Paul VI

Exhortation apostolique Signum Magnum

13 mai 1967

Sur la vénération et l'imitation de Marie

Table des matières

Donné à Rome, près de Saint-​Pierre, le 13 mai 1967, qua­trième année de Notre pontificat.

À tous les évêques en paix et en com­mu­nion avec le Saint-Siège

Vénérables frères, salut et béné­dic­tion apostolique,

Introduction

Le signe gran­diose que saint Jean vit dans le ciel : une femme enve­lop­pée de soleil (1), la litur­gie (2) l’in­ter­prète, non sans fon­de­ment, comme se rap­por­tant à la très sainte Vierge Marie, Mère de tous les hommes par la grâce du Christ rédempteur.

Nous gar­dons encore, véné­rables frères, le sou­ve­nir très vif de la grande émo­tion que Nous avons éprou­vée lorsque, au terme de la 3e du IIe Concile œcu­mé­nique du Vatican, après la pro­mul­ga­tion solen­nelle de la Constitution dog­ma­tique Lumen Gentium (3), Nous avons pro­cla­mé l’au­guste Mère de Dieu, Mère spi­ri­tuelle de l’Église, c’est-​à-​dire de tous les fidèles et des pas­teurs sacrés. Grande fut éga­le­ment la joie aus­si bien des très nom­breux Pères conci­liaires que des fidèles pré­sents à cette céré­mo­nie dans la basi­lique de saint Pierre, ain­si que de tout le peuple chré­tien dans le monde entier. Beaucoup alors évo­quèrent spon­ta­né­ment le sou­ve­nir du pre­mier triomphe gran­diose de l’humble Servante du Seigneur (4), lorsque les Pères de l’Orient et de l’Occident, réunis au Concile œcu­mé­nique d’Ephèse, en 431, saluèrent Marie du titre de Theotokos : Mère de Dieu. Dans un joyeux élan de foi, la popu­la­tion chré­tienne de l’illustre cité s’as­so­cia à la joie des Pères et les accom­pa­gna à leurs demeures avec des flam­beaux. En cette heure glo­rieuse de l’his­toire de l’Église, quel affec­tueux regard mater­nel la Vierge Marie n’aura-​t-​elle pas por­té sur les pas­teurs et fidèles, recon­nais­sant dans les hymnes de louange s’é­le­vant prin­ci­pa­le­ment en l’hon­neur de son Fils, et ensuite en son hon­neur à elle, l’é­cho du Cantique pro­phé­tique qu’elle-​même avait chan­té au Très-​Haut, sous l’ins­pi­ra­tion du Saint-​Esprit : Mon âme exalte le Seigneur parce qu’il a jeté les yeux sur son humble ser­vante. Oui, désor­mais toutes les géné­ra­tions me diront bien­heu­reuse, car le Tout-​Puissant a fait pour moi de grandes choses (5).

A l’oc­ca­sion des céré­mo­nies reli­gieuses qui se déroulent ces jours-​ci à Fatima, au Portugal, en l’hon­neur de la Vierge Mère de Dieu, où elle est véné­rée de nom­breuses foules de fidèles pour son cœur mater­nel et misé­ri­cor­dieux (6), Nous dési­rons atti­rer encore une fois l’at­ten­tion de tous les fils de l’Église sur le lien très étroit qui existe entre la Maternité spi­ri­tuelle de Marie, telle qu’elle est lar­ge­ment illus­trée dans la Constitution dog­ma­tique Lumen gen­tium (7), et les devoirs qu’ont envers elle, en tant que Mère de l’Église, les hommes rache­tés. Si, en effet, en ver­tu des nom­breux témoi­gnages des textes sacrés et des Pères, rap­pe­lés dans cette même Constitution, on admet que Marie, Mère de Dieu et du Rédempteur (8), lui a été unie par un lien étroit et indis­so­luble (9), et qu’elle a eu un rôle tout spé­cial dans le mys­tère du Verbe incar­né et du Corps mys­tique (10), c’est-​à-​dire dans l’é­co­no­mie dit salut (11), il appa­raît évident que la Vierge, non seule­ment en tant que Mère très sainte de Dieu, pré­sente aux mys­tères du Christ (12), mais aus­si en tant que Mère de l’Église (13), est légi­ti­me­ment hono­rée par l’Église d’un culte spé­cial (14), sur­tout litur­gique (15).

