26 mai 1910

Lettre encyclique Editæ Sæpe

Sur saint Charles Borromée

Aux véné­rables frères Patriarches, Primats, Archevêques, Évêques et autres Ordinaires des lieux en paix et com­mu­nion avec le Siège Apostolique

Vénérables frères,
Salut et béné­dic­tion apostolique

Ce que la parole divine rap­pelle maintes fois dans les Saintes-​Ecritures, que le juste lais­se­ra une mémoire éter­nelle de louanges et qu’il parle encore après sa mort (Ps. cxi, 7 ; Prov. x, 7 ; Hebr. xi, 4), se véri­fie sur­tout dans l’œuvre et ren­sei­gne­ment conti­nuel de l’Eglise.

Celle-​ci, en effet, mère et géné­ra­trice de sain­te­té, tou­jours ani­mée d’une vigueur juvé­nile, diri­gée et fécon­dée par le souffle de l’Esprit-Saint qui habite en nous (Rom. viii, 11), non seule­ment est seule à engen­drer, à nour­rir et à éle­ver dans son sein la très noble lignée des justes, mais elle est encore pré­oc­cu­pée plus que tout autre, comme par un ins­tinct d’amour mater­nel, à en conser­ver la mémoire et à en réta­blir l’honneur. Un tel sou­ve­nir lui donne comme un récon­fort divin, et lui fait détour­ner sa vue des misères de ce pèle­ri­nage mor­tel ; ‑en même temps, elle voit déjà dans les saints sa joie et sa cou­ronne ; elle recon­naît en eux la sublime image de son Epoux céleste, et, forte de ce témoi­gnage nou­veau, elle pénètre ses fils de cotte parole antique : Toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu, de ceux qui sont appe­lés selon son éter­nel des­sein (Rom. viii, 28). Et non seule­ment il Nous est doux d’évoquer leurs œuvres glo­rieuses, mais Nous y trou­vons encore un lumi­neux exemple pro­po­sé à votre imi­ta­tion ; c’est un vif sti­mu­lant à la ver­tu que cet écho una­ni­me­ment répé­té par les saints, répon­dant à la voix de Paul : Soyez mes imi­ta­teurs, comme je le suis du Christ (I Cor. iv, 16).

Pour ces motifs, Vénérables Frères, à peine avions-​Nous assu­mé la charge du Souverain Pontificat et signi­fie par Notre pre­mière Lettre Encyclique [1] Notre des­sein de Nous employer constam­ment à « ins­tau­rer toutes choses dans le Christ », qu’en même temps Nous Nous sommes vive­ment effor­cé de diri­ger, ain­si que les Nôtres, les regards de tous vers Jésus, l’Apôtre et le Pon­tife de notre reli­gion, l’Auteur et le Consommateur de la foi (Hebr. iii, 1 ; xii, 2–3). Mais, puisque Notre fai­blesse est telle que nous sommes faci­le­ment effrayés de la gran­deur d’un tel modèle. Nous avions, par un bien­fait de la Providence divine, un autre modèle à vous pro­po­ser ; pour être aus­si proche du Christ qu’il est pos­sible à la nature humaine, ce modèle est aus­si plus conforme à Notre fai­blesse, Nous vou­lons par­ler de la bien­heu­reuse Vierge, l’auguste Mère de Dieu [2]. Enfin, sai­sis­sant succes­sivement diverses occa­sions de faire revivre la mémoire des saints, Nous avons pro­po­sé à votre com­mune admi­ra­tion ces ser­vi­teurs et ces dis­pen­sa­teurs fidèles de la mai­son de Dieu, et à des degrés divers, sui­vant le rang propre de cha­cun, ses amis et ses fami­liers ; ce sont eux qui par la foi ont vain­cu les royaumes, opé­ré la jus­tice, obte­nu les pro­messes (Hebr, xi, 33), vou­lant qu’aiguillonnés par leurs exemples nous ne soyons plus des enfants, flot­tants et empor­tés à tout vent de doc­trine, par la trom­pe­rie des hommes, par leur astuce pour induire en erreur, mais que, confes­sant la véri­té, nous conti­nuions à croître à tous égards dans la cha­ri­té en union avec Celui qui est le chef, le Christ (Eph. iv, 11 sq.).

Ce conseil très éle­vé de la Providence divine, Nous l’avons mon­tré réa­li­sé tout spé­cia­le­ment en trois per­son­nages, qui, grands pas­teurs des peuples et grands doc­teurs, vécurent en des temps bien divers, mais à peu près éga­le­ment mal­heu­reux pour l’Eglise. Ce sont : Gré­goire le Grand, Jean Chrysostome et Anselme d’Aoste, dont on vient de célé­brer solen­nel­le­ment en ces der­nières années les cen­te­naires. Même, Nous avons plus spé­cia­le­ment, en deux Lettres Encycliques datées du 12 mars 1904 et du 21 avril 1909, expli­qué ces points de doc­trine et ces pré­ceptes de vie chré­tienne qui Nous sem­blèrent appro­priés à notre époque et se rat­tachent aux exemples et aux enseigne­ments des saints.

Et parce que Nous sommes per­sua­dé que les exemples illustres des sol­dats du Christ sont beau­coup plus effi­caces pour entraî­ner les esprits que ne sau­raient l’être des paroles ou des consi­dé­ra­tions éle­vées [3], Nous pro­fi­tons volon­tiers aujourd’hui d’une autre heu­reuse oppor­tu­ni­té qui s’offre à Nous pour recom­man­der les très utiles ensei­gne­ments d’un autre saint pas­teur, sus­ci­té de Dieu en des temps plus rap­pro­chés de nous, et presque au milieu des mêmes tem­pêtes ; Nous vou­lons nom­mer saint Charles Borromée, car­di­nal de la sainte Eglise romaine, arche­vêque de Milan, ins­crit par Paul V Notre pré­dé­ces­seur, de sainte mémoire, il y a trois cents ans, au cata­logue des saints. Et cette dis­po­si­tion n’est pas moins heu­reuse, puisque, pour Nous ser­vir des paroles de ce même pré­dé­ces­seur, « le Seigneur, qui accom­plit à lui seul de grands miracles ; a fait par­mi nous en ces der­niers temps des choses mer­veilleuses, et, par une action admi­rable de sa Providence, a éle­vé sur le roc de la pierre apos­to­lique une grande lumière, en choi­sis­sant dans le sein de la sacro-​sainte Eglise romaine Charles, prêtre fidèle, bon ser­vi­teur, modèle du trou­peau et modèle des pas­teurs. Et de fait, illu­mi­nant toute l’Eglise par l’éclat mul­tiple des œuvres saintes, il brille devant les prêtres et le peuple, tel Abel par l’innocence, Enoch par la pure­té, Jacob par le sup­port des fatigues, Moïse par la man­sué­tude, Elie par le zèle ardent. Il nous donne à imi­ter dans sa vie l’austérité de Jérôme au milieu de l’abondance des délices, l’humilité de Martin par­mi les digni­tés les plus éle­vées, la sol­licitude pas­to­rale de Grégoire, la liber­té d’Ambroise, la cha­ri­té de Paulin, et, fina­le­ment, il nous donne de voir avec nos yeux, de tou­cher avec nos mains un homme qui, tan­dis que le monde lui pro­digue ses flat­te­ries, vit cru­ci­fié au monde, vit de l’esprit, fou­lant aux pieds les choses ter­restres, cher­chant conti­nuel­le­ment les choses célestes ; non seule­ment cet homme rem­plit, en ver­tu de sa posi­tion, les fonc­tions angé­liques, mais il se fait sur la terre l’émule de la vie des anges par ses pen­sées et par ses œuvres ». [4]

Notre pré­dé­ces­seur s’exprimait ain­si, cinq lustres après la mort de Charles. Et main­te­nant que trois siècles se sont écou­lés depuis la glo­ri­fi­ca­tion qu’il décré­ta, « c’est à bon droit que notre lèvre est rem­plie de joie et notre langue d’allégresse, au jour insigne de notre solen­ni­té ; en ce jour, le décret décer­nant les hon­neurs sacrés à Charles, car­di­nal prêtre de la sainte Église romaine, à laquelle Nous pré­si­dons, par une dis­po­si­tion de la volon­té du Seigneur, est venu ajou­ter une cou­ronne enri­chie de toutes les pierres pré­cieuses à son unique Épouse ». Ainsi, Nous par­ta­geons avec Notre pré­dé­ces­seur la confiance que la contem­pla­tion de la gloire de notre saint, et plus encore les ensei­gne­ments et les exemples lais­sés par lui, humi­lie­ront l’orgueil des impies et cou­vri­ront de confu­sion tous ceux qui « se glo­ri­fient des simu­lacres de l’erreur » [5]. Il advien­dra par-​là que la glo­ri­fi­ca­tion Renouvelée de Charles, modèle du trou­peau et des pas­teurs dans les temps modernes, cham­pion et conseiller infa­ti­gable de la vraie réforme catho­lique contre ces nova­teurs récents dont le pro­jet n’était pas la res­tau­ra­tion, mais plu­tôt la défor­ma­tion et la des­truc­tion de la foi et des mœurs, ser­vi­ra, après trois siècles, à tous les catho­liques, de récon­fort et d’instruction, comme aus­si de noble exci­ta­tion, pour coopé­rer acti­ve­ment à l’œuvre qui Nous tient tant à cœur, de la res­tau­ra­tion de toutes choses dans le Christ.

