François

Lettre encyclique Lumen fidei

29 juin 2013

Sur la Foi

Table des matières

Donné à Rome, près de Saint-​Pierre, le 29 juin 2013,
solen­ni­té des saints Apôtres Pierre et Paul, en la pre­mière année de mon Pontificat.

AUX ÉVÊQUES AUX PRÊTRES ET AUX DIACRES AUX PERSONNES CONSACRÉES ET À TOUS LES FIDÈLES LAÏCS SUR LA FOI

Ce texte, qui s’ar­ti­cule en une intro­duc­tion, quatre cha­pitres et une conclu­sion, est en réa­li­té l’en­cy­clique presque ache­vée de Benoît XVI sur la foi, à laquelle le Pape François a appor­té sa propre contribution.

1. La lumière de la foi (Lumen Fidei) : Par cette expres­sion, la tra­di­tion de l’Église a dési­gné le grand don appor­té par Jésus, qui, dans l’Évangile de Jean, se pré­sente ain­si : « Moi, lumière, je suis venu dans le monde, pour que qui­conque croit en moi ne demeure pas dans les ténèbres » (Jn 12, 46). Saint Paul aus­si s’exprime en ces termes : « Le Dieu qui a dit ‘Que des ténèbres res­plen­disse la lumière’, est Celui qui a res­plen­di dans nos coeurs » (2 Co 4, 6). Dans le monde païen, épris de lumière, s’était déve­lop­pé le culte au dieu Soleil, le Sol invic­tus, invo­qué en son lever. Même si le soleil renais­sait chaque jour, on com­pre­nait bien qu’il était inca­pable d’irradier sa lumière sur l’existence de l’homme tout entière. En effet, le soleil n’éclaire pas tout le réel ; son rayon est inca­pable d’arriver jusqu’à l’ombre de la mort, là où l’oeil humain se ferme à sa lumière. « S’est-il trou­vé un seul homme qui vou­lût mou­rir en témoi­gnage de sa foi au soleil ? »[1] demande le mar­tyr saint Justin. Conscients du grand hori­zon que la foi leur ouvrait, les chré­tiens appe­lèrent le Christ le vrai soleil, « dont les rayons donnent la vie »[2]. À Marthe qui pleure la mort de son frère Lazare, Jésus dit : « Ne t’ai-je pas dit que si tu crois, tu ver­ras la gloire de Dieu ? » (Jn 11, 40). Celui qui croit, voit ; il voit avec une lumière qui illu­mine tout le par­cours de la route, parce qu’elle nous vient du Christ res­sus­ci­té, étoile du matin qui ne se couche pas.

Une lumière illusoire ?

2. Cependant, en par­lant de cette lumière de la foi, nous pou­vons entendre l’objection de tant de nos contem­po­rains. À l’époque moderne on a pen­sé qu’une telle lumière était suf­fi­sante pour les socié­tés anciennes, mais qu’elle ne ser­vi­rait pas pour les temps nou­veaux, pour l’homme deve­nu adulte, fier de sa rai­son, dési­reux d’explorer l’avenir de façon nou­velle. En ce sens, la foi appa­rais­sait comme une lumière illu­soire qui empê­chait l’homme de culti­ver l’audace du savoir. Le jeune Nietzsche invi­tait sa soeur Élisabeth à se ris­quer, en par­cou­rant « de nou­veaux che­mins (…) dans l’incertitude de l’avancée auto­nome ». Et il ajou­tait : « à ce point les che­mins de l’humanité se séparent : si tu veux atteindre la paix de l’âme et le bon­heur, aie donc la foi, mais si tu veux être un dis­ciple de la véri­té, alors cherche »[3]. Le fait de croire s’opposerait au fait de cher­cher. À par­tir de là, Nietzsche repro­che­ra au chris­tia­nisme d’avoir amoin­dri la por­tée de l’existence humaine, en enle­vant à la vie la nou­veau­té et l’aventure. La foi serait alors comme une illu­sion de lumière qui empêche notre che­mi­ne­ment d’hommes libres vers l’avenir.

3. Dans ce pro­ces­sus, la foi a fini par être asso­ciée à l’obscurité. On a pen­sé pou­voir la conser­ver, trou­ver pour elle un espace pour la faire coha­bi­ter avec la lumière de la rai­son. L’espace pour la foi s’ouvrait là où la rai­son ne pou­vait pas éclai­rer, là où l’homme ne pou­vait plus avoir de cer­ti­tudes. Alors la foi a été com­prise comme un saut dans le vide que nous accom­plis­sons par manque de lumière, pous­sés par un sen­ti­ment aveugle ; ou comme une lumière sub­jec­tive, capable peut-​être de réchauf­fer le coeur, d’apporter une conso­la­tion pri­vée, mais qui ne peut se pro­po­ser aux autres comme lumière objec­tive et com­mune pour éclai­rer le che­min. Peu à peu, cepen­dant, on a vu que la lumière de la rai­son auto­nome ne réus­sis­sait pas à éclai­rer assez l’avenir ; elle reste en fin de compte dans son obs­cu­ri­té et laisse l’homme dans la peur de l’inconnu. Ainsi l’homme a‑t-​il renon­cé à la recherche d’une grande lumière, d’une grande véri­té, pour se conten­ter des petites lumières qui éclairent l’immédiat, mais qui sont inca­pables de mon­trer la route. Quand manque la lumière, tout devient confus, il est impos­sible de dis­tin­guer le bien du mal, la route qui conduit à des­ti­na­tion de celle qui nous fait tour­ner en rond, sans direction.

Une lumière à redécouvrir

4. Aussi il est urgent de récu­pé­rer le carac­tère par­ti­cu­lier de lumière de la foi parce que, lorsque sa flamme s’éteint, toutes les autres lumières finissent par perdre leur vigueur. La lumière de la foi pos­sède, en effet, un carac­tère sin­gu­lier, étant capable d’éclairer toute l’existence de l’homme. Pour qu’une lumière soit aus­si puis­sante, elle ne peut pro­ve­nir de nous-​mêmes, elle doit venir d’une source plus ori­gi­naire, elle doit venir, en défi­ni­tive, de Dieu. La foi naît de la ren­contre avec le Dieu vivant, qui nous appelle et nous révèle son amour, un amour qui nous pré­cède et sur lequel nous pou­vons nous appuyer pour être solides et construire notre vie. Transformés par cet amour nous rece­vons des yeux nou­veaux, nous fai­sons l’expérience qu’en lui se trouve une grande pro­messe de plé­ni­tude et le regard de l’avenir s’ouvre à nous. La foi que nous rece­vons de Dieu comme un don sur­na­tu­rel, appa­raît comme une lumière pour la route, qui oriente notre marche dans le temps. D’une part, elle pro­cède du pas­sé, elle est la lumière d’une mémoire de fon­da­tion, celle de la vie de Jésus, où s’est mani­fes­té son amour plei­ne­ment fiable, capable de vaincre la mort. En même temps, cepen­dant, puisque le Christ est res­sus­ci­té et nous attire au-​delà de la mort, la foi est lumière qui vient de l’avenir, qui entrouvre devant nous de grands hori­zons et nous conduit au-​delà de notre « moi » iso­lé vers l’ampleur de la com­mu­nion. Nous com­pre­nons alors que la foi n’habite pas dans l’obscurité ; mais qu’elle est une lumière pour nos ténèbres. Après avoir confes­sé sa foi devant saint Pierre, Dante la décrit dans La Divine Comédie comme une « étin­celle, qui se dilate, devient flamme vive et brille en moi, comme brille l’étoile aux cieux »[4]. C’est jus­te­ment de cette lumière de la foi que je vou­drais par­ler, afin qu’elle gran­disse pour éclai­rer le pré­sent jusqu’à deve­nir une étoile qui montre les hori­zons de notre che­min, en un temps où l’homme a par­ti­cu­liè­re­ment besoin de lumière.

5. Avant sa pas­sion, le Seigneur assu­rait à Pierre : « J’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas » (Lc 22, 32). Puis il lui a deman­dé d’ « affer­mir ses frères » dans cette même foi. Conscient de la tâche confiée au Successeur de Pierre, Benoît XVI a vou­lu pro­cla­mer cette Année de la foi, un temps de grâce qui nous aide à expé­ri­men­ter la grande joie de croire, à ravi­ver la per­cep­tion de l’ampleur des hori­zons que la foi entrouvre, pour la confes­ser dans son uni­té et son inté­gri­té, fidèles à la mémoire du Seigneur, sou­te­nus par sa pré­sence et par l’action de l’Esprit Saint. La convic­tion d’une foi qui rend la vie grande et pleine, cen­trée sur le Christ et sur la force de sa grâce, ani­mait la mis­sion des pre­miers chré­tiens. Dans les Actes des mar­tyrs, nous lisons ce dia­logue entre le pré­fet romain Rusticus et le chré­tien Hiérax : « Où sont tes parents ? » deman­dait le juge au mar­tyr, et celui-​ci répon­dit : « Notre vrai père est le Christ, et notre mère la foi en lui »[5]. Pour ces chré­tiens la foi, en tant que ren­contre avec le Dieu vivant mani­fes­té dans le Christ, était une « mère », parce qu’elle les fai­sait venir à la lumière, engen­drait en eux la vie divine, une nou­velle expé­rience, une vision lumi­neuse de l’existence pour laquelle on était prêt à rendre un témoi­gnage public jusqu’au bout.

6. L’Année de la foia com­men­cé à l’occasion du 50ème anni­ver­saire de l’ouverture du Concile Vatican II. Cette coïn­ci­dence nous per­met de voir que Vatican II a été un Concile sur la foi,[6] en tant qu’il nous a invi­tés à remettre au centre de notre vie ecclé­siale et per­son­nelle le pri­mat de Dieu dans le Christ. L’Église, en effet, ne sup­pose jamais la foi comme un fait acquis, mais elle sait que ce don de Dieu doit être nour­ri et ren­for­cé pour qu’il conti­nue à conduire sa marche. Le Concile Vatican II a fait briller la foi à l’intérieur de l’expérience humaine, en par­cou­rant ain­si les routes de l’homme d’aujourd’hui. De cette façon, a été mise en évi­dence la manière dont la foi enri­chit l’existence humaine dans toutes ses dimensions.

7. Ces consi­dé­ra­tions sur la foi — en conti­nui­té avec tout ce que le Magistère de l’Église a énon­cé au sujet de cette ver­tu théo­lo­gale[7] — entendent s’ajouter à tout ce que Benoît XVI a écrit dans les ency­cliques sur la cha­ri­té et sur l’espérance. Il avait déjà pra­ti­que­ment ache­vé une pre­mière rédac­tion d’une Lettre ency­clique sur la foi. Je lui en suis pro­fon­dé­ment recon­nais­sant et, dans la fra­ter­ni­té du Christ, j’assume son pré­cieux tra­vail, ajou­tant au texte quelques contri­bu­tions ulté­rieures. Le Successeur de Pierre, hier, aujourd’hui et demain, est en effet tou­jours appe­lé à « confir­mer les frères » dans cet incom­men­su­rable tré­sor de la foi que Dieu donne comme lumière sur la route de chaque homme.

Dans la foi, ver­tu sur­na­tu­relle don­née par Dieu, nous recon­nais­sons qu’un grand Amour nous a été offert, qu’une bonne Parole nous a été adres­sée et que, en accueillant cette Parole, qui est Jésus Christ, Parole incar­née, l’Esprit Saint nous trans­forme, éclaire le che­min de l’avenir et fait gran­dir en nous les ailes de l’espérance pour le par­cou­rir avec joie. Dans un admi­rable entre­croi­se­ment, la foi, l’espérance et la cha­ri­té consti­tuent le dyna­misme de l’existence chré­tienne vers la pleine com­mu­nion avec Dieu. Comment est-​elle cette route que la foi entrouvre devant nous ? D’où vient sa puis­sante lumière qui per­met d’éclairer le che­min d’une vie réus­sie et féconde, pleine de fruits ?

PREMIER CHAPITRE – NOUS AVONS CRU EN L’AMOUR (cf. 1 Jn 4, 16)

Abraham, notre père dans la foi

8.La foi nous ouvre le che­min et accom­pagne nos pas dans l’histoire. C’est pour­quoi, si nous vou­lons com­prendre ce qu’est la foi, nous devons racon­ter son par­cours, la route des hommes croyants, dont témoigne en pre­mier lieu l’Ancien Testament. Une place par­ti­cu­lière revient à Abraham, notre père dans la foi. Dans sa vie se pro­duit un fait bou­le­ver­sant : Dieu lui adresse la Parole, il se révèle comme un Dieu qui parle et qui l’appelle par son nom. La foi est liée à l’écoute. Abraham ne voit pas Dieu, mais il entend sa voix. De cette façon la foi prend un carac­tère per­son­nel. Dieu se trouve être ain­si non le Dieu d’un lieu, et pas même le Dieu lié à un temps sacré spé­ci­fique, mais le Dieu d’une per­sonne, pré­ci­sé­ment le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, capable d’entrer en contact avec l’homme et d’établir une alliance avec lui. La foi est la réponse à une Parole qui inter­pelle per­son­nel­le­ment, à un Toi qui nous appelle par notre nom.

9. Cette Parole dite à Abraham est un appel et une pro­messe. Elle est avant tout appel à sor­tir de sa propre terre, invi­ta­tion à s’ouvrir à une vie nou­velle, com­men­ce­ment d’un exode qui le conduit vers un ave­nir insoup­çon­né. La vision que la foi don­ne­ra à Abraham sera tou jours jointe à ce pas en avant à accom­plir. La foi « voit » dans la mesure où Abraham marche, où il entre dans l’espace ouvert par la Parole de Dieu. Cette parole contient en outre une pro­messe : ta des­cen­dance sera nom­breuse, tu seras le père d’un grand peuple (cf. Gn 13, 16 ; 15, 5 ; 22, 17). Il est vrai qu’en tant que réponse à une Parole qui pré­cède, la foi d’Abraham sera tou­jours un acte de mémoire. Toutefois cette mémoire ne fixe pas dans le pas­sé mais, étant mémoire d’une pro­messe, elle devient capable d’ouvrir vers l’avenir, d’éclairer les pas au long de la route. On voit ain­si com­ment la foi, en tant que mémoire de l’avenir, memo­ria futu­ri, est étroi­te­ment liée à l’espérance.

10. Il est deman­dé à Abraham de faire confiance à cette Parole. La foi com­prend que la Parole — une réa­li­té appa­rem­ment éphé­mère et pas­sa­gère quand elle est pro­non­cée par le Dieu fidèle — devient ce qui peut exis­ter de plus sûr et de plus inébran­lable, ce qui rend pos­sible la conti­nui­té de notre che­min dans le temps. La foi accueille cette Parole comme un roc sûr, des fon­da­tions solides sur les­quelles on peut édi­fier. C’est pour­quoi dans la Bible la foi est dési­gnée par la parole hébraïque ‘emû­nah, déri­vée du verbe ‘amàn, qui dans sa racine signi­fie « sou­te­nir ». Le terme ‘emû­nah peut signi­fier soit la fidé­li­té de Dieu, soit la foi de l’homme. L’homme fidèle reçoit la force de se confier entre les mains du Dieu fidèle. En jouant sur les deux signi­fi­ca­tions du mot — que nous trou­vons aus­si dans les termes cor­res­pon­dants en grec (pistós) et latin (fide­lis) —, saint Cyrille de Jérusalem exal­te­ra la digni­té du chré­tien, qui reçoit le nom même de Dieu : les deux sont appe­lés « fidèles »[8]. Saint Augustin l’expliquera ain­si : « L’homme est fidèle quand il croit aux pro­messes que Dieu lui fait ; Dieu est fidèle quand il donne à l’homme ce qu’il lui a pro­mis »[9].

11. Un der­nier aspect de l’histoire d’Abraham est impor­tant pour com­prendre sa foi. La Parole de Dieu, même si elle apporte avec elle nou­veau­té et sur­prise, ne se trouve en rien étran­gère à l’expérience du Patriarche. Dans la voix qui s’adresse à lui, Abraham recon­naît un appel pro­fond, ins­crit depuis tou­jours au coeur de son être. Dieu asso­cie sa pro­messe à ce « lieu » où l’existence de l’homme se montre depuis tou­jours pro­met­teuse : la pater­ni­té, la géné­ra­tion d’une vie nou­velle – « Ta femme Sara te don­ne­ra un fils, tu l’appelleras Isaac » (Gn 17, 19). Ce Dieu qui demande à Abraham de lui faire tota­le­ment confiance se révèle comme la source dont pro­vient toute vie. De cette façon, la foi se rat­tache à la Paternité de Dieu de laquelle jaillit la créa­tion : le Dieu qui appelle Abraham est le Dieu créa­teur, celui qui « appelle le néant à l’existence » (Rm 4, 17), celui qui « nous a élus en lui, dès avant la fon­da­tion du monde … déter­mi­nant d’avance que nous serions pour Lui des fils adop­tifs » (Ep 1, 4–5). Pour Abraham la foi en Dieu éclaire les racines les plus pro­fondes de son être, lui per­met de recon­naître la source de bon­té qui est à l’origine de toutes choses, et de confir­mer que sa vie ne pro­cède pas du néant ou du hasard, mais d’un appel et d’un amour per­son­nels. Le Dieu mys­té­rieux qui l’a appe­lé n’est pas un Dieu étran­ger, mais celui qui est l’origine de tout, et qui sou­tient tout. La grande épreuve de la foi d’Abraham, le sacri­fice de son fils Isaac, mon­tre­ra jusqu’à quel point cet amour ori­gi­naire est capable de garan­tir la vie même au-​delà de la mort. La Parole qui a été capable de sus­ci­ter un fils dans son corps « comme mort » et « dans le sein mort » de la sté­rile Sara (cf. Rm 4, 19), sera aus­si capable de garan­tir la pro­messe d’un ave­nir au-​delà de toute menace ou dan­ger (cf. He 11, 19 ; Rm 4, 21).

