15 août 1899

Lettre encyclique Quamquam Pluries

Sur le patronage de Saint Joseph et de la Sainte Vierge

A tous les Patriarches, Primats, Archevêques, Evêques et autres Ordinaires en paix et en com­mu­nion avec le Siège Apostolique, rela­ti­ve­ment au patro­nage de saint Joseph et de la très sainte Vierge, qu’il convient d’invoquer à cause de la dif­fi­cul­té des temps. 

Vénérables Frères, Salut et Bénédiction apostolique.

Bien que plu­sieurs fois déjà, Nous ayons ordon­né que des prières spé­ciales fussent faites dans le monde entier et que des inté­rêts catho­liques fussent avec plus d’instances recom­man­dés à Dieu, per­sonne néan­moins ne s’étonnera de ce que Nous jugions oppor­tun d’insister à nou­veau sur cette même obli­ga­tion dans le temps présent.

Aux époques dif­fi­ciles, et par­ti­cu­liè­re­ment lorsque la licence de tout oser pour la ruine de la Religion chré­tienne semble lais­sée à la puis­sance des ténèbres, l’Eglise a tou­jours eu la cou­tume d’implorer avec plus de fer­veur et de per­sé­vé­rance Dieu, son auteur et son défen­seur, en recou­rant aus­si à l’intercession des saints, – et sur­tout à celle de l’auguste Vierge, Mère de Dieu, – dont le patro­nage lui appa­raît devoir être le plus effi­cace. Tôt ou tard, ces pieuses sup­pli­ca­tions et la confiance mise dans la bon­té divine pro­duisent leurs fruits.

Or, Vénérables Frères, vous connais­sez le carac­tère des temps où nous vivons : ils ne sont guère moins féconds en cala­mi­tés pour la Religion chré­tienne que ceux qui, dans le pas­sé, furent les plus mal­heu­reux. Dans un grand nombre d’âmes, nous voyons s’éteindre la foi, prin­cipe de toutes les ver­tus chré­tiennes ; la cha­ri­té se refroi­dit ; la jeu­nesse gran­dit dans la dépra­va­tion des mœurs et des doc­trines ; l’Eglise de Jésus-​Christ est atta­quée de toutes parts par la vio­lence et par l’astuce ; une guerre achar­née est diri­gée contre le sou­ve­rain Pontificat ; les fon­de­ments mêmes de la Religion sont ébran­lés avec une audace chaque jour crois­sante. A quel point on en est venu, en ces der­niers temps, et quels nou­veaux des­seins on médite encore, cela est trop connu pour qu’il soit besoin de le dire.

Dans une situa­tion si cri­tique et si mal­heu­reuse, les remèdes humains étant tout à fait dis­pro­por­tion­nés au mal, il ne reste qu’à sol­li­ci­ter la puis­sance divine afin d’en obte­nir la gué­ri­son. C’est pour­quoi Nous avons cru néces­saire de Nous adres­ser à la pié­té du peuple chré­tien pour l’exciter à implo­rer avec plus de zèle et de constance le secours de Dieu tout-​puissant. Aussi, à l’approche du mois d’octobre, que Nous avons pré­cé­dem­ment pres­crit de consa­crer à la Vierge Marie sous le titre de Notre–Dame du Rosaire, Nous exhor­tons vive­ment les fidèles à accom­plir les exer­cices de ce mois avec le plus de reli­gion, de pié­té et d’assiduité possible.

Nous savons qu’un refuge nous a été pré­pa­ré dans la bon­té mater­nelle de la Vierge et Nous tenons pour abso­lu­ment cer­tain que Nous ne pla­çons pas vai­ne­ment Nos espé­rances en elle. Si tant de fois elle a mani­fes­té son assis­tance dans les grandes épreuves subies par le monde chré­tien, pour­quoi dou­ter qu’elle en renou­velle les témoi­gnages de sa puis­sance et de sa faveur, lorsque d’humbles et constantes prières lui sont adres­sées ? Bien plus, Nous croyons que son inter­ven­tion sera d’autant plus écla­tante qu’elle aura vou­lu se lais­ser plus long­temps implorer.

Mais Nous avons un autre des­sein que, selon votre cou­tume, Vénérables Frères, vous secon­de­rez de tout votre zèle, afin que Dieu se montre plus favo­rable à nos prières et que, les inter­ces­seurs étant plus nom­breux, il vienne plus vite et plus com­plè­te­ment au secours de son Eglise. Nous jugeons très utile que le peuple chré­tien s’habitue à invo­quer avec une vive pié­té et une grande confiance, en même temps que la Vierge, Mère de Dieu, son très chaste époux, le bien­heu­reux Joseph. Par là, Nous avons la cer­ti­tude de répondre aux vœux de la Sainte Vierge elle-​même et de faire une chose qui lui sera agréable.

