Pie XII

Discours aux participants au congrès international de liturgie pastorale

22 septembre 1956

Sur la liturgie pastorale

Table des matières

Assise, le 22 septembre 1956

Vous Nous avez deman­dé de vous adres­ser la parole pour clô­tu­rer le Congrès International de Liturgie Pastorale, qui vient de se tenir à Assise. C’est de tout coeur que Nous répon­dons à votre demande et que Nous vous sou­hai­tons la bien­ve­nue. Si l’on com­pare la situa­tion actuelle du mou­ve­ment litur­gique avec ce qu’il était il y a trente ans, on constate qu’il a accom­pli un pro­grès indé­niable tant en exten­sion qu’en pro­fon­deur. L’intérêt por­té à la litur­gie, les réa­li­sa­tions pra­tiques et la par­ti­ci­pa­tion active des fidèles ont pris un déve­lop­pe­ment qu’il eût été dif­fi­cile de pres­sen­tir à ce moment. L’impulsion prin­ci­pale, tant en matière doc­tri­nale que dans les appli­ca­tions pra­tiques, vint de la Hiérarchie et, en par­ti­cu­lier, de Notre saint Prédécesseur Pie X, qui par son Motu Proprio « Abhinc duos annos » du 23 octobre 1913 [1] don­na au mou­ve­ment litur­gique un élan déci­sif. Le peuple croyant accueillit ces direc­tives avec recon­nais­sance et se mon­tra prêt à y répondre ; les litur­gistes se mirent à l’oeuvre avec zèle, et bien­tôt s’épanouirent des ini­tia­tives inté­res­santes et fécondes, même si par­fois cer­taines dévia­tions appe­lèrent un redres­se­ment de la part de l’Autorité ecclé­sias­tique. Parmi les nom­breux Documents publiés récem­ment à ce sujet, qu’il Nous suf­fise d’en men­tion­ner trois : l’Encyclique Mediator Dei, De sacra Liturgia du 20 novembre 1947 [2], le dis­po­si­tif nou­veau de la Semaine sainte, en date du 16 novembre 1955 [3], qui a aidé les fidèles à mieux com­prendre et à par­ti­ci­per davan­tage à l’amour, aux souf­frances et à la glo­ri­fi­ca­tion de Notre-​Seigneur, et fina­le­ment l’Encyclique De musi­ca sacra du 25 décembre 1955 [4]. Le mou­ve­ment litur­gique est appa­ru ain­si comme un signe des dis­po­si­tions pro­vi­den­tielles de Dieu sur le temps pré­sent, comme un pas­sage du Saint-​Esprit dans son Église, pour rap­pro­cher davan­tage les hommes des mys­tères de la foi et des richesses de la grâce, qui découlent de la par­ti­ci­pa­tion active des fidèles à la vie liturgique.

Le Congrès qui se ter­mine actuel­le­ment, avait pré­ci­sé­ment pour but de mon­trer l’inappréciable valeur de la litur­gie pour la sanc­ti­fi­ca­tion des âmes et donc pour l’action pas­to­rale de l’Église. Vous avez étu­dié cet aspect de la litur­gie, tel qu’il se mani­feste dans l’histoire et conti­nue actuel­le­ment à se déployer ; vous avez exa­mi­né aus­si com­ment il est fon­dé sur la nature des choses, c’est-à-dire com­ment il découle des élé­ments consti­tu­tifs de la litur­gie. Votre Congrès com­por­tait donc une étude du déve­lop­pe­ment his­to­rique, des réflexions sur la situa­tion actuelle et un exa­men des objec­tifs à atteindre dans l’avenir et des moyens propres à y conduire. Après avoir consi­dé­ré atten­ti­ve­ment votre pro­gramme de tra­vail, Nous for­mu­lons des voeux pour que cette nou­velle semence, ajou­tée à celles du pas­sé, pro­duise de riches mois­sons au pro­fit des indi­vi­dus et de toute l’Église.

Dans cette Allocution, au lieu de vous pré­sen­ter des normes plus détaillées, sur les­quelles le Saint-​Siège s’est déjà suf­fi­sam­ment pro­non­cé, Nous avons jugé plus utile d’aborder quelques points impor­tants que l’on dis­cute actuel­le­ment en matière liturgique-​dogmatique et qui Nous tiennent plus à coeur. Nous grou­pe­rons ces consi­dé­ra­tions sous deux titres, qui seront de simples indi­ca­tions plu­tôt que les thèmes mêmes de Nos déve­lop­pe­ments : la Liturgie et l’Église, la Liturgie et le Seigneur.

I. La Liturgie et L’Église

Comme Nous l’avons dit dans l’Encyclique Mediator Dei, la litur­gie consti­tue une fonc­tion vitale de toute l’Église, et non seule­ment d’un groupe et d’un mou­ve­ment déter­mi­né. Sacra Liturgia inte­grum consti­tuit publi­cum cultum mys­ti­ci Iesu Christi Corporis, capi­tis nempe mem­bro­rumque eius [5] . Le Corps Mystique du Seigneur vit de la véri­té du Christ et des grâces qui se répandent dans les membres, les animent et les unissent entre eux et avec leur Chef. Telle est l’idée de saint Paul, quand il dit dans sa pre­mière Épître aux Corinthiens : Omnia ves­tra sunt, vos autem Christi, Christus autem Dei [6] . Tout est donc diri­gé vers Dieu, son ser­vice et sa gloire. L’Église, rem­plie des dons et de la vie de Dieu, se livre d’un mou­ve­ment intime et spon­ta­né à l’adoration et à la louange du Dieu infi­ni et, par la litur­gie, lui rend comme socié­té le culte qu’elle lui doit.