Certainement vous savez bien, Vénérables Frères, que l’Église, mal­gré d’in­ces­santes tri­bu­la­tions, n’est jamais lais­sée par Dieu pri­vée de toute conso­la­tion. C’est parce que le Christ l’a aimée… et s’est livré lui-​même pour elle, afin de la sanc­ti­fier et de la faire com­pa­raître glo­rieuse devant lui, sans tache ni ride ni rien de sem­blable, mais pour qu’elle soit sainte et imma­cu­lée. (Eph. v, 25 sq.) Aussi, quand la licence des mœurs est plus déchaî­née, plus féroce l’élan de la per­sé­cu­tion, plus per­fides les embûches de l’erreur, et quand ces maux semblent la mena­cer de la der­nière ruine au point d’arracher de son sein nombre de ses fils pour les ren­ver­ser dans, le tour­billon de l’impiété et des vices, c’est alors que l’Église éprouve le plus effi­ca­ce­ment la protec­tion divine. Car Dieu fait en sorte que l’erreur elle-​même, que les méchants le veuillent ou non, serve au triomphe de la véri­té, dont l’Église est la gar­dienne vigi­lante ; il fait de même ser­vir la corrup­tion au pro­grès de la sain­te­té, dont elle est la géné­ra­trice et la maî­tresse, et la per­sé­cu­tion à une plus mer­veilleuse libé­ra­tion de nos enne­mis. Ainsi advient-​il que lorsque l’Église appa­raît aux yeux des pro­fanes comme abat­tue par la tem­pête la plus vio­lente, et en quelque sorte sub­mer­gée, alors elle en sort plus belle, plus forte, plus pure, brillant de l’éclat des plus grandes ver­tus. De la sorte, la sou­ve­raine bon­té de Dieu confirme par de nou­velles preuves que l’Église est une œuvre divine ; soit parce que dans l’épreuve la plus dou­lou­reuse, celle des erreurs et des fautes qui se glissent par­mi ses membres, elle lui fait sur­mon­ter le dan­ger, soit parce qu’elle lui montre réa­li­sée la parole du Christ : Les portes de l’enfer ne pré­vau­dront pas Contre elle (Matth. xvi, 18); soit parce qu’elle accom­plit de fait la pro­messe : Voici que je serai avec vous tous les jours, jusqu’à la consom­ma­tion des siècles (Matth. xxviii, 20); soit enfin parce qu’elle témoigne de cette puis­sance mys­té­rieuse par laquelle un autre Paraclet, que lui a pro­misse Christ à son prompt retour au ciel, répand conti­nuel­le­ment sur elle ses dons, et la défend, et la console en toutes ses tri­bu­la­tions ; esprit qui demeure éter­nel­le­ment en elle ; esprit de véri­té que le monde ne peut rece­voir parce qu’il ne le voit pas et ne le connaît pas, car il demeu­re­ra en vous et sera avec vous. (Joan. xiv, 16 sq. ; 26, 59 ; xv, 7 sq.) De cette source jaillissent la vie et la vigueur de l’Église ; c’est par là qu’elle se dis­tingue de toute autre socié­té, ain­si que l’enseigne le Concile œcu­mé­nique du Vatican, par les notes mani­festes qui la signalent et l’établissent « comme un éten­dard éle­vé par­mi les nations » [6].

Et, de fait, seul un miracle de la puis­sance divine peut faire que, mal­gré l’envahissement de la cor­rup­tion et les fré­quentes défec­tions de ses membres, l’Église, corps mys­tique du Christ, puisse se main­te­nir indé­fec­tible dans la sain­te­té de sa doc­trine, de ses lois et de sa fin, tirer des mêmes causes des effets éga­le­ment fruc­tueux, recueillir de la foi et de la jus­tice d’un grand nombre de ses fils des fruits très abon­dants de salut. Et la marque de sa vie divine n’apparaît pas moins évi­demment en ce fait que, par­mi de si grands et de si hon­teux cou­rants d’opinions per­verses, par­mi un si grand nombre de rebelles, par­mi une varié­té si mul­tiple d’erreurs, elle per­sé­vère néan­moins, constante et immuable, comme la colonne et le sou­tien de la véri­té, dans la pro­fession d’une même doc­trine, dans la com­mu­nion des mêmes sacre­ments, dans sa consti­tu­tion divine, dans le gou­ver­ne­ment, dans la morale. Et cela est d’autant plus admi­rable que, non seule­ment elle résiste au mal, mais qu’elle vainc le mal par le bien et ne laisse jamais de bénir ses amis comme ses enne­mis, tra­vaillant ardem­ment à ce but, qu’elle désire tant réa­li­ser, de réno­ver par des ins­ti­tu­tions chré­tiennes la socié­té comme les indi­vi­dus. Car cette œuvre consti­tue sa mis­sion propre dans le monde, et ses enne­mis eux-​mêmes en res­sentent les bienfaits.

Une si admi­rable action de la Providence dans l’œuvre res­tau­ra­trice effec­tuée par l’Église appa­raît avec éclat, dans ce siècle qui a vu sur­gir saint Charles Borromée, pour le récon­fort des gens de bien. Alors, le déchaî­ne­ment des pas­sions, le soin de mas­quer et d’obscurcir presque com­plè­te­ment la connais­sance de la véri­té occa­sion­naient une lutte conti­nuelle contre les erreurs, et la socié­té humaine, cou­rant aux pires excès, sem­blait tra­vailler à sa ruine.

Au sein de ces cala­mi­tés, l’on voyait s’élever des hommes orgueilleux et rebelles, enne­mis de la croix du Christ… hommes aux sen­ti­ments ter­restres, ayant pour dieu leur ventre (Philip. iii, 18, 19). Ceux-​ci s’appliquaient, non à cor­ri­ger les mœurs, mais à nier les dogmes ; ils mul­ti­pliaient les désordres, relâ­chaient, pour eux et pour les autres, les freins appor­tés à la licence, mépri­saient ouver­te­ment la direc­tion auto­ri­sée de l’Eglise, et, met­tant à pro­fit les pas­sions des princes ou des peuples plus cor­rom­pus, en rui­naient avec une sorte de vio­lence tyran­nique la doc­trine, la consti­tu­tion, la dis­ci­pline. Puis, imi­tant ces impies à qui est adres­sée la menace : Malheur à vous qui appe­lez mal le bien et bien le mal (Is. v, 20), ils ont appe­lé réforme ces révoltes sédi­tieuses et cette per­ver­sion de la foi et des mœurs, se don­nant à eux-​mêmes le titre de réfor­ma­teurs. Mais, en réa­li­té, ce furent des cor­rupteurs. Enervant par des guerres et des luttes intes­tines les forces de l’Europe, ils pré­pa­rèrent les rébel­lions et l’apostasie des temps modernes, où se renou­ve­lèrent en môme temps comme dans un seul élan ces trois sortes de luttes, d’abord iso­lées, et dont l’Eglise est sor­tie tou­jours Victorieuse : les luttes san­glantes des pre­miers siècles, la peste inté­rieure des héré­sies, enfin, sous le nom de liber­té évangé­lique, cette cor­rup­tion pro­ve­nant des vices, et cette per­ver­sion de la dis­ci­pline, à laquelle n’avait peut-​être pas atteint le moyen âge.

A cotte foule de séduc­teurs, Dieu oppo­sa de vrais réfor­ma­teurs et dos hommes saints, soit pour arrê­ter ce cou­rant impé­tueux et éteindre cette effer­ves­cence, soit pour répa­rer les maux déjà cau­sés. Leur action assi­due, leurs efforts mul­tiples pour la réforme de la dis­ci­pline appor­tèrent d’autant plus de conso­la­tion à l’Eglise que plus grave était la tri­bu­la­tion qui l’opprimait. Ainsi s’accomplit la parole sacrée : Dieu est fidèle, il don­ne­ra avec la ten­ta­tion le suc­cès. (I Cor. x, 13.) En de telles cir­cons­tances, le zèle et la sain­te­té émé­rite de Charles Borromée ajou­tèrent, par une dis­po­si­tion de la Providence, à la joie sainte de l’Eglise.

