti­fi­cielle entre les acti­vi­tés pro­fes­sion­nelles et sociales d’une part, la vie reli­gieuse d’autre part. En man­quant à ses obli­ga­tions ter­restres, le chré­tien manque à ses obli­ga­tions envers le pro­chain, bien plus, envers Dieu lui-​même, et il met en dan­ger son salut éter­nel. À l’exemple du Christ qui mena la vie d’un arti­san, que les chré­tiens se réjouissent plu­tôt de pou­voir mener toutes leurs acti­vi­tés ter­restres en unis­sant dans une syn­thèse vitale tous les efforts humains, fami­liaux, pro­fes­sion­nels, scien­ti­fiques, tech­niques, avec les valeurs reli­gieuses, sous la sou­ve­raine ordon­nance des­quelles tout se trouve coor­don­né à la gloire de Dieu.

2. Aux laïcs reviennent en propre, quoique non exclu­si­ve­ment, les pro­fes­sions et les acti­vi­tés sécu­lières. Lorsqu’ils agissent, soit indi­vi­duel­le­ment, soit col­lec­ti­ve­ment, comme citoyens du monde, ils auront donc à cœur, non seule­ment de res­pec­ter les lois propres à chaque dis­ci­pline, mais d’y acqué­rir une véri­table com­pé­tence. Ils aime­ront col­la­bo­rer avec ceux qui pour­suivent les mêmes objec­tifs qu’eux. Conscients des exi­gences de leur foi et nour­ris de sa force, qu’ils n’hésitent pas, au moment oppor­tun, à prendre de nou­velles ini­tia­tives et à en assu­rer la réa­li­sa­tion. C’est à leur conscience, préa­la­ble­ment for­mée, qu’il revient d’inscrire la loi divine dans la cité ter­restre. Qu’ils attendent des prêtres lumières et forces spi­ri­tuelles. Qu’ils ne pensent pas pour autant que leurs pas­teurs aient une com­pé­tence telle qu’ils puissent leur four­nir une solu­tion concrète et immé­diate à tout pro­blème, même grave, qui se pré­sente à eux, ou que telle soit leur mis­sion. Mais plu­tôt, éclai­rés par la sagesse chré­tienne, prê­tant fidè­le­ment atten­tion à l’enseignement du Magistère [96], qu’ils prennent eux-​mêmes leurs responsabilités.

3. Fréquemment, c’est leur vision chré­tienne des choses qui les incli­ne­ra à telle ou telle solu­tion, selon les cir­cons­tances. Mais d’autres fidèles, avec une égale sin­cé­ri­té, pour­ront en juger autre­ment, comme il advient sou­vent et à bon droit. S’il arrive que beau­coup lient faci­le­ment, même contre la volon­té des inté­res­sés, les options des uns ou des autres avec le mes­sage évan­gé­lique, on se sou­vien­dra en pareil cas que per­sonne n’a le droit de reven­di­quer d’une manière exclu­sive pour son opi­nion l’autorité de l’Église. Que tou­jours, dans un dia­logue sin­cère, ils cherchent à s’éclairer mutuel­le­ment, qu’ils gardent entre eux la cha­ri­té et qu’ils aient avant tout le sou­ci du bien commun.

4. Les laïcs, qui doivent acti­ve­ment par­ti­ci­per à la vie totale de l’Église, ne doivent pas seule­ment s’en tenir à l’animation chré­tienne du monde, mais ils sont aus­si appe­lés à être, en toutes cir­cons­tances et au cœur même de la com­mu­nau­té humaine, les témoins du Christ.

5. Quant aux évêques, qui ont reçu la charge de diri­ger l’Église de Dieu, qu’ils prêchent avec leurs prêtres le mes­sage du Christ de telle façon que toutes les acti­vi­tés ter­restres des fidèles puissent être bai­gnées de la lumière de l’Évangile. En outre, que tous les pas­teurs se sou­viennent que, par leur com­por­te­ment quo­ti­dien et leur sol­li­ci­tude [97], ils mani­festent au monde un visage de l’Église d’après lequel les hommes jugent de la force et de la véri­té du mes­sage chré­tien. Par leur vie et par leur parole, unis aux reli­gieux et à leurs fidèles, qu’ils fassent ain­si la preuve que l’Église, par sa seule pré­sence, avec tous les dons qu’elle apporte, est une source inépui­sable de ces éner­gies dont le monde d’aujourd’hui a le plus grand besoin. Qu’ils se mettent assi­dû­ment à l’étude, pour être capables d’assumer leurs res­pon­sa­bi­li­tés dans le dia­logue avec le monde et avec des hommes de toute opi­nion. Mais sur­tout, qu’ils gardent dans leur cœur ces paroles du Concile : « Parce que le genre humain, aujourd’hui de plus en plus, tend à l’unité civile, éco­no­mique et sociale, il est d’autant plus néces­saire que les prêtres, unis­sant leurs pré­oc­cu­pa­tions et leurs moyens sous la conduite des évêques et du Souverain Pontife, écartent tout motif de dis­per­sion pour ame­ner l’humanité entière à l’unité de la famille de Dieu. [98] »

6. Bien que l’Église, par la ver­tu de l’Esprit Saint, soit res­tée l’épouse fidèle de son Seigneur et n’ait jamais ces­sé d’être dans le monde le signe du salut, elle sait fort bien tou­te­fois que, au cours de sa longue his­toire, par­mi ses membres [99], clercs et laïcs, il n’en manque pas qui se sont mon­trés infi­dèles à l’Esprit de Dieu. De nos jours aus­si, l’Église n’ignore pas quelle dis­tance sépare le mes­sage qu’elle révèle et la fai­blesse humaine de ceux aux­quels cet Évangile est confié. Quel que soit le juge­ment de l’histoire sur ces défaillances, nous devons en être conscients et les com­battre avec vigueur afin qu’elles ne nuisent pas à la dif­fu­sion de l’Évangile. Pour déve­lop­per ses rap­ports avec le monde, l’Église sait éga­le­ment com­bien elle doit conti­nuel­le­ment apprendre de l’expérience des siècles. Guidée par l’Esprit Saint, l’Église, notre Mère, ne cesse d’exhorter ses fils à se puri­fier et à se renou­ve­ler, « pour que le signe du Christ brille avec plus d’éclat sur le visage de l’Église [100] ».

44. Aide que l’Église reçoit du monde d’aujourd’hui

1. De même qu’il importe au monde de recon­naître l’Église comme une réa­li­té sociale de l’histoire et comme son ferment, de même l’Église n’ignore pas tout ce qu’elle a reçu de l’histoire et de l’évolution du genre humain.

2. L’expérience des siècles pas­sés, le pro­grès des sciences, les richesses cachées dans les diverses cultures, qui per­mettent de mieux connaître l’homme lui-​même et ouvrent de nou­velles voies à la véri­té, sont éga­le­ment utiles à l’Église. En effet, dès les débuts de son his­toire, elle a appris à expri­mer le mes­sage du Christ en se ser­vant des concepts et des langues des divers peuples et, de plus, elle s’est effor­cée de le mettre en valeur par la sagesse des phi­lo­sophes : ceci afin d’adapter l’Évangile, dans les limites conve­nables, et à la com­pré­hen­sion de tous et aux exi­gences des sages. À vrai dire, cette manière appro­priée de pro­cla­mer la parole révé­lée doit demeu­rer la loi de toute évan­gé­li­sa­tion. C’est de cette façon, en effet, que l’on peut sus­ci­ter en toute nation la pos­si­bi­li­té d’exprimer le mes­sage chré­tien selon le mode qui lui convient, et que l’on pro­meut en même temps un échange vivant entre l’Église et les diverses cultures [101]. Pour accroître de tels échanges, l’Église, sur­tout de nos jours où les choses vont si vite et où les façons de pen­ser sont extrê­me­ment variées, a par­ti­cu­liè­re­ment besoin de l’apport de ceux qui vivent dans le monde, et en épousent les formes men­tales, qu’il s’agisse des croyants ou des incroyants. Il revient à tout le Peuple de Dieu, notam­ment aux pas­teurs et aux théo­lo­giens, avec l’aide de l’Esprit Saint, de scru­ter, de dis­cer­ner et d’interpréter les mul­tiples lan­gages de notre temps et de les juger à la lumière de la parole divine, pour que la véri­té révé­lée puisse être sans cesse mieux per­çue, mieux com­prise et pré­sen­tée sous une forme plus adaptée.

3. Comme elle pos­sède une struc­ture sociale visible, signe de son uni­té dans le Christ, l’Église peut aus­si être enri­chie, et elle l’est effec­ti­ve­ment, par le dérou­le­ment de la vie sociale : non pas comme s’il man­quait quelque chose dans la consti­tu­tion que le Christ lui a don­née, mais pour l’approfondir, la mieux expri­mer et l’accommoder d’une manière plus heu­reuse à notre époque. L’Église constate avec recon­nais­sance qu’elle reçoit une aide variée de la part d’hommes de tout rang et de toute condi­tion, aide qui pro­fite aus­si bien à la com­mu­nau­té qu’elle forme qu’à cha­cun de ses fils. En effet, tous ceux qui contri­buent au déve­lop­pe­ment de la com­mu­nau­té humaine au plan fami­lial, cultu­rel, éco­no­mique et social, poli­tique (tant au niveau natio­nal qu’au niveau inter­na­tio­nal), apportent par le fait même, et en confor­mi­té avec le plan de Dieu, une aide non négli­geable à la com­mu­nau­té ecclé­siale, pour autant que celle-​ci dépend du monde exté­rieur. Bien plus, l’Église recon­naît que, de l’opposition même de ses adver­saires et de ses per­sé­cu­teurs, elle a tiré de grands avan­tages et qu’elle peut conti­nuer à le faire [102].

45. Le Christ, alpha et oméga

1. Qu’elle aide le monde ou qu’elle reçoive de lui, l’Église tend vers un but unique : que vienne le règne de Dieu et que s’établisse le salut du genre humain. D’ailleurs, tout le bien que le Peuple de Dieu, au temps de son pèle­ri­nage ter­restre, peut pro­cu­rer à la famille humaine, découle de cette réa­li­té que l’Église est « le sacre­ment uni­ver­sel du salut [103] » mani­fes­tant et actua­li­sant tout à la fois le mys­tère de l’amour de Dieu pour l’homme.

2. Car le Verbe de Dieu, par qui tout a été fait, s’est lui-​même fait chair, afin que, homme par­fait, il sauve tous les hommes et réca­pi­tule toutes choses en lui. Le Seigneur est le terme de l’histoire humaine, le point vers lequel convergent les dési­rs de l’histoire et de la civi­li­sa­tion, le centre du genre humain, la joie de tous les cœurs et la plé­ni­tude de leurs aspi­ra­tions [104]. C’est lui que le Père a res­sus­ci­té d’entre les morts, a exal­té et à fait sié­ger à sa droite, le consti­tuant juge des vivants et des morts. Vivifiés et ras­sem­blés en son Esprit, nous mar­chons vers la consom­ma­tion de l’histoire humaine qui cor­res­pond plei­ne­ment à son des­sein d’amour : « rame­ner toutes choses sous un seul chef, le Christ, celles qui sont dans les cieux et celles qui sont sur la terre » (Ep 1, 10).

3. C’est le Seigneur lui-​même qui le dit : « Voici que je viens bien­tôt et ma rétri­bu­tion est avec moi, pour rendre à cha­cun selon ses œuvres. Je suis l’alpha et l’oméga, le pre­mier et le der­nier, le com­men­ce­ment et la fin » (Ap 22, 12–13).

Deuxième partie : De quelques problèmes plus urgents

46. Introduction

1. Après avoir mon­tré quelle est la digni­té de la per­sonne humaine et quel rôle indi­vi­duel et social elle est appe­lée à rem­plir dans l’univers, le Concile, fort de la lumière de l’Évangile et de l’expérience humaine, attire main­te­nant l’attention de tous sur quelques ques­tions par­ti­cu­liè­re­ment urgentes de ce temps qui affectent au plus haut point le genre humain.

2. Parmi les nom­breux sujets qui sus­citent aujourd’hui l’intérêt géné­ral, il faut notam­ment rete­nir ceux-​ci : le mariage et la famille, la culture, la vie économico-​sociale, la vie poli­tique, la soli­da­ri­té des peuples et la paix. Sur cha­cun d’eux, il convient de pro­je­ter la lumière des prin­cipes qui nous viennent du Christ ; ain­si les chré­tiens seront-​ils gui­dés et tous les hommes éclai­rés dans la recherche des solu­tions que réclament des pro­blèmes si nom­breux et si complexes.

Ch. I. Dignité du mariage et de la famille

47. Le mariage et la famille dans le monde d’aujourd’hui

1. La san­té de la per­sonne et de la socié­té tant humaine que chré­tienne est étroi­te­ment liée à la pros­pé­ri­té de la com­mu­nau­té conju­gale et fami­liale. Aussi les chré­tiens, en union avec tous ceux qui font grand cas de cette com­mu­nau­té, se réjouissent-​ils sin­cè­re­ment des sou­tiens divers qui font gran­dir aujourd’hui par­mi les hommes l’estime de cette com­mu­nau­té d’amour et le res­pect de la vie, et qui aident les époux et les parents dans leur émi­nente mis­sion. Ils en attendent en outre de meilleurs résul­tats et s’appliquent à les étendre.

2. La digni­té de cette ins­ti­tu­tion ne brille pour­tant pas par­tout du même éclat puisqu’elle est ter­nie par la poly­ga­mie, l’épidémie du divorce, l’amour soi-​disant libre, ou d’autres défor­ma­tions. De plus, l’amour conju­gal est trop sou­vent pro­fa­né par l’égoïsme, l’hédonisme et par des pra­tiques illi­cites entra­vant la géné­ra­tion. Les condi­tions éco­no­miques, socio-​psychologiques et civiles d’aujourd’hui intro­duisent aus­si dans la famille de graves per­tur­ba­tions. Enfin, en cer­taines régions de l’univers, ce n’est pas sans inquié­tude qu’on observe les pro­blèmes posés par l’accroissement démo­gra­phique. Tout cela angoisse les consciences. Et pour­tant, un fait montre bien la vigueur et la soli­di­té de l’institution matri­mo­niale et fami­liale : les trans­for­ma­tions pro­fondes de la socié­té contem­po­raine, mal­gré les dif­fi­cul­tés qu’elle pro­voquent, font très sou­vent appa­raître, et de diverses façons, la nature véri­table de cette institution.

3. C’est pour­quoi le Concile, en met­tant en meilleure lumière cer­tains points de la doc­trine de l’Église, se pro­pose d’éclairer et d’encourager les chré­tiens, ain­si que tous ceux qui s’efforcent de sau­ve­gar­der et de pro­mou­voir la digni­té ori­gi­nelle et la valeur pri­vi­lé­giée et sacrée de l’état de mariage.

48. Sainteté du mariage et de la famille

1. La com­mu­nau­té pro­fonde de vie et d’amour que forme le couple a été fon­dée et dotée de ses lois propres par le Créateur ; elle est éta­blie sur l’alliance des conjoints, c’est-à-dire sur leur consen­te­ment per­son­nel irré­vo­cable. Une ins­ti­tu­tion, que la loi divine confirme, naît ain­si, au regard même de la socié­té, de l’acte humain par lequel les époux se donnent et se reçoivent mutuel­le­ment. En vue du bien des époux, des enfants et aus­si de la socié­té, ce lien sacré échappe à la fan­tai­sie de l’homme. Car Dieu lui-​même est l’auteur du mariage qui pos­sède en propre des valeurs et des fins diverses [105] ; tout cela est d’une extrême impor­tance pour la conti­nui­té du genre humain, pour le pro­grès per­son­nel et le sort éter­nel de cha­cun des membres de la famille, pour la digni­té, la sta­bi­li­té, la paix et la pros­pé­ri­té de la famille et de la socié­té humaine tout entière. Et c’est par sa nature même que l’institution du mariage et l’amour conju­gal sont ordon­nés à la pro­créa­tion et à l’éducation qui, tel un som­met, en consti­tuent le cou­ron­ne­ment. Aussi l’homme et la femme qui, par l’alliance conju­gale « ne sont plus deux, mais une seule chair » (Mt 19, 6), s’aident et se sou­tiennent mutuel­le­ment par l’union intime de leurs per­sonnes et de leurs acti­vi­tés ; ils prennent ain­si conscience de leur uni­té et l’approfondissent sans cesse davan­tage. Cette union intime, don réci­proque de deux per­sonnes, non moins que le bien des enfants, exigent l’entière fidé­li­té des époux et requièrent leur indis­so­luble uni­té [106].

2. Le Christ Seigneur a com­blé de béné­dic­tions cet amour aux mul­tiples aspects, issu de la source divine de la cha­ri­té, et consti­tué à l’image de son union avec l’Église. De même en effet que Dieu prit autre­fois l’initiative d’une alliance d’amour et de fidé­li­té avec son peuple [107], ain­si, main­te­nant, le Sauveur des hommes, Époux de l’Église [108], vient à la ren­contre des époux chré­tiens par le sacre­ment de mariage. Il conti­nue de demeu­rer avec eux pour que les époux, par leur don mutuel, puissent s’aimer dans une fidé­li­té per­pé­tuelle, comme lui-​même a aimé l’Église et s’est livré pour elle [109]. L’authentique amour conju­gal est assu­mé dans l’amour divin et il est diri­gé et enri­chi par la puis­sance rédemp­trice du Christ et l’action sal­vi­fique de l’Église, afin de conduire effi­ca­ce­ment à Dieu les époux, de les aider et de les affer­mir dans leur mis­sion sublime de père et de mère [110]. C’est pour­quoi les époux chré­tiens, pour accom­plir digne­ment les devoirs de leur état, sont for­ti­fiés et comme consa­crés par un sacre­ment spé­cial [111]. En accom­plis­sant leur mis­sion conju­gale et fami­liale avec la force de ce sacre­ment, péné­trés de l’Esprit du Christ qui imprègne toute leur vie de foi, d’espérance et de cha­ri­té, ils par­viennent de plus en plus à leur per­fec­tion per­son­nelle et à leur sanc­ti­fi­ca­tion mutuelle ; c’est ain­si qu’ensemble ils contri­buent à la glo­ri­fi­ca­tion de Dieu.

3. Précédés par l’exemple et la prière com­mune de leurs parents, les enfants, et même tous ceux qui vivent dans le cercle fami­lial, s’ouvriront ain­si plus faci­le­ment à des sen­ti­ments d’humanité et trou­ve­ront plus aisé­ment le che­min du salut et de la sain­te­té. Quant aux époux, gran­dis par la digni­té de leur rôle de père et de mère, ils accom­pli­ront avec conscience le devoir d’éducation qui leur revient au pre­mier chef, notam­ment au plan religieux.

4. Membres vivants de la famille, les enfants concourent, à leur manière, à la sanc­ti­fi­ca­tion des parents. Par leur recon­nais­sance, leur pié­té filiale et leur confiance, ils répon­dront assu­ré­ment aux bien­faits de leurs parents et, en bons fils, ils les assis­te­ront dans les dif­fi­cul­tés de l’existence et dans la soli­tude de la vieillesse. Le veu­vage, assu­mé avec cou­rage dans le sillage de la voca­tion conju­gale, sera hono­ré de tous [112]. Les familles se com­mu­ni­que­ront aus­si avec géné­ro­si­té leurs richesses spi­ri­tuelles. Alors, la famille chré­tienne, parce qu’elle est issue d’un mariage, sera image et par­ti­ci­pa­tion de l’alliance d’amour qui unit le Christ et l’Église [113], mani­fes­te­ra à tous les hommes la pré­sence vivante du Sauveur dans le monde et la véri­table nature de l’Église, tant par l’amour des époux, leur fécon­di­té géné­reuse, l’unité et la fidé­li­té du foyer, que par la coopé­ra­tion ami­cale de tous ses membres.

49. L’amour conjugal

1. À plu­sieurs reprises, la Parole de Dieu a invi­té les fian­cés à entre­te­nir et sou­te­nir leurs fian­çailles par une affec­tion chaste, et les époux leur union par un amour sans faille [114]. Beaucoup de nos contem­po­rains exaltent aus­si l’amour authen­tique entre mari et femme, mani­fes­té de dif­fé­rentes manières, selon les saines cou­tumes des peuples et des âges. Éminemment humain puisqu’il va d’une per­sonne vers une autre per­sonne en ver­tu d’un sen­ti­ment volon­taire, cet amour enve­loppe le bien de la per­sonne tout entière ; il peut donc enri­chir d’une digni­té par­ti­cu­lière les expres­sions du corps et de la vie psy­chique et les valo­ri­ser comme les élé­ments et les signes spé­ci­fiques de l’amitié conju­gale. Cet amour, par un don spé­cial de sa grâce et de sa cha­ri­té, le Seigneur a dai­gné le gué­rir, le par­faire et l’élever. Associant l’humain et le divin, un tel amour conduit les époux à un don libre et mutuel d’eux-mêmes qui se mani­feste par des sen­ti­ments et des gestes de ten­dresse et il imprègne toute leur vie [115] ; bien plus, il s’achève lui-​même et gran­dit par son géné­reux exer­cice. Il dépasse donc de loin l’inclination sim­ple­ment éro­tique qui, culti­vée pour elle-​même, s’évanouit vite et d’une façon pitoyable.

2. Cette affec­tion a sa manière par­ti­cu­lière de s’exprimer et de s’accomplir par l’œuvre propre du mariage. En consé­quence, les actes qui réa­lisent l’union intime et chaste des époux sont des actes hon­nêtes et dignes. Vécus d’une manière vrai­ment humaine, ils signi­fient et favo­risent le don réci­proque par lequel les époux s’enrichissent tous les deux dans la joie et la recon­nais­sance. Cet amour, rati­fié par un enga­ge­ment mutuel, et par-​dessus tout consa­cré par le sacre­ment du Christ, demeure indis­so­lu­ble­ment fidèle, de corps et de pen­sée, pour le meilleur et pour le pire ; il exclut donc tout adul­tère et tout divorce. De même, l’égale digni­té per­son­nelle qu’il faut recon­naître à la femme et à l’homme dans l’amour plé­nier qu’ils se portent l’un à l’autre fait clai­re­ment appa­raître l’unité du mariage, confir­mée par le Seigneur. Pour faire face avec per­sé­vé­rance aux obli­ga­tions de cette voca­tion chré­tienne, une ver­tu peu com­mune est requise : c’est pour­quoi les époux, ren­dus capables par la grâce de mener une vie sainte, ne ces­se­ront d’entretenir en eux un amour fort, magna­nime, prompt au sacri­fice, et ils le deman­de­ront dans leur prière.

3. Mais le véri­table amour conju­gal sera tenu en plus haute estime, et une saine opi­nion publique se for­me­ra à son égard, si les époux chré­tiens donnent ici un témoi­gnage émi­nent de fidé­li­té et d’harmonie, comme le dévoue­ment dans l’éducation de leurs enfants, et s’ils prennent leurs res­pon­sa­bi­li­tés dans le néces­saire renou­veau cultu­rel, psy­cho­lo­gique et social en faveur du mariage et de la famille. Il faut ins­truire à temps les jeunes, et de manière appro­priée, de pré­fé­rence au sein de la famille, sur la digni­té de l’amour conju­gal, sa fonc­tion, son exer­cice : ain­si for­més à la chas­te­té, ils pour­ront le moment venu, s’engager dans le mariage après des fian­çailles vécues dans la dignité.