A cette litur­gie unique, cha­cun des membres, ceux qui sont revê­tus du pou­voir hié­rar­chique comme la foule des fidèles, apporte tout ce qu’il a reçu de Dieu, toutes les res­sources de son esprit, de son coeur et de ses oeuvres. La Hiérarchie d’abord, qui détient le depo­si­tum fidei et le depo­si­tum gra­tiae. Au depo­si­tum fidei, à la véri­té du Christ conte­nue dans l’Écriture et la Tradition, elle puise les grands mys­tères de la foi et les fait pas­ser dans la litur­gie, en par­ti­cu­lier ceux de la Trinité, de l’Incarnation et de la Rédemption. Mais on trou­ve­rait dif­fi­ci­le­ment une véri­té de foi chré­tienne qui ne soit expri­mée en quelque manière dans la litur­gie, qu’il s’agisse des lec­tures de l’Ancien et du Nouveau Testament, pen­dant la Sainte Messe et dans l’Office divin, ou des richesses que l’esprit et le cœur découvrent dans les Psaumes. Les céré­mo­nies litur­giques solen­nelles sont d’ailleurs une pro­fes­sion de foi en acte ; elles réa­lisent les grandes véri­tés de la foi sur les des­seins impé­né­trables de la géné­ro­si­té de Dieu et ses faveurs inépui­sables à l’égard des hommes, sur l’amour et la misé­ri­corde du Père céleste envers le monde, pour le salut duquel il envoya son Fils et le livra à la mort. C’est ain­si que l’Église com­mu­nique en abon­dance dans la litur­gie les tré­sors du depo­si­tum fidei, de la véri­té du Christ. Par la litur­gie aus­si se répandent les tré­sors du depo­si­tum gra­tiae que le Seigneur a trans­mis à ses Apôtres : la grâce sanc­ti­fiante, les ver­tus, les dons, le pou­voir de bap­ti­ser, de confé­rer le Saint-​Esprit, de remettre les péchés par la péni­tence, de consa­crer des prêtres. C’est au cœur de la litur­gie que se déroule la célé­bra­tion de l’Eucharistie, sacri­fice et repas ; c’est en elle aus­si que se confèrent tous les sacre­ments et que, par les sacra­men­taux, l’Église mul­ti­plie lar­ge­ment les bien­faits de la grâce dans les cir­cons­tances les plus diverses. La Hiérarchie étend encore sa sol­li­ci­tude à tout ce qui contri­bue à rendre plus belles et plus dignes les céré­mo­nies litur­giques, qu’il s’agisse des lieux de culte, du mobi­lier, des vête­ments litur­giques, de la musique sacrée ou de l’art sacré.

Si la Hiérarchie com­mu­nique par la litur­gie la véri­té et la grâce du Christ, les fidèles de leur côté ont pour tâche de les rece­voir, d’y consen­tir de toute leur âme, de les trans­for­mer en valeurs de vie. Tout ce qui leur est offert, les grâces du sacri­fice de l’autel, des sacre­ments et des sacra­men­taux, ils les acceptent, non d’une manière pas­sive, en les lais­sant sim­ple­ment s’écouler en eux, mais en y col­la­bo­rant de toute leur volon­té et de toutes leurs forces, et sur­tout en par­ti­ci­pant aux offices litur­giques ou du moins en sui­vant leur dérou­le­ment avec fer­veur. Ils ont contri­bué dans une large mesure et conti­nuent à contri­buer par un effort constant à accroître l’apparat exté­rieur du culte, à construire des églises et des cha­pelles, à les déco­rer, à rehaus­ser la beau­té des céré­mo­nies litur­giques par toutes les splen­deurs de l’art sacré.

La contri­bu­tion que la Hiérarchie et celle que les fidèles apportent à la litur­gie ne s’additionnent pas comme deux quan­ti­tés sépa­rées, mais repré­sentent la col­la­bo­ra­tion des membres d’un même orga­nisme, qui agit comme un seul être vivant. Les pas­teurs et le trou­peau, l’Église ensei­gnante et l’Église ensei­gnée ne forment qu’un seul et unique corps du Christ. Aussi n’y a‑t-​il aucune rai­son d’entretenir de la méfiance, des riva­li­tés, des oppo­si­tions ouvertes ou latentes, soit dans les pen­sées, soit dans la façon de par­ler ou d’agir. Entre les membres d’un même corps, doivent régner avant tout la concorde, l’union, la col­la­bo­ra­tion. C’est dans cette uni­té que l’Église prie, offre, se sanc­ti­fie, et l’on peut donc affir­mer à bon droit que la litur­gie est l’oeuvre de l’Église tout entière.

Mais Nous devons ajou­ter : la litur­gie n’est cepen­dant pas toute l’Église ; elle n’épuise pas le champ de ses acti­vi­tés. Déjà, à côté du culte public, celui de la com­mu­nau­té, il y a place pour le culte pri­vé, que l’individu rend à Dieu dans le secret de son coeur ou exprime par des actes exté­rieurs, et qui pos­sède autant de variantes qu’il y a de chré­tiens, bien qu’il pro­cède de la même foi et de la même grâce du Christ. Cette forme du culte, non seule­ment l’Église la tolère, mais elle la recon­naît plei­ne­ment et la recom­mande, sans tou­te­fois rien enle­ver à la pré­émi­nence du culte liturgique.

Mais lorsque Nous disons que la litur­gie n’épuise pas le champ des acti­vi­tés de l’Église, Nous pen­sons sur­tout à ses tâches d’enseignement et de pas­to­rale, au Pascite qui in vobis est gre­gem Dei [7]. Nous avons rap­pe­lé le rôle que le Magistère dépo­si­taire de la véri­té du Christ exerce par la litur­gie ; l’influence du pou­voir de gou­ver­ne­ment sur elle est aus­si évident, puisqu’il appar­tient aux Papes de recon­naître les rites en vigueur, d’en intro­duire de nou­veaux et de régler l’ordonnance du culte, et aux Évêques de veiller avec soin à ce qu’on observe les pres­crip­tions cano­niques concer­nant le culte divin [8]. Mais les fonc­tions d’enseignement et de gou­ver­ne­ment s’étendent encore bien au-​delà. Il suf­fit, pour s’en rendre compte, de jeter un coup d’oeil sur le Droit Canon et ce qu’il dit du Pape, des Congrégations romaines, des Évêques, des Conciles, du Magistère et de la dis­ci­pline ecclé­sias­tiques. On arrive à la même conclu­sion en obser­vant la vie de l’Église, et dans Nos deux Allocutions du 31 mai et du 2 novembre 1954 sur la triple fonc­tion de l’Évêque, Nous avons expres­sé­ment insis­té sur l’étendue de ses charges, qui ne se limitent pas à l’enseignement et au gou­ver­ne­ment, mais com­prennent aus­si tout le reste de l’activité humaine dans la mesure où des inté­rêts reli­gieux et moraux sont en jeu [9].