Il n’y a donc pas à craindre que la réforme litur­gique, si elle s’ef­fec­tue selon la for­mule : Que la règle de la croyance fixe la règle de la prière (16), puisse nuire au culte abso­lu­ment unique (17), dû à la Vierge Marie en rai­son de sa digni­té de Mère de Dieu. Et, par contre, on ne doit pas craindre non plus que le déve­lop­pe­ment du culte tant litur­gique que pri­vé qui lui est ren­du puisse reje­ter dans l’ombre ou dimi­nuer le culte d’a­do­ra­tion qui est ren­du au Verbe incar­né, ain­si qu’au Père et à l’Esprit-​Saint (18).

Aussi, véné­rables frères, sans vou­loir rap­pe­ler tout l’en­semble de la doc­trine tra­di­tion­nelle au sujet du rôle de la Mère de Dieu dans le plan du salut et de ses rap­ports avec l’Église, croyons-​Nous faire œuvre utile pour les âmes des fidèles en consi­dé­rant deux véri­tés très impor­tantes pour le renou­veau de la vie chrétienne.

PREMIERE PARTIE – LE CULTE DÛ A MARIE EN TANT QUE MÈRE DE L’ÉGLISE

I. Marie, Mère spi­ri­tuelle par­faite de l’Église

Voici la pre­mière de ces véri­tés : Marie est Mère de l’Église non seule­ment parce que Mère de Jésus-​Christ ci parce que inti­me­ment asso­ciée à lui dans l’é­co­no­mie nou­velle, lorsque le Fils de Dieu, par elle, prit la nature humaine pour libé­rer l’homme du péché par les mys­tères de sa chair (19), mais encore parce que exem­plaire de ver­tu qui rayonne sur toute la com­mu­nau­té des élus (20). Il en est en effet de la Vierge Marie comme de toute mère humaine : sa tache ne se limite pas à don­ner la vie elle doit aus­si nour­rir et éle­ver son enfant. Après avoir par­ti­ci­pé au sacri­fice rédemp­teur de son Fils, et d’une manière si intime qu’elle méri­ta d’être pro­cla­mée par Lui Mère non seule­ment de l’a­pôtre Jean, mais « – qu’il soit per­mis de l’af­fir­mer – du genre humain en quelque sorte repré­sen­té par lui (21), elle conti­nue main­te­nant, au ciel, à rem­plir son rôle mater­nel en coopé­rant à la nais­sance et au déve­lop­pe­ment de la vie divine dans cha­cune des âmes des hommes rache­tés. C’est une véri­té très conso­lante qui, par une libre dis­po­si­tion du Dieu très sage, fait par­tie inté­grante du mys­tère du salut des hommes ; elle doit donc être objet de foi pour tous les chrétiens.

2. Marie, Mère spi­ri­tuelle par son inter­ces­sion auprès de son Fils

Mais de quelle manière Marie coopère-​t-​elle au déve­lop­pe­ment de la vie de la grâce chez les membres du Corps mys­tique ? Avant tout par sa prière inces­sante ins­pi­rée par une ardente cha­ri­té. La Sainte Vierge, en effet, bien que jouis­sant de la contem­pla­tion de la Sainte Trinité, n’ou­blie pas ses fils qui, comme elle autre­fois, accom­plissent leur pèle­ri­nage de foi (22). De plus, comme elle les contemple en Dieu et qu’elle voit bien leurs besoins, en com­mu­nion avec Jésus-​Christ qui est tou­jours vivant pour inter­cé­der en leur faveur (23), elle se fait leur avo­cate, leur auxi­lia­trice, leur secou­rable média­trice (24). L’Église a été depuis les pre­miers siècles per­sua­dée de cette inter­ces­sion inces­sante de Marie auprès de son Fils pour le peuple de Dieu, comme en témoigne cette antienne très ancienne qui, avec quelques légères variantes, fait par­tie de la prière litur­gique tant en Orient qu’en Occident : Nous nous réfu­gions sous la pro­tec­tion de vos misé­ri­cordes, ô Mère de Dieu : ne repous­sez pas nos prières dans les besoins, mais sauvez-​nous de la per­di­tion, ô vous qui êtes seule bénie (25). Et qu’on ne pense pas que l’in­ter­ven­tion mater­nelle de Marie porte pré­ju­dice à l’ef­fi­ca­ci­té pré­do­mi­nante et irrem­pla­çable du Christ, notre Sauveur ; bien au contraire, c’est de la média­tion du Christ qu’elle tire sa force propre et cela en est une preuve émi­nente (26).