50. Fécondité du mariage

1. Le mariage et l’amour conju­gal sont d’eux-mêmes ordon­nés à la pro­créa­tion et à l’éducation. D’ailleurs, les enfants sont le don le plus excellent du mariage et ils contri­buent gran­de­ment au bien des parents eux-​mêmes. Dieu lui-​même qui a dit : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul » (Gn 2, 18) et qui dès l’origine a fait l’être humain homme et femme (Mt 19, 4), a vou­lu lui don­ner une par­ti­ci­pa­tion spé­ciale dans son œuvre créa­trice ; aus­si a‑t-​il béni l’homme et la femme, disant : « Soyez féconds et multipliez-​vous » (Gn 1, 28). Dès lors, un amour conju­gal vrai et bien com­pris, comme toute la struc­ture de la vie fami­liale qui en découle, tendent, sans sous-​estimer pour autant les autres fins du mariage, à rendre les époux dis­po­nibles pour coopé­rer cou­ra­geu­se­ment à l’amour du Créateur et du Sauveur qui, par eux, veut sans cesse agran­dir et enri­chir sa propre famille.

2. Dans le devoir qui leur incombe de trans­mettre la vie et d’être des édu­ca­teurs (ce qu’il faut consi­dé­rer comme leur mis­sion propre), les époux savent qu’ils sont les coopé­ra­teurs de l’amour du Dieu Créateur et comme ses inter­prètes. Ils s’acquitteront donc de leur charge en toute res­pon­sa­bi­li­té humaine et chré­tienne, et, dans un res­pect plein de doci­li­té à l’égard de Dieu, d’un com­mun accord et d’un com­mun effort, ils se for­me­ront un juge­ment droit : ils pren­dront en consi­dé­ra­tion à la fois et leur bien et celui des enfants déjà nés ou à naître ; ils dis­cer­ne­ront les condi­tions aus­si bien maté­rielles que spi­ri­tuelles de leur époque et de leur situa­tion ; ils tien­dront compte enfin du bien de la com­mu­nau­té fami­liale, des besoins de la socié­té tem­po­relle et de l’Église elle-​même. Ce juge­ment, ce sont en der­nier res­sort les époux eux-​mêmes qui doivent l’arrêter devant Dieu. Dans leur manière d’agir, que les époux chré­tiens sachent bien qu’ils ne peuvent pas se conduire à leur guise, mais qu’ils ont l’obligation de tou­jours suivre leur conscience, une conscience qui doit se confor­mer à la loi divine ; et qu’ils demeurent dociles au Magistère de l’Église, inter­prète auto­ri­sé de cette loi à la lumière de l’Évangile. Cette loi divine mani­feste la pleine signi­fi­ca­tion de l’amour conju­gal, elle le pro­tège et le conduit à son achè­ve­ment vrai­ment humain. Ainsi, lorsque les époux chré­tiens, se fiant à la Providence de Dieu et nour­ris­sant en eux l’esprit de sacri­fice [116] , assument leur rôle pro­créa­teur et prennent géné­reu­se­ment leurs res­pon­sa­bi­li­tés humaines et chré­tiennes, ils rendent gloire au Créateur, et ils tendent, dans le Christ, à la per­fec­tion. Parmi ceux qui rem­plissent ain­si la tâche que Dieu leur a confiée, il faut accor­der une men­tion spé­ciale à ceux qui, d’un com­mun accord et d’une manière réflé­chie, acceptent de grand cœur d’élever digne­ment même un plus grand nombre d’enfants [117].

3. Le mariage cepen­dant n’est pas ins­ti­tué en vue de la seule pro­créa­tion. Mais c’est le carac­tère même de l’alliance indis­so­luble qu’il éta­blit entre les per­sonnes, comme le bien des enfants, qui requiert que l’amour mutuel des époux s’exprime lui aus­si dans sa rec­ti­tude, pro­gresse et s’épanouisse. C’est pour­quoi, même si, contrai­re­ment au vœu sou­vent très vif des époux, il n’y a pas d’enfant, le mariage, comme com­mu­nau­té et com­mu­nion de toute la vie, demeure, et il garde sa valeur et son indissolubilité.

51. L’amour conju­gal et le res­pect de la vie humaine

1. Le Concile ne l’ignore pas, les époux qui veulent conduire har­mo­nieu­se­ment leur vie conju­gale se heurtent sou­vent de nos jours à cer­taines condi­tions de vie et peuvent se trou­ver dans une situa­tion où il ne leur est pas pos­sible, au moins pour un temps, d’accroître le nombre de leurs enfants ; ce n’est point alors sans dif­fi­cul­té que sont main­te­nues la pra­tique d’un amour fidèle et la pleine com­mu­nau­té de vie. Là où l’intimité conju­gale est inter­rom­pue, la fidé­li­té peut cou­rir des risques et le bien des enfants être com­pro­mis : car en ce cas sont mis en péril et l’éducation des enfants et le cou­rage néces­saire pour en accep­ter d’autres ultérieurement.

2. Il en est qui osent appor­ter des solu­tions mal­hon­nêtes à ces pro­blèmes et même qui ne reculent pas devant le meurtre. Mais l’Église rap­pelle qu’il ne peut y avoir de véri­table contra­dic­tion entre les lois divines qui régissent la trans­mis­sion de la vie et celles qui favo­risent l’amour conju­gal authentique.

3. En effet, Dieu, maître de la vie, a confié aux hommes le noble minis­tère de la vie, et l’homme doit s’en acquit­ter d’une manière digne de lui. La vie doit donc être sau­ve­gar­dée avec un soin extrême dès la concep­tion : l’avortement et l’infanticide sont des crimes abo­mi­nables. La sexua­li­té propre à l’homme, comme le pou­voir humain d’engendrer, l’emportent mer­veilleu­se­ment sur ce qui existe aux degrés infé­rieurs de la vie ; il s’ensuit que les actes spé­ci­fiques de la vie conju­gale, accom­plis selon l’authentique digni­té humaine, doivent être eux-​mêmes entou­rés d’un grand res­pect. Lorsqu’il s’agit de mettre en accord l’amour conju­gal avec la trans­mis­sion res­pon­sable de la vie, la mora­li­té du com­por­te­ment ne dépend donc pas de la seule sin­cé­ri­té de l’intention et de la seule appré­cia­tion des motifs ; mais elle doit être déter­mi­née selon des cri­tères objec­tifs, tirés de la nature même de la per­sonne et de ses actes, cri­tères qui res­pectent, dans un contexte d’amour véri­table, la signi­fi­ca­tion totale d’une dona­tion réci­proque et d’une pro­créa­tion à la mesure de l’homme ; chose impos­sible si la ver­tu de chas­te­té conju­gale n’est pas pra­ti­quée d’un cœur loyal. En ce qui concerne la régu­la­tion des nais­sances, il n’est pas per­mis aux enfants de l’Église, fidèles à ces prin­cipes, d’emprunter des voies que le Magistère, dans l’explication de la loi divine, désap­prouve [118].

4. Par ailleurs, que tous sachent bien que la vie humaine et la charge de la trans­mettre ne se limitent pas aux hori­zons de ce monde et n’y trouvent ni leur pleine dimen­sion, ni leur plein sens, mais qu’elles sont tou­jours à mettre en réfé­rence avec la des­ti­née éter­nelle des hommes.

52. La pro­mo­tion du mariage et de la famille est le fait de tous

1. La famille est en quelque sorte une école d’enrichissement humain. Mais, pour qu’elle puisse atteindre la plé­ni­tude de sa vie et de sa mis­sion, elle exige une com­mu­nion des âmes empreinte d’affection, une mise en com­mun des pen­sées entre les époux et aus­si une atten­tive coopé­ra­tion des parents dans l’éducation des enfants. La pré­sence agis­sante du père importe gran­de­ment à leur for­ma­tion ; mais il faut aus­si per­mettre à la mère, dont les enfants, sur­tout les plus jeunes, ont tant besoin, de prendre soin de son foyer sans tou­te­fois négli­ger la légi­time pro­mo­tion sociale de la femme. Que les enfants soient édu­qués de telle manière qu’une fois adultes, avec une entière conscience de leur res­pon­sa­bi­li­té, ils puissent suivre leur voca­tion, y com­pris une voca­tion reli­gieuse, et choi­sir leur état de vie, et que, s’ils se marient, ils puissent fon­der leur propre famille dans des condi­tions morales, sociales et éco­no­miques favo­rables. Il appar­tient aux parents ou aux tuteurs de gui­der les jeunes par des avis pru­dents, dans la fon­da­tion d’un foyer ; volon­tiers écou­tés des jeunes, ils veille­ront tou­te­fois à n’exercer aucune contrainte, directe ou indi­recte, sur eux, soit pour les pous­ser au mariage, soit pour choi­sir leur conjoint.

2. Ainsi la famille, lieu de ren­contre de plu­sieurs géné­ra­tions qui s’aident mutuel­le­ment à acqué­rir une sagesse plus éten­due et à har­mo­ni­ser les droits des per­sonnes avec les autres exi­gences de la vie sociale, constitue-​t-​elle le fon­de­ment de la socié­té. Voilà pour­quoi tous ceux qui exercent une influence sur les com­mu­nau­tés et les groupes sociaux doivent s’appliquer effi­ca­ce­ment à pro­mou­voir le mariage et la famille. Que le pou­voir civil consi­dère comme un devoir sacré de recon­naître leur véri­table nature, de les pro­té­ger et de les faire pro­gres­ser, de défendre la mora­li­té publique et de favo­ri­ser la pros­pé­ri­té des foyers. Il faut garan­tir le droit de pro­créa­tion des parents et le droit d’élever leurs enfants au sein de la famille. Une légis­la­tion pré­voyante et des ini­tia­tives variées doivent éga­le­ment défendre et pro­cu­rer l’aide qui convient à ceux qui, par mal­heur, sont pri­vés d’une famille.

3. Les chré­tiens, tirant par­ti du temps pré­sent [119], et dis­cer­nant bien ce qui est éter­nel de ce qui change, devront acti­ve­ment pro­mou­voir les valeurs du mariage et de la famille ; ils le feront et par le témoi­gnage de leur vie per­son­nelle et par une action concer­tée avec tous les hommes de bonne volon­té. Ainsi, les dif­fi­cul­tés écar­tées, ils pour­voi­ront aux besoins de la famille et lui assu­re­ront les avan­tages qui conviennent aux temps nou­veaux. Pour y par­ve­nir, le sens chré­tien des fidèles, la droite conscience morale des hommes, comme la sagesse et la com­pé­tence de ceux qui s’appliquent aux sciences sacrées, seront d’un grand secours.

4. Les spé­cia­listes des sciences, notam­ment bio­lo­giques, médi­cales, sociales et psy­cho­lo­giques, peuvent beau­coup pour la cause du mariage et de la famille et la paix des consciences si, par l’apport convergent de leurs études, ils s’appliquent à tirer davan­tage au clair les diverses condi­tions favo­ri­sant une saine régu­la­tion de la pro­créa­tion humaine.

5. Il appar­tient aux prêtres, dûment infor­més en matière fami­liale, de sou­te­nir la voca­tion des époux dans leur vie conju­gale et fami­liale par les divers moyens de la pas­to­rale, par la pré­di­ca­tion de la parole divine, par le culte litur­gique ou les autres secours spi­ri­tuels, de les for­ti­fier avec bon­té et patience au milieu de leurs dif­fi­cul­tés et de les récon­for­ter avec cha­ri­té pour qu’ils forment des familles vrai­ment rayonnantes.

6. Des œuvres variées, notam­ment les asso­cia­tions fami­liales, s’efforceront par la doc­trine et par l’action d’affermir les jeunes gens et les époux, sur­tout ceux qui sont récem­ment mariés, et de les for­mer à la vie fami­liale, sociale et apostolique.

7. Enfin, que les époux eux-​mêmes créés à l’image d’un Dieu vivant et éta­blis dans un ordre authen­tique de per­sonnes, soient unis dans une même affec­tion, dans une même pen­sée et dans une mutuelle sain­te­té [120], en sorte que, à la suite du Christ, prin­cipe de vie [121], ils deviennent, à tra­vers les joies et les sacri­fices de ce mys­tère de cha­ri­té que le Seigneur a révé­lé au monde par sa mort et sa résur­rec­tion [122].

Ch. II. L’essor de la culture

53. Introduction

1. C’est le propre de la per­sonne humaine de n’accéder vrai­ment et plei­ne­ment à l’humanité que par la culture, c’est-à-dire en culti­vant les biens et les valeurs de la nature. Toutes les fois qu’il est ques­tion de vie humaine, nature et culture sont aus­si étroi­te­ment liées que possible.

2. Au sens large, le mot « culture » désigne tout ce par quoi l’homme affine et déve­loppe les mul­tiples capa­ci­tés de son esprit et de son corps ; s’efforce de sou­mettre l’univers par la connais­sance et le tra­vail ; huma­nise la vie sociale, aus­si bien la vie fami­liale que l’ensemble de la vie civile, grâce au pro­grès des mœurs et des ins­ti­tu­tions ; tra­duit, com­mu­nique et conserve enfin dans ses œuvres, au cours des temps, les grandes expé­riences spi­ri­tuelles et les aspi­ra­tions majeures de l’homme, afin qu’elles servent au pro­grès d’un grand nombre et même de tout le genre humain.

3. Il en résulte que la culture humaine com­porte néces­sai­re­ment un aspect his­to­rique et social et que le mot « culture » prend sou­vent un sens socio­lo­gique et même eth­no­lo­gique. En ce sens, on par­le­ra de la plu­ra­li­té des cultures. Car des styles de vie divers et des échelles de valeurs dif­fé­rentes trouvent leur source dans la façon par­ti­cu­lière que l’on a de se ser­vir des choses, de tra­vailler, de s’exprimer, de pra­ti­quer sa reli­gion, de se conduire, de légi­fé­rer, d’établir des ins­ti­tu­tions juri­diques, d’enrichir les sciences et les arts et de culti­ver le beau. Ainsi, à par­tir des usages héri­tés, se forme un patri­moine propre à chaque com­mu­nau­té humaine. De même, par là se consti­tue un milieu déter­mi­né et his­to­rique dans lequel tout homme est insé­ré, quels que soient sa nation ou son siècle, et d’où il tire les valeurs qui lui per­met­tront de pro­mou­voir la civilisation.

Section 1. Situation de la culture dans le monde actuel

54. Nouveaux styles de vie

Les condi­tions de vie de l’homme moderne, au point de vue social et cultu­rel, ont été pro­fon­dé­ment trans­for­mées, si bien que l’on peut par­ler d’un nou­vel âge de l’histoire humaine [123]. Dès lors, des voies nou­velles s’ouvrent pour par­faire et étendre la culture. Elles ont été pré­pa­rées par une pous­sée consi­dé­rable des sciences natu­relles, humaines et aus­si sociales, par le déve­lop­pe­ment des tech­niques et par l’essor et une meilleure orga­ni­sa­tion des moyens qui per­mettent aux hommes de com­mu­ni­quer entre eux. La culture moderne peut donc se carac­té­ri­ser ain­si : les sciences dites « exactes » déve­loppent au maxi­mum le sens cri­tique ; les recherches les plus récentes de la psy­cho­lo­gie expliquent en pro­fon­deur l’activité humaine ; les dis­ci­plines his­to­riques poussent for­te­ment à envi­sa­ger les choses sous leur aspect chan­geant et évo­lu­tif ; cou­tumes et manières de vivre tendent à s’uniformiser de plus en plus ; l’industrialisation, l’urbanisation et les autres causes qui favo­risent la vie col­lec­tive, créent de nou­velles formes de culture (culture de masse), d’où résultent des façons nou­velles de sen­tir, d’agir et d’utiliser ses loi­sirs. En même temps, l’accroissement des échanges entre les dif­fé­rentes nations et les groupes sociaux découvre plus lar­ge­ment à tous et à cha­cun les richesses des diverses cultures, et ain­si se pré­pare peu à peu un type de civi­li­sa­tion plus uni­ver­sel qui fait avan­cer l’unité du genre humain et l’exprime, dans la mesure même où il res­pecte mieux les par­ti­cu­la­ri­tés de chaque culture.

55. L’homme, pro­mo­teur de la culture

À quelque groupe ou nation qu’ils appar­tiennent, le nombre des hommes et des femmes qui prennent conscience d’être les arti­sans et les pro­mo­teurs de la culture de leur com­mu­nau­té croît sans cesse. Dans le monde entier pro­gresse de plus en plus le sens de l’autonomie comme de la res­pon­sa­bi­li­té ; ce qui, sans aucun doute, est de la plus haute impor­tance pour la matu­ri­té spi­ri­tuelle et morale du genre humain. On s’en aper­çoit mieux encore si on ne perd pas de vue l’unification de l’univers et la mis­sion qui nous est impar­tie de construire un monde meilleur dans la véri­té et la jus­tice. Nous sommes donc les témoins de la nais­sance d’un nou­vel huma­nisme ; l’homme s’y défi­nit avant tout par la res­pon­sa­bi­li­té qu’il assume envers ses frères et devant l’histoire.

56. Difficultés et devoirs

1. Dans de telles condi­tions, il n’est pas éton­nant que l’homme, se sen­tant res­pon­sable du pro­grès cultu­rel, soit ani­mé d’un plus grand espoir, mais envi­sage aus­si avec quelque anxié­té les nom­breuses anti­no­mies qu’il lui faut résoudre.

2. Que faut-​il faire pour que la mul­ti­pli­ca­tion des échanges cultu­rels, qui devraient abou­tir à un dia­logue vrai et fruc­tueux entre les divers groupes et nations, ne bou­le­verse pas la vie des com­mu­nau­tés, ne fasse pas échec à la sagesse ances­trale et ne mette pas en péril le génie propre de chaque peuple ?

3. Comment favo­ri­ser le dyna­misme et l’expansion d’une culture nou­velle sans que dis­pa­raisse la fidé­li­té vivante à l’héritage des tra­di­tions ? Cette ques­tion se pose avec une acui­té par­ti­cu­lière lorsqu’il s’agit d’harmoniser la culture, fruit du déve­lop­pe­ment consi­dé­rable des sciences et des tech­niques, avec la culture qui se nour­rit d’études clas­siques, conformes aux dif­fé­rentes traditions.

4. Comment l’émiettement si rapide et crois­sant des dis­ci­plines spé­cia­li­sées peut-​il se conci­lier avec la néces­si­té d’en faire la syn­thèse et avec le devoir de sau­ve­gar­der dans l’humanité les puis­sances de contem­pla­tion et d’admiration qui conduisent à la sagesse ?

5. Que faire pour per­mettre aux mul­ti­tudes de par­ti­ci­per aux bien­faits de la culture, alors que la culture des élites ne cesse de s’élever et de se com­pli­quer toujours ?

6. Comment, enfin, recon­naître comme légi­time l’autonomie que la culture réclame pour elle-​même, sans pour autant en venir à un huma­nisme pure­ment ter­restre et même hos­tile à la religion ?

7. C’est au cœur même de ces anti­no­mies que la culture doit aujourd’hui pro­gres­ser, de façon à épa­nouir inté­gra­le­ment et har­mo­nieu­se­ment la per­sonne humaine, de façon aus­si à aider les hommes à accom­plir les charges aux­quelles tous sont appe­lés, et par­ti­cu­liè­re­ment les chré­tiens, fra­ter­nel­le­ment unis au sein de l’unique famille humaine.

Section 2. Quelques principes relatifs à la promotion culturelle

57. Foi et culture

1. Les chré­tiens, en marche vers la cité céleste, doivent recher­cher et goû­ter les choses d’en haut [124], mais cela pour­tant, loin de la dimi­nuer, accroît plu­tôt la gra­vi­té de l’obligation qui est la leur de tra­vailler avec tous les hommes à la construc­tion d’un monde plus humain. Et, de fait, le mys­tère de la foi chré­tienne leur four­nit des sti­mu­lants et des sou­tiens inap­pré­ciables : ils leur per­mettent de s’adonner avec plus d’élan à cette tâche et sur­tout de décou­vrir l’entière signi­fi­ca­tion des acti­vi­tés capables de don­ner à la culture sa place émi­nente dans la voca­tion inté­grale de l’homme.

2. En effet, lorsqu’il cultive la terre de ses mains ou avec l’aide de moyens tech­niques, pour qu’elle pro­duise des fruits et devienne une demeure digne de toute la famille humaine, et lorsqu’il prend part consciem­ment à la vie des groupes sociaux, l’homme réa­lise le plan de Dieu, mani­fes­té au com­men­ce­ment des temps, de domi­ner la terre [125] et d’achever la créa­tion, et il se cultive lui-​même. En même temps, il obéit au grand com­man­de­ment du Christ de se dépen­ser au ser­vice de ses frères.

3. En outre, en s’appliquant aux diverses dis­ci­plines, phi­lo­so­phie, his­toire, mathé­ma­tiques, sciences natu­relles, et en culti­vant les arts, l’homme peut gran­de­ment contri­buer à ouvrir la famille humaine aux plus nobles valeurs du vrai, du bien et du beau, et à une vue des choses ayant valeur uni­ver­selle : il reçoit ain­si des clar­tés nou­velles de cette admi­rable Sagesse qui depuis tou­jours était auprès de Dieu, dis­po­sant toutes choses avec lui, jouant sur le globe de la terre et trou­vant ses délices par­mi les enfants des hommes [126].

4. Par le fait même, l’esprit humain, moins esclave des choses, peut plus faci­le­ment s’élever à l’adoration et à la contem­pla­tion du Créateur. Bien plus, il est pré­pa­ré à recon­naître, sous l’impulsion de la grâce, le Verbe de Dieu qui, avant de se faire chair pour tout sau­ver et réca­pi­tu­ler en lui, « était déjà dans le monde » comme la « vraie lumière qui éclaire tout homme » (Jn 1, 9–10) [127].

5. Certes, le pro­grès actuel des sciences et des tech­niques qui, en ver­tu de leur méthode, ne sau­raient par­ve­nir jusqu’aux pro­fon­deurs de la réa­li­té, peut avan­ta­ger un cer­tain phé­no­mé­nisme et un cer­tain agnos­ti­cisme, lorsque les méthodes de recherche propres à ces dis­ci­plines sont prises, à tort, comme règle suprême pour la décou­verte de toute véri­té. Et même on peut craindre que l’homme se fiant trop aux décou­vertes actuelles, en vienne à pen­ser qu’il se suf­fit à lui-​même et qu’il n’a plus à cher­cher de valeurs plus hautes.