Si donc les tâches et les inté­rêts de l’Église sont à ce point uni­ver­sels, les prêtres et les fidèles se gar­de­ront dans leur façon de pen­ser et d’agir de tom­ber dans l’étroitesse de vues ou l’incompréhension. Notre Encyclique Mediator Dei avait déjà redres­sé cer­taines affir­ma­tions erro­nées, qui ten­daient soit à orien­ter l’enseignement reli­gieux et la pas­to­rale dans un sens exclu­si­ve­ment litur­gique, soit à sus­ci­ter des entraves au mou­ve­ment litur­gique qu’on ne com­pre­nait pas. En fait, il n’existe aucune diver­gence objec­tive entre le but pour­sui­vi par la litur­gie et celui des autres fonc­tions de l’Église ; quant à la diver­si­té des opi­nions, elle est réelle, mais tou­te­fois ne pré­sente pas d’obstacles insur­mon­tables. Ces consi­dé­ra­tions suf­fi­ront à mon­trer, Nous l’espérons, que la litur­gie est l’œuvre de toute l’Église, et que tous les fidèles comme membres du Corps Mystique doivent l’aimer, l’estimer et y prendre part, en com­pre­nant tou­te­fois que les tâches de l’Église s’étendent bien au-delà.

II. La Liturgie et le Seigneur

Nous vou­drions main­te­nant consi­dé­rer spé­cia­le­ment la litur­gie de la Messe et le Seigneur qui en est à la fois le prêtre et l’offrande. Comme des impré­ci­sions et des incom­pré­hen­sions se font jour çà et là à pro­pos de points par­ti­cu­liers, Nous dirons un mot de l’actio Christi [10], de la prae­sen­tia Christi [11] et de l’infinita et divi­na maies­tas Christi [12].

1. « Actio Christi »

La litur­gie de la Messe a comme but d’exprimer sen­si­ble­ment la gran­deur du mys­tère qui s’y accom­plit, et les efforts actuels tendent à y faire par­ti­ci­per les fidèles d’une manière aus­si active et intel­li­gente que pos­sible. Bien que cet objec­tif soit jus­ti­fié, on risque de pro­vo­quer une baisse du res­pect, si l’on détourne l’attention de l’action prin­ci­pale, pour la diri­ger vers l’éclat d’autres cérémonies.

Quelle est cette action prin­ci­pale du sacri­fice eucha­ris­tique ? Nous en avons par­lé expli­ci­te­ment dans l’Allocution du 2 novembre 1954 [13]. Nous y citions d’abord l’enseignement du Concile de Trente : In divi­no hoc sacri­fi­cio, quod in Missa per­agi­tur, idem ille Christus conti­ne­tur et incruente immo­la­tur, qui in ara cru­cis semel se ipsum cruente obtu­lit… Una enim eademque est hos­tia, idem nunc offe­rens sacer­do­tum minis­te­rio, qui se ipsum tunc in cruce obtu­lit, sola offe­ren­di ratione diver­sa [14] . Et Nous pour­sui­vions en ces termes : Itaque sacer­dos cele­brans, per­so­nam Christi gerens, sacri­fi­cat, isque solus, non popu­lus, non cle­ri­ci, ne sacer­dotes qui­dem, pie reli­gio­seque qui sacris ope­ran­ti inser­viunt ; quam­vis hi omnes in sacri­fi­cio acti­vas quas­dam partes habere pos­sint et habeant [15] . Nous sou­li­gnions ensuite que, faute de dis­tin­guer entre la ques­tion de la par­ti­ci­pa­tion du célé­brant aux fruits du sacri­fice de la Messe et celle de la nature de l’action qu’il pose, on était arri­vé à la conclu­sion : Idem esse unius Missae cele­bra­tio­nem, cui cen­tum sacer­dotes reli­gio­so cum obse­quio adstent atque cen­tum Missas a cen­tum sacer­do­ti­bus cele­bra­tas [16]. De cette affir­ma­tion, Nous disions : Tamquam opi­nio­nis error rei­ci debet [17]. Et Nous ajou­tions en guise d’explication : Quoad sacri­fi­cii Eucharistici obla­tio­nem, tot sunt actiones Christi Summi Sacerdotis, quot sunt sacer­dotes cele­brantes, minime vero quot sunt sacer­dotes Missam epi­sco­pi aut sacri pres­by­te­ri cele­bran­tis pie audientes ; hi enim, cum sacro inter­sunt, nequa­quam Christi sacri­fi­can­tis per­so­nam sus­tinent et agunt, sed com­pa­ran­di sunt chris­ti­fi­de­li­bus lai­cis, qui sacri­fi­cio adsunt [18] . Au sujet des congrès litur­giques, Nous avons dit en cette même occa­sion : Hi coe­tus inter­dum pro­priam sequun­tur regu­lam, ita sci­li­cet, ut unus tan­tum sacrum per­agat, alii vero (sive omnes sive plu­ri­mi) huic uni sacro inter­sint in eoque sacram synaxim e manu cele­bran­tis sumant. Quod si hoc ex ius­ta et ratio­na­bi­li cau­sa fiat, …obni­ten­dum non est, dum­mo­do huic modo agen­di ne sub­sit error iam supra a Nobis memo­ra­tus [19] ; c’est-à-dire l’erreur sur l’équivalence entre la célé­bra­tion de cent Messes par cent prêtres et celle d’une Messe à laquelle cent prêtres assistent pieusement.

D’après ceci l’élément cen­tral du sacri­fice eucha­ris­tique est celui où le Christ inter­vient comme se ipsum offe­rens, pour reprendre les termes mêmes du Concile de Trente [20]. Cela se passe à la consé­cra­tion où, dans le même acte de la trans­sub­stan­tia­tion opé­rée par le Seigneur [21], le prêtre célé­brant est per­so­nam Christi gerens. Même si la consé­cra­tion se déroule sans faste et dans la sim­pli­ci­té, elle est le point cen­tral de toute la litur­gie du sacri­fice, le point cen­tral de l’actio Christi cuius per­so­nam gerit sacer­dos cele­brans [22], ou les sacer­dotes conce­le­brantes en cas de véri­table concélébration.