3. Marie, édu­ca­trice de l’Église par l’at­trait de ses vertus

La coopé­ra­tion de la Mère de l’Église au déve­lop­pe­ment de la vie divine dans les âmes ne consiste cepen­dant pas uni­que­ment dans son inter­ces­sion auprès de son Fils. Elle exerce sur les hommes rache­tés une autre influence, celle de l’exemple ; influence très impor­tante comme l’in­dique l’a­dage connu : » La parole émeut, les exemples entraînent. » De même, en effet, que les ensei­gne­ments des parents acquièrent une effi­ca­ci­té bien plus grande s’ils sont appuyés par l’exemple d’une vie conforme aux règles de la pru­dence humaine et chré­tienne, de même la dou­ceur et le charme qui émanent des très hantes ver­tus de la Mère de Dieu imma­cu­lée, incitent irré­sis­ti­ble­ment les âmes à imi­ter le divin modèle, Jésus-​Christ, dont elle a été la plus fidèle image. Aussi le Concile a‑t-​il décla­ré : En se recueillant avec pié­té dans la pen­sée de Marie qu’elle contemple dans la lumière du Verbe fait homme, l’Église pénètre avec res­pect plus avant dans le mys­tère suprême de l’Incarnation et devient sans cesse plus conforme à son divin Époux (27).

4. La sain­te­té de Marie, exemple éclai­rant de par­faite fidé­li­té à la grâce

Il est bon, de plus, de tenir pré­sent à l’es­prit que l’é­mi­nente sain­te­té de Marie ne fut pas seule­ment un don tout spé­cial de la libé­ra­li­té divine : elle fut éga­le­ment le fruit de la cor­res­pon­dance conti­nue et géné­reuse de sa libre volon­té aux ins­pi­ra­tions inté­rieures de l’Esprit-​Saint. C’est à cause de la par­faite har­mo­nie entre la grâce divine et l’ac­ti­vi­té de sa nature humaine que la Vierge ren­dit sou­ve­rai­ne­ment gloire à la Très Sainte Trinité et qu’elle est deve­nue l’hon­neur insigne de l’Église, laquelle la salue ain­si dans la litur­gie : Tu es la gloire de Jérusalem, tu es la joie d’Israël, tu es l’hon­neur de notre peuple (28).

5. Exemples de ver­tus mariales dans les pages de l’Évangile

Nous admi­rons dans les pages de l’Évangile les témoi­gnages d’une si sublime har­mo­nie. A peine fut-​elle assu­rée par l’ange Gabriel que Dieu l’a­vait choi­sie comme Mère imma­cu­lée de son Fils unique, que, sans hési­ta­tion, elle don­na son consen­te­ment à une œuvre qui devait mobi­li­ser toutes les éner­gies de sa fra­gile nature, en décla­rant : Je suis la servante
du Seigneur ; qu’il m’ad­vienne selon ta parole (29). A par­tir de ce moment, elle se consa­cra tout entière au ser­vice non seule­ment du Père céleste et du Verbe incar­né ; deve­nu son Fils, mais éga­le­ment de tout le genre humain, ayant bien com­pris que Jésus, non seule­ment devait sau­ver son peuple de l’es­cla­vage du péché, mais serait roi d’un royaume mes­sia­nique uni­ver­sel et impé­ris­sable (30).

