Benoît XV

Lettre encyclique Spiritus Paraclitus

Aux Vénérables Frères, Patriarches, Primats, Archevêques et Evêques et autres Ordinaires locaux en paix et communion avec le Siège Apostolique

15 septembre 1920

15e centenaire de la mort de st Jérôme

Donné à Rome, près Saint-​Pierre, le 15 sep­tembre 1920, en la sep­tième année de Notre Pontificat.

Vénérables Frères, salut et Bénédiction Apostolique.

L’Esprit-Saint, qui, pour ini­tier le genre humain aux mys­tères de la divi­ni­té, lui avait don­né le tré­sor des Saintes Lettres, a fort pro­vi­den­tiel­le­ment sus­ci­té au cours des siècles de nom­breux exé­gètes, aus­si remar­quables par­leur sain­te­té que par leur science, qui, non contents de ne point lais­ser infé­cond ce céleste tré­sor [1], devaient, par leurs études et leurs tra­vaux, faire goû­ter avec sur­abon­dance aux fidèles la conso­la­tion des Ecritures. C’est d’un avis una­nime qu’on place au pre­mier rang de cette élite saint Jérôme, en qui l’Eglise catho­lique recon­naît et vénère le plus grand Docteur que lui ait don­né le ciel pour l’interprétation des Saintes Ecritures. Devant com­mé­mo­rer dans quelques jours le quin­zième cen­te­naire de sa mort, Nous ne vou­lons pas, Vénérables Frères, lais­ser pas­ser une si favo­rable occa­sion de vous entre­te­nir à loi­sir de la gloire qu’a acquise saint Jérôme et des ser­vices qu’il a ren­dus par sa science des Saintes Ecritures.

La conscience de Notre charge apos­to­lique et le désir de déve­lop­per l’étude, noble entre toutes, de l’Ecriture, Nous incitent, d’une part, à pro­po­ser à l’imitation le beau modèle qu’est ce grand génie, de l’autre, à confir­mer de Notre auto­ri­té apos­to­lique et à mieux adap­ter aux temps que tra­verse aujourd’hui l’Eglise les si pré­cieuses direc­tions et pres­crip­tions don­nées en cette matière par Nos pré­dé­ces­seurs d’heureuse mémoire, Léon XIII et Pie X. De fait saint Jérôme, « esprit plei­ne­ment impré­gné du sens catho­lique et très ver­sé dans la connais­sance de la loi sainte » [2], « maître des catho­liques » [3], « modèle de ver­tu et lumière du monde entier » [4], a mer­veilleu­se­ment expo­sé et défen­du avec vaillance la doc­trine catho­lique concer­nant nos Saints Livres ; à ce titre, il nous four­nit une foule d’enseignements de très haute valeur dont, Nous Nous auto­ri­sons pour exhor­ter tous les enfants de l’Eglise, et prin­ci­pa­le­ment les clercs, au res­pect en même temps qu’à la lec­ture pieuse et à la médi­ta­tion assi­due des divines Ecritures.

Comme vous le savez, Vénérables Frères, Jérôme naquit à Stridon, « jadis ville fron­tière entre la Dalmatie et la Pannonie [5] ; éle­vé dès la plus tendre enfance dans le catho­li­cisme [6], il revê­tit ici même à Rome, au bap­tême, les livrées du Christ [7] ; dès ce jour, et jusqu’à la fin de sa très longue vie, il consa­cra toutes ses forces à l’étude, à l’explication et à la défense des Saints Livres. A Rome, il s’initia aux lettres latines et grecques, et il quit­tait à peine la chaire des rhé­teurs que, encore ado­les­cent, il s’essaya à com­men­ter le pro­phète Abdias ; cet essai de sa « pre­mière jeu­nesse » [8] déve­lop­pa à ce point son amour des Ecritures que, sui­vant la para­bole de l’Evangile, il déci­da de sacri­fier au tré­sor qu’il décou­vrait « tous les avan­tages de ce monde » [9].

Aussi, bra­vant toutes les dif­fi­cul­tés d’un pareil pro­jet, il quitte sa mai­son, ses parents, sa sœur et ses proches, renonce à sa table somp­tueuse et part pour les Lieux Saints, afin d’y acqué­rir plus abon­dam­ment les richesses du Christ et la connais­sance du Sauveur par la lec­ture et l’étude des Saints Livres [10]. A plu­sieurs reprises, il nous dit lui-​même com­ment il s’y employa sans épar­gner ses sueurs :

« Une soif ardente m’excitait à m’instruire auprès des autres et je ne fus point, comme cer­tains le pensent, mon propre maître. A Antioche, je sui­vis sou­vent les leçons d’Apollinaire de Laodicée, que je fré­quen­tais mais, bien que je fusse son dis­ciple dans les Saintes Ecritures, jamais je n’ai adop­té son dog­ma­tisme opi­niâtre en matière de sens. » [11]

De Palestine, Jérôme se reti­ra dans le désert de Chalcis en Syrie orien­tale ; et, en vue de péné­trer plus à fond le sens de la parole divine un même temps que pour refré­ner par un tra­vail achar­né les ardeurs de la jeu­nesse, il se mit à l’école d’un Juif conver­ti, qui lui apprit éga­le­ment l’hébreu et le chal­déen. « Quelle peine il m’en coû­ta, que de dif­fi­cul­tés à vaincre, que de décou­ra­ge­ments, com­bien de fois j’ai aban­don­né cette étude pour la reprendre ensuite, sti­mu­lé par ma pas­sion de la science, moi seul pour­rais le dire qui l’éprouvai, et ceux avec qui je vivais. Je bénis Dieu pour les doux fruits qu’a por­tés pour moi la graine amère de l’étude des langues. » [12]

Fuyant les bandes d’hérétiques, qui venaient le trou­bler jusqu’au fond du désert, Jérôme gagna Constantinople. L’évêque de cette ville était alors saint Grégoire le Théologien, célèbre pour l’universel renom de sa science. Jérôme le prit, durant près de trois années, pour guide et maître dans l’interprétation des Saintes Lettres. C’est à cette époque qu’il tra­dui­sit en latin les Homélies d’Origène sur les Prophètes ain­si que la Chronique d’Eusèbe, et com­men­ta la vision des Séraphins dans Isaïe.

Les dif­fi­cul­tés que tra­ver­sait la chré­tien­té le rame­nèrent à Rome. Il y fut pater­nel­le­ment accueilli par le pape Damase, qu’il assis­ta dans le gou­ver­ne­ment de l’Eglise [13]. Tiraillé en tous sens par les sou­cis de cette charge, il n’en conti­nua pas moins soit de fré­quen­ter assi­dû­ment les Livres Saints [14] et de trans­crire et col­la­tion­ner les manus­crits [15], soit de résoudre les dif­fi­cul­tés qu’on lui sou­met­tait et d’initier des dis­ciples des deux sexes à la science des Ecritures [16]. Le Pape lui avait confié la tâche immense de révi­ser la ver­sion latine du Nouveau Testament ; il y fit preuve d’une telle péné­tra­tion et finesse de juge­ment que son œuvre est de plus en plus admi­rée et esti­mée par les exé­gètes modernes eux-​mêmes.
.

Mais toutes ses pen­sées, tous ses goûts l’at­ti­raient vers les lieux véné­rables de la Palestine. Aussi, à la mort de Damase, Jérôme se reti­ra à Bethléem ; il éle­va près du ber­ceau du Christ un monas­tère où il se consa­cra tout entier à Dieu, employant tous les ins­tants que lui lais­sait la prière à étu­dier et ensei­gner les Ecritures. « Déjà, dit-​il encore lui-​même, ma tête se par­se­mait de che­veux blancs et me don­nait l’apparence d’un maître bien plus que d’un dis­ciple ; néan­moins, j’allai à Alexandrie me mettre à l’école de Didyme. Je lui dois beau­coup ; il m’apprit ce que j’ignorais ; ce que je savais, j’ai gagné à l’apprendre sous une autre forme. On se figu­rait que je n’avais plus rien à apprendre ; or, à Jérusalem et à Bethléem, au prix de quelles fatigues et de quels efforts n’ai-je pas sui­vi encore pen­dant la nuit les leçons de Baraninas ! Il crai­gnait les Juifs et me fai­sait l’effet d’un second Nicodème. » [17]

Loin de s’en tenir aux leçons et à l’autorité de ces maîtres – et il en eut d’autres, – il uti­li­sa, pour faire de nou­veaux pro­grès, des sources de docu­men­ta­tion de tout genre : après s’être pro­cu­ré dès le début les meilleurs manus­crits et com­men­taires de l’Ecriture, il dépouilla les livres des syna­gogues et les ouvrages delà biblio­thèque de Césarée, consti­tuée par Origène et Eusèbe ; la col­la­tion de ces textes avec les siens devait lui per­mettre de fixer la forme authen­tique et le sens véri­table du texte sacré. Pour mieux atteindre son but, il visi­ta toute la Palestine, plei­ne­ment convain­cu de l’avantage qu’il fai­sait res­sor­tir dans sa lettre à Domnion et à Bogatien : « La Sainte Ecriture aura bien moins de secrets pour qui a vu la Judée de ses yeux et retrou­vé la trace des villes dis­pa­rues, les noms iden­tiques ou trans­for­més des loca­li­tés. C’est cette pen­sée qui nous gui­dait quand nous nous sommes impo­sé la fatigue de par­cou­rir, en com­pa­gnie des meilleurs savants juifs, la région dont le nom reten­tit dans toutes les églises du Christ. » [18]

Voici donc Jérôme nour­ris­sant sans cesse son esprit de cette manne exquise, com­men­tant les Epîtres de saint Paul, cor­ri­geant à la lumière des textes grecs les manus­crits latins de l’Ancien Testament, retra­dui­sant de l’original hébreu en latin presque tous les Livres Saints, expli­quant chaque jour les Saintes Ecritures aux fidèles assem­blés, répon­dant aux lettres qui de toute part lui sou­mettent des dif­fi­cul­tés exé­gé­tiques à résoudre, réfu­tant avec véhé­mence les détrac­teurs de l’unité et de la foi catho­lique, et — si puis­sante était l’énergie que lui don­nait son amour des Ecritures — ne s’arrêtant d’écrire ou de dic­ter que lorsque la mort vien­dra gla­cer sa main et éteindre sa voix. C’est ain­si que, sans comp­ter avec les fatigues, les veilles ni les dépenses, jamais, jusqu’à son extrême vieillesse, il ne ces­sa de médi­ter jour et nuit, auprès de la Crèche, la loi du Seigneur, du fond de sa soli­tude ren­dant plus de ser­vices au nom catho­lique, parles exemples de sa vie et par ses écrits, que s’il avait vécu à Rome, centre du monde.

Après cette rapide esquisse de la vie et des tra­vaux de saint Jérôme, abor­dons, Vénérables Frères, l’examen de son ensei­gne­ment sur la digni­té divine et l’absolue véra­ci­té des Ecritures.

Qu’on par­coure à cet égard les écrits du grand Docteur : pas une seule page qui n’en témoigne à l’évidence, il a fer­me­ment et inva­ria­ble­ment affir­mé, avec l’Eglise catho­lique tout entière, que les Saints Livres ont été écrits sous l’inspiration du Saint-​Esprit, qu’ils ont Dieu pour auteur et que c’est comme tels que l’Eglise les a reçus [19]. Les Livres de la Sainte Ecriture, affirme-​t-​il, ont été com­po­sés sous l’inspiration, ou la sug­ges­tion, ou l’insinuation, ou même la dic­tée de l’Esprit-Saint ; bien plus, c’est cet Esprit lui-​même qui les a rédi­gés et publiés. Mais Jérôme ne doute nul­le­ment, par ailleurs, que tous les auteurs de ces Livres n’aient, cha­cun confor­mé­ment à son carac­tère et à son génie, prê­té libre­ment son concours à l’inspiration divine.

Ainsi, il n’affirme pas seule­ment sans réserve ce qui est l’élément com­mun de tous les écri­vains sacrés — à savoir, que leur plume était gui­dée par l’Esprit de Dieu, au point que Dieu doit être tenu pour la cause prin­ci­pale de cha­cune des pen­sées et des expres­sions de l’Ecriture ; — il dis­cerne encore avec soin ce qui est par­ti­cu­lier à cha­cun d’eux. A de mul­tiples points de vue, ordon­nance des maté­riaux, voca­bu­laire, qua­li­tés et forme du style, il montre que cha­cun a mis à pro­fit ses facul­tés et forces per­son­nelles ; il arrive ain­si à fixer et dépeindre le carac­tère par­ti­cu­lier, les « notes », pourrait-​on dire, et la phy­sio­no­mie propre de cha­cun, sur­tout pour les pro­phètes et l’apôtre saint Paul. Pour mieux expli­quer cette col­la­bo­ra­tion de Dieu et de l’homme à la même œuvre, Jérôme donne l’exemple de l’ouvrier qui emploie à la confec­tion de quelque objet un ins­tru­ment ou un outil ; en effet, tout ce que disent les écri­vains sacrés « consti­tue les paroles de Dieu, non leurs paroles à eux, et, en par­lant par leur bouche, le Seigneur s’en est ser­vi comme d’un ins­tru­ment. » [20].

Si main­te­nant nous cher­chons à savoir com­ment il faut entendre cette influence de Dieu sur l’écrivain sacré et son action comme cause prin­ci­pale, nous ver­rons aus­si­tôt que le sen­ti­ment de saint Jérôme est en par­faite har­mo­nie avec la doc­trine com­mune de l’Eglise catho­lique en matière d’inspiration : Dieu, affirme-​t-​il, par un don de sa grâce, illu­mine l’esprit de l’écrivain pour ce qui touche à la véri­té que celui-​ci doit trans­mettre aux hommes « de par Dieu » ; il meut ensuite sa volon­té et le déter­mine à écrire ; il lui donne enfin assis­tance spé­ciale et conti­nue jusqu’à l’achèvement du livre. C’est prin­ci­pa­le­ment sur ce concours divin que notre saint fonde l’excellence et la digni­té incom­pa­rables des Ecritures, dont il assi­mile la science au riche tré­sor [21] et à la perle pré­cieuse de l’Evangile [22]. et dont il assure qu’elles recèlent les richesses, du Christ [23] et « l’argent qui orne la mai­son de Dieu » [24].

L’autorité sou­ve­raine de l’Ecriture, il la pro­cla­mait élo­quem­ment en paroles et en fait. Dès que s’élevait une contro­verse, il recou­rait à la Bible comme au plus riche arse­nal, et en tirait des témoi­gnages, argu­ments très solides et abso­lu­ment irré­fu­tables ; c’est ain­si qu’il répon­dit, avec une clar­té dénuée de recherche, à Helvidius qui niait la vir­gi­ni­té per­son­nelle de la Mère de Dieu : « Comme nous admet­tons ce que dit l’Ecriture, nous reje­tons ce qu’elle ne dit pas. Si nous croyons que Dieu est né d’une Vierge, c’est que nous le lisons dans l’Ecriture ; et si nous nions que Marie ne soit pas res­tée vierge après l’enfantement, c’est que l’Ecriture ne le dit point. » [25].

Et c’est avec les mêmes armes qu’il se pro­met de défendre avec la plus grande vigueur contre Jovinien la doc­trine catho­lique sur l’état de vir­gi­ni­té, la per­sé­vé­rance, l’abstinence et la valeur méri­toire des bonnes œuvres : « A cha­cune de ses asser­tions, je ferai tous mes efforts pour oppo­ser les textes de l’Ecriture ; j’éviterai ain­si qu’il aille se plaindre à tous les échos que je l’ai vain­cu plus par mon élo­quence que par la force de la véri­té. » [26]. Dans la défense qu’il écri­vit de ses ouvrages contre le même héré­tique, il ajoute : « Il sem­ble­rait qu’on l’ait sup­plié de me rendre les armes, alors qu’il ne s’est lais­sé prendre qu’à contre-​cœur et en se débat­tant aux filets de la véri­té. » [27].

Sur l’ensemble de l’Ecriture, nous lisons encore dans son com­men­taire sur Jérémie, que la mort l’empêcha d’a­che­ver : « Ce n’est point l’erreur des parents ni des ancêtres qu’il faut suivre, mais bien l’autorité des Ecritures et la volon­té du maître qui est Dieu. » [28]. Et voi­ci en quels termes il décrit à Fabiola la méthode et l’art de com­battre l’ennemi : « Une fois ver­sé dans les divines Ecritures, armé de ses lois et témoi­gnages, qui sont les liens de la véri­té, tu mar­che­ras à tes enne­mis, tu les enla­ce­ras, les enchaî­ne­ras et les ramè­ne­ras cap­tifs ; et de ces adver­saires et pri­son­niers d’hier tu feras de libres enfants de Dieu. » [29]

Mais saint Jérôme enseigne que l’inspiration divine des Livres Saints et leur sou­ve­raine auto­ri­té com­portent, comme consé­quence néces­saire, la pré­ser­va­tion et l’ab­sence de toute erreur et trom­pe­rie ; .ce prin­cipe, les plus célèbres écoles d’Occident et d’Orient le lui avaient don­né comme trans­mis par les Pères et com­mu­né­ment reçu. Aussi bien, comme il venait d’entreprendre, sur l’ordre du Pape Damase, la révi­sion du Nouveau Testament, cer­tains « esprits à courte vue » lui repro­chaient amè­re­ment d’avoir ten­té, au mépris de l’autorité des anciens et de l’opinion du monde entier, de faire cer­taines retouches aux Evangiles », il se conten­ta de répondre qu’il n’était pas assez simple d’esprit, ni assez lour­de­ment naïf pour pen­ser qu’une par­celle des paroles du Seigneur eût besoin d’être cor­ri­gée ou ne fût pas divi­ne­ment ins­pi­rée [30]. Commentant la pre­mière vision d’Ezéchiel sur les quatre Evangiles, il remarque : « Celui-​là ne trou­ve­ra pas étrange tout ce corps et ces dos par­se­més d’yeux, qui s’est ren­du compte que du moindre détail des Evangiles jaillit une lumière dont le rayon­ne­ment éclaire le monde au point que tel détail même qu’on croit négli­geable et vul­gaire rayonne de tout l’éclat majes­tueux de l’Esprit Saint. » [31]

Or, ce pri­vi­lège qu’il reven­dique ici pour les Evangile, il le réclame, en Chacun de ses com­men­taires, pour toutes les autres « paroles du Seigneur » et en fait la loi et la base de l’interprétation catho­lique ; tel est, d’ailleurs, le cri­té­rium qu’emploie saint Jérôme lui-​même pour dis­tin­guer le vrai du faux pro­phète [32]. « Car la parole du Seigneur est véri­té et, pour lui, dire et réa­li­ser, c’est tout un » [33], et il n’est pas per­mis d’accuser l’Ecriture de men­songe [34], ni même d’admettre dans son texte ne fût-​ce qu’une erreur de nom [35]. Au reste, le saint Docteur ajoute qu’il « ne traite pas de la même façon les apôtres et les autres écri­vains », c’est-à-dire les auteurs pro­fanes ; « ceux-​là disent tou­jours la véri­té ; ceux-​ci, comme il arrive aux hommes, se trompent sur cer­tains points » [36] ; et bien des affir­ma­tions de l’Ecriture qui paraissent incroyables ne laissent pas d’être vraies [37] ; dans cette « parole de véri­té » on ne sau­rait décou­vrir de choses ou d’affirmations contra­dic­toires, « aucune dis­cor­dance, aucune incom­pa­ti­bi­li­té » [38] ; par consé­quent, « si l’Ecriture conte­nait deux don­nées qui paraî­traient s’exclure, l’une et l’autre » res­te­raient « vraies », « en dépit de leur diver­si­té » [39].

Fortement atta­ché à ce prin­cipe, s’il lui arri­vait de ren­con­trer dans les Saints Livres des contra­dic­tions appa­rentes, Jérôme concen­trait tous ses soins et les efforts de son esprit à résoudre la dif­fi­cul­té ; jugeait-​il la solu­tion encore peu satis­fai­sante, il repre­nait, quand l’occasion s’en pré­sen­tait, et sans se décou­ra­ger, l’examen de cette dif­fi­cul­té, sans arri­ver tou­jours à la résoudre par­fai­te­ment. Jamais, du moins, il n’im­pu­ta aux écri­vains sacrés la moindre impos­ture — « Je laisse cela aux impies, tels Celse, Porphyre, Julien. » [40]. Il était en cela plei­ne­ment d’accord avec saint Augustin ; celui-​ci, lisons-​nous dans une de ses lettres à saint Jérôme lui-​même, por­tait aux seuls Livres Saints une si res­pec­tueuse véné­ra­tion qu’il croyait très fer­me­ment que pas une erreur ne s’est glis­sée sous la plume d’aucun de leurs auteurs ; aus­si, s’il ren­con­trait dans les Saintes Lettres un pas­sage qui parût’ contraire à la véri­té, loin de crier au men­songe, il en accu­sait une alté­ra­tion du manus­crit, une erreur de tra­duc­tion, ou de sa part une totale inin­tel­li­gence. A quoi il ajou­tait : « Et je sais, mon frère, que tu ne juges point dif­fé­rem­ment ; je ne m’imagine pas, veux-​je dire, le moins du monde que tu désires voir tes ouvrages lus dans les mêmes dis­po­si­tions d’esprit que ceux des Prophètes et des Apôtres : dou­ter que ceux-​ci soient exempts de toute erreur serait un crime. » [41].

Cette doc­trine de saint Jérôme confirme donc avec éclat en même temps qu’elle explique la décla­ra­tion où Notre Prédécesseur Léon XIII, d’heureuse mémoire, for­mu­lait solen­nel­le­ment la croyance antique et constante de l’Eglise en l’immunité par­faite qui met l’Ecriture à l’abri de toute erreur : « Il est si impos­sible que l’inspiration divine soit expo­sée à un dan­ger d’erreur, que non seule­ment la moindre erreur en est exclue essen­tiel­le­ment, mais que cette exclu­sion et cette impos­si­bi­li­té sont aus­si néces­saires qu’il est néces­saire que Dieu, sou­ve­raine véri­té, ne soit l’auteur d’aucune erreur, fût-​ce la plus légère. » Après avoir repro­duit les défi­ni­tions des Conciles de Florence et de Trente, confir­mées par celui du Vatican, Léon XIII ajoute : « La ques­tion ne change en rien du fait que l’Esprit-Saint s’est ser­vi des hommes comme d’instruments pour écrire, comme si quelque erreur avait pu échap­per, non pas, il est vrai, à l’auteur prin­ci­pal, mais aux rédac­teurs ins­pi­rés. En effet, Lui-​même les a, par son action sur­na­tu­relle, à ce point exci­tés et pous­sés à écrire, à ce point assis­tés pen­dant la rédac­tion, qu’ils conce­vaient avec jus­tesse, vou­laient rap­por­ter fidè­le­ment et expri­maient par­fai­te­ment et avec une exac­ti­tude infaillible tout ce qu’il leur ordon­nait d’écrire, et cela seule­ment : s’il en avait été autre­ment, Il ne serait pas Lui-​même l’auteur de la Sainte Ecriture tout entière. » [42]

Ces paroles de Notre Prédécesseur ne lais­saient place à aucun doute ni à aucune hési­ta­tion. Hélas ! Vénérables Frères, il ne man­qua pas néan­moins, non seule­ment au dehors, mais même par­mi les enfants de l’Eglise catho­lique et — déchi­re­ment plus cruel encore à Notre cœur — jusque par­mi les clercs et les maîtres des sciences sacrées, des esprits qui, avec une confiance orgueilleuse en leur propre juge­ment, repous­sèrent ouver­te­ment ou atta­quèrent sour­noi­se­ment sur ce point le magis­tère de l’Eglise. Certes, Nous approu­vons le des­sein de ceux qui, dési­reux pour eux-​mêmes et pour les autres de déblayer de ses dif­fi­cul­tés le texte sacré, recherchent, avec l’appoint de toutes les don­nées de la science et de la cri­tique, de nou­velles façons et méthodes de les résoudre ; mais ils échoue­ront lamen­ta­ble­ment dans leur entre­prise s’ils négligent les direc­tions de Notre Prédécesseur et s’ils outre­passent les bornes et limites pré­cises indi­quées par les Pères.

Or, l’opinion de cer­tains modernes ne s’embarrasse nul­le­ment de ces pres­crip­tions et de ces limites : dis­tin­guant dans l’Ecriture un double élé­ment, élé­ment prin­ci­pal ou reli­gieux, élé­ment secon­daire ou pro­fane, ils acceptent bien que l’inspiration porte sur toutes les pro­po­si­tions et même sur tous les mots de la Bible, mais ils en restreignent et limitent les effets, à com­men­cer par l’immunité d’erreur et l’absolue véra­ci­té, au seul élé­ment prin­ci­pal ou reli­gieux. Selon eux, Dieu n’a en vue et n’enseigne per­son­nel­le­ment, dans l’Ecriture, que ce qui touche à la reli­gion ; pour le reste, qui a rap­port aux sciences pro­fanes et n’a d’autre uti­li­té pour la doc­trine révé­lée que de ser­vir comme” d’enveloppe exté­rieure à la véri­té divine, Dieu le per­met seule­ment et l’abandonne à. la fai­blesse de l’écrivain. Il devient tout natu­rel dè s lors que, dans l’ordre des ques­tions phy­siques, his­to­riques et autres sem­blables, la Bible pré­sente d’assez nom­breux pas­sages qu’il n’est pas pos­sible de conci­lier, avec les pro­grès actuels des sciences.

Il se trouve des esprits pour pré­tendre que ces opi­nions erro­nées ne s’opposent en rien aux pres­crip­tions de Notre Prédécesseur : n’a-​t-​il pas, décla­ré qu’en matière de phé­no­mènes natu­rels l’au­teur sacré a par­lé selon les appa­rences exté­rieures, donc sus­cep­tibles de trom­per ? Allégation sin­gu­liè­re­ment témé­raire et men­son­gère, comme le prouvent mani­fes­te­ment les termes mêmes du docu­ment pontifical.

L’apparence exté­rieure des choses, a fort sage­ment décla­ré Léon XIII après saint Augustin et saint Thomas d’Aquin, doit entrer en ligne de compte ; mais ce prin­cipe ne sau­rait auto­ri­ser contre les Saintes Lettres le moindre soup­çon d’erreur ; la saine phi­lo­so­phie tient, en effet, pour cer­tain que, dans, la per­cep­tion immé­diate des choses qui consti­tuent leur objet propre de connais­sance, les sens ne se trompent nul­le­ment. De plus, après avoir écar­té toute dis­tinc­tion et toute pos­si­bi­li­té d’équivoque entre ce qu’on appelle l’élément prin­ci­pal et l’élément secon­daire, Notre Prédécesseur montre clai­re­ment la très grave erreur de ceux qui estiment que « pour juger de la véri­té des pro­po­si­tions il faut sans doute recher­cher ce que Dieu a dit, mais plus encore peser les motifs qui l’ont fait par­ler ». Léon XIII enseigne en outre que l’inspiration divine atteint toutes les par­ties de la Bible, sans sélec­tion ni dis­tinc­tion aucune, et qu’il est impos­sible que la moindre erreur se soit glis­sée dans le texte ins­pi­ré : « Ce serait une faute très grave de res­treindre l’inspiration à cer­taines par­ties seule­ment de la Sainte Ecriture ou d’admettre que l’auteur sacré lui-​même se soit trompé. »

La doc­trine de l’Eglise, confir­mée par l’autorité de saint Jérôme et des autres Pères, n’est pas moins mécon­nue par ceux qui pensent que les par­ties his­to­riques des Ecritures s’appuient non point sur la véri­té abso­lue des faits, mais seule­ment sur leur véri­té rela­tive, comme ils disent, et sur la manière géné­rale et popu­laire de pen­ser. Ils ne craignent pas de se récla­mer, pour sou­te­nir cette théo­rie, des paroles mêmes du pape Léon XIII, qui aurait décla­ré qu’on peut trans­por­ter dans le domaine de l’histoire les prin­cipes admis en matière de phé­no­mènes natu­rels. Ainsi, de même que dans l’ordre phy­sique les écri­vains sacrés ont par­lé sui­vant les appa­rences, de même, prétend-​on, quand il s’agissait d’événements qu’ils ne connais­saient point, ils les ont rela­tés tels qu’ils parais­saient éta­blis d’après l’opinion com­mune du peuple ou tes rela­tions inexactes d’autres témoins ; en outre, ils n’ont pas men­tion­né les sources de leurs infor­ma­tions et n’ont pas per­son­nel­le­ment garan­ti les récits emprun­tés à d’autres auteurs.

A quoi bon réfu­ter lon­gue­ment une théo­rie gra­ve­ment inju­rieuse pour Notre Prédécesseur en même temps que fausse et pleine d’erreur ? Quel rap­port y a t‑il, en effet, entre les phé­no­mènes natu­rels et l’histoire ? Les sciences phy­siques s’occupent des objets qui frappent les sens et doivent dès lors concor­der avec les phé­no­mènes tels qu’ils paraissent ; l’histoire, au contraire, écrite avec des faits, doit, c’est sa loi prin­ci­pale, cadrer avec ces faits tels qu’ils se sont réel­le­ment pas­sés. Comment, si l’on admet­tait la théo­rie de ces auteurs, sauvegarderait-​on au récit sacré cette véri­té, pure de toute faus­se­té, à laquelle Notre Prédécesseur déclare, dans tout le contexte de sa Lettre, qu’il ne faut point tou­cher ? Quand il affirme qu’il y a inté­rêt à trans­por­ter en his­toire et dans les sciences connexes les prin­cipes qui valent pour les sciences phy­siques, il n’entend pas éta­blir une loi géné­rale et abso­lue, il indique sim­ple­ment une méthode uni­forme à suivre pour réfu­ter les objec­tions fal­la­cieuses des adver­saires et défendre contre leurs attaques la véri­té his­to­rique de la Sainte Ecriture.

Si seule­ment les par­ti­sans de ces nou­veau­tés s’en tenaient là ! Ne vont-​ils point, pour défendre leur opi­nion, jusqu’à se récla­mer du Docteur dal­mate ? Saint Jérôme, à les en croire, aurait décla­ré qu’il faut main­te­nir l’exactitude et l’ordre des faits his­to­riques dans la Bible « en pre­nant pour règle non la réa­li­té objec­tive, mais l’opinion des contem­po­rains », et que telle est la loi propre de l’histoire [43]. Qu’ils s’entendent bien à défor­mer, pour les besoins de leur cause, les paroles du saint Docteur ! Sa véri­table pen­sée ne peut faire doute pour per­sonne : il ne dit pas que dans l’exposé des faits l’écrivain sacré s’accommode d’une fausse croyance popu­laire à pro­pos de choses qu’il ignore, mais seule­ment que, dans la dési­gna­tion des per­sonnes et des objets, il adopte le lan­gage cou­rant. Ainsi, quand il appelle saint Joseph père de Jésus, il indique lui-​même clai­re­ment dans tout le cours de son récit com­ment il entend ce nom de père. ’

Dans la pen­sée de saint Jérôme, la « vraie loi de l’his­toire » demande au contraire que, dans l’emploi des déno­mi­na­tions, l’écrivain s’en tienne, tout dan­ger d’erreur écar­té, à la façon géné­rale de s’exprimer ; car c’est l’usage qui est l’arbitre et la règle du lan­gage. Eh quoi ! Notre Docteur va-​t-​il mettre les faits que raconte la Bible sur le même pied que les dogmes que nous devons croire de néces­si­té de salut ? De fait, voi­ci ce que nous lisons dans son Commentaire de l’Epître à Philémon : « Pour moi, voi­ci ce que je dis : Un tel croit au Dieu Créateur ; cela ne lui est pas pos­sible, tant qu’il 11e croit pas à la véri­té de ce que contient l’Ecriture au sujet de ses saints. » Et il ter­mine une fort longue série de cita­tions tirées de l’Ancien Testament en disant : « Quiconque refuse d’ajouter foi à tous ces faits et aux autres sans excep­tion rap­por­tés au sujet des saints ne pour­ra croire au Dieu des saints. » [44] Saint Jérôme est donc en com­plet accord avec saint Augustin, qui, ramas­sant pour ain­si dire le sen­ti­ment com­mun de toute l’antiquité chré­tienne, écri­vait : « Tout ce que la Sainte Ecriture, nous atteste au sujet d’Enoch, d’Elie et de Moïse, elle que les sûrs et véné­rables témoi­gnages de sa véra­ci­té placent au faite suprême de l’autorité, tout cela nous le croyons… Si donc nous croyons que le Verbe est né de la Vierge Marie, ce n’est point qu’il n’eût d’autre moyen de prendre une véri­table chair et de se mani­fes­ter aux hommes (comme le pré­ten­dait Faustus), mais c’est que nous le lisons ain­si dans cette Ecriture à laquelle nous devons ajou­ter foi sous peine de ne pou­voir ni demeu­rer chré­tiens ni nous sau­ver. » [45].

Il est encore un autre groupe de défor­ma­teurs de l’Ecriture Sainte : nous vou­lons dire ceux qui, par abus de cer­tains prin­cipes, justes du reste tant qu’on les ren­ferme dans cer­taines limites, en arrivent à rui­ner les fon­de­ments de la véra­ci­té des Ecritures et à saper la doc­trine catho­lique trans­mise par l’ensemble des Pères. S’il vivait encore, saint Jérôme diri­ge­rait à coup sûr des traits acé­rés contre ces impru­dents qui, au mépris du sen­ti­ment et du juge­ment de l’Eglise, recourent trop aisé­ment au sys­tème qu’ils appellent sys­tème des cita­tions impli­cites ou des récits qui ne seraient his­to­riques qu’en appa­rence, pré­tendent décou­vrir dans les Livres Saints tels pro­cé­dés lit­té­raires incon­ci­liables avec l’absolue et par­faite véra­ci­té de la parole divine, et sur l’origine de la Bible pro­fessent une opi­nion qui ne va à rien de moins qu’à en ébran­ler l’autorité ou même la réduit à néant.

Que pen­ser main­te­nant de ceux qui, dans l’ex­pli­ca­tion des Evangiles, s’attaquent à leur auto­ri­té tant humaine que divine, amoin­drissent celle-​là et détruisent celle-​ci ? Discours, actions de Notre-​Seigneur Jésus-​Christ, rien, pensent-​ils, ne nous est par­ve­nu dans son inté­gri­té et sans alté­ra­tion, mal­gré le témoi­gnage de ceux qui ont consi­gné avec un soin reli­gieux ce qu’ils avaient vu et enten­du ; ils ne voient là — sur­tout pour ce qui est du qua­trième Evangile — qu’une com­pi­la­tion com­pre­nant, d’une part, des addi­tions consi­dé­rables dues à l’imagination des Evangélistes, et, d’autre part, un récit de fidèles d’une autre époque ; fina­le­ment, ces cou­rants issus d’une double source ont aujourd’hui si bien mêlé leurs eaux dans le même lit qu’on n’a abso­lu­ment aucun cri­té­rium cer­tain par quoi les distinguer.

Ce n’est pas ain­si que les Jérôme, les Augustin et les autres Docteurs de l’Eglise ont com­pris la valeur his­to­rique des Evangiles, dont « celui qui a vu a ren­du témoi­gnage, et son témoi­gnage est vrai et il sait qu’il dit vrai, afin que vous aus­si vous croyiez » [46]. Aussi bien, après avoir repro­ché aux héré­tiques, auteurs, d’évangiles apo­cryphes, d’avoir visé plus à bien ordon­ner le récit qu’à éta­blir la véri­té his­to­rique » [47], saint Jérôme ajoute par contre, en par­lant des Livres cano­niques : « Personne n’a le droit de mettre en doute la réa­li­té de ce qui est écrit. » [48]. Ici encore, il était de nou­veau d’accord avec saint Augustin, qui disait excel­lem­ment en par­lant des Evangiles : « Ces choses vraies ont été écrites en toute fidé­li­té et véra­ci­té à son sujet, afin que qui­conque croit à son Evangile se nour­risse de véri­té au lieu d’être le jouet de men­songes. » [49]

Vous voyez dès lors, Vénérables Frères, avec quelle ardeur vous devez conseiller aux enfants de l’Eglise de fuir avec le même soin scru­pu­leux que les Pères cette folle liber­té d’opinion. Vos exhor­ta­tions seront sui­vies dans la mesure où vous aurez convain­cu les clercs et les fidèles confiés par l’Esprit Saint à votre garde de l’idée que saint Jérôme et les autres Pères de l’Eglise n’ont pui­sé cette doc­trine sur les Saints Livres nulle part ailleurs qu’à l’école du divin Maître Jésus-​Christ. Lisons-​nous, en effet, que Notre-​Seigneur ait eu une autre concep­tion de l’Ecriture ? Les for­mules « Il est écrit » et « Il faut que l’Ecriture s’accomplisse » sont sur ses lèvres un argu­ment sans réplique et qui doit clore toute contro­verse. Mais insis­tons plus à loi­sir sur cette ques­tion. Qui ne sait ou ne se sou­vient que dans ses dis­cours au peuple, soit sur la mon­tagne voi­sine du lac de Génésareth, soit dans la syna­gogue de Nazareth et dans sa ville de Capharnaüm, le Seigneur Jésus emprun­tait au texte sacré les points prin­ci­paux et les preuves de sa doc­trine ? N’est-ce pas là qu’il pui­sait des armes invin­cibles pour ses dis­cus­sions avec les pha­ri­siens et les sad­du­céens ? Qu’il enseigne ou qu’il dis­cute, il pro­duit des textes et com­pa­rai­sons tirés de toutes les par­ties de l’Ecriture, et il les pro­duit comme des. auto­ri­tés qui doivent néces­sai­re­ment faire foi : c’est ain­si, par exemple, qu’il se réfère indis­tinc­te­ment à Jonas et aux habi­tants de Ninive, à la reine de Saba et à Salomon, à Elie et à Elisée, à David, à Noé, à Loth,. aux habi­tants de Sodome et à la femme même de Loth [50]. Quel témoi­gnage ren­du à la véri­té des Saints Livres que sa solen­nelle décla­ra­tion : « Un seul iota ou un seul trait de la Loi ne pas­se­ra pas, que tout ne soit accom­pli » (Matth. 5, 18), et cette autre : « L’Ecriture ne peut être anéan­tie » (Jn., 10, 35) ; aus­si « celui qui aura vio­lé un de ces moindres com­man­de­ments et appris aux hommes à faire de même sera le moindre dans le royaume des cieux » (Matth. 5, 19). Avant de rejoindre son Père dans le ciel, il vou­lut péné­trer de cette doc­trine les Apôtres qu’il allait bien­tôt lais­ser ici-​bas ; c’est pour­quoi « il leur ouvrit l’esprit, pour leur faire com­prendre les Ecritures, et leur dit : Ainsi il est écrit et ain­si il fal­lait que le Christ souf­frit, qu’il res­sus­ci­tât des morts le troi­sième jour » (Luc. 24, 45 s.).

La doc­trine de saint Jérôme sur l’excellence et la véri­té de l’Ecriture est donc, pour tout dire en un mot, celle du Christ lui-​même. Aussi Nous invi­tons de la façon la plus pres­sante tous les enfants de l’Eglise, et ceux sur­tout qui enseignent l’Ecriture sainte aux étu­diants, ecclé­sias­tiques, à suivre sans défaillance la voie tra­cée par le Docteur dal­mate ; il en résul­te­ra sans nul doute qu’ils auront des Ecritures., la même pro­fonde estime qu’il en avait lui-​même et que la pos­ses­sion de ce tré­sor leur vau­dra d’exquises jouissances.

A prendre le grand Docteur pour guide et maître, on reti­re­ra non seule­ment les avan­tages que nous avons déjà signa­lés, mais bien d’autres encore et de consi­dé­rables ; Nous tenons, Vénérables Frères, à vous les rap­pe­ler en quelques mots.

Signalons d’abord, puisqu’il se pré­sente avant tout autre à Notre esprit, cet amour pas­sion­né de la Bible dont témoignent chez saint Jérôme tous les traits de sa vie et ses paroles tout impré­gnées de l’Esprit de Dieu, amour qu’il s’est étu­dié à exci­ter chaque jour davan­tage dans les âmes des fidèles : « Aimez l’Ecriture Sainte, semble-​t-​il dire à tous en s’adressant à la vierge Démétriade, et la sagesse vous aime­ra ; chérissez-​la et elle vous gar­de­ra ; honorez-​la et vous rece­vrez ses caresses. Qu’elle soit pour vous comme vos col­liers et vos pen­dants d’oreilles. » [51].

La lec­ture assi­due de l’Ecriture, l’étude appro­fon­die et très atten­tive de chaque livre, voire de chaque pro­po­si­tion et de chaque mot, lui ont per­mis de se fami­lia­ri­ser avec le texte sacré plus qu’aucun autre écri­vain de l’an­ti­qui­té ecclésiastique.

Si, de l’a­vis de tous les cri­tiques impar­tiaux, la ver­sion de la Vulgate éta­blie par notre Docteur laisse très loin der­rière elle les autres ver­sions anciennes, parce qu’on estime qu’elle rend l’original avec plus d’exactitude et d’é­lé­gance, cela est dû à cette connais­sance de la Bible alliée à un esprit très fin. Cette Vulgate, qu’une déci­sion du Concile de Trente ordonne de tenir pour authen­tique et de suivre dans l’enseignement et la litur­gie, comme « étant consa­crée par le long usage qu’en a fait l’Eglise durant tant de siècles », Notre vif désir, si tou­te­fois la grande bon­té de Dieu nous prête vie, est de la voir cor­ri­gée et ren­due à sa pure­té pri­mi­tive, d’après le texte authen­tique des manus­crits ; labeur ardu et de longue haleine, heu­reu­se­ment confié aux Bénédictins par Notre pré­dé­ces­seur Pie X, d’heureuse mémoire, et qui four­ni­ra, Nous en sommes abso­lu­ment cer­tain, des res­sources nou­velles pour l’intelligence, des Ecritures.

Cet amour de saint Jérôme pour l’Ecriture se révèle tout par­ti­cu­liè­re­ment dans ses lettres, au point qu’elles semblent comme un tis­su de cita­tions des Livres Saints ; de même que saint Bernard trou­vait insi­pide toute page qui ne ren­fer­mât le nom très doux de Jésus, de même notre Docteur ne goû­tait aucun écrit qui ne rayon­nât des lumières des Ecritures, Aussi pouvait-​il écrire en toute sim­pli­ci­té dans une lettre à saint Paulin, autre­fois brillant séna­teur et consul, récem­ment conver­ti à la foi du Christ : « Si vous aviez ce ter­rain d’appui (je veux dire la science des Écritures), vos ouvrages, loin d’y perdre, y gagne­raient un cer­tain fini et ne le céde­raient à aucun autre pour l’élégance, pour la science et pour la pure­té de la forme… Joignez à cette docte élo­quence le goût ou l’intelligence des Ecritures, et je vous ver­rai bien­tôt vous pla­cer au pre­mier rang de nos écri­vains. » [52].

Mais encore quelle voie et quelle méthode suivre pour cher­cher, avec l’agréable espoir de le décou­vrir, ce pré­cieux tré­sor que le Père céleste a don­né à ses enfants comme conso­la­tion dans leur exil ? Saint Jérôme nous l’indique lui-​même par son exemple. Il nous demande avant tout d’apporter à l’étude de l’Ecriture une soi­gneuse pré­pa­ra­tion et un cœur bien dis­po­sé. Voyons-​le lui-​même après son bap­tême : pour écar­ter tous les obs­tacles exté­rieurs qui pou­vaient contra­rier ce pieux des­sein, imi­tant le per­son­nage de l’Evangile qui, « dans sa joie » d’avoir trou­vé un tré­sor, « s’en va, vend tout ce qu’il a et achète le champ » (Matth. 13, 44), il dit adieu aux plai­sirs éphé­mères et fri­voles de ce inonde, s’éprend de soli­tude et embrasse une vie aus­tère avec d’autant plus d’ardeur qu’il s’est mieux ren­du compte du dan­ger que cou­rait jusque-​là son salut par­mi les séduc­tions du vice.

Il devait encore d’ailleurs, après avoir écar­té ces obs­tacles, dis­po­ser son esprit à acqué­rir la science de Jésus-​Christ et à se revê­tir de celui qui est « doux et humble de cœur ». Il avait, en effet, éprou­vé les mêmes répu­gnances qu’Augustin avouait avoir res­sen­ties lui-​même lorsqu’il entre­pre­nait l’étude des Saintes Lettres. Après s’être plon­gé, durant sa jeu­nesse, dans la lec­ture de Cicéron et autres auteurs pro­fanes, Augustin vou­lut repor­ter son esprit vers la Sainte Ecriture : « Elle me parut, écrit-​il, indigne d’être com­pa­rée aux beau­tés cicé­ro­niennes. Mon emphase avait hor­reur de sa sim­pli­ci­té et mon intel­li­gence n’en péné­trait pas la moelle : on la pénètre d’autant mieux qu’on se fait plus petit, mais je répu­gnais à me faire tout petit, et l’enflure de ma suf­fi­sance me gran­dis­sait âmes propres yeux. » [53]. Comme Augustin, Jérôme goû­tait à ce point la lit­té­ra­ture pro­fa­né jusqu’au fond de sa soli­tude, que la pau­vre­té du style des Ecritures l’empêchait encore de recon­naître en elles le Christ dans son humi­li­té. « Ainsi, dit-​il, je pous­sais la folie jusqu’à me pri­ver de man­ger pour lire Cicéron. Après avoir pas­sé bien des nuits sans som­meil, après avoir ver­sé des larmes que fai­sait jaillir du fond de mon cœur le sou­ve­nir de mes fautes pas­sées, c’est Plaute que je pre­nais en main. S’il arri­vait qu’un retour sur moi-​même m’eût fait entre­prendre la lec­ture des pro­phètes, leur style bar­bare me révol­tait, et quand mes yeux d’aveugle res­taient fer­més à la lumière, j’en accu­sais non mes yeux, mais le soleil. » [54] Bientôt cepen­dant, il s’éprit si bien de la folie de la Croix, qu’il est res­té la preuve vivante (les faci­li­tés que donne pour l’intelligence de la Bible un esprit humble et pieux.

Conscient comme il était que « dans l’explication des Saintes Ecritures nous avons tou­jours besoin du secours du Saint-​Esprit » [55], et que pour la lec­ture et l’interprétation des Saints Livres il faut s’en tenir au sens que l’Esprit-Saint avait en vue quand elle fut écrite [56], Jérôme appelle de ses sup­pli­ca­tions for­ti­fiées des prières de ses amis le secours de Dieu et les lumières de l’Esprit-Saint. Il est racon­té aus­si qu’en com­men­çant ses Commentaires des Livres Saints, il les recom­man­dait à la grâce de Dieu et aux prières de ses frères, aux­quelles il en attri­buait le suc­cès quand il les avait achevés.

Aussi bien qu’en la grâce divine il s’en remet si plei­ne­ment à l’autorité de la tra­di­tion, qu’il peut affir­mer avoir appris « tout ce qu’il sait, non par lui-​même, c’est-à-dire à l’école du bien triste maître qu’est l’orgueil, mais auprès des illustres doc­teurs de l’Eglise » [57]; il avoue, en effet, que jamais il ne s’est fié à ses propres forces en matière de Sainte Ecriture [58], et voi­ci com­ment, dans une lettre à Théophile d’Alexandrie, il for­mule la loi sui­vant laquelle il avait ordon­né sa vie et ses saints labeurs : « Sachez pour­tant que nous n’avons rien plus à cœur que de sau­ve­gar­der les droits du chris­tia­nisme, de ne rien chan­ger au lan­gage des Pères et de ne jamais perdre de vue cette foi romaine dont l’Apôtre fit l’éloge. » [59]

A l’Eglise, maî­tresse sou­ve­raine en la per­sonne des Pontifes romains, Jérôme est dévoué et sou­mis de toute son âme. Et voi­ci ce que, du désert de Syrie où il est en butte aux fac­tions des héré­tiques, il écrit au Pape Damase, vou­lant remettre au Siège apos­to­lique la solu­tion de la contro­verse des Orientaux sur le mys­tère de la Très Sainte Trinité : « J’ai donc cru bon de consul­ter la Chaire de Pierre et la foi glo­ri­fiée par l’Apôtre, deman­dant aujourd’hui la nour­ri­ture de mon âme là même où autre­fois j’ai reçu les livrées du Christ. Ne vou­lant d’autre guide que le Christ, je me tiens en étroite com­mu­nion avec Votre Béatitude, c’est-​à-​dire avec la Chaire de Pierre. Je sais que c’est sur cette pierre qu’est bâtie l’Eglise… Prononcez, je vous en conjure : si vous en déci­dez ain­si, je n’hésiterai pas à admettre trois hypo­stases ; si vous l’ordonnez, j’accepterai qu’une foi nou­velle rem­place celle de Nicée et que, ortho­doxes, nous nous ser­vions des mêmes for­mules que les Ariens. » [60] Enfin, dans la lettre sui­vante, il renou­velle cette très remar­quable confes­sion de sa foi : « En atten­dant, je crie à qui veut l’entendre : Je suis avec qui­conque est uni à la Chaire de Pierre. » [61] Persévéramment fidèle, dans l’étude de l’Ecriture, à cette règle de foi, il invoque ce seul argu­ment pour réfu­ter une fausse inter­pré­ta­tion du texte sacré : « Mais l’Eglise de Dieu n’admet point cette opi­nion » [62] ; et voi­ci les seuls mots par les­quels il récuse un livre apo­cryphe qu’avait invo­qué contre lui l’hérétique Vigilantius : « Ce livre, je ne l’ai jamais lu. Quel besoin avons-​nous donc de recou­rir à ce que l’Eglise ne recon­naît point ? » [63].

Un zèle si ardent à sau­ve­gar­der l’intégrité de la foi le jetait en des polé­miques très véhé­mentes contre les enfants rebelles de l’Eglise, qu’il consi­dé­rait comme ses enne­mis per­son­nels : « Il me suf­fi­ra de répondre que jamais je n’ai épar­gné les héré­tiques et que j’ai mis tout mon zèle à faire des enne­mis de l’Eglise mes enne­mis per­son­nels » [64] ; et dans une lettre à Rufin il écrit : « Il est un point sur lequel je ne pour­rai être d’accord avec toi : épar­gner les héré­tiques, ne pas me mon­trer catho­lique. » [65] Cependant, attris­té de leur défec­tion, il les sup­pliait de reve­nir à leur Mère éplo­rée, source unique de salut [66] ; et en faveur de ceux « qui étaient sor­tis de l’Eglise et avaient, aban­don­né la doc­trine de l’Esprit-Saint pour suivre leur propre juge­ment », il deman­dait la grâce de reve­nir à Dieu de toute leur âme [67].

Vénérables Frères, s’il fut jamais néces­saire que tous les clercs et tous les fidèles s’imprègnent de l’esprit du grand Docteur, c’est sur­tout à notre époque, où de nom­breux esprits se dressent avec une orgueilleuse opi­niâ­tre­té contre la sou­ve­raine auto­ri­té de la révé­la­tion divine et du magis­tère de l’Eglise. Vous savez, en effet — Léon XIII nous en aver­tis­sait déjà, — « quels hommes s’acharnent à cette lutte, à quels arti­fices ou à quelles armes ils ont recours ». Quel devoir urgent s’impose donc à vous de sus­ci­ter pour cette cause sacrée des défen­seurs le plus nom­breux et le plus com­pé­tents pos­sible : il leur fau­dra non seule­ment com­battre ceux qui, niant tout ordre sur­na­tu­rel, ne recon­naissent ni révé­la­tion ni ins­pi­ra­tion divine, mais encore se mesu­rer avec ceux qui, assoif­fés de nou­veau­tés pro­fanes, osent inter­pré­ter les Saintes Lettres comme un livre pure­ment humain, rejettent les opi­nions reçues dans l’Eglise dès la plus haute anti­qui­té., ou poussent le mépris de son magis­tère jusqu’à dédai­gner, ense­ve­lir sous le silence, ou même rame­ner à leur propre sens, en les déna­tu­rant, soit sour­noi­se­ment, soit avec effron­te­rie, les Constitutions du Siège apos­to­lique et les décrets de la Commission pon­ti­fi­cale pour les études bibliques. Puissions-​nous voir tous les catho­liques suivre la règle d’or du saint Docteur et, dociles aux ordres de leur Mère, avoir la modes­tie de ne pas dépas­ser les limites, tra­di­tion­nelles fixées par les Pères et approu­vées par l’Eglise !

Mais reve­nons à notre sujet. Les esprits une fois armés de pié­té et d’humilité, Jérôme les convie à l’étude de la Bible. Et tout d’abord il recom­mande inlas­sa­ble­ment à tous la lec­ture quo­ti­dienne de la parole divine : « Affranchissons notre corps du péché, et notre âme s’ouvrira à la sagesse ; culti­vons notre intel­li­gence par la lec­ture des Livres Saints, que notre âme y trouve sa nour­ri­ture de chaque jour. » [68] Dans son Commentaire de l’Epître aux Ephésiens, il écrit : « Nous devons donc avec toute notre ardeur lire les Ecritures et médi­ter jour et nuit la loi du Seigneur ; nous pour­rons ain­si, tels des chan­geurs exer­cés, dis­tin­guer les pièces bonnes des fausses. » [69]

Il n’exclut point, d’ailleurs, de cette obli­ga­tion com­mune les matrones et les vierges. A la matrone romaine Læta il donne entre autres ces conseils sur l’éducation de sa fille : « Assurez-​vous qu’elle étu­die chaque jour quelque pas­sage des Ecritures… Qu’au lieu des bijoux et des soie­ries elle affec­tionne les Livres divins. Elle devra d’abord apprendre le Psautier, se dis­traire à ses chants, et pui­ser une règle de vie dans les pro­verbes de Salomon. L’Ecclésiaste lui ensei­gne­ra à fou­ler aux pieds les biens du monde ; Job lui four­ni­ra un modèle de force et de patience. Elle pas­se­ra ensuite aux Evangiles, qu’elle devra tou­jours avoir entre les mains. Elle s’assimilera avi­de­ment les Actes des Apôtres et les Epîtres. Après avoir recueilli ces tré­sors dans le mys­tique cof­fret de son âme. elle appren­dra les pro­phètes, l’Heptateuque, les Livres des Rois et des Paralipomènes, pour finir par le Cantique des Cantiques. » [70]. Il donne les mêmes direc­tions à la vierge Eustochium : « Sois très assi­due à la lec­ture et étu­die le plus pos­sible. Que le som­meil te trouve le livre à la main, et que le feuillet sacré reçoive ta tête tom­bant de fatigue. » [71]. Dans l’éloge funèbre qu’il envoya à Eustochium de sa mère Paula, il louait aus­si cette très sainte per­sonne d’a­voir avec sa fille pous­sé si avant l’étude des Ecritures qu’elle les connais­sait à fond et les savait par cœur. Il ajou­tait encore : « Je relè­ve­rai ce détail, qui paraî­tra peut-​être incroyable à ses émules : elle vou­lut apprendre l’hébreu, que j’étudiai moi-​même en par­tie depuis ma jeu­nesse au prix de bien des fatigues et bien des sueurs et que je conti­nue à appro­fon­dir par un labeur inces­sant pour ne pas l’oublier ; elle arri­va à le pos­sé­der si bien qu’elle chan­tait les psaumes en hébreu et par­lait cette langue sans le moindre accent latin. Ce fait se pro­duit aujourd’hui encore chez sa fille Eustochium. » [72]. Et il n’a garde d’oublier sainte Marcella, très ver­sée éga­le­ment dans la science des Ecritures [73].

Qui ne voit quels avan­tages et quelles jouis­sances réserve aux esprits bien dis­po­sés la lec­ture pieuse des Livres Saints ? Prenez seule­ment contact avec la Bible dans des sen­ti­ments de pié­té, de foi solide, d’humilité et le désir de vous per­fec­tion­ner ; vous y trou­ve­rez et pour­rez y goû­ter le pain des­cen­du du ciel, et en vous se véri­fie­ra la parole de David : « Les secrets et les mys­tères de ta sagesse, tu me les as révé­lés » (Ps. 40. 8) ; sur cette table de la parole divine, en effet, se trouve vrai­ment « la doc­trine sainte ; elle enseigne la vraie foi, sou­lève le voile (du sanc­tuaire) et conduit avec sûre­té jusque dans le Saint des Saints » [74].

Pour Nous, Vénérables Frères, à l’exemple de saint Jérôme, jamais Nous ne ces­se­rons d’exhorter tous les chré­tiens à faire leur lec­ture quo­ti­dienne prin­ci­pa­le­ment des très saints Evangiles de Notre-​Seigneur, ain­si que des Actes des Apôtres et des Epitres, de façon à se les assi­mi­ler complètement.

Aussi, à l’occasion de ce cen­te­naire, se pré­sente à Notre pen­sée l’agréable sou­ve­nir de la Société dite de Saint Jérôme, sou­ve­nir d’autant plus cher que Nous avons Nous-​même pris part aux débuts et à l’organisation défi­ni­tive de cette Œuvre ; heu­reux d’avoir pu consta­ter ses déve­lop­pe­ments pas­sés^ Nous Nous fai­sons une joie d’en augu­rer d’autres encore pour l’avenir. Vous connais­sez, Vénérables Frères, le but de cette Société : étendre la dif­fu­sion des quatre Evangiles et des Actes des Apôtres de manière que ces livres aient désor­mais leur place dans toute famille chré­tienne, et que cha­cun prenne l’habitude de les lire et médi­ter chaque jour. Cette Œuvre, que Nous aimons beau­coup pour en avoir consta­té Futilité, Nous sou­hai­tons vive­ment la voir se pro­pa­ger et se déve­lop­per par­tout, par la consti­tu­tion, en cha­cun de vos dio­cèses, de Sociétés de même nom et de même but, rat­ta­chées au centre de Rome.

Dans le même ordre d’idées, les plus pré­cieux ser­vices sont ren­dus à la cause catho­lique par ceux qui, en dif­fé­rents pays, ont mis et mettent encore le meilleur de leur zèle à édi­ter sous un for­mat Commode et attrayant et à répandre tous les livres du Nouveau Testament et un choix des livres de l’Ancien. Il est cer­tain que cet apos­to­lat a été sin­gu­liè­re­ment fécond pour l’Eglise de Dieu, puisque, par cette œuvre, un grand nombre d’âmes s’approchent désor­mais de cette table de la doc­trine céleste que Notre-​Seigneur a fait dres­ser pour l’univers chré­tien par ses pro­phètes, ses Apôtres et ses Docteurs [75].

Mais ce devoir que Jérôme inculque à tous les fidèles d’étudier le texte sacré, il l’impose tout par­ti­cu­liè­re­ment à ceux qui« se sont char­gés du joug du Christ » et qui ont la céleste voca­tion de prê­cher la parole de Dieu.

Voici l’exhortation que, dans la per­sonne du moine Rusticus, il adresse à tous les clercs : « Tant que tu es en ta patrie, fais-​toi de ta cel­lule comme un para­dis, cueille les fruits variés des Ecritures, fais tes délices de ces Saints Livres et jouis de leur inti­mi­té… Aie tou­jours la Bible en main et sous les yeux, apprends mot à mot le Psautier, que ta prière soit inces­sante, ton cœur constam­ment en éveil et fer­mé aux pen­sées vaines. » [76].

Au prêtre Népotien il donne cet avis : « Relis fré­quem­ment les divines Ecritures) et même que le Saint Livre ne quitte jamais tes mains. Apprends là ce que tu ensei­gne­ras. Reste fer­me­ment atta­ché à la doc­trine tra­di­tion­nelle qui t’a été ensei­gnée, afin d’être en état d’exhorter selon la sainte doc­trine et de réfu­ter ceux qui la contre­disent. » [77].

Après avoir rap­pe­lé à saint Paulin les pré­ceptes don­nés par saint Paul à ses dis­ciples Timothée et Tite sur la science des Ecritures, il ajoute : « La sain­te­té sans la science ne pro­fite qu’à elle-​même ; autant elle édi­fie l’Eglise du Christ par une vie ver­tueuse, autant elle lui nuit si elle ne repousse pas les attaques de ses contra­dic­teurs. Le pro­phète Malachie, ou plu­tôt le Seigneur lui-​même disait par la bouche de Malachie : « Va consul­ter les prêtres sur la loi ». C’est dès lors le devoir du prêtre de ren­sei­gner sur la loi ceux qui l’interrogent. Nous lisons de plus dans le Deutéronome : « Demande-​le à ton père et il te l’in­di­que­ra, « à tes prêtres et ils te le diront »… Daniel, à la fin de sa très sainte vision, dit que les justes brillent comme les étoiles, et les intel­li­gents — c’est-à-dire les savants — comme le fir­ma­ment. « Vois-​tu quelle dis­tance sépare la sain­te­té sans la science et la science dou­blée de sain­te­té ? La pre­mière nous rend pareils aux étoiles, la seconde au ciel même. » [78]

En une autre cir­cons­tance, dans une lettre à Marcella, il raille iro­ni­que­ment chez d’autres clercs « la ver­tu sans science » : « Cette igno­rance leur tient lieu de sain­te­té, et ils se déclarent les dis­ciples des pêcheurs, comme s’ils fai­saient consis­ter leur sain­te­té à ne rien savoir ». [79].

Mais ces igno­rants ne sont pas seuls, remarque Saint Jérôme, à com­mettre la faute de ne pas connaître les Ecritures ; c’est aus­si le cas de cer­tains clercs ins­truits ; et il emploie les termes les plus sévères pour recom­man­der aux prêtres le com­merce assi­du des Livres Saints.

Ces ensei­gne­ments du très saint exé­gète, vous devez cher­cher de tout votre zèle, Vénérables Frères, à les gra­ver plus pro­fon­dé­ment dans l’esprit de vos clercs et de vos prêtres ; l’un de vos pre­miers devoirs n’est-il pas de rame­ner avec soin leur atten­tion sur ce qu’exige d’eux la mis­sion divine qui leur est échue, s’il ne veulent s’en mon­trer indignes ? « Car les lèvres du prêtre seront les gar­diennes de la science, et c’est de sa bouche qu’on deman­de­ra l’enseignement, parce qu’il est l’ange du Seigneur des armées. » (Mal. 2, 7.) Qu’ils sachent donc qu’ils ne doivent ni négli­ger l’étude des Ecritures ni s’y livrer dans un esprit dif­fé­rent de celui que Léon XIII a expres­sé­ment impo­sé dans la Lettre Encyclique Providentissimus Deus.

Ils obtien­dront sûre­ment de plus beaux résul­tats s’ils fré­quentent l’Institut biblique que Notre Prédécesseur immé­diat, réa­li­sant le vœu de Léon XIII, a fon­dé pour le plus grand bien de l’Eglise, comme le prouve élo­quem­ment l’expérience des dix der­nières années. La plu­part n’en ont pas la pos­si­bi­li­té ; aus­si est-​il dési­rable, Vénérables Frères, que, à votre ins­ti­ga­tion et sous vos aus­pices, une élite de membres de l’un et l’autre cler­gé du monde entier vienne à Rome pour s’adonner aux études bibliques dans Notre Institut. Les étu­diants qui répon­dront à cet appel auront bien des motifs de suivre les leçons de ce haut éta­blis­se­ment. Les uns — et c’est là le but prin­ci­pal de l’Institut — appro­fon­di­ront les sciences bibliques en vue « d’être à même de les ensei­gner à leur tour, en par­ti­cu­lier ou en public, par la plume ou la parole, et d’en sou­te­nir l’honneur soit comme pro­fes­seurs, au sein des écoles catho­liques, soit dans le rôle d’écrivains, cham­pions de la véri­té catho­lique » [80] ; d’autres, déjà enga­gés dans le saint minis­tère, pour­ront accroître les connais­sances qu’ils ont amas­sées pen­dant leurs études théo­lo­giques en fait d’Ecriture Sainte, d’autorités exé­gé­tiques, de chro­no­lo­gie et de topo­gra­phie bibliques ; ce com­plé­ment aura prin­ci­pa­le­ment l’avantage de faire d’eux des ministres par­faits de la parole divine et de les pré­pa­rer à toutes les formes du bien (cf. 2 Tim. 3, 17).

Vénérables Frères, l’exemple et les décla­ra­tions auto­ri­sées de saint Jérôme nous ont indi­qué les ver­tus néces­saires pour lire et étu­dier la Bible. Entendons-​le main­te­nant nous dire où doit tendre la connais­sance des Saintes Lettres et quel en doit être le but.

Ce qu’il faut cher­cher avant tout dans l’Ecriture, c’est la nour­ri­ture qui ali­men­te­ra notre vie spi­ri­tuelle et la fera avan­cer dans la voie de la per­fec­tion : c’est dans ce des­sein que saint Jérôme s’accoutuma à médi­ter jour et nuit la loi du Seigneur et à se nour­rir, dans les Saintes Ecritures, du pain des­cen­du du ciel et de la manne céleste qui ren­ferme en soi toutes les délices [81]. Comment notre âme se passerait-​elle de cet ali­ment ? Et com­ment le prêtre pourra-​t-​il mon­trer aux autres la voie du salut, .s’il néglige de s’en ins­truire lui-​même par la médi­ta­tion de l’Ecriture ? Et de quel droit, dans le minis­tère sacré, se flatterait-​il « d’être le guide des aveugles, la lumière de ceux qui sont dans les ténèbres, le doc­teur des igno­rants, le maître des enfants, ayant dans la loi la règle de la science et de la véri­té » (Rom. 2, 19 s.), s’il se refuse à scru­ter cette science de la loi et ferme l’entrée de son âme à la lumière d’en haut ? Que de ministres sacrés, hélas ! qui, pour avoir négli­gé la lec­ture de la Bible, péris­sent eux-​mêmes de faim et laissent périr un trop grand nombre d’autres âmes, selon ce qui est écrit : « Les petits enfants demandent du pain et nul ne leur en donne. » (Thren, 4.)) « Toute la terre est déso­lée, parce que per­sonne ne médite en son cœur. » (Jer. 12, 11).

En second lieu, il faut, sui­vant les besoins, pui­ser dans les Ecritures des argu­ments par quoi éclai­rer, confir­mer et défendre les dogmes de la foi. C’est ce qu’a mer­veilleu­se­ment fait saint Jérôme dans ses com­bats contre les héré­tiques de son temps : quand il vou­lait les confondre, quelles armes bien aigui­sées et solides, toutes ses œuvres en témoignent clai­re­ment, il a pui­sées dans les textes de l’Ecriture ! Si les exé­gètes actuels imitent son exemple, il en résul­te­ra sans nul doute cet avan­tage — « résul­tat néces­saire et infi­ni­ment dési­rable », disait Notre pré­dé­ces­seur dans sa Lettre Encyclique Providentissimus Deus — que « l’utilisation de l’Ecriture influe­ra sur toute la science théo­lo­gique, dont en quelque sorte elle sera l’âme. »

Enfin, l’Ecriture ser­vi­ra prin­ci­pa­le­ment à sanc­ti­fier et fécon­der le minis­tère de la parole divine. Et ici, il Nous est par­ti­cu­liè­re­ment doux de pou­voir confir­mer par le témoi­gnage du grand Docteur les direc­tions que Nous avons Nous-​même don­nées sur la pré­di­ca­tion sacrée dans Notre Lettre Encyclique Humani gene­ris. Et de fait, si l’illustre com­men­ta­teur conseille si vive­ment et si sou­vent aux prêtres la lec­ture assi­due des Saints Livres, c’est sur­tout afin qu’ils s’acquittent digne­ment de leur minis­tère d’enseignement et de pré­di­ca­tion. Leur parole, en effet, per­drait toute influence et toute auto­ri­té comme toute effi­ca­ci­té pour la for­ma­tion des âmes si elle ne s’inspirait pas de l’Ecriture Sainte ni ne lui emprun­tait sa force et sa vigueur. » La lec­ture des Saints sera comme le condi­ment de la parole du prêtre » [82]. Car « chaque parole de la Sainte Ecriture, est comme une trom­pette qui fait réson­ner aux oreilles des croyants sa grande voix, mena­çante » [83] ; et « rien n’est aus­si frap­pant qu’un exemple emprun­té aux Saintes Ecritures » [84].

Quant aux ensei­gne­ments du saint Docteur sur les règles à obser­ver dans l’emploi de la Bible, et qui s’adressent tout d’abord, il est vrai, aux exé­gètes, les prêtres ne doivent pas les perdre de vue dans la pré­di­ca­tion de la parole divine.

Il nous pré­vient d’abord que nous devons, par un exa­men très atten­tif des paroles mêmes de l’Ecriture, nous assu­rer, sans doute pos­sible, de ce qu’a écrit l’auteur sacré. Nul n’ignore, en effet, que Jérôme avait accou­tu­mé, en cas de besoin, de recou­rir au texte ori­gi­nal, de com­pa­rer entre elles les dif­fé­rentes inter­pré­ta­tions, de peser la por­tée des mots, et, s’il décou­vrait une erreur, d’en recher­cher l’origine, de manière à écar­ter de la lec­ture toute hési­ta­tion. Ensuite, enseigne notre Docteur, il faut recher­cher le sens et l’idée qui se cachent sous les mots, car « pour dis­cu­ter Ecriture Sainte, c’est moins le mot que le sens qui importe » [85].

Dans cette recherche du sens, Nous le recon­nais­sons sans aucune dif­fi­cul­té, saint Jérôme, à l’exemple des Docteurs latins et de cer­tains Docteurs grecs de la période anté­rieure, a tout, d’abord sacri­fié plus peut-​être que de rai­son aux inter­pré­ta­tions allé­go­riques. Mais son amour des Livres Saints, ses efforts per­sé­vé­rants pour les iden­ti­fier et les péné­trer à fond, lui per­mirent de faire chaque jour un pro­grès nou­veau dans la juste appré­cia­tion du sens lit­té­ral et de for­mu­ler sur ce point de solides prin­cipes. Nous allons les résu­mer, car ils jalonnent aujourd’hui encore la voie sûre que tous doivent suivre pour arra­cher aux Livres Saints tout leur sens.

C’est d’abord à décou­vrir le sens lit­té­ral ou his­to­rique que s’appliquera notre esprit : « Je donne tou­jours au lec­teur pru­dent le conseil de ne point accep­ter des inter­pré­ta­tions super­sti­tieuses et qui isolent des tron­çons du texte sui­vant le caprice de l’imagination, mais bien d’examiner ce qui pré­cède, ce qui accom­pagne et ce qui suit, et d’établir un lien pour tout le pas­sage en ques­tion. » (In Matth. 25, 13).

Toutes les autres manières d’interpréter les Ecritures, ajoute-​il, sont basées sur le sens lit­té­ral [86] ; et il n’y a pas lieu de croire que ce sens manque chaque fois que l’on ren­contre une expres­sion figu­rée, car « il arrive sou­vent que l’his­toire elle-​même est cou­sue de méta­phores, et emploie un style ima­gé » [87]. Quelques-​uns pré­tendent que notre Docteur a décla­ré de cer­tains pas­sages de l’Ecriture qu’ils ne com­por­taient pas de sens his­to­rique : il leur répon­dait d’avance : « Sans nier le sens his­to­rique, nous adop­tons de pré­fé­rence le sens spi­ri­tuel. » [88].

Le sens lit­té­ral ou his­to­rique éta­bli avec cer­ti­tude, saint Jérôme recherche des sens moins obvies et plus pro­fonds en vue de nour­rir son esprit d’un ali­ment plus choi­si. Il demande, en effet, à pro­pos du livre des Proverbes, et conseille à maintes reprises pour d’autres livres de l’Ecriture, de ne point s’en tenir au seul sens lit­té­ral, « mais de creu­ser plus pro­fond pour y trou­ver le sens divin, de même que l’on cherche l’or au sein de la terre, le noyau sous l’écorce, le fruit qui se cache sous la peau héris­sée de la châ­taigne. » [89] Aussi, disait-​il en indi­quant à saint Paulin « le sen­tier à suivre dans l’étude des Saintes Ecritures «, « encore que chaque pas­sage des livres divins ait une écorce vive et cha­toyante, la moelle en est plus douce encore. Qui veut goû­ter l’amande brise l’écorce. » [90].

Saint Jérôme fait cepen­dant obser­ver que lorsqu’il s’agit de décou­vrir ce sens caché, il convient d’user d’une cer­taine dis­cré­tion, « de peur que le désir des richesses du sens spi­ri­tuel ne nous donne l’apparence, de dédai­gner la pau­vre­té du sens his­to­rique » [91]. Aussi ce qu’il reproche à beau­coup d’interprétations mys­tiques d’auteurs anciens, c’est sur­tout de négli­ger com­plè­te­ment de s’appuyer sur le sens lit­té­ral : « Il ne faut pas que toutes les pro­messes qu’ont chan­tées, au sens lit­té­ral, les lèvres des saints pro­phètes soient réduites à n’être plus que des for­mules vides et les termes maté­riels d’une simple figure de rhé­to­rique ; elles doivent, au contraire, repo­ser sur un ter­rain ferme, et ce n’est qu’établies sur les fon­da­tions de l’histoire qu’elles pour­ront s’élever jusqu’au faîte du sens mys­tique. » [92] Il observe sage­ment, à ce pro­pos, qu’il ne faut point s’écarter de la méthode du Christ et des Apôtres : bien que l’Ancien Testament ne soit à leurs yeux que comme la pré­pa­ra­tion et l’ombre de l’Alliance Nouvelle et que par suite, ils en inter­prètent au sens figu­ré un grand nombre de pas­sages, ils n’en ramènent point pour cela tout l’ensemble à des figures. A l’appui de sa thèse, fré­quem­ment saint Jérôme invoque l’exemple de l’apôtre saint Paul, qui, pour citer un cas, « expo­sant les figures mys­tiques d’Adam et d’Eve, ne niait pas qu’ils eussent été créés, mais, basant l’interprétation mys­tique sur le fon­de­ment de l’histoire, écri­vait : C’est pour­quoi l’homme quit­te­ra… » [93].

Les com­men­ta­teurs des Saintes Lettres et les pré­di­ca­teurs de la parole de Dieu gagne­ront à suivre l’exemple du Christ et des Apôtres, à ne pas négli­ger, confor­mé­ment aux direc­tions de Léon XIII, « les trans­po­si­tions allé­go­riques ou autres ana­logues que les Pères ont faites de cer­tains pas­sages, si sur­tout elles découlent du sens lit­té­ral et. sont confir­mées par l’autorité*d’un grand nombre de Pères », enfin, en pre­nant pour base le sens lit­té­ral, à s’élever avec mesure et dis­cré­tion jusqu’à des inter­pré­ta­tions plus hautes : ils sai­si­ront avec saint Jérôme la véri­té pro­fonde du mot de l’Apôtre : « Toute Ecriture est divi­ne­ment ins­pi­rée et utile pour ensei­gner, pour convaincre, pour cor­ri­ger, pour for­mer à la jus­tice » (2 Tim. 3,16), et le tré­sor inépui­sable des Ecritures leur four­ni­ra un large appoint de faits et d’idées par quoi orien­ter avec force et onc­tion vers la sain­te­té la vie et la conduite des fidèles.

Quant au mode d’exposition et d’expression, puisque c’est la fidé­li­té que l’on cherche dans les dis­pen­sa­teurs des mys­tères de Dieu, Jérôme pose en prin­cipe qu’il faut s’en tenir avant tout à l”« exac­ti­tude de l’interprétation » et que « le devoir du com­men­ta­teur est d’exposer non des idées per­son­nelles, mais bien celles de l’auteur qu’il com­mente » [94] ; d’ailleurs, ajoute-​t-​il,» l’orateur sacré est expo­sé au grave dan­ger de faire un jour ou l’autre, par une inter­pré­ta­tion défec­tueuse, de l’Evangile du Christ l’Evangile de l’homme » [95].

En second lieu, « dans l’explication des Saintes Ecritures, ce n’est point le style recher­ché et orné de fleurs de rhé­to­rique qui est de mise„ mais la valeur scien­ti­fique et la sim­pli­ci­té de la véri­té » [96]. En se confor­mant à cette règle pour la rédac­tion de ses ouvrages, déclare-​t-​il dans les Commentaires, il avait en vue non « de faire applau­dir » ses paroles, « mais de faire com­prendre dans leur vrai sens les excel­lentes paroles des autres » [97] ; l’explication de la parole divine réclame, dit-​il, un lan­gage qui « ne sente point la recherche, mais découvre l’idée objec­tive, dis­sèque le sens, éclaire les pas­sages obs­curs et ne s’embarrasse point de la flo­rai­son touf­fue des effets de lan­gage ». [98]

Il parait bon de repro­duire ici cer­tains pas­sages de saint Jérôme qui montrent clai­re­ment com­bien il avait en hor­reur l’éloquence propre aux rhé­teurs, qui, dans le fra­cas et le débit ver­ti­gi­neux de paroles creuses, ne vise qu’à de vains applau­dis­se­ments. « Ne va pas deve­nir, conseille-​t-​il au prêtre Népotien, un décla­ma­teur et un inta­ris­sable mou­lin à paroles ; mais familiarise-​toi avec les sens cachés et pos­sède à fond les mys­tères de ton Dieu. Dérouler des mots et se faire valoir par la volu­bi­li­té du lan­gage aux yeux du vul­gaire igno­rant, est le propre des sots. » [99] « Tout ce que l’on compte aujourd’hui d’esprits culti­vés se pré­oc­cupent non point de s’assimiler la moelle des Ecritures, mais de cares­ser les oreilles de la foule avec des fleurs de rhé­to­rique..» [100] « Je ne veux rien dire de ceux qui, comme moi-​même autre­fois, s’il leur arrive de n’aborder les Saintes Ecritures qu’après avoir fré­quen­té la lit­té­ra­ture pro­fane et de flat­ter l’oreille de la foule par leur style fleu­ri, prennent toutes leurs paroles pour la loi de Dieu et ne daignent pas se deman­der ce qu’ont vou­lu dire les pro­phètes et les Apôtres, mais adaptent à leur façon de voir des témoi­gnages qui ne s’y rap­portent point ; comme si c’était la grande élo­quence et non la pire de fal­si­fier les textes et de tirer par la vio­lence l’Ecriture à son des­sein. » [101] « Car, sans l’autorité des Ecritures, ces bavards per­draient toute force per­sua­sive, n’était qu’ils paraissent étayer de textes sacrés la faus­se­té de leurs doc­trines. » [102]

Or, cet élo­quent bavar­dage et cette igno­rance loquace « n’ont rien d’in­ci­sif, de vif ni de vital, mais ne sont qu’un com­po­sé mou, flé­tri et incon­sis­tant, qui ne pro­duit que d’humbles plantes et des herbes, bien vite fanées et cou­chées à terre » ; la doc­trine de l’Evangile, faite, au contraire, de sim­pli­ci­té, « pro­duit mieux que d’humbles plantes », et, tel l’imperceptible grain de séne­vé, « devient un arbre, de sorte que les oiseaux du ciel… viennent s’abriter dans ses rameaux » [103].

Aussi, Jérôme recherchait-​il en tout cette sainte sim­pli­ci­té de lan­gage, qui n’exclut point un éclat et une beau­té toute natu­relle : « Que d’autres soient diserts, reçoivent les applau­dis­se­ments qu’ils recherchent et débitent d’une voix empha­tique des tor­rents de paroles ; quant à moi, je me contente” de par­ler pour me faire com­prendre et, trai­tant des Ecritures, d’imiter la sim­pli­ci­té des Ecritures mêmes. » [104] En effet « sans renon­cer aux charmes du lan­gage, l’exégèse catho­lique doit les voi­ler et les évi­ter afin d’atteindre non de vaines écoles de phi­lo­sophes et une poi­gnée de dis­ciples, mais le genre humain tout entier » [105]. Si les jeunes prêtres mettent vrai­ment à pro­fit ces conseils et ces pré­ceptes, si les prêtres plus âgés ne les perdent jamais de vue, leur saint minis­tère, Nous en avons la confiance, sera très pro­fi­table aux âmes des fidèles.

Il Nous reste, Vénérables Frères, à rap­pe­ler les « doux fruits » que saint Jérôme a reti­rés « de l’amère semence des Saintes Lettres », dans l’espoir que son exemple enflam­me­ra les prêtres et les fidèles confiés à vos soins du désir de connaître et d’é­prou­ver eux aus­si la salu­taire ver­tu du texte sacré.

Cette sur­abon­dance d’exquises délices spi­ri­tuelles qui rem­plis­saient l’âme du pieux ana­cho­rète, Nous pré­fé­rons que vous l’appreniez, pour ain­si dire, de sa propre bouche plu­tôt que par Nous-​même. Ecoutez donc en quels termes il parle de cette science sacrée à Paulin, son « confrère, com­pa­gnon et ami » : « Je te le demande, frère bien-​aimé, vivre par­mi ces mys­tères, les médi­ter, ne savoir ou cher­cher rien d’autre, ne te semble-​t-​il pas que ce soit déjà le para­dis sur terre ? » [106] « Dis-​moi, demande-​t-​il à son élève Paula, quoi de plus saint que ce mys­tère ? Quoi de plus cap­ti­vant que ces plai­sirs ? Quel ali­ment, quel miel plus doux que de connaître les des­seins de Dieu, d’être admis dans son sanc­tuaire, de péné­trer la pen­sée du Créateur, et d’enseigner les paroles de ton Seigneur que les sages de ce monde tournent en déri­sion et qui débordent pour­tant de sagesse spi­ri­tuelle ? Laissons les autres jouir de leurs richesses, boire dans une coupe ornée de pier­re­ries, se parer de soies écla­tantes, se repaître des applau­dis­se­ments de la foule sans que la varié­té des plai­sirs par­vienne à épui­ser leurs tré­sors : nos délices, à nous, consis­te­ront à médi­ter jour et nuit la loi du Seigneur, à frap­per à la porte en atten­dant qu’elle s’ouvre, à rece­voir de la Trinité l’aumône mys­tique des pains, et à mar­cher, gui­dés par le Seigneur, sur les flots du siècle. » [107] A Paula encore et à sa fille Eustochium il écrit, dans son Commentaire de l’Epître aux Èphésiens : « S’il est quelque chose, ô Paula et Eustochium, qui retienne ici-​bas dans la sagesse qui et par­mi les tri­bu­la­tions et les tour­billons du monde main­tienne l’équilibre de l’âme, je crois que c’est avant tout la médi­ta­tion et la science des Ecritures. » [108]

C’est parce qu’il y recou­rait que, acca­blé de pro­fonds cha­grins intimes et frap­pé dans son corps par la mala­die, il goû­tait encore la conso­la­tion de la paix et de la joie du cœur : cette joie, il ne s’ar­rê­tait point à la savou­rer dans une vaine oisi­ve­té, mais ce fruit de la cha­ri­té se trans­for­mait en cha­ri­té active au ser­vice de l’Eglise de Dieu à qui le Seigneur a confié le dépôt de la parole divine.

Et, en effet, chaque page des Saintes Lettres des deux Testaments lui chan­tait les gloires de l’Eglise de Dieu. Presque toutes les femmes célèbres et ver­tueuses qui sont à l’honneur dans l’Ancien Testament, n’étaient-elles pas l’image de cette Epouse mys­tique du Christ ? Le sacer­doce et les sacri­fices, les cou­tumes et les solen­ni­tés, la presque tota­li­té des faits rap­por­tés dans l’Ancien Testament n’en constituaient- ils pas comme l’ombre ? Et ce fait qu’il trou­vait divi­ne­ment réa­li­sées dans l’Eglise tant de pro­messes des psaumes et des pro­phètes ? Et lui-​même, enfin, ne connaissait-​il point par l’annonce qu’en avaient faite Noire-​Seigneur et les Apôtres, les insignes pri­vi­lèges de cette Eglise ? Comment dès lors la science des Ecritures n’eût-elle pas enflam­mé le cœur de Jérôme d’un amour chaque jour plus ardent pour l’Epouse du Christ ?

Nous savons déjà, Vénérables Frères, quel pro­fond res­pect, quel amour enthou­siaste il por­tait à l’Eglise Romaine et à la Chaire de Pierre ; Nous savons avec quelle vigueur il livrait bataille aux enne­mis de l’Eglise. Applaudissant son jeune com­pa­gnon d’armes Augustin, qui sou­te­nait les mômes com­bats, et se féli­ci­tant de s’être comme lui atti­ré la fureur des héré­tiques, il lui écrit : « Honneur à ta bra­voure ! Le monde entier a les yeux sur toi. Les catho­liques vénèrent et recon­naissent en toi le res­tau­ra­teur de la foi des pre­miers jours, et, signe plus glo­rieux encore, tous les héré­tiques te mau­dissent et me pour­suivent avec toi d’une haine égale, jus­qu’à nous tuer en désir, dans leur impuis­sance à nous immo­ler sous le glaive. » [109] Ce témoi­gnage se trouve excel­lem­ment confir­mé dans Sulpice Sévère par Postumianus : « Une lutte de tous les ins­tants et un duel inin­ter­rom­pu avec les méchants ont concen­tré sur Jérôme les haines des per­vers. En lui, les héré­tiques haïssent celui qui ne cesse de les atta­quer ; les clercs, celui qui leur reproche leur vie et leurs crimes. Mais tous les hommes ver­tueux sans excep­tion l’aiment et l’admirent. » [110]

Cette haine des héré­tiques et des méchants fit endu­rer à Jérôme bien de pénibles souf­frances, sur­tout quand les Pélagiens se ruèrent sur le monas­tère de Bethléem et le mirent à sac ; mais il sup­por­ta d’une âme égale tous les mau­vais trai­te­ments et tous les outrages et ne fut point décou­ra­gé, prêt qu’il était à mou­rir pour la défense de la foi chré­tienne : «. Ce qui fait ma joie, écrit-​il à Apronius, c’est d’apprendre que mes enfants bataillent pour le Christ ; que Celui auquel nous croyons for­ti­fie en nous ce zèle cou­ra­geux, afin que nous soyons prêts à ver­ser notre sang pour sa foi. Les per­sé­cu­tions des héré­tiques ont rui­né de fond en comble notre monas­tère quant à ses richesses maté­rielles, mais la bon­té du Christ le rem­plit de richesses spi­ri­tuelles. Mieux vaut n’avoir que du pain à man­ger que de perdre la foi. » [111]

S’il n’a jamais per­mis à l’erreur de se répandre impu­né­ment, il n’a pas mis un moindre zèle à s’é­le­ver en termes éner­giques contre les mau­vaises mœurs, vou­lant, dans la mesure de ses forces, « pré­sen­ter » au Christ « une Eglise glo­rieuse, sans tache, sans ride ni rien de sem­blable, mais sainte et imma­cu­lée » [112]. Quelle vigueur dans les reproches qu’il adresse à ceux qui pro­fa­naient par une vie cou­pable leur digni­té sacer­do­tale ! Avec quelle élo­quence il s’é­lève contre les mœurs païennes qui infec­taient en grande par­tie la ville même de Rome ! Pour endi­guer à tout prix ce débor­de­ment de tous les vices et de tous les crimes, il leur oppose l’excellence et la beau­té des ver­tus chré­tiennes, convain­cu à juste titre qu’il n’est point de plus puis­sant pré­ser­va­tif contre le mal que l’amour des choses les plus pures ; il réclame ins­tam­ment pour la jeu­nesse une édu­ca­tion pieuse et hon­nête, engage par ses graves conseils les époux à mener une vie pure et sainte, insi­nue dans les âmes plus déli­cates le culte de la vir­gi­ni­té, ne trouve pas assez d’é­loges pour l’austère mais déli­cieuse contrainte de la vie inté­rieure, rap­pelle de toutes ses forces le pre­mier pré­cepte de la reli­gion chré­tienne — le com­man­de­ment de la cha­ri­té alliée au tra­vail — dont l’observation devait arra­cher la socié­té humaine aux bou­le­ver­se­ments et lui rendre la tran­quilli­té et l’ordre.

Retenons cette belle parole qu’il disait à saint Paulin à pro­pos de la cha­ri­té : « Le véri­table temple du Christ, c’est l’âme du fidèle : orne-​le, ce sanc­tuaire, pare-​le, déposes‑y tes offrandes et reçois‑y le Christ. A quoi bon cou­vrir les murailles de pierres pré­cieuses, si le Christ meurt de faim dans la per­sonne du pauvre ? » [113] Quant à la loi du tra­vail, il la rap­pe­lait à tous avec une telle ardeur, par ses écrits et mieux encore par les exemples de toute sa vie, que Postumianus, après un séjour de six mois à Bethléem près de Jérôme, lui a ren­du ce témoi­gnage dans Sulpice Sévère : « On le trouve sans cesse tout à la lec­ture, tout entier plon­gé dans les livres : ni le jour ni la nuit il ne prend de repos ; tou­jours il lit ou écrit. » [114]

Par ailleurs, son brû­lant amour pour l’Eglise s’exhale de ses com­men­taires, où il ne manque aucune occa­sion de célé­brer l’Epouse du Christ. Citons, entre autres, ce pas­sage du Commentaire du pro­phète Aggée : « On a vu accou­rir l’élite de toutes les nations et la gloire a rem­pli la mai­son du Seigneur, c’est-à-dire l’Eglise du Dieu vivant, colonne et fon­de­ment de la véri­té… Ces métaux pré­cieux donnent plus d’éclat à l’Eglise du Sauveur que jadis à la Synagogue ; c’est de ces pierres vivantes qu’est bâtie la mai­son du Christ, et elle se cou­ronne d’une paix éter­nelle. » [115]. En un autre pas­sage, com­men­tant Michée : « Venez, mon­tons vers la mai­son du Seigneur : il faut mon­ter si l’on veut arri­ver jusqu’au Christ et à la mai­son du Dieu de Jacob, l’Eglise, mai­son de Dieu, colonne et fon­de­ment de la véri­té. » [116]. Dans la pré­face enfin du Commentaire de saint Matthieu : « L’Eglise a été bâtie sur la pierre par une parole du Seigneur ; c’est elle que le Roi a fait intro­duire dans sa chambre, et c’est à elle que par l’ouverture d’une des­cente secrète il a ten­du la main. » [117].

Comme c’est le cas pour les der­niers extraits que nous avons cités, notre Docteur exalte géné­ra­le­ment l’u­nion infi­nie du Seigneur avec l’Eglise. Dès là qu’on ne peut sépa­rer la tête de son corps mys­tique, l’a­mour de l’Eglise entraîne néces­sai­re­ment l’amour du Christ, qui doit être regar­dé comme le fruit prin­ci­pal, et doux entre tous, de la science des Ecritures.

Jérôme, de fait, était à ce point, convain­cu que cette connais­sance du texte sacré est la voie ordi­naire qui mène à la connais­sance et à l’amour de Notre-​Seigneur, qu’il n’avait pas crainte d’affirmer : « Ignorer les Ecritures, c’est igno­rer le Christ lui-​même « [118]. Il écrit dans le même sens à sainte Paula : « Comment pourrait-​on vivre sans la science des Ecritures, à tra­vers les­quelles on apprend à connaître le Christ lui-​même qui est la vie des croyants ? » [119]. C’est vers le Christ en effet que convergent, comme vers leur centre, toutes les pages des deux Testaments ; et, com­men­tant le pas­sage de l’Apocalypse où il est ques­tion du fleuve et de l’arbre de vie, Jérôme écrit notam­ment : <t II n’y a qu’un fleuve qui sorte de sous le trône de Dieu, c’est la grâce du Saint-​Esprit, et cette grâce du Saint-​Esprit est ren­fer­mée dans les Saintes Ecritures, c’est-à-dire dans ce fleuve des Ecritures. Ce fleuve pour­tant coule entre deux rives, qui sont l’Ancien et le Nouveau Testament, et sur chaque bord est plan­té un arbre qui est le Christ » [120]. Rien d’étonnant dès lors que, dans ses pieuses médi­ta­tions, Jérôme eût accou­tu­mé de rap­por­ter au Christ tout ce qu’il lisait dans les Livres Saints : « Pour moi, quand je lis l’Evangile et que j’y ren­contre des témoi­gnages tirés de l à loi, des témoi­gnages tirés des pro­phètes, je ne consi­dère que le Christ : si j’ai vu Moïse, si j’ai vu les pro­phètes, c’était seule­ment pour com­prendre ce qu’ils disent du Christ. Quand, un jour, je serai entré dans la splen­deur du Christ et que brille­ra à mes yeux sa lumière éblouis­sante à l’instar du soleil écla­tant, je ne pour­rai plus voir la lumière d’une lampe. Allume une lampe en plein jour, éclairera-​t-​elle ? Quand luit le soleil, la lumière de la lampe s’évanouit ; de même, quand on jouit de la pré­sence du Christ, la loi et les pro­phètes dis­pa­raissent. Je n’enlève rien à la gloire de la loi et des pro­phètes ; au contraire je les loue d’être les annon­cia­teurs du Christ. Quand je lis la loi et les pro­phètes, mon but n’est point de m’en tenir à la loi et aux pro­phètes, mais par la loi et les pro­phètes, d’arriver jusqu’au Christ. » [121]. Ainsi nous le voyons s’élever mer­veilleu­se­ment par le com­men­taire des Ecritures jus­qu’à l’amour et à la connais­sance du Seigneur Jésus et y trou­ver la perle pré­cieuse dont parle l’Evangile : « Il n’y a qu’une pierre pré­cieuse entre toutes, la connais­sance du Sauveur, le mys­tère de sa pas­sion et le secret de sa résur­rec­tion. » [122].

L’amour qui le consu­mait pour le Christ l’amenait, pauvre et humble avec le Christ, à se libé­rer sans réserve de tous les liens des pré­oc­cu­pa­tions ter­restres, à ne cher­cher que le Christ, à se conduire par son esprit, à vivre avec lui dans l’union la plus étroite, à frap­per sa propre vie à l’effigie du Christ sou­ti­rant, à n’avoir pas de désir plus ardent que souf­frir avec le Christ et pour le Christ.

Ainsi s’explique ce qu’il écri­vait au moment de s’embarquer, lorsque, Damase étant mort, des enne­mis per­fides qui le har­ce­laient de leurs vexa­tions l’eurent fait s’éloigner de Rome : « Certains peuvent me consi­dé­rer comme un cri­mi­nel, écra­sé sous le far­deau de tous les for­faits, et ce n’est rien encore en com­pa­rai­son de mes péchés ; tu as rai­son cepen­dant de croire en ton âme à la ver­tu même des pécheurs… Je rends grâces à mon Dieu de méri­ter la haine du monde… Quelle par­tie de souf­frances ai-​je endu­rée, moi le sol­dat de la croix ? La calom­nie m’a cou­vert de l’opprobre du crime : mais je sais qu’avec la mau­vaise comme avec la bonne répu­ta­tion on par­vient au royaume des cieux. » [123]. Et voi­ci en quels termes il exhor­tait la pieuse vierge Eustochium à sup­por­ter cou­ra­geu­se­ment pour le Christ les souf­frances de la vie pré­sente : « Grande est la souf­france, mais grande aus­si la récom­pense à imi­ter les mar­tyrs, à imi­ter les apôtres, à imi­ter le Christ… Toutes ces souf­frances que je viens d’énumérer paraî­tront bien pénibles à qui n’aime pas le Christ. Celui, au contraire, qui consi­dère toute la pompe du siècle comme une fange immonde, pour qui tout est vani­té sous le soleil, qui ne veut s’enrichir que du Christ, qui s’associe à la mort et à la résur­rec­tion de son Seigneur et qui cru­ci­fie sa chair avec ses vices et ses convoi­tises, celui-​là pour­ra redire en toute liber­té : Qui nous sépa­re­ra de la cha­ri­té du Christ ? » [124]

Jérôme goû­tait donc des fruits très abon­dants dans la lec­ture des Livres Saints : c’est là qu’il pui­sait ces lumières inté­rieures qui le fai­saient avan­cer tou­jours davan­tage dans la connais­sance et l’amour du Christ ; là qu’il pui­sait cet esprit de prière dont il a si bien par­lé dans ses écrits ; là enfin qu’il acqué­rait cette admi­rable fami­lia­ri­té avec le Christ, dont les dou­ceurs l’encourageaient à tendre sans relâche, par le rude sen­tier de la croix, à la conquête de la palme de la victoire.

De même, l’élan de son cœur le por­tait sans cesse vers la très sainte Eucharistie : « Nul, en effet, n’est plus riche que celui qui porte le corps du Seigneur dans une cor­beille d’osier et son sang dans une ampoule ». [125].

Il avait la même véné­ra­tion affec­tueuse pour la Sainte Vierge, dont il défen­dit de toutes ses forces la vir­gi­ni­té per­pé­tuelle ; et la Mère de Dieu, idéal ache­vé de foutes les ver­tus, était le modèle qu’il pro­po­sait d’ordinaire aux épouses du Christ [126].

Personne ne s’étonnera donc que les lieux de Palestine qu’avaient sanc­ti­fiés notre Rédempteur et sa très sainte Mère aient exer­cé un charme et un attrait si puis­sants sur saint Jérôme. Ses sen­ti­ments sur ce point se laissent devi­ner dans ce que ses dis­ciples Paula et Eustochium écri­vaient de Bethléem à Marcella : « En quels termes et par quelle voix pouvons-​nous te don­ner une idée de la grotte où naquit le Sauveur ? Et la crèche qui enten­dit ses vagis­se­ments d’enfant, le silence est plus digne d’elle que nos pauvres paroles… Ne viendra-​t-​il donc pas, le jour où il nous sera don­né de péné­trer dans la grotte du Sauveur, de pleu­rer au tom­beau du Maître avec une sœur, d’y pleu­rer avec une mère ? Puis de bai­ser le bois de la Croix, et sur le mont des Oliviers de suivre en désir et en esprit le Christ dans son Ascension ? » [127] Jérôme menait, loin de Rome, une vie plus pénible pour son corps ; mais le rap­pel de ces augustes sou­ve­nirs appor­tait à son âme tant de dou­ceur qu’il s’écriait : « Ah ! Si Rome avait ce que pos­sède Bethléem, plus humble pour­tant que la Cité Romaine ! » [128]

Le vœu du très saint exé­gète s’est réa­li­sé autre­ment qu’il ne pen­sait, et Nous avons, Nous et tous les citoyens de Rome, sujet de nous en réjouir. En effet, les restes du grand Docteur, dépo­sés dans cette grotte qu’il avait si long­temps habi­tée et que la célèbre cité de David se fai­sait gloire autre­fois de conser­ver, Rome a aujourd’hui le bon­heur de les pos­sé­der dans la basi­lique de Sainte-​Marie Majeure où ils reposent à côté de la crèche même du Sauveur.

La voix s’est tue, dont l’écho par­ti du désert rem­plis­sait jadis le monde catho­lique tout entier ; mais, par ses écrits qui « brillent sur­tout l’univers comme des flam­beaux divins » [129], saint Jérôme parle encore. Il pro­clame l’excellence, l’intégrité et la véra­ci­té his­to­rique des Ecritures, les doux fruits qu’on goûte à les lire et médi­ter. Il pro­clame pour tous les enfants de l’Eglise la néces­si­té de retour­ner à une vie digne du nom de chré­tien et de se pré­ser­ver de la conta­gion des mœurs païennes que notre époque semble avoir presque entiè­re­ment réta­blies. Il pro­clame que la Chaire de Pierre, grâce sur­tout à la pié­té filiale et au zèle des Italiens, à qui le ciel a don­né de la pos­sé­der dans leurs fron­tières, doit jouir de l’honneur et de la liber­té abso­lu­ment indis­pen­sables à la digni­té et à l’exercice même de la charge apos­to­lique. Il pro­clame, pour les nations chré­tiennes qui ont eu le mal­heur de se sépa­rer de l’Eglise, le devoir de reve­nir à leur Mère, en qui repose toute espé­rance du salut éter­nel. Dieu fasse que cet appel soit enten­du sur­tout par les Eglises orien­tales, qui depuis trop long­temps nour­rissent des dis­po­si­tions hos­tiles pour la Chaire de Pierre. Alors qu’il vivait dans ces contrées et avait pour maîtres Grégoire de Nazianze et Didyme d’Alexandrie, Jérôme syn­thé­ti­sait dans cette for­mule deve­nue clas­sique la doc­trine des peuples orien­taux de son époque : « Quiconque ne se réfu­gie pas dans l’arche de Noé sera englou­ti dans les flots du déluge. » [130] Ce fléau, aujourd’hui, si Dieu ne l’arrête, ne menace-​t-​il pas de détruire toutes les ins­ti­tu­tions humaines ? Que reste-​t-​il debout, en effet, après la sup­pres­sion de Dieu, auteur et conser­va­teur de toutes choses ?

Qu’est-ce donc qui peut sub­sis­ter après s’être sépa­ré du Christ, qui est la vie ? Mais Celui qui jadis, à l’appel de ses dis­ciples, apai­sa la mer en furie peut encore rendre à la socié­té humaine bou­le­ver­sée le bien­fait si pré­cieux de la paix. Que saint Jérôme attire cette faveur sur l’Eglise de Dieu, qu’il a aus­si ardem­ment aimée que cou­ra­geu­se­ment défen­due contre tous les assauts de ses enne­mis ; puisse son patro­nage nous obte­nir que, toutes dis­cordes apai­sées selon le vœu de Jésus-​Christ, il n’y ait plus qu’un trou­peau et qu’un pasteur ».

Portez sans retard, Vénérables Frères, à la connais­sance de votre cler­gé et de vos fidèles les ins­truc­tions que Nous venons de vous don­ner à l’occasion du quin­zième cen­te­naire de la mort du grand Docteur. Nous vou­drions que tous, à l’exemple et sous le patro­nage de saint Jérôme, non seule­ment res­tent fidèles à la doc­trine catho­lique sur l’inspiration divine des Ecritures et en prennent la défense, mais encore observent avec un soin scru­pu­leux les pres­crip­tions de l’Encyclique Providentissimus Deus et de la pré­sente Lettre.

En atten­dant, Nous émet­tons le vœu que tous les enfants de l’Eglise se laissent péné­trer et for­ti­fier par la dou­ceur des Saintes Lettres, afin d’arriver à une connais­sance par­faite de Jésus Christ. Comme gage de ce sou­hait et en témoi­gnage de Notre pater­nelle bien­veillance, Nous vous accor­dons très affec­tueu­se­ment dans le Seigneur, à vous, Vénérables Frères, ain­si qu’à tout le cler­gé et à tous les fidèles qui vous sont confiés, la béné­dic­tion apostolique.

Donné à Rome, près Saint-​Pierre, le 15 sep­tembre 1920, en la sep­tième année de Notre Pontificat.

BENEDICTUS PP. XV

Notes de bas de page

  1. Conc. Trid., s. V. decr. « de reform. », c. 1[]
  2. Sulp. Sev., Dial. 1, 7[]
  3. Cass., De Inc. 7, 26[]
  4. S. Prosper., Carmen de Ingratis, V, 57[]
  5. De viris ill. 135[]
  6. Ep. 82, 2, 2[]
  7. Ep. 15, 1 1 ; 16, 2, 1[]
  8. In Abd. Præf.[]
  9. In Matth. 13, 44[]
  10. Ep. 22, 30, 1[]
  11. Ep 84, 3, 1.[]
  12. Ep. 125, 12.[]
  13. Ep. 123,10 al. 9 ; Ep. 127,7, 1[]
  14. Ep. 127, 7, 1 s.[]
  15. Ep. 36, 1 ; Ep. 32, 1[]
  16. Ep. 45, 2 ; 126, 3 ; 127, 7[]
  17. Ep, 84 , 3, 1 s.[]
  18. Ad Domnionem et Rogatianum in I Paral. Prœf.[]
  19. Conc. Vat. s. III, Const. « de Fide cath. », cap. 2[]
  20. Tract, de Ps. 88[]
  21. In Matth., 13, 44 ; tract, de Ps. 77[]
  22. In Matth., 13, 45 ss.[]
  23. Quæst. in Gen., Præf.[]
  24. In Agg. 2, 1 ss. ; cf. in Gal. 2, 10, etc.[]
  25. Adv. Helv. 19[]
  26. Adv. Jovin. 1, 4[]
  27. Ep. 49, al. 48, 14, 1[]
  28. In Jer. 9, 12, ss.[]
  29. Ep. 78, 30, al. 28. man­sio.[]
  30. Ep. 27,1, 1 s.[]
  31. In Ez., 1, 15 ss.[]
  32. In Mich. 2, 11 s. ; 3, 5 ss.[]
  33. In Jer. 31, 35 ss.[]
  34. In Nah. 1, 9[]
  35. Ep. 57, 7, 4[]
  36. Ep. 82, 7 , 2[]
  37. Ep. 72, 2, 2[]
  38. Ep. 18 ; 7, 4 ; cf. Ep. 46, 6, 2[]
  39. Ep. 36, 11, 2[]
  40. Ep. 57, 9, 1[]
  41. S. Aug. ad S, Hieron., inter epist. S. Hier. 116, 3[]
  42. Litt. Enc. Providentissimus Deus.[]
  43. In Jer. 23, 15 ss. ; in Matth. 14, 3 ; adv. Helv. 4[]
  44. In Philem. 4.[]
  45. S. Aug. Contra Faustum 26, 3 s., 6 s.[]
  46. Jn. 19, 35[]
  47. In Matth : Prol.[]
  48. Ep. 78, 1, 1 ; cf. In Marc. 1,13–31[]
  49. S. Aug., C. Faustum, 26, 8.[]
  50. cf. Matth. 12, 3,39–42 ; Luc. 17, 26–29, 32, etc.[]
  51. Ep. 130, 20[]
  52. Ep. 58, 9, 2 ; 11, 2[]
  53. S. Aug. Conf. 3, 5 ; cf. 8, 12.1[]
  54. Ep. 22, 30, 2.[]
  55. In Midi. 1, 10, 15[]
  56. In Gal. 5, 19 ss.[]
  57. Ep. 108, 26, 2[]
  58. Ad Domnionem et Rogatianum in I. Par. Præf.[]
  59. Ep. 63, 2.[]
  60. Ep. 15, 1, 2, 4.[]
  61. Ep. 16, 2, 2.[]
  62. In Dan. 3, 37[]
  63. Adv. Vigil. 6.[]
  64. Dial. c. Pelag., Prolog. 2[]
  65. Contra Ruf. 3, 43.[]
  66. In Mich. 1,10 ss.[]
  67. In Is. I. 6, cap. 16, 1–5[]
  68. In Tit. 3, 9.[]
  69. In Eph. 4, 31.[]
  70. Ep. 107, 9,12[]
  71. Ep., 22, 17 ; cf. ib. 29, 2[]
  72. Ep. 108, 26[]
  73. Ep. 127, 7[]
  74. Imit. Chr. 4, 11. 4[]
  75. Imit. Ghr. 4, Tl. 4[]
  76. Ep. 125, 7, 3 ; 11, 1[]
  77. Ep. 52, 7,1[]
  78. Ep. 53,3 ss.[]
  79. Ep. 27, 1 , 2 []
  80. Pius X in Litt. Ap. « Vinea Electa », 7 maii 1909[]
  81. Tract, de Ps. 147[]
  82. Ep. 52, 8, 1[]
  83. In Amos, 3, 3, ss.[]
  84. In Zach., 9, 15 s.[]
  85. Ep. 29, 1,3[]
  86. cf. in Ez. 38, 1 ss. ; 41, 23 ss. ; 42, 13 s. ; in Marc. 1, 13–31 ; Ep. 129, 6, 1, etc.[]
  87. In Hab. 3, 14 ss.[]
  88. In Marc. 9, 1 7 ; cf. in Ez. 40, 24–27[]
  89. In Eccle. 12, 9 s.[]
  90. Ep. 58, 9, 1[]
  91. In Eccl. 2, 24 ss.[]
  92. In Amos 9, 6.[]
  93. In Is. 6, 1–7[]
  94. Ep. 49 al. 48, 17, 7[]
  95. In Gal. 1, 11, ss[]
  96. In Amos, Præf. in I. 3[]
  97. In Gal. Præf. in I. 3[]
  98. Ep., 36, 14, 2 ; cf. Ep. 140, d, 2.[]
  99. Ep. 52, 8, 1.[]
  100. Dial., c. Lucif. 11.[]
  101. Ep. 53, 7, 2.[]
  102. In Tit. 1, 10 s.[]
  103. In Matth. 13,32[]
  104. Ep. 36, ii, 2.[]
  105. Ep. 48 al. 49, 4, 3[]
  106. Ep. 53, 10, 1.[]
  107. Ep. 30, 13.[]
  108. In Eph., Prol.[]
  109. Ep. 141, 2 ; cf. Ep. 134, 1.[]
  110. Postumianus apud Sulp. Sév., Dial. 1, 9.[]
  111. Ep. 139.[]
  112. Eph. S, 27[]
  113. Ep. 58, 7, 1.[]
  114. Postumianus apud Sulp. Sev., Dial. 1,9.[]
  115. In Agg. 2, 1 ss.[]
  116. In Mich. 4, 1 ss.[]
  117. In Matth., Prol.[]
  118. ln Is., Prol. ; cf. Tract, de Ps. 77[]
  119. Ep. 30, 7[]
  120. Tract, de Ps. 1[]
  121. Tract, in Marc. 9, i‑7[]
  122. In Matth 13, 43 s.[]
  123. Ep. 45, i, 6[]
  124. Ep. 22, 38 s.[]
  125. Ep. 125, 20, 4[]
  126. cf. Ep. 22, 38, 3[]
  127. Ep. 46,11,13.[]
  128. Ep. 51, 13, 6.[]
  129. Cassian, de incarn. 7,26[]
  130. Ep. 15,2, 1.[]
fraternité sainte pie X
4 août 1880
Proclamant Saint Thomas d'Aquin patron des écoles catholiques
  • Léon XIII