Des évé­ne­ments récents Nous donnent l’occasion de pré­ci­ser cer­tains points à ce pro­pos. Quand la consé­cra­tion du pain et du vin est opé­rée vali­de­ment, toute l’action du Christ lui-​même est accom­plie. Même si tout ce qui suit ne pou­vait être accom­pli, rien d’essentiel cepen­dant ne man­que­rait à l’offrande du Seigneur.

Quand la consé­cra­tion est ache­vée, l’oblatio hos­tiae super altare posi­tae [23] peut être faite et est faite par le prêtre célé­brant, par l’Église, par les autres prêtres, par chaque fidèle. Mais cette action n’est pas actio ipsius Christi per sacer­do­tem ipsius per­so­nam sus­ti­nen­tem et geren­tem [24]. En réa­li­té l’action du prêtre consa­crant est celle même du Christ, qui agit par son ministre. Dans le cas d’une concé­lé­bra­tion au sens propre du mot, le Christ, au lieu d’agir par un seul ministre, agit par plu­sieurs. Par contre, dans la concé­lé­bra­tion de pure céré­mo­nie, qui pour­rait être aus­si le fait d’un laïc, il n’y a point de consé­cra­tion simul­ta­née, et l’on sou­lève alors une ques­tion impor­tante : « Quelle inten­tion et quelle action exté­rieure sont requises, pour qu’il y ait vrai­ment concé­lé­bra­tion et consé­cra­tion simultanée ? »

Rappelons à ce pro­pos ce que Nous disions dans Notre Constitution Apostolique Episcopalis Consecrationis du 30 novembre 1944 [25]. Nous y déter­mi­nions que dans la consé­cra­tion épis­co­pale les deux Évêques qui accom­pagnent le Consécrateur, doivent avoir l’intention de consa­crer l’Élu, et qu’ils doivent par consé­quent poser les actions exté­rieures et pro­non­cer les paroles, par les­quelles le pou­voir et la grâce à trans­mettre sont signi­fiés et trans­mis. Il ne suf­fit donc pas qu’ils unissent leur volon­té avec celle du Consécrateur prin­ci­pal et déclarent qu’ils font leurs ses paroles et ses actions. Ils doivent eux-​mêmes poser ces actions et pro­non­cer les paroles essentielles.

Il en va de même dans la concé­lé­bra­tion au sens propre. Il ne suf­fit pas d’avoir et de mani­fes­ter la volon­té de faire siennes les paroles et les actions du célé­brant. Les concé­lé­brants doivent eux-​mêmes dire sur le pain et le vin : « Ceci est mon Corps », « Ceci est mon Sang » ; sinon leur concé­lé­bra­tion est de pure cérémonie.

Aussi n’est-il pas per­mis d’affirmer que « la seule ques­tion déci­sive en der­nière ana­lyse est de savoir dans quelle mesure la par­ti­ci­pa­tion per­son­nelle, sou­te­nue par la grâce, que l’on prend à cette offrande cultuelle, accroît la par­ti­ci­pa­tion à la croix et à la grâce du Christ, qui nous unit à Lui et entre nous ». Cette manière inexacte de poser la ques­tion, Nous l’avons déjà repous­sée dans l’Allocution du 2 novembre 1954 ; mais cer­tains théo­lo­giens ne peuvent pas encore y acquies­cer. Nous le répé­tons donc : la ques­tion déci­sive (pour la concé­lé­bra­tion, comme pour la Messe d’un prêtre unique) n’est pas de savoir quel fruit l’âme en retire, mais quelle est la nature de l’acte qui est posé : le prêtre, comme ministre du Christ, fait-​il ou non l’actio Christi se ipsum sacri­fi­can­tis et offe­ren­tis [26].

De même pour les sacre­ments, il ne s’agit pas de savoir quel est le fruit pro­duit par eux, mais si les élé­ments essen­tiels du signe sacra­men­tel (la posi­tion du signe par le ministre lui-​même, qui accom­plit les gestes et pro­nonce les paroles avec l’intention sal­tem facien­di quod facit Ecclesia [27]) ont été vali­de­ment posés. De même dans la célé­bra­tion et la concé­lé­bra­tion, il faut voir, si, avec l’intention inté­rieure néces­saire, le célé­brant accom­plit l’action exté­rieure et sur­tout pro­nonce les paroles, qui consti­tuent l’actio Christi se ipsum sacri­fi­can­tis et offe­ren­tis. Cela ne se véri­fie pas, quand le prêtre ne pro­nonce pas sur le pain et le vin les paroles du Seigneur : « Ceci est mon Corps », « Ceci est mon Sang ».

2. « Praesentia Christi »

Tout comme l’autel et le sacri­fice dominent le culte litur­gique, on doit dire de la vie du Christ, qu’elle est tout entière com­man­dée par le sacri­fice de la croix. Les paroles de l’Ange à son père nour­ri­cier : Salvum faciet popu­lum suum a pec­ca­tis eorum [28] , celles de Jean-​Baptiste : Ecce Agnus Dei, ecce qui tol­lit pec­ca­tum mun­di [29] , celles du Christ lui-​même à Nicodème : Exaltari opor­tet Filium homi­nis, ut omnis qui cre­dit in ipsum, …habeat vitam aeter­nam [30] , à ses dis­ciples : Baptismo… habeo bap­ti­za­ri, et quo­mo­do coarc­tor usque­dum per­fi­cia­tur ? [31] , et celles sur­tout de la der­nière Cène et du Calvaire, tout indique que le centre de la pen­sée et de la vie du Seigneur, c’était la croix et l’offrande de lui-​même au Père pour récon­ci­lier les hommes avec Dieu et les sauver.