Assurément, au sujet de cette dévo­tion, dont Nous par­lons publi­que­ment aujourd’hui pour la pre­mière fois, Nous savons que non seule­ment le peuple y est incli­né, mais qu’elle est déjà éta­blie et en progrès.

Nous avons vu, en effet, le culte de saint Joseph, que, dans les siècles pas­sés, les Pontifes romains s’étaient appli­qués à déve­lop­per peu à peu et à pro­pa­ger, croître et se répandre à notre époque, sur­tout après que Pie IX, Notre pré­dé­ces­seur d’heureuse mémoire, eut pro­cla­mé, sur la demande d’un grand nombre d’Evêques, le très saint Patriarche « Patron de l’Eglise catho­lique ». Toutefois, comme il est d’une sou­ve­raine impor­tance que la véné­ra­tion envers saint Joseph s’enracine dans les mœurs et dans les ins­ti­tu­tions catho­liques, Nous vou­lons impri­mer à ces sen­ti­ments du peuple chré­tien une impul­sion nou­velle par Notre parole et par Notre autorité.

Pour quelles rai­sons spé­ciales saint Joseph a‑t-​il été nomi­na­ti­ve­ment décla­ré Patron de l’Eglise ? Pour quels motifs, en retour, l’Eglise espère-​t-​elle beau­coup de sa pro­tec­tion et de son patro­nage ? Les voi­ci : saint Joseph a été l’époux de Marie et il a été répu­té le père de Jésus-​Christ. De là, sa digni­té, sa faveur, sa sain­te­té, sa gloire. Certes, la digni­té de la Mère de Dieu est si éle­vée qu’elle ne peut être sur­pas­sée par aucune autre. Toutefois, Joseph ayant été uni à la bien­heu­reuse Vierge par le lien du mariage, il n’est pas dou­teux qu’il n’ait appro­ché plus que per­sonne de la digni­té sur­émi­nente au nom de laquelle la Mère de Dieu sur­passe de si haut toutes les natures créées. En effet, de tous les genres de socié­té et d’union, le mariage est le plus intime, et il entraîne essen­tiel­le­ment la com­mu­nau­té de biens entre les deux conjoints. Aussi, en assi­gnant Joseph pour époux à la Vierge, Dieu lui don­na non seule­ment d’être le com­pa­gnon de sa vie, le témoin de sa vir­gi­ni­té, le gar­dien de son hon­neur, mais encore, en ver­tu même du pacte conju­gal, d’avoir part à sa sublime digni­té. De même, Joseph brille entre tous par la digni­té la plus auguste, parce que, de par la volon­té divine, il a été éta­bli le gar­dien du Fils de Dieu et regar­dé par les hommes comme son père. D’où il résul­tait que le Verbe de Dieu était hum­ble­ment sou­mis à Joseph, qu’il lui obéis­sait et qu’il lui ren­dait tous les devoirs que les enfants sont obli­gés de rendre à leurs parents.

De cette double digni­té décou­laient d’elles-mêmes les charges que la nature impose aux pères de famille ; ain­si, Joseph était le gar­dien, l’administrateur et le défen­seur légi­time et natu­rel de la mai­son divine dont il était le chef. Il exer­ça de fait ces charges et ces fonc­tions pen­dant tout le cours de sa vie mor­telle. Il s’appliqua à pro­té­ger avec un sou­ve­rain amour et une sol­li­ci­tude quo­ti­dienne son épouse et le divin Enfant ; il gagna régu­liè­re­ment par son tra­vail ce qui était néces­saire à l’un et à l’autre pour la nour­ri­ture et le vête­ment ; il pré­ser­va de la mort l’Enfant mena­cé par la jalou­sie d’un roi, en lui pro­cu­rant un refuge ; dans les incom­mo­di­tés des voyages et les amer­tumes de l’exil, il fut constam­ment le com­pa­gnon, l’aide et le sou­tien de la Vierge et de Jésus. Or, la sainte famille, que Joseph gou­ver­nait avec un pou­voir en quelque sorte pater­nel, conte­nait en elle-​même les pré­mices de l’Eglise nais­sante. De même que la Très Sainte Vierge est la mère de Jésus-​Christ, elle est aus­si la mère de tous les chré­tiens qu’elle a enfan­tés sur la mon­tagne du Calvaire, au milieu des suprêmes souf­frances du Rédempteur cru­ci­fié ; Jésus-​Christ est aus­si comme le premier-​né des Chrétiens, les­quels, par l’adoption et par la rédemp­tion, sont ses frères.

Telles sont les rai­sons pour les­quelles le bien­heu­reux Patriarche regarde comme lui étant par­ti­cu­liè­re­ment confiée la mul­ti­tude des Chrétiens dont se com­pose l’Eglise, à savoir cette immense famille répan­due par toute la terre, sur laquelle, en sa qua­li­té d’époux de Marie et de père de Jésus-​Christ, il pos­sède une auto­ri­té qua­si pater­nelle. Il est donc natu­rel et très digne du bien­heu­reux Joseph que, de même qu’il sub­ve­nait autre­fois à tous les besoins de la famille de Nazareth et l’entourait de sa très sainte pro­tec­tion, il couvre main­te­nant de son céleste patro­nage et défende l’Eglise de Jésus-Christ.

Ces consi­dé­ra­tions, Vénérables Frères, vous le com­pre­nez faci­le­ment, se trouvent confir­mées par le sen­ti­ment qu’ont admis un grand nombre de Pères de l’Eglise et auquel s’ajoute l’autorité de la sainte Liturgie elle-​même, à savoir que le Joseph des temps anciens, fils du patriarche Jacob, fut la figure du nôtre et que, par sa gloire, il ren­dit un témoi­gnage anti­ci­pé de la gran­deur du futur gar­dien de la sainte famille. En effet, outre que le même nom, avec le sens qu’il com­porte, fut don­né à l’un et à l’autre, vous connais­sez très bien les res­sem­blances mani­festes qui existent entre eux. La pre­mière consiste en ce que le pre­mier Joseph jouit de la faveur et de la par­ti­cu­lière bien­veillance de son maître et que, ayant été pré­po­sé par lui à l’administration de ses biens, la pros­pé­ri­té et l’abondance affluèrent, grâce à lui, dans la mai­son de ce maître. La seconde est encore plus impor­tante : c’est que, par l’ordre du roi, il fut inves­ti d’une grande puis­sance sur le royaume et que, dans un temps où la disette des récoltes et la cher­té des vivres vinrent à se pro­duire, il pour­vut avec tant de sagesse aux besoins des Egyptiens et de leurs voi­sins que le roi don­na l’ordre de l’appeler « sau­veur du monde ». Il est donc per­mis de recon­naître dans cet ancien patriarche la figure du nou­veau. De même que le pre­mier fit réus­sir et pros­pé­rer les inté­rêts domes­tiques de son maître et ren­dit bien­tôt de mer­veilleux ser­vices à tout le royaume, le second, des­ti­né à être le gar­dien de la Religion chré­tienne, doit être regar­dé comme le pro­tec­teur et le défen­seur de l’Eglise, qui est vrai­ment la mai­son du Seigneur et le royaume de Dieu sur la terre.

En outre, il y a des rai­sons pour que tous les fidèles, à quelque condi­tion qu’ils appar­tiennent, se recom­mandent au cré­dit et se confient à la garde du bien­heu­reux Joseph. En lui, les pères de famille trouvent la plus belle per­son­ni­fi­ca­tion de la vigi­lance et de la sol­li­ci­tude pater­nelle ; les époux, un par­fait exemple d’amour, d’union des cœurs et de fidé­li­té conju­gale ; les vierges, tout à la fois le modèle et le pro­tec­teur de la pure­té vir­gi­nale. Ceux qui sont de noble nais­sance appren­dront de Joseph à gar­der la digni­té au sein même de l’infortune ; les riches com­pren­dront, par ses leçons, quels sont les biens qui méritent le plus d’être dési­rés et acquis au prix de tous les efforts. Quant aux pro­lé­taires, aux ouvriers, aux hommes de condi­tion médiocre, c’est pour eux comme un droit spé­cial de recou­rir à Joseph et de se pro­po­ser son imi­ta­tion. En effet, Joseph, de race royale, uni par le mariage à la plus grande et à la plus sainte des femmes, regar­dé comme le père du Fils de Dieu, a néan­moins pas­sé sa vie dans le tra­vail et a deman­dé à son labeur d’artisan tout ce qui était néces­saire à l’entretien de sa famille. Il est donc vrai que la condi­tion des humbles n’a rien d’abject, et non seule­ment le tra­vail de l’ouvrier n’a rien de désho­no­rant„ mais, si la ver­tu vient s’y joindre, il peut être gran­de­ment enno­bli. Content du peu qu’il pos­sé­dait, Joseph sup­por­ta les dif­fi­cul­tés inhé­rentes à sa médiocre for­tune avec gran­deur d’âme, à l’exemple de son Fils, lequel, après avoir accep­té la condi­tion d’esclave, lui qui était le Seigneur de toutes choses, embras­sa volon­tai­re­ment l’extrême pau­vre­té et vou­lut man­quer de tout.

Appuyés sur ces consi­dé­ra­tions, les pauvres et tous ceux qui vivent du tra­vail de leurs mains doivent éle­ver leurs cœurs et se péné­trer de sen­ti­ments équi­tables. S’ils ont le droit de cher­cher à sor­tir de la pau­vre­té et à s’établir dans une meilleure situa­tion par des moyens légi­times, la rai­son et la jus­tice leur défendent de ren­ver­ser l’ordre éta­bli par la pro­vi­dence de Dieu. Bien plus, l’emploi de la force et les ten­ta­tives sédi­tieuses et vio­lentes sont des moyens insen­sés ; ils aggravent la plu­part du temps les maux pour la sup­pres­sion des­quels on a recours à eux. Que les pauvres donc, s’ils ont du bon sens, ne mettent pas leur confiance dans les pro­messes des hommes de désordre, mais dans l’exemple et le patro­nage du bien­heu­reux Joseph, et aus­si dans la mater­nelle cha­ri­té de l’Eglise, dont la sol­li­ci­tude pour leur sort aug­mente de jour en jour.

C’est pour­quoi, comp­tant beau­coup, Vénérables Frères, sur votre auto­ri­té et sur votre zèle épis­co­pal et ne dou­tant pas que les bons et pieux fidèles ne fassent volon­tai­re­ment plus et mieux encore qu’il ne leur est com­man­dé, Nous pres­cri­vons que, pen­dant tout le mois d’Octobre, après la réci­ta­tion du Rosaire, au sujet de laquelle il a été pré­cé­dem­ment sta­tué, on ajoute une prière à saint Joseph, dont la for­mule vous sera trans­mise en même temps que cette Lettre ; il sera ain­si fait chaque année à per­pé­tui­té. A ceux qui réci­te­ront dévo­te­ment cette prière, Nous accor­dons pour chaque fois une indul­gence de sept ans et sept quarantaines.

C’est une pra­tique salu­taire et des plus louables, qui est déjà en vigueur dans quelques pays, de consa­crer le mois de Mars à hono­rer, par des exer­cices de pié­té quo­ti­diens, le saint Patriarche. Là où cet usage ne pour­ra pas être faci­le­ment éta­bli, il est du moins à sou­hai­ter que, avant le jour de sa fête, un Triduum de prières soit célé­bré dans l’église prin­ci­pale de chaque localité.

Dans les contrées où le dix-​neuf Mars, consa­cré au bien­heu­reux Joseph, n’est pas fête de pré­cepte, Nous exhor­tons les fidèles à sanc­ti­fier autant que pos­sible ce jour par des actes de pié­té pri­vée en l’honneur du céleste Patron, comme si c’était une fête de précepte.

En atten­dant, comme pré­sage des dons célestes et en témoi­gnage de Notre bien­veillance, Nous accor­dons affec­tueu­se­ment dans le Seigneur, à vous, Vénérables Frères, à votre cler­gé et à votre peuple, la Bénédiction Apostolique.

Donné à Rome, près Saint-​Pierre, le 15 Août 1889. De Notre Pontificat l’an douzième.

LEON XIII, Pape..

Prière à Saint Joseph

Nous recou­rons à vous dans notre tri­bu­la­tion, bien­heu­reux Joseph, et, après avoir implo­ré le secours de votre très sainte épouse, nous sol­li­ci­tons aus­si avec confiance votre patronage.

Au nom de l’affection qui vous a uni à la Vierge imma­cu­lée, Mère de Dieu ; par l’amour pater­nel dont vous avez entou­ré l’Enfant Jésus, nous vous sup­plions de regar­der d’un œil pro­pice l’héritage que Jésus-​Christ a acquis au prix de son sang et de nous assis­ter de votre puis­sance et de votre secours dans nos besoins.

Ô très vigi­lant gar­dien de la sainte Famille, pro­té­gez la race élue de Jésus-​Christ ; ô Père très aimant, éloi­gnez de nous toute souillure d’erreur et de cor­rup­tion ; ô notre très vaillant et tuté­laire pro­tec­teur, assistez-​nous du haut du ciel dan le com­bat que nos livre­rons à la puis­sance des ténèbres ; et, de même que vous avez arra­ché autre­fois l’Enfant Jésus au péril de la mort, défen­dez aujourd’hui la sainte Eglise de Dieu des embûches de l’ennemi et de toute adver­si­té. Couvrez-​nous tous de votre per­pé­tuel patro­nage, afin que, sou­te­nus par la puis­sance de votre exemple et de votre secours, nous puis­sions vivre sain­te­ment, pieu­se­ment mou­rir et obte­nir la béa­ti­tude éter­nelle du Ciel.

Ainsi soit-​il.

fraternité sainte pie X
4 août 1880
Proclamant Saint Thomas d'Aquin patron des écoles catholiques
  • Léon XIII