Léon XIII

Lettre encyclique Octobri Mense

22 septembre 1891

Sur le culte marial

À nos Vénérables Frères les Patriarches, Primats, Archevêques, Évêques, et autres Ordinaires des lieux en paix et en com­mu­nion avec le Siège Apostolique.

Vénérables Frères, Salut et Bénédiction Apostolique.

À l’approche du mois d’octobre, que l’on regarde comme consa­cré et dédié à la Bienheureuse Vierge du Rosaire, Nous Nous rap­pe­lons, avec une très grande joie, les vives exhor­ta­tions que Nous Vous avons adres­sées, Vénérables Frères, les années pré­cé­dentes, pour que par­tout les trou­peaux de fidèles, sti­mu­lés par votre auto­ri­té et par votre zèle, redoublent de pié­té envers l’auguste Mère de Dieu, la puis­sante auxi­lia­trice du peuple chré­tien, pour qu’ils L’implorent pen­dant tout ce mois et L’invoquent par le très saint rite du Rosaire, que l’Église, prin­ci­pa­le­ment dans les conjonc­tures et dans les temps dif­fi­ciles, a cou­tume d’employer et de célé­brer, tou­jours avec le suc­cès souhaité.

Nous tenons à mani­fes­ter de nou­veau cette année la même volon­té et à Vous adres­ser, à Vous renou­ve­ler les mêmes exhor­ta­tions ; Nous y sommes invi­té et pous­sé par l’amour pour l’Église, dont les peines, au lieu de s’alléger, croissent chaque jour en nombre et en gra­vi­té. Ce sont des maux uni­ver­sel­le­ment connus que Nous déplo­rons : que l’Église garde et trans­met les dogmes sacrés atta­qués, com­bat­tus ; l’intégrité de la ver­tu chré­tienne, dont elle a le soin, tour­née en déri­sion ; la calom­nie orga­ni­sée ; la haine atti­sée de mille manières contre l’ordre des saints Pontifes, mais sur­tout contre le Pontife Romain ; les attaques diri­gées contre le Christ Lui-​même par une audace pleine d’impudence et par une scé­lé­ra­tesse cri­mi­nelle, comme si l’on s’efforçait de détruire dans sa base et d’anéantir l’œuvre divine de la Rédemption, que jamais aucune force ne détrui­ra ni n’anéantira.

Ce ne sont pas là des évé­ne­ments nou­veaux pour l’Église mili­tante : Jésus en a pré­ve­nu les Apôtres : pour qu’elle enseigne aux hommes la véri­té et les conduise au salut éter­nel, il lui faut entrer en lutte tous les jours, et de fait, dans le cours des siècles, elle com­bat cou­ra­geu­se­ment jusqu’au mar­tyre, ne se réjouis­sant et ne se glo­ri­fiant de rien davan­tage que de pou­voir scel­ler sa cause du Sang de son Fondateur, gage très cer­tain pour elle de la vic­toire qui lui a été promise.

On ne doit pas pour­tant dis­si­mu­ler la pro­fonde tris­tesse dont cette obli­ga­tion per­pé­tuelle de lutte afflige tous les gens de bien. C’est, assu­ré­ment, une cause de grande tris­tesse qu’il y en ait tant que les erreurs per­verses et les outrages à Dieu détournent et entraînent ; tant qui soient indif­fé­rents à toute forme de reli­gion et paraissent fina­le­ment étran­gers à la foi divine ; qu’il y ait aus­si tant de catho­liques qui tiennent à la reli­gion de nom seule­ment et ne lui rendent ni les hon­neurs ni le culte dus. L’âme s’attriste et se tour­mente encore bien plus à son­ger quelle cause de maux déplo­rables réside encore dans l’organisation des États qui ne laissent aucune place à l’Église ou qui com­battent son zèle pour la très sainte ver­tu ; c’est là une mani­fes­ta­tion ter­rible et juste de la ven­geance de Dieu, laquelle laisse l’aveuglement funeste des âmes s’appesantir sur les nations qui s’éloignent de Lui. Aussi cela crie de soi-​même, cela crie chaque jour plus fort : il est abso­lu­ment néces­saire que les catho­liques prient et implorent Dieu avec zèle et per­sé­vé­rance : sine inter­mis­sione [1]; qu’ils le fassent non seule­ment chez eux, mais encore en public, réunis dans les édi­fices sacrés, et qu’ils sup­plient avec ins­tance le Dieu très pré­voyant de déli­vrer l’Église des hommes impor­tuns et méchants [2], et de rame­ner au bon sens et à la rai­son, par la lumière et l’amour du Christ, les nations pro­fon­dé­ment troublées.

Car c’est un fait admi­rable au-​delà de toute croyance ! Le siècle va son che­min labo­rieux, fier de ses richesses, de sa force, de ses armes, de son génie ; l’Église des­cend le long des âges d’un pas tran­quille et sûr, se confiant en Dieu seul, vers qui, jour et nuit, elle lève ses yeux et ses mains sup­pliantes. Bien qu’en effet, elle ne néglige pas, dans sa pru­dence, les secours humains que la Providence et les temps lui pro­curent, ce n’est pas en eux qu’elle place sa prin­ci­pale espé­rance, mais dans la prière, dans la sup­pli­ca­tion, dans l’invocation de Dieu. Voilà com­ment elle entre­tient et for­ti­fie son souffle vital, parce que l’assiduité de sa prière lui a per­mis heu­reu­se­ment, en res­tant étran­gère aux vicis­si­tudes des choses humaines et en s’unissant conti­nuel­le­ment à la Volonté divine, de vivre de la vie même de Notre-​Seigneur Jésus-​Christ, tran­quille­ment et pai­si­ble­ment ; comme à l’image du Christ Lui-​même, auquel l’horreur des tour­ments qu’Il a endu­rés pour notre bien com­mun n’a presque rien enle­vé ni ôté de l’heureux éclat et de la joie qui Lui sont propres.

Cette impor­tante doc­trine de la sagesse chré­tienne a été, de tout temps, crue et reli­gieu­se­ment pra­ti­quée par les chré­tiens dignes de ce nom : leurs prières mon­taient vers Dieu plus vives et plus fré­quentes quand les ruses et la vio­lence des per­vers avaient atti­ré un mal­heur sur la Sainte Église ou sur son Pasteur suprême.

Les fidèles de l’Église d’Orient en four­nissent un exemple remar­quable et qui est digne d’être pro­po­sé à l’imitation de la pos­té­ri­té. Pierre, vicaire de Jésus-​Christ, pre­mier Pontife de l’Église, avait été jeté en pri­son, char­gé de chaînes par l’ordre du cri­mi­nel Hérode, et il était réser­vé à une mort cer­taine : per­sonne ne pou­vait l’arracher au dan­ger, lui por­ter secours. Mais il y avait là ce secours que la prière fer­vente obtient de Dieu : l’Église, à ce que rap­porte l’Histoire sacrée, éle­vait pour lui des prières sans nombre : Oratio autem fie­bat sine inter­mis­sione ab Ecclesia ad Deum pro eo [3]; et plus était vive la crainte d’un grand mal­heur, plus était grande l’ardeur de tous à implo­rer Dieu. Après la réa­li­sa­tion de leurs vœux, le miracle se décou­vrit ; le peuple chré­tien conti­nue à célé­brer avec une recon­nais­sance joyeuse la mer­veille de la libé­ra­tion de Pierre.

Le Christ a don­né un exemple encore plus remar­quable, un exemple divin, pour façon­ner et for­mer Son Église à la sain­te­té, non seule­ment par Ses pré­ceptes, mais aus­si à Son modèle : toute Sa vie, Il S’était appli­qué à la prière fré­quente et fer­vente, et aux heures suprêmes, lorsqu’au jar­din de Gethsémani, Son âme, inon­dée d’amertume, lan­guis­sant jusqu’à la mort, Il priait Son Père, et Le priait avec effu­sion (pro­lixius ora­bat) [4], Il n’en a pas agi ain­si pour Lui-​même, Lui qui ne crai­gnait rien, qui n’avait besoin de rien, qui était Dieu : Il l’a fait pour nous, pour Son Église, dont Il accueillait déjà avec joie les prières et les larmes futures pour les rendre fécondes en grâce.

Mais, depuis que le salut de notre race a été accom­pli par le mys­tère de la Croix et que l’Église, dis­pen­sa­trice de ce même salut, après le triomphe du Christ, a été fon­dée sur la terre et défi­ni­ti­ve­ment ins­ti­tuée, la Providence a éta­bli et consti­tué un ordre nou­veau pour un peuple nouveau.

La consi­dé­ra­tion des conseils divins s’ajoute ici aux grands sen­ti­ments de reli­gion. Le Fils éter­nel de Dieu, vou­lant prendre la nature humaine pour rache­ter et enno­blir l’homme, et devant, par là, consom­mer une union mys­tique avec le genre humain tout entier, n’a pas accom­pli Son des­sein avant que ne s’y fût ajou­té le libre assen­ti­ment de la Mère dési­gnée, qui repré­sen­tait en quelque sorte le genre humain, sui­vant l’opinion illustre et très vraie de saint Thomas : Per annun­tia­tio­nem exs­pec­ta­ba­tur consen­sus Virginis, loco totius huma­nae natu­rae [5]. D’où on peut, avec non moins de véri­té, affir­mer que, par la Volonté de Dieu, Marie est l’intermédiaire par laquelle nous est dis­tri­bué cet immense tré­sor de grâces accu­mu­lé par Dieu, puisque la grâce et la véri­té ont été créées par Jésus-​Christ [6]; ain­si, de même qu’on ne peut aller au Père suprême que par le Fils, on ne peut arri­ver au Christ que par Sa Mère.

Qu’elles sont grandes, la sagesse, la misé­ri­corde qui éclatent dans ce des­sein de Dieu ! Quelle conve­nance avec la fai­blesse et la fra­gi­li­té de l’homme ! Nous croyons à la bon­té infi­nie du Très-​Haut et nous la célé­brons ; nous croyons aus­si à Sa jus­tice infi­nie et nous la redou­tons. Nous ado­rons le Sauveur très aimé, pro­digue de Son Sang et de Sa vie ; nous crai­gnons Sa jus­tice inexo­rable. C’est pour­quoi ceux dont les actions troublent la conscience ont un abso­lu besoin d’un inter­ces­seur et d’un patron puis­sant en faveur auprès de Dieu de Dieu, et d’une bien­veillance assez grande pour ne pas reje­ter la cause des plus déses­pé­rés et pour rele­ver jusqu’à l’espoir de la clé­mence divine les affli­gés et les abat­tus. Marie est notre glo­rieux inter­mé­diaire ; Elle est puis­sante, Mère du Dieu tout-​puissant ; mai ce qui est encore plus doux, Elle est bonne, d’une bien­veillance extrême, d’une indul­gence sans bornes. C’est ain­si que Dieu nous L’a don­née : L’ayant choi­sie pour Mère de Son Fils unique, Il Lui a incul­qué des sen­ti­ments tout mater­nels, qui ne res­pirent que l’amour et le par­don ; telle, de Son côté, Jésus-​Christ L’a vou­lue, puisqu’Il a consen­ti à être sou­mis à Marie et à Lui obéir comme un Fils à Sa Mère ; telle aus­si Jésus L’a annon­cée du haut de la Croix, quand Il a confié à Ses soins et à Son amour la tota­li­té du genre humain dans la per­sonne du dis­ciple Jean ; telle enfin Elle S’est don­née Elle-​même en recueillant avec cou­rage l’héritage des immenses tra­vaux de Son Fils, et en rap­por­tant aus­si­tôt sur tous le legs de Ses devoirs maternels.

Le des­sein d’une si chère misé­ri­corde, réa­li­sé en Marie par Dieu et confir­mé par le tes­ta­ment du Christ, a été com­pris dès le com­men­ce­ment et accueilli avec la plus grande joie par les saints Apôtres et les pre­miers fidèles ; ce fut aus­si l’avis et l’enseignement des véné­rables Pères de l’Église ; tous les peuples de l’âge chré­tien s’y ral­lièrent una­ni­me­ment, et même, quand la tra­di­tion ou la lit­té­ra­ture se tait, il est une voix qui éclate de toute poi­trine chré­tienne et qui parle avec la der­nière élo­quence. Il n’y a pas à cela d’autre rai­son qu’une foi divine qui, par une impul­sion toute puis­sante et très agréable, nous pousse et nous entraîne vers Marie ; rien de plus natu­rel, de plus sou­hai­té que de cher­cher un refuge en la pro­tec­tion et, en la loyau­té de Celle à qui nous pou­vions confier nos des­seins et nos actions, notre inno­cence et notre repen­tir, nos tour­ments et nos joies, nos prières et nos vœux, toutes nos affaires enfin ; de plus, tous sont pos­sé­dés par l’espoir et la confiance que les vœux qui seraient accueillis avec moins de faveur venant de la part de gens indignes soient, grâce à la recom­man­da­tion de Sa Très Sainte Mère, reçus par Dieu avec la plus grande faveur et exau­cés. La véri­té et la sua­vi­té de ces pen­sées pro­curent à l’âme une indi­cible conso­la­tion, mais elles ins­pirent une com­pas­sion d’autant plus vive pour ceux qui, pri­vés de la foi divine, n’honorent pas Marie et ne l’ont pas pour Mère ; pour ceux aus­si qui, par­ti­ci­pants aux croyances saintes, osent trai­ter par­fois d’excessif et d’extrême le culte de Marie ; par cela, ils blessent gran­de­ment la pié­té filiale.

Cette tem­pête de maux, au milieu de laquelle l’Église lutte si dure­ment, montre donc à tous ses pieux enfants à quel saint devoir ils sont assu­jet­tis de prier Dieu avec plus d’instances, et de quelle façon plus par­ti­cu­lière ils doivent s’efforcer de don­ner à ces sup­pli­ca­tions la plus grande effi­ca­ci­té. Fidèles aux exemples si reli­gieux de nos pères et de nos ancêtres, recou­rons à Marie, notre sainte Souveraine ; invo­quons, sup­plions d’un seul cœur Marie, la Mère de Jésus-​Christ et la nôtre : Montrez que Vous êtes notre Mère ; faites accueillir nos prières par Celui qui, né pour nous, a consen­ti à être Votre Fils. (Ex sacr. Liturg)

Or, entre les diverses for­mules et manières d’honorer la divine Marie, il en est qu’il faut pré­fé­rer, puisque nous savons qu’elles sont plus puis­santes et plus agréables à notre Mère ; et c’est pour­quoi Nous Nous plai­sons à dési­gner en par­ti­cu­lier et à recom­man­der tout spé­cia­le­ment le Rosaire. Le lan­gage vul­gaire a don­né le nom de cou­ronne à cette manière de prier, parce qu’elle rap­pelle, en les réunis­sant par les plus heu­reux liens, les grands mys­tères de Jésus et de Marie, leurs joies, leurs dou­leurs et leurs triomphes. Le sou­ve­nir de la pieuse contem­pla­tion de ces augustes mys­tères, médi­tés dans leur ordre, peut pro­cu­rer aux fidèles un admi­rable secours, aus­si bien pour ali­men­ter leur foi et la pro­té­ger contre la conta­gion des erreurs que pour rele­ver et entre­te­nir la vigueur de leur âme. En effet, la pen­sée et la mémoire de celui qui prie de la sorte, éclai­rées par la foi, sont entraî­nées vers ces mys­tères avec l’ardeur la plus suave ; elles s’y absorbent et les pénètrent, et ne peuvent assez admi­rer l’œuvre iné­nar­rable de la Rédemption des hommes, accom­plie à un prix si éle­vé et par une suc­ces­sion de si grands événements.

L’âme alors s’enflamme d’amour et de gra­ti­tude, devant ces preuves de la cha­ri­té divine ; elle sent se for­ti­fier et s’accroître son espé­rance, et devient plus avide de ces récom­penses célestes que le Christ a pré­pa­rées pour ceux qui se seront unis à Lui en imi­tant Son exemple et en par­ti­ci­pant à Ses dou­leurs. Et cette prière s’exhale dans des paroles éma­nées de Dieu Lui-​même, de l’archange Gabriel et de l’Église ; pleine de louanges et de vœux salu­taires, elle se renou­velle et se conti­nue dans un ordre déter­mi­né et varié, et elle pro­duit sans cesse de nou­veaux et de doux fruits de piété.

Or, il y a d’autant plus de rai­sons de croire que la Reine du Ciel Elle-​même a atta­ché à cette forme de prière une grande effi­ca­ci­té, que c’est sous sa pro­tec­tion et Son ins­pi­ra­tion qu’elle a été éta­blie et pro­pa­gée par l’illustre saint Dominique, à une époque très hos­tile au nom catho­lique et assez peu dif­fé­rente de la nôtre, comme une sorte d’instrument de guerre tout-​puissant pour com­battre les enne­mis de la foi. En effet, la secte héré­tique des Albigeois avait enva­hi de nom­breuses contrées, tan­tôt clan­des­ti­ne­ment, tan­tôt ouver­te­ment ; fille cruelle des Manichéens dont elle répan­dait les mons­trueuses erreurs, elle tra­ves­tis­sait les dogmes, exci­tait au mas­sacre des chré­tiens et sou­le­vait contre l’Église une haine pro­fonde et impla­cable. À peine pouvait-​on se fier aux puis­sances humaines contre cette tourbe si per­ni­cieuse et si arro­gante, lorsque le secours vint mani­fes­te­ment de Dieu Lui-​même, par le moyen du Rosaire de Marie. Ainsi, grâce à la Sainte Vierge, si glo­rieu­se­ment vic­to­rieuse de toutes les héré­sies, les forces des impies furent ren­ver­sées et bri­sées, la foi fut sau­vée et demeu­ra intacte.

On sait de même que, dans de nom­breuses cir­cons­tances et dans dif­fé­rents pays, des dan­gers de même nature ont été conju­rés, des bien­faits ana­logues ont été obte­nus : l’histoire des temps anciens et de ceux plus rap­pro­chés de nous en four­nit des témoi­gnages écla­tants. Il faut aus­si ajou­ter cette autre preuve, évi­dente en quelque sorte, qu’aussitôt que la prière du Rosaire fut ins­ti­tuée, elle fut adop­tée de toutes parts par les citoyens de toutes les classes et devint par­mi eux d’un usage fré­quent. C’est qu’en effet, la reli­gion du peuple chré­tien tient à hono­rer par des titres insignes et de mille façons la divine Mère, éle­vée si excel­lem­ment au-​dessus de toutes les créa­tures par tant et de si grande gloire ; or, elle a tou­jours aimé par­ti­cu­liè­re­ment ce titre du Rosaire, cette manière de prier, qui est comme le mot d’ordre de la foi et qui résume le culte dû à Marie ; elle l’a pra­ti­quée dans l’intimité et en public, dans l’intérieur des mai­sons et des familles, en ins­ti­tuant en son hon­neur des confré­ries, en Lui consa­crant des autels, en L’entourant de toutes les pompes, convain­cue qu’elle ne pour­rait recou­rir à de meilleurs moyens pour orner les fêtes sacrées de la Sainte Vierge et pour méri­ter Son patro­nage et Ses grâces.

Nous ne devons point pas­ser sous silence ce qui met ici en lumière la par­ti­cu­lière pro­tec­tion de notre Souveraine. En effet, lorsque, par l’effet du temps, le goût de la pié­té a paru s’affaiblir dans quelque pays et la pra­tique de cette forme de prière se relâ­cher, on admire com­ment ensuite, soit à rai­son de quelque dan­ger redou­table mena­çant l’État, soit sous la pres­sion de quelque néces­si­té, l’institution du Rosaire, bien plus que tous les autres secours reli­gieux, a été réta­blie d’après le vœu géné­ral, a repris sa place d’honneur et, de nou­veau flo­ris­sante, a exer­cé gran­de­ment son influence salu­taire. Il n’est point néces­saire d’aller en cher­cher dans le pas­sé des exemples, alors que notre époque elle-​même nous en four­nit d’admirables. Dans ce temps, en effet, qui, comme nous le disions en com­men­çant, est si dur pour l’Église, et qui l’est deve­nu plus encore depuis que la sagesse divine Nous a pla­cé au gou­ver­nail, on peut consta­ter et admi­rer avec quelle ardeur et quel zèle dans tous les pays et chez tous les peuples catho­liques le Rosaire de Marie est pra­ti­qué et célé­bré. Or, c’est plu­tôt à Dieu, qui dirige et mène les hommes, qu’à la sagesse et à la dili­gence humaine, qu’il faut attri­buer ce fait, où notre âme puise une grande conso­la­tion et un grand cou­rage, et qui nous rem­plit de la confiance abso­lue que, par la pro­tec­tion de Marie, les triomphes de l’Église se renou­vel­le­ront et s’étendront.

Il y a des chré­tiens qui com­prennent très bien tout ce que Nous venons de rap­pe­ler ; mais, parce que rien de ce qu’on espé­rait n’a encore été obte­nu, et avant tout la paix et la tran­quilli­té de l’Église ; bien plus, parce que la situa­tion semble venir plus trou­blée et plus mau­vaise, ils laissent se relâ­cher leur régu­la­ri­té et leur affec­tion pour la prière, comme s’ils étaient fati­gués et défiants. Mais que ces hommes réflé­chissent et qu’ils s’appliquent à ce que les prières qu’ils adressent à Dieu soient revê­tues des qua­li­tés néces­saires, selon le pré­cepte de Notre-​Seigneur Jésus-​Christ. Si elles les pos­sèdent, qu’ils consi­dèrent qu’il est injuste et qu’il est défen­du de vou­loir assi­gner à Dieu le moment et la manière de venir à notre secours ; car Dieu ne nous doit rien, si bien que, quand Il exauce nos prières et cou­ronne nos mérites, Il ne fait autre chose que cou­ron­ner Ses propres dons [7] et quand Il ne seconde pas notre manière de voir, c’est un bon Père qui agit avec pré­voyance à l’égard de Ses fils, qui a pitié de leur fausse sagesse et qui ne prend conseil que de leur uti­li­té. Mais ces prières, par les­quelles nous sup­plions Dieu de pro­té­ger Son Église, en les unis­sant aux suf­frages des Saints du Ciel, Dieu les accueille tou­jours avec la plus grande bon­té et les exauce, aus­si bien celle qui concernent les inté­rêts majeurs et immor­tels de l’Église que celles qui visent des inté­rêts moindres, propres à ce temps, mains néan­moins en har­mo­nie avec les pre­miers. Car, à ces prières s’ajoutent la puis­sance et l’efficacité assu­ré­ment infi­nies des prières et des mérites de Notre-​Seigneur Jésus-​Christ, qui aime l’Église et qui S’est livré pour elle afin de la sanc­ti­fier… et de Se la pré­sen­ter à Lui-​même pleine de gloire [8], Lui qui en est le Pontife suprême, saint, inno­cent, tou­jours vivant pour inter­cé­der pour nous, et dont la foi divine nous enseigne que la prière et les sup­pli­ca­tions sont incessantes.

Quant aux inté­rêts exté­rieurs, à ceux qui ne regardent que cette vie, il est mani­feste que l’Église a sou­vent à comp­ter avec la mal­veillance et la puis­sance d’adversaires achar­nés. Il lui faut s’affliger de les voir spo­lier ses biens, res­treindre et oppri­mer sa liber­té, atta­quer et mépri­ser son auto­ri­té, lui infli­ger enfin toutes sortes de dom­mages et d’injures. Et si l’on se demande pour­quoi leur méchan­ce­té n’arrive point à ce degré d’injustice qu’elle se pro­pose et qu’elle s’efforce d’atteindre : pour­quoi, au contraire, l’Église, à tra­vers tant d’événements divers, conser­vant sa même gran­deur et sa même gloire, quoique sous des formes variées, s’élève tou­jours et ne cesse de pro­gres­ser, il est légi­time de cher­cher la cause prin­ci­pale de l’un et de l’autre fait dans la force de la prière de l’Église sur le cœur de Dieu ; autre­ment, en effet, la rai­son humaine ne peut com­prendre que la puis­sance de l’iniquité soit conte­nue dans des limites si étroites, tan­dis que l’Église, réduite à l’extrémité, triomphe néan­moins si magni­fi­que­ment. Et cela appa­raît mieux encore dans ce genre de biens par les­quels l’Église conduit les hommes à la pos­ses­sion du bien suprême. Puisqu’elle est née pour cette fonc­tion, elle doit pou­voir beau­coup par ses prières, afin que l’ordre de la Providence et de la misé­ri­corde divines ait dans Ses enfants son accom­plis­se­ment et sa per­fec­tion ; et ain­si les hommes qui prient avec l’Église et par l’Église demandent et obtiennent, en défi­ni­tive, ce que, avant tous les siècles, le Dieu tout-​puissant a déci­dé de don­ner [9]. Actuellement, l’esprit humain est impuis­sant à péné­trer la pro­fon­deur des des­seins de la Providence ; mais il vien­dra un jour où, dans Sa grande bon­té, Dieu mon­trant à décou­vert les causes et les consé­quences des évé­ne­ments, il appa­raî­tra clai­re­ment com­bien l’office de la prière aura eu de puis­sance à cet égard et que de choses utiles il aura obte­nues. On ver­ra alors que c’est grâce à la prière qu’au milieu de la cor­rup­tion si grande d’un monde dépra­vé, beau­coup se sont gar­dés intacts et se sont pré­ser­vés de toute souillure de la chair et de l’esprit, accom­plis­sant leur sanc­ti­fi­ca­tion dans la croyance de Dieu [10]; que d’autres, au moment où ils allaient se lais­ser entraî­ner au mal, se sont sou­dain rete­nus et ont pui­sé dans le dan­ger et dans la ten­ta­tion même d’heureux accrois­se­ments de ver­tu ; que d’autres enfin, qui avaient suc­com­bé, ont sen­ti dans leur âme une cer­taine sol­li­ci­ta­tion à se rele­ver et à se jeter dans le sein du Dieu de miséricorde.

C’est pour­quoi Nous sup­plions avec les plus vives ins­tances tous les chré­tiens de peser ces pen­sées dans leur conscience, de ne pas céder aux super­che­ries de l’antique enne­mi, de ne se lais­ser détour­ner sous aucun pré­texte du goût de la prière, mais d’y per­sé­vé­rer au contraire et d’y per­sé­vé­rer sans inter­rup­tion. Que leur pre­mier soin soit de deman­der le bien suprême, c’est-à-dire le salut éter­nel de tous, et la conser­va­tion de l’Église ; puis il est per­mis de sol­li­ci­ter de Dieu les autres biens, pour l’utilité et la com­mo­di­té de la vie, pour­vu qu’on le fasse en se sou­met­tant à Sa Volonté sou­ve­rai­ne­ment juste, et que, soit qu’Il accorde, soit qu’Il refuse ce qu’on désire, on Lui rende grâces comme à un Père infi­ni­ment bien­fai­sant. Enfin, que ces demandes soient adres­sées à Dieu avec la reli­gion et la haute pié­té qui conviennent et qui sont néces­saires, à grands cris et avec larmes [11], comme les Saints ont eu cou­tume de le faire et comme en a Lui-​même don­né l’exemple notre Très Saint Rédempteur et Maître.

Ici, notre devoir et Notre pater­nelle affec­tion exigent que Nous deman­dions au Dieu dis­pen­sa­teur de tous les biens, pour tous les enfants de l’Église, non seule­ment l’esprit de prière, mais encore l’esprit de la sainte péni­tence. En le fai­sant de tout Notre cœur, Nous exhor­tons avec la même sol­li­ci­tude tous et cha­cun en par­ti­cu­lier à cette ver­tu si étroi­te­ment unie à l’autre. Car, si la prière a pour effet de nour­rir l’âme, de l’armer de cou­rage, de l’élever aux choses divines, la péni­tence nous donne la force de nous domi­ner, et sur­tout de com­man­der au corps, qui, par suite de la faute ori­gi­nelle, est l’ennemi le plus redou­table de la doc­trine et de la loi évan­gé­liques. Il y a entre ces ver­tus, cela est évident, une cohé­sion par­faite ; elles s’entr’aident et tendent l’une comme l’autre à déta­cher des choses péris­sables l’homme né pour le Ciel, et à l’emporter, pour ain­si dire, jusqu’à l’intimité céleste avec Dieu. Au contraire, celui dont l’âme est agi­tée par les pas­sions et amol­lie par les plai­sirs a le cœur aride et n’éprouve que du dégoût pour la sua­vi­té des choses du Ciel ; sa prière n’est qu’une voix gla­cée et lan­guis­sante, indigne assu­ré­ment d’être écou­tée par Dieu.

Nous avons sous les yeux l’exemple de la péni­tence des Saints, et les fastes sacrés nous apprennent qu’à cause d’elle pré­ci­sé­ment, leurs prières et leurs sup­pli­ca­tions ont été gran­de­ment agréables à Dieu et ont même eu la puis­sance d’opérer des pro­diges. Ils diri­geaient et domp­taient conti­nuel­le­ment leur esprit, leur cœur et leurs pas­sions ; ils se confor­maient avec une sou­mis­sion par­faite aux ensei­gne­ments et aux pré­ceptes de Jésus-​Christ et de Son Église ; ils ne déter­mi­naient leur volon­té, qu’après avoir recon­nu celle de Dieu ; dans toutes leurs actions, ils ne recher­chaient rien autre que l’accroissement de Sa gloire ; ils répri­maient et bri­saient éner­gi­que­ment les mou­ve­ments tumul­tueux de leur âme ; ils trai­taient leur corps dure­ment et sans pitié ; ils pous­saient la ver­tu jusqu’à s’abstenir des choses agréables et même des plai­sirs inno­cents. Aussi pouvaient-​ils s’appliquer avec rai­son ce mot que l’Apôtre saint Paul disait de lui-​même : Pour nous, notre vie est dans les cieux [12], et c’est pour­quoi leurs prières étaient si effi­caces pour apai­ser et flé­chir Dieu.

Il est cer­tain que tous ne peuvent point et ne doivent point faire tout cela ; cepen­dant, que cha­cun cor­rige sa vie et ses mœurs par une péni­tence pro­por­tion­née à ses forces, c’est ce qu’exigent les dis­po­si­tions de la jus­tice divine, qui a le droit de récla­mer une répa­ra­tion sévère pour les fautes com­mises ; or, il est pré­fé­rable d’avoir accom­pli pen­dant la vie, par des peines volon­taires, ce qui pro­cure la récom­pense de la vertu.

En outre, dans le corps mys­tique du Christ, qui est l’Église, nous jouis­sons tous comme membre de la com­mu­nau­té de vie et de crois­sance ; d’où il suit, d’après saint Paul, que, de la façon dont les membres par­ti­cipent à chaque joie d’un des leurs, ils doivent aus­si par­ta­ger ses dou­leurs ; c’est-à-dire que les frères doivent aimer à secou­rir leurs frères chré­tiens, en leurs souf­frances spi­ri­tuelles ou cor­po­relles, et leur pro­cu­rer la gué­ri­son dans la mesure du pos­sible. Que les membres aient de la sol­li­ci­tude l’un pour l’autre. Si un membre souffre, tous souffrent avec lui ; si l’un est heu­reux, tous se réjouissent avec lui. Vous êtes le corps du Christ et les membres du même corps [13].