Mais celui qui offre le sacri­fice, n’est-il pas en quelque sorte plus grand encore que le sacri­fice lui-​même ? Aussi voudrions-​Nous à pré­sent vous entre­te­nir du Seigneur lui-​même, et d’abord atti­rer votre atten­tion sur le fait que dans l’Eucharistie l’Église pos­sède le Seigneur avec sa chair et son sang, son corps et son âme, et sa divi­ni­té. Le Concile de Trente l’a défi­ni solen­nel­le­ment dans la XIIIe Session can. 1 ; il suf­fit d’ailleurs de prendre dans leur sens lit­té­ral, clair et sans équi­voque les paroles pro­non­cées par Jésus, pour arri­ver à la même conclu­sion : « Prenez et man­gez ! Ceci est mon Corps, qui va être don­né pour vous ! Prenez et buvez, ceci est mon Sang, qui va être ver­sé pour vous. » Et saint Paul dans sa pre­mière lettre aux Corinthiens [32] reprend les mêmes termes aus­si simples et clairs.

Chez les catho­liques, il n’y a, à ce sujet, aucun doute, aucune diver­si­té d’opinion. Mais, dès que la spé­cu­la­tion théo­lo­gique entre­prend de dis­cu­ter sur la manière dont le Christ est pré­sent dans l’Eucharistie, appa­raissent sur nombre de points de sérieuses diver­gences de vues. Nous ne vou­lons pas entrer dans ces contro­verses spé­cu­la­tives ; mais Nous dési­re­rions indi­quer cer­taines limites et insis­ter sur un prin­cipe fon­da­men­tal d’interprétation, dont l’oubli Nous cause quelques préoccupations.

La spé­cu­la­tion doit prendre comme règle que le sens lit­té­ral des textes de l’Écriture, la foi et l’enseignement de l’Église ont le pas sur le sys­tème scien­ti­fique et les consi­dé­ra­tions théo­riques ; c’est la science qui doit se confor­mer à la révé­la­tion, et non l’inverse. Quand une concep­tion phi­lo­so­phique déforme le sens natu­rel d’une véri­té révé­lée, c’est qu’elle n’est pas exacte, ou qu’on ne l’utilise pas cor­rec­te­ment. Ce prin­cipe trouve son appli­ca­tion dans la doc­trine de la pré­sence réelle.

Certains théo­lo­giens, tout en accep­tant la doc­trine du Concile sur la pré­sence réelle et la trans­sub­stan­tia­tion, inter­prètent les paroles du Christ et celles du Concile de telle sorte qu’il ne sub­siste de la pré­sence du Christ qu’une sorte d’enveloppe vidée de son conte­nu natu­rel. A leur avis, le conte­nu essen­tiel actuel des espèces du pain et du vin est « le Seigneur au ciel », avec lequel les espèces ont une rela­tion soi-​disant réelle et essen­tielle de conte­nance et de pré­sence. Cette inter­pré­ta­tion spé­cu­la­tive sou­lève de sérieuses objec­tions, lorsqu’on la pré­sente comme plei­ne­ment suf­fi­sante, car le sens chré­tien du peuple fidèle, l’enseignement caté­ché­tique constant de l’Église, les termes du Concile, sur­tout les paroles du Seigneur exigent que l’Eucharistie contienne le Seigneur lui-​même. Les espèces sacra­men­telles ne sont pas le Seigneur, même si elles ont avec la sub­stance du Christ au ciel une soi-​disant rela­tion essen­tielle de conte­nance et de pré­sence. Le Seigneur a dit : « Ceci est mon Corps ! Ceci est mon Sang ! » II n’a pas dit : « Ceci est une appa­rence sen­sible qui signi­fie la pré­sence de mon Corps et de mon Sang ». Sans doute, il pou­vait faire que les signes sen­sibles d’une rela­tion réelle de pré­sence soient des signes sen­sibles et effi­caces de la grâce sacra­men­telle ; mais il s’agit ici du conte­nu essen­tiel des « spe­cies eucha­ris­ti­cae », non de leur effi­ca­ci­té sacra­men­telle. On ne peut donc admettre que la théo­rie dont nous venons de par­ler, fasse plei­ne­ment droit aux paroles du Christ, que la pré­sence du Christ dans l’Eucharistie ne signi­fie rien de plus et que cela suf­fise pour pou­voir dire en toute véri­té de l’Eucharistie : « Dominus est » [33].

Sans doute, la masse des fidèles n’est pas en état de com­prendre les pro­blèmes spé­cu­la­tifs dif­fi­ciles et les essais d’explication concer­nant la nature de la pré­sence du Christ. Le Catéchisme Romain d’ailleurs invite à ne pas dis­cu­ter de ces ques­tions devant eux [34], mais il ne men­tionne ni ne pro­pose la théo­rie esquis­sée ci-​dessus ; encore moins affirme-​t-​il qu’elle épuise le sens des paroles du Christ et les explique plei­ne­ment. On peut conti­nuer à cher­cher des expli­ca­tions et des inter­pré­ta­tions scien­ti­fiques, mais elles ne doivent pas faire sor­tir, pour ain­si dire, le Christ de l’Eucharistie et ne lais­ser dans le taber­nacle que les espèces eucha­ris­tiques conser­vant une rela­tion soi-​disant réelle et essen­tielle avec le Seigneur véri­table qui est au ciel.

Il est éton­nant que ceux qui ne se contentent pas de la théo­rie expo­sée ci-​dessus, soient ran­gés au nombre des adver­saires par­mi les « phy­si­cistes » non-​scientifiques, ou que l’on n’hésite pas à décla­rer à pro­pos de la concep­tion soi-​disant scien­ti­fique de la pré­sence du Christ : « Cette véri­té n’est pas pour les masses. »

A ces consi­dé­ra­tions, Nous devons ajou­ter quelques remarques sur le taber­nacle. De même que Nous disions tan­tôt : « Le Seigneur est en quelque sorte plus grand que l’autel et le sacri­fice », pourrions-​Nous dire main­te­nant : « Le taber­nacle, où habite le Seigneur des­cen­du par­mi son peuple, est-​il supé­rieur à l’autel et au sacri­fice ? » L’autel l’emporte sur le taber­nacle, parce qu’on y offre le sacri­fice du Seigneur. Le taber­nacle pos­sède sans doute le Sacramentum per­ma­nens ; mais il n’est pas un altare per­ma­nens, parce que le Seigneur ne s’offre en sacri­fice que sur l’autel pen­dant la célé­bra­tion de la Sainte Messe, mais non après ni hors de la Messe. Au taber­nacle, par contre, il est pré­sent aus­si long­temps que durent les espèces consa­crées, sans cepen­dant s’offrir en per­ma­nence. On a plei­ne­ment le droit de dis­tin­guer entre l’offrande du sacri­fice de la Messe et le cultus latreu­ti­cus offert à l’Homme-Dieu caché dans l’Eucharistie. Une déci­sion de la Sacrée Congrégation des Rites en date du 27 juillet 1927 limite au mini­mum l’exposition du Saint-​Sacrement pen­dant la Messe [35] ; mais elle s’explique aisé­ment par le sou­ci de main­te­nir habi­tuel­le­ment sépa­rés l’acte du sacri­fice et le culte de simple ado­ra­tion, pour que les fidèles en com­prennent clai­re­ment le carac­tère propre.