6. Cependant ces consé­quences fâcheuses ne découlent pas néces­sai­re­ment de la culture moderne et de doivent pas nous expo­ser à la ten­ta­tion de mécon­naître ses valeurs posi­tives. Parmi celles-​ci, il convient de signa­ler : le goût des sciences et la fidé­li­té sans défaillance à la véri­té dans les recherches scien­ti­fiques, la néces­si­té de tra­vailler en équipe dans des groupes spé­cia­li­sés, le sens de la soli­da­ri­té inter­na­tio­nale, la conscience de plus en plus nette de la res­pon­sa­bi­li­té que les savants ont d’aider et même de pro­té­ger les hommes, la volon­té de pro­cu­rer à tous des condi­tions de vie plus favo­rables, à ceux-​là sur­tout qui sont pri­vés de res­pon­sa­bi­li­té ou qui souffrent d’indigence cultu­relle. Dans toutes ces valeurs, l’accueil du mes­sage évan­gé­lique pour­ra trou­ver une sorte de pré­pa­ra­tion, et la cha­ri­té divine de celui qui est venu pour sau­ver le monde la fera aboutir.

58. Nombreux rap­ports entre la Bonne Nouvelle du Christ et la culture

1. Entre le mes­sage de salut et la culture, il y a de mul­tiples liens. Car Dieu, en se révé­lant à son peuple jusqu’à sa pleine mani­fes­ta­tion dans son Fils incar­né, a par­lé selon des types de culture propres à chaque époque.

2. De la même façon, l’Église, qui a connu au cours des temps des condi­tions d’existence variées, a uti­li­sé les res­sources des diverses cultures pour répandre et expo­ser par sa pré­di­ca­tion le mes­sage du Christ à toutes les nations, pour mieux le décou­vrir et mieux l’approfondir, pour l’exprimer plus par­fai­te­ment dans la célé­bra­tion litur­gique comme dans la vie mul­ti­forme de la com­mu­nau­té des fidèles.

3. Mais en même temps, l’Église, envoyée à tous les peuples de tous les temps et de tous les lieux, n’est liée d’une manière exclu­sive et indis­so­luble à aucune race ou nation, à aucun genre de vie par­ti­cu­lier, à aucune cou­tume ancienne ou récente. Constamment fidèle à sa propre tra­di­tion et tout à la fois consciente de l’universalité de sa mis­sion, elle peut entrer en com­mu­nion avec les diverses civi­li­sa­tions : d’où l’enrichissement qui en résulte pour elle-​même et pour les dif­fé­rentes cultures.

4. La Bonne Nouvelle du Christ rénove constam­ment la vie et la culture de l’homme déchu ; elle com­bat et écarte les erreurs et les maux qui pro­viennent de la séduc­tion per­ma­nente du péché. Elle ne cesse de puri­fier et d’élever la mora­li­té des peuples. Par les richesses d’en haut, elle féconde comme de l’intérieur les qua­li­tés spi­ri­tuelles et les dons propres à chaque peuple et à chaque âge, elle les for­ti­fie, les par­fait et les res­taure dans le Christ [128]. Ainsi l’Église, en rem­plis­sant sa propre mis­sion [129], concourt déjà, par là même, à l’œuvre civi­li­sa­trice et elle y pousse ; son action, même litur­gique, contri­bue à for­mer la liber­té inté­rieure de l’homme.

59. Réaliser l’harmonie des dif­fé­rentes valeurs au sein des cultures

1. Pour les rai­sons que l’on vient de dire, l’Église rap­pelle à tous que la culture doit être subor­don­née au déve­lop­pe­ment inté­gral de la per­sonne, au bien de la com­mu­nau­té et à celui du genre humain tout entier. Aussi convient-​il de culti­ver l’esprit en vue de déve­lop­per les puis­sances d’admiration, de contem­pla­tion, d’aboutir à la for­ma­tion d’un juge­ment per­son­nel et d’élever le sens reli­gieux, moral et social.

2. La culture, en effet, puisqu’elle découle immé­dia­te­ment du carac­tère rai­son­nable et social de l’homme, a sans cesse besoin d’une juste liber­té pour s’épanouir et d’une légi­time auto­no­mie d’action, en confor­mi­té avec ses propres prin­cipes. Elle a donc droit au res­pect et jouit d’une cer­taine invio­la­bi­li­té, à condi­tion, évi­dem­ment, de sau­ve­gar­der les droits de la per­sonne et de la socié­té, par­ti­cu­lière ou uni­ver­selle, dans les limites du bien commun.

3. Ce saint Synode, repre­nant à son compte l’enseignement du pre­mier Concile du Vatican, déclare qu’il existe « deux ordres de savoir » dis­tincts, celui de la foi et celui de la rai­son, et que l’Église ne s’oppose certes pas à ce que « les arts et les dis­ci­plines humaines jouissent de leurs propres prin­cipes et de leur méthode en leurs domaines res­pec­tifs » ; c’est pour­quoi, « recon­nais­sant cette juste liber­té », l’Église affirme l’autonomie légi­time de la culture et par­ti­cu­liè­re­ment celle des sciences [130].

4. Tout ceci exige que, l’ordre moral et l’intérêt com­mun étant saufs, l’homme puisse libre­ment cher­cher la véri­té, faire connaître et divul­guer ses opi­nions et s’adonner aux arts de son choix. Cela demande enfin qu’il soit infor­mé impar­tia­le­ment des évé­ne­ments de la vie publique [131].

5. Quant aux pou­voirs publics, il leur revient, non pas de déter­mi­ner le carac­tère propre de la civi­li­sa­tion, mais d’établir les condi­tions et de prendre les moyens sus­cep­tibles de favo­ri­ser la vie cultu­relle au béné­fice de tous, sans oublier les élé­ments mino­ri­taires pré­sents dans une nation [132]. Voilà pour­quoi il faut évi­ter à tout prix que la culture, détour­née de sa propre fin, soit asser­vie aux pou­voirs poli­tiques et économiques.

Section 3. Quelques devoirs plus urgents des chrétiens par rapport à la culture

60. La recon­nais­sance du droit de tous à la culture et sa réa­li­sa­tion pratique

1. Puisqu’on a main­te­nant la pos­si­bi­li­té de déli­vrer la plu­part des hommes du fléau de l’ignorance, il est un devoir qui convient au plus haut point à notre temps, sur­tout pour les chré­tiens : celui de tra­vailler avec achar­ne­ment à ce que, tant en matière éco­no­mique qu’en matière poli­tique, tant au plan natio­nal qu’au plan inter­na­tio­nal, des déci­sions fon­da­men­tales soient prises de nature à faire recon­naître par­tout et pour tous, en har­mo­nie avec la digni­té de la per­sonne humaine, sans dis­tinc­tion de race, de sexe, de nation, de reli­gion ou de condi­tion sociale, le droit à la culture et d’assurer sa réa­li­sa­tion. Il faut donc pro­cu­rer à cha­cun une quan­ti­té suf­fi­sante de biens cultu­rels, sur­tout de ceux qui consti­tuent la culture dite « de base », pour qu’un très grand nombre ne soient pas empê­chés, par l’analphabétisme et le manque d’initiative, de coopé­rer de manière vrai­ment humaine au bien commun.

2. En consé­quence, il faut tendre à don­ner à ceux qui en sont capables la pos­si­bi­li­té de pour­suivre des études supé­rieures ; et de telle façon que, dans la mesure du pos­sible, ils occupent des fonc­tions, jouent un rôle et rendent des ser­vices dans la vie sociale qui cor­res­pondent soit à leurs apti­tudes, soit à la com­pé­tence qu’ils auront acquise [133]. Ainsi tout homme comme les groupes sociaux de chaque peuple pour­ront atteindre leur plein épa­nouis­se­ment cultu­rel, confor­mé­ment à leurs dons et à leurs traditions.

3. Il faut en outre tout faire pour que cha­cun prenne conscience et du droit et du devoir qu’il a de se culti­ver, non moins que de l’obligation qui lui incombe d’aider les autres à le faire. Il existe en effet, ici ou là, des condi­tions de vie et de tra­vail qui contra­rient les efforts des hommes vers la culture et qui en détruisent chez eux le goût. Ceci vaut à un titre spé­cial pour les agri­cul­teurs et les ouvriers, aux­quels il faut assu­rer des condi­tions de tra­vail telles qu’elles ne les empêchent pas de se culti­ver, mais bien plu­tôt les y poussent. Les femmes tra­vaillent à pré­sent dans presque tous les sec­teurs d’activité ; il convient cepen­dant qu’elles puissent plei­ne­ment jouer leur rôle selon leurs apti­tudes propres. Ce sera le devoir de tous de recon­naître la par­ti­ci­pa­tion spé­ci­fique et néces­saire des femmes à la vie cultu­relle et de la promouvoir.

61. Formation à une culture intégrale

1. De nos jours, plus que par le pas­sé, la dif­fi­cul­té est grande d’opérer la syn­thèse entre les dif­fé­rentes dis­ci­plines et branches du savoir. En effet, tan­dis que s’accroissent la masse et la diver­si­té des élé­ments cultu­rels, dans le même temps s’amenuise la facul­té pour chaque homme de les per­ce­voir et de les har­mo­ni­ser entre eux, si bien que l’image de « l’homme uni­ver­sel » s’évanouit de plus en plus. Cependant conti­nue de s’imposer à chaque homme le devoir de sau­ve­gar­der l’intégralité de sa per­son­na­li­té, en qui pré­do­minent les valeurs d’intelligence, de volon­té, de conscience et de fra­ter­ni­té, valeurs qui ont toutes leur fon­de­ment en Dieu Créateur et qui ont été gué­ries et éle­vées d’une manière admi­rable dans le Christ.

2. La famille est au pre­mier chef comme la mère nour­ri­cière de cette édu­ca­tion : en elle, les enfants, enve­lop­pés d’amour, découvrent plus aisé­ment la hié­rar­chie des valeurs, tan­dis que des élé­ments d’une culture éprou­vée s’impriment d’une manière presque incons­ciente dans l’esprit des ado­les­cents, au fur et à mesure qu’ils grandissent.

3. Pour cette même édu­ca­tion, les socié­tés actuelles dis­posent, en par­ti­cu­lier grâce à la dif­fu­sion crois­sante des livres et aux nou­veaux moyens de com­mu­ni­ca­tion cultu­relle et sociale, de res­sources oppor­tunes qui peuvent faci­li­ter l’universalité de la culture. En effet, avec la dimi­nu­tion plus ou moins géné­ra­li­sée du temps de tra­vail, les occa­sions de se culti­ver se mul­ti­plient pour la plu­part des hommes. Que les loi­sirs soient bien employés, pour se détendre et pour for­ti­fier la san­té de l’esprit et du corps : en se livrant à des acti­vi­tés libres et à des études dés­in­té­res­sées ; à l’occasion de voyages en d’autres régions (tou­risme) qui affinent l’intelligence et qui, de sur­croît, enri­chissent cha­cun par la connais­sance de l’autre ; éga­le­ment par des exer­cices phy­siques et des acti­vi­tés spor­tives qui aident à conser­ver un bon équi­libre psy­chique, indi­vi­duel­le­ment et aus­si col­lec­ti­ve­ment, et à éta­blir des rela­tions fra­ter­nelles entre les hommes de toutes condi­tions, de toutes nations ou de races dif­fé­rentes. Que les chré­tiens col­la­borent donc aux mani­fes­ta­tions et aux actions cultu­relles col­lec­tives qui sont de leur temps, qu’ils les huma­nisent et les imprègnent d’esprit chrétien.

4. Cependant tous ces avan­tages ne sau­raient par­ve­nir à réa­li­ser l’éducation cultu­relle inté­grale de l’homme si, en même temps, on néglige de s’interroger sur la signi­fi­ca­tion pro­fonde de la culture et de la science pour la per­sonne humaine.

62. Harmonie entre culture et christianisme

1. Bien que l’Église ait lar­ge­ment contri­bué au pro­grès de la culture, l’expérience montre tou­te­fois que, pour des rai­sons contin­gentes, il n’est pas tou­jours facile de réa­li­ser l’harmonie entre la culture et le christianisme.

2. Ces dif­fi­cul­tés ne portent pas néces­sai­re­ment pré­ju­dice à la vita­li­té de la foi, et même elles peuvent inci­ter à une plus exacte et plus pro­fonde intel­li­gence de celle-​ci. En effet, les plus récentes recherches et décou­vertes des sciences, ain­si que celles de l’histoire et de la phi­lo­so­phie, sou­lèvent de nou­velles ques­tions qui com­portent des consé­quences pour la vie même, et exigent de nou­velles recherches de la part des théo­lo­giens eux-​mêmes. Dès lors, tout en res­pec­tant les méthodes et les règles propres aux sciences théo­lo­giques, ils sont invi­tés à cher­cher sans cesse la manière la plus apte de com­mu­ni­quer la doc­trine aux hommes de leur temps : car autre chose est le dépôt même ou les véri­tés de la foi, autre chose la façon selon laquelle ces véri­tés sont expri­mées à condi­tion tou­te­fois d’en sau­ve­gar­der le sens et la signi­fi­ca­tion [134]. Que, dans la pas­to­rale, on ait une connais­sance suf­fi­sante non seule­ment des prin­cipes de la théo­lo­gie, mais aus­si des décou­vertes scien­ti­fiques pro­fanes, notam­ment de la psy­cho­lo­gie et de la socio­lo­gie, et qu’on en fasse usage : de la sorte, les fidèles à leur tour seront ame­nés à une plus grande pure­té et matu­ri­té dans leur vie de foi.

3. À leur manière aus­si, la lit­té­ra­ture et les arts ont une grande impor­tance pour la vie de l’Église. Ils s’efforcent en effet d’exprimer la nature propre de l’homme, ses pro­blèmes, ses ten­ta­tives pour se connaître et se per­fec­tion­ner lui-​même ain­si que le monde. Ils s’appliquent à décou­vrir sa place dans l’histoire et dans l’univers, à mettre en lumière les misères et les joies, les besoins et les éner­gies des hommes et à pré­sen­ter l’ébauche d’une des­ti­née humaine plus heu­reuse. Ainsi sont-​ils capables d’élever la vie humaine qu’ils expriment sous des formes mul­tiples, selon les temps et les lieux.

4. Il faut donc faire en sorte que ceux qui s’adonnent à ces arts se sentent com­pris par l’Église au sein même de leurs acti­vi­tés, et que, jouis­sant d’une liber­té nor­male, ils éta­blissent des échanges plus faciles avec la com­mu­nau­té chré­tienne. Que les nou­velles formes d’art qui conviennent à nos contem­po­rains, selon le génie des diverses nations et régions, soient aus­si recon­nues par l’Église. Et qu’on les accueille dans le sanc­tuaire lorsque, par des modes d’expression adap­tés et conformes aux exi­gences de la litur­gie, elles élèvent l’esprit vers Dieu [135].

5. Ainsi la gloire de Dieu éclate davan­tage ; la pré­di­ca­tion de l’Évangile devient plus trans­pa­rente à l’intelligence des hommes et appa­raît comme conna­tu­relle à leurs condi­tions d’existence.

6. Que les croyants vivent donc en très étroite union avec les autres hommes de leur temps et qu’ils s’efforcent de com­prendre à fond leurs façons de pen­ser et de sen­tir, telles qu’elles s’expriment par la culture. Qu’ils marient la connais­sance des sciences et des théo­ries nou­velles, comme des décou­vertes les plus récentes, avec les mœurs et l’enseignement de la doc­trine chré­tienne, pour que le sens reli­gieux et la rec­ti­tude morale marchent de pair chez eux avec la connais­sance scien­ti­fique et les inces­sants pro­grès tech­niques ; ils pour­ront ain­si appré­cier et inter­pré­ter toutes choses avec une sen­si­bi­li­té authen­ti­que­ment chrétienne.

7. Ceux qui s’appliquent aux sciences théo­lo­giques dans les sémi­naires et les uni­ver­si­tés aime­ront col­la­bo­rer avec les hommes ver­sés dans les autres sciences, en met­tant en com­mun leurs éner­gies et leurs points de vue. La recherche théo­lo­gique, en même temps qu’elle appro­fon­dit la véri­té révé­lée, ne doit pas perdre contact avec son temps, afin de faci­li­ter une meilleure connais­sance de la foi aux hommes culti­vés dans les dif­fé­rentes branches du savoir. Cette bonne entente ren­dra les plus grands ser­vices à la for­ma­tion des ministres sacrés : ils pour­ront pré­sen­ter la doc­trine de l’Église sur Dieu, l’homme et le monde d’une manière mieux adap­tée à nos contem­po­rains, qui accueille­ront d’autant plus volon­tiers leur parole [136]. Bien plus, il faut sou­hai­ter que de nom­breux laïcs reçoivent une for­ma­tion suf­fi­sante dans les sciences sacrées, et que plu­sieurs par­mi eux se livrent à ces études ex pro­fes­so et les appro­fon­dissent. Mais, pour qu’ils puissent mener leur tâche à bien, qu’on recon­naisse aux fidèles, aux clercs comme aux laïcs, une juste liber­té de recherche et de pen­sée, comme une juste liber­té de faire connaître hum­ble­ment et cou­ra­geu­se­ment leur manière de voir, dans le domaine de leur com­pé­tence [137].

Ch. III. La vie économico-sociale

63. Quelques traits de la vie économique

1. Dans la vie économico-​sociale aus­si, il faut hono­rer et pro­mou­voir la digni­té de la per­sonne humaine, sa voca­tion inté­grale et le bien de toute la socié­té. C’est l’homme en effet qui est l’auteur, le centre et le but de toute la vie économico-sociale.

2. Comme tout autre domaine de la vie sociale, l’économie moderne se carac­té­rise par une emprise crois­sante de l’homme sur la nature, la mul­ti­pli­ca­tion et l’intensification des rela­tions et des inter­dé­pen­dances entre indi­vi­dus, groupes et peuples, et la fré­quence accrue des inter­ven­tions du pou­voir poli­tique. En même temps, le pro­grès dans les modes de pro­duc­tion et dans l’organisation des échanges de biens et de ser­vices a fait de l’économie un ins­tru­ment apte à mieux satis­faire les besoins accrus de la famille humaine.

3. Pourtant les sujets d’inquiétude ne manquent pas. Beaucoup d’hommes, sur­tout dans les régions du monde éco­no­mi­que­ment déve­lop­pées, appa­raissent comme domi­nés par l’économique : presque toute leur exis­tence per­son­nelle et sociale est imbue d’un cer­tain « éco­no­misme », et cela aus­si bien dans les pays favo­rables à l’économie col­lec­ti­viste que dans les autres. À un moment où le déve­lop­pe­ment de l’économie, orien­té et coor­don­né d’une manière ration­nelle et humaine, per­met­trait d’atténuer les inéga­li­tés sociales, il conduit trop sou­vent à leur aggra­va­tion et même, ici ou là, à une régres­sion de la condi­tion sociale des faibles et au mépris des pauvres. Alors que des foules immenses manquent encore du strict néces­saire, cer­tains, même dans les régions moins déve­lop­pées, vivent dans l’opulence ou gas­pillent sans comp­ter. Le luxe côtoie la misère. Tandis qu’un petit nombre d’hommes dis­posent d’un très ample pou­voir de déci­sion, beau­coup sont pri­vés de presque toute pos­si­bi­li­té d’initiative per­son­nelle et de res­pon­sa­bi­li­té ; sou­vent même, ils sont pla­cés dans des condi­tions de vie et de tra­vail indignes de la per­sonne humaine.

4. De sem­blables dés­équi­libres éco­no­miques et sociaux se pro­duisent entre le sec­teur agri­cole, le sec­teur indus­triel et les ser­vices, comme aus­si entre les diverses régions d’un seul et même pays. Entre les nations éco­no­mi­que­ment plus déve­lop­pées et les autres nations, une oppo­si­tion de plus en plus aiguë se mani­feste, capable de mettre en péril jusqu’à la paix du monde.

5. Les hommes de notre temps prennent une conscience de plus en plus vive de ces dis­pa­ri­tés : ils sont pro­fon­dé­ment per­sua­dés que les tech­niques nou­velles et les res­sources éco­no­miques accrues dont dis­pose le monde pour­raient et devraient cor­ri­ger ce funeste état de choses. Mais pour cela de nom­breuses réformes sont néces­saires dans la vie économico-​sociale ; il y faut aus­si, de la part de tous, une conver­sion des men­ta­li­tés et des atti­tudes. Dans ce but, l’Église, au cours des siècles, a expli­ci­té à la lumière de l’Évangile des prin­cipes de jus­tice et d’équité, deman­dés par la droite rai­son, tant pour la vie indi­vi­duelle et sociale que pour la vie inter­na­tio­nale ; et elle les a pro­cla­més sur­tout ces der­niers temps. Compte tenu de la situa­tion pré­sente, le Concile entend les confir­mer et indi­quer quelques orien­ta­tions en pre­nant par­ti­cu­liè­re­ment en consi­dé­ra­tion les exi­gences du déve­lop­pe­ment éco­no­mique [138].

Section 1. Le développement économique

64. Le déve­lop­pe­ment éco­no­mique au ser­vice de l’homme

Aujourd’hui plus que jamais, pour faire face à l’accroissement de la popu­la­tion et pour répondre aux aspi­ra­tions plus vastes du genre humain, on s’efforce à bon droit d’élever le niveau de la pro­duc­tion agri­cole et indus­trielle, ain­si que le volume des ser­vices offerts. C’est pour­quoi il faut encou­ra­ger le pro­grès tech­nique, l’esprit d’innovation, la créa­tion et l’extension d’entreprises, l’adaptation des méthodes, les efforts sou­te­nus de tous ceux qui par­ti­cipent à la pro­duc­tion, en un mot tout ce qui peut contri­buer à cet essor. Mais le but fon­da­men­tal d’une telle pro­duc­tion n’est pas la seule mul­ti­pli­ca­tion des biens pro­duits, ni le pro­fit ou la puis­sance ; c’est le ser­vice de l’homme : de l’homme tout entier, selon la hié­rar­chie de ses besoins maté­riels comme des exi­gences de sa vie intel­lec­tuelle, morale, spi­ri­tuelle et reli­gieuse ; de tout homme, disons-​nous, de tout groupe d’hommes, sans dis­tinc­tion de race ou de conti­nent. C’est pour­quoi l’activité éco­no­mique, conduite selon ses méthodes et ses lois propres, doit s’exercer dans les limites de l’ordre moral [139], afin de répondre au des­sein de Dieu sur l’homme [140].

65. Contrôle de l’homme sur le déve­lop­pe­ment économique

1. Le déve­lop­pe­ment doit demeu­rer sous le contrôle de l’homme. Il ne doit pas être aban­don­né à la dis­cré­tion d’un petit nombre d’hommes ou de groupes jouis­sant d’une trop grande puis­sance éco­no­mique, ni à celle de la com­mu­nau­té poli­tique où à celle de quelques nations plus puis­santes. Il convient au contraire que le plus grand nombre pos­sible d’hommes, à tous les niveaux, et au plan inter­na­tio­nal l’ensemble des nations, puissent prendre une part active à son orien­ta­tion. Il faut de même que les ini­tia­tives spon­ta­nées des indi­vi­dus et de leurs libres asso­cia­tions soient coor­don­nées avec l’action des pou­voirs publics, et qu’elles soient ajus­tées et har­mo­ni­sées entre elles.

2. Le déve­lop­pe­ment ne peut être lais­sé ni au seul jeu qua­si auto­ma­tique de l’activité éco­no­mique des indi­vi­dus, ni à la seule puis­sance publique. Il faut donc dénon­cer les erreurs aus­si bien des doc­trines qui s’opposent aux réformes indis­pen­sables au nom d’une fausse concep­tion de la liber­té, que des doc­trines qui sacri­fient les droits fon­da­men­taux des per­sonnes et des groupes à l’organisation col­lec­tive de la pro­duc­tion [141].