Or, son minis­tère, par l’action direc­trice de Dieu, eut une force et une effi­ca­ci­té très spé­ciales, non seule­ment pour bri­ser l’audace des fac­tieux, mais encore pour ins­truire les fils de l’Eglise et leur rendre la fer­veur. Des pre­miers il répri­mait les folles audaces et réfu­tait les futiles accu­sa­tions avec l’éloquence la plus puis­sante, on y joi­gnant l’exemple de la vie et des œuvres ; des autres, il rele­vait les espé­rances et ravi­vait l’ardeur. Et ce fut mer­veille de voir com­ment il réunit en lui, dès sa jeu­nesse, toutes les qua­li­tés d’un vrai réfor­ma­teur, qua­li­tés qui, chez les autres, sont éparses et dis­tinctes ; on vit briller en lui ver­tu, juge­ment, doc­trine, auto­ri­té, puis­sance, acti­vi­té ; tous ces dons, il les fît ser­vir éga­le­ment à la défense qui lui était confiée de la véri­té catho­lique contre les héré­sies enva­his­santes. Cette mis­sion, qu’il par­tageait avec la mis­sion propre de l’Eglise, il la réa­li­sa en réveillant la foi endor­mie et comme éteinte chez plu­sieurs ; il la for­ti­fia par des lois et des ins­ti­tu­tions pleines de sagesse ; il réta­blit la dis­ci­pline tom­bée, et rame­na par son éner­gie aux règles de la vie chré­tienne les mœurs du cler­gé et du peuple. Ainsi, tan­dis qu’il rem­plis­sait entiè­rement sa tâche de réfor­ma­teur, il ne lais­sait pas d’accomplir en ce même temps tous les devoirs du bon et fidèle ser­vi­teur, et plus tard ceux du prêtre émi­nent, qui en son temps plut à Dieu et fut trou­vé juste. Il méri­ta de la sorte d’être choi­si comme modèle par toutes sortes de per­sonnes, clercs et laïques, riches et pauvres. Son excel­lence, comme la leur, se résume dans cet éloge adres­sé à l’évêque ou au pré­lat qui, obéis­sant aux pré­ceptes de l’apôtre Pierre, s’était fait de tout son cœur le modèle du trou­peau (I Petr. v, 3). Et il n’y a pas lieu de moins admi­rer ce fait que Charles, avant d’avoir atteint l’âge de vingt ans, éle­vé aux plus grands hon­neurs, admis à prendre part aux affaires graves et sou­ve­rai­ne­ment dif­fi­ciles de l’Eglise, ait pro­gres­sé chaque jour davan­tage dans l’exercice le plus par­fait de la ver­tu, par cette contem­pla­tion des choses divines qui dans la retraite sacrée l’avait déjà renou­ve­lé, et le fai­sait main­te­nant briller en le met­tant en spec­tacle au monde, aux anges et aux hommes.

Alors, pour employer encore l’expression de Paul V Notre prédéces­seur, le Seigneur com­men­ça vrai­ment de faire paraître en Charles le cours de ses mer­veilles ; il fit preuve de sagesse, de jus­tice, d’un zèle très ardent à pro­mou­voir la gloire de Dieu et du nom catho­lique, d’une sol­li­ci­tude spé­ciale pour cette œuvre de res­tau­ra­tion de la foi et de l’Eglise Universelle, qui était aus­si la pré­oc­cu­pa­tion de l’auguste Concile de Trente. Le même Pontife et la pos­té­ri­té entière lui accordent tout le mérite de la célé­bra­tion de ce Concile, en ce sens qu’avant d’en être l’exécuteur le plus fidèle il en fut le plus ferme sou­tien. Et certes, ce ne fut pas sans de nom­breuses veilles, sans beau­coup d’ennuis et de fatigues qu’il put mener à bien cette entreprise.

Cependant, tous ces évé­ne­ments n’étaient pas autre chose qu’une pré­pa­ra­tion, comme un novi­ciat de vie, où il se for­mait le cœur par la pié­té, l’esprit par l’étude, le corps par la fatigue, à tel point que ce jeune homme, modeste et plein d’humilité, était comme l’argile entre les mains de Dieu et de son Vicaire sur la terre. Cette vie de prépara­tion fai­sait pré­ci­sé­ment l’objet du mépris des fau­teurs de nou­veau­té ; telle est aus­si la sot­tise de nos modernes qui ne remarquent pas, dans leur mépris, les œuvres mer­veilleuses de Dieu, len­te­ment mûries dans l’ombre et le silence de l’âme qui s’adonne à l’obéissance et à la prière : cette pré­pa­ra­tion contient comme le germe du pro­grès futur, de même que dans la semence on voit poindre l’espérance de la moisson.

Néanmoins, la sain­te­té et l’activité de Charles, qui s’annonçaient alors sous de si brillants aus­pices, se déve­lop­pèrent ensuite et produi­sirent des fruits mer­veilleux, comme nous l’a­vons insi­nué plus haut, quand, tel « un bon ouvrier, il quit­ta la splen­deur et la majes­té de Rome, il se reti­ra dans le champ qu’il avait choi­si pour le culti­ver (Milan) ; là, rem­plis­sant chaque jour mieux son office, il retour­na ce champ déjà affreu­se­ment abî­mé par la tris­tesse des temps et ren­du agreste par les ronces qui le cou­vraient ; il lui ren­dit enfin une telle splen­deur qu’il fît de l’Eglise de Milan un très illustre modèle de disci­pline ecclé­sias­tique » [7]. Tels sont les grands et remar­quables résul­tats qu’il obtint en confor­mant son œuvre de réforme aux règles pro­po­sées peu aupa­ra­vant par le Concile de Trente.

L’Eglise, en effet, sachant com­bien les sen­ti­ments et les pen­sées de l’âme humaine sont enclins.au mal (Gen. viii, 21), ne cesse jamais de lut­ter contre les vices et les erreurs, afin de détruire le corps de péché pour que nous ne soyons plus les esclaves du péché (Rom. vi, 6). Et dans cette lutte, comme elle est sa propre maî­tresse, et qu’elle se guide d’après la grâce répan­due dans nos cœurs par l’Esprit-Saint, elle emprunte aus­si sa règle de pen­ser et d’agir au Docteur des Gentils, qui a dit : Renouvelez-​vous dans votre esprit et dans vos pen­sées. (Eph. iv, 23.) Et ne vous confor­mez pas ait siècle pré­sent, mais transformez-​vous par le renou­vel­le­ment de l’esprit afin que vous éprou­viez quelle est ta volon­té de Dieu, et ce qui est bon, ce qui est agréable, ce qui est par­fait. (Rom. xii, 2.) Le fils de l’Eglise, le réfor­ma­teur sin­cère ne se per­suade jamais d’avoir atteint le but, mais il pro­teste seule­ment d’y tendre, ain­si que l’apôtre quand il dit : Oubliant ce qui est der­rière moi, je me porte de tout moi-​même vers ce qui est en avant ; je cours droit au but, afin de rem­por­ter le prix pour lequel Dieu m’a appe­lé d’en haut en Jésus-​Christ (Philip. iii, 13, 14).

Il advient par-​là, qu’unis avec le Christ dans l’Eglise, nous conti­nuons à croître à tous égards dans la cha­ri­té de Celui qui est la tête, le Christ. C’est de Lui que tout le corps… prend le déve­lop­pe­ment qui lui est propre, et se per­fec­tionne dans la cha­ri­té (Eph. iv, 15, 16); et l’Eglise notre Mère pra­ti­que­ment confirme chaque jour davan­tage ce mys­tère de la volon­té divine de res­tau­rer dans la plé­ni­tude ordon­née des temps toutes choses dans le Christ (Eph. i, 9, 10).

C’est à quoi ne pen­saient pas les réfor­ma­teurs dont Charles Bor­romée se fit l’adversaire : ces hommes pré­su­maient de réfor­mer à leur guise la foi et la dis­ci­pline ; les modernes, contre qui nous devons pré­sentement lut­ter avec éner­gie, ne com­prennent pas mieux ces choses, Vénérables Frères. Eux aus­si ren­versent la doc­trine, les lois, les in­stitutions de l’Eglise. Toujours ils ont sur les lèvres les grands mots de pro­grès et de civi­li­sa­tion : ce n’est pas que cela leur tienne tant à cœur, mais c’est qu’ils peuvent avec ces mots gran­dioses dégui­ser plus faci­le­ment la mali­gni­té de leurs intentions.