Or, ce gendre de cha­ri­té qui, mode­lé sur l’exemple du Christ don­nant, par un immense amour, Sa vie pour le rachat de nos péchés com­muns, consiste à prendre pour soi l’expiation des fautes d’autrui, cette cha­ri­té enfin ren­ferme le grand lien de per­fec­tion qui unit les fidèles entre eux et avec les habi­tants du Ciel, et les rap­proche le plus étroi­te­ment de Dieu. Enfin, l’action de la sainte péni­tence est si diverse, si ingé­nieuse et si éten­due, que toute per­sonne, avec de la pié­té et du zèle, peut l’exercer très fré­quem­ment et sans efforts.

Puissions-​Nous, Vénérables Frères, grâce à Votre amour par­ti­cu­lier et émi­nent pour la Très Sainte Mère de Dieu, grâce aus­si à Votre affec­tion à Votre sol­li­ci­tude remar­quables pour le peuple chré­tien, Nous pro­mettre avec Votre concours les meilleurs résul­tats de Nos admo­ni­tions et de Nos exhor­ta­tions ! Nous brû­lons de recueillir dès main­te­nant les fruits si agréables et si abon­dants que la pié­té des catho­liques pour Marie a maintes fois pro­duits dans Ses mani­fes­ta­tions écla­tantes. Qu’à Votre appel donc, à Vos exhor­ta­tions et sous Votre conduite, les fidèles, sur­tout en ce mois qui approche accourent et s’assemblent autour des autels solen­nel­le­ment ornés de l’auguste Reine et de la Mère de bon­té ; qu’ils Lui tressent et Lui offrent filia­le­ment des guir­landes mys­tiques, sui­vant le rite si répan­du du Rosaire. Nous lais­sons entières et nous rati­fions les pres­crip­tions déjà édic­tées par Nous-​même, ain­si que les indul­gences concé­dées [14].

Quel état, quelle uti­li­té dans ce concert de louanges et de prières qui s’élèvera par les villes, par les bourgs, par les vil­lages, sur terre et sur mer, dans toute l’étendue de l’univers catho­lique, et que feront reten­tir des cen­taines de mil­liers d’âmes pieuses, saluant Marie à toute heure d’un cœur et d’une voix, implo­rant Marie, espé­rant tout par Marie ! Que l’universalité des fidèles Lui demande d’intercéder auprès de Son Fils pour que les nations dévoyées reviennent aux ins­ti­tu­tions et aux prin­cipes chré­tiens, qui consti­tuent la base du salut public et qui donnent une abon­dante flo­rai­son de la paix si dési­rée, et du vrai bonheur.

Que les fidèles Lui demandent aus­si ins­tam­ment le bien qui doit être le plus sou­hai­té de tous, la liber­té pour l’Église, leur Mère, et la pai­sible pos­ses­sion de cette liber­té dont elle n’use qu’en vue de pro­cu­rer aux hommes le sou­ve­rain bien, et dont jamais ni par­ti­cu­liers ni États n’ont souf­fert dom­mage, mais dont ils ont tou­jours recueilli les bien­faits les plus grands et les plus nombreux.

Que Dieu Vous pro­digue enfin, Vénérables Frères, par l’intermédiaire de la Reine du Très Saint Rosaire, les faveurs et les grâces célestes qui vous don­ne­ront des secours et un accrois­se­ment conti­nuel de forces pour le saint accom­plis­se­ment des devoirs de la charge pas­to­rale. En gage et en témoi­gnage de quoi, rece­vez la Bénédiction Apostolique que Nous Vous accor­dons très affec­tueu­se­ment, à Vous, à Votre cler­gé et aux peuples confiés à vos soins.

Donné à Rome, près Saint-​Pierre, le 22 sep­tembre de l’année 1891, la qua­tor­zième année de Notre Pontificat.

LÉON XIII, Pape.

Notes de bas de page

  1. I Thess., V, 17[]
  2. II Thess., III, 2[]
  3. Act., XII, 5[]
  4. Luc., XXII, 43[]
  5. III q. XXX, a. 1[]
  6. Jean. I, 17[]
  7. S. August. Ép. CXCIV, al. 105 ad Sixtum, c. V, n. 19[]
  8. Éphés. V, 25, 27[]
  9. S. Th. II 11, q. LXXXIII, a. 2, ex S. Greg. M.[]
  10. II Corinth., VII, 1[]
  11. Hébr., V, 7[]
  12. Phillip., III, 20[]
  13. Corinth., XII, 25–27[]
  14. Cf. Epistola Encyclica Supremi Apostolatus, die 1 sep­temb. anno MDCCCLXXXIII ; Epistola Encyclica Superiore anno, die 30 aug. an. MDCCCLXXXIX ; Décret. S. R. C. Inter plu­ri­mos, die 20 aug. an. MDCCCLXXXV ; Epistola Encyclica Quamquam plu­ries, die 15 aug. an. MDCCCLXXXIX[]
fraternité sainte pie X