Toutefois, plus impor­tante que la conscience de cette diver­si­té est celle de l’unité : c’est un seul et même Seigneur, qui est immo­lé à l’autel et hono­ré au taber­nacle et qui de là répand ses béné­dic­tions. Si on en était bien convain­cu, on évi­te­rait maintes dif­fi­cul­tés, on se gar­de­rait d’exagérer la signi­fi­ca­tion de l’un au détri­ment de l’autre et de s’opposer aux déci­sions du Saint-Siège.

Le Concile de Trente a expli­qué quelles dis­po­si­tions d’âme on devait avoir vis-​à-​vis du Saint-​Sacrement : Si quis dixe­rit, in sanc­to Eucharistiae sacra­men­to Christum uni­ge­ni­tum Dei Filium non esse cultu latreu­ti­co, etiam exter­no, ado­ran­dum, atque ideo nec fes­ti­va pecu­lia­ri cele­bri­tate vene­ran­dum, neque in pro­ces­sio­ni­bus, secun­dum lau­da­bi­lem et uni­ver­sa­lem Ecclesiae sanc­tae ritum et consue­tu­di­nem, sol­lem­ni­ter cir­cum­ges­tan­dum, vel non publice, ut ado­re­tur, popu­lo pro­po­nen­dum, et eius ado­ra­tores esse ido­lo­la­tras : ana­the­ma sit . Si quis dixe­rit, non licere sacram Eucharistiam in sacra­rio reser­va­ri, sed sta­tim post conse­cra­tio­nem adstan­ti­bus neces­sa­rio dis­tri­buen­dam ; aut non licere, ut illa ad infir­mos hono­ri­fice defe­ra­tur : ana­the­ma sit [36] . Qui adhère de coeur à cette doc­trine ne pense pas à for­mu­ler des objec­tions contre la pré­sence du taber­nacle sur l’autel.

Dans l’Instruction du Saint-​Office De arte sacra du 30 juin 1952 [37], le Saint-​Siège insiste, entre autres, sur ce point : Districte man­dat haec Suprema S. Congregatio ut sancte ser­ven­tur praes­crip­ta cano­num 1268, §2 et 1269, §1 : « SSma Eucharistia cus­to­dia­tur in prae­cel­len­tis­si­mo ac nobi­lis­si­mo eccle­siae loco ac proinde regu­la­ri­ter in alta­ri maiore, nisi aliud vene­ra­tio­ni et cultui tan­ti sacra­men­ti com­mo­dius et decen­tius videa­tur… SSma Eucharistia ser­va­ri debet in taber­na­cu­lo inamo­vi­bi­li in media parte alta­ris posi­to » [38] .

Il ne s’agit pas tant de la pré­sence maté­rielle du taber­nacle sur l’autel, que d’une ten­dance, sur laquelle Nous vou­drions atti­rer votre atten­tion, celle d’une moindre estime pour la pré­sence et l’action du Christ au taber­nacle. On se contente du sacri­fice de l’autel et l’on dimi­nue l’importance de Celui qui l’accomplit. Or la per­sonne du Seigneur doit occu­per le centre du culte, car c’est elle qui uni­fie les rela­tions de l’autel et du taber­nacle et leur donne leur sens.

C’est d’abord par le sacri­fice de l’autel que le Seigneur se rend pré­sent dans l’Eucharistie et Il n’est au taber­nacle que comme memo­ria sacri­fi­cii et pas­sio­nis suae [39]. Séparer le taber­nacle de l’autel, c’est sépa­rer deux choses qui doivent res­ter unies par leur ori­gine et leur nature. La manière, dont on pour­rait pla­cer le taber­nacle sur l’autel sans empê­cher la célé­bra­tion face au peuple, peut rece­voir diverses solu­tions, sur les­quelles les spé­cia­listes don­ne­ront leur avis. L’essentiel est d’avoir com­pris que c’est le même Seigneur, qui est pré­sent sur l’autel et au tabernacle.

On pour­rait aus­si sou­li­gner l’attitude de l’Église à l’égard de cer­taines pra­tiques de pié­té : les visites au Saint-​Sacrement, qu’elle recom­mande vive­ment, la prière des Quarante Heures ou « ado­ra­tion per­pé­tuelle », l’heure sainte, le trans­port solen­nel de la com­mu­nion aux malades, les pro­ces­sions du Saint-​Sacrement. Le litur­giste le plus enthou­siaste et le plus convain­cu doit pou­voir com­prendre et devi­ner ce que repré­sente le Seigneur au taber­nacle pour les fidèles pro­fon­dé­ment pieux, que ce soient des gens simples ou ins­truits. Il est leur conseiller, leur conso­la­teur, leur force, leur recours, leur espé­rance dans la vie comme dans la mort. Non content de lais­ser venir les fidèles vers le Seigneur au taber­nacle, le mou­ve­ment litur­gique s’efforcera donc de les y atti­rer tou­jours davantage.

3. « Infinita et divina maiestas Christi »

Le troi­sième et der­nier point, que Nous vou­drions trai­ter, est celui de l’infinita et divi­na Maiestas du Christ, que tra­duisent les mots : Christus Deus. Certes le Verbe incar­né est Seigneur et Sauveur des hommes ; mais il est et reste le Verbe, le Dieu infi­ni. Dans le sym­bole de saint Athanase on dit : Dominus nos­ter Jesus Christus Dei Filius, Deus et homo est [40]. L’humanité du Christ a droit aus­si au culte de latrie à cause de son union hypo­sta­tique avec le Verbe, mais sa divi­ni­té est la rai­son et la source de ce culte. Aussi la divi­ni­té du Christ ne peut-​elle res­ter en quelque sorte à la péri­phé­rie de la pen­sée litur­gique. Il est nor­mal que l’on aille ad Patrem per Christum, puisque le Christ est Médiateur entre Dieu et les hommes. Mais Il n’est pas seule­ment Médiateur ; Il est aus­si, dans la Trinité, égal au Père et au Saint-​Esprit. Qu’il suf­fise de rap­pe­ler le pro­logue gran­diose de l’Évangile de saint Jean : « Le Verbe était Dieu… Tout a été fait par Lui. Et rien de ce qui a été fait, ne l’a été sans Lui » [41]. Le Christ est le Premier et le Dernier, l’Alpha et l’Omega. A la fin du monde, quand tous les enne­mis auront été vain­cus et la mort en der­nier lieu, le Christ, c’est-à-dire le Verbe sub­sis­tant dans la nature humaine, remet­tra le Royaume à Dieu son Père, et le Fils lui-​même se sou­met­tra à Celui qui lui a tout sou­mis, pour que « Dieu soit tout en tous » [42]. La médi­ta­tion de l’infinita, sum­ma, divi­na Maiestas du Christ peut cer­tai­ne­ment contri­buer à l’approfondissement du sens litur­gique, et c’est pour­quoi Nous avons vou­lu atti­rer sur elle votre attention.

Nous vou­drions ajou­ter pour ter­mi­ner deux remarques sur « la litur­gie et le pas­sé », « la litur­gie et le temps présent ».

La litur­gie et le pas­sé. En matière de litur­gie, comme en beau­coup d’autres domaines, il faut évi­ter à l’égard du pas­sé deux atti­tudes exces­sives : un atta­che­ment aveugle et un mépris total. On trouve dans la litur­gie des élé­ments immuables, un conte­nu sacré qui trans­cende le temps, mais aus­si des élé­ments variables, tran­si­toires, par­fois même défec­tueux. L’attitude actuelle des milieux litur­giques à l’égard du pas­sé Nous semble en géné­ral tout à fait juste : on cherche, on étu­die sérieu­se­ment, on s’attache à ce qui le mérite vrai­ment, sans par ailleurs tom­ber dans l’excès. Çà et là pour­tant, appa­raissent des idées et des ten­dances aber­rantes, des résis­tances, des enthou­siasmes ou des condam­na­tions, dont les formes concrètes vous sont bien connues et dont Nous avons dit un mot plus haut.

La litur­gie et le temps pré­sent. La litur­gie confère à la vie de l’Église, et même à toute l’attitude reli­gieuse d’aujourd’hui, une empreinte carac­té­ris­tique. On remarque sur­tout une par­ti­ci­pa­tion active et consciente des fidèles aux actions litur­giques. De la part de l’Église, la litur­gie actuelle com­porte un sou­ci de pro­grès, mais aus­si de conser­va­tion et de défense. Elle retourne au pas­sé sans le copier ser­vi­le­ment, et crée du nou­veau dans les céré­mo­nies elles-​mêmes, dans l’usage de la langue vul­gaire, dans le chant popu­laire et la construc­tion des églises. Il serait néan­moins super­flu de rap­pe­ler encore une fois que l’Église a de graves motifs de main­te­nir fer­me­ment dans le rite latin l’obligation incon­di­tion­née pour le prêtre célé­brant d’employer la langue latine, et de même, quand le chant gré­go­rien accom­pagne le saint Sacrifice, que cela se fasse dans la langue de l’Église. Les fidèles de leur côté se pré­oc­cupent de répondre aux mesures prises par l’Église, mais ils adoptent en cela des atti­tudes pro­fon­dé­ment dif­fé­rentes : cer­tains mon­tre­ront de la promp­ti­tude, de l’enthousiasme, par­fois même une pas­sion trop vive qui motive des inter­ven­tions de l’autorité ; d’autres témoi­gne­ront de l’indifférence et même de l’opposition. Ainsi se mani­feste la diver­si­té des tem­pé­ra­ments, comme aus­si des pré­fé­rences pour la pié­té indi­vi­duelle ou pour le culte communautaire.

La litur­gie actuelle se pré­oc­cupe aus­si de nom­breux pro­blèmes par­ti­cu­liers concer­nant par exemple : les rap­ports de la litur­gie avec les idées reli­gieuses du monde actuel, la culture contem­po­raine, les ques­tions sociales, la psy­cho­lo­gie des profondeurs.

Cette simple men­tion suf­fi­ra à vous mon­trer que les divers aspects de la litur­gie d’aujourd’hui, non seule­ment sus­citent Notre inté­rêt, mais tiennent Notre vigi­lance en éveil. Nous dési­rons sin­cè­re­ment que le mou­ve­ment litur­gique pro­gresse et Nous vou­lons l’y aider ; mais il Nous appar­tient aus­si de pré­ve­nir tout ce qui serait une source d’erreurs et de dan­gers. Ce Nous est d’ailleurs une conso­la­tion et une joie de savoir que Nous pou­vons en cela comp­ter sur votre aide et votre compréhension.

Que ces consi­dé­ra­tions puissent, avec les tra­vaux qui vous ont occu­pés les jours pré­cé­dents, por­ter des fruits abon­dants et contri­buer à atteindre plus sûre­ment le but auquel tend la litur­gie sacrée. Comme gage des béné­dic­tions divines, que Nous implo­rons pour vous-​mêmes et pour les âmes qui vous sont confiées, Nous vous accor­dons de tout coeur Notre Bénédiction Apostolique.

PIUS PP. XII

Notes de bas de page

  1. Acta Ap. Sedis, a. 5, 1913, p. 449–451[]
  2. Acta Ap. Sedis, a. 39, 1947, p. 522–595[]
  3. Acta Ap. Sedis, a. 47, 1955, p. 838–847[]
  4. Acta Ap. Sedis, a. 48, 1956, p. 5–25[]
  5. La sainte litur­gie est le culte inté­gral du Corps mys­tique de Jésus-​Christ, c’est-à-dire du Chef et de ses membres A.A.S., a. 39, 1947, p. 528–529[]
  6. Tout est à vous, vous êtes au Christ, le Christ est à Dieu.1 Cor. 3, 23[]
  7. Paissez le trou­peau de Dieu qui vous est confié.1 Petr. 5, 2[]
  8. Acta Ap. Sedis, a. 39, 1947, p. 544[]
  9. Acta Ap. Sedis, a. 46, 1954, p. 313–317 ; 666–677[]
  10. l’action du Christ.[]
  11. la pré­sence du Christ.[]
  12. l’infinie et divine majes­té du Christ.[]
  13. Acta Ap. Sedis, a. 46, 1954, p. 668–670[]
  14. Dans le sacri­fice divin qui s’accomplit à la messe est conte­nu et immo­lé de façon non san­glante le même Christ qui sur l’autel de la croix s’offrit une fois pour toutes de manière san­glante… C’est en effet une seule et même hos­tie, c’est la même per­sonne qui s’offre actuel­le­ment par le minis­tère des prêtres et qui s’offrit alors sur la croix. Seule la manière de s’offrir est différente.Conc. Trid., Sess. XXII, cap. 2[]
  15. Aussi le prêtre célé­brant, repré­sen­tant le Christ, sacrifie-​t-​il, et lui seul ; ce n’est pas le peuple, ce ne sont pas les clercs, ce ne sont pas même les prêtres qui assistent pieu­se­ment le célé­brant, bien que tous ceux-​ci puissent et doivent avoir une part active au sacrifice.Acta Ap. Sedis, l.c., p. 668[]
  16. La célé­bra­tion d’une seule messe à laquelle assistent reli­gieu­se­ment cent prêtres équi­vaut à cent messes célé­brées par cent prêtres.[]
  17. Elle doit être reje­tée comme une opi­nion erro­née.[]
  18. Quant à l’offrande du sacri­fice eucha­ris­tique, il y a autant d’actions du Christ Souverain Prêtre qu’il y a de prêtres à célé­brer, et non à écou­ter pieu­se­ment la messe de l’évêque ou du prêtre qui célèbre ; ceux-​ci en effet, lorsqu’ils assistent à la messe, ne repré­sentent nul­le­ment le Christ dans l’acte du sacri­fice, mais ils sont à com­pa­rer aux laïcs qui assistent à la messe.Acta Ap. Sedis, l.c., p. 669[]
  19. Ces réunions suivent par­fois un règle­ment spé­cial, si bien qu’un seul prêtre célèbre la messe et que les autres (ou en tota­li­té ou en très grand nombre) assistent à cette messe unique et y com­mu­nient de la main du célé­brant. Si cela se fait pour une cause juste et rai­son­nable… il n’y a pas à s’y oppo­ser, pour­vu que l’erreur rap­pe­lée par Nous plus haut ne soit pas à l’origine de cette manière de faire.[]
  20. Sess. XXII, cap. 2[]
  21. cf. Conc. Trid. Sessio XIII, cap. 4 et 3[]
  22. L’action du Christ repré­sen­té par le prêtre célé­brant.[]
  23. L’offrande de la vic­time posée sur l’autel.[]
  24. L’action du Christ lui-​même par le minis­tère du prêtre qui le repré­sente.[]
  25. Acta Ap. Sedis, a. 37, 1945, p. 131–132[]
  26. L’action du Christ s’offrant lui-​même en sacri­fice.[]
  27. …au moins de faire ce que fait l’Église.[]
  28. II sau­ve­ra son peuple de ses péchés.Matth. 1, 21[]
  29. Voici l’Agneau de Dieu, voi­ci celui qui ôte le péché du monde.Io, 1, 29[]
  30. Il faut que le Fils de l’homme soit éle­vé de terre, pour que qui­conque croit en lui… ait la vie éternelle.Io 3, 14–15[]
  31. J’ai à rece­voir un bap­tême, et com­bien suis-​je dans l’angoisse jusqu’à ce que je l’aie reçu !Luc., 12, 50[]
  32. 1 Cor. 11, 23–25[]
  33. Cf. Joan., XXI, 7[]
  34. Cf. Catech. Rom., pars II, cap. IV, n. 43 sq.[]
  35. Acta Ap. Sedis, a. 19, 1927, p. 289[]
  36. Si quelqu’un dit que le Christ, Fils unique de Dieu, ne doit pas être ado­ré dans le très Saint Sacrement de l’Eucharistie d’un culte de latrie, même exté­rieur, et qu’ainsi il ne doit pas être hono­ré par une fête par­ti­cu­lière, ni por­té solen­nel­le­ment en pro­ces­sion, selon le rite et la cou­tume louable et uni­ver­selle de la sainte Église, ni pro­po­sé publi­que­ment au peuple pour être ado­ré, et que ses ado­ra­teurs sont des ido­lâtres, qu’il soit ana­thème. Conc. Trid., Sessio XIII, can. 6 Si quelqu’un dit qu’il n’est pas licite de conser­ver la sainte Eucharistie, mais qu’on doit la dis­tri­buer néces­sai­re­ment aux assis­tants aus­si­tôt après la consé­cra­tion ; ou qu’il n’est pas per­mis de la conser­ver pour la por­ter avec hon­neur aux malades, qu’il soit anathème.Conc. Trid., l.c., can. 7[]
  37. Acta Ap. Sedis, a. 44, 1952, p. 542–546[]
  38. Cette Suprême Sacrée Congrégation ordonne avec rigueur que soient reli­gieu­se­ment obser­vées les pres­crip­tions des canons 1268 §2 et 1269 §1 : « La sainte Eucharistie sera conser­vée dans le lieu le plus hono­rable et le plus noble de l’église, régu­liè­re­ment au maître-​autel, à moins qu’un autre ne paraisse plus com­mode et plus décent à la véné­ra­tion et au culte d’un si grand sacre­ment… La sainte Eucharistie doit être conser­vée dans un taber­nacle inamo­vible pla­cé au milieu de l’autel ».Acta Ap. Sedis, l.c., p. 544[]
  39. Mémorial de son Sacrifice et de sa Passion.[]
  40. Notre-​Seigneur Jésus-​Christ, Fils de Dieu, est Dieu et homme.[]
  41. Io., 1, 1–3[]
  42. 1 Cor., 15, 28[]
fraternité sainte pie X