6. Marie, ser­vante du Seigneur depuis l’Annonciation jus­qu’à sa glo­rieuse Assomption

La vie de l’Épouse imma­cu­lée de Joseph, demeu­rée vierge dans l’en­fan­te­ment et après l’en­fan­te­ment – comme l’a tou­jours cru et pro­fes­sé l’Église catho­lique (31) et comme il conve­nait à Celle qui avait été éle­vée à l’in­com­pa­rable digni­té de la mater­ni­té divine (32), – fut donc une vie de com­mu­nion si par­faite avec son Fils qu’elle en par­ta­gea les joies, les dou­leurs et les triomphes. Et même après que Jésus fut mon­té au ciel, elle lui demeu­ra unie par un très ardent amour, tout en accom­plis­sant avec fidé­li­té sa nou­velle mis­sion de Mère spi­ri­tuelle du dis­ciple bien-​aimé et de l’Église nais­sante. On peut dès lors affir­mer que toute la vie de l’humble ser­vante du Seigneur, depuis le moment où elle fut saluée par l’ange jus­qu’à son assomp­tion à la gloire céleste avec son corps et son âme, fut une vie de ser­vice dans l’amour.
C’est pour­quoi, Nous asso­ciant aux Évangélistes, aux Pères et Docteurs de l’Église, évo­qués par le Concile dans la Constitution Lumen gen­tium (chap. 8), Nous contem­plons avec admi­ra­tion Marie ferme dans la foi, prompte à l’o­béis­sance, simple dans l’hu­mi­li­té, glo­ri­fiant le Seigneur avec joie, ardente dans la cha­ri­té, forte et constante dans l’ac­com­plis­se­ment de sa mis­sion jus­qu’au sacri­fice d’elle-​même, com­mu­niant plei­ne­ment aux sen­ti­ments de son Fils qui s’im­mo­lait sur la croix pour don­ner aux hommes une vie nouvelle.

7. Le culte de louange et de gratitude

Devant des ver­tus si splen­dides, le pre­mier devoir de tous ceux qui recon­naissent dans la Mère du Christ le modèle de l’Église, c’est de s’u­nir à elle pour rendre grâce au Très-​Haut qui a accom­pli en Marie de si grandes choses pour le bien de l’hu­ma­ni­té tout entière. Mais cela ne suf­fit pas. Tous les fidèles ont éga­le­ment le devoir de rendre à la très fidèle Servante du Seigneur un culte de louange, de recon­nais­sance et d’a­mour puisque selon la sage et douce dis­po­si­tion divine, son libre consen­te­ment et sa géné­reuse coopé­ra­tion aux des­seins de Dieu ont eu et ont tou­jours une grande influence dans l’ac­com­plis­se­ment du salut des hommes (33). C’est pour­quoi tout chré­tien peut faire sienne l’in­vo­ca­tion de saint Anselme : Notre-​Dame, qui êtes si glo­rieuse, faites que nous méri­tions par vous de nous éle­ver jus­qu’à Jésus votre Fils, qui par vous a dai­gné des­cendre par­mi nous (34).

IIe PARTIE – L’IMITATION DES VERTUS DE MARIE

1. La vraie dévo­tion à Marie reflète ses vertus

Mais ni la grâce du divin Rédempteur, ni l’in­ter­ces­sion puis­sante de sa Mère, qui est aus­si notre Mère spi­ri­tuelle, ni sa très grande sain­te­té ne pour­raient nous conduire au port du salut, si à celles-​ci ne cor­res­pon­dait notre volon­té per­sé­vé­rante d’ho­no­rer Jésus-​Christ et Marie par la sainte imi­ta­tion de leurs sublimes vertus.
Tous les chré­tiens ont donc le devoir d’i­mi­ter avec res­pect les exemples de bon­té que leur a lais­sés leur Mère céleste. C’est là, véné­rables frères, la seconde véri­té sur laquelle Nous vou­lons atti­rer votre atten­tion et celle des fidèles confiés à votre minis­tère pas­to­ral, afin qu’ils suivent doci­le­ment l’ex­hor­ta­tion des Pères du IIe Concile du Vatican : Que les fidèles se sou­viennent qu’une véri­table dévo­tion ne consiste nul­le­ment dans un mou­ve­ment sté­rile et éphé­mère de la sen­si­bi­li­té, pas plus que dans une vaine cré­du­li­té : la vraie dévo­tion pro­cède de la vraie foi qui nous conduit à recon­naître la digni­té émi­nente de la Mère de Dieu et nous pousse à aimer cette Mère d’un amour filial et à pour­suivre l’i­mi­ta­tion de ses ver­tus (35).
Il ne fait pas de doute que l’i­mi­ta­tion de Jésus-​Christ soit la voie royale qu’il faut suivre pour par­ve­nir à la sain­te­té et repro­duire en nous, dans la mesure de nos forces, la per­fec­tion abso­lue du Père céleste. Mais si l’Église catho­lique a tou­jours pro­cla­mé une véri­té si sainte, elle a d’autre part affir­mé que l’i­mi­ta­tion de la Vierge Marie n’empêche nul­le­ment les âmes de suivre fidè­le­ment le Christ, elle les incite au contraire davan­tage à mar­cher à sa suite, et avec plus de faci­li­té, car, ayant tou­jours fait la volon­té de Dieu, elle fut la pre­mière à méri­ter l’é­loge que Jésus adres­sa à ses dis­ciples : Quiconque fait la volon­té de mon Père qui est aux cieux, celui-​là m’est un frère et une sœur et une mère (36).