La foi d’Israël

12. L’histoire du peuple d’Israël, dans le livre de l’Exode, se pour­suit dans le sillage de la foi d’Abraham. La foi naît de nou­veau d’un don ori­gi­naire : Israël s’ouvre à l’action de Dieu qui veut le libé­rer de sa misère. La foi est appe­lée à un long che­mi­ne­ment pour pou­voir ado­rer le Seigneur sur le Sinaï et héri­ter d’une terre pro­mise. L’amour divin pos­sède les traits du père qui sou­tient son fils au long du che­min (cf. Dt 1, 31). La confes­sion de foi d’Israël se déve­loppe comme un récit des bien­faits de Dieu, de son action pour libé­rer et gui­der le peuple (cf. Dt 26, 5–11), récit que le peuple trans­met de géné­ra­tion en géné­ra­tion. La lumière de Dieu brille pour Israël à tra­vers la mémoire des faits opé­rés par le Seigneur, rap­pe­lés et confes­sés dans le culte, trans­mis de père en fils. Nous appre­nons ain­si que la lumière appor­tée par la foi est liée au récit concret de la vie, au sou­ve­nir recon­nais­sant des bien­faits de Dieu et à l’accomplissement pro­gres­sif de ses pro­messes. L’architecture gothique l’a très bien expri­mé : dans les grandes cathé­drales la lumière arrive du ciel à tra­vers les vitraux où est repré­sen­tée l’histoire sacrée. La lumière de Dieu nous par­vient à tra­vers le récit de sa révé­la­tion, et ain­si elle est capable d’éclairer notre che­min dans le temps, rap­pe­lant les bien­faits divins, indi­quant com­ment s’accomplissent ses promesses.

13. L’histoire d’Israël nous montre encore la ten­ta­tion de l’incrédulité à laquelle le peuple a suc­com­bé plu­sieurs fois. L’idolâtrie appa­raît ici comme l’opposé de la foi. Alors que Moïse parle avec Dieu sur le Sinaï, le peuple ne sup­porte pas le mys­tère du visage divin caché ; il ne sup­porte pas le temps de l’attente. Par sa nature, la foi demande de renon­cer à la pos­ses­sion immé­diate que la vision semble offrir, c’est une invi­ta­tion à s’ouvrir à la source de la lumière, res­pec­tant le mys­tère propre d’un Visage, qui entend se révé­ler de façon per­son­nelle et en temps oppor­tun. Martin Buber citait cette défi­ni­tion de l’idolâtrie pro­po­sée par le rab­bin de Kock : il y a ido­lâ­trie « quand un visage se tourne res­pec­tueu­se­ment vers un visage qui n’est pas un visage »[10]. Au lieu de la foi en Dieu on pré­fère ado­rer l’idole, dont on peut fixer le visage, dont l’origine est connue parce qu’elle est notre oeuvre. Devant l’idole on ne court pas le risque d’un appel qui fasse sor­tir de ses propres sécu­ri­tés, parce que les idoles « ont une bouche et ne parlent pas » (Ps 115, 5). Nous com­pre­nons alors que l’idole est un pré­texte pour se pla­cer soi-​même au centre de la réa­li­té, dans l’adoration de l’oeuvre de ses propres mains. Une fois per­due l’orientation fon­da­men­tale qui donne uni­té à son exis­tence, l’homme se dis­perse dans la mul­ti­pli­ci­té de ses dési­rs. Se refu­sant à attendre le temps de la pro­messe, il se dés­in­tègre dans les mille ins­tants de son his­toire. Pour cela l’idolâtrie est tou­jours un poly­théisme, un mou­ve­ment sans but qui va d’un sei­gneur à l’autre. L’idolâtrie n’offre pas un che­min, mais une mul­ti­pli­ci­té de sen­tiers, qui ne conduisent pas à un but cer­tain et qui prennent plu­tôt l’aspect d’un laby­rinthe. Celui qui ne veut pas faire confiance à Dieu doit écou­ter les voix des nom­breuses idoles qui lui crient : « Fais-​moi confiance ! ». Dans la mesure où la foi est liée à la conver­sion, elle est l’opposé de l’idolâtrie ; elle est une rup­ture avec les idoles pour reve­nir au Dieu vivant, au moyen d’une ren­contre per­son­nelle. Croire signi­fie s’en remettre à un amour misé­ri­cor­dieux qui accueille tou­jours et par­donne, sou­tient et oriente l’existence, et qui se montre puis­sant dans sa capa­ci­té de redres­ser les défor­ma­tions de notre his­toire. La foi consiste dans la dis­po­ni­bi­li­té à se lais­ser trans­for­mer tou­jours de nou­veau par l’appel de Dieu. Voilà le para­doxe : en se tour­nant conti­nuel­le­ment vers le Seigneur, l’homme trouve une route stable qui le libère du mou­ve­ment de dis­per­sion auquel les idoles le soumettent.

14. Dans la foi d’Israël appa­raît aus­si la figure de Moïse, le média­teur. Le peuple ne peut pas voir le visage de Dieu ; c’est Moïse qui parle avec YHWH sur la mon­tagne et qui rap­porte à tous la volon­té du Seigneur. Avec cette pré­sence du média­teur, Israël a appris à mar­cher en étant uni. L’acte de foi de cha­cun s’insère dans celui d’une com­mu­nau­té, dans le « nous » com­mun du peuple qui, dans la foi, est comme un seul homme, « mon fils premier-​né » comme Dieu appel­le­ra Israël tout entier (cf. Ex 4, 22). La média­tion ne devient pas ici un obs­tacle, mais une ouver­ture : dans la ren­contre avec les autres, le regard s’ouvre à une véri­té plus grande que nous-​mêmes. J.J. Rousseau se plai­gnait de ne pas pou­voir voir Dieu per­son­nel­le­ment : « Que d’hommes entre Dieu et moi ! »[11]; « Est-​ce aus­si simple et natu­rel que Dieu ait été cher­cher Moïse pour par­ler à Jean-​Jacques Rousseau ? »[12]. À par­tir d’une concep­tion indi­vi­dua­liste et limi­tée de la connais­sance, on ne peut com­prendre le sens de la média­tion, — cette capa­ci­té à par­ti­ci­per à la vision de l’autre, ce savoir par­ta­gé qui est le savoir propre de l’amour. La foi est un don gra­tuit de Dieu qui demande l’humilité et le cou­rage d’avoir confiance et de faire confiance, afin de voir le che­min lumi­neux de la ren­contre entre Dieu et les hommes, l’histoire du salut.

La plé­ni­tude de la foi chrétienne

15. « Abraham (…) exul­ta à la pen­sée qu’il ver­rait mon Jour. Il l’a vu et fut dans la joie » (Jn 8, 56). Selon ces paroles de Jésus, la foi d’Abraham était diri­gée vers lui, elle était, en un sens, une vision anti­ci­pée de son mys­tère. Ainsi le com­prend saint Augustin, quand il affirme que les Patriarches se sau­ve­ront par la foi, non la foi dans le Christ déjà venu, mais la foi dans le Christ qui allait venir, foi ten­due vers l’événement futur de Jésus[13]. La foi chré­tienne est cen­trée sur le Christ, elle est confes­sion que Jésus est le Seigneur et que Dieu l’a res­sus­ci­té des morts (cf. Rm 10, 9). Toutes les lignes de l’Ancien Testament se ras­semblent dans le Christ. Il devient le « oui » défi­ni­tif à toutes les pro­messes, le fon­de­ment de notre « Amen » final à Dieu (cf. 2 Co 1, 20). L’histoire de Jésus est la pleine mani­fes­ta­tion de la fia­bi­li­té de Dieu. Si Israël rap­pe­lait les grands actes d’amour de Dieu, qui for­maient le centre de sa confes­sion et ouvraient le regard de sa foi, désor­mais la vie de Jésus appa­raît comme le lieu de l’intervention défi­ni­tive de Dieu, la mani­fes­ta­tion suprême de son amour pour nous. La parole que Dieu nous adresse en Jésus n’est pas une parole sup­plé­men­taire par­mi tant d’autres, mais sa Parole éter­nelle (cf. He 1, 1–2). Il n’y a pas de garan­tie plus grande que Dieu puisse don­ner pour nous assu­rer de son amour, comme nous le rap­pelle saint Paul (cf. Rm 8, 31–39). La foi chré­tienne est donc foi dans le plein Amour, dans son pou­voir effi­cace, dans sa capa­ci­té de trans­for­mer le monde et d’illuminer le temps. « Nous avons recon­nu l’amour que Dieu a pour nous, et nous y avons cru » (1 Jn 4, 16). La foi sai­sit, dans l’amour de Dieu mani­fes­té en Jésus, le fon­de­ment sur lequel s’appuient la réa­li­té et sa des­ti­na­tion ultime.

16. La preuve la plus grande de la fia­bi­li­té de l’amour du Christ se trouve dans sa mort pour l’homme. Si don­ner sa vie pour ses amis est la plus grande preuve d’amour (cf. Jn 15, 13), Jésus a offert la sienne pour tous, même pour ceux qui étaient des enne­mis, pour trans­for­mer leur coeur. Voilà pour­quoi, selon les évan­gé­listes, le regard de foi culmine à l’heure de la Croix, heure en laquelle res­plen­dissent la gran­deur et l’ampleur de l’amour divin. Saint Jean place ici son témoi­gnage solen­nel quand, avec la Mère de Jésus, il contem­pla celui qu’ils ont trans­per­cé (cf. Jn 19, 37). « Celui qui a vu rend témoi­gnage — son témoi­gnage est véri­table, et celui-​là sait qu’il dit vrai — pour que vous aus­si vous croyiez » (Jn 19, 35). F. M. Dostoïevski, dans son oeuvre L’idiot, fait dire au pro­ta­go­niste, le prince Mychkine, à la vue du tableau du Christ mort au sépulcre, oeuvre de Hans Holbein le Jeune : « En regar­dant ce tableau un croyant peut perdre la foi »[14]. La pein­ture repré­sente en effet, de façon très crue, les effets des­truc­teurs de la mort sur le corps du Christ. Toutefois, c’est jus­te­ment dans la contem­pla­tion de la mort de Jésus que la foi se ren­force et reçoit une lumière écla­tante, quand elle se révèle comme foi dans son amour inébran­lable pour nous, amour qui est capable d’entrer dans la mort pour nous sau­ver. Il est pos­sible de croire dans cet amour, qui ne s’est pas sous­trait à la mort pour mani­fes­ter com­bien il m’aime ; sa tota­li­té l’emporte sur tout soup­çon et nous per­met de nous confier plei­ne­ment au Christ.

17. Maintenant, à la lumière de sa Résurrection, la mort du Christ dévoile la fia­bi­li­té totale de l’amour de Dieu. En tant que res­sus­ci­té, le Christ est témoin fiable, digne de foi (cf. Ap 1, 5 ; He 2, 17), appui solide pour notre foi. « Si le Christ n’est pas res­sus­ci­té, vaine est votre foi ! », affirme saint Paul (1 Co 15, 17). Si l’amour du Père n’avait pas fait res­sus­ci­ter Jésus d’entre les morts, s’il n’avait pas pu redon­ner vie à son corps, alors il ne serait pas un amour plei­ne­ment fiable, capable d’illuminer éga­le­ment les ténèbres de la mort. Quand saint Paul parle de sa nou­velle vie dans le Christ, il se réfère à « la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour moi » (Ga 2, 20). Cette « foi au Fils de Dieu » est cer­tai­ne­ment la foi de l’Apôtre des gen­tils en Jésus, mais elle sup­pose aus­si la fia­bi­li­té de Jésus, qui se fonde, oui, dans son amour jusqu’à la mort, mais aus­si dans son être Fils de Dieu. Justement parce que Jésus est le Fils, parce qu’il est abso­lu­ment enra­ci­né dans le Père, il a pu vaincre la mort et faire res­plen­dir la plé­ni­tude de la vie. Notre culture a per­du la per­cep­tion de cette pré­sence concrète de Dieu, de son action dans le monde. Nous pen­sons que Dieu se trouve seule­ment au-​delà, à un autre niveau de réa­li­té, sépa­ré de nos rela­tions concrètes. Mais s’il en était ain­si, si Dieu était inca­pable d’agir dans le monde, son amour ne serait pas vrai­ment puis­sant, vrai­ment réel, et il ne serait donc pas même un véri­table amour, capable d’accomplir le bon­heur qu’il pro­met. Croire ou ne pas croire en lui serait alors tout à fait indif­fé­rent. Les chré­tiens, au contraire, confessent l’amour concret et puis­sant de Dieu, qui agit vrai­ment dans l’histoire et en déter­mine le des­tin final, amour que l’on peut ren­con­trer, qui s’est plei­ne­ment révé­lé dans la Passion, Mort et Résurrection du Christ.

18. La plé­ni­tude où Jésus porte la foi a un autre aspect déter­mi­nant. Dans la foi, le Christ n’est pas seule­ment celui en qui nous croyons — la mani­fes­ta­tion la plus grande de l’amour de Dieu — ‚mais aus­si celui auquel nous nous unis­sons pour pou­voir croire. La foi non seule­ment regarde vers Jésus, mais regarde du point de vue de Jésus, avec ses yeux : elle est une par­ti­ci­pa­tion à sa façon de voir. Dans de nom­breux domaines de la vie, nous fai­sons confiance à d’autres per­sonnes qui ont des meilleures connais­sances que nous. Nous avons confiance dans l’architecte qui construit notre mai­son, dans le phar­ma­cien qui nous pré­sente le médi­ca­ment pour la gué­ri­son, dans l’avocat qui nous défend au tri­bu­nal. Nous avons éga­le­ment besoin de quelqu’un qui soit digne de confiance et expert dans les choses de Dieu. Jésus, son Fils, se pré­sente comme celui qui nous explique Dieu (cf. Jn 1, 18). La vie du Christ, sa façon de connaître le Père, de vivre tota­le­ment en rela­tion avec lui, ouvre un nou­vel espace à l’expérience humaine et nous pou­vons y entrer. Saint Jean a expri­mé l’importance de la rela­tion per­son­nelle avec Jésus pour notre foi à tra­vers divers usages du verbe croire. Avec le « croire que » ce que Jésus nous dit est vrai (cf. Jn 14, 10 ; 20, 31), Jean uti­lise aus­si les locu­tions « croire à » Jésus et « croire en » Jésus. « Nous croyons à » Jésus, quand nous accep­tons sa Parole, son témoi­gnage, parce qu’il est véri­dique (cf. Jn 6, 30). « Nous croyons en » Jésus, quand nous l’accueillons per­son­nel­le­ment dans notre vie et nous nous en remet­tons à lui, adhé­rant à lui dans l’amour et le sui­vant au long du che­min (cf. Jn 2, 11 ; 6, 47 ; 12, 44).

Pour nous per­mettre de le connaître, de l’accueillir et de le suivre, le Fils de Dieu a pris notre chair, et ain­si sa vision du Père a eu lieu aus­si de façon humaine, à tra­vers une marche et un par­cours dans le temps. La foi chré­tienne est foi en l’Incarnation du Verbe et en sa Résurrection dans la chair, foi en un Dieu qui s’est fait si proche qu’il est entré dans notre his­toire. La foi dans le Fils de Dieu fait homme en Jésus de Nazareth, ne nous sépare pas de la réa­li­té, mais nous per­met d’accueillir son sens le plus pro­fond, de décou­vrir com­bien Dieu aime ce monde et l’oriente sans cesse vers lui ; et cela amène le chré­tien à s’engager, à vivre de manière encore plus intense sa marche sur la terre.

Le salut par la foi 

19. À par­tir de cette par­ti­ci­pa­tion à la façon de voir de Jésus, l’apôtre Paul nous a lais­sé dans ses écrits une des­crip­tion de l’existence croyante. Celui qui croit, en accep­tant le don de la foi, est trans­for­mé en une créa­ture nou­velle. Il reçoit un nou­vel être, un être filial ; il devient fils dans le Fils. « Abba, Père » est la parole la plus carac­té­ris­tique de l’expérience de Jésus, qui devient centre de l’expérience chré­tienne (cf. Rm 8, 15). La vie dans la foi, en tant qu’existence filiale, est une recon­nais­sance du don ori­gi­naire et radi­cal qui est à la base de l’existence de l’homme, et peut se résu­mer dans la phrase de saint Paul aux Corinthiens : « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? » (1 Co 4, 7). C’est jus­te­ment ici que se place le coeur de la polé­mique de saint Paul avec les pha­ri­siens, la dis­cus­sion sur le salut par la foi ou par les oeuvres de la loi. Ce que saint Paul refuse, c’est l’attitude de celui qui veut se jus­ti­fier lui-​même devant Dieu par l’intermédiaire de son propre agir. Une telle per­sonne, même quand elle obéit aux com­man­de­ments, même quand elle fait de bonnes oeuvres, se met elle-​même au centre, et elle ne recon­naît pas que l’origine de la bon­té est Dieu. Celui qui agit ain­si, qui veut être source de sa propre jus­tice, la voit vite se tarir et découvre qu’il ne peut même pas se main­te­nir dans la fidé­li­té à la loi. Il s’enferme, s’isolant ain­si du Seigneur et des autres, et en consé­quence sa vie est ren­due vaine, ses oeuvres sté­riles comme un arbre loin de l’eau. Saint Augustin s’exprime ain­si dans son lan­gage concis et effi­cace : « Ab eo qui fecit te noli defi­cere nec ad te », « de celui qui t’a fait, ne t’éloigne pas, même pour aller vers toi »[15]. Quand l’homme pense qu’en s’éloignant de Dieu il se trou­ve­ra lui-​même, son exis­tence échoue (cf. Lc 15, 11–24). Le com­men­ce­ment du salut est l’ouverture à quelque chose qui pré­cède, à un don ori­gi­naire qui affirme la vie et conserve dans l’existence. C’est seule­ment dans notre ouver­ture à cette ori­gine et dans le fait de la recon­naître qu’il est pos­sible d’être trans­for­més, en lais­sant le salut opé­rer en nous et rendre féconde notre vie, pleine de bons fruits. Le salut par la foi consiste dans la recon­nais­sance du pri­mat du don de Dieu, comme le résume saint Paul : « Car c’est bien par la grâce que vous êtes sau­vés, moyen­nant la foi. Ce salut ne vient pas de vous, il est un don de Dieu » (Ep 2, 8).

20. La nou­velle logique de la foi est cen­trée sur le Christ. La foi dans le Christ nous sauve parce que c’est en lui que la vie s’ouvre radi­ca­le­ment à un Amour qui nous pré­cède et nous trans­forme de l’intérieur, qui agit en nous et avec nous. Cela appa­raît avec clar­té dans l’exégèse que l’Apôtre des gen­tils fait d’un texte du Deutéronome, exé­gèse qui s’insère dans la dyna­mique la plus pro­fonde de l’Ancien Testament. Moïse dit au peuple que le com­man­de­ment de Dieu n’est pas trop haut ni trop loin de l’homme. On ne doit pas dire : « Qui mon­te­ra au ciel pour nous le cher­cher ? » ou « Qui ira pour nous au-​delà des mers nous le cher­cher ? » (cf. Dt 30, 11–14). Cette proxi­mi­té de la parole de Dieu est inter­pré­tée par Paul comme ren­voyant à la pré­sence du Christ dans le chré­tien. « Ne dis pas dans ton coeur : Qui mon­te­ra au ciel ? Entends : pour en faire des­cendre le Christ ; ou bien : Qui des­cen­dra dans l’abîme ? Entends : pour faire remon­ter le Christ de chez les morts » (Rm 10, 6–7). Le Christ est des­cen­du sur la terre et il est res­sus­ci­té des morts ; par son Incarnation et sa Résurrection, le Fils de Dieu a embras­sé toute la marche de l’homme et demeure dans nos coeurs par l’Esprit Saint. La foi sait que Dieu s’est fait tout proche de nous, que le Christ est un grand don qui nous a été fait, don qui nous trans­forme inté­rieu­re­ment, nous habite, et ain­si nous donne la lumière qui éclaire l’origine et la fin de la vie, tout l’espace de la marche de l’homme.

21. Nous pou­vons ain­si com­prendre la nou­veau­té à laquelle la foi nous conduit. Le croyant est trans­for­mé par l’Amour, auquel il s’est ouvert dans la foi, et dans son ouver­ture à cet Amour qui lui est offert, son exis­tence se dilate au-​delà de lui-​même. Saint Paul peut affir­mer : « Ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 20), et exhor­ter : « Que le Christ habite en vos coeurs par la foi ! » (Ep 3, 17). Dans la foi, le « moi » du croyant gran­dit pour être habi­té par un Autre, pour vivre dans un Autre, et ain­si sa vie s’élargit dans l’Amour. Là se situe l’action propre de l’Esprit Saint. Le chré­tien peut avoir les yeux de Jésus, ses sen­ti­ments, sa dis­po­si­tion filiale, parce qu’il est ren­du par­ti­ci­pant à son Amour, qui est l’Esprit. C’est dans cet Amour que se reçoit en quelque sorte la vision propre de Jésus. Hors de cette confor­ma­tion dans l’Amour, hors de la pré­sence de l’Esprit qui le répand dans nos coeurs (cf. Rm 5, 5), il est impos­sible de confes­ser Jésus comme Seigneur (cf. 1 Co 12, 3).

La forme ecclé­siale de la foi

22. De cette manière, l’existence croyante devient exis­tence ecclé­siale. Quand saint Paul parle aux chré­tiens de Rome de ce corps unique que sont tous les croyants dans le Christ, il les exhorte à ne pas se van­ter ; cha­cun doit au contraire s’estimer « selon le degré de foi que Dieu lui a dépar­ti » (Rm 12, 3). Le croyant apprend à se voir lui-​même à par­tir de la foi qu’il pro­fesse. La figure du Christ est le miroir où se découvre sa propre image réa­li­sée. Et comme le Christ embrasse en lui tous les croyants, qui forment son corps, le chré­tien se com­prend lui-​même dans ce corps, en rela­tion ori­gi­naire au Christ et aux frères dans la foi. L’image du corps ne veut pas réduire le croyant à une simple par­tie d’un tout ano­nyme, à un simple élé­ment d’un grand rouage, mais veut sou­li­gner plu­tôt l’union vitale du Christ aux croyants et de tous les croyants entre eux (cf. Rm 12, 4–5). Les chré­tiens sont « un » (cf. Ga 3, 28), sans perdre leur indi­vi­dua­li­té, et, dans le ser­vice des autres, cha­cun rejoint le plus pro­fond de son être. On com­prend alors pour­quoi hors de ce corps, de cette uni­té de l’Église dans le Christ, de cette Église qui — selon les paroles de Guardini — « est la por­teuse his­to­rique du regard plé­nier du Christ sur le monde »[16], la foi perd sa « mesure », ne trouve plus son équi­libre, l’espace néces­saire pour se tenir debout. La foi a une forme néces­sai­re­ment ecclé­siale, elle se confesse de l’intérieur du corps du Christ, comme com­mu­nion concrète des croyants. C’est de ce lieu ecclé­sial qu’elle ouvre chaque chré­tien vers tous les hommes. La parole du Christ, une fois écou­tée, et par son dyna­misme même, se trans­forme dans le chré­tien en réponse, et devient elle-​même parole pro­non­cée, confes­sion de foi. Saint Paul affirme qu’avec le coeur, on croit, et avec la bouche on fait pro­fes­sion de foi (cf. Rm 10, 10). La foi n’est pas un fait pri­vé, une concep­tion indi­vi­dua­liste, une opi­nion sub­jec­tive, mais elle naît d’une écoute et elle est des­ti­née à être pro­non­cée et à deve­nir annonce. En effet, « com­ment croire sans d’abord l’entendre ? et com­ment entendre sans quelqu’un qui pro­clame ? » (Rm 10, 14). La foi se fait alors opé­rante dans le chré­tien à par­tir du don reçu, de l’Amour qui attire de l’intérieur vers le Christ (cf. Ga 5, 6), et rend par­ti­ci­pants de la marche de l’Église, pèle­rine dans l’histoire vers son accom­plis­se­ment. Pour celui qui, en ce monde, a été trans­for­mé, s’ouvre une nou­velle façon de voir, la foi devient lumière pour ses yeux.

DEUXIÈME CHAPITRE – SI VOUS NE CROYEZ PAS, VOUS NE COMPRENDREZ PAS (cf. Is 7, 9)

Foi et vérité

23. Si vous ne croyez pas, vous ne com­pren­drez pas (cf. Is 7, 9). La ver­sion grecque de la Bible hébraïque, la tra­duc­tion des Septante faite à Alexandrie d’Égypte, tra­dui­sait ain­si les paroles du pro­phète Isaïe au roi Achaz. La ques­tion de la connais­sance de la véri­té était mise de cette manière au coeur de la foi. Toutefois, dans le texte hébraïque, nous lisons autre chose. Là, le pro­phète dit au roi : « Si vous ne croyez pas, vous ne pour­rez pas tenir ». Il y a ici un jeu de paroles fait avec deux formes du verbe ’amàn : « vous croyez » (ta’aminu), et « vous pour­rez tenir » (ta’amenu). Effrayé par la puis­sance de ses enne­mis, le roi cherche la sécu­ri­té que peut lui don­ner une alliance avec le grand empire d’Assyrie. Le pro­phète, alors, l’invite à s’appuyer seule­ment sur le vrai rocher qui ne vacille pas, le Dieu d’Israël. Puisque Dieu est fiable, il est rai­son­nable d’avoir foi en lui, de construire sa propre sécu­ri­té sur sa Parole. C’est lui le Dieu qu’Isaïe appel­le­ra plus loin, par deux fois, « le Dieu de l’Amen » (Cf. Is 65, 16), fon­de­ment inébran­lable de fidé­li­té à l’alliance. On pour­rait pen­ser que la ver­sion grecque de la Bible, en tra­dui­sant « tenir ferme » par « com­prendre », ait opé­ré un chan­ge­ment pro­fond du texte, en pas­sant de la notion biblique de confiance en Dieu à la notion grecque de com­pré­hen­sion. Pourtant, cette tra­duc­tion, qui accep­tait cer­tai­ne­ment le dia­logue avec la culture hel­lé­nique, ne mécon­nais­sait pas la dyna­mique pro­fonde du texte hébraïque. La fer­me­té pro­mise par Isaïe au roi passe, en effet, par la com­pré­hen­sion de l’agir de Dieu et de l’unité qu’il donne à la vie de l’homme et à l’histoire du peuple. Le pro­phète exhorte à com­prendre les voies du Seigneur, en trou­vant dans la fidé­li­té de Dieu le des­sein de sagesse qui gou­verne les siècles. Saint Augustin a expri­mé la syn­thèse du « fait de com­prendre » et du « fait d’être ferme » dans ses Confessions, quand il parle de la véri­té, à laquelle l’on peut se fier afin de pou­voir res­ter debout : « (…) en vous, [Seigneur], dans votre véri­té (…) je serai ferme et stable »[17]. À par­tir du contexte, nous savons que saint Augustin veut indi­quer com­ment cette véri­té fiable de Dieu est sa pré­sence fidèle dans l’histoire, sa capa­ci­té de tenir ensemble les temps, en réunis­sant la dis­per­sion des jours de l’homme, comme cela émerge dans la Bible[18].

24. Lu sous cet angle, le texte d’Isaïe porte à une conclu­sion : l’homme a besoin de connais­sance, il a besoin de véri­té, car sans elle, il ne se main­tient pas, il n’avance pas. La foi, sans la véri­té, ne sauve pas, ne rend pas sûrs nos pas. Elle reste un beau conte, la pro­jec­tion de nos dési­rs de bon­heur, quelque chose qui nous satis­fait seule­ment dans la mesure où nous vou­lons nous leur­rer. Ou bien elle se réduit à un beau sen­ti­ment, qui console et réchauffe, mais qui reste lié à nos états d’âme, à la varia­bi­li­té des temps, inca­pable de sou­te­nir une marche constante dans notre vie. Si la foi était ain­si, le roi Achaz aurait eu rai­son de ne pas miser la vie et la sécu­ri­té de son royaume sur une émo­tion. Par son lien intrin­sèque avec la véri­té, la foi est capable d’offrir une lumière nou­velle, supé­rieure aux cal­culs du roi, parce qu’elle voit plus loin, parce qu’elle com­prend l’agir de Dieu, fidèle à son alliance et à ses promesses.

25. Justement à cause de la crise de la véri­té dans laquelle nous vivons, il est aujourd’hui plus que jamais néces­saire de rap­pe­ler la connexion de la foi avec la véri­té. Dans la culture contem­po­raine, on tend sou­vent à accep­ter comme véri­té seule­ment la véri­té de la tech­no­lo­gie : est vrai ce que l’homme réus­sit à construire et à mesu­rer grâce à sa science, vrai parce que cela fonc­tionne, ren­dant ain­si la vie plus confor­table et plus aisée. Cette véri­té semble aujourd’hui l’unique véri­té cer­taine, l’unique qui puisse être par­ta­gée avec les autres, l’unique sur laquelle on peut dis­cu­ter et dans laquelle on peut s’engager ensemble. D’autre part, il y aurait ensuite les véri­tés de cha­cun, qui consistent dans le fait d’être authen­tiques face à ce que cha­cun res­sent dans son inté­rio­ri­té, véri­tés valables seule­ment pour l’individu et qui ne peuvent pas être pro­po­sées aux autres avec la pré­ten­tion de ser­vir le bien com­mun. La grande véri­té, la véri­té qui explique l’ensemble de la vie per­son­nelle et sociale, est regar­dée avec sus­pi­cion. N’a‑t-elle pas été peut-​être — on se le demande — la véri­té vou­lue par les grands tota­li­ta­rismes du siècle der­nier, une véri­té qui impo­sait sa concep­tion glo­bale pour écra­ser l’histoire concrète de cha­cun ? Il reste alors seule­ment un rela­ti­visme dans lequel la ques­tion sur la véri­té de la tota­li­té, qui au fond est aus­si une ques­tion sur Dieu, n’intéresse plus. Il est logique, dans cette pers­pec­tive, que l’on veuille éli­mi­ner la connexion de la reli­gion avec la véri­té, car ce lien serait la racine du fana­tisme, qui cherche à écra­ser celui qui ne par­tage pas la même croyance. Nous pou­vons par­ler, à ce sujet, d’un grand oubli dans notre monde contem­po­rain. La ques­tion sur la véri­té est, en effet, une ques­tion de mémoire, de mémoire pro­fonde, car elle s’adresse à ce qui nous pré­cède et, de cette manière, elle peut réus­sir à nous unir au-​delà de notre « moi » petit et limi­té. C’est une ques­tion sur l’origine du tout, à la lumière de laquelle on peut voir la des­ti­na­tion et ain­si aus­si le sens de la route commune.

Connaissance de la véri­té et amour

26.Dans cette situa­tion, la foi chré­tienne peut-​elle offrir un ser­vice au bien com­mun sur la manière juste de com­prendre la véri­té ? Pour y répondre, il est néces­saire de réflé­chir sur le type de connais­sance propre à la foi. Une expres­sion de saint Paul peut y aider, quand il affirme : « croire dans le coeur » (cf. Rm 10, 10). Le coeur, dans la Bible, est le centre de l’homme, le lieu où s’entrecroisent toutes ses dimen­sions : le corps et l’esprit ; l’intériorité de la per­sonne et son ouver­ture au monde et aux autres ; l’intellect, le vou­loir, l’affectivité. Eh bien, si le coeur est capable d’unir ces dimen­sions, c’est parce qu’il est le lieu où nous nous ouvrons à la véri­té et à l’amour, et où nous nous lais­sons tou­cher et trans­for­mer pro­fon­dé­ment par eux. La foi trans­forme la per­sonne toute entière, dans la mesure où elle s’ouvre à l’amour. C’est dans cet entre­croi­se­ment de la foi avec l’amour que l’on com­prend la forme de connais­sance propre à la foi, sa force de convic­tion, sa capa­ci­té d’éclairer nos pas. La foi connaît dans la mesure où elle est liée à l’amour, dans la mesure où l’amour même porte une lumière. La com­pré­hen­sion de la foi est celle qui naît lorsque nous rece­vons le grand amour de Dieu qui nous trans­forme inté­rieu­re­ment et nous donne des yeux nou­veaux pour voir la réalité.

27. La manière dont le phi­lo­sophe Ludwig Wittgenstein a expli­qué la connexion entre la foi et la cer­ti­tude est bien connue. Croire serait sem­blable, selon lui, à l’expérience de tom­ber amou­reux, une expé­rience com­prise comme sub­jec­tive, qui ne peut pas être pro­po­sé comme une véri­té valable pour tous[19]. Pour l’homme moderne, en effet, la ques­tion de l’amour semble n’avoir rien à voir avec le vrai. L’amour se com­prend aujourd’hui comme une expé­rience liée au monde des sen­ti­ments incons­tants, et non plus à la vérité.

Est-​ce là vrai­ment une des­crip­tion adé­quate de l’amour ? En réa­li­té, l’amour ne peut se réduire à un sen­ti­ment qui va et vient. Il touche, certes, notre affec­ti­vi­té, mais pour l’ouvrir à la per­sonne aimée et pour com­men­cer ain­si une marche qui est un aban­don de la fer­me­ture en son propre « moi » pour aller vers l’autre per­sonne, afin de construire un rap­port durable ; l’amour vise l’union avec la per­sonne aimée. Se mani­feste alors dans quel sens l’amour a besoin de la véri­té. C’est seule­ment dans la mesure où l’amour est fon­dé sur la véri­té qu’il peut per­du­rer dans le temps, dépas­ser l’instant éphé­mère et res­ter ferme pour sou­te­nir une marche com­mune. Si l’amour n’a pas de rap­port avec la véri­té, il est sou­mis à l’instabilité des sen­ti­ments et il ne sur­monte pas l’épreuve du temps. L’amour vrai, au contraire, uni­fie tous les élé­ments de notre per­sonne et devient une lumière nou­velle vers une vie grande et pleine. Sans véri­té l’amour ne peut pas offrir de lien solide, il ne réus­sit pas à por­ter le « moi » au-​delà de son iso­le­ment, ni à le libé­rer de l’instant éphé­mère pour édi­fier la vie et por­ter du fruit.