Et pour ce qui est de leur but réel, de leurs intrigues, de la voie qu’ils comptent suivre, per­sonne de vous ne les ignore, et Nous avons déjà dénon­cé et condam­né leurs des­seins. Ils se pro­posent de fomen­ter une apos­ta­sie uni­ver­selle de la foi et de la dis­ci­pline de l’Eglise, apo­stasie beau­coup plus néfaste que celle où faillit autre­fois som­brer le siècle de Charles : elle se glisse habi­le­ment et avec mys­tère dans les veines mêmes de l’Eglise ; elle prend comme point de départ des prin­cipes erro­nés, dont elle déduit avec sub­ti­li­té les consé­quences extrêmes.

Toutefois, des deux apos­ta­sies l’origine est la même : l’homme enne­mi, celui qui tou­jours veille pour perdre les hommes, a semé la ziza­nie au milieu du fro­ment. (Matth. xiii, 25); leurs voies à toutes deux sont hypo­crites et téné­breuses ; leur marche et leur but sont les mêmes. Gomme autre­fois, les pre­miers apos­tats, pen­chés du côté où la for­tune sem­blait leur sou­rire, exci­taient l’une contre l’autre la classe des puis­sants du jour et celle du peuple, pour les jouer et les perdre ensuite l’une et l’autre, de même les apos­tats modernes exas­pèrent tour à tour les riches et les pauvres déjà rem­plis de haine les uns contre les autres : En de telles condi­tions, tous, mécon­tents de leur sort, traînent une exis­tence de plus en plus misé­rable, et payent le tri­but impo­sé à ceux dont le cœur est rivé aux choses ter­restres et péris­sables, et qui ne cherchent pas le règne de Dieu et sa jus­tice. Mais un fait rend le con­flit pré­sent encore plus grave : en effet, tan­dis que les nova­teurs indis­ciplinés du pas­sé ne lais­saient pas de rete­nir quelques par­celles du tré­sor de la doc­trine révé­lée, les modernes semblent ne pas vou­loir se per­mettre de repos avant de l’avoir vu entiè­re­ment dis­si­pé. Or, si l’on ren­verse le fon­de­ment de la reli­gion, on dénoue néces­sai­re­ment par le fait le lien de la socié­té civile ; spec­tacle triste pour le pré­sent, et gros de menaces pour l’avenir ; non pas qu’il y ait à craindre pour le main­tien, la conser­va­tion de l’in­té­gri­té de l’Eglise : les pro­messes divines ; assu­ré­ment, sont un gage que Dieu ne per­met­trait pas ce mal ; mais à cause des dan­gers qui attendent les familles et les nations, celles sur­tout qui pro­voquent avec le plus d’ardeur ou tolèrent avec le plus d’in­différence ce souffle empoi­son­né de l’impiété.

Telle est l’impiété et la folie de cette guerre décla­rée et pro­pa­gée avec l’aide de ceux-​là mêmes qui devraient davan­tage appuyer et sou­tenir notre cause, et si mul­tiple est la trans­for­ma­tion des erreurs, si répé­té l’encouragement aux vices, que soit les uns soit les autres, même par­mi les nôtres, s’y laissent trom­per. Séduits qu’ils sont par l’apparence de la nou­veau­té et de la doc­trine, ils nour­rissent l’illusion que l’Eglise pour­rait aima­ble­ment s’accorder avec les maximes du siècle. Vous com­pre­nez, alors, Vénérables Frères, que tous nous devons oppo­ser une résis­tance éner­gique, et repous­ser l’assaut enne­mi avec les armes mêmes qu’employa en son temps Charles Borromée.

Avant tout, puisque l’on s’attaque à la cita­delle même de la foi, soit par une néga­tion ouverte, soit par une oppo­si­tion hypo­crite, soit par un tra­ves­tis­se­ment de ses dogmes, nous nous rap­pel­le­rons ce pré­cepte sou­vent ensei­gné par saint Charles : « Le pre­mier et le plus grand sou­ci des pas­teurs doit être de s’occuper de ce qui a rap­port à la con­servation inté­grale et invio­lable de la foi catho­lique, de cette foi que la sainte Eglise romaine pro­fesse et enseigne, et sans laquelle il est impos­sible de plaire à Dieu. » [8] Et encore : « Sur ce point… aucun déploie­ment d’activité ne peut être tel qu’il réponde adé­qua­te­ment aux besoins des, temps. » [9]

On voit par là qu’il est néces­saire de s’opposer par la saine doc­trine au « ferment de per­ver­si­té héré­tique » qui, s’il n’est pas éli­mi­né, cor­rompt toute la masse : opposons-​nous donc aux opi­nions per­verses qui se glissent, cachées sous des appa­rences trom­peuses, et dont l’ensemble est pro­fes­sé sous le nom de moder­nisme, et rappelons-​nous, avec saint Charles, « com­bien grand doit être le zèle de l’é­vêque, et com­bien émi­nemment active sa pré­oc­cu­pa­tion de com­battre le crime de l’hérésie » [10]. Il n’est pas néces­saire, en véri­té, de rap­por­ter les autres paroles du Saint, lorsqu’il rap­pelle les sanc­tions, les lois, les peines décré­tées par les Pontifes romains contre tout pré­lat négligent ou man­quant d’ardeur à déli­vrer son dio­cèse du « ferment de perver­sité héré­tique ». Mais il sera fort oppor­tun d’examiner de nou­veau et de médi­ter atten­ti­ve­ment les conclu­sions qu’il nous donne : « L’évêque doit donc avant tout demeu­rer dans cette sol­li­ci­tude constante et cette vigi­lance conti­nuelle, afin que non seule­ment le fléau pes­ti­len­tiel de l’hérésie ne s’infiltre jamais dans le trou­peau qui lui est confié, mais afin que même tout soup­çon en soit tota­le­ment écar­té. Et si ce mal venait à se glis­ser par­mi nous — Dieu fasse dans sa bon­té et dans sa misé­ri­corde qu’il n’en soit pas ain­si ! —alors il fau­drait s’appliquer par tous les efforts pos­sibles à l’extirper au plus tôt, et agir avec ceux qui sont atteints ou même sus­pects d’un tel fléau, selon la règle des canons et des sanc­tions pon­ti­fi­cales. » [11]

Mais ni la déli­vrance ni la pré­ser­va­tion du fléau des erreurs ne sont pos­sibles si l’on ne met toute sa sol­li­ci­tude à pro­cu­rer l’instruction par­faite du cler­gé et du peuple, car la foi vient de la pré­di­ca­tion enten­due, et la pré­di­ca­tion se fait par la parole de Dieu (Rom. x, 17).

Et la néces­si­té d’inculquer à tous la véri­té s’impose d’autant plus à notre époque que nous voyons le venin de l’erreur s’infiltrer par toutes les veines de l’Etat, là même où on le sup­po­se­rait le moins. C’est à un degré tel qu’elles s’appliquent aujourd’hui plus que jamais à tous, les rai­sons expo­sées par saint Charles dans ces paroles : « Ceux qui se rap­prochent de l’hérésie ou qui ne sont pas stables et fermes dans les fon­de­ments de la foi donnent fort à craindre qu’ils ne se laissent trop faci­le­ment atti­rer par les héré­tiques dans quelque erreur, fruit de l’impiété ou de la cor­rup­tion de la doc­trine. » [12] Aujourd’hui, en fait, par la faci­li­té des voyages, la pro­pa­ga­tion des erreurs s’est accrue, subis­sant le sort com­mun ; et, par la liber­té effré­née des pas­sions, nous vivons au milieu d’une socié­té per­ver­tie, où n’existe ni véri­té… ni connais­sance de Dieu (Os. iv, 1); dans une terre déso­lée… parce que nul ne réflé­chit inté­rieurement (Jérém. xii, 11). Aussi, pour Notre part, vou­lant Nous ser­vir des ter­nies mêmes de saint Charles, « Nous avons déployé jus­qu’ici beau­coup d’activité pour que tous et cha­cun des fidèles du Christ fussent bien ins­truits des élé­ments de la foi chré­tienne » (Conc. Prov. V, p. I); et sur ce sujet, que Nous avons consi­dé­ré comme étant d’une sou­ve­raine impor­tance, Nous avons écrit une Encyclique spé­ciale [13]. Aussi ne voulons-​Nous pas répé­ter ici ce que saint Charles Borromée, apôtre au zèle infa­ti­gable, déplo­rait quand il se plai­gnait « d’avoir obte­nu jusque-​là trop peu de résul­tats en une affaire d’une telle impor­tance » ; néan­moins, comme lui, « sachant bien la gran­deur de l’entreprise et du péril », Nous vou­drions enflam­mer encore davan­tage le zèle de tous. Notre but est que, pre­nant Charles comme modèle, tous concourent, cha­cun selon son rang et ses forces, à cette œuvre de res­tau­ra­tion chrétienne.