2. » A Jésus par Marie »

La règle géné­rale selon laquelle on va » à Jésus par Marie » vaut donc aus­si pour l’i­mi­ta­tion du Christ. Que notre foi cepen­dant ne s’en trouve pas trou­blée, comme si l’in­ter­ven­tion d’une créa­ture en tout sem­blable à nous, hor­mis le péché, offen­sait notre digni­té per­son­nelle et empê­chait l’in­ti­mi­té et le carac­tère immé­diat de nos rap­ports d’a­do­ra­tion et d’a­mi­tié avec le Fils de Dieu. Reconnaissons plu­tôt la bon­té et l’a­mour de Dieu notre Sauveur (37) qui, en condes­cen­dant à notre misère si éloi­gnée de son infi­nie sain­te­té, a vou­lu nous en faci­li­ter l’i­mi­ta­tion en nous pro­po­sant le modèle de la per­sonne humaine de sa Mère. Celle-​ci en effet est la créa­ture humaine qui nous offre l’exemple le plus écla­tant et le plus acces­sible de cette obéis­sance par­faite par laquelle nous nous confor­mons avec amour et promp­ti­tude aux volon­tés du Père éter­nel. C’est le Christ lui-​même, comme nous le savons bien, qui voit dans cette pleine adhé­sion à la volon­té de son Père l’i­déal suprême de sa conduite d’homme, en décla­rant : Je fais tou­jours ce qu’il lui plaît (38).

3. Marie, nou­velle Ève, aurore du Nouveau Testament

Si alors nous contem­plons l’humble vierge de Nazareth dans l’au­réole de ses pré­ro­ga­tives et de ses ver­tus, nous la ver­rons res­plen­dir à nos regards comme la Nouvelle Ève (39), la sublime Fille de Sion, le som­met de l’Ancien Testament et l’au­rore du Nouveau, dans laquelle s’est réa­li­sée la plé­ni­tude des temps (40), vou­lue par Dieu le Père pour la mis­sion de son Fils unique dans le monde. En véri­té la Vierge Marie, plus que tous les patriarches et les pro­phètes » plus que le juste et pieux Siméon, a atten­du et implo­ré la conso­la­tion d’Israël… le Christ du Seigneur (41). Elle en a ensuite salué l’a­vè­ne­ment par l’hymne du Magnificat quand il des­cen­dit dans son très chaste sein pour y assu­mer notre chair. C’est donc en Marie que l’Église du Christ nous indique l’exemple pour rece­voir le Verbe de Dieu dans nos âmes de la manière la plus digne, confor­mé­ment à la lumi­neuse expres­sion de saint Augustin : Marie fut donc davan­tage bien­heu­reuse en rece­vant la loi dans le Christ qu’en conce­vant la chair du Christ. La consan­gui­ni­té mater­nelle n’au­rait donc ser­vi de rien à Marie si elle ne s’é­tait pas sen­tie plus heu­reuse de rece­voir le Christ dans son cœur que dans son sein (42). C’est éga­le­ment en elle que les chré­tiens peuvent admi­rer l’exemple qui leur montre com­ment ils doivent rem­plir, à la fois avec humi­li­té et magna­ni­mi­té, la mis­sion que Dieu a confiée à cha­cun en ce monde, en vue de son propre salut éter­nel et de celui de son prochain.