Si l’amour a besoin de la véri­té, la véri­té, elle aus­si, a besoin de l’amour. Amour et véri­té ne peuvent pas se sépa­rer. Sans amour, la véri­té se refroi­dit, devient imper­son­nelle et opprime la vie concrète de la per­sonne. La véri­té que nous cher­chons, celle qui donne sens à nos pas, nous illu­mine quand nous sommes tou­chés par l’amour. Celui qui aime com­prend que l’amour est une expé­rience de véri­té, qu’il ouvre lui-​même nos yeux pour voir toute la réa­li­té de manière nou­velle, en union avec la per­sonne aimée. En ce sens, saint Grégoire le Grand a écrit que « amor ipse noti­tia est », l’amour même est une connais­sance, il porte en soi une logique nou­velle[20]. Il s’agit d’une manière rela­tion­nelle de regar­der le monde, qui devient connais­sance par­ta­gée, vision dans la vision de l’autre et vision com­mune sur toutes les choses. Guillaume de Saint Thierry, au Moyen-​âge, suit cette tra­di­tion quand il com­mente un ver­set du Cantique des Cantiques où le bien-​aimé dit à la bien-​aimée : Tes yeux sont des yeux de colombes (cf. Ct 1, 15)[21]. Ces yeux de la bien-​aimée, explique Guillaume, sont la rai­son croyante et l’amour, qui deviennent un seul oeil pour par­ve­nir à la contem­pla­tion de Dieu, quand l’intellect se fait « intel­lect d’un amour illu­mi­né »[22].

28. Cette décou­verte de l’amour comme source de connais­sance, qui appar­tient à l’expérience ori­gi­nelle de tout homme, trouve une expres­sion impor­tante dans la concep­tion biblique de la foi. En expé­ri­men­tant l’amour avec lequel Dieu l’a choi­si et l’a engen­dré comme peuple, Israël arrive à com­prendre l’unité du des­sein divin, des ori­gines à l’accomplissement. Du fait qu’elle naît de l’amour de Dieu qui conclut l’Alliance, la connais­sance de la foi est une connais­sance qui éclaire le che­min dans l’histoire. C’est en outre pour cela que, dans la Bible, véri­té et fidé­li­té vont de pair, et le vrai Dieu est le Dieu fidèle, celui qui main­tient ses pro­messes et per­met, dans le temps, de com­prendre son des­sein. À tra­vers l’expérience des pro­phètes, dans la dou­leur de l’exil et dans l’espérance d’un retour défi­ni­tif dans la cité sainte, Israël a eu l’intuition que cette véri­té de Dieu s’étendait au-​delà de son his­toire, pour embras­ser toute l’histoire du monde, depuis la créa­tion. La connais­sance de la foi éclaire, non seule­ment le par­cours par­ti­cu­lier d’un peuple, mais tout le cours du monde créé, de ses ori­gines à sa consommation.

La foi comme écoute et vision

29. Parce que la connais­sance de la foi est jus­te­ment liée à l’alliance d’un Dieu fidèle, qui noue une rela­tion d’amour avec l’homme et lui adresse la Parole, elle est pré­sen­tée dans la Bible comme une écoute, et elle est asso­ciée à l’ouïe. Saint Paul uti­li­se­ra une for­mule deve­nue clas­sique : fides ex audi­tu, « la foi naît de ce qu’on entend » (cf. Rm 10, 17). Associée à la parole, la connais­sance est tou­jours une connais­sance per­son­nelle, une connais­sance qui recon­naît la voix, s’ouvre à elle en toute liber­té et la suit dans l’obéissance. C’est pour­quoi, saint Paul a par­lé de « l’obéissance de la foi » (cf. Rm 1, 5 ; 16, 26)[23]. La foi est, en outre, une connais­sance liée à l’écoulement du temps, dont la parole a besoin pour se dire : c’est une connais­sance qui s’apprend seule­ment en allant à la suite du Maître (seque­la). L’écoute aide à bien repré­sen­ter le lien entre la connais­sance et l’amour.

Au sujet de la connais­sance de la véri­té, l’écoute a été par­fois oppo­sée à la vision, qui serait propre à la culture grecque. Si, d’une part, la lumière offre la contem­pla­tion de la tota­li­té à laquelle l’homme a tou­jours aspi­ré, elle ne semble pas lais­ser, d’autre part, de la place à la liber­té, car elle des­cend du ciel et arrive direc­te­ment à l’oeil, sans lui deman­der de répondre. En outre, elle sem­ble­rait invi­ter à une contem­pla­tion sta­tique, sépa­rée du temps concret dans lequel l’homme jouit et souffre. Selon cette concep­tion, l’approche biblique de la connais­sance s’opposerait à l’approche grecque, qui, dans sa quête d’une com­pré­hen­sion com­plète du réel, a lié la connais­sance à la vision.

Il est clair, au contraire, que cette pré­ten­due oppo­si­tion ne cor­res­pond pas aux don­nées bibliques. L’Ancien Testament a conci­lié les deux types de connais­sance, parce qu’à l’écoute de la Parole de Dieu s’unit le désir de voir son visage. De cette manière, il a été pos­sible de déve­lop­per un dia­logue avec la culture hel­lé­nique, dia­logue qui est au coeur de l’Écriture. L’ouïe atteste l’appel per­son­nel et l’obéissance, et aus­si le fait que la véri­té se révèle dans le temps ; la vue offre la pleine vision de tout le par­cours et per­met de se situer dans le grand pro­jet de Dieu ; sans cette vision nous dis­po­se­rions seule­ment de frag­ments iso­lés d’un tout inconnu.

30. La connexion entre la vision et l’écoute, comme organes de connais­sance de la foi, appa­raît avec la plus grande clar­té dans l’Évangile de Jean. Selon le qua­trième Évangile, croire c’est écou­ter et, en même temps, voir. L’écoute de la foi advient selon la forme de connais­sance qui carac­té­rise l’amour : c’est une écoute per­son­nelle, qui dis­tingue la voix et recon­naît celle du Bon Pasteur (cf. Jn 10, 3–5) ; une écoute qui requiert la seque­la, comme cela se passe avec les pre­miers dis­ciples qui, « enten­dirent ses paroles et sui­virent Jésus » (Jn 1, 37). D’autre part, la foi est liée aus­si à la vision. Parfois, la vision des signes de Jésus pré­cède la foi, comme avec les juifs qui, après la résur­rec­tion de Lazare, « avaient vu ce qu’il avait fait, crurent en lui » (Jn 11, 45). D’autres fois, c’est la foi qui conduit à une vision plus pro­fonde : « si tu crois, tu ver­ras la gloire de Dieu » (Jn 11, 40). Enfin, croire et voir s’entrecroisent : « Qui croit en moi (…) croit en celui qui m’a envoyé ; et qui me voit, voit celui qui m’a envoyé » (Jn 12, 44–45). Grâce à cette union avec l’écoute, la vision devient un enga­ge­ment à la suite du Christ, et la foi appa­raît comme une marche du regard, dans lequel les yeux s’habituent à voir en pro­fon­deur. Et ain­si, le matin de Pâques, on passe de Jean qui, étant encore dans l’obscurité devant le tom­beau vide, « vit et crut » (Jn 20, 8) ; à Marie de Magdala qui, désor­mais, voit Jésus (cf. Jn 20, 14) et veut le rete­nir, mais est invi­tée à le contem­pler dans sa marche vers le Père ; jusqu’à la pleine confes­sion de la même Marie de Magdala devant les dis­ciples : « j’ai vu le Seigneur ! » (cf. Jn 20, 18).

Comment arrive-​t-​on à cette syn­thèse entre l’écoute et la vision ? Cela devient pos­sible à par­tir de la per­sonne concrète de Jésus, que l’on voit et que l’on écoute. Il est la Parole faite chair, dont nous avons contem­plé la gloire (cf. Jn 1, 14). La lumière de la foi est celle d’un Visage sur lequel on voit le Père. En effet, la véri­té qu’accueille la foi est, dans le qua­trième Évangile, la mani­fes­ta­tion du Père dans le Fils, dans sa chair et dans ses oeuvres ter­restres, véri­té qu’on peut défi­nir comme la « vie lumi­neuse » de Jésus[24]. Cela signi­fie que la connais­sance de la foi ne nous invite pas à regar­der une véri­té pure­ment inté­rieure. La véri­té à laquelle la foi nous ouvre est une véri­té cen­trée sur la ren­contre avec le Christ, sur la contem­pla­tion de sa vie, sur la per­cep­tion de sa pré­sence. En ce sens, saint Thomas d’Aquin parle de l’ocu­la­ta fides des Apôtres — une foi qui voit ! — face à la vision cor­po­relle du Ressuscité[25]. Ils ont vu Jésus res­sus­ci­té avec leurs yeux et ils ont cru, c’est-à-dire ils ont pu péné­trer dans la pro­fon­deur de ce qu’ils voyaient pour confes­ser le Fils de Dieu, assis à la droite du Père.

31. C’est seule­ment ain­si que, à tra­vers l’Incarnation, à tra­vers le par­tage de notre huma­ni­té, pou­vait s’accomplir plei­ne­ment la connais­sance propre de l’amour. La lumière de l’amour, en effet, naît quand nous sommes tou­chés dans notre coeur ; nous rece­vons ain­si en nous la pré­sence inté­rieure du bien-​aimé, qui nous per­met de recon­naître son mys­tère. Nous com­pre­nons alors pour­quoi, avec l’écoute et la vision, la foi est, selon saint Jean un tou­cher, comme il l’affirme dans sa pre­mière lettre : « (…) ce que nous avons enten­du, ce que nous avons vu de nos yeux (…) ce que nos mains ont tou­ché du Verbe de vie » (1 Jn 1, 1). Par son Incarnation, par sa venue par­mi nous, Jésus nous a tou­chés, et, par les Sacrements aus­si il nous touche aujourd’hui ; de cette manière, en trans­for­mant notre coeur, il nous a per­mis et nous per­met de le recon­naître et de le confes­ser comme le Fils de Dieu. Par la foi, nous pou­vons le tou­cher, et rece­voir la puis­sance de sa grâce. Saint Augustin, en com­men­tant le pas­sage sur l’hémorroïsse qui touche Jésus pour être gué­rie (cf. Lc 8, 45–46), affirme : « Toucher avec le coeur, c’est cela croire »[26]. La foule se ras­semble autour de Lui, mais elle ne l’atteint pas avec le tou­cher per­son­nel de la foi, qui recon­naît son mys­tère, sa Filiation qui mani­feste le Père. C’est seule­ment quand nous sommes confi­gu­rés au Christ, que nous rece­vons des yeux adé­quats pour le voir.

Le dia­logue entre foi et raison

32. Dans la mesure où elle annonce la véri­té de l’amour total de Dieu et ouvre à la puis­sance de cet amour, la foi chré­tienne arrive au plus pro­fond du coeur de l’expérience de chaque homme, qui vient à la lumière grâce à l’amour et est appe­lé à aimer pour demeu­rer dans la lumière. Mus par le désir d’illuminer toute réa­li­té à par­tir de l’amour de Dieu mani­fes­té en Jésus et cher­chant à aimer avec le même amour, les pre­miers chré­tiens trou­vèrent dans le monde grec, dans sa faim de véri­té, un par­te­naire idoine pour le dia­logue. La ren­contre du mes­sage évan­gé­lique avec la pen­sée phi­lo­so­phique du monde antique fut un pas­sage déter­mi­nant pour que l’Évangile arrive à tous les peuples. Elle favo­ri­sa une inter- action féconde entre foi et rai­son, inter­ac­tion qui s’est tou­jours déve­lop­pée au cours des siècles jusqu’à nos jours. Le bien­heu­reux Jean Paul II, dans sa Lettre ency­clique Fides et ratio, a fait voir com­ment foi et rai­son se ren­forcent réci­pro­que­ment[27]. Quand nous trou­vons la pleine lumière de l’amour de Jésus, nous décou­vrons que, dans tous nos amours, était pré­sent un rayon de cette lumière et nous com­pre­nons quel était son objec­tif final. Et, en même temps, le fait que notre amour porte en soi une lumière, nous aide à voir le che­min de l’amour vers la plé­ni­tude du don total du Fils de Dieu pour nous. Dans ce mou­ve­ment cir­cu­laire, la lumière de la foi éclaire toutes nos rela­tions humaines, qui peuvent être vécues en union avec l’amour et la ten­dresse du Christ.

33. Dans la vie de saint Augustin, nous trou­vons un exemple signi­fi­ca­tif de ce che­mi­ne­ment au cours duquel la recherche de la rai­son, avec son désir de véri­té et de clar­té, a été inté­grée dans l’horizon de la foi, dont elle a reçu une nou­velle com­pré­hen­sion. D’une part, saint Augustin accueille la phi­lo­so­phie grecque de la lumière avec son insis­tance sur la vision. Sa ren­contre avec le néo­pla­to­nisme lui a fait connaître le para­digme de la lumière, qui des­cend d’en-haut pour éclai­rer les choses, et qui est ain­si un sym­bole de Dieu. De cette façon saint Augustin a com­pris la trans­cen­dance divine et a décou­vert que toutes les choses ont en soi une trans­pa­rence, et qu’elles pou­vaient, pour ain­si dire, réflé­chir la bon­té de Dieu, le Bien. Il s’est ain­si libé­ré du mani­chéisme dans lequel il vivait aupa­ra­vant et qui le dis­po­sait à pen­ser que le mal et le bien s’opposent conti­nuel­le­ment, en se confon­dant et en se mélan­geant, sans avoir de contours pré­cis. Comprendre que Dieu est lumière lui a don­né une nou­velle orien­ta­tion dans l’existence, la capa­ci­té de recon­naître le mal dont il était cou­pable et de s’orienter vers le bien.

D’autre part, cepen­dant, dans l’expérience concrète de saint Augustin, que lui-​même raconte dans ses Confessions, le moment déter­mi­nant de sa marche de foi n’a pas été celui d’une vision de Dieu, au-​delà de ce monde, mais plu­tôt le moment de l’écoute, quand dans le jar­din il enten­dit une voix qui lui disait : « Prends et lis » ; il prit le volume conte­nant les Lettres de saint Paul et s’arrêta sur le trei­zième cha­pitre de l’Épitre aux Romains[28] Se révé­lait ain­si le Dieu per­son­nel de la Bible, capable de par­ler à l’homme, de des­cendre pour vivre avec lui et d’accompagner sa marche dans l’histoire, en se mani­fes­tant dans le temps de l’écoute et de la réponse.

Et pour­tant, cette ren­contre avec le Dieu de la Parole n’a pas ame­né saint Augustin à refu­ser la lumière et la vision. Guidé tou­jours par la révé­la­tion de l’amour de Dieu en Jésus, il a inté­gré les deux pers­pec­tives. Et ain­si il a éla­bo­ré une phi­lo­so­phie de la lumière qui accueille en soi la réci­pro­ci­té propre de la parole et ouvre un espace de liber­té du regard vers la lumière. De même qu’à la parole cor­res­pond une réponse libre, de même la lumière trouve comme réponse une image qui la réflé­chit. Saint Augustin peut se réfé­rer alors, en asso­ciant écoute et vision, à la « parole qui res­plen­dit à l’intérieur de l’homme »[29]. De cette manière, la lumière devient, pour ain­si dire, la lumière d’une parole, parce qu’elle est la lumière d’un Visage per­son­nel, une lumière qui, en nous éclai­rant, nous appelle et veut se réflé­chir sur notre visage pour res­plen­dir de l’intérieur de nous-​mêmes. D’ailleurs, le désir de la vision de la tota­li­té, et non seule­ment des frag­ments de l’histoire, reste pré­sent et s’accomplira à la fin, quand l’homme, comme le dit le saint d’Hippone, ver­ra et aime­ra[30]. Et cela, non parce qu’il sera en mesure de pos­sé­der toute la lumière, qui sera tou­jours inépui­sable, mais parce qu’il entre­ra, tout entier, dans la lumière.

34. La lumière de l’amour, propre à la foi, peut illu­mi­ner les ques­tions de notre temps sur la véri­té. La véri­té aujourd’hui est sou­vent réduite à une authen­ti­ci­té sub­jec­tive de cha­cun, valable seule­ment pour la vie indi­vi­duelle. Une véri­té com­mune nous fait peur, parce que nous l’iden tifions avec l’imposition intran­si­geante des tota­li­ta­rismes. Mais si la véri­té est la véri­té de l’amour, si c’est la véri­té qui s’entrouvre dans la ren­contre per­son­nelle avec l’Autre et avec les autres, elle reste alors libé­rée de la fer­me­ture dans l’individu et peut faire par­tie du bien com­mun. Étant la véri­té d’un amour, ce n’est pas une véri­té qui s’impose avec vio­lence, ce n’est pas une véri­té qui écrase l’individu. Naissant de l’amour, elle peut arri­ver au coeur, au centre de chaque per­sonne. Il résulte alors clai­re­ment que la foi n’est pas intran­si­geante, mais elle gran­dit dans une coha­bi­ta­tion qui res­pecte l’autre. Le croyant n’est pas arro­gant ; au contraire, la véri­té le rend humble, sachant que ce n’est pas lui qui la pos­sède, mais c’est elle qui l’embrasse et le pos­sède. Loin de le rai­dir, la sécu­ri­té de la foi le met en route, et rend pos­sible le témoi­gnage et le dia­logue avec tous.

D’autre part, la lumière de la foi, dans la mesure où elle est unie à la véri­té de l’amour, n’est pas étran­gère au monde maté­riel, car l’amour se vit tou­jours corps et âme ; la lumière de la foi est une lumière incar­née, qui pro­cède de la vie lumi­neuse de Jésus. Elle éclaire aus­si la matière, se fie à son ordre, recon­naît qu’en elle s’ouvre un che­min d’harmonie et de com­pré­hen­sion tou­jours plus large. Le regard de la science tire ain­si pro­fit de la foi : cela invite le cher­cheur à res­ter ouvert à la réa­li­té, dans toute sa richesse inépui­sable. La foi réveille le sens cri­tique dans la mesure où elle empêche la recherche de se com­plaire dans ses for­mules et l’aide à com­prendre que la nature est tou­jours plus grande. En invi­tant à l’émerveillement devant le mys­tère du créé, la foi élar­git les hori­zons de la rai­son pour mieux éclai­rer le monde qui s’ouvre à la recherche scientifique.

La foi et la recherche de Dieu

35. La lumière de la foi en Jésus éclaire aus­si le che­min de tous ceux qui cherchent Dieu, et offre la contri­bu­tion spé­ci­fique du chris­tia­nisme dans le dia­logue avec les adeptes des diverses reli­gions. La Lettre aux Hébreux nous parle du témoi­gnage des justes qui, avant l’Alliance avec Abraham, cher­chaient déjà Dieu avec foi. D’Hénoch, on dit qu’« il lui est ren­du témoi­gnage qu’il avait plu à Dieu » (He 11, 5), chose impos­sible sans la foi, parce que « celui qui s’approche de Dieu doit croire qu’il existe et qu’il se fait le rému­né­ra­teur de ceux qui le cherchent » (He 11, 6). Nous pou­vons ain­si com­prendre que le che­min de l’homme reli­gieux passe par la confes­sion d’un Dieu qui prend soin de lui et qui n’est pas impos­sible à trou­ver. Quelle autre récom­pense Dieu pourrait-​il offrir à ceux qui le cherchent, sinon de se lais­ser ren­con­trer ? Bien aupa­ra­vant, nous trou­vons la figure d’Abel, dont on loue aus­si la foi à cause de laquelle Dieu a accep­té ses dons, l’offrande des premiers-​nés de son trou­peau (cf. He 11, 4). L’homme reli­gieux cherche à recon­naître les signes de Dieu dans les expé­riences quo­ti­diennes de sa vie, dans le cycle des sai­sons, dans la fécon­di­té de la terre et dans tout le mou­ve­ment du cos­mos. Dieu est lumi­neux, et il peut être trou­vé aus­si par ceux qui le cherchent avec un coeur sincère.

L’image de cette recherche se trouve dans les Mages, gui­dés par l’étoile jusqu’à Bethléem (cf. Mt 2, 1–12). Pour eux, la lumière de Dieu s’est mon­trée comme che­min, comme étoile qui guide le long d’une route de décou­vertes. L’étoile évoque ain­si de la patience de Dieu envers nos yeux, qui doivent s’habituer à sa splen­deur. L’homme reli­gieux est en che­min et doit être prêt à se lais­ser gui­der, à sor­tir de soi pour trou­ver le Dieu qui sur­prend tou­jours. Ce res­pect de Dieu pour les yeux de l’homme nous montre que, quand l’homme s’approche de Lui, la lumière humaine ne se dis­sout pas dans l’immensité lumi­neuse de Dieu, comme si elle était une étoile englou­tie par l’aube, mais elle devient plus brillante d’autant plus qu’elle est plus proche du feu des ori­gines, comme le miroir qui reflète la splen­deur. La confes­sion chré­tienne de Jésus, unique sau­veur, affirme que toute la lumière de Dieu s’est concen­trée en lui, dans sa « vie lumi­neuse », où se révèlent l’origine et la consom­ma­tion de l’histoire[31]. Il n’y a aucune expé­rience humaine, aucun iti­né­raire de l’homme vers Dieu, qui ne puisse être accueilli, éclai­ré et puri­fié par cette lumière. Plus le chré­tien s’immerge dans le cercle ouvert par la lumière du Christ, plus il est capable de com­prendre et d’accompagner la route de tout homme vers Dieu.

Puisque la foi se confi­gure comme che­min, elle concerne aus­si la vie des hommes qui, même en ne croyant pas, dési­rent croire et cherchent sans cesse. Dans la mesure où ils s’ouvrent à l’amour d’un coeur sin­cère et se mettent en che­min avec cette lumière qu’ils par­viennent à sai­sir, ils vivent déjà, sans le savoir, sur le che­min vers la foi. Ils cherchent à agir comme si Dieu exis­tait, par­fois parce qu’ils recon­naissent son impor­tance pour trou­ver des orien­ta­tions solides dans la vie ordi­naire ou parce qu’ils expé­ri­mentent le désir de lumière au milieu de l’obscurité, mais aus­si parce que, en per­ce­vant com­bien la vie est grande et belle, ils pres­sentent que la pré­sence de Dieu la ren­drait encore plus grande. Saint Irénée de Lyon raconte qu’Abraham, avant d’écouter la voix de Dieu, le cher­chait déjà « d’un coeur brû­lant d’amour », et « il par­court la terre entière cher­chant la trace de Dieu », jusqu’à ce que « Dieu soit rem­pli de ten­dresse pour celui qui le cherche seul et en silence »[32]. Celui qui se met en che­min pour faire le bien s’approche déjà de Dieu, est déjà sou­te­nu par son aide, parce que c’est le propre de la dyna­mique de la lumière divine d’éclairer nos yeux quand nous mar­chons vers la plé­ni­tude de l’amour.

Foi et théologie

36. Puisque la foi est une lumière, elle nous invite à nous incor­po­rer en elle, à explo­rer tou­jours davan­tage l’horizon qu’elle éclaire, pour mieux connaître ce que nous aimons. De ce désir naît la théo­lo­gie chré­tienne. Il est alors clair que la théo­lo­gie est impos­sible sans la foi et qu’elle appar­tient au mou­ve­ment même de la foi, qui cherche l’intelligence la plus pro­fonde de l’autorévélation de Dieu, qui atteint son som­met dans le Mystère du Christ. La pre­mière consé­quence est que dans la théo­lo­gie on ne four­nit pas seule­ment, comme dans les sciences expé­ri­men­tales, un effort de la rai­son pour scru­ter et connaître. Dieu ne peut pas être réduit à un objet. Il est le Sujet qui se fait connaître et se mani­feste dans la rela­tion de per­sonne à per­sonne. La foi droite conduit la rai­son à s’ouvrir à la lumière qui vient de Dieu, afin que, gui­dée par l’amour de la véri­té, elle puisse connaître Dieu plus pro­fon­dé­ment. Les grands doc­teurs et théo­lo­giens médié­vaux ont mon­tré que la théo­lo­gie, comme science de la foi, est une par­ti­ci­pa­tion à la connais­sance que Dieu a de lui-​même. La théo­lo­gie alors, n’est pas seule­ment une parole sur Dieu, mais elle est avant tout l’accueil et la recherche d’une intel­li­gence plus pro­fonde de la parole que Dieu nous adresse. Cette parole que Dieu pro­nonce sur lui-​même, parce qu’il est un dia­logue éter­nel de com­mu­nion, et qu’il admet l’homme à l’intérieur de ce dia­logue[33]. L’humilité qui se laisse « tou­cher » par Dieu, fait par­tie alors de la théo­lo­gie, recon­naît ses limites devant le Mystère et est moti­vée à explo­rer, avec la dis­ci­pline propre à la rai­son, les richesses inson­dables de ce Mystère.

La théo­lo­gie par­tage en outre la forme ecclé­siale de la foi ; sa lumière est la lumière du sujet croyant qui est l’Église. Cela implique, d’une part, que la théo­lo­gie soit au ser­vice de la foi des chré­tiens, qu’elle se mette hum­ble­ment à gar­der et à appro­fon­dir la croyance de tous, sur­tout des plus simples. En outre, la théo­lo­gie, puisqu’elle vit de la foi, ne consi­dère pas le Magistère du Pape et des Évêques en com­mu­nion avec lui comme quelque chose d’extrinsèque, une limite à sa liber­té, mais, au contraire, comme un de ses moments internes, consti­tu­tifs, en tant que le Magistère assure le contact avec la source ori­gi­naire, et offre donc la cer­ti­tude de pui­ser à la Parole du Christ dans son intégrité.

TROISIÈME CHAPITRE – JE VOUS TRANSMETS CE QUE J’AI REÇU (cf. 1 Co 15, 3)

L’Église, mère de notre foi

37. Celui qui s’est ouvert à l’amour de Dieu, qui a écou­té sa voix et reçu sa lumière, ne peut gar­der ce don pour lui. Puisque la foi est écoute et vision, elle se trans­met aus­si comme parole et comme lumière. S’adressant aux Corinthiens, l’Apôtre Paul uti­lise jus­te­ment ces deux images. D’une part il dit : « Possédant ce même esprit de foi, selon ce qui est écrit : J’ai cru, c’est pour­quoi j’ai par­lé, nous aus­si nous croyons, et c’est pour­quoi nous par­lons » (2 Co 4, 13). La parole reçue se fait réponse, confes­sion, et de cette manière résonne pour les autres, les invi­tant à croire. D’autre part saint Paul se réfère aus­si à la lumière : « Nous qui, le visage décou­vert, réflé­chis­sons comme en un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes trans­for­més en cette même image » (2 Co 3, 18). Il s’agit d’une lumière qui se reflète de visage en visage, de même que Moïse por­tait sur lui le reflet de la gloire de Dieu après lui avoir par­lé : « [Dieu] a res­plen­di dans nos coeurs pour faire briller la connais­sance de la gloire de Dieu, qui est sur la face du Christ » (2 Co 4, 6). La lumière de Jésus brille, comme dans un miroir, sur le visage des chré­tiens, et ain­si elle se répand et arrive jusqu’à nous, pour que nous puis­sions, nous aus­si, par­ti­ci­per à cette vision et réflé­chir sur les autres cette lumière, comme dans la litur­gie de Pâques la lumière du cierge allume beau­coup d’autres cierges. La foi se trans­met, pour ain­si dire, par contact, de per­sonne à per­sonne, comme une flamme s’allume à une autre flamme. Les chré­tiens, dans leur pau­vre­té, sèment une graine si féconde qu’elle devient un grand arbre et est capable de rem­plir le monde de fruits.

38. La trans­mis­sion de la foi, qui brille pour tous les hommes et en tout lieu, tra­verse aus­si l’axe du temps, de géné­ra­tion en géné­ra­tion. Puisque la foi naît d’une ren­contre qui se pro­duit dans l’histoire et éclaire notre che­mi­ne­ment dans le temps, elle doit se trans­mettre au long des siècles. C’est à tra­vers une chaîne inin­ter­rom­pue de témoi­gnages que le visage de Jésus par­vient jusqu’à nous. Comment cela est-​il pos­sible ? Comment être sûr d’atteindre le « vrai Jésus » par delà les siècles ? Si l’homme était un être iso­lé, si nous vou­lions par­tir seule­ment du « moi » indi­vi­duel qui veut trou­ver en lui-​même la cer­ti­tude de sa connais­sance, une telle cer­ti­tude serait alors impos­sible. Je ne peux pas voir par moi-​même ce qui s’est pas­sé à une époque si dis­tante de moi. Mais tel n’est pas tou­te­fois le seul moyen dont dis­pose l’homme pour connaître. La per­sonne vit tou­jours en rela­tion. Elle pro­vient d’autres per­sonnes, appar­tient à d’autres, sa vie est enri­chie par la ren­contre avec les autres. De même, la connais­sance que nous avons de nous-​mêmes — la conscience de soi — est éga­le­ment de type rela­tion­nel, et elle est liée aux autres qui nous ont pré­cé­dés : en pre­mier lieu nos parents, qui nous ont don­né la vie et le nom. Même le lan­gage — les mots avec les­quels nous inter­pré­tons notre vie et notre réa­li­té — nous par­vient à tra­vers d’autres, il est conser­vé dans la mémoire vivante d’autres. La connais­sance de nous-​mêmes n’est pos­sible que lorsque nous par­ti­ci­pons à une mémoire plus vaste. Il en est ain­si aus­si de la foi, qui porte à sa per­fec­tion la manière humaine de com­prendre. Le pas­sé de la foi, cet acte d’amour de Jésus qui a don­né au monde une vie nou­velle, nous par­vient par la mémoire d’autres, des témoins, et il est de la sorte conser­vé vivant dans ce sujet unique de mémoire qu’est l’Église. L’Église est une Mère qui nous enseigne à par­ler le lan­gage de la foi. Saint Jean a insis­té sur cet aspect dans son Évangile, en reliant foi et mémoire, et en les asso­ciant toutes deux à l’action du Saint Esprit qui, comme dit Jésus, « vous rap­pel­le­ra tout » (Jn 14, 26). L’Amour, qui est l’Esprit, et qui demeure dans l’Église, main­tient réunies toutes les époques entre elles et nous rend contem­po­rains de Jésus, deve­nant ain­si le guide de notre che­mi­ne­ment dans la foi.

39. Il est impos­sible de croire seul. La foi n’est pas seule­ment une option indi­vi­duelle que le croyant pren­drait dans son inté­rio­ri­té, elle n’est pas une rela­tion iso­lée entre le « moi » du fidèle et le « Toi » divin, entre le sujet auto­nome et Dieu. Par nature, elle s’ouvre au « nous », elle advient tou­jours dans la com­mu­nion de l’Église. La forme dia­lo­guée du Credo, uti­li­sée dans la litur­gie bap­tis­male, nous le rap­pelle. L’acte de croire s’exprime comme une réponse à une invi­ta­tion, à une parole qui doit être écou­tée. Il ne pro­cède pas de moi, mais il s’inscrit dans un dia­logue, il ne peut être une pure confes­sion qui pro­vien­drait d’un indi­vi­du. Il est pos­sible de répondre à la pre­mière per­sonne, « je crois », seule­ment dans la mesure où l’on appar­tient à une large com­mu­nion, seule­ment parce que l’on dit aus­si « nous croyons ». Cette ouver­ture au « nous » ecclé­sial se pro­duit selon l’ouverture même de l’amour de Dieu, qui n’est pas seule­ment rela­tion entre Père et Fils, entre « moi » et « toi », mais, qui est aus­si dans l’Esprit un « nous », une com­mu­nion de per­sonnes. Voilà pour­quoi celui qui croit n’est jamais seul, et pour­quoi la foi tend à se dif­fu­ser, à invi­ter les autres à sa joie. Celui qui reçoit la foi découvre que les espaces de son « moi » s’élargissent, et que de nou­velles rela­tions qui enri­chissent sa vie sont géné­rées en lui. Tertullien l’a expri­mé de manière convain­cante en par­lant du caté­chu­mène qui, « après le bain de la nou­velle nais­sance », est accueilli dans la mai­son de la Mère pour éle­ver les mains et prier, avec ses frères, le Notre Père : il est accueilli dans une nou­velle famille[34].

Les sacre­ments et la trans­mis­sion de la foi

40. Comme toute famille, l’Église trans­met à ses enfants le conte­nu de sa mémoire. Comment faire pour que rien ne soit per­du et qu’au contraire l’héritage de la foi s’approfondisse tou­jours davan­tage ? C’est par la Tradition Apostolique, conser­vée dans l’Église avec l’aide de l’Esprit Saint, que nous avons un contact vivant avec la mémoire fon­da­trice. Et ce qui a été trans­mis par les Apôtres — comme l’affirme le Concile oecu­mé­nique Vatican II — « embrasse tout ce qui contri­bue à une sainte conduite de la vie du Peuple de Dieu et à l’accroissement de la foi, et ain­si l’Église, dans sa doc­trine, sa vie et son culte, per­pé­tue et trans­met à toutes les géné­ra­tions tout ce qu’elle est elle-​même, tout ce qu’elle croit »[35].

La foi a besoin, en effet, d’un milieu dans lequel on puisse témoi­gner et com­mu­ni­quer, et qui cor­res­ponde et soit pro­por­tion­né à ce qui est com­mu­ni­qué. Pour trans­mettre un conte­nu pure­ment doc­tri­nal, une idée, un livre suf­fi­rait sans doute, ou bien la répé­ti­tion d’un mes­sage oral. Mais ce qui est com­mu­ni­qué dans l’Église, ce qui se trans­met dans sa Tradition vivante, c’est la nou­velle lumière qui naît de la ren­contre avec le Dieu vivant, une lumière qui touche la per­sonne au plus pro­fond, au coeur, impli­quant son esprit, sa volon­té et son affec­ti­vi­té, et l’ouvrant à des rela­tions vivantes de com­mu­nion avec Dieu et avec les autres. Pour trans­mettre cette plé­ni­tude, il y a un moyen spé­cial qui met en jeu toute la per­sonne, corps et esprit, inté­rio­ri­té et rela­tions. Ce sont les sacre­ments, célé­brés dans la litur­gie de l’Église. Par eux, une mémoire incar­née est com­mu­ni­quée, liée aux lieux et aux temps de la vie, et qui prend en compte tous les sens. Par eux, la per­sonne est enga­gée, en tant que membre d’un sujet vivant, dans un tis­su de rela­tions com­mu­nau­taires. En consé­quence, s’il est vrai de dire que les sacre­ments sont les sacre­ments de la foi[36], il faut dire aus­si que la foi a une struc­ture sacra­men­telle. Le réveil de la foi passe par le réveil d’un nou­veau sens sacra­men­tel de la vie de l’homme et de l’existence chré­tienne, qui montre com­ment le visible et le maté­riel s’ouvrent sur le mys­tère de l’éternité.

41. La foi se trans­met, en pre­mier lieu, par le Baptême. Il pour­rait sem­bler que le Baptême soit seule­ment une manière de sym­bo­li­ser la confes­sion de foi, un acte péda­go­gique des­ti­né à celui qui a besoin d’images et de gestes, mais dont on pour­rait, dans le fond, se pas­ser. Une parole de saint Paul sur le Baptême nous rap­pelle qu’il n’en est rien. Il affirme que « nous avons été ense­ve­lis avec le Christ par le Baptême dans la mort, afin que, comme le Christ est res­sus­ci­té des morts par la gloire du Père, nous vivions nous aus­si dans une vie nou­velle » (Rm 6, 4). Dans le Baptême nous deve­nons une nou­velle créa­ture et fils adop­tifs de Dieu. L’Apôtre affirme ensuite que le chré­tien a été confié à une « forme d’enseignement » (typos dida­chés), auquel il obéit de tout son coeur (Cf. Rm 6, 17). Dans le Baptême, l’homme reçoit aus­si une doc­trine à pro­fes­ser et une forme concrète de vie qui exige l’engagement de toute sa per­sonne et l’achemine vers le bien. Il est trans­fé­ré dans un uni­vers nou­veau, confié à un nou­veau milieu, à un nou­veau mode d’agir com­mun, dans l’Église. Le Baptême nous rap­pelle ain­si que la foi n’est pas l’oeuvre d’un indi­vi­du iso­lé, elle n’est pas un acte que l’homme pour­rait accom­plir par ses propres forces ; mais elle doit être reçue, en entrant dans la com­mu­nion de l’Église qui trans­met le don de Dieu : on ne se bap­tise pas soi-​même, pas plus qu’on ne naît soi-​même à l’existence. Nous avons été baptisés.

42. Quels sont les élé­ments du Baptême qui nous intro­duisent dans cette nou­velle « forme d’enseignement » ? En pre­mier lieu le Nom de la Trinité : Père, Fils et Saint Esprit est invo­qué sur le caté­chu­mène. Une syn­thèse du che­min de la foi est ain­si faite dès le départ. Le Dieu qui a appe­lé Abraham et qui a vou­lu être appe­lé son Dieu ; le Dieu qui a révé­lé son Nom à Moïse, le Dieu qui en livrant son Fils nous a révé­lé plei­ne­ment le mys­tère de son Nom, donne au bap­ti­sé une nou­velle iden­ti­té filiale. La signi­fi­ca­tion de l’action — l’immersion dans l’eau — accom­plie lors du bap­tême appa­raît alors : l’eau est en même temps sym­bole de mort, qui nous invite à pas­ser par la conver­sion du « moi », à un « Moi » plus large ; et en même temps sym­bole de vie, vie à laquelle nous renais­sons en sui­vant le Christ dans son exis­tence nou­velle. De cette façon, par l’immersion dans l’eau, le Baptême évoque la struc­ture incar­née de la foi. L’action du Christ nous touche dans notre réa­li­té per­son­nelle, elle nous trans­forme radi­ca­le­ment, nous rend fils adop­tifs de Dieu, par­ti­ci­pants de la nature divine ; elle modi­fie ain­si toutes nos rela­tions, notre situa­tion concrète dans le monde et dans le cos­mos, les ouvrant à sa propre vie de com­mu­nion. Ce dyna­misme de trans­for­ma­tion, propre au Baptême, nous aide à com­prendre l’importance du caté­chu­mé­nat, qui aujourd’hui, même dans les socié­tés d’ancienne tra­di­tion chré­tienne dans les­quelles un nombre crois­sant d’adultes s’approche du sacre­ment de Baptême, revêt une impor­tance sin­gu­lière pour la nou­velle évan­gé­li­sa­tion. Il est le che­min de pré­pa­ra­tion au Baptême, à la trans­for­ma­tion de l’existence tout entière dans le Christ.

Pour com­prendre le lien entre Baptême et foi, nous pou­vons nous rap­pe­ler un texte du pro­phète Isaïe qui était asso­cié au Baptême dans l’ancienne lit­té­ra­ture chré­tienne : « les roches escar­pées seront son refuge (…) l’eau ne lui man­que­ra pas » (Is 33, 16)[37]. Le bap­ti­sé, déli­vré des eaux de la mort, pou­vait se dres­ser debout sur la « roche escar­pée » parce qu’il avait trou­vé un appui sûr. Ainsi, l’eau de la mort est trans­for­mée en eau de la vie. Le texte grec la dési­gnait comme eau pistòs, eau « fidèle ». L’eau du Baptême est fidèle parce qu’on peut se fier à elle, parce que son cou­rant intro­duit dans la dyna­mique d’amour de Jésus, source assu­rée sur notre che­min dans la vie.

43. La struc­ture du Baptême, sa confi­gu­ra­tion de renais­sance, dans laquelle nous rece­vons un nom nou­veau et une vie nou­velle, nous aide à com­prendre le sens et l’importance du Baptême des enfants. L’enfant n’est pas capable d’un acte libre d’accueil de la foi, il ne peut pas encore la confes­ser de lui-​même ; pour cette rai­son, ses parents, son par­rain ou sa mar­raine confessent la foi en son nom. La foi est vécue à l’intérieur de la com­mu­nau­té de l’Église, elle s’inscrit dans un « nous » com­mun. Ainsi, l’enfant peut être sou­te­nu par d’autres, ses parents, son par­rain ou sa mar­raine, il peut être accueilli dans leur foi, qui est la foi de l’Église, sym­bo­li­sée par la lumière que le père allume au cierge dans la litur­gie bap­tis­male. Cette struc­ture du Baptême met en évi­dence l’importance de la syner­gie entre l’Église et la famille dans la trans­mis­sion de la foi. Les parents sont appe­lés, selon une parole de saint Augustin, non seule­ment à engen­drer les enfants à la vie, mais aus­si à les conduire à Dieu, afin que, par le Baptême, ils soient régé­né­rés comme enfants de Dieu et reçoivent le don de la foi. Ainsi, avec la vie, leur sont don­nées l’orientation fon­da­men­tale de leur exis­tence et l’assurance d’un ave­nir conforme au bien[38], orien­ta­tion qui sera cor­ro­bo­rée ulté­rieu­re­ment dans le sacre­ment de la Confirmation par le sceau de l’Esprit Saint.

44. La nature sacra­men­telle de la foi trouve sa plus grande expres­sion dans l’Eucharistie. Elle est la pré­cieuse nour­ri­ture de la foi, ren­contre avec le Christ réel­le­ment pré­sent dans l’acte suprême de son amour, le don de lui-​même qui pro­duit la vie. Dans l’Eucharistie nous avons le croi­se­ment de deux axes sur les­quels la foi fait son che­min. D’un côté, l’axe de l’histoire : l’Eucharistie est un acte de mémoire, une actua­li­sa­tion du mys­tère, dans lequel le pas­sé, comme évé­ne­ment de mort et de résur­rec­tion, montre sa capa­ci­té d’ouvrir à l’avenir, d’anticiper la plé­ni­tude finale. La litur­gie nous le rap­pelle avec son hodie, l’ « aujourd’hui » des mys­tères du salut. D’un autre côté, il y a l’axe qui conduit du monde visible vers l’invisible. Dans l’Eucharistie nous appre­nons à sai­sir la pro­fon­deur du réel. Le pain et le vin se trans­forment en Corps et Sang du Christ qui se rend pré­sent dans son che­min pas­cal vers le Père : ce mou­ve­ment nous intro­duit, corps et âme, dans le mou­ve­ment de tout le créé vers sa plé­ni­tude en Dieu.

45. Dans la célé­bra­tion des sacre­ments, l’Église trans­met sa mémoire, en par­ti­cu­lier avec la pro­fes­sion de foi. Celle-​ci ne consiste pas tant à don­ner son assen­ti­ment à un ensemble de véri­tés abs­traites. Dans la confes­sion de foi, au contraire, toute la vie s’achemine vers la pleine com­mu­nion avec le Dieu vivant. On peut dire que, dans le Credo, le croyant est invi­té à entrer dans le mys­tère qu’il pro­fesse et à se lais­ser trans­for­mer par ce qu’il pro­fesse. Pour com­prendre le sens de cette affir­ma­tion, nous pen­sons sur­tout au conte­nu du Credo qui a une struc­ture tri­ni­taire : le Père et le Fils s’unissent dans l’Esprit d’Amour. Ainsi, le croyant affirme que le centre de l’être, le secret le plus pro­fond de toute chose, c’est la com­mu­nion divine. Par ailleurs, le Credo contient aus­si une confes­sion chris­to­lo­gique : les mys­tères de la vie de Jésus sont de nou­veau par­cou­rus jusqu’à sa Mort, sa Résurrection et son Ascension au ciel, dans l’attente de sa venue finale dans la gloire. On affirme donc que ce Dieu com­mu­nion, échange d’amour entre Père et Fils dans l’Esprit, est capable d’embrasser l’histoire de l’homme, de l’introduire dans son dyna­misme de com­mu­nion, qui a son ori­gine et sa fin ultime dans le Père. Celui qui confesse la foi se trouve enga­gé dans la véri­té qu’il confesse. Il ne peut pas pro­non­cer en véri­té les paroles du Credo sans être par cela-​même trans­for­mé, sans être intro­duit dans une his­toire d’amour qui le sai­sit, qui dilate son être en le ren­dant membre d’une grande com­mu­nion, du sujet ultime qui pro­nonce le Credo et qui est l’Église. Toutes les véri­tés à croire disent le mys­tère de la vie nou­velle de la foi comme che­min de com­mu­nion avec le Dieu Vivant.

Foi, prière et Décalogue

46. Deux autres élé­ments sont essen­tiels pour la trans­mis­sion fidèle de la mémoire de l’Église. Il y a en pre­mier lieu, la prière du Seigneur, le Notre Père. Dans cette prière, le chré­tien apprend à par­ta­ger l’expérience spi­ri­tuelle elle-​même du Christ et com­mence à voir avec les yeux du Christ. À par­tir de Celui qui est Lumière née de la Lumière, le Fils unique du Père, nous connais­sons Dieu nous aus­si et nous pou­vons enflam­mer en d’autres le désir de s’approcher de Lui.

Le lien entre foi et Décalogue est éga­le­ment impor­tant. La foi, nous l’avons dit, appa­raît comme un che­min, une route à par­cou­rir, ouverte à la ren­contre avec le Dieu vivant. C’est pour­quoi à la lumière de la foi et de la confiance totale dans le Dieu qui sauve, le Décalogue acquiert sa véri­té la plus pro­fonde, conte­nue dans les paroles qui intro­duisent les dix com­man­de­ments : « Je suis ton Dieu qui t’a fait sor­tir du pays d’Égypte » (Ex 20, 2). Le Décalogue n’est pas un ensemble de pré­ceptes néga­tifs, mais des indi­ca­tions concrètes afin de sor­tir du désert du « moi » auto­ré­fé­ren­tiel, ren­fer­mé sur lui-​même, et d’entrer en dia­logue avec Dieu, en se lais­sant embras­ser par sa misé­ri­corde et pou­voir en témoi­gner. La foi confesse ain­si l’amour de Dieu, ori­gine et sou­tien de tout, elle se laisse por­ter par cet amour pour mar­cher vers la plé­ni­tude de la com­mu­nion avec Dieu. Le Décalogue appa­raît comme le che­min de la recon­nais­sance, de la réponse d’amour, réponse pos­sible parce que, dans la foi, nous sommes ouverts à l’expérience de l’amour trans­for­mant de Dieu pour nous. Et ce che­min reçoit une lumière nou­velle de ce que Jésus enseigne dans le dis­cours sur la mon­tagne (Cf. Mt 5–7).

J’ai évo­qué ain­si les quatre élé­ments qui résument le tré­sor de mémoire que l’Église trans­met : la Confession de foi, la célé­bra­tion des Sacrements, le che­min du Décalogue, la prière. La caté­chèse de l’Église s’est struc­tu­rée autour de ces élé­ments, y com­pris le Catéchisme de l’Église Catholique, ins­tru­ment fon­da­men­tal par lequel, de manière uni­fiée, l’Église com­mu­nique le conte­nu com­plet de la foi, « tout ce qu’elle est, tout ce qu’elle croit »[39].

L’unité et l’intégrité de la foi

47. L’unité de l’Église, dans le temps et dans l’espace, est liée à l’unité de la foi : « il n’y a qu’un Corps et qu’un Esprit (…) comme il n’y a qu’une seule foi » (Ep 4, 4–5). Il peut sem­bler aujourd’hui réa­li­sable que les hommes s’unissent dans un enga­ge­ment com­mun, le désir du bien, le par­tage d’une même des­ti­née, un but com­mun. Mais il est très dif­fi­cile de conce­voir une uni­té dans la même véri­té. Il semble qu’une uni­té de ce genre s’oppose à la liber­té de pen­sée et à l’autonomie du sujet. L’expérience de l’amour nous dit au contraire que c’est jus­te­ment dans l’amour qu’il est pos­sible d’avoir une vision com­mune ; qu’en lui nous appre­nons à voir la réa­li­té avec les yeux de l’autre, et que cela n’appauvrit pas mais enri­chit notre regard. Le véri­table amour, à la mesure de l’amour divin, exige la véri­té et, dans le regard com­mun de la véri­té qui est Jésus Christ, devient solide et pro­fond. L’unité de vision en un seul corps et en un seul esprit, est aus­si joie de la foi. En ce sens saint Léon le Grand pou­vait affir­mer : « Si la foi n’est pas une, elle n’est pas la foi »[40].

Quel est le secret de cette uni­té ? La foi est une, en pre­mier lieu, en rai­son de l’unité du Dieu connu et confes­sé. Tous les articles de foi se réfèrent à Lui, ils sont les che­mins pour connaître son être et son agir. En consé­quence ils ont une uni­té supé­rieure à toute autre uni­té que nous pour­rions construire par notre pen­sée ; ils pos­sèdent l’unité qui nous enri­chit parce qu’elle se com­mu­nique à nous et nous rend « un ».

En outre, la foi est une parce qu’elle se réfère à l’unique Seigneur, à la vie de Jésus, à son his­toire concrète qu’il par­tage avec nous. Saint Irénée de Lyon l’a clai­re­ment affir­mé contre les héré­tiques gnos­tiques. Ceux-​ci sou­te­naient l’existence de deux types de foi : une foi gros­sière, impar­faite, celle des simples, qui res­tait au niveau de la chair du Christ et de la contem­pla­tion de ses mys­tères ; et un autre type de foi plus pro­fond et plus par­fait, la vraie foi, réser­vée à un petit cercle d’initiés qui s’élevait par l’intelligence au-​delà de la chair de Jésus jusqu’aux mys­tères de la divi­ni­té incon­nue. Devant cette pré­ten­tion, qui conti­nue à séduire et qui a ses adeptes encore de nos jours, saint Irénée affirme qu’il n’y a qu’une seule foi, parce que celle-​ci passe tou­jours par le concret de l’Incarnation, sans jamais faire abs­trac­tion de la chair ni de l’histoire du Christ, puisque Dieu a vou­lu s’y révé­ler plei­ne­ment. C’est pour cela qu’il n’y a pas de dif­fé­rence entre la foi de « celui qui est capable d’en par­ler lon­gue­ment » et la foi de « celui qui en parle peu », de celui qui a des capa­ci­tés et de celui qui en a moins : ni le pre­mier ne peut aug­men­ter la foi, ni le second la dimi­nuer[41].

Enfin, la foi est une parce qu’elle est par­ta­gée par toute l’Église, qui est un seul corps et un seul Esprit. Dans la com­mu­nion de cet unique sujet qu’est l’Église, nous rece­vons un regard com­mun. En confes­sant la même foi, nous nous appuyons sur le même roc, nous sommes trans­for­més dans le même Esprit d’amour, nous rayon­nons d’une lumière unique, et nous péné­trons la réa­li­té d’un seul regard.

48. Étant don­né qu’il n’y a qu’une seule foi, celle-​ci doit être confes­sée dans toute sa pure­té et son inté­gri­té. C’est bien parce que tous les articles de foi sont reliés entre eux et ne qu’un, qu’en nier un seul, même celui qui sem­ble­rait de moindre impor­tance, revient à por­ter atteinte à tout l’ensemble. Chaque époque peut ren­con­trer plus ou moins de dif­fi­cul­tés à admettre cer­tains points de la foi : il est donc impor­tant de veiller, afin que le dépôt de la foi soit trans­mis dans sa tota­li­té (cf. 1 Tm 6, 20), et pour que l’on insiste oppor­tu­né­ment sur tous les aspects de la confes­sion de foi. Et puisque l’unité de la foi est l’unité de l’Église, reti­rer quoique ce soit à la foi revient à reti­rer quelque chose à la véri­té de la com­mu­nion. Les Pères ont décrit la foi comme un corps, le corps de la véri­té, avec plu­sieurs membres, par ana­lo­gie avec le Corps du Christ et son pro­lon­ge­ment dans l’Église[42]. L’intégrité de la foi a été aus­si liée à l’image de l’Église vierge, à sa fidé­li­té dans l’amour spon­sal pour le Christ : por­ter atteinte à la foi revient à por­ter atteinte à la com­mu­nion avec le Seigneur[43]. L’unité de la foi est donc celle d’un orga­nisme vivant, comme l’a bien remar­qué le bien­heu­reux John Henry Newman lorsqu’il comp­tait, par­mi les notes carac­té­ri­sant la conti­nui­té de la doc­trine dans le temps, sa capa­ci­té d’assimiler tout ce qu’elle trouve dans les divers milieux où elle est pré­sente et les dif­fé­rentes cultures qu’elle ren­contre[44], puri­fiant toute chose et la por­tant à sa par­faite expres­sion. Ainsi la foi se montre uni­ver­selle, catho­lique, parce que sa lumière gran­dit pour illu­mi­ner tout le cos­mos et toute l’histoire.<

49. Au ser­vice de l’unité de la foi et de sa trans­mis­sion com­plète, le Seigneur a fait à l’Église le don de la suc­ces­sion apos­to­lique. Par elle, la conti­nui­té de la mémoire de l’Église est assu­rée, et il est pos­sible d’atteindre avec cer­ti­tude la source pure d’où sur­git la foi. Le lien avec l’origine est donc garan­ti par des per­sonnes vivantes, ce qui cor­res­pond à la foi vivante que l’Église trans­met. Elle s’appuie sur la fidé­li­té des témoins qui ont été choi­sis par le Seigneur à cette fin. C’est pour cela que le Magistère s’exprime tou­jours dans l’obéissance à la Parole ori­gi­nelle sur laquelle est fon­dée la foi. Il est digne de confiance parce qu’il se fie à cette Parole qu’il écoute, garde et explique[45]. Dans le dis­cours d’adieu aux anciens d’Éphèse, à Milet, que saint Luc raconte dans les Actes des Apôtres, saint Paul témoigne d’avoir accom­pli la charge que le Seigneur lui a confiée d’ « annon­cer toute la volon­té de Dieu » (Ac 20, 27).C’est par le Magistère de l’Église que peut nous par­ve­nir intacte cette volon­té, et avec elle la joie de pou­voir plei­ne­ment l’accomplir.

QUATRIÈME CHAPITRE – DIEU PRÉPARE POUR EUX UNE CITÉ (cf. He 11, 16)

La foi et le bien commun

50. Dans la pré­sen­ta­tion de l’histoire des Patriarches et des justes de l’Ancien Testament, la Lettre aux Hébreux met en relief un aspect essen­tiel de leur foi. Elle ne se pré­sente pas seule­ment comme un che­min, mais aus­si comme l’édification, la pré­pa­ra­tion d’un lieu dans lequel les hommes peuvent habi­ter ensemble. Le pre­mier construc­teur est Noé qui, dans l’arche, réus­sit à sau­ver sa famille (cf. He 11, 7). Vient ensuite Abraham, dont il est dit que, par la foi, il habi­tait une tente, atten­dant la ville aux solides fon­da­tions (cf. He 11, 9–10). De la foi sur­git une nou­velle confiance, une nou­velle assu­rance que seul Dieu peut don­ner. Si l’homme de foi s’appuie sur le Dieu de l’Amen, sur le Dieu fidèle (Cf. Is 65, 16), et devient ain­si lui-​même assu­ré, nous pou­vons ajou­ter que cette fer­me­té de la foi fait réfé­rence aus­si à la cité que Dieu pré­pare pour l’homme. La foi révèle com­bien les liens entre les hommes peuvent être forts, quand Dieu se rend pré­sent au milieu d’eux. Il ne s’agit pas seule­ment d’une fer­me­té inté­rieure, d’une convic­tion stable du croyant ; la foi éclaire aus­si les rela­tions entre les hommes, parce qu’elle naît de l’amour et suit la dyna­mique de l’amour de Dieu. Le Dieu digne de confiance donne aux hommes une cité fiable.

51. En rai­son de son lien avec l’amour (cf. Ga 5, 6), la lumière de la foi se met au ser­vice concret de la jus­tice, du droit et de la paix. La foi naît de la ren­contre avec l’amour ori­gi­naire de Dieu en qui appa­raît le sens et la bon­té de notre vie ; celle-​ci est illu­mi­née dans la mesure même où elle entre dans le dyna­misme ouvert par cet amour, deve­nant che­min et pra­tique vers la plé­ni­tude de l’amour. La lumière de la foi est capable de valo­ri­ser la richesse des rela­tions humaines, leur capa­ci­té à per­du­rer, à être fiables et à enri­chir la vie com­mune. La foi n’éloigne pas du monde et ne reste pas étran­gère à l’engagement concret de nos contem­po­rains. Sans un amour digne de confiance, rien ne pour­rait tenir les hommes vrai­ment unis entre eux. Leur uni­té ne serait conce­vable que fon­dée uni­que­ment sur l’utilité, sur la com­po­si­tion des inté­rêts, sur la peur, mais non pas sur le bien de vivre ensemble, ni sur la joie que la simple pré­sence de l’autre peut sus­ci­ter. La foi fait com­prendre la struc­tu­ra­tion des rela­tions humaines, parce qu’elle en per­çoit le fon­de­ment ultime et le des­tin défi­ni­tif en Dieu, dans son amour, et elle éclaire ain­si l’art de l’édification, en deve­nant un ser­vice du bien com­mun. Oui, la foi est un bien pour tous, elle est un bien com­mun, sa lumière n’éclaire pas seule­ment l’intérieur de l’Église et ne sert pas seule­ment à construire une cité éter­nelle dans l’au-delà ; elle nous aide aus­si à édi­fier nos socié­tés, afin que nous mar­chions vers un ave­nir plein d’espérance. La Lettre aux Hébreux nous en donne un exemple quand, par­mi les hommes de foi, elle cite Samuel et David aux­quels la foi a per­mis d’« exer­cer la jus­tice » (11, 33). Là, l’expression fait réfé­rence à la jus­tice de leur gou­ver­ne­ment, à cette sagesse qui donne la paix au peuple (cf. 1 S 12, 3–5 ; 2 S 8, 15). Les mains de la foi s’élèvent vers le ciel mais en même temps, dans la cha­ri­té, elles édi­fient une cité, sur la base de rap­ports dont l’amour de Dieu est le fondement.

La foi et la famille

52. Dans le che­mi­ne­ment d’Abraham vers la cité future, la Lettre aux Hébreux fait allu­sion à la béné­dic­tion qui se trans­met de père en fils (cf. 11, 20–21). Le pre­mier envi­ron­ne­ment dans lequel la foi éclaire la cité des hommes est donc la famille. Je pense sur­tout à l’union stable de l’homme et de la femme dans le mariage. Celle-​ci naît de leur amour, signe et pré­sence de l’amour de Dieu, de la recon­nais­sance et de l’acceptation de ce bien qu’est la dif­fé­rence sexuelle par laquelle les conjoints peuvent s’unir en une seule chair (cf. Gn 2, 24) et sont capables d’engendrer une nou­velle vie, mani­fes­ta­tion de la bon­té du Créateur, de sa sagesse et de son des­sein d’amour. Fondés sur cet amour, l’homme et la femme peuvent se pro­mettre l’amour mutuel dans un geste qui engage toute leur vie et rap­pelle tant d’aspects de la foi. Promettre un amour qui soit pour tou­jours est pos­sible quand on découvre un des­sein plus grand que ses propres pro­jets, qui nous sou­tient et nous per­met de don­ner l’avenir tout entier à la per­sonne aimée. La foi peut aider à com­prendre toute la pro­fon­deur et toute la richesse de la géné­ra­tion d’enfants, car elle fait recon­naître en cet acte l’amour créa­teur qui nous donne et nous confie le mys­tère d’une nou­velle per­sonne. C’est ain­si que Sara, par sa foi, est deve­nue mère, en comp­tant sur la fidé­li­té de Dieu à sa pro­messe (cf. He 11, 11).

53. En famille, la foi accom­pagne tous les âges de la vie, à com­men­cer par l’enfance : les enfants apprennent à se confier à l’amour de leurs parents. C’est pour­quoi, il est impor­tant que les parents cultivent en famille des pra­tiques com­munes de foi, qu’ils accom­pagnent la matu­ra­tion de la foi de leurs enfants. Traversant une période de la vie si com­plexe, riche et impor­tante pour la foi, les jeunes sur­tout doivent res­sen­tir la proxi­mi­té et l’attention de leur famille et de la com­mu­nau­té ecclé­siale dans leur pro­ces­sus de crois­sance dans la foi. Tous nous avons vu com­ment, lors des Journées mon­diales de la Jeunesse, les jeunes mani­festent la joie de la foi, leur enga­ge­ment à vivre une foi tou­jours plus ferme et géné­reuse. Les jeunes dési­rent une vie qui soit grande. La ren­contre avec le Christ — le fait de se lais­ser sai­sir et gui­der par son amour — élar­git l’horizon de l’existence et lui donne une espé­rance solide qui ne déçoit pas. La foi n’est pas un refuge pour ceux qui sont sans cou­rage, mais un épa­nouis­se­ment de la vie. Elle fait décou­vrir un grand appel, la voca­tion à l’amour, et assure que cet amour est fiable, qu’il vaut la peine de se livrer à lui, parce que son fon­de­ment se trouve dans la fidé­li­té de Dieu, plus forte que notre fragilité.

Une lumière pour la vie en société

54. Assimilée et appro­fon­die en famille, la foi devient lumière pour éclai­rer tous les rap­ports sociaux. Comme expé­rience de la pater­ni­té et de la misé­ri­corde de Dieu, elle s’élargit ensuite en che­min fra­ter­nel. Dans la « moder­ni­té », on a cher­ché à construire la fra­ter­ni­té uni­ver­selle entre les hommes, en la fon­dant sur leur éga­li­té. Peu à peu, cepen­dant, nous avons com­pris que cette fra­ter­ni­té, pri­vée de la réfé­rence à un Père com­mun comme son fon­de­ment ultime, ne réus­sit pas à sub­sis­ter. Il faut donc reve­nir à la vraie racine de la fra­ter­ni­té. L’histoire de la foi, depuis son début, est une his­toire de fra­ter­ni­té, même si elle n’est pas exempte de conflits. Dieu appelle Abraham à quit­ter son pays et pro­met de faire de lui une seule grande nation, un grand peuple, sur lequel repose la Bénédiction divine (cf. Gn 12, 1–3). Au fil de l’histoire du salut, l’homme découvre que Dieu veut faire par­ti­ci­per tous, en tant que frères, à l’unique béné­dic­tion, qui atteint sa plé­ni­tude en Jésus, afin que tous ne fassent qu’un. L’amour inépui­sable du Père com­mun nous est com­mu­ni­qué, en Jésus, à tra­vers aus­si la pré­sence du frère. La foi nous enseigne à voir que dans chaque homme il y a une béné­dic­tion pour moi, que la lumière du visage de Dieu m’illumine à tra­vers le visage du frère.

Le regard de la foi chré­tienne a appor­té de nom­breux bien­faits à la cité des hommes pour leur vie en com­mun ! Grâce à la foi, nous avons com­pris la digni­té unique de chaque per­sonne, qui n’était pas si évi­dente dans le monde antique. Au deuxième siècle, le païen Celse repro­chait aux chré­tiens ce qui lui parais­sait une illu­sion et une trom­pe­rie : pen­ser que Dieu avait créé le monde pour l’homme, le pla­çant au som­met de tout le cos­mos. Il se deman­dait alors : « Pourquoi veut-​on que l’herbe pousse plu­tôt pour les hommes que pour les plus sau­vages de tous les ani­maux sans rai­son ? »[46]. « Si quelqu’un regar­dait du ciel sur la terre, quelle dif­fé­rence trouverait-​il entre ce que nous fai­sons et ce que les four­mis ou les abeilles ? »[47]. Au centre de la foi biblique, se trouve l’amour de Dieu, sa sol­li­ci­tude concrète pour chaque per­sonne, son des­sein de salut qui embrasse toute l’humanité et la créa­tion tout entière, et qui atteint son som­met dans l’Incarnation, la Mort et la Résurrection de Jésus Christ. Quand cette réa­li­té est assom­brie, il vient à man­quer le cri­tère pour dis­cer­ner ce qui rend la vie de l’homme pré­cieuse et unique. L’homme perd sa place dans l’univers et s’égare dans la nature en renon­çant à sa res­pon­sa­bi­li­té morale, ou bien il pré­tend être arbitre abso­lu en s’attribuant un pou­voir de mani­pu­la­tion sans limites.<

55. La foi, en outre, en nous révé­lant l’amour du Dieu Créateur nous fait res­pec­ter davan­tage la nature, en nous fai­sant recon­naître en elle une gram­maire écrite par Lui et une demeure qu’il nous confie, afin que nous en pre­nions soin et la gar­dions ; elle nous aide à trou­ver des modèles de déve­lop­pe­ment qui ne se basent pas seule­ment sur l’utilité et sur le pro­fit, mais qui consi­dèrent la créa­tion comme un don dont nous sommes tous débi­teurs ; elle nous enseigne à décou­vrir des formes justes de gou­ver­ne­ment, recon­nais­sant que l’autorité vient de Dieu pour être au ser­vice du bien com­mun. La foi affirme aus­si la pos­si­bi­li­té du par­don, qui bien des fois néces­site du temps, des efforts, de la patience et de l’engagement ; le par­don est pos­sible si on découvre que le bien est tou­jours plus ori­gi­naire et plus fort que le mal, que la parole par laquelle Dieu sou­tient notre vie est plus pro­fonde que toutes nos néga­tions. D’ailleurs, même d’un point de vue sim­ple­ment anthro­po­lo­gique, l’unité est supé­rieure au conflit ; nous devons aus­si prendre en charge le conflit, mais le fait de le vivre doit nous ame­ner à le résoudre, à le vaincre, en le trans­for­mant en un maillon d’une chaîne, en un pro­grès vers l’unité. Quand la foi dimi­nue, il y a le risque que même les fon­de­ments de l’existence s’amoindrissent, comme le pré­voyait le poète Thomas Stearns Elliot : « Avez-​vous peut-​être besoin qu’on vous dise que même ces modestes suc­cès /​qui vous per­mettent d’être fiers d’une socié­té édu­quée /​sur­vi­vront dif­fi­ci­le­ment à la foi à laquelle ils doivent leur signi­fi­ca­tion ? »[48]. Si nous ôtons la foi en Dieu de nos villes, s’affaiblira la confiance entre nous. Nous nous tien­drions unis seule­ment par peur, et la sta­bi­li­té serait mena­cée. La Lettre aux Hébreux affirme : « Dieu n’a pas honte de s’appeler leur Dieu ; il leur a pré­pa­ré, en effet, une ville » (11, 16). L’expression « ne pas avoir honte » est asso­ciée à une recon­nais­sance publique. On veut dire que Dieu confesse publi­que­ment, par son agir concret, sa pré­sence par­mi nous, son désir de rendre solides les rela­tions entre les hommes. Peut-​être aurions-​nous honte d’appeler Dieu notre Dieu ? Peut-​être est-​ce nous qui ne le confes­sons pas comme tel dans notre vie publique, qui ne pro­po­se­rions pas la gran­deur de la vie en com­mun qu’il rend pos­sible ? La foi éclaire la vie en socié­té. Elle pos­sède une lumière créa­tive pour chaque mou­ve­ment nou­veau de l’histoire, parce qu’elle situe tous les évé­ne­ments en rap­port avec l’origine et le des­tin de toute chose dans le Père qui nous aime.

Une force de conso­la­tion dans la souffrance

56. En écri­vant aux chré­tiens de Corinthe sur ses tri­bu­la­tions et ses souf­frances, saint Paul met en rela­tion sa foi avec la pré­di­ca­tion de l’Évangile. Il dit, en effet, que s’accomplit le pas­sage de l’Écriture : « J’ai cru, c’est pour­quoi j’ai par­lé » (2 Co 4, 13). L’Apôtre se réfère à une expres­sion du Psaume 116, où le psal­miste s’exclame : « Je crois lors même que je dis : je suis trop mal­heu­reux » (v. 10). Parler de la foi amène à par­ler aus­si des épreuves dou­lou­reuses, mais jus­te­ment Paul voit en elles l’annonce la plus convain­cante de l’Évangile ; parce que c’est dans la fai­blesse et dans la souf­france qu’émerge et se découvre la puis­sance de Dieu qui dépasse notre fai­blesse et notre souf­france. L’Apôtre même se trouve dans une situa­tion de mort, qui devien­dra vie pour les chré­tiens (cf. 2 Co 4, 7–12). À l’heure de l’épreuve, la foi nous éclaire, et dans la souf­france et dans la fai­blesse nous appa­raît clai­re­ment que « (…) ce n’est pas nous que nous prê­chons, mais le Christ Jésus, Seigneur » (2 Co 4, 5). Le cha­pitre 11 de la Lettre aux Hébreux se conclut par la réfé­rence à ceux qui ont souf­fert pour la foi (cf. 11, 35–38), par­mi les­quels une place par­ti­cu­lière est attri­buée à Moïse, qui a pris sur lui l’opprobre du Christ (cf. v. 26). Le chré­tien sait que la souf­france ne peut être éli­mi­née, mais qu’elle peut rece­voir un sens, deve­nir acte d’amour, confiance entre les mains de Dieu qui ne nous aban­donne pas et, de cette manière, être une étape de crois­sance de la foi et de l’amour. En contem­plant l’union du Christ avec le Père, même au moment de la souf­france la plus grande sur la croix (cf. Mc 15, 34), le chré­tien apprend à par­ti­ci­per au regard même de Jésus. Par consé­quent la mort est éclai­rée et peut être vécue comme l’ultime appel de la foi, l’ultime « Sors de la terre », l’ultime « Viens ! » pro­non­cé par le Père, à qui nous nous remet­tons dans la confiance qu’il nous ren­dra forts aus­si dans le pas­sage définitif.

57. La lumière de la foi ne nous fait pas oublier les souf­frances du monde. Pour com­bien d’hommes et de femmes de foi, les per­sonnes qui souffrent ont été des média­trices de lumière ! Ainsi le lépreux pour saint François d’Assise, ou pour la Bienheureuse Mère Teresa de Calcutta, ses pauvres. Ils ont com­pris le mys­tère qui est en eux. En s’approchant d’eux, ils n’ont certes pas effa­cé toutes leurs souf­frances, ni n’ont pu leur expli­quer tout le mal. La foi n’est pas une lumière qui dis­si­pe­rait toutes nos ténèbres, mais la lampe qui guide nos pas dans la nuit, et cela suf­fit pour le che­min. À l’homme qui souffre, Dieu ne donne pas un rai­son­ne­ment qui explique tout, mais il offre sa réponse sous la forme d’une pré­sence qui accom­pagne, d’une his­toire de bien qui s’unit à chaque his­toire de souf­france pour ouvrir en elle une trouée de lumière. Dans le Christ, Dieu a vou­lu par­ta­ger avec nous cette route et nous offrir son regard pour y voir la lumière. Le Christ est celui qui, en ayant sup­por­té la souf­france, « est le chef de notre foi et la porte à la per­fec­tion » (He 12, 2).<

La souf­france nous rap­pelle que le ser­vice ren­du par la foi au bien com­mun est tou­jours ser­vice d’espérance, qui regarde en avant, sachant que c’est seule­ment de Dieu, de l’avenir qui vient de Jésus res­sus­ci­té, que notre socié­té peut trou­ver ses fon­de­ments solides et durables. En ce sens, la foi est reliée à l’espérance parce que, même si notre demeure ter­restre vient à être détruite, nous avons une demeure éter­nelle que Dieu a désor­mais inau­gu­rée dans le Christ, dans son corps (cf. 2 Co 4, 16–5, 5). Le dyna­misme de foi, d’espérance et de cha­ri­té (cf. 1 Th 1, 3 ; 1 Co 13, 13) nous fait ain­si embras­ser les pré­oc­cu­pa­tions de tous les hommes, dans notre marche vers cette ville, « dont Dieu est l’architecte et le construc­teur » (He 11, 10), parce que « l’espérance ne déçoit point » (Rm 5, 5).

Dans l’unité avec la foi et la cha­ri­té, l’espérance nous pro­jette vers un ave­nir cer­tain, qui se situe dans une pers­pec­tive dif­fé­rente des pro­po­si­tions illu­soires des idoles du monde, mais qui donne un nou­vel élan et de nou­velles forces à la vie quo­ti­dienne. Ne nous fai­sons pas voler l’espérance, ne per­met­tons pas qu’elle soit ren­due vaine par des solu­tions et des pro­po­si­tions immé­diates qui nous arrêtent sur le che­min, qui « frag­mentent » le temps, le trans­for­mant en moments ; c’est le temps qui gou­verne les moments, qui les éclaire et les trans­forme en maillons d’une chaîne, d’un pro­ces­sus. L’espace fos­si­lise le cours des choses, le temps pro­jette au contraire vers l’avenir et incite à mar­cher avec espérance.<

« Bienheureuse celle qui a cru » (Lc 1, 45)

58. Dans la para­bole du semeur, saint Luc rap­porte ces paroles par les­quelles Jésus explique la signi­fi­ca­tion de « la bonne terre » : « Ce sont ceux qui, ayant enten­du la parole avec un coeur noble et géné­reux, la retiennent et portent du fruit par leur constance » (Lc 8, 15). Dans le contexte de l’évangile de Luc, la men­tion du coeur noble et géné­reux, en réfé­rence à la Parole écou­tée et gar­dée, consti­tue un por­trait impli­cite de la foi de la Vierge Marie. Le même évan­gé­liste nous parle de la mémoire de Marie, de la manière dont elle conser­vait dans son coeur tout ce qu’elle écou­tait et voyait, de façon à ce que la Parole por­tât du fruit dans sa vie. La Mère du Seigneur est l’icône par­faite de la foi, comme dira sainte Élisabeth : « Bienheureuse celle qui a cru » (Lc 1, 45).

En Marie, Fille de Sion, s’accomplit la longue his­toire de foi de l’Ancien Testament, avec le récit de la vie de beau­coup de femmes fidèles, à com­men­cer par Sara, femmes qui, à côté des Patriarches, étaient le lieu où la pro­messe de Dieu s’accomplissait, et la vie nou­velle s’épanouissait. À la plé­ni­tude des temps, la Parole de Dieu s’est adres­sée à Marie, et elle l’a accueillie avec tout son être, dans son coeur, pour qu’elle prenne chair en elle et naisse comme lumière pour les hommes. Saint Justin mar­tyr, dans son Dialogue avec Tryphon, a une belle expres­sion par laquelle il dit que Marie, en accep­tant le mes­sage de l’Ange, a conçu « foi et joie »[49]. En la mère de Jésus, en effet, la foi a por­té tout son fruit, et quand notre vie spi­ri­tuelle donne du fruit, nous sommes rem­plis de joie, ce qui est le signe le plus clair de la gran­deur de la foi. Dans sa vie, Marie a accom­pli le pèle­ri­nage de la foi en sui­vant son Fils[50]. Ainsi, en Marie, le che­min de foi de l’Ancien Testament est assu­mé dans le fait de suivre Jésus, et il se laisse trans­for­mer par Lui, en entrant dans le regard-​même du Fils de Dieu incarné.

59. Nous pou­vons dire que dans la Bienheureuse Vierge Marie s’est réa­li­sé ce sur quoi j’ai insis­té aupa­ra­vant, c’est-à-dire que le croyant est tota­le­ment enga­gé dans sa confes­sion de foi. Marie est étroi­te­ment asso­ciée, par son lien avec Jésus, à ce que nous croyons. Dans la concep­tion vir­gi­nale de Marie, nous avons un signe clair de la filia­tion divine du Christ. L’origine éter­nelle du Christ est dans le Père, il est le Fils dans un sens total et unique ; et pour cela il naît dans le temps sans l’intervention d’un homme. Étant Fils, Jésus peut appor­ter au monde un nou­veau com­men­ce­ment et une nou­velle lumière, la plé­ni­tude de l’amour fidèle de Dieu qui se livre aux hommes. D’autre part, la mater­ni­té véri­table de Marie a assu­ré au Fils de Dieu une véri­table his­toire humaine, une véri­table chair dans laquelle il mour­ra sur la croix et res­sus­ci­te­ra des morts. Marie l’accompagnera jusqu’à la croix (cf. Jn 19, 25), de là sa mater­ni­té s’étendra à tout dis­ciple de son Fils (cf. Jn 19, 26–27). Elle sera éga­le­ment pré­sente au cénacle, après la Résurrection et l’Ascension de Jésus, pour implo­rer avec les Apôtres le don de l’Esprit Saint (cf. Ac 1, 14). Le mou­ve­ment d’amour entre le Père et le Fils dans l’Esprit a par­cou­ru notre his­toire ; le Christ nous attire à Lui pour pou­voir nous sau­ver (cf. Jn 12, 32). Au centre de la foi, se trouve la confes­sion de Jésus, Fils de Dieu, né d’une femme qui nous intro­duit, par le don de l’Esprit Saint, dans la filia­tion adop­tive (cf. Ga 4, 4–6).

60. Tournons-​nous vers Marie, Mère de l’Église et Mère de notre foi, en priant :

Ô Mère, aide notre foi !

Ouvre notre écoute à la Parole, pour que nous recon­nais­sions la voix de Dieu et son appel. Éveille en nous le désir de suivre ses pas, en sor­tant de notre terre et en accueillant sa pro­messe. Aide-​nous à nous lais­ser tou­cher par son amour, pour que nous puis­sions le tou­cher par la foi. Aide-​nous à nous confier plei­ne­ment à Lui, à croire en son amour, sur­tout dans les moments de tri­bu­la­tions et de croix, quand notre foi est appe­lée à mûrir. Sème dans notre foi la joie du Ressuscité. Rappelle-​nous que celui qui croit n’est jamais seul. Enseigne-​nous à regar­der avec les yeux de Jésus, pour qu’il soit lumière sur notre che­min. Et que cette lumière de la foi gran­disse tou­jours en nous jusqu’à ce qu’arrive ce jour sans cou­chant, qui est le Christ lui-​même, ton Fils, notre Seigneur !

Donné à Rome, près de Saint-​Pierre, le 29 juin 2013, solen­ni­té des saints Apôtres Pierre et Paul, en la pre­mière année de mon Pontificat.

FRANCISCUS

Notes de bas de page

  1. Dialogus cum Tryphone Iudaeo, 121, 2 : PG 6, 758.[]
  2. Clément d’Alexandrie, Protrepticus, IX : PG 8, 195.[]
  3. Brief an Elisabeth Nietzsche (11 juin 1865), in : Werke in drei Bänden, München 1954, p. 953s.[]
  4. Paradis XXIV, 145–147.[]
  5. Acta Sanctorum, Iunii, I, 21.[]
  6. « Si le Concile ne traite pas expres­sé­ment de la foi, il en parle cepen­dant à chaque page, il recon­nait son carac­tère vital et sur­na­tu­rel, il la sup­pose intègre et forte, et c’est sur elle qu’il construit sa doc­trine. Qu’il suf­fise de rap­pe­ler les affir­ma­tions du Concile (…) Cela nous montre l’importance capi­tale que le Concile, en confor­mi­té avec la tra­di­tion doc­tri­nale de l’Église, attri­bue à la foi, à la vraie foi, celle qui a pour source le Christ et pour canal le Magistère de l’Église ». (Paul VI, Audience géné­rale, [8 mars 1967] : Insegnamenti V [1967], 705).[]
  7. Cf. par ex. Conc. Œcum. Vat. I, Const. dogm. sur la foi catho­lique Dei Filius, chap. III : DS 3008–3020 ; Conc. Œcum. Vat. II, Const. dogm. sur la Révélation divine Dei Verbum, n. 5 ; Catéchisme de l’Église catho­lique, nn. 153–165.[]
  8. Cf. Catechesis V, 1 : PG 33, 505A.[]
  9. In Psal. 32, II, s. I, 9 : PL 36, 284.[]
  10. M. Buber, Die Erzählungen der Chassidim, Zürich 1949, p. 793.[]
  11. Émile, Paris 1966, p. 387.[]
  12. Lettre à Monseigneur de Beaumont, L’Âge d’Homme, Lausanne, p. 110.[]
  13. Cf. In Ioh. Evang., 45, 9 : PL 35, 1722–1723.[]
  14. Partie II, IV.[]
  15. De conti­nen­tia, 4, 11 : PL 40, 356.[]
  16. Vom Wesen katho­li­scher Weltanschauung (1923), in Unterscheidung des Christlichen. Gesammelte Studien 1923–1963, Mainz 1963, p. 24.[]
  17. XI, 30, 40 : PL 32, 825.[]
  18. Cf. ibid., 825–826.[]
  19. Vermischte Bemerkungen/​Culture and Value, G.H. von Wright (sous direc­tion de), Oxford 1991, pp. 32–33 ; 61–64.[]
  20. Homiliae in Evangelia, II, 27, 4 : PL 76, 1207. []
  21. Cf. Expositio super Cantica Canticorum, XVIII, 88 : CCL, Continuatio Medieavalis 87, 67.[]
  22. Ibid., XIX, 90 : CCL, Continuatio Mediaevalis, 87,69[]
  23. « À Dieu qui révèle est due « l’obéissance de la foi » (Rm 16, 26 ; cf. Rm 1, 5 ; 2 Co 10, 5–6), par laquelle l’homme s’en remet tout entier et libre­ment à Dieu dans « un com­plet hom­mage d’intelligence et de volon­té à Dieu qui révèle » et dans un assen­ti­ment volon­taire à la révé­la­tion qu’il fait. Pour exis­ter, cette foi requiert la grâce pré­ve­nante et aidante de Dieu, ain­si que les secours inté­rieurs du Saint-​Esprit qui touche le coeur et le tourne vers Dieu, ouvre les yeux de l’esprit et donne « à tous la dou­ceur de consen­tir et de croire à la véri­té ». Afin de rendre tou­jours plus pro­fonde l’intelligence de la libé­ra­tion, l’Esprit-Saint ne cesse, par ses dons, de rendre la foi plus par­faite » (Conc. Œcum. Vat. II, Const. dogm. sur la Révélation divine Dei Verbum, n. 5).[]
  24. Cf. H. Schlier, Meditationen über den Johanneischen Begriff der Wahrheit, in : Besinnung auf das Neue Testament. Exegetische Aufsätze und Vorträger 2, Freiburg, Basel, Wien 1959, p. 272.[]
  25. Cf. S. Th. III, q. 55, a. 2, ad 1.[]
  26. Sermo 229/​L, 2 : PLS 2, 576 : « Tangere autem corde, hoc est cre­dere ».[]
  27. Cf. Lett. ency­cl. Fides et ratio (14 sep­tembre 1998), n. 73 : AAS (1999), pp. 61–62.[]
  28. Cf. Confessiones, VIII, 12, 29 : PL 32, 762.[]
  29. De Trinitate, XV, 11, 20 : PL 42, 1071 : « ver­bum quod intus lucet ».[]
  30. Cf. De civi­tate Dei, XXII, 30, 5 : PL 41, 804.[]
  31. Cf. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Décl. Dominus Iesus(6 août 2000), 15 : AAS 92 (2000), p. 756.[]
  32. Demonstratio apos­to­li­cae prae­di­ca­tio­nis, 24 : SC 406, p. 117.[]
  33. Cf. Bonaventure, Breviloquium, Prol. : Opera Omnia, V, Quaracchi 1891, p. 201 ; Thomas d’Aquin, Somme Théologique I, q. 1.[]
  34. Cf. De Baptismo, 20,5 : CCL I, 295.[]
  35. Conc. Œcum. Vat. II, Const. dogm. sur la Révélation divine Dei Verbum, n. 8.[]
  36. Cf. Conc. Œcum. Vat. II, Const. sur la sainte litur­gie Sacrosanctum Concilium, n. 59. []
  37. Cf. Epistula Barnabae, 11,5 : SC 172, p. 162.[]
  38. Cf. De nup­tiis et concu­pis­cen­tia, I, 4, 5 : PL 44, 413 : « Habent quippe inten­tio­nem gene­ran­di rege­ne­ran­dos, ut qui ex eis sae­cu­li filii nas­cun­tur in Dei filios renas­can­tur ».[]
  39. Conc. Œcum. Vat. II, Const. dogm. sur la Révélation divine Dei Verbum, n. 8.[]
  40. In nati­vi­tate Domini ser­mo 4, 6 : SC 22, p. 110.[]
  41. Cf. Irénée de Lyon, Adversus hae­reses, I, 10, 2 : SC 264, p. 160.[]
  42. Cf. ibid., II, 27, 1 SC 294, p. 264.[]
  43. Cf. Augustin, De sanc­ta vir­gi­ni­tate, 48, 48 : PL 40,424–425 : « Servatur et in fide invio­la­ta quae­dam cas­ti­tas vir­gi­na­lis, qua Ecclesia uni viro vir­go cas­ta coop­ta­tur ».[]
  44. Cf. An Essay on the Development of Christian Doctrine, Uniform Edition : Longmans, Green and Company, London 1868–1881, pp. 185–189.[]
  45. Cf. Conc. Œcum. Vat. II, Const. dogm. sur la Révélation divine Dei Verbum, n. 10.[]
  46. Origène, Contra Celsum, IV, 75 : SC 136, p. 372.[]
  47. Ibid., 85 : SC 136, p. 394.75.[]
  48. « Choruses from The Rock » in The Collected Poems and Plays 1909–1950, New York 1980, p. 106.[]
  49. Cf. Dialogus cum Tryphone Iudaeo, 100,5 : PG 6, 710.[]
  50. Cf. Conc. Œcum. Vat. II, Const. dogm. sur l’Église Lumen gen­tium, n. 58.[]
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