Que les pères de famille et les maîtres se sou­viennent donc de la fer­veur avec laquelle le saint évêque ne ces­sait de les aver­tir qu’ils devaient non seule­ment don­ner à leurs fils, à leurs ser­vi­teurs, aux gens de leur mai­son, la faci­li­té d’apprendre la doc­trine chré­tienne, mais encore leur faire de cette chose une obli­ga­tion. Que les membres du cler­gé se rap­pellent le concours qu’ils doivent don­ner, dans cet ensei­gne­ment, aux curés. Ceux-​ci, à leur tour, feront en sorte que leurs écoles se mul­ti­plient selon le nombre et les besoins des fidèles ; qu’elles soient recom­man­dables par la pro­bi­té des maîtres, aux­quels on don­ne­ra pour aides des hommes ou des femmes d’une sain­te­té éprou­vée, ain­si que le pres­crit le saint arche­vêque de Milan [14].

La néces­si­té de cette ins­ti­tu­tion paraît mani­fes­te­ment s’accroître en rai­son de l’évolution des temps et des cou­tumes modernes. A cette rai­son s’ajoute l’existence de ces écoles publiques, pri­vées de toute reli­gion, où l’on se fait comme un jeu de tour­ner en ridi­cule les choses les plus saintes, où les lèvres du maître et les oreilles du dis­ciple sont éga­le­ment ouvertes au blas­phème. Nous par­lons ici de cette école qui, par une sou­ve­raine injus­tice, s’intitule école neutre ou laïque, n’é­tant pas autre chose, en réa­li­té, que le règne tyran­nique et tout-​puissant d’une secte occulte. Ce nou­veau joug d’une liber­té hypo­crite, vous l’avez déjà dénon­cé hau­te­ment et avec intré­pi­di­té, Vénérables Frères, sur­tout dans ces pays où les droits de la reli­gion et de la famille furent plus effron­té­ment fou­lés aux pieds ; où la voix même de la nature, ordon­nant de ména­ger la foi et la can­deur de la jeu­nesse, fut étouf­fée. En vue de remé­dier, selon Nos forces, au mal com­mis par ceux-​là mêmes qui, exi­geant des autres l’obéissance, la refusent au Maître suprême de toutes choses, Nous avons recom­man­dé, dans les villes, “l’institution oppor­tune d’écoles de reli­gion. Et bien que cette œuvre, grâce à vos efforts, ait don­né jusqu’à pré­sent d’assez bons résul­tats, tou­te­fois il est sou­ve­rai­ne­ment dési­rable qu’elle se pro­page tou­jours plus au loin, que les­dites écoles s’ouvrent par­tout nom­breuses et flo­rissantes, et riches en maîtres recom­man­dables par leur doc­trine émé­rite et par l’intégrité de leur vie.

La fonc­tion de l’orateur sacré, de qui l’on exige à plus forte rai­son les qua­li­tés que nous venons d’énumérer, se rat­tache étroi­te­ment à cet ensei­gne­ment très utile des pre­miers élé­ments. Aussi l’activité et les conseils de Charles dans les Synodes pro­vin­ciaux et dio­cé­sains tendaient-​ils d’une façon très spé­ciale à la for­ma­tion de pré­di­ca­teurs capables de s’employer acti­ve­ment et avec fruit au minis­tère de la parole. Cette même for­ma­tion semble peut-​être plus for­te­ment récla­mée de nous au temps pré­sent ; en effet, tan­dis que la foi vacille en tant de cœurs, il n’en manque pas qui, par un entraî­ne­ment de vaine gloire, se plient aux exi­gences de la mode, faussent la parole de Dieu et dérobent aux âmes la nour­ri­ture de vie.

Nous devons donc, Vénérables Frères, avec la plus grande vigi­lance, faire en sorte que notre trou­peau ne soit pas ras­sa­sié d’inanités par des hommes vains et fri­voles, mais plu­tôt qu’il soit nour­ri d’un in­strument vital par les ministres de la parole aux­quels s’appliquent ces maximes : Nous rem­plis­sons l’office d’ambassadeurs au nom du Christ, “comme si Dieu lui-​même vous exhor­tait par notre bouche : réconciliez-​vous avec Dieu (II Cor. v, 20) ; en ministres et légats ne nous condui­sant pas avec astuce et ne faus­sant pas la parole de Dieu, mais mani­fes­tant fran­che­ment la véri­té, nous recom­man­dant à la conscience de tous les hommes devant Dieu (II Cor. iv, 2) ; les ouvriers, qui n’ont point à rou­gir et dis­tri­buent avec jus­tice la parole de véri­té (II Tim. ii, 15). Et non moins utiles seront pour nous ces règles très saintes et émi­nem­ment fécondes que l’é­vêque de Milan avait cou­tume de recom­man­der aux fidèles et qui sont résu­mées dans ces paroles de saint Paul : Ayant reçu la parole de Dieu que nous vous avons prê­chée, vous l’avez accep­tée non point comme une parole des hommes, mais, ain­si qu’elle l’est véri­ta­ble­ment, comme la parole de Dieu. C’est elle qui mani­feste sa puis­sance en vous qui avez cru. (I Thess. ii, 13.)

Ainsi la parole de Dieu, vivante, effi­cace, plus acé­rée qu’un glaive à deux tran­chants (Hebr, iv, 12), non seule­ment contri­bue­ra à la con­servation et à la défense de la foi, mais encore don­ne­ra une impul­sion effi­cace aux bonnes œuvres, car la foi sans les œuvres est une foi morte (Jacob. ii, 26); et ceux-​là ne sont pas jus­ti­fiés devant Dieu qui écoutent la loi, mais ceux-​qui la mettent en pra­tique (Rom. ii, 13).

Et voi­ci un autre point par où l’on voit com­bien la fausse réforme dif­fère de celle qui est vraie. Ceux qui sou­tiennent la pre­mière, imi­tant l’inconstance des sots, courent et se pré­ci­pitent aux extrêmes. Tantôt ils exaltent la foi comme pour exclure la néces­si­té des bonnes œuvres, tan­tôt ils placent dans la nature seule toute l’excellence de la ver­tu, sans se pré­oc­cu­per de recou­rir à la foi et à la grâce divine. Il s’ensuit que les actes ayant pour prin­cipe la seule hon­nê­te­té natu­relle ne sont pas autre chose que des appa­rences de la ver­tu ; ils ne sont ni durables en eux-​mêmes ni suf­fi­sants pour pro­cu­rer le salut. L’œuvre de ces réfor­ma­teurs n’a donc pas la valeur qu’il fau­drait pour res­tau­rer la dis­ci­pline ; mais elle entraîne la ruine de la foi et des mœurs.

Au contraire, ceux qui, à l’exemple de Charles, amis de la véri­té et plei­ne­ment sin­cères, recherchent la réforme vraie et salu­taire, ceux-​là évitent les mesures extrêmes et ne fran­chissent jamais les limites hors des­quelles aucune réforme ne peut sub­sis­ter. Unis très fer­me­ment à l’Eglise et à son Chef le Christ, non seule­ment ils acquièrent par là une grande force de vie inté­rieure, mais encore ils en reçoivent pour leurs actes exté­rieurs une direc­tion, grâce à laquelle ils peuvent se livrer en toute sécu­ri­té à cette œuvre de réforme de la socié­té humaine. Cette divine mis­sion, per­pé­tuel­le­ment trans­mise à ceux qui doivent agir comme légats du Christ, est à pro­pre­ment par­ler celle d’enseigner toutes les nations en leur appre­nant non seule­ment les choses qu’il faut croire, mais encore celles qu’il faut pra­ti­quer, selon la parole même du Christ : obser­vez toutes les choses que je vous ai ordon­nées (Matth. xxviii, 18, 20). Le Christ est, en effet, la voie, la véri­té et la vie (Joan. xiv, 6). Il est venu pour que les hommes aient la vie, et qu’ils l’aient en sur­abon­dance (Joan. x, 10). Mais parce que l’accomplissement de ces devoirs avec raide de la nature seule est bien au-​dessus de ce que les forces de l’homme peuvent atteindre par elles-​mêmes, l’Église pos­sède, en même temps que son droit d’enseigner, le pou­voir de gou­ver­ner la socié­té chré­tienne et celui de la sanc­ti­fier. En même temps, par le moyen de ceux qui, en ver­tu de leur rang propre et de leurs fonc­tions, soit ses ministres et ses coopé­ra­teurs, elle four­nit au monde les moyens oppor­tuns et néces­saires de salut. Bien aver­tis de tout cela, les vrais réfor­ma­teurs n’étouffent pas, pour ain­si par­ler, les bour­geons afin de sau­ver la racine ; ils ne séparent pas la foi d’avec la sain­teté de la vie ; mais ils déve­loppent et réchauffent l’une et l’autre au souffle de la cha­ri­té, ce lien de la per­fec­tion (Coloss, iii, 14). Obéis­sant au pré­cepte de l’Apôtre, ils gardent le dépôt (I Tim. vi, 20), non point pour en cacher la connais­sance et la lumière aux nations, mais pour en faire décou­ler plus au loin les flots très salu­taires qui jaillissent de cette source, de véri­té et de vie. Ainsi pour­vus, ils Joignent la théo­rie à la pra­tique, se ser­vant de celle-​là pour pré­ve­nir toute séduc­tion de l’erreur, et de celle-​ci pour faire pas­ser les pré­ceptes dans les mœurs et dans les actes de la vie. C’est pour­quoi ils réunissent tous les moyens aptes ou néces­saires à la fin qu’ils se pro­posent, qui est soit l’extirpation du péché, soit le per­fec­tion­ne­ment des saints pour l’œuvre du minis­tère, pour l’édification du corps du Christ (Eph. iv, 12). A ce but tendent les décrets, les canons, les lois qu’établirent les Pères et les Conciles ; à ce but aus­si tous les moyens d’enseignement, de gou­ver­ne­ment, de bien­fai­sance ; à ce but enfin la dis­ci­pline et l’ac­tion entière de l’Eglise.