3. Par ailleurs, les citoyens doivent se rap­pe­ler que c’est leur droit et leur devoir (et le pou­voir civil doit lui aus­si le recon­naître) de contri­buer selon leurs moyens au pro­grès véri­table de la com­mu­nau­té à laquelle ils appar­tiennent. Dans les pays en voie de déve­lop­pe­ment sur­tout, où l’emploi de toutes les dis­po­ni­bi­li­tés s’impose avec un carac­tère d’urgence, ceux qui gardent leurs res­sources inem­ployées mettent gra­ve­ment en péril le bien com­mun ; il en va de même de ceux qui privent leur com­mu­nau­té des moyens maté­riels et spi­ri­tuels dont elle a besoin, le droit per­son­nel de migra­tion étant sauf.

66. Il faut mettre un terme aux immenses dis­pa­ri­tés économico-sociales

1. Pour répondre aux exi­gences de la jus­tice et de l’équité, il faut s’efforcer vigou­reu­se­ment, dans le res­pect des droits per­son­nels et du génie propre de chaque peuple, de faire dis­pa­raître le plus rapi­de­ment pos­sible les énormes inéga­li­tés éco­no­miques qui s’accompagnent de dis­cri­mi­na­tion indi­vi­duelle et sociale ; de nos jours elles existent et sou­vent elles s’aggravent. De même, en bien des régions, étant don­né les dif­fi­cul­tés par­ti­cu­lières de la pro­duc­tion et de la com­mer­cia­li­sa­tion dans le sec­teur agri­cole, il faut aider les agri­cul­teurs à accroître cette pro­duc­tion et à la vendre, à réa­li­ser les trans­for­ma­tions et les inno­va­tions néces­saires, à obte­nir enfin un reve­nu équi­table ; sinon ils demeu­re­ront, comme il arrive trop sou­vent, des citoyens de seconde zone. De leur côté, les agri­cul­teurs, les jeunes sur­tout, doivent s’appliquer avec éner­gie à amé­lio­rer leur com­pé­tence pro­fes­sion­nelle, sans laquelle l’agriculture ne sau­rait pro­gres­ser [142].

2. De même, la jus­tice et l’équité exigent que la mobi­li­té, néces­saire à des éco­no­mies en pro­grès, soit amé­na­gée de façon à évi­ter aux indi­vi­dus et à leurs familles des condi­tions de vie instables et pré­caires. À l’égard des tra­vailleurs en pro­ve­nance d’autres pays ou d’autres régions qui apportent leur concours à la crois­sance éco­no­mique d’un peuple ou d’une pro­vince, on se gar­de­ra soi­gneu­se­ment de toute espèce de dis­cri­mi­na­tion en matière de rému­né­ra­tion ou de condi­tions de tra­vail. De plus, tous les membres de la socié­té, en par­ti­cu­lier les pou­voirs publics, doivent les trai­ter comme des per­sonnes et non comme de simples ins­tru­ments de pro­duc­tion : faci­li­ter la pré­sence auprès d’eux de leur famille, les aider à se pro­cu­rer un loge­ment décent et favo­ri­ser leur inser­tion dans la vie sociale du pays ou de la région d’accueil. On doit cepen­dant, dans la mesure du pos­sible, créer des emplois dans leurs régions d’origine elles-mêmes.

3. Dans les éco­no­mies actuel­le­ment en tran­si­tion comme dans les formes nou­velles de la socié­té indus­trielle, mar­quées par exemple par le pro­grès de l’automation, il faut se pré­oc­cu­per d’assurer à cha­cun un emploi suf­fi­sant et adap­té, et la pos­si­bi­li­té d’une for­ma­tion tech­nique et pro­fes­sion­nelle adé­quate. On doit aus­si garan­tir les moyens d’existence et la digni­té humaine de ceux qui, sur­tout en rai­son de la mala­die ou de l’âge, se trouvent dans une situa­tion plus difficile.

Section 2. Principes directeurs de l’ensemble de la vie économico-sociale

67. Travail, condi­tions de tra­vail, loisirs

1. Le tra­vail des hommes, celui qui s’exerce dans la pro­duc­tion et l’échange de biens ou dans la pres­ta­tion de ser­vices éco­no­miques, passe avant les autres élé­ments de la vie éco­no­mique, qui n’ont valeur que d’instruments.

2. Ce tra­vail, en effet, qu’il soit entre­pris de manière indé­pen­dante ou par contrat avec un employeur, pro­cède immé­dia­te­ment de la per­sonne : celle-​ci marque en quelque sorte la nature de son empreinte et la sou­met à ses des­seins. Par son tra­vail, l’homme assure habi­tuel­le­ment sa sub­sis­tance et celle de sa famille, s’associe à ses frères et leur rend ser­vice, peut pra­ti­quer une vraie cha­ri­té et coopé­rer à l’achèvement de la créa­tion divine. Bien plus, par l’hommage de son tra­vail à Dieu, nous tenons que l’homme est asso­cié à l’œuvre rédemp­trice de Jésus Christ qui a don­né au tra­vail une digni­té émi­nente en œuvrant de ses propres mains à Nazareth. De là découlent pour tout homme le devoir de tra­vailler loya­le­ment aus­si bien que le droit au tra­vail. En fonc­tion des cir­cons­tances concrètes, la socié­té doit, pour sa part, aider les citoyens en leur per­met­tant de se pro­cu­rer un emploi suf­fi­sant. Enfin, compte tenu des fonc­tions et de la pro­duc­ti­vi­té de cha­cun, de la situa­tion de l’entreprise et du bien com­mun, la rému­né­ra­tion du tra­vail doit assu­rer à l’homme des res­sources qui lui per­mettent, à lui et à sa famille, une vie digne sur le plan maté­riel, social, cultu­rel et spi­ri­tuel [143].

3. Comme l’activité éco­no­mique est le plus sou­vent le fruit du tra­vail asso­cié des hommes, il est injuste et inhu­main de l’organiser et de l’ordonner au détri­ment de quelque tra­vailleur que ce soit. Or il est trop cou­rant, même de nos jours, que ceux qui tra­vaillent soient en quelque sorte asser­vis à leurs propres œuvres ; ce que de soi-​disant lois éco­no­miques ne jus­ti­fient en aucun façon. Il importe donc d’adapter tout le pro­ces­sus du tra­vail pro­duc­tif aux besoins de la per­sonne et aux moda­li­tés de son exis­tence, en par­ti­cu­lier de la vie du foyer (sur­tout en ce qui concerne les mères de famille), en tenant tou­jours compte du sexe et de l’âge. Les tra­vailleurs doivent aus­si avoir la pos­si­bi­li­té de déve­lop­per leurs qua­li­tés et leur per­son­na­li­té dans l’exercice même de leur tra­vail. Tout en y appli­quant leur temps et leurs forces d’une manière conscien­cieuse, que tous jouissent par ailleurs d’un temps de repos et de loi­sir suf­fi­sant qui leur per­mette aus­si d’entretenir une vie fami­liale, cultu­relle, sociale et reli­gieuse. Bien plus, ils doivent avoir la pos­si­bi­li­té de déployer libre­ment des facul­tés et des capa­ci­tés qu’ils ont peut-​être peu l’occasion d’exercer dans leur tra­vail professionnel.

68. Participation dans l’entreprise et dans l’organisation éco­no­mique glo­bale. Conflits du travail

1. Dans les entre­prises éco­no­miques, ce sont des per­sonnes qui sont asso­ciées entre elles, c’est-à-dire des êtres libres et auto­nomes, créés à l’image de Dieu. Aussi, en pre­nant en consi­dé­ra­tion les fonc­tions des uns et des autres, pro­prié­taires, employeurs, cadres, ouvriers, et en sau­ve­gar­dant la néces­saire uni­té de direc­tion, il faut pro­mou­voir, selon des moda­li­tés à déter­mi­ner au mieux, la par­ti­ci­pa­tion active de tous à la ges­tion des entre­prises [144]. Et comme, bien sou­vent, ce n’est déjà plus au niveau de l’entreprise, mais à des ins­tances supé­rieures, que se prennent les déci­sions éco­no­miques et sociales dont dépend l’avenir des tra­vailleurs et de leurs enfants, ceux-​ci doivent éga­le­ment par­ti­ci­per à ces déci­sions, soit par eux-​mêmes, soit par leurs repré­sen­tants libre­ment choisis.

2. Il faut mettre au rang des droits fon­da­men­taux de la per­sonne le droit des tra­vailleurs de fon­der libre­ment des asso­cia­tions capables de les repré­sen­ter d’une façon valable et de col­la­bo­rer à la bonne orga­ni­sa­tion de la vie éco­no­mique, ain­si que le droit de prendre libre­ment part aux acti­vi­tés de ces asso­cia­tions, sans cou­rir le risque de repré­sailles. Grâce à cette par­ti­ci­pa­tion orga­ni­sée, jointe à un pro­grès de la for­ma­tion éco­no­mique et sociale, le sens des res­pon­sa­bi­li­tés gran­di­ra de plus en plus chez tous : ils seront ain­si ame­nés à se sen­tir asso­ciés, selon leurs moyens et leurs apti­tudes per­son­nels, à l’ensemble du déve­lop­pe­ment éco­no­mique et social ain­si qu’à la réa­li­sa­tion du bien com­mun universel.

3. En cas de conflits économico-​sociaux, on doit s’efforcer de par­ve­nir à une solu­tion paci­fique. Mais, s’il faut tou­jours recou­rir d’abord au dia­logue sin­cère entre les par­ties, la grève peut cepen­dant, même dans les cir­cons­tances actuelles, demeu­rer un moyen néces­saire, bien qu’ultime, pour la défense des droits propres et la réa­li­sa­tion des justes aspi­ra­tions des tra­vailleurs. Que les voies de la négo­cia­tion et du dia­logue soient tou­te­fois reprises, dès que pos­sible, en vue d’un accord.

69. Les biens de la terre sont des­ti­nés à tous les hommes

1. Dieu a des­ti­né la terre et tout ce qu’elles contient à l’usage de tous les hommes et de tous les peuples, en sorte que les biens de la créa­tion doivent équi­ta­ble­ment affluer entre les mains de tous, selon la règle de la jus­tice, insé­pa­rable de la cha­ri­té [145]. Quelles que soient les formes de la pro­prié­té, adap­tées aux légi­times ins­ti­tu­tions des peuples, selon des cir­cons­tances diverses et chan­geantes, on doit tou­jours tenir compte de cette des­ti­na­tion uni­ver­selle des biens. C’est pour­quoi l’homme, dans l’usage qu’il en fait, ne doit jamais tenir les choses qu’il pos­sède légi­ti­me­ment comme n’appartenant qu’à lui, mais les regar­der aus­si comme com­munes : en ce sens qu’elles puissent pro­fi­ter non seule­ment à lui, mais aus­si aux autres [146]. D’ailleurs, tous les hommes ont le droit d’avoir une part suf­fi­sante de biens pour eux-​mêmes et leur famille. C’est ce qu’on pen­sé les Pères et les doc­teurs de l’Église qui ensei­gnaient que l’on est tenu d’aider les pauvres, et pas seule­ment au moyen de son super­flu [147]. Quant à celui qui se trouve dans l’extrême néces­si­té, il a le droit de se pro­cu­rer l’indispensable à par­tir des richesses d’autrui [148]. Devant un si grand nombre d’affamés de par le monde, le Concile insiste auprès de tous et auprès des auto­ri­tés pour qu’ils se sou­viennent de ce mot des Pères : « Donne à man­ger à celui qui meurt de faim car, si tu ne lui as pas don­né à man­ger, tu l’as tué [149] » ; et pour que, selon les pos­si­bi­li­tés de cha­cun, ils par­tagent et emploient vrai­ment leurs biens en pro­cu­rant avant tout aux indi­vi­dus et aux peuples les moyens qui leur per­met­tront de s’aider eux-​mêmes et de se développer.

2. Fréquemment, dans des socié­tés éco­no­mi­que­ment moins déve­lop­pées, la des­ti­na­tion com­mune des biens est par­tiel­le­ment réa­li­sée par des cou­tumes et des tra­di­tions com­mu­nau­taires, garan­tis­sant à chaque membre les biens les plus néces­saires. Certes, il faut évi­ter de consi­dé­rer cer­taines cou­tumes comme tout à fait immuables, si elles ne répondent plus aux nou­velles exi­gences de ce temps ; mais, à l’inverse, il ne faut pas atten­ter impru­dem­ment à ces cou­tumes hon­nêtes qui, sous réserve d’une saine moder­ni­sa­tion, peuvent encore rendre de grands ser­vices. De même, dans les pays éco­no­mi­que­ment très déve­lop­pés, un réseau d’institutions sociales, d’assurance et de sécu­ri­té, peut réa­li­ser en par­tie la des­ti­na­tion com­mune des biens. Il importe de pour­suivre le déve­lop­pe­ment des ser­vices fami­liaux et sociaux, prin­ci­pa­le­ment de ceux qui contri­buent à la culture et à l’éducation. Mais, dans l’aménagement de toutes ces ins­ti­tu­tions, il faut veiller à ce que le citoyen ne soit pas conduit à adop­ter vis-​à-​vis de la socié­té une atti­tude de pas­si­vi­té, d’irresponsabilité ou de refus de service.

70. Investissements et ques­tion monétaire

Les inves­tis­se­ments, de leur côté, doivent tendre à assu­rer des emplois et des reve­nus suf­fi­sants tant à la popu­la­tion active d’aujourd’hui qu’à celle de demain. Tous ceux qui décident de ces inves­tis­se­ments, comme de l’organisation de la vie éco­no­mique (indi­vi­dus, groupes, pou­voirs publics) doivent avoir ces buts à cœur et se mon­trer conscients de leurs graves obli­ga­tions ; d’une part, prendre des dis­po­si­tions pour faire face aux néces­si­tés d’une vie décente, tant pour les indi­vi­dus que pour la com­mu­nau­té tout entière ; d’autre part, pré­voir l’avenir et assu­rer un juste équi­libre entre les besoins de la consom­ma­tion actuelle, indi­vi­duelle et col­lec­tive, et les exi­gences d’investissement pour la géné­ra­tion qui vient. On doit éga­le­ment avoir tou­jours en vue les besoins pres­sants des nations et des régions éco­no­mi­que­ment moins avan­cées. Par ailleurs, en matière moné­taire, il faut se gar­der d’attenter au bien de son propre pays ou à celui des autres nations. On doit s’assurer en outre que ceux qui sont éco­no­mi­que­ment faibles ne soient pas injus­te­ment lésés par des chan­ge­ments dans la valeur de la monnaie.

71. Accès à la pro­prié­té et au pou­voir pri­vé sur les biens. Problème des latifundia

1. La pro­prié­té et les autres formes de pou­voir pri­vé sur les biens exté­rieurs contri­buent à l’expression de la per­sonne et lui donnent l’occasion d’exercer sa res­pon­sa­bi­li­té dans la socié­té et l’économie. Il est donc très impor­tant de favo­ri­ser l’accession des indi­vi­dus et des groupes à un cer­tain pou­voir sur les biens extérieurs.

2. La pro­prié­té pri­vée ou un cer­tain pou­voir sur les biens exté­rieurs assurent à cha­cun une zone indis­pen­sable d’autonomie per­son­nelle et fami­liale ; il faut les regar­der comme un pro­lon­ge­ment de la liber­té humaine. Enfin, en sti­mu­lant l’exercice de la res­pon­sa­bi­li­té, ils consti­tuent l’une des condi­tions des liber­tés civiles [150].

3. Les formes d’un tel pou­voir ou pro­prié­té sont aujourd’hui variées ; et leur diver­si­té ne cesse de s’amplifier. Toutes cepen­dant demeurent, à côté des fonds sociaux, des droits et des ser­vices garan­tis par la socié­té, une source de sécu­ri­té non négli­geable. Et ceci n’est pas vrai des seules pro­prié­tés maté­rielles, mais aus­si des biens imma­té­riels, comme les capa­ci­tés professionnelles.

4. La légi­ti­mi­té de la pro­prié­té pri­vée ne fait tou­te­fois pas obs­tacle à celle des divers modes de pro­prié­tés publiques, à condi­tion que le trans­fert des biens au domaine public soit effec­tué par la seule auto­ri­té com­pé­tente, selon les exi­gences du bien com­mun, dans les limites de celui-​ci et au prix d’une indem­ni­sa­tion équi­table. L’État a, par ailleurs, com­pé­tence pour empê­cher qu’on abuse de la pro­prié­té pri­vée contrai­re­ment au bien com­mun [151].

5. De par sa nature même, la pro­prié­té pri­vée a aus­si un carac­tère social, fon­dé dans la loi de com­mune des­ti­na­tion des biens [152]. Là où ce carac­tère social n’est pas res­pec­té, la pro­prié­té peut deve­nir une occa­sion fré­quente de convoi­tises et de graves désordres : pré­texte est ain­si don­né à ceux qui contestent le droit même de propriété.

6. Dans plu­sieurs régions éco­no­mi­que­ment moins déve­lop­pées, il existe des domaines ruraux éten­dus et même immenses, médio­cre­ment culti­vés ou mis en réserve à des fins de spé­cu­la­tion, alors que la majo­ri­té de la popu­la­tion est dépour­vue de terres ou n’en détient qu’une quan­ti­té déri­soire et que, d’autre part, l’accroissement de la pro­duc­tion agri­cole pré­sente un carac­tère d’urgence évident. Souvent, ceux qui sont employés par les pro­prié­taires de ces grands domaines, ou en cultivent des par­celles louées, ne reçoivent que des salaires ou des reve­nus indignes de l’homme ; ils ne dis­posent pas de loge­ment décent et sont exploi­tés par des inter­mé­diaires. Dépourvus de toute sécu­ri­té, ils vivent dans une dépen­dance per­son­nelle telle qu’elle leur inter­dit presque toute pos­si­bi­li­té d’initiative et de res­pon­sa­bi­li­té, toute pro­mo­tion cultu­relle, toute par­ti­ci­pa­tion à la vie sociale et poli­tique. Des réformes s’imposent donc, visant, selon les cas, à accroître les reve­nus, à amé­lio­rer les condi­tions de tra­vail et la sécu­ri­té de l’emploi, à favo­ri­ser l’initiative, et même à répar­tir les pro­prié­tés insuf­fi­sam­ment culti­vées au béné­fice d’hommes capables de les faire valoir. En l’occurrence, les res­sources et les ins­tru­ments indis­pen­sables doivent leur être assu­rés, en par­ti­cu­lier les moyens d’éducation et la pos­si­bi­li­té d’une juste orga­ni­sa­tion de type coopé­ra­tif. Chaque fois que le bien com­mun exi­ge­ra l’expropriation, l’indemnisation devra s’apprécier selon l’équité, compte tenu de toutes les circonstances.

72. L’activité économico-​sociale et le Royaume du Christ

1. Les chré­tiens actifs dans le déve­lop­pe­ment économico-​social et dans la lutte pour le pro­grès de la jus­tice et de la cha­ri­té doivent être per­sua­dés qu’ils peuvent ain­si beau­coup pour la pros­pé­ri­té de l’humanité et la paix du monde. Dans ces diverses acti­vi­tés, qu’ils brillent par leur exemple, indi­vi­duel et col­lec­tif. Tout en s’assurant la com­pé­tence et l’expérience abso­lu­ment indis­pen­sables, qu’ils main­tiennent, au milieu des acti­vi­tés ter­restres, une juste hié­rar­chie des valeurs, fidèles au Christ et à son Évangile, pour que toute leur vie, tant indi­vi­duelle que sociale, soit péné­trée de l’esprit des Béatitudes, et en par­ti­cu­lier de l’esprit de pauvreté.

2. Quiconque, sui­vant le Christ, cherche d’abord le Royaume de Dieu, y trouve un amour plus fort et plus pur pour aider tous ses frères et pour accom­plir une œuvre de jus­tice, sous l’impulsion de l’amour [153].

Ch. IV. La vie de la communauté économique

73. La vie publique aujourd’hui

1. De pro­fondes trans­for­ma­tions se remarquent aus­si de nos jours dans les struc­tures et dans les ins­ti­tu­tions des peuples ; elles accom­pagnent leur évo­lu­tion cultu­relle, éco­no­mique et sociale. Ces chan­ge­ments exercent une grande influence sur la vie de la com­mu­nau­té poli­tique, notam­ment en ce qui concerne les droits et les devoirs de cha­cun dans l’exercice de la liber­té civique et dans la pour­suite du bien com­mun, comme pour ce qui regarde l’organisation des rela­tions des citoyens entre eux et avec les pou­voirs publics.

2. La conscience de la digni­té humaine est deve­nue plus vive. D’où, en diverses régions du monde, l’effort pour ins­tau­rer un ordre politico-​juridique dans lequel les droits de la per­sonne au sein de la vie publique soient mieux pro­té­gés : par exemple, les droits de libre réunion et d’association, le droit d’exprimer ses opi­nions per­son­nelles et de pro­fes­ser sa reli­gion en pri­vé et en public. La garan­tie des droits de la per­sonne est en effet une condi­tion indis­pen­sable pour que les citoyens, indi­vi­duel­le­ment ou en groupe, puissent par­ti­ci­per acti­ve­ment à la vie et à la ges­tion des affaires publiques.

3. En étroite liai­son avec le pro­grès cultu­rel, éco­no­mique et social, le désir s’affirme chez un grand nombre d’hommes de prendre davan­tage part à l’organisation de la com­mu­nau­té poli­tique. Dans la conscience de beau­coup s’intensifie le sou­ci de pré­ser­ver les droits des mino­ri­tés à l’intérieur d’une nation, sans négli­ger pour autant leurs obli­ga­tions à l’égard de la com­mu­nau­té poli­tique. De plus, le res­pect de ceux qui pro­fessent une opi­nion ou une reli­gion dif­fé­rentes gran­dit de jour en jour. En même temps, une plus large col­la­bo­ra­tion s’établit, capable d’assurer à tous les citoyens, et non seule­ment à quelques pri­vi­lé­giés, la jouis­sance effec­tive des droits atta­chés à la personne.

4. On rejette au contraire toutes les formes poli­tiques, telles qu’elles existent en cer­taines régions, qui font obs­tacle à la liber­té civile ou reli­gieuse, mul­ti­plient les vic­times des pas­sions et des crimes poli­tiques et détournent au pro­fit de quelque fac­tion ou des gou­ver­nants eux-​mêmes l’action de l’autorité au lieu de la faire ser­vir au bien commun.

5. Pour ins­tau­rer une vie poli­tique vrai­ment humaine, rien n’est plus impor­tant que de déve­lop­per le sens inté­rieur de la jus­tice, de la bon­té, le dévoue­ment au bien com­mun, et de ren­for­cer les convic­tions fon­da­men­tales sur la nature véri­table de la com­mu­nau­té poli­tique, comme sur la fin, le bon exer­cice et les limites de l’autorité publique.