Je vous en conjure donc, montrez-​vous mes imi­ta­teurs, comme je le suis du Christ (43). Ces paroles que saint Paul adres­sait aux chré­tiens de Corinthe, la Mère de l’Église peut à plus forte rai­son les adres­ser aux mul­ti­tudes des croyants qui, en har­mo­nie de foi et d’a­mour avec les géné­ra­tions des siècles pas­sés, la pro­cla­me­ront bien­heu­reuse (44). C’est une invi­ta­tion à laquelle il convient de prê­ter une oreille docile.

4. Message marial d’in­vi­ta­tion à la prière, à la péni­tence et à la crainte de Dieu

Un mes­sage extrê­me­ment utile semble aujourd’­hui être adres­sé aux fidèles de l’Immaculée, qui est toute sain­te­té, et qui avec son Fils coopère à la res­tau­ra­tion de la vie sur­na­tu­relle dans les âmes (45). La sainte contem­pla­tion de Marie les incite en effet à la prière confiante, à la pra­tique de la péni­tence, à la sainte crainte de Dieu. En s’é­le­vant ain­si vers Marie, ils entendent sou­vent réson­ner ces paroles que pro­non­çait Jésus-​Christ en annon­çant l’a­vè­ne­ment du royaume des cieux : Repentez-​vous et croyez à la bonne nou­velle (46); ain­si que son aver­tis­se­ment sévère : Si vous ne vous met­tez à faire péni­tence, vous péri­rez tous pareille­ment (47).
Poussés par l’a­mour, réso­lus à répa­rer nos offenses faites à la sain­te­té et à la jus­tice de Dieu, et confiants dans sa misé­ri­corde infi­nie, nous devons donc sup­por­ter la souf­france de l’es­prit et du corps afin d’ex­pier nos péchés et ceux du pro­chain et d’é­vi­ter ain­si la double peine du dam et des sens, c’est-​à-​dire la perte de Dieu, sou­ve­rain bien, et le feu éter­nel (48).

5. Le Christ lui-​même nous pré­sente sa Mère comme le modèle de l’Église

Ce qui doit sti­mu­ler encore davan­tage les fidèles à suivre les exemples de la Très Sainte Vierge, c’est le fait que Jésus, en nous la don­nant pour Mère, nous l’a taci­te­ment pré­sen­tée comme le modèle à suivre ; il est en effet natu­rel que les enfants aient les mêmes sen­ti­ments que leurs mères et qu’ils reflètent leurs mérites et leurs ver­tus. C’est pour­quoi, de même que cha­cun de nous peut répé­ter avec saint Paul : Le Fils de Dieu m’a aimé et s’est livré pour moi (49), de même il peut en toute confiance croire qu’à lui aus­si le divin Sauveur a lais­sé en héri­tage spi­ri­tuel sa propre Mère, avec tous les tré­sors de grâce et de ver­tu dont il l’a­vait com­blée afin qu’ils par­viennent jus­qu’à nous par l’in­fluence de sa puis­sante inter­ces­sion et notre imi­ta­tion réso­lue. C’est pour­quoi saint Bernard affirme, à bon droit : En venant en elle, l’Esprit-​Saint la com­bla de grâce pour elle-​même ; en l’i­non­dant de nou­veau, il en fit pour nous une source de grâce sur­abon­dante et débor­dante (50).

6. L’histoire de l’Église est tou­jours éclai­rée par la pré­sence édi­fiante de Marie

Tout ce que Nous venons d’ex­po­ser à la lumière du saint Évangile et de la Tradition catho­lique montre avec évi­dence que la mater­ni­té spi­ri­tuelle de Marie trans­cende l’es­pace et le temps et appar­tient à l’his­toire uni­ver­selle de l’Église, car elle a tou­jours été pré­sente en elle par son assis­tance mater­nelle. C’est pour­quoi aus­si nous appa­raît clai­re­ment le sens de cette affir­ma­tion si sou­vent répé­tée : on peut bien dire que nous sommes à l’é­poque mariale. S’il est vrai en effet qu’au­jourd’­hui, par une grâce insigne du Seigneur, le rôle pro­vi­den­tiel de la Très Sainte Vierge Marie dans l’his­toire du salut est com­pris plus pro­fon­dé­ment dans des milieux très éten­dus du peuple chré­tien, nous ne devons pas en conclure pour autant que ces véri­tés ont com­plè­te­ment échap­pé aux époques pré­cé­dentes ou que les temps futurs pour­raient les igno­rer. À vrai dire, toutes les périodes de l’his­toire de l’Église ont béné­fi­cié et béné­fi­cie­ront de la pré­sence mater­nelle de la Mère de Dieu, puis­qu’elle res­te­ra tou­jours indis­so­lu­ble­ment liée au mys­tère du Corps du Christ, dont le Chef Jésus-​Christ est le même hier et aujourd’­hui, et le sera à jamais (51).