Ces maîtres dans la foi et dans la ver­tu, le véri­table fils de l’Eglise, qui veut son amen­de­ment et celui de son pro­chain, les contemple sans relâche de ses regards. Saint Charles Borromée les cite sou­vent et s’appuie sur eux dans son œuvre de res­tau­ra­tion de la dis­ci­pline ecclé­siastique, lorsqu’il écrit, par exemple : « Nous nous sommes confor­més à l’ancien usage et à l’autorité des saints Pères et des saints Conciles, en par­ti­cu­lier du Concile œcu­mé­nique de Trente, et, en nous réglant sur eux, nous avons édic­té de nom­breux décrets dans nos pré­cé­dents Conciles pro­vin­ciaux. » De même, il avoue avoir été ame­né à son des­sein de répres­sion de la cor­rup­tion publique « par le droit et les sanc­tions sacrées des saints Canons, et sur­tout par les décrets du Concile de Trente ». (Conc. Prov. V, p. I.)

Non content de ces mesures, et vou­lant se mettre en garde contre la pos­si­bi­li­té de s’écarter jamais de cette règle, il conclut à peu près en ces termes les sta­tuts de ses Synodes pro­vin­ciaux : « Tous et cha­cun des décrets et des actes por­tés par nous dans ce Synode pro­vin­cial, nous les sou­met­tons, avec toute l’obéissance et le res­pect vou­lus, à l’au­to­ri­té et au juge­ment de la sainte Eglise romaine, mère et maî­tresse de toutes les Eglises, afin que tou­jours elle puisse les amen­der et les cor­ri­ger. » [15] Cette volon­té, il l’affirma d’autant plus que tous les jours il s’avançait davan­tage dans la per­fec­tion d’une vie labo­rieuse, non seule­ment tant que son oncle occu­pa la Chaire de saint Pierre, mais encore sous le pon­ti­fi­cat de ses suc­ces­seurs, Pie V et Grégoire XIII : après avoir puis­sam­ment contri­bué à leur élec­tion, il les aida éner­gi­que­ment dans les affaires les plus graves, et répon­dit plei­ne­ment à leur attente.

Mais il se confor­ma tout par­ti­cu­liè­re­ment à leur volon­té, en dispo­sant les choses pour les faire ser­vir à la fin qu’il s’était pro­po­sée, c’est-à-dire à l’instauration de la dis­ci­pline sacrée. Dans cette entre­prise il se mon­tra très éloi­gné de l’esprit de ceux qui déguisent leur obs­ti­na­tion sous les appa­rences d’un zèle plus ardent. C’est pour­quoi, com­mençant le juge­ment pan la mai­son de Dieu (I Petr. iv, 17), il s’ap­pliqua avant toutes choses à réfor­mer sur des règles fixes la dis­ci­pline du cler­gé ; à cet effet, il éri­gea des Séminaires pour les aspi­rants aux saints Ordres ; il ins­ti­tua des Congrégations de prêtres nom­més Oblats ; il fit venir des Familles reli­gieuses soit anciennes, soit de fon­da­tion plus récente, il réunit des Conciles, et, cher­chant par­tout des secours, il for­ti­fia et accrut l’œuvre commencée.

Bientôt, ce ne fut pas avec un zèle moindre qu’il s’appliqua à cor­ri­ger les mœurs du peuple, s’appliquant ce que disait autre­fois le pro­phète : Voici que je t’ai éta­bli aujourd’hui… pour arra­cher et détruire, pour perdre et dis­si­per, pour construire et plan­ter. (Jer. i, 10.) C’est pour­quoi ce bon pas­teur visi­tait lui-​même et non sans beau­coup de fatigue les églises de sa pro­vince, et, se fai­sant sem­blable à son divin Maître, pas­sa en fai­sant le bien et en gué­ris­sant les bles­sures du trou­peau ; les maux qu’il ren­con­trait çà et là, qu’ils fussent attri­buables à l’ignorance ou à la négli­gence dans l’observation des lois, il s’efforça autant qu’il put de les détruire et de les déra­ci­ner ; à la per­ver­si­té des opi­nions, à la fange débor­dante des pas­sions, il oppo­sa comme une muraille les écoles et les col­lèges qu’il fon­da pour l’éducation des enfants et des jeunes gens ; il agran­dit les asso­cia­tions mariales qu’il avait vues naître à Rome ; il ouvrit des hos­pices pour les orphe­lins ; par ses soins, des refuges furent ouverts aux femmes en péril pour leur ver­tu, aux veuves et aux pauvres, tant de l’un que de l’autre sexe, qui étaient acca­blés soit par la mala­die, soit par l’âge ; il défen­dit les pauvres contre le pou­voir abu­sif des maîtres, contre l’usure injuste, la traite des enfants et autres nom­breux abus de ce genre. Il accom­plit toutes ces choses en réprou­vant abso­lu­ment la conduite de ceux qui, pour réfor­mer à leur guise la répu­blique chré­tienne, bou­le­versent toutes choses et fomentent l’agitation avec un fra­cas de paroles super­flues, oublieux de cette parole divine : Le Seigneur n’est pas dans l’a­gi­ta­tion. (III Reg. xix, 11.)

Une autre marque dis­tingue encore, et vous en avez fait l’ex­pé­rience, Vénérables Frères, les vrais d’avec les faux réfor­ma­teurs : c’est que ces der­niers cherchent leurs inté­rêts et non pas ceux de Jésus-​Christ (Philipp. ii, 21); accueillant en toute avi­di­té ces paroles insi­dieuses autre­fois adres­sées au divin Maître : Manifeste-​toi toi-​même au monde (Joan. vii, 4), ils répètent à leur tour ce cri d’orgueil : Faisons-​nous à nous-​mêmes un nom. Cette témé­ri­té, dont nous gémis­sons si sou­vent dans les temps pré­sents, a été cause que les prêtres sont tom­bés à la guerre, vou­lant agir avec cou­rage, et par­tant au com­bat sans prendre conseil. (I Mach. V, 57, 67.)

Celui qui, au contraire, s’applique d’un cœur sin­cère à amé­lio­rer la socié­té humaine, ne recherche pas sa propre gloire, mais la gloire de Celui qui l’a envoyé (Joan. vii, 18); et, se confor­mant à l’exemple du Christ, il ne dis­cu­te­ra pas et ne crie­ra point et per­sonne n’entendra sa voix sur les places publiques ; — il ne sera ni triste ni agi­té (Is. XLII, 2 sq.; Matth. xii, 19), mais doux et humble de cœur (Matth. xi, 29). Il sera agréable à Dieu et obtien­dra des fruits très abon­dants de salut.

Tous deux se dis­tinguent encore en cela, que l’un, s’appuyant sur les seules forces humaines, se confie en l’homme et fait de la chair son bras (Jer. xvii, 5), tan­dis que l’autre met toute sa confiance en Dieu ; il attend de lui et des moyens sur­na­tu­rels toute force et toute éner­gie, répé­tant ces paroles de l’Apôtre : Je puis tout en Celui qui me for­ti­fie. (Philipp. IV, 13.)

Ces moyens, que le Christ a pro­di­gués dans toute leur abon­dance, le chré­tien les recherche au sein môme de l’Église pour le salut com­mun : c’est plus par­ti­cu­liè­re­ment l’application à la prière, le sacri­fice, les sacre­ments, qui deviennent comme une source d’eau vive jaillis­sant jusqu’à la vie éter­nelle (Joan. iv, 14). Ils dédaignent tous tes moyens, ceux qui s’efforcent de tra­vailler à l’œuvre de réforma­tion par des voies détour­nées et en oubliant Dieu, et ne cessent jamais sinon de tarir com­plè­te­ment ces sources très pures, du moins de les trou­bler afin d’en écar­ter le peuple chré­tien. Dans cette besogne, leurs imi­ta­teurs modernes agissent plus mal encore : se cou­vrant du masque d’une reli­gion pré­ten­due plus noble, ils regardent comme étant de minime valeur et tournent en déri­sion ces moyens de salut, sur­tout ces deux sacre­ments dont l’un per­met aux péni­tents d’expier leurs Imites, et l’autre récon­forte l’âme par une nour­ri­ture céleste. Aussi les meilleurs feront-​ils tous leurs efforts pour que des dons d’un si haut prix soient tenus en très grand hon­neur ; ils ne souf­fri­ront pas que le zèle des hommes se refroi­disse à l’égard de Ce double gage de la cha­ri­té divine.

Telle fut la conduite de saint Charles Borromée, des écrits duquel nous extra­yons plus par­ti­cu­liè­re­ment les paroles sui­vantes : « Plus grand et plus abon­dant est ce fruit des sacre­ments, qui dépasse toutes les expli­ca­tions qu’on en peut don­ner, plus aus­si nous devons en par­ler et les rece­voir avec soin, avec une pié­té intime, avec la véné­ration et le culte exté­rieur qu’ils méritent. » [16] Il convient aus­si gran­de­ment de rap­pe­ler ces paroles par les­quelles il exhorte for­te­ment les curés et les autres ora­teurs sacrés à faire revivre l’an­cienne pra­tique de la fré­quente com­mu­nion ; ce que Nous-​même avons fait par le décret com­men­çant par les mots Tridentina Synodus. « Les curés… et les pré­di­ca­teurs, dit lé saint évêque, devront exhor­ter le peuple le plus sou­vent pos­sible à la pra­tique très salu­taire de la com­mu­nion fré­quente. Ils y sont pous­sés par les insti­tutions et les exemples de l’Eglise nais­sante, les paroles des Pères les plus auto­ri­sés, la doc­trine du caté­chisme romain, très lar­ge­ment expli­cite sur ce point ; enfin par l’avis du Concile de Trente, qui sou­hai­te­rait de voir à chaque messe les fidèles com­mu­nier non seu­lement spi­ri­tuel­le­ment, mais encore par la récep­tion sacra­men­telle de l’Eucharistie. » [17] Dans quel esprit et avec quel amour l’on doit s’ap­pro­cher du sacré ban­quet, il, nous l’en­seigne en ces termes : « Non seule­ment on exci­te­ra le peuple à la récep­tion fré­quente de la très sainte Eucharistie, mais encore on l’avertira com­bien il est périlleux et nui­sible de s’approcher indi­gne­raient de ce ban­quet divin. » [18] Cette sol­li­ci­tude paraît sur­tout s’imposer à notre ‘ époque où la foi est chan­ce­lante et la cha­ri­té refroi­die, de peur qu’il n’ad­vienne qu’un usage trop fré­quent ne dimi­nue le res­pect dû à un si grand mys­tère ; mais cette pra­tique doit plu­tôt avoir pour résul­tat d’amener l’homme à s’éprouver lui-​même, et ain­si à man­ger de ce pain et à boire de ce vin. (I Cor. xi, 28.)

De ces sources décou­le­ra un fleuve abon­dant de grâces, où les talents même humains et natu­rels vien­dront s’alimenter et se for­ti­fier. Le chré­tien, dans sa conduite, ne mépri­se­ra certes pas les choses qui sont utiles à la vie et qui la sou­tiennent, étant don­né qu’elles viennent du seul et même Dieu, auteur de la grâce et de la nature, mais il pren­dra bien garde de ne pas faire consis­ter toute la fin de sa vie et pour ain­si dire sa béa­ti­tude dans l’usage et la pos­ses­sion des choses exté­rieures et des biens du corps. Celui-​là donc qui vou­dra en user avec jus­tesse et modé­ra­tion les fera ser­vir au salut des âmes, confor­mé­ment à cette parole du Christ : Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa jus­tice, et tout le reste vous sera don­né par sur­croît. (Luc. xii, 31 ; Matth. vi, 33.)

Non seule­ment un tel usage ordon­né et pru­dent de ces moyens de salut ne sera pas en oppo­si­tion avec un bien d’un ordre infé­rieur, celui de la socié­té civile, mais il en ser­vi­ra au plus haut point les inté­rêts, et cela, non pas avec l’aide de mots vains et reten­tis­sants, comme font les hommes fac­tieux, mais par des actes et des efforts conti­nus, pous­sés, s’il le faut, jusqu’à la perte des biens, des forces et de la vie. Des exemples de ce cou­rage nous sont don­nés en pre­mier lieu par plu­sieurs évêques qui, dans des temps tristes pour l’Eglise, imitent l’ardeur de Charles et réa­lisent ces paroles du divin Maître : Le bon pas­teur donne sa vie pour ses bre­bis. (Joan. x, 11.) Ce n’est pas par un désir de vaine gloire ni par un esprit de par­ti ni en rai­son de quelque avan­tage pri­vé, qu’ils sont ame­nés à se dévouer pour le salut com­mun, mais c’est par cette cha­ri­té qui jamais ne fait défaut. Cette flamme de la cha­ri­té, qui échappe aux gens du monde, ani­mait saint Charles Borromée quand, après s’être expo­sé à la mort en soi­gnant les pes­ti­fé­rés, non content d’avoir remé­dié aux maux pré­sents, il se montre encore rem­pli de sol­li­ci­tude pour l’avenir : « Il est tout à fait rai­son­nable qu’à l’exemple d’un père très bon, aimant ses fils d’un amour unique et leur ména­geant avec pré­voyance, tant dans le pré­sent que pour l’avenir, les choses néces­saires à leur entre­tien, nous aus­si, pous­sés par le devoir de la cha­ri­té pater­nelle, nous pour­voyions avec le plus grand soin, dans ce cin­quième Concile pro­vin­cial, aux inté­rêts des fidèles de notre pro­vince, leur pré­pa­rant pour l’avenir les secours que nous avons su par expé­rience, au cours de l’épidémie, leur être salu­taires. » [19]

Les mêmes efforts et les mêmes des­seins d’un esprit pré­voyant trouvent leur appli­ca­tion pra­tique, Vénérables Frères, dans cette action catho­lique que Nous vous avons sou­vent recom­man­dée. Des hommes choi­sis même par­mi le peuple sont asso­ciés à ce minis­tère très vaste, qui embrasse toutes ces œuvres de misé­ri­corde dont le royaume éter­nel sera la récom­pense (Matth. xxv, 34 sq.). Lorsque ces per­sonnes auront accep­té de se char­ger d’un tel far­deau, elles doivent être prêtes et déci­dées à se dévouer entiè­re­ment, elles et tous leurs biens, pour la meilleure cause ; à s’opposer à l’envie, à la détrac­tion, à l’hostilité de plu­sieurs qui répondent aux bien­faits par de mau­vais pro­cé­dés ; à tra­vailler tel un bon ser­vi­teur du Christ (II Tim. ii, 3), et à cou­rir avec per­sé­vé­rance dans la car­rière qui nous est ouverte, les yeux fixés sur Jésus, l’auteur et le consom­ma­teur de la foi (Hebr. xii, 1,2), lutte bien dif­fi­cile, assu­ré­ment, mais dont l’enjeu sera sans nul doute le bien de la socié­té, même si le jour de la vic­toire com­plète est retardé.

Sur ce der­nier point par Nous signa­lé, il nous est per­mis d’admirer en saint Charles d’illustres exemples ; et cha­cun peut, selon sa condi­tion, y trou­ver matière à son imi­ta­tion ou à son édi­fi­ca­tion. Et, en effet, bien que sa ver­tu sin­gu­lière, son mer­veilleux talent et sa cha­ri­té pro­digue d’elle-même l’aient ren­du si recom­man­dable à tous, cepen­dant il subit aus­si bien que les autres cette loi : Tous ceux qui veulent vivre pieu­se­ment dans le Christ Jésus souf­fri­ront la per­sé­cu­tion. (II Tim. iii, 12.) C’est pour­quoi, par le fait qu’il sui­vait un genre de vie plus aus­tère, qu’il obser­vait tou­jours la droi­ture et l’honnêteté, qu’il se fai­sait le ven­geur incor­rup­tible des lois et de la jus­tice, par cela même il s’attira la jalou­sie des puis­sants ; il fut expo­sé aux ruses des diplo­mates, à la haine des magis­trats ; les nobles, le cler­gé, le peuple le tinrent en sus­picion ; enfin, des hommes per­dus de mœurs lui en vou­lurent, à mort, et cher­chèrent à atten­ter à ses jours. A tous, il résis­ta avec une indomp­table éner­gie, bien qu’il fût doux et d’un carac­tère aimable.

Et, non seule­ment il ne capi­tu­la sur aucun point qui eût été pré­ju­di­ciable à la foi ou aux mœurs, mais il n’accueillit pas même les demandes contraires à la dis­ci­pline ou oné­reuses pour le peuple fidèle, quand bien même elles lui venaient ; comme on croit qu’il advint, d’un roi très puis­sant et, d’ailleurs, catho­lique. Se res­sou­ve­nant des paroles du Christ : Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu (Matth. xxii, 21), et de celles des apôtres : On doit obéir à Dieu plu­tôt qu’aux hommes (Act. v, 29), il méri­ta excel­lem­ment non seu­lement de la cause de la reli­gion, mais encore de la socié­té civile, qu’il pré­ser­va d’une ruine cer­taine, alors que, subis­sant le châ­ti­ment dû à sa pru­dence insen­sée, elle était en quelque sorte englou­tie par le flot des sédi­tions qu’elle avait elle-​même soulevées.

La même louange, et la même recon­nais­sance seront dues aux catho­liques de notre temps et à leurs vaillants chefs, les évêques. Les uns et les autres ne manquent jamais à leurs devoirs de citoyens, soit qu’il leur faille obser­ver la fidé­li­té et le res­pect envers leurs maîtres même impies, quand ils ordonnent des choses justes, soit qu’ils aient l’obli­gation de blâ­mer leurs ordres iniques. De la sorte, ils s’écartent éga­lement et de la licence effré­née à laquelle s’abandonnent les fau­teurs de sédi­tions et de troubles, et de la ser­vile abjec­tion de ceux qui accueillent comme des lois sacrées les décrets impies por­tés par les hommes les plus per­vers qui, sous le cou­vert du nom men­teur de liber­té, éta­blissent la confu­sion de tous les droits et imposent le joug de la plus dure servitude.

Et c’est à la face du monde entier et à la pleine lumière de notre civi­li­sa­tion que ces choses arrivent ; et c’est tout par­ti­cu­liè­re­ment dans une nation où la puis­sance des ténèbres semble avoir éta­bli sa princi­pale demeure. Sous sa domi­na­tion puis­sante, tous les droits des fils de l’Eglise sont mani­fes­te­ment bafoués : tout sen­ti­ment de magna­ni­mi­té, d’urbanité et de foi est ban­ni du cœur de ceux qui gou­vernent cette répu­blique, alors que leurs ancêtres, fiers du nom chré­tien, bril­lèrent si long­temps de l’éclat de ces mêmes ver­tus. Tant il est vrai que lorsque la haine de Dieu et de l’Eglise a péné­tré dans l’esprit, un mou­vement rétro­grade s’imprime à toutes choses ; on en revient d’un élan pré­ci­pi­té à l’antique et bar­bare liber­té, ou plu­tôt à ce des­po­tisme cruel dont seules la famille du Christ et la dis­ci­pline intro­duite par elle nous avaient déli­vrés, ou encore, comme le disait saint Charles, tant il est « cer­tain et admis par tous que nulle chose n’offense Dieu plus grave­ment et n’excite plus for­te­ment son cour­roux que la tache d’hérésie ; rien, en un mot, ne contri­bue davan­tage à la ruine des pro­vinces et des royaumes que ce fléau si affreux » [20]. Il faut tenir cepen­dant pour plus funeste encore la conspi­ra­tion actuelle dont le but est d’arracher les nations chré­tiennes du sein de l’Eglise. Très oppo­sés de sen­ti­ments et de volon­té, ce qui est la note propre des héré­tiques, nos enne­mis s’accordent sur un seul point : la lutte opi­niâtre ; contre la jus­tice et la véri­té ; mais comme l’Eglise est la gar­dienne et le ven­geur de Tune et de l’autre, ils se ruent sur elle en rangs ser­rés. Et tan­dis qu’ils ne cessent de se dire neutres, ou même de pré­tendre favo­ri­ser la cause de la paix, on les voit, tout en ne cachant point leurs des­seins, se ser­vir de paroles miel­leuses, et pas­ser tout leur temps à dres­ser des embûches, joi­gnant la raille­rie au dom­mage cau­sé, la fraude à la vio­lence. C’est donc à une agres­sion d’un nou­veau genre que le nom chré­tien est aujourd’hui en butte. La guerre lui est faite avec des armes bien autre­ment dan­ge­reuses que celles employées dans les com­bats d’autrefois, où saint Charles Borromée acquit une telle gloire.

Nous ins­pi­rant tous de ses exemples et de ses ensei­gne­ments, c’est pour les plus grands inté­rêts d’où dépendent le salut de la socié­té et celui des indi­vi­dus, que nous com­bat­trons d’un cœur ardent et fier : c’est pour la foi et la reli­gion, pour la sain­te­té du droit public. Nous com­bat­trons, contraints sans doute par une triste néces­si­té, mais en même temps récon­for­tés par une douce confiance que le Dieu tout-​puissant don­ne­ra la vic­toire aux sol­dats qui com­battent dans les rangs d’une armée si glo­rieuse. Cette confiance est accrue par la vue de l’œuvre de Charles, dont la puis­sance et l’efficacité se sont per­pé­tuées jusqu’à nos jours, soit pour répri­mer l’orgueil des esprits, soit pour affer­mir les âmes dans le saint pro­jet de res­tau­rer toutes choses dans le Christ.

Et main­te­nant, Vénérables Frères, il Nous est per­mis de conclure en ces mêmes termes par les­quels Notre pré­dé­ces­seur Paul V, dont Nous avons fait plu­sieurs fois men­tion, ter­mi­nait ses lettres décer­nant à Charles les hon­neurs suprêmes : « Il est donc juste que nous ren­dions gloire, hon­neur et béné­dic­tion à Celui qui vit dans les siècles des siècles ; il a rem­pli de toutes béné­dic­tions spi­ri­tuelles son ser­vi­teur notre frère, afin qu’il fût saint et sans tache en sa pré­sence ; et comme en nous le don­nant il l’a ren­du sem­blable à une étoile brillante dans cette nuit de péchés et de dou­leurs, ayons donc recours à la clé­mence divine ; supplions-​la par nos prières et par nos œuvres, afin que Charles, par ses mérites et ses exemples, vienne en aide à l’Eglise qu’il a aimée avec ardeur ; qu’il l’assiste de sa pro­tec­tion, et que, dans ces jours de Colère, il soit notre récon­ci­lia­tion, par Jésus-​Christ Notre-​Seigneur. » [21]

Puisse ajou­ter à ces vœux et com­bler nos com­munes espé­rances le gage de la béné­dic­tion apos­to­lique que Nous vous accor­dons avec amour, à vous, Vénérables Frères, au cler­gé et au peuple dont vous avez la charge.

Donné à Rome, près Saint-​Pierre, le 26 mai 1910, la sep­tième année de Notre Pontificat.

PIE X, PAPE.

Notes de bas de page

  1. Litt. Encycl. E supre­mi, 4 oct. 1903[]
  2. Litt. Encycl. Ad diem illum, die II m. Febr, 1904[]
  3. Encycl. E supre­mi[]
  4. Ex Bulla Unigenitus. Cal. Nov. anno 1610.[]
  5. Bulla Unigenitus[]
  6. Sess. III, c. iii[]
  7. Bulla Unigenitus[]
  8. Conc. Prov, I, sub ini­tium.[]
  9. Conc. Prov. V, p. I.[]
  10. Conc. Prov. V, p. I[]
  11. Ibid.[]
  12. Conc. Prov. V, p. I.[]
  13. Encycl. Acerbo nimis, 25 avr, 1905[]
  14. Conc. Prov. V, p. I[]
  15. Conc. Prov. VI, sub finem.[]
  16. Conc. Prov. I, p. II.[]
  17. Conc. Prov. III, p. I.[]
  18. Conc. Prov. IV, p. II.[]
  19. Conc. Prov. V, p. II.[]
  20. Conc. Prov., V, p. I[]
  21. Bulle Unigenitus.[]
fraternité sainte pie X
13 décembre 1908
Prononcé après la lecture des décrets de béatification des Vénérables Jeanne d'Arc, Jean Eudes, François de Capillas, Théophane Vénard et ses compagnons.
  • Saint Pie X