74. Nature et fin de la com­mu­nau­té politique

1. Individus, familles, grou­pe­ments divers, tous ceux qui consti­tuent la com­mu­nau­té civile, ont conscience de leur impuis­sance à réa­li­ser seuls une vie plei­ne­ment humaine et per­çoivent la néces­si­té d’une com­mu­nau­té plus vaste à l’intérieur de laquelle tous conjuguent quo­ti­dien­ne­ment leurs forces en vue d’une réa­li­sa­tion tou­jours plus par­faite du bien com­mun [154]. C’est pour­quoi ils forment une com­mu­nau­té poli­tique selon des types ins­ti­tu­tion­nels variés. Celle-​ci existe donc pour le bien com­mun ; elle trouve en lui sa pleine jus­ti­fi­ca­tion et sa signi­fi­ca­tion et c’est de lui qu’elle tire l’origine de son droit propre. Quant au bien com­mun, il com­prend l’ensemble des condi­tions de vie sociale qui per­mettent aux hommes, aux familles et aux grou­pe­ments de s’accomplir plus com­plè­te­ment et plus faci­le­ment [155].

2. Mais les hommes qui se retrouvent dans la com­mu­nau­té poli­tique sont nom­breux, dif­fé­rents, et ils peuvent à bon droit incli­ner vers des opi­nions diverses. Aussi, pour empê­cher que, cha­cun opi­nant dans son sens, la com­mu­nau­té poli­tique ne se dis­loque, une auto­ri­té s’impose qui soit capable d’orienter vers le bien com­mun les éner­gies de tous, non d’une manière méca­nique ou des­po­tique, mais en agis­sant avant tout comme une force morale qui prend appui sur la liber­té et le sens de la responsabilité.

3. De toute évi­dence, la com­mu­nau­té poli­tique et l’autorité publique trouvent donc leur fon­de­ment dans la nature humaine et relèvent par là d’un ordre fixé par Dieu, encore que la déter­mi­na­tion des régimes poli­tiques, comme la dési­gna­tion des diri­geants, soient lais­sées à la libre volon­té des citoyens [156].

4. Il s’ensuit éga­le­ment que l’exercice de l’autorité poli­tique, soit à l’intérieur de la com­mu­nau­té comme telle, soit dans les orga­nismes qui repré­sentent l’État, doit tou­jours se déployer dans les limites de l’ordre moral, en vue du bien com­mun (mais conçu d’une manière dyna­mique), confor­mé­ment à un ordre juri­dique légi­ti­me­ment éta­bli ou à éta­blir. Alors les citoyens sont en conscience tenus à l’obéissance [157]. D’où, assu­ré­ment, la res­pon­sa­bi­li­té, la digni­té et l’importance du rôle de ceux qui gouvernent.

5. Si l’autorité publique, débor­dant sa com­pé­tence, opprime les citoyens, que ceux-​ci ne refusent pas ce qui est objec­ti­ve­ment requis par le bien com­mun ; mais qu’il leur soit cepen­dant per­mis de défendre leurs droits et ceux de leurs conci­toyens contre les abus du pou­voir, en res­pec­tant les limites tra­cées par la loi natu­relle et la loi évangélique.

6. Quant aux moda­li­tés concrètes par les­quelles une com­mu­nau­té poli­tique se donne sa struc­ture et orga­nise le bon équi­libre des pou­voirs publics, elles peuvent être diverses, selon le génie propre de chaque peuple et la marche de l’histoire. Mais elles doivent tou­jours ser­vir à la for­ma­tion d’un homme culti­vé, paci­fique, bien­veillant à l’égard de tous, pour l’avantage de toute la famille humaine.

75. Collaboration de tous à la vie publique

1. Il est plei­ne­ment conforme à la nature de l’homme que l’on trouve des struc­tures politico-​juridiques qui offrent sans cesse davan­tage à tous les citoyens, sans aucune dis­cri­mi­na­tion, la pos­si­bi­li­té effec­tive de prendre libre­ment et acti­ve­ment part tant à l’établissement des fon­de­ments juri­diques de la com­mu­nau­té poli­tique qu’à la ges­tion des affaires publiques, à la déter­mi­na­tion du champ d’action et des buts des dif­fé­rents organes, et à l’élection des gou­ver­nants [158]. Que tous les citoyens se sou­viennent donc à la fois du droit et du devoir qu’ils ont d’user de leur libre suf­frage, en vue du bien com­mun. L’Église tient en grande consi­dé­ra­tion et estime l’activité de ceux qui se consacrent au bien de la chose publique et en assurent les charges pour le ser­vice de tous.

2. Pour que la coopé­ra­tion de citoyens res­pon­sables abou­tisse à d’heureux résul­tats dans la vie poli­tique de tous les jours, un sta­tut de droit posi­tif est néces­saire, qui orga­nise une répar­ti­tion conve­nable des fonc­tions et des organes du pou­voir ain­si qu’une pro­tec­tion effi­cace des droits, indé­pen­dante de qui­conque. Que les droits de toutes les per­sonnes, des familles et des groupes, ain­si que leur exer­cice, soient recon­nus, res­pec­tés et valo­ri­sés [159], non moins que les devoirs civiques aux­quels sont astreints tous les citoyens. Parmi ces der­niers, il faut rap­pe­ler l’obligation de rendre à l’État les ser­vices maté­riels et per­son­nels requis par le bien com­mun. Les gou­ver­nants se gar­de­ront de faire obs­tacle aux asso­cia­tions fami­liales, sociales et cultu­relles, aux corps et ins­ti­tu­tions inter­mé­diaires, ou d’empêcher leurs acti­vi­tés légi­times et effi­caces ; qu’ils aiment plu­tôt les favo­ri­ser, dans l’ordre. Quant aux citoyens, indi­vi­duel­le­ment ou en groupe, qu’ils évitent de confé­rer aux pou­voirs publics une trop grande puis­sance ; qu’ils ne s’adressent pas à eux d’une manière intem­pes­tive pour récla­mer des secours et des avan­tages exces­sifs, au risque d’amoindrir la res­pon­sa­bi­li­té des per­sonnes, des familles et des groupes sociaux.

3. À notre époque, la com­plexi­té crois­sante des cir­cons­tances oblige les pou­voirs publics à inter­ve­nir plus fré­quem­ment, en matière sociale, éco­no­mique et cultu­relle, pour pré­pa­rer des condi­tions plus favo­rables qui per­mettent aux citoyens et aux groupes de pour­suivre d’une manière plus effi­cace la réa­li­sa­tion du bien com­plet de l’homme, dans la liber­té. Assurément, selon les régions et selon l’évolution des peuples, les rela­tions entre la socia­li­sa­tion [160] et l’autonomie ou de déve­lop­pe­ment de la per­sonne peuvent être com­prises de divers façons. Mais si, en vue du bien com­mun, on res­treint pour un temps l’exercice des droits, que l’on réta­blisse au plus tôt la liber­té quand les cir­cons­tances auront chan­gé. Il est en tout cas inhu­main que le gou­ver­ne­ment en vienne à des formes tota­li­taires ou à des formes dic­ta­to­riales qui lèsent gra­ve­ment le droit des per­sonnes ou des groupes sociaux.

4. Que les citoyens cultivent avec magna­ni­mi­té et loyau­té l’amour de la patrie, mais sans étroi­tesse d’esprit, c’est-à-dire de telle façon qu’en même temps ils prennent tou­jours en consi­dé­ra­tion le bien de toute la famille humaine qui ras­semble races, peuples et nations, unis par toutes sortes de liens.

5. Tous les chré­tiens doivent prendre conscience du rôle par­ti­cu­lier et propre qui leur échoit dans la com­mu­nau­té poli­tique : ils sont tenus à don­ner l’exemple en déve­lop­pant en eux le sens des res­pon­sa­bi­li­tés et du dévoue­ment au bien com­mun ; ils mon­tre­ront ain­si par les faits com­ment on peut har­mo­ni­ser l’autorité avec la liber­té, l’initiative per­son­nelle avec la soli­da­ri­té et les exi­gences de tout le corps social, les avan­tages de l’unité avec les diver­si­tés fécondes. En ce qui concerne l’organisation des choses ter­restres, qu’ils recon­naissent comme légi­times des manières de voir par ailleurs oppo­sées entre elles et qu’ils res­pectent les citoyens qui, en groupe aus­si, défendent hon­nê­te­ment leur opi­nion. Quant aux par­tis poli­tiques, ils ont le devoir de pro­mou­voir ce qui, à leur juge­ment, est exi­gé par le bien com­mun ; mais il ne leur est jamais per­mis de pré­fé­rer à celui-​ci leur inté­rêt propre.

6. Pour que tous les citoyens soient en mesure de jouer leur rôle dans la vie de la com­mu­nau­té poli­tique, on doit avoir un grand sou­ci de l’éducation civique et poli­tique ; elle est par­ti­cu­liè­re­ment néces­saire aujourd’hui, soit pour l’ensemble des peuples, soit, et sur­tout, pour les jeunes. Ceux qui sont, ou peuvent deve­nir, capables d’exercer l’art très dif­fi­cile, mais aus­si très noble [161] de la poli­tique, doivent s’y pré­pa­rer ; qu’ils s’y livrent avec zèle, sans se sou­cier de leur inté­rêt per­son­nel ni des avan­tages maté­riels. Ils lut­te­ront avec inté­gri­té et pru­dence contre l’injustice et l’oppression, contre l’absolutisme et l’intolérance, qu’elles soient le fait d’un homme ou d’un par­ti poli­tique ; et ils se dévoue­ront au bien de tous avec sin­cé­ri­té et droi­ture, bien plus, avec l’amour et le cou­rage requis par la vie politique.

76. La com­mu­nau­té poli­tique et l’Église

1. Surtout là où existe une socié­té de type plu­ra­liste, il est d’une haute impor­tance que l’on ait une vue juste des rap­ports entre la com­mu­nau­té poli­tique et l’Église ; et que l’on dis­tingue net­te­ment entre les actions que les fidèles, iso­lé­ment ou en groupe, posent en leur nom propre comme citoyens, gui­dés par leur conscience chré­tienne, et les actions qu’ils mènent au nom de l’Église, en union avec leurs pasteurs.

2. L’Église qui, en rai­son de sa charge et de sa com­pé­tence, ne se confond d’aucune manière avec la com­mu­nau­té poli­tique et n’est liée à aucun sys­tème poli­tique, est à la fois le signe et la sau­ve­garde du carac­tère trans­cen­dant de la per­sonne humaine.

3. Sur le ter­rain qui leur est propre, la com­mu­nau­té poli­tique et l’Église sont indé­pen­dantes l’une de l’autre et auto­nomes. Mais toutes deux, quoique à des titres divers, sont au ser­vice de la voca­tion per­son­nelle et sociale des mêmes hommes. Elles exer­ce­ront d’autant plus effi­ca­ce­ment ce ser­vice pour le bien de tous qu’elles recher­che­ront davan­tage entre elles une saine coopé­ra­tion, en tenant éga­le­ment compte des cir­cons­tances de temps et de lieu. L’homme, en effet, n’est pas limi­té aux seuls hori­zons ter­restres, mais, vivant dans l’histoire humaine, il conserve inté­gra­le­ment sa voca­tion éter­nelle. Quant à l’Église, fon­dée dans l’amour du Rédempteur, elle contri­bue à étendre le règne de la jus­tice et de la cha­ri­té à l’intérieur de chaque nation et entre les nations. En prê­chant la véri­té de l’Évangile, en éclai­rant tous les sec­teurs de l’activité humaine par sa doc­trine et par le témoi­gnage que rendent des chré­tiens, l’Église res­pecte et pro­meut aus­si la liber­té poli­tique et la res­pon­sa­bi­li­té des citoyens.

4. Lorsque les Apôtres, leurs suc­ces­seurs et les coopé­ra­teurs de ceux-​ci, sont envoyés pour annon­cer aux hommes le Christ Sauveur du monde, leur apos­to­lat prend appui sur la puis­sance de Dieu qui, très sou­vent, mani­feste la force de l’Évangile dans la fai­blesse des témoins. Il faut en effet que tous ceux qui se vouent au minis­tère de la parole divine uti­lisent les voies et les moyens propres à l’Évangile qui, sur bien des points, sont autres que ceux de la cité terrestre.

5. Certes, les choses d’ici-bas et celles qui, dans la condi­tion humaine, dépassent ce monde, sont étroi­te­ment liées, et l’Église elle-​même se sert d’instruments tem­po­rels dans la mesure où sa propre mis­sion le demande. Mais elle ne place pas son espoir dans les pri­vi­lèges offerts par le pou­voir civil. Bien plus, elle renon­ce­ra à l’exercice de cer­tains droits légi­ti­me­ment acquis, s’il est recon­nu que leur usage peut faire dou­ter de la pure­té de son témoi­gnage ou si des cir­cons­tances nou­velles exigent d’autres dis­po­si­tions. Mais il’est juste qu’elle puisse par­tout et tou­jours prê­cher la foi avec une authen­tique liber­té, ensei­gner sa doc­trine sociale, accom­plir sans entraves sa mis­sion par­mi les hommes, por­ter un juge­ment moral, même en des matières qui touchent le domaine poli­tique, quand les droits fon­da­men­taux de la per­sonne ou le salut des âmes l’exigent, en uti­li­sant tous les moyens, et ceux-​là seule­ment, qui sont conformes à l’Évangile et en har­mo­nie avec le bien de tous, selon la diver­si­té des temps et des situations.

6. Par son atta­che­ment et sa fidé­li­té à l’Évangile, par l’accomplissement de sa mis­sion dans le monde, l’Église, à qui il appar­tient de favo­ri­ser et d’élever tout ce qui se trouve de vrai, de bon, de beau dans la com­mu­nau­té humaine [162], ren­force la paix entre les hommes pour la gloire de Dieu [163].

Ch. V. La sauvegarde de la paix et la construction de la communauté des nations

77. Introduction

1. En ces années mêmes, où les dou­leurs et les angoisses de guerres tan­tôt dévas­ta­trices et tan­tôt mena­çantes pèsent encore si lour­de­ment sur nous, la famille humaine tout entière par­vient à un moment déci­sif de son évo­lu­tion. Peu à peu ras­sem­blée, par­tout déjà plus consciente de son uni­té, elle doit entre­prendre une œuvre qui ne peut être menée à bien que par la conver­sion renou­ve­lée de tous à une paix véri­table : édi­fier un monde qui soit vrai­ment plus humain pour tous et en tout lieu. Alors, le mes­sage de l’Évangile, rejoi­gnant les aspi­ra­tions et l’idéal le plus éle­vé de l’humanité, s’illuminera de nos jours d’une clar­té nou­velle, lui qui pro­clame bien­heu­reux les arti­sans de la paix, « car ils seront appe­lés fils de Dieu » (Mt 5, 9).

2. C’est pour­quoi le Concile, après avoir mis en lumière la concep­tion authen­tique et très noble de la paix et condam­né la bar­ba­rie de la guerre, se pro­pose de lan­cer un appel ardent aux chré­tiens pour qu’avec l’aide du Christ, auteur de la paix, ils tra­vaillent avec tous les hommes à conso­li­der cette paix entre eux, dans la jus­tice et l’amour, et à en pré­pa­rer les moyens.

78. La nature de la paix

1. La paix n’est pas une pure absence de guerre et elle ne se borne pas seule­ment à assu­rer l’équilibre de forces adverses ; elle ne pro­vient pas non plus d’une domi­na­tion des­po­tique, mais c’est en toute véri­té qu’on la défi­nit « œuvre de jus­tice » (Is 32, 17). Elle est le fruit d’un ordre ins­crit dans la socié­té humaine par son divin fon­da­teur, et qui doit être réa­li­sé par des hommes qui ne cessent d’aspirer à une jus­tice plus par­faite. En effet, encore que le bien com­mun du genre humain soit assu­ré­ment régi dans sa réa­li­té fon­da­men­tale par la loi éter­nelle, dans ses exi­gences concrètes il est pour­tant sou­mis à d’incessants chan­ge­ments avec la marche du temps : la paix n’est jamais chose acquise une fois pour toutes, mais sans cesse à construire. Comme de plus la volon­té humaine est fra­gile et qu’elle est bles­sée par le péché, l’avènement de la paix exige de cha­cun le constant contrôle de ses pas­sions et la vigi­lance de l’autorité légitime.

2. Mais ceci est encore insuf­fi­sant. La paix dont nous par­lons ne peut s’obtenir sur terre sans la sau­ve­garde du bien des per­sonnes, ni sans la libre et confiante com­mu­ni­ca­tion entre les hommes des richesses de leur esprit et de leurs facul­tés créa­trices. La ferme volon­té de res­pec­ter les autres hommes et les autres peuples ain­si que leur digni­té, la pra­tique assi­due de la fra­ter­ni­té sont abso­lu­ment indis­pen­sables à la construc­tion de la paix. Ainsi la paix est-​elle aus­si le fruit de l’amour qui va bien au-​delà de ce que la jus­tice peut apporter.

3. La paix ter­restre qui naît de l’amour du pro­chain est elle-​même image et effet de la paix du Christ qui vient de Dieu le Père. Car le Fils incar­né en per­sonne, prince de la paix, a récon­ci­lié tous les hommes avec Dieu par sa croix, réta­blis­sant l’unité de tous en un seul peuple et un seul corps. Il a tué la haine dans sa propre chair [164] et, après le triomphe de sa résur­rec­tion, il a répan­du l’Esprit de cha­ri­té dans le cœur des hommes.

4. C’est pour­quoi, accom­plis­sant la véri­té dans la cha­ri­té (Ep 4, 15), tous les chré­tiens sont appe­lés avec insis­tance à se joindre aux hommes véri­ta­ble­ment paci­fiques pour implo­rer et ins­tau­rer la paix.

5. Poussés par le même esprit, nous ne pou­vons pas ne pas louer ceux qui, renon­çant à l’action vio­lente pour la sau­ve­garde des droits, recourent à des moyens de défense qui, par ailleurs, sont à la por­tée même des plus faibles, pour­vu que cela puisse se faire sans nuire aux droits et aux devoirs des autres ou de la communauté.

6. Dans la mesure où les hommes sont pécheurs, le dan­ger de guerre menace, et il en sera ain­si jusqu’au retour du Christ. Mais dans la mesure où, unis dans l’amour, les hommes sur­montent le péché, ils sur­montent aus­si la vio­lence, jusqu’à l’accomplissement de cette parole : « De leurs épées ils for­ge­ront des socs et de leurs lances des fau­cilles. Les nations ne tire­ront plus l’épée l’une contre l’autre et ne s’exerceront plus au com­bat » (Is 2, 4).

Section 1. Éviter la guerre

79. Mettre un frein à l’inhumanité des guerres

1. Bien que les der­nières guerres aient appor­té à notre monde de ter­ribles maux d’ordre maté­riel comme d’ordre moral, chaque jour encore la guerre pour­suit ses ravages en quelque point du globe. Bien plus, étant don­né qu’on emploie des armes scien­ti­fiques de tout genre pour faire la guerre, sa sau­va­ge­rie menace d’amener les com­bat­tants à une bar­ba­rie bien pire que celle d’autrefois. En outre, la com­plexi­té de la situa­tion actuelle et l’enchevêtrement des rela­tions inter­na­tio­nales per­mettent que, par de nou­velles méthodes insi­dieuses et sub­ver­sives, des guerres lar­vées traînent en lon­gueur. Dans bien des cas, le recours aux pro­cé­dés du ter­ro­risme est regar­dé comme une nou­velle forme de guerre.

2. Considérant cet état lamen­table de l’humanité, le Concile, avant tout, entend rap­pe­ler la valeur per­ma­nente du droit des gens et de ses prin­cipes uni­ver­sels. Ces prin­cipes, la conscience même du genre humain les pro­clame fer­me­ment et avec une vigueur crois­sante. Les actions qui leur sont déli­bé­ré­ment contraires sont donc des crimes, comme les ordres qui com­mandent de telles actions ; et l’obéissance aveugle ne suf­fit pas à excu­ser ceux qui s’y sou­mettent. Parmi ces actions, il faut comp­ter en tout pre­mier lieu celles par les­quelles, pour quelque motif et par quelque moyen que ce soit, on exter­mine tout un peuple, une nation ou une mino­ri­té eth­nique : ces actions doivent être condam­nées comme des crimes affreux, et avec la der­nière éner­gie. Et l’on ne sau­rait trop louer le cou­rage de ceux qui ne craignent point de résis­ter ouver­te­ment aux indi­vi­dus qui ordonnent de tels forfaits.

3. Il existe, pour tout ce qui concerne la guerre, diverses conven­tions inter­na­tio­nales, qu’un assez grand nombre de pays ont signées en vue de rendre moins inhu­maines les actions mili­taires et leurs consé­quences. Telles sont les conven­tions rela­tives au sort des sol­dats bles­sés, à celui des pri­son­niers, et divers enga­ge­ments de ce genre. Ces accords doivent être obser­vés ; bien plus, tous, par­ti­cu­liè­re­ment les auto­ri­tés publiques ain­si que les per­son­na­li­tés com­pé­tentes, doivent s’efforcer autant qu’ils le peuvent de les amé­lio­rer et de leur per­mettre ain­si de mieux conte­nir, et de façon plus effi­cace, l’inhumanité des guerres. Il semble en outre équi­table que les lois pour­voient avec huma­ni­té au cas de ceux qui, pour des motifs de conscience, refusent l’emploi des armes, pour­vu qu’ils acceptent cepen­dant de ser­vir sous une autre forme la com­mu­nau­té humaine.

4. La guerre, assu­ré­ment, n’a pas dis­pa­ru de l’horizon humain. Et aus­si long­temps que le risque de guerre sub­sis­te­ra, qu’il n’y aura pas d’autorité inter­na­tio­nale com­pé­tente et dis­po­sant de forces suf­fi­santes, on ne sau­rait dénier aux gou­ver­ne­ments, une fois épui­sées toutes les pos­si­bi­li­tés de règle­ment paci­fique, le droit de légi­time défense. Les chefs d’État et ceux qui par­tagent les res­pon­sa­bi­li­tés des affaires publiques ont donc le devoir d’assurer la sau­ve­garde des peuples dont ils ont la charge, en ne trai­tant pas à la légère des ques­tions aus­si sérieuses. Mais faire la guerre pour la juste défense des peuples est une chose, vou­loir impo­ser son empire à d’autres nations en est une autre. La puis­sance des armes ne légi­time pas tout usage de cette force à des fins poli­tiques ou mili­taires. Et ce n’est pas parce que la guerre est mal­heu­reu­se­ment enga­gée que tout devient, par le fait même, licite entre par­ties adverses.

5. Quant à ceux qui se vouent au ser­vice de la patrie dans la vie mili­taire, qu’ils se consi­dèrent eux aus­si comme les ser­vi­teurs de la sécu­ri­té et de la liber­té des peuples ; s’ils s’acquittent cor­rec­te­ment de cette tâche, ils concourent vrai­ment au main­tien de la paix.

80. La guerre totale

1. Le pro­grès de l’armement scien­ti­fique accroît déme­su­ré­ment l’horreur et la per­ver­sion de la guerre. Les actes bel­li­queux, lorsqu’on emploie de telles armes, peuvent en effet cau­ser d’énormes des­truc­tions, faites sans dis­cri­mi­na­tion, qui du coup vont très au-​delà des limites d’une légi­time défense. Qui plus est, si l’on uti­li­sait com­plè­te­ment les moyens déjà sto­ckés dans les arse­naux des grandes puis­sances, il n’en résul­te­rait rien de moins que l’extermination presque totale et par­fai­te­ment réci­proque de cha­cun des adver­saires par l’autre, sans par­ler des nom­breuses dévas­ta­tions qui s’ensuivraient dans le monde et des effets funestes décou­lant de l’usage de ses armes.

2. Tout cela nous force à recon­si­dé­rer la guerre dans un esprit entiè­re­ment nou­veau [165]. Que les hommes d’aujourd’hui sachent qu’ils auront de lourds comptes à rendre de leurs actes de guerre. Car le cours des âges à venir dépen­dra pour beau­coup de leurs déci­sions d’aujourd’hui.

3. Dans une telle conjonc­ture, fai­sant siennes les condam­na­tions de la guerre totale déjà pro­non­cées par les der­niers papes [166], ce saint Synode déclare :

4. Tout acte de guerre qui tend indis­tinc­te­ment à la des­truc­tion de villes entières ou de vastes régions avec leurs habi­tants est un crime contre Dieu et contre l’homme lui-​même, qui doit être condam­né fer­me­ment et sans hésitation.

5. Le risque par­ti­cu­lier de la guerre moderne consiste en ce qu’elle four­nit pour ain­si dire l’occasion à ceux qui pos­sèdent des armes scien­ti­fiques plus récentes de com­mettre de tels crimes ; et, par un enchaî­ne­ment en quelque sorte inexo­rable, elle peut pous­ser la volon­té humaine aux plus atroces déci­sions. Pour que jamais plus ceci ne se pro­duise, les évêques du monde entier, ras­sem­blés et ne fai­sant qu’un, adjurent tous les hommes, tout par­ti­cu­liè­re­ment les chefs d’État et les auto­ri­tés mili­taires, de peser à tout ins­tant une res­pon­sa­bi­li­té aus­si immense devant Dieu et devant toute l’humanité.

81. La course aux armements

Les armes scien­ti­fiques, il est vrai, n’ont pas été accu­mu­lées dans la seule inten­tion d’être employées en temps de guerre. En effet, comme on estime que la puis­sance défen­sive de chaque camp dépend de la capa­ci­té fou­droyante d’exercer des repré­sailles, cette accu­mu­la­tion d’armes, qui s’aggrave d’année en année, sert d’une manière para­doxale à détour­ner des adver­saires éven­tuels. Beaucoup pensent que c’est là le plus effi­cace des moyens sus­cep­tibles d’assurer aujourd’hui une cer­taine paix entre les nations.

Quoi qu’il en soit de ce pro­cé­dé de dis­sua­sion, on doit néan­moins se convaincre que la course aux arme­ments, à laquelle d’assez nom­breuses nations s’en remettent, ne consti­tue pas une voie sûre pour le ferme main­tien de la paix et que le soi-​disant équi­libre qui en résulte n’est ni une paix stable, ni une paix véri­table. Bien loin d’éliminer ain­si les causes de guerre, on risque au contraire de les aggra­ver peu à peu. Tandis qu’on dépense des richesses fabu­leuses dans la pré­pa­ra­tion d’armes tou­jours nou­velles, il devient impos­sible de por­ter suf­fi­sam­ment remède à tant de misères pré­sentes de l’univers. Au lieu d’apaiser véri­ta­ble­ment et radi­ca­le­ment les conflits entre nations, on en répand plu­tôt la conta­gion à d’autres par­ties du monde. Il fau­dra choi­sir des voies nou­velles en par­tant de la réforme des esprits pour en finir avec ce scan­dale et pour pou­voir ain­si libé­rer le monde de l’anxiété qui l’opprime et lui rendre une paix véritable.

C’est pour­quoi il faut dere­chef décla­rer : la course aux arme­ments est une plaie extrê­me­ment grave de l’humanité et lèse les pauvres d’une manière into­lé­rable. Et il est bien à craindre que, si elle per­siste, elle n’enfante un jour les désastres mor­tels dont elle pré­pa­rer déjà les moyens.

Avertis des catas­trophes que le genre humain a ren­dues pos­sibles, met­tons à pro­fit le délai dont nous jouis­sons et qui nous est concé­dé d’en haut pour que, plus conscients de nos res­pon­sa­bi­li­tés per­son­nelles, nous trou­vions les méthodes qui nous per­met­tront déré­gler nos dif­fé­rents d’une manière plus digne de l’homme. La Providence divine requiert ins­tam­ment de nous que nous nous libé­rions de l’antique ser­vi­tude de la guerre. Où nous conduit la voie funeste sur laquelle nous nous sommes enga­gés si nous nous refu­sons à faire cet effort, nous l’ignorons.

82. Vers l’absolue pros­crip­tion de la guerre. L’action inter­na­tio­nale pour évi­ter la guerre

1. Il est donc clair que nous devons tendre à pré­pa­rer de toutes nos forces ce moment où, de l’assentiment géné­ral des nations, toute guerre pour­ra être abso­lu­ment inter­dite. Ce qui assu­ré­ment, requiert l’institution d’une auto­ri­té publique uni­ver­selle, recon­nue par tous, qui jouisse d’une puis­sance effi­cace, sus­cep­tible d’assurer à tous la sécu­ri­té, le res­pect de la jus­tice et la garan­tie des droits. Mais, avant que cette auto­ri­té sou­hai­table puisse se consti­tuer, il faut que les ins­tances inter­na­tio­nales suprêmes d’aujourd’hui s’appliquent avec éner­gie à l’étude des moyens les plus capables de pro­cu­rer la sécu­ri­té com­mune. Comme la paix doit naître de la confiance mutuelle entre peuples au lieu d’être impo­sée aux nations par la ter­reur des armes, tous doivent tra­vailler à mettre enfin un terme à la course aux arme­ments. Pour que la réduc­tion des arme­ments com­mence à deve­nir une réa­li­té, elle ne doit certes pas se faire d’une manière uni­la­té­rale, mais à la même cadence, en ver­tu d’accords, et être assor­tie de garan­ties véri­tables et effi­caces [167].

2. En atten­dant, il ne faut pas sous-​estimer les efforts qui ont déjà été faits et qui conti­nuent de l’être en vue d’écarter le dan­ger de la guerre. Il faut plu­tôt sou­te­nir la bonne volon­té de ceux qui, très nom­breux, acca­blés par les sou­cis consi­dé­rables de leurs hautes charges, mais pous­sés par la conscience de leurs très lourdes res­pon­sa­bi­li­tés, s’efforcent d’éliminer la guerre dont ils ont hor­reur, tout en ne pou­vant cepen­dant pas faire abs­trac­tion de la com­plexi­té des choses telles qu’elles sont. D’autre part, il faut ins­tam­ment prier Dieu de leur don­ner l’énergie d’entreprendre avec per­sé­vé­rance et de pour­suivre avec force cette œuvre d’immense amour des hommes qu’est la construc­tion cou­ra­geuse de la paix. De nos jours, ceci exige très cer­tai­ne­ment d’eux qu’ils ouvrent leur intel­li­gence et leur cœur au-​delà des fron­tières de leur propre pays, qu’ils renoncent à l’égoïsme natio­nal et au désir de domi­ner les autres nations, et qu’ils entre­tiennent un pro­fond res­pect envers toute l’humanité, qui s’avance avec tant de dif­fi­cul­tés vers une plus grande unité.

3. En ce qui regarde les pro­blèmes de la paix et du désar­me­ment, il faut tenir compte des études appro­fon­dies, cou­ra­geuses et inlas­sables déjà effec­tuées et des congrès inter­na­tio­naux qui ont trai­té de ce sujet, et les regar­der comme un pre­mier pas vers la solu­tion de si graves ques­tions ; à l’avenir, il faut les pour­suivre de façon encore plus vigou­reuse si l’on veut obte­nir des résul­tats pra­tiques. Que l’on prenne garde cepen­dant de ne point s’en remettre aux seuls efforts de quelques-​uns, sans se sou­cier de son état d’esprit per­son­nel. Car les chefs d’État, qui sont les répon­dants du bien com­mun de leur propre nation et en même temps les pro­mo­teurs du bien uni­ver­sel, sont très dépen­dants des opi­nions et des sen­ti­ments de la mul­ti­tude. Il leur est inutile de cher­cher à faire la paix tant que les sen­ti­ments d’hostilité, de mépris et de défiance, tant que les haines raciales et les par­tis pris idéo­lo­giques divisent les hommes et les opposent. D’où l’urgence et l’extrême néces­si­té d’un renou­veau dans la for­ma­tion des men­ta­li­tés et d’un chan­ge­ment de ton dans l’opinion publique. Que ceux qui se consacrent à une œuvre d’éducation, en par­ti­cu­lier auprès des jeunes, ou qui forment l’opinion publique, consi­dèrent comme leur plus grave devoir celui d’inculquer à tous les esprits de nou­veaux sen­ti­ments géné­ra­teurs de paix. Nous avons tous assu­ré­ment à chan­ger notre cœur et à ouvrir les yeux sur le monde, comme sur les tâches que nous pou­vons entre­prendre tous ensemble pour le pro­grès du genre humain.

4. Ne nous leur­rons pas de fausses espé­rances. En effet, si, ini­mi­tiés et haines écar­tées, nous ne concluons pas des pactes solides et hon­nêtes assu­rant pour l’avenir une paix uni­ver­selle, l’humanité, déjà en grand péril, risque d’en venir, mal­gré la pos­ses­sion d’une science admi­rable, à cette heure funeste où elle ne pour­ra plus connaître d’autre paix que la paix redou­table de la mort. Mais au moment même où l’Église du Christ, par­ta­geant les angoisses de ce temps, pro­nonce de telles paroles, elle n’abandonne pas pour autant une très ferme espé­rance. Ce qu’elle veut, c’est encore et encore, à temps et à contre­temps, pré­sen­ter à notre époque le mes­sage qui lui vient des Apôtres : « Le voi­ci main­te­nant le temps favo­rable » de la conver­sion des cœurs « le voi­ci main­te­nant le jour du salut [168] ».

Section 2. La construction de la communauté internationale

83. Les causes de dis­corde et leurs remèdes

Pour bâtir la paix, la toute pre­mière condi­tion est l’élimination des causes de dis­corde entre les hommes : elles nour­rissent les guerres, à com­men­cer par les injus­tices. Nombre de celles-​ci pro­viennent d’excessives inéga­li­tés d’ordre éco­no­mique, ain­si que du retard à y appor­ter les remèdes néces­saires. D’autres naissent de l’esprit de domi­na­tion, du mépris des per­sonnes et, si nous allons aux causes plus pro­fondes, de l’envie, de la méfiance, de l’orgueil et des autres pas­sions égoïstes. Comme l’homme ne peut sup­por­ter tant de désordres, il s’ensuit que le monde, même lorsqu’il ne connaît pas les atro­ci­tés de la guerre, n’en est pas moins conti­nuel­le­ment agi­té par des riva­li­tés et des actes de vio­lence. En outre, comme ces maux se retrouvent dans les rap­ports entre les nations elles-​mêmes, il est abso­lu­ment indis­pen­sable que, pour les vaincre ou les pré­ve­nir, et pour répri­mer le déchaî­ne­ment des vio­lences, les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales déve­loppent et affer­missent leur coopé­ra­tion et leur coor­di­na­tion ; et que l’on pro­voque sans se las­ser la créa­tion d’organismes pro­mo­teurs de paix.

84. La com­mu­nau­té des nations et les ins­ti­tu­tions internationales

1. Au moment où se déve­loppent les liens d’une étroite dépen­dance entre tous les citoyens et tous les peuples de la terre, une recherche adé­quate et une réa­li­sa­tion plus effi­cace du bien com­mun uni­ver­sel exigent dès main­te­nant que la com­mu­nau­té des nations s’organise selon un ordre qui cor­res­ponde aux tâches actuelles – prin­ci­pa­le­ment en ce qui concerne ces nom­breuses régions souf­frant encore d’une disette intolérable.

2. Pour atteindre ces fins, les ins­ti­tu­tions de la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale doivent, cha­cune pour sa part, pour­voir aux divers besoins des hommes aus­si bien dans le domaine de la vie sociale (ali­men­ta­tion, san­té, édu­ca­tion, tra­vail s’y rap­portent), que pour faire face à maintes cir­cons­tances par­ti­cu­lières qui peuvent sur­gir ici où là : par exemple, la néces­si­té d’aider la crois­sance géné­rale des nations en voie de déve­lop­pe­ment, celle de sub­ve­nir aux misères des réfu­giés dis­per­sés dans le monde entier, celle encore de four­nir assis­tance aux émi­grants et à leurs familles.

3. Les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales déjà exis­tantes, tant mon­diales que régio­nales, ont certes bien méri­té du genre humain. Elles appa­raissent comme les pre­mières esquisses des bases inter­na­tio­nales de la com­mu­nau­té humaine tout entière pour résoudre les ques­tions les plus impor­tantes de notre époque : pro­mou­voir le pro­grès en tout lieu de la terre et pré­ve­nir la guerre sous toutes ses formes. Dans tous ces domaines, l’Église se réjouit de l’esprit de fra­ter­ni­té véri­table qui est en train de s’épanouir entre chré­tiens et non-​chrétiens et tend à inten­si­fier sans cesse leurs efforts en vue de sou­la­ger l’immense misère.

85. La coopé­ra­tion inter­na­tio­nale dans le domaine économique

1. La soli­da­ri­té actuelle du genre humain impose aus­si l’établissement d’une coopé­ra­tion inter­na­tio­nale plus pous­sée dans le domaine éco­no­mique. En effet, bien que presque tous les peuples aient acquis leur indé­pen­dance poli­tique, il s’en faut de beau­coup qu’ils soient déjà libé­rés d’excessives inéga­li­tés et de toute forme de dépen­dance abu­sive, et à l’abri de tout dan­ger de graves dif­fi­cul­tés intérieures.

2. La crois­sance d’un pays dépend de ses res­sources en hommes et en argent. L’éducation et la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle doivent pré­pa­rer les citoyens de chaque nation à faire face aux diverses tâches de la vie éco­no­mique et sociale. Ceci demande l’aide d’experts étran­gers ; ceux qui l’apportent ne doivent pas se conduire en maîtres, mais en assis­tants et en col­la­bo­ra­teurs. Quant à l’aide maté­rielle aux nations en voie de déve­lop­pe­ment, on ne pour­ra la four­nir sans de pro­fondes modi­fi­ca­tions dans les cou­tumes actuelles du com­merce mon­dial. D’autres res­sources doivent en outre leur venir des nations évo­luées, sous formes de dons, de prêts ou d’investissements finan­ciers ; ces ser­vices doivent être ren­dus géné­reu­se­ment et sans cupi­di­té d’un côté, reçus en toute hon­nê­te­té de l’autre.

3. Pour édi­fier un véri­table ordre éco­no­mique mon­dial, il faut en finir avec l’appétit de béné­fices exces­sifs, avec les ambi­tions natio­nales et les volon­tés de domi­na­tion poli­tique, avec les cal­culs des stra­té­gies mili­ta­ristes ain­si qu’avec les manœuvres dont le but est de pro­pa­ger ou d’imposer une idéo­lo­gie. Une grande diver­si­té des sys­tèmes éco­no­miques et sociaux se pré­sentent : il est à sou­hai­ter que les hommes com­pé­tents puissent y trou­ver des bases com­munes pour un sain com­merce mon­dial, ce qui sera bien faci­li­té si cha­cun renonce à ses propres pré­ju­gés et se prête sans retard à un dia­logue sincère.

86. Quelques règles opportunes

1. En vue de cette coopé­ra­tion, les règles sui­vantes paraissent opportunes :

2. a) Les nations en voie de déve­lop­pe­ment auront très à cœur d’assigner pour fin au pro­grès le plein épa­nouis­se­ment humain de leurs propres citoyens, et cela d’une manière expli­cite et non équi­voque. Elles se sou­vien­dront que le pro­grès prend sa source et son dyna­misme avant tout dans le tra­vail et le savoir-​faire des pays eux-​mêmes ; car il doit s’appuyer non pas sur les seuls secours étran­gers, mais en tout pre­mier lieu sur la pleine mise en œuvre des res­sources de ces pays ain­si que sur leur culture et leurs tra­di­tions propres. En cette matière, ceux qui exercent la plus grande influence sur les autres doivent don­ner l’exemple.

3. b) Les nations déve­lop­pées ont le très pres­sant devoir d’aider les nations en voie de déve­lop­pe­ment à accom­plir ces tâches. Qu’elles pro­cèdent donc aux révi­sions internes, spi­ri­tuelles et maté­rielles, requises pour l’établissement de cette coopé­ra­tion universelle.

4. Ainsi, dans les négo­cia­tions avec les nations plus faibles et plus pauvres, elles devront scru­pu­leu­se­ment tenir compte du bien de celles-​ci ; en effet, les reve­nus qu’elles tirent de la vente de leurs pro­duits sont néces­saires à leur propre subsistance.

5. c) C’est le rôle de la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale de coor­don­ner et de sti­mu­ler le déve­lop­pe­ment, en veillant cepen­dant à dis­tri­buer les res­sources pré­vues avec le maxi­mum d’efficacité et d’équité. En tenant compte, assu­ré­ment, du prin­cipe de sub­si­dia­ri­té, il lui revient aus­si d’ordonner les rap­ports éco­no­miques mon­diaux pour qu’ils s’effectuent selon les normes de la justice.

6. Que l’on fonde des ins­ti­tu­tions capables de pro­mou­voir et de régler le com­merce inter­na­tio­nal – en par­ti­cu­lier avec les nations moins déve­lop­pées – en vue de com­pen­ser les incon­vé­nients qui découlent d’une exces­sive inéga­li­té de puis­sance entre les nations. Une telle nor­ma­li­sa­tion, accom­pa­gnée d’une aide tech­nique, cultu­relle et finan­cière, doit mettre à la dis­po­si­tion des nations en voie de déve­lop­pe­ment les moyens néces­saires pour pour­suivre l’essor har­mo­nieux de leur économie.

7. d) Dans bien des cas il est urgent de pro­cé­der à une refonte des struc­tures éco­no­miques et sociales. Mais il faut se gar­der des solu­tions tech­niques insuf­fi­sam­ment mûries, tout par­ti­cu­liè­re­ment de celles qui, tout en offrant à l’homme des avan­tages maté­riels, s’opposent à son carac­tère spi­ri­tuel et à son épa­nouis­se­ment. Car « l’homme ne vit pas seule­ment de pain, mais aus­si de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Mt 4, 4). Et tout élé­ment de la famille humaine porte, en lui-​même et dans ses meilleures tra­di­tions, quelque élé­ment de ce tré­sor spi­ri­tuel que Dieu a confié à l’humanité, même si beau­coup en ignorent l’origine.

87. La coopé­ra­tion inter­na­tio­nale et la crois­sance démographique

1. La coopé­ra­tion inter­na­tio­nale devient tout à fait indis­pen­sable lorsqu’il s’agit des peuples qui, assez sou­vent aujourd’hui, en plus de tant d’autres dif­fi­cul­tés, souffrent par­ti­cu­liè­re­ment de celles qui pro­viennent de la crois­sance rapide de la popu­la­tion. Il est urgent de recher­cher com­ment, grâce à la col­la­bo­ra­tion entière et assi­due de tous, sur­tout des nations riches, on peut pré­pa­rer ce qui est néces­saire à la sub­sis­tance et à l’instruction conve­nable des hommes, et en faire béné­fi­cier l’ensemble de la com­mu­nau­té humaine. Bon nombre de peuples pour­raient sérieu­se­ment amé­lio­rer leur niveau de vie si, ins­truits comme il convient, ils pas­saient de méthodes archaïques d’exploitation agri­cole à des tech­niques modernes et les appli­quaient avec la pru­dence néces­saire à leur situa­tion, tout en ins­tau­rant aus­si un meilleur ordre social et en pro­cé­dant à un par­tage plus équi­table de la pro­prié­té terrienne.

2. En ce qui concerne les pro­blèmes de la popu­la­tion dans chaque nation, les gou­ver­ne­ments, dans les limites de leurs com­pé­tences propres, ont assu­ré­ment des droits et des devoirs : par exemple pour tout ce qui regarde la légis­la­tion sociale et fami­liale, l’exode des popu­la­tions rurales vers les villes, l’information rela­tive à la situa­tion et aux besoins du pays. Comme aujourd’hui les esprits se pré­oc­cupent si fort de ce pro­blème, il faut aus­si sou­hai­ter que des catho­liques com­pé­tents en toutes ces matières, dans les uni­ver­si­tés en par­ti­cu­lier, pour­suivent assi­dû­ment les études entre­prises et leur donnent encore plus d’ampleur.

3. Puisque beau­coup affirment que l’accroissement démo­gra­phique mon­dial, en tout cas celui de cer­taines nations, doit être frei­né d’une manière radi­cale par tous les moyens et par n’importe quelle mesure de l’autorité publique, le Concile exhorte tous les hommes à se gar­der de solu­tions, pré­co­ni­sées en public ou en pri­vé, et par­fois impo­sées, qui sont en contra­dic­tion avec la loi morale. Car en ver­tu du droit inalié­nable de l’homme au mariage et à la pro­créa­tion, la déci­sion rela­tive au nombre d’enfants à mettre au monde dépend du juge­ment droit des parents et ne peut en aucune façon être lais­sée à la dis­cré­tion de l’autorité publique. Mais, comme le juge­ment des parents sup­pose une conscience bien for­mée, il est très impor­tant de per­mettre à tous d’accéder à un niveau de res­pon­sa­bi­li­té conforme à la morale et vrai­ment humain qui, sans négli­ger l’ensemble des cir­cons­tances, tienne compte de la loi divine. Cela sup­pose, un peu par­tout, une amé­lio­ra­tion des moyens péda­go­giques et des condi­tions sociales et, en tout pre­mier lieu, la pos­si­bi­li­té d’une for­ma­tion reli­gieuse ou, à tout le moins, d’une édu­ca­tion morale sans faille. Il faut, en outre, que les popu­la­tions soient judi­cieu­se­ment infor­mées des pro­grès scien­ti­fiques réa­li­sés dans la recherche de méthodes qui peuvent aider les époux en matière de régu­la­tion des nais­sances, lorsque la valeur de ces méthodes est bien éta­blie et leur accord avec la morale chose certaine.

88. Le rôle des chré­tiens dans l’entraide internationale

1. Les chré­tiens col­la­bo­re­ront de bon gré et de grand cœur à la construc­tion de l’ordre inter­na­tio­nal qui doit se faire dans un res­pect sin­cère des liber­tés légi­times et dans l’amicale fra­ter­ni­té de tous. Ils le feront d’autant plus volon­tiers que la plus grande par­tie du globe souffre encore d’une telle misère que le Christ lui-​même, dans la per­sonne des pauvres, réclame comme à haute voix la cha­ri­té de ses dis­ciples. Qu’on évite donc ce scan­dale : alors que cer­taines nations, dont assez sou­vent la majeure par­tie des habi­tants se parent du nom de chré­tiens, jouissent d’une grande abon­dance de biens, d’autres sont pri­vées du néces­saire et sont tour­men­tées par la faim, la mala­die et toutes sortes de misères. L’Esprit de pau­vre­té et de cha­ri­té est, en effet, la gloire et le signe de l’Église du Christ.

2. Il faut donc louer et encou­ra­ger ces chré­tiens, les jeunes en par­ti­cu­lier, qui s’offrent spon­ta­né­ment à secou­rir d’autres hommes et d’autres peuples. Bien plus, il appar­tient à tout le Peuple de Dieu, entraî­né par la parole et l’exemple des évêques, de sou­la­ger, dans la mesure de ses moyens, les misères de ce temps ; et cela, comme c’était l’antique usage de l’Église, en pre­nant non seule­ment sur ce qui est super­flu, mais aus­si sur ce qui est nécessaire.

3. Sans être orga­ni­sée d’une manière rigide et uni­forme, la manière de col­lec­ter et de dis­tri­buer les secours doit être cepen­dant bien conduite dans les dio­cèses, dans les nations et au plan mon­dial. Partout où la chose semble oppor­tune, on conju­gue­ra l’action des catho­liques avec celle des autres frères chré­tiens. En effet, l’esprit de cha­ri­té, loin d’empêcher un exer­cice pré­voyant et ordon­né de l’action sociale et de l’action cari­ta­tive, l’exige plu­tôt. C’est pour­quoi il est néces­saire que ceux qui veulent s’engager au ser­vice des nations en voie de déve­lop­pe­ment reçoivent une for­ma­tion adé­quate, et dans des ins­ti­tuts spécialisés.

89. Présence active de l’Église dans la com­mu­nau­té internationale

1. Lorsque l’Église, en ver­tu de sa mis­sion divine, prêche l’Évangile à tous les hommes et leur dis­pense les tré­sors de la grâce, c’est par­tout qu’elle contri­bue à affer­mir la paix et à éta­blir entre les hommes et les peuples le fon­de­ment solide d’une com­mu­nau­té fra­ter­nelle : à savoir la connais­sance de la loi divine et natu­relle. Pour encou­ra­ger et sti­mu­ler la coopé­ra­tion entre tous, il est donc tout à fait néces­saire que l’Église soit pré­sente dans la com­mu­nau­té des nations ; et cela tant par ses organes offi­ciels que par l’entière et loyale col­la­bo­ra­tion de tous les chré­tiens – col­la­bo­ra­tion ins­pi­rée par le seul désir d’être utile à tous.

2. Ce résul­tat sera plus sûre­ment atteint si, déjà dans leur propre milieu, les fidèles eux-​mêmes, conscients de leur res­pon­sa­bi­li­té humaine et chré­tienne, tra­vaillent à sus­ci­ter le désir d’une géné­reuse coopé­ra­tion avec la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale. À cet égard, tant dans l’éducation reli­gieuse que dans l’éducation civique, on sera par­ti­cu­liè­re­ment atten­tif à la for­ma­tion des jeunes.

90. Rôle des chré­tiens dans les ins­ti­tu­tions internationales

1. Pour les chré­tiens, une excel­lente forme d’activité inter­na­tio­nale est assu­ré­ment le concours qu’ils apportent, indi­vi­duel­le­ment ou en groupe, aux ins­ti­tu­tions qui visent à étendre la col­la­bo­ra­tion inter­na­tio­nale, que ces ins­ti­tu­tions existent ou qu’elles soient à créer. Les diverses asso­cia­tions catho­liques inter­na­tio­nales peuvent, en outre, rendre de mul­tiples ser­vices pour l’édification d’une com­mu­nau­té mon­diale paci­fique et fra­ter­nelle. Il faut les conso­li­der, en les dotant d’un per­son­nel plus nom­breux et bien for­mé, en aug­men­tant les moyens maté­riels dont elles ont besoin, et en coor­don­nant har­mo­nieu­se­ment leurs forces. De nos jours, en effet, l’efficacité de l’action et les néces­si­tés du dia­logue réclament des ini­tia­tives col­lec­tives. De plus, de telles asso­cia­tions contri­buent lar­ge­ment à accroître le sens de l’universel, qui convient sans nul doute aux catho­liques, et à don­ner nais­sance à la conscience d’une soli­da­ri­té et d’une res­pon­sa­bi­li­té vrai­ment mondiales.

2. Enfin, il faut sou­hai­ter que les catho­liques, pour bien rem­plir leur rôle dans la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale, recherchent une col­la­bo­ra­tion active et posi­tive, soit avec leurs frères sépa­rés qui, unis à eux, pro­fessent l’amour évan­gé­lique, soit avec tous les hommes en quête d’une paix véritable.

3. Considérant l’immense misère qui accable, aujourd’hui encore, la majeure par­tie du genre humain, pour favo­ri­ser par­tout la jus­tice et en même temps pour allu­mer en tout lieu l’amour du Christ à l’endroit des pauvres, le Concile, pour sa part, estime très sou­hai­table la créa­tion d’un orga­nisme de l’Église uni­ver­selle, char­gé d’inciter la com­mu­nau­té catho­lique à pro­mou­voir l’essor des régions pauvres et la jus­tice sociale entre les nations.

Conclusion

91. Rôle de chaque fidèle et des Eglises particulières

1. Tirées des tré­sors de la doc­trine de l’Église, les pro­po­si­tions que ce saint Synode vient de for­mu­ler ont pour but d’aider tous les hommes de notre temps, qu’ils croient en Dieu ou qu’ils ne le recon­naissent pas expli­ci­te­ment, à per­ce­voir avec une plus grande clar­té la plé­ni­tude de leur voca­tion, à rendre le monde plus conforme à l’éminente digni­té de l’homme, à recher­cher une fra­ter­ni­té uni­ver­selle, appuyée sur des fon­de­ments plus pro­fonds, et, sous l’impulsion de l’amour, à répondre géné­reu­se­ment et d’un com­mun effort aux appels les plus pres­sants de notre époque.

2. Certes, face à la varié­té extrême des situa­tions et des civi­li­sa­tions, en de très nom­breux points, et à des­sein, cet expo­sé ne revêt qu’un carac­tère géné­ral. Bien plus, comme il s’agit assez sou­vent de ques­tions sujettes à une inces­sante évo­lu­tion, l’enseignement pré­sen­té ici – qui est en fait l’enseignement déjà reçu dans l’Église – devra encore être pour­sui­vi et ampli­fié. Mais, nous en avons l’espoir, bien des choses que nous avons énon­cées, en nous appuyant sur la Parole de Dieu et sur l’esprit de l’Évangile, pour­ront appor­ter à tous une aide valable ; sur­tout lorsque les fidèles, sous la conduite de leurs pas­teurs, auront réa­li­sé l’effort d’adaptation requis par la diver­si­té des nations et des mentalités.

92. Le dia­logue entre tous les hommes

1. En ver­tu de la mis­sion qui est la sienne, d’éclairer l’univers entier par le mes­sage évan­gé­lique et de réunir en un seul Esprit tous les hommes, à quelque nation, race, ou culture qu’ils appar­tiennent, l’Église appa­raît comme le signe de cette fra­ter­ni­té qui rend pos­sible un dia­logue loyal et le renforce.

2. Cela exige en pre­mier lieu qu’au sein même de l’Église nous fas­sions pro­gres­ser l’estime, le res­pect et la concorde mutuels, dans la recon­nais­sance de toutes les diver­si­tés légi­times, et en vue d’établir un dia­logue sans cesse plus fécond entre tous ceux qui consti­tuent l’unique Peuple de Dieu, qu’il s’agisse des pas­teurs ou des autres chré­tiens. Ce qui unit en effet les fidèles est plus fort que tout ce qui les divise : uni­té dans le néces­saire, liber­té dans le doute, en toutes choses la cha­ri­té [169].

3. En même temps, notre pen­sée embrasse nos frères et leurs com­mu­nau­tés, qui ne vivent pas encore en totale com­mu­nion avec nous, mais aux­quels nous sommes cepen­dant unis par la confes­sion du Père, du Fils et de l’Esprit Saint et par le lien de la cha­ri­té. Nous nous sou­ve­nons aus­si que l’unité des chré­tiens est aujourd’hui atten­due et dési­rée, même par un grand nombre de ceux qui ne croient pas au Christ. Plus en effet cette uni­té gran­di­ra dans la véri­té et dans l’amour, sous l’action puis­sante de l’Esprit Saint, et plus elle devien­dra un pré­sage d’unité et de paix pour le monde entier. Unissons donc nos éner­gies et, sous des formes tou­jours mieux adap­tées à la pour­suite actuelle et effec­tive de ce but, dans une fidé­li­té sans cesse accrue à l’Évangile, col­la­bo­rons avec empres­se­ment et fra­ter­nel­le­ment au ser­vice de la famille humaine, appe­lée à deve­nir dans le Christ Jésus la famille des enfants de Dieu.

4. Nous tour­nons donc aus­si notre pen­sée vers tous ceux qui recon­naissent Dieu et dont les tra­di­tions recèlent de pré­cieux élé­ments reli­gieux et humains, en sou­hai­tant qu’un dia­logue confiant puisse nous conduire tous ensemble à accep­ter fran­che­ment les appels de l’Esprit et à les suivre avec ardeur. 5. En ce qui nous concerne, le désir d’un tel dia­logue, conduit par le seul amour de la véri­té et aus­si avec la pru­dence requise, n’exclut per­sonne : ni ceux qui honorent de hautes valeurs humaines, sans en recon­naître encore l’auteur, ni ceux qui s’opposent à l’Église et la per­sé­cutent de dif­fé­rentes façons. Puisque Dieu le Père est le prin­cipe et la fin de tous les hommes, nous sommes tous appe­lés à être frères. Et puisque nous sommes des­ti­nés à une seule et même voca­tion divine, nous pou­vons aus­si et nous devons coopé­rer, sans vio­lence et sans arrière-​pensée, à la construc­tion du monde dans une paix véritable.

93. Un monde à construire et à conduire à sa fin

1. Se sou­ve­nant de la parole du Seigneur : « En ceci tous connaî­tront que vous êtes mes dis­ciples, si vous vous aimez les uns les autres » (Jn 13, 35) , les chré­tiens ne peuvent pas for­mer de sou­hait plus vif que celui de rendre ser­vice aux hommes de leur temps, avec une géné­ro­si­té tou­jours plus grande et plus effi­cace. Aussi, dociles à l’Évangile et béné­fi­ciant de sa force, unis à tous ceux qui aiment et pra­tiquent la jus­tice, ils ont à accom­plir sur cette terre une tâche immense, dont ils devront rendre compte à celui qui juge­ra tous les hommes au der­nier jour. Ce ne sont pas ceux qui disent « Seigneur, Seigneur ! » qui entre­ront dans le Royaume des cieux, mais ceux qui font la volon­té du Père [170] et qui, cou­ra­geu­se­ment, agissent. Car la volon­té du Père est qu’en tout homme nous recon­nais­sions le Christ notre frère et que nous nous aimions cha­cun pour de bon, en action et en parole, ren­dant ain­si témoi­gnage à la véri­té. Elle est aus­si que nous par­ta­gions avec les autres le mys­tère d’amour du Père céleste. C’est de cette manière que les hommes répan­dus sur toute la terre seront pro­vo­qués à une ferme espé­rance, don de l’Esprit, afin d’être fina­le­ment admis dans la paix et le bon­heur suprêmes, dans la patrie qui res­plen­dit de la gloire du Seigneur.

2. « À celui qui, par la puis­sance qui agit en nous, est capable de tout faire, bien au-​delà de ce que nous deman­dons et conce­vons, à lui la gloire dans l’Église et dans le Christ Jésus, pour tous les âges et tous les siècles. Amen » (Ep 3, 20–21) .

Tout l’ensemble et cha­cun des points qui ont été édic­tés dans cette décla­ra­tion ont plu aux Pères du Concile. Et Nous, en ver­tu du pou­voir apos­to­lique que Nous tenons du Christ, en union avec les véné­rables Pères, Nous les approu­vons, arrê­tons et décré­tons dans le Saint-​Esprit, et Nous ordon­nons que ce qui a été ain­si éta­bli en Concile soit pro­mul­gué pour la gloire de Dieu.

Rome, à Saint-​Pierre, le 7 décembre 1965.

Moi, Paul, évêque de l’Église catholique.

(Suivent les signa­tures des Pères)

Signatures des Pères

Ego PAULUS Catholicae Ecclesiae Episcopus
† Ego EUGENIUS Episcopus Ostiensis ac Portuensis et S. Rufinae Cardinalis TISSERANT, Sacri Collegii Decanus.
† Ego IOSEPHUS Episcopus Albanensis Cardinalis PIZZARDO.
† Ego BENEDICTUS Episcopus Praenestinus Cardinalis ALOISI MASELLA.
† Ego FERDINANDUS Episcopus tit. Veliternus Cardinalis CENTO.
† Ego HAMLETUS IOANNES Episcopus tit. Tusculanus Cardinalis CICOGNANI.
† Ego IOSEPHUS Episcopus tit. Sabinensis et Mandelensis Cardinalis FERRETTO.
† Ego IGNATIUS GABRIEL Cardinalis TAPPOUNI, Patriarcha Antiochenus Syrorum.
† Ego MAXIMUS IV Cardinalis SAIGH, Patriarcha Antiochenus Melkitarum.
† Ego PAULUS PETRUS Cardinalis MEOUCHI, Patriarcha Antiochenus Maronitarum.
† Ego STEPHANUS I Cardinalis SIDAROUSS, Patriarcha Alexandrinus Coptorum.
† Ego EMMANUEL TIT. Ss. Marcellini et Petri Presbyter Cardinalis GONÇALVES CEREJEIRA, Patriarcha Lisbonensis.
† Ego ACHILLES titu­lo S. Sixti Presbyter Cardinalis LIÉNART, Episcopus Insulensis.
Ego IACOBUS ALOISIUS titu­lo S. Laurentii in Damaso Presbyter Cardinalis COPELLO, S. R. E. Cancellarius.
Ego GREGORIUS PETRUS titu­lo S. Bartholomaei in Insula Presbyter Cardinalis AGAGIANIAN.
† Ego VALERIANUS titu­lo S. Mariae in Via Lata Presbyter Cardinalis GRACIAS, Archiepiscopus Bombayensis.
† Ego IOANNES titu­lo S. Marci Presbyter Cardinalis URBANI, Patriarcha Venetiarum.
Ego PAULUS titu­lo S. Mariae in Vallicella Presbyter Cardinalis GIOBBE, S. R. E. Datarius.
† Ego IOSEPHUS titu­lo S. Honuphrii in Ianiculo Presbyter Cardinalis GARIBI Y RIVERA, Archiepiscopus Guadalajarensis.
Ego CAROLUS titu­lo S. Agnetis extra moe­nia Presbyter Cardinalis CONFALONIERI.
† Ego PAULUS titu­lo Ss. Quirici et Iulittae Presbyter Cardinalis RICHAUD, Archiepiscopus Burdigalensis.
† Ego IOSEPHUS M. titu­lo Ss. Viti, Modesti et Crescentiae Presbyter Cardinalis BUENO Y MONREAL, Archiepiscopus Hispalensis.
† Ego FRANCISCUS titu­lo S. Eusebii Presbyter Cardinalis KÖNIG, Archiepiscopus Vindobonensis.
† Ego IULIUS titu­lo S. Mariae Scalaris Presbyter Cardinalis DÖPFNER, Archiepiscopus Monacensis et Frisingensis.
Ego PAULUS titu­lo S. Andreae Apostoli de Hortis Presbyter Cardinalis MARELLA.
Ego GUSTAVUS titu­lo S. Hieronymi Illyricorum Presbyter Cardinalis TESTA.
Ego ALOISIUS titu­lo S. Andreae de Valle Presbyter Cardinalis TRAGLIA.
† Ego PETRUS TATSUO titu­lo S. Antonii Patavini de Urbe Presbyter Cardinalis DOI, Archiepiscopus Tokiensis.
† Ego IOSEPHUS titu­lo S. Ioannis Baptistae Florentinorum Presbyter Cardinalis LEFEBVRE, Archiepiscopus Bituricensis.
† Ego BERNARDUS titu­lo S. Ioachimi Presbyter Cardinalis ALFRINK, Archiepiscopus Ultraiectensis.
† Ego RUFINUS I. titu­lo S. Mariae ad Montes Presbyter Cardinalis SANTOS, Archiepiscopus Manilensis.
† Ego LAUREANUS titu­lo S. Francisci Assisiensis ad Ripam Maiorem Presbyter Cardinalis RUGAMBWA, Episcopus Bukobaënsis.
† Ego IOSEPHUS titu­lo Ssmi Redemptoris et S. Alfonsi in Exquiliis Presbyter Cardinalis RITTER, Archiepiscopus S. Ludovici.
† Ego IOANNES titu­lo S. Silvestri in Capite Presbyter Cardinalis HEENAN, Archiepiscopus Vestmonasteriensis, Primas Angliae.
† Ego IOANNES titu­lo Ssmae Trinitatis in Monte Pincio Presbyter Cardinalis VILLOT, Archiepiscopus Lugdunensis et Viennensis, Primas Galliae.
† Ego PAULUS titu­lo S. Camilli de Lellis ad Hortos Sallustianos Presbyter Cardinalis ZOUNGRANA, Archiepiscopus Uagaduguensis.
† Ego HENRICUS titu­lo S. Agathae in Urbe Presbyter Cardinalis DANTE.
Ego CAESAR titu­lo D.nae N.ae a Sacro Corde in Circo Agonali Presbyter Cardinalis ZERBA.
† Ego AGNELLUS titu­lo Praecelsae Dei Matris Presbyter Cardinalis ROSSI, Archiepiscopus S. Pauli in Brasilia.
† Ego IOANNES titu­lo S. Martini in Montibus Presbyter Cardinalis COLOMBO, Archiepiscopus Mediolanensis.
† Ego GUILLELMUS titu­lo S. Patricii ad Villam Ludovisi Presbyter Cardinalis CONWAY, Archiepiscopus Armachanus, totius Hiberniae Primas.
† Ego ANGELUS titu­lo Sacri Cordis Beatae Mariae Virginis ad forum Euclidis Presbyter Cardinalis HERRERA, Episcopus Malacitanus.
Ego ALAPHRIDUS S. Mariae in Domnica Protodiaconus Cardinalis OTTAVIANI.
Ego ALBERTUS S. Pudentianae Diaconus Cardinalis DI JORIO.
Ego FRANCISCUS S. Mariae in Cosmedin Diaconus Cardinalis ROBERTI.
Ego ARCADIUS SS. Blasii et Caroli ad Catinarios Diaconus Cardinalis LARRAONA.
Ego FRANCISCUS SS. Cosmae et Damiani Diaconus Cardinalis MORANO.
Ego GUILLELMUS THEODORUS S. Theodori in Palatio Cardinalis HEARD.
Ego AUGUSTINUS S. Sabae Diaconus Cardinalis BEA.
Ego ANTONIUS S. Eugenii Diaconus Cardinalis BACCI.
Ego FRATER MICHAEL S. Pauli in Arenula Diaconus Cardinalis BROWNE.
Ego FRIDERICUS S. Ioannis Bosco in via Tusculana Diaconus Cardinalis Callori DI VIGNALE

Notes de bas de page

  1. La Constitution pas­to­rale « L’Église dans le monde de ce temps », si elle com­prend deux par­ties, consti­tue cepen­dant un tout. On l’appelle Constitution « pas­to­rale » parce que, s’appuyant sur des prin­cipes doc­tri­naux, elle entend expri­mer les rap­ports de l’Église et du monde, de l’Église et des hommes d’aujourd’hui. Aussi l’intention pas­to­rale n’est pas absente de la pre­mière par­tie, ni l’intention doc­tri­nale de la seconde. Dans la pre­mière par­tie, l’Église expose sa doc­trine sur l’homme, sur le monde dans lequel l’homme est pla­cé et sur sa manière d’être par rap­port à eux. Dans la seconde, elle envi­sage plus pré­ci­sé­ment cer­tains aspects de la vie et de la socié­té contem­po­raines et en par­ti­cu­lier les ques­tions et les pro­blèmes qui paraissent, à cet égard, revê­tir aujourd’hui une spé­ciale urgence. Il s’ensuit que, dans cette der­nière par­tie, les sujets trai­tés, régis par des prin­cipes doc­tri­naux, ne com­prennent pas seule­ment des élé­ments per­ma­nents, mais aus­si des élé­ments contin­gents. On doit donc inter­pré­ter cette Constitution d’après les normes géné­rales de l’interprétation théo­lo­gique, en tenant bien compte, sur­tout dans la seconde par­tie, des cir­cons­tances mou­vantes qui, par nature, sont insé­pa­rables des thèmes déve­lop­pés.[]
  2. Cf. Jn 3, 17 ; 18, 37 ; Mt 20, 28 ; Mc 10, 45.[]
  3. Cf. Rm 7, 14s. v []
  4. Cf. 2 Co 5, 15. 3.[]
  5. Cf. Ac 4, 12. 4.[]
  6. Cf. He 13, 8. 5.v []
  7. Cf. Col 1, 15v []
  8. Cf. Gn 1, 26 ; Sg 2, 23.[]
  9. Cf. Si 17, 3–10.[]
  10. Cf. Rm 1, 21–25.[]
  11. Cf. Jn 8, 34.[]
  12. Cf. Dn 3, 57–90.[]
  13. Cf. 1 Co 6, 13–20.[]
  14. Cf. 1 R 16, 7 ; Jr 17, 10.[]
  15. Cf. Si 17, 7–8.[]
  16. Cf. Rm 2, 14–16.[]
  17. Cf. Pie XII, Message radioph. De conscien­tia chris­tia­na in iuve­ni­bus recte effor­man­da, 23 mars 1952 : AAS 44, p. 271.[]
  18. Cf. Mt 22, 37–40 ; Ga 5, 14.[]
  19. Cf. Si 15, 14.[]
  20. Cf. 2 Co 5, 10.[]
  21. Cf. Sg 1, 13 ; 2, 23–24 ; Rm 5, 21 ; 6, 23 ; Jc 1, 15.[]
  22. Cf. 1 Co 15, 56–57.[]
  23. Cf. Pie XI, Encycl. Divini Redemptoris, 19 mars 1937 : AAS 29 (1937), p. 65–106. – Pie XII, Encycl. Ad Apostolorum Principis, 29 juin 1958 : AAS 50 (1958), p. 601–614. – Jean XXIII, Encycl. Mater et Magistra, 15 mai 1961 : AAS 53 (1961), p. 451–453. – Paul VI, Encycl. Ecclesiam suam, 6 août 1954 : AAS 56 (1964), p. 651- 653.[]
  24. Cf. Conc. Vat. II, Const. dogm. Lumen gen­tium, n. 8.[]
  25. Cf. Ph 1, 27. []
  26. Saint Augustin, Confessions I, 1 : PL 32, 661.[]
  27. Cf. Rm 5, 14. Cf. Tertullien, De car­nis resurr. 6 : « Tout ce que le limon [dont est for­mé Adam] expri­mait, pré­sa­geait l’homme qui devait venir, le Christ » ; PL 2, 802 (848) ; csel, 47, p. 33, 1. 12–13.[]
  28. Cf. 2 Co 4, 4.[]
  29. Cf. Conc. de Constantinople II, can. 7 : « Sans que le Verbe soit trans­for­mé dans la nature de la chair, ni que la chair soit pas­sée dans la nature du Verbe. » – Cf. aus­si Conc. de Constantinople III : « Car de même que sa chair toute sainte, imma­cu­lée et ani­mée, n’a pas été sup­pri­mée par la divi­ni­sa­tion, mais qu’elle est demeu­rée dans son état et dans sa manière d’être. » – Cf. Conc. de Chalcédoine : « nous devons recon­naître en deux natures, sans confu­sion, sans chan­ge­ment, sans divi­sion, sans sépa­ra­tion » : Denz. 148 (302).[]
  30. Cf. Conc. de Constantinople III : « De même sa volon­té humaine divi­ni­sée n’a pas été sup­pri­mée » : Denz. 291 (556).[]
  31. Cf. He 4, 15.[]
  32. Cf. 2 Co 5, 18–19 ; Col 1, 20–22.[]
  33. Cf. 1 P 2, 21 ; Mt 16, 24 ; Lc 14, 27.v []
  34. Cf. Rm 8, 29 ; Col 1, 18.[]
  35. Cf. Rm 8, 1–11.[]
  36. Cf. Co 4, 14. v []
  37. Cf. Ph 3, 10 ; Rm 8, 17.[]
  38. Cf. Conc. Vat. II, Const. dogm. Lumen gen­tium, n. 16.[]
  39. Cf. Rm 8, 32.[]
  40. Cf. Liturgie pas­cale byzan­tine.[]
  41. Cf. Rm 8, 15 et Ga 4, 6 ; cf. aus­si Jn 1, 12 et 1 Jn 3, 1–2.[]
  42. Cf. Jean XXIII, Encycl. Mater et Magistra, 15 mai 1961 : AAS 53 (1961), p. 401–464 ; et Encycl. Pacem in ter­ris, 11 avril 1963 : AAS 55 (1963), p. 257–304. – Paul VI, Encycl. Ecclesiam suam, 6 août 1964 : AAS 56 (1964), p. 609–659.[]
  43. Cf. Lc 17, 33.[]
  44. Cf. Saint Thomas, 1 Ethic., lect. 1.[]
  45. Cf. Jean XXIII, Encycl. Mater et Magistra : AAS 53 (1961), p. 418. – Cf. aus­si Pie XI, Encycl. Quadragesimo anno, 15 mai 1931 : AAS 23 (1931), p. 222s.[]
  46. Cf. Jean XXIII, Encycl. Mater et Magistra : AAS 53 (1961), p. 417.[]
  47. Cf. Mc 2, 27.[]
  48. Cf. Jean XXIII, Encycl. Pacem in ter­ris : AAS 55 (1963), p. 266.[]
  49. Cf. Jc 2, 15–16.[]
  50. Cf. Lc 16, 19–31.[]
  51. Cf. Jean XXIII, Encycl. Pacem in ter­ris : AAS 55 (1963), p. 299 et 300.[]
  52. Cf. Lc 6, 37–38 ; Mt 7, 1–2 ; Rm 2, 1–11 ; 14, 10–12.[]
  53. Cf. Mt 5, 43–47.[]
  54. Conc. Vat. II, Const. dogm. Lumen gen­tium, n. 9.[]
  55. Cf. Ex 24, 1–8.[]
  56. Cf. Gn 1, 26–27 ; 9, 2–3 ; Sg 9, 2–3.[]
  57. Cf. Ps 8, 7 et 10.[]
  58. Cf. Jean XXIII, Encycl. Pacem in ter­ris : AAS 55 (1963), p. 297.[]
  59. Cf. Nuntius ad uni­ver­sos homines a Patribus mis­sus ineunte Concilio Vaticano II, octobre 1962 : AAS 54 (1962), p. 823.[]
  60. Cf. Paul VI, Alloc. au Corps diplo­ma­tique, 7 jan­vier 1965 : AAS 57 (1965), p. 232.[]
  61. Cf. Conc. Vat. I, Const. dogm. De fide cath., chap. III : Denz. 1785–1786 (3004–3005).[]
  62. Cf. Pie Paschini, Vita e opere di Galileo Galilei, 2 vol., Vatican, 1964.[]
  63. Cf. Mt 24, 13 ; 13, 24–30.36–43.[]
  64. Cf. 2 Co 6, 10.[]
  65. Cf. Jn 1, 3 et 14.[]
  66. Cf. Ep 1, 10.[]
  67. Cf. Jn 3, 16 ; Rm 5, 8–10.[]
  68. Cf. Ac 2, 36 ; Mt 28, 18.[]
  69. Cf. Rm 15, 16.[]
  70. Cf. Ac 1, 7.[]
  71. Cf. 1 Co 7, 31. – Saint Irénée, Adv. Haer. V, 36, 1 : PG 7, 1222.[]
  72. Cf. 2 Co 5, 2 ; 2 P 3, 13.[]
  73. Cf. 1 Co 2, 9 ; Ap 21, 4–5.[]
  74. Cf. 1 Co 15, 42.53.[]
  75. Cf. 1 Co 13, 8 ; 3, 14.[]
  76. Cf. Rm 8, 19–21.[]
  77. Cf. Lc 9, 25.[]
  78. Cf. Pie XI, Encycl. Quadragesimo anno : AAS 23 (1931), p. 207.[]
  79. Préface pour la fête du Christ Roi.[]
  80. Cf. Paul VI, Encycl. Ecclesiam suam, III : AAS 56 (1964), p. 637–659.[]
  81. Cf. Tt 3, 4 : Philanthropia.[]
  82. Cf. Ep 1, 3.5–6. 13–14.23.[]
  83. Conc. Vat. II, Const. dogm. Lumen gen­tium, n. 8.[]
  84. Ibid., n. 9 ; cf. n. 8.[]
  85. Ibid., n. 8.[]
  86. Ibid., n. 38, et note 9.[]
  87. Cf. Rm 8, 14–17.[]
  88. Cf. Mt 22, 39.[]
  89. Cf. Conc. Vat. II, Const. dogm. Lumen gen­tium, n. 9.[]
  90. Cf. Pie XII, Alloc. ad cultores his­to­riae et artis, 9 mars 1956 : AAS 48 (1956), p. 212 : « Son divin fon­da­teur, Jésus Christ, ne lui a don­né aucun man­dat ni fixé aucune fin d’ordre cultu­rel. Le but que le Christ lui assigne est stric­te­ment reli­gieux (…). L’Église doit conduire les hommes à Dieu, afin qu’ils se livrent à lui sans réserve (…). L’Église ne peut jamais perdre de vue ce but stric­te­ment reli­gieux, sur­na­tu­rel. Le sens de toutes ses acti­vi­tés, jusqu’au der­nier canon de son Code, ne peut être que d’y concou­rir direc­te­ment ou indi­rec­te­ment. »[]
  91. Conc. Vat. II, Const. dogm. Lumen gen­tium, n. 1.[]
  92. Cf. He 13, 14.[]
  93. Cf. 2 Th 3, 6–13 ; Ep 4, 28.[]
  94. Cf. Is 58, 1–12.[]
  95. Cf. Mt 23, 3–33 ; Mc 7, 10–13.[]
  96. Cf. Jean XXIII, Encycl. Mater et Magistra, IV : AAS 53 (1961), p. 456–457 ; cf. I : AAS, l. c., p. 407, 410–411.[]
  97. Cf. Conc. Vat. II, Const. dogm. Lumen gen­tium, n. 28.[]
  98. Ibid., n. 28.[]
  99. Cf. Saint Ambroise, De vir­gi­ni­tate, VIII, 48 : PL 16, 278.[]
  100. Conc. Vat. II, Const. dogm. Lumen gen­tium, n. 15.[]
  101. Conc. Vat. II, Const. dogm. Lumen gen­tium, n. 13.[]
  102. Cf. Justin, Dialogue avec Tryphon, 110 : PG 6, 729 ; éd. Otto, 1897, p. 391–393 : « … au contraire, plus nous sommes per­sé­cu­tés, plus s’accroît le nombre de ceux que le nom du Christ amène à la foi et à la reli­gion ». – Cf. Tertullien, Apologeticus, chap. L, 13 : « Nous deve­nons même plus nom­breux, chaque fois que vous nous mois­son­nez (= per­sé­cu­tez) : c’est une semence que le sang des chré­tiens ! » – Cf. Const. dogm. Lumen gen­tium, n. 9.[]
  103. Conc. Vat. II, Const. dogm. Lumen gen­tium, n. 48.[]
  104. Cf. Paul VI, Alloc. 3 février 1965.[]
  105. Cf. Saint Augustin, De bono coniug. : PL 40, 375–376 et 394. – Saint Thomas, Somme théo­lo­gique, sup­pl. q. 49, a. 3 à 1. – Decretum pro Armenis : Denz. 702 (1327). – Pie XI, Encycl., Casti Connubii : AAS 22 (1930), p. 543–555 ; Denz. 2227–2238 (3703–3714).[]
  106. Cf. Pie XI, Encycl. Casti Connubii : AAS 22 (1930), p. 546–547 ; Denz. 2231 (3706).[]
  107. Cf. Os 2 ; Jr 3, 6–13 ; Ez 16 et 23 ; Is 54.[]
  108. Cf. Mt 9, 15 ; Mc 2, 19–20 ; Lc 5, 34–35 ; Jn 3, 29 ; 2 Co 11, 2 ; Ep 5, 27 ; Ap 19, 7–8 ; 21, 2.9.[]
  109. Cf. Ep 5, 25.[]
  110. Cf. Conc. Vat. II, Const. dogm. Lumen gen­tium n. 11, 35, 41.[]
  111. Cf. Pie XI, Encycl. Casti Connubii : AAS 22 (1930), p. 583.[]
  112. Cf. 1 Tm 5, 3.[]
  113. Cf. Ep 5, 32.[]
  114. Cf. Gn 2, 22–24 : Pr 5, 18–20 ; 31, 10–31 ; To 8, 4–8 ; Ct 1, 1–3 ; 2, 16 ; 7, 8–11 ; 1 Co 7, 3–6 ; Ep 5, 25–33.[]
  115. Cf. Pie XI, Encycl. Casti Connubii : AAS 22 (1930), p. 547–548 ; Denz 2232 (3707).[]
  116. Cf. 1 Co 7, 5.[]
  117. Cf. Pie XII, Alloc. Tra le visite, 20 jan­vier 1958 : AAS 50 (1958), p. 91.[]
  118. Cf. Pie XI, Encycl. Casti Connubii : AAS 22 (1930), p. 559–561 ; Denz. 2239–2241 (3716–3718). – Pie XII, Alloc. Conventui Unionis Italicae inter Obstetrices, 29 octobre 1951 : AAS 43 (1951), p. 835–854. – Paul VI, Alloc. ad Em.mos Patres Purpuratos, 23 juin 1964 : AAS 56 (1964), p. 581–589. Par ordre du Souverain Pontife, cer­taines ques­tions qui sup­posent d’autres recherches plus appro­fon­dies ont été confiées à une Commission pour les pro­blèmes de la popu­la­tion, de la famille et de la nata­li­té pour que, son rôle ache­vé, le Pape puisse se pro­non­cer. L’enseignement du Magistère demeu­rant ain­si ce qu’il est, le Concile n’entend pas pro­po­ser immé­dia­te­ment de solu­tions concrètes.[]
  119. Cf. Ep 5, 16 ; Col 4, 5.[]
  120. Cf. Sacramentarium Gregorianum : PL 78, 262.[]
  121. Cf. Rm 5, 15 et 18 ; 6, 5–11 ; Ga 2, 20.[]
  122. Cf. Ep 5, 25–27.[]
  123. Cf. Exposé pré­li­mi­naire de la pré­sente Constitution, n. 4–10.[]
  124. Cf. Col 3, 1–2.[]
  125. Cf. Gn 1, 28.[]
  126. Cf. Pr 8, 30–31.[]
  127. Cf. Saint Irénée, Adv. Haer. III, 11, 8 : Sagnard, Sources chr., p. 200 ; cf. ibid., 16, 6 : p. 290–292 ; 21, 10- 22 : p. 370–372 ; 22, 3 : p. 378, etc.[]
  128. Cf. Ep 1, 10.[]
  129. Cf. Paroles de Pie XI au père M.-D. Roland-​Gosselin : Semaines sociales de France, Versailles, 1936, p. 461–462.[]
  130. Conc. Vat. I, Const. dogm. De fide cath. chap. IV : Denz. 1795, 1799 (3015, 3019).– Cf. Pie XI, Encycl. Quadragesimo anno : AAS 23 (1931), p. 190.[]
  131. Cf. Jean XXIII, Encycl. Pacem in ter­ris : AAS 55 (1963), p. 260.[]
  132. Cf. Jean XXIII, Encycl. 169]169]169]63_pacem_fr.html »>Pacem in ter­ris : AAS 55 (1963), p. 283. – Pie XII, Message radioph. du 24 décembre 1941 : AAS 34 (1942), p. 16–17.[]
  133. Cf. Jean XXIII, Encycl. Pacem in ter­ris : AAS 55 (1963), p. 260.[]
  134. Cf. Jean XXIII, dis­cours du 11 octobre 1962 (dis­cours tenu à l’ouverture du Concile) : AAS 54 (1962), p. 792.[]
  135. Cf. Const. de Sacrosanctum conci­lium n. 123. – Paul VI, dis­cours aux artistes romains 7 mai 1964 : AAS 56 (1964), p. 439–442.[]
  136. Cf. Conc. Vat. II, Décrets De ins­ti­tu­tione sacer­do­ta­liet De edu­ca­tione chris­tia­na.[]
  137. Cf. Conc. Vat. II, Const. dogm. Lumen gen­tium, n. 37.[]
  138. Cf. Pie XII, mes­sage du 23 mars 1952 : AAS 44 (1952), p. 273. – Jean XXIII, Alloc. à A.C.L.I., 1er mai 1959 : AAS 51 (1959), p. 358.[]
  139. Cf. Pie XI, Encycl. Quadragesimo anno : AAS 23 (1931), p. 190s. – Pie XII, mes­sage du 23 mars 1952 : AAS 44 (1952), p. 276 s. – Jean XXIII, Encycl. Mater et Magistra : AAS 53 (1961), p. 450. – Conc. Vat. II, décret De Instrumentis com­mu­ni­ca­tio­nis socia­lis, n. 6.[]
  140. Cf. Mt 16, 26 ; Lc 16, 1–31 ; Col 3, 17.[]
  141. Cf. Léon XIII, Encycl. Libertas praes­tan­tis­si­mum, 20 juin 1888 : AAS 20 (1887–1888), p. 597 s. – Pie XI, Encycl. Quadragesimo anno : AAS 23 (1931), p. 191s. – Id., Divini Redemptoris : AAS 29 (1937), p. 65 s. – Pie XII, mes­sage de Noël 1941 : AAS 34 (1942), p. 10 s. – Jean XXIII, Encycl. Mater et Magistra : AAS 53 (1961), p. 401–464.[]
  142. Sur le pro­blème de l’agriculture, voir en par­ti­cu­lier Jean XXIII, Encycl. Mater et Magistra : AAS 53 (1961), p. 341 s.[]
  143. Cf. Léon XIII, Encycl. Rerum Novarum : AAS 23 (1890–1891), p. 649, 662. – Pie XI, Encycl. Quadragesimo anno : AAS 23 (1931), p. 200–201. – Id., Encycl. Divini Redemptoris AAS 29 (1937), p. 92. – Pie XII, Message radioph. de Noël 1942 : AAS 35 (1943), p. 20. – Id., Alloc. 13 juin 1943 : AAS 35 (1943), p. 172. – Id., Message radioph. oper. Hispaniae datus, 11 mars 1951 : AAS 43 (1951), p. 215. – Jean XXIII, Encycl. Mater et Magistra : AAS 53 (1961), p. 419.[]
  144. Jean XXIII, Encycl. Mater et Magistra : AAS 53 (1961), p. 408, 424, 427 ; le terme « cura­tio » a été pris du texte latin de l’encyclique Quadragesino anno : AAS 23 (1931), p. 199. – Sur l’évolution de cette ques­tion, voir aus­si Pie XII, Alloc. du 3 juin 1950 : AAS 42 (1950), p. 485–488. – Paul VI, Alloc. du 8 juin 1964 : AAS (1964), p. 574–579.[]
  145. Cf. Pie XII, Encycl. Sertum lae­ti­tiae : AAS 31 (1939), p. 642. – Jean XXIII, Alloc. consist. AAS 52 (1960), p. 5–11. – Id., Encycl. Mater et Magistra : AAS 53 (1961), p. 411.[]
  146. Cf. Saint Thomas, Somme théo­lo­gique IIe IIae, q. 32, a. 5 à 2. – Id. q. 66, a. 2 : cf. explic. de Léon XIII, Rerum Novarum : AAS 23 (1890–1891) p. 651.– Cf. aus­si Pie XII, Alloc. du 1er juin 1941 : AAS 33 (1941), p. 199. – Id., Message radioph. de Noël 1954 : AAS 47 (1955), p. 27.[]
  147. Cf. Saint Basile, hom. in illud Lucae « Destruam hor­rea mea », n. 2 : PG 31, 263. – Lactance, Divinarum ins­tit., liv. V, sur la jus­tice : PL 6, 565 B. – Saint Augustin, In Io., tr.50, n. 6 : PL 35, 1760. – Id., Enarratio in Ps. CXLVII, 12 : PL 37, 1922. – Saint Grégoire le Grand, Hom. in Ev., Hom. 20 : PL 76, 1165. – Id., Regulae pas­to­ra­lis liber, pars III, c. 21 : PL 77, 87s. – Saint Bonaventure, In III Sent., d. 33, dub. 1 : Quaracchi III, 728. – Id., In IV Sent., d. 15, p. II, a. 2, q. 1 : ed. cit.IV, 371 b. ; q. de super­fluo : ms. Assisi, Bibl. comun. 186, ff. 112a-​113a. – Saint Albert le Grand, In III Sent., d. 33, a. 3, sol. 1 : ed. Borgnet XXVIII, 611. – Id., In IV Sent., d. 15, a. 16 : ed. cit. XXIX, 494–497. En ce qui concerne la déter­mi­na­tion du super­flu de nos jours, cf. Jean XXIII, mes­sage radio­té­lév. du 11 sep­tembre 1962 (AAS 54, p. 682) : « C’est le devoir de tout homme, le devoir impé­rieux du chré­tien, d’apprécier le super­flu à l’aune de la néces­si­té d’autrui, et de bien veiller à ce que l’administration et la dis­tri­bu­tion des biens créés se fasse au béné­fice de tous. »[]
  148. Ici vaut l’ancien prin­cipe : « In extre­ma neces­si­tate omnia sunt com­mu­nia, id est com­mu­ni­can­da. » D’autre part, en ce qui concerne l’étendue et les moda­li­tés selon les­quelles ce prin­cipe s’applique dans le texte, outre les auteurs modernes connus, cf. Saint Thomas, Somme théo­lo­gique IIe IIae, q. 66, art. 7. Il est clair que, pour une appli­ca­tion exacte de ce prin­cipe, toutes les condi­tions mora­le­ment requises doivent être rem­plies.[]
  149. Cf. Décret de Gratien, c. 21, dist. LXXXVI : Friedberg I, 302. Déjà dit dans PL 54, 591A et PL 56, 1132B : cf. Antonianum 27 (1952), p. 349–366.[]
  150. Cf. Léon XIII, Encycl. Rerum Novarum : AAS 23 (1890–1891), p. 643–646. – Pie XI, Encycl. Quadragesimo anno : AAS 23 (1931), p. 191. –Pie XII, Message radioph. du 1er juin 1941 : AAS 35 (1943), p. 17. – Id., Message radioph. du 1er sep­tembre 1944 : AAS 36 (1944), p.253. – Jean XXIII, Encycl. Mater et Magistra : AAS 53 (1961), p. 428–429.[]
  151. Cf. Pie XI, ency­cl. Quadragesimo anno : AAS 23 (1931), p. 214. – Jean XXIII, Encycl. Mater et Magistra : AAS 53 (1961), p. 429.[]
  152. Cf. Pie XII, Message radioph. pour la Pentecôte 1941 : AAS 44 (1941), p. 199. – Jean XXIII, Encycl. Mater et Magistra : AAS 53 (1961), p. 430.[]
  153. Sur le bon usage des biens sui­vant la doc­trine du Nouveau Testament, cf. Lc 3, 11 ; 10, 30 s. ; 11, 41 ; 1 P 5, 3 ; Mc 8, 36 ; 12, 29–31 ; Jc 5, 1–6 ; 1 Tm 6, 8 ; Ep 4, 28 ; 2 Co 8, 13s. 1 Jn 3, 17–18.[]
  154. Cf. Jean XXIII, Encycl. Mater et Magistra : AAS 53 (1961), p. 417.[]
  155. Cf. Id., ibid.[]
  156. Cf. Rm 13, 1–5.[]
  157. Cf. Rm 13, 5.[]
  158. Cf. Pie XII, Message radioph. du 24 décembre 1942 : AAS 35 (1943), p. 9–24 ; 24 décembre 1944 : AAS 37 (1945), p. 11–17. – Jean XXIII, Encycl. Pacem in ter­ris : AAS 55 (1963), p. 263, 271, 277 et 278.[]
  159. Cf. Pie XII, Message radioph. du 1er juin 1941 : AAS 33 (1941), p. 200. – Jean XXIII, Encycl. Pacem in ter­ris : loc. cit., p. 273 et 274.[]
  160. Cf. Jean XXIII, Encycl. Mater et Magistra : AAS 53 (1961), p. 415–418.[]
  161. Cf. Pie XI, Alloc. « Aux diri­geants de la Fédération uni­ver­si­taire catho­lique » : Discours de Pie XI : éd. Bertetto, Turin, vol. 1 (1960), p. 743.[]
  162. Cf. Conc. Vat. II, Const. dogm. Lumen gen­tium, n. 13.[]
  163. Cf. Lc 2, 14.[]
  164. Cf. Ep 2, 16 ; Col 1, 20–22.[]
  165. Cf. Jean XXIII, Pacem in ter­ris, 11 avril 1963 : AAS 55 (1963), p. 291. « C’est pour­quoi, en cette époque, la nôtre, qui se glo­ri­fie de la force ato­mique, il est dérai­son­nable de pen­ser que la guerre est encore un moyen adap­té pour obte­nir jus­tice de la vio­la­tion des droits. »[]
  166. Cf. Pie XII, Alloc. du 30 sep­tembre 1954 : AAS 46 (1954), p. 589 ; Message radioph. du 24 décembre 1954 : AAS 47 (1955), p.15 s. – Jean XXIII, Pacem in ter­ris : AAS 55 (1963), p. 286–291. – Paul VI, Alloc. au Conseil des Nations unies, 4 octobre 1965 : AAS 57 (1965), p. 877–885.[]
  167. Cf. Jean XXIII, Encycl. Pacem in ter­ris (où il est ques­tion de la réduc­tion des arme­ments) : AAS 55 (1963), p. 287.[]
  168. Cf. 2 Co 6, 2[]
  169. Cf. Jean XXIII, Encycl. Ad Petri Cathedram, 29 juin 1959 : AAS 55 (1959), p. 513.[]
  170. Cf. Mt 7, 21.[]
fraternité sainte pie X