7. La Mère de l’Église, signe d’u­ni­té, encou­ra­ge­ment à la par­faite fra­ter­ni­té de tous les chrétiens

Vénérables Frères, Nous sommes per­sua­dé que la pen­sée de l’Église catho­lique sur le culte de louange, de recon­nais­sance et d’a­mour dû à la Bienheureuse Vierge Marie concorde plei­ne­ment avec la doc­trine du saint Évangile, telle qu’elle a été inter­pré­tée et expli­quée d’une façon plus pré­cise par la Tradition tant de l’Orient que de l’Occident. Aussi espérons-​Nous que Notre exhor­ta­tion pas­to­rale à une pié­té mariale tou­jours plus fer­vente et plus fruc­tueuse recueille­ra l’adhé­sion géné­reuse non seule­ment des fidèles confiés à vos soins, mais aus­si de ceux qui, sans jouir de la pleine com­mu­nion avec l’Église catho­lique, admirent cepen­dant et vénèrent avec nous dans la Servante du Seigneur, la Vierge Marie, Mère du Fils de Dieu.

Puisse le Cœur imma­cu­lé de Marie res­plen­dir devant le regard de tous les chré­tiens comme un modèle de par­fait amour envers Dieu et envers le pro­chain ; qu’il les amène à fré­quen­ter les sacre­ments par la ver­tu des­quels ils sont puri­fiés des taches du péché et en sont pré­ser­vés ; qu’il les incite aus­si à répa­rer les innom­brables offenses faites à la divine Majesté ; qu’il appa­raisse enfin comme un signe d’u­ni­té et amène à res­ser­rer les liens de fra­ter­ni­té entre tous les chré­tiens au sein de l’u­nique Église de Jésus-​Christ, ins­truite par l’Esprit-​Saint d’un sen­ti­ment filial de pié­té comme il convient pour une Mère très aimante (52).

8. Invitation à renou­ve­ler la consé­cra­tion per­son­nelle au Cœur imma­cu­lé de Marie

Et puisque cette année on célèbre le 25e anni­ver­saire de la consé­cra­tion solen­nelle de l’Église et du genre humain à Marie, Mère de Dieu et à son Cœur imma­cu­lé, faite par Notre Prédécesseur de sainte mémoire, Pie XII, le 31 octobre 1942. à l’oc­ca­sion du radio mes­sage à la nation por­tu­gaise (53) – Consécration que Nous-​même avons renou­ve­lée le 21 novembre 1964 (54), – Nous exhor­tons tous les fils l’Église à renou­ve­ler per­son­nel­le­ment leur propre consé­cra­tion au Cœur imma­cu­lé de la Mère de l’Église, et à mettre en pra­tique cet acte très noble de culte en menant une vie tou­jours plus conforme à la volon­té divine (55), dans un esprit de ser­vice filial et de sainte imi­ta­tion de leur Reine du ciel.
Nous expri­mons enfin, Vénérables Frères, Notre confiance que, grâce à vos encou­ra­ge­ments, le cler­gé et le peuple chré­tien confiés à votre minis­tère pas­to­ral répon­dront d’un cœur géné­reux à Notre exhor­ta­tion, de telle sorte que leur pié­té et leur confiance envers la Vierge Mère de Dieu deviennent plus ardentes et plus fermes. Réconforté par cette cer­ti­tude que l’in­signe Reine du. ciel et notre très douce Mère ne ces­se­ra jamais d’as­sis­ter tous et cha­cun de ses enfants, et ne pri­ve­ra jamais l’Église du Christ tout entière de son céleste patro­nage, de tout cœur, Nous accor­dons à vous-​mêmes, et à vos fidèles, en gage des divines faveurs et en signe de Notre bien­veillance, la Bénédiction apostolique.

Donné à Rome, près de Saint-​Pierre, le 13 mai 1967, qua­trième année de Notre pontificat.

PAULUS PP. VI

(*) Textes latin et ita­lien dans l’Osservatore Romano du 13 mai 1967. Traduction de la D. C. Les sous-​titres sont ceux figu­rant dans le texte ita­lien de l’exhortation.

Notes :

(1) Cf. Apoc., 12, 1.
(2) Cf. épître de la messe de l’Apparition de la Bienheureuse Vierge Marie imma­cu­lée, le 11 février.
(3) Cf. A. A. S., LVII, 1965, p. 1–67.
(4) Cf. Luc., 1, 38.
(5) Ibid., 1, 46 et 48–49.
(6) Radiomessage de Pie XII du 13 mai 1946 adres­sé aux fidèles du Portugal à l’oc­ca­sion du cou­ron­ne­ment de la sta­tue de Notre-​Dame de Fatima : A. A. S., XXXVIII, 1946, p. 264. (D. C. 1946, no 966, col. 545.)
(7) Cf. chap. VIII. IIIe par­tie, » la Bienheureuse Vierge et l’Église » : A. A. S., LVII, 1965, p. 62–65. (D. C. 1965, n. 1440, col. 124.)
(8) Cf. ibid., n. 53, p. 58.
(9) Cf. ibid.
(10) Ibid., n. 54, p. 59.
(11) Ibid., n. 55, p. 59.
(12) Ibid., n. 66, p. 65.
(13) Allocution pro­non­cée dans la basi­lique vati­cane devant les Pères conci­liaires le Jour de la fête de la Présentation de la Sainte Vierge lors de la clô­ture de la IIIe ses­sion du Concile : A. A. S., LVI, 1964, p. 1016. (D. C. 1964 » n. 1437, col. 1544.)
(14) Cf. Const. dogm. Lumen gen­tium, n. 66 : A. A. S., LVII, 1965, p. 65.
(15) Cf. ibid., n. 67, p. 65.
(16) Pie XII, ency­cl. Mediator Dei : A.A.S., XXXIX, 1947, p. 541.
1947, p. 541.
(17) Cf. Const. dogm. Lumen gen­tium, n. A.A.S., LVII, 1965, p. 65.
(18) Ibid., n. 66, p. 60.
(19) Ibid., n. 55, p. 60.
(20) Ibid., n. 65, p. 64 ; cf. éga­le­ment n. 63.
(21) Cf. ibid., n. 58, p. 61. ency­cl. Adiutricem popu­li de Léon XIII, Acta Leonis XIII 15, 1896, p. 302,
(22) Const. dogm. Lumen gen­tium, n. 58 : A. A. S., LVII, 1965, p. 61.
(23) Hébr., 7, 25.
(24) Cf. Const. dogm. Lumen gen­tium, n. 62 : A. A. S., LVII, 1965, p. 63.
(25) Cf. Dom. F. Mercenier, l’Antienne mariale grecque la plus ancienne, in le Museon 52, 1939, p. 229–233.
(26) Cf. Const. dogm. Lumen gen­tium, n. 62 : A. A. S., LVII, 1965, p. 63.
(27) Ibid., n. 6.5, p. 64.
(28) IIe antienne de Laudes en la fête de l’Immaculée Conception de la Bienheureuse Vierge Marie.
(29) Luc., 1,
(30) Cf. Matth., 1, 21 ; Luc, 1, 33.
(31) Cf. S. Léon le Grand, lettre à Flavien, Lectis dilec­tio­nis tuae : P. L., LIV, 759 ; idem, lettre à Julien, évêque de Cos, Licet per nos­tros : P. L., LIV, 803. S. Hormisdas, lettre à l’empereur Justin, Inter ea quae : P. L., LXIII, 514 ; Pélage I, lettre à Childebert I, Humani gene­ris : P. L., LXIX, 407 ; Conc. du Latran, oct. 649 sous Martin I, can. 3 : Caspar, ZKG, 51, 1932, p. 88 ; Conc. de Tolède XVI, Symbol, art. 22 : J. Madoz, El Simbolo del Concilio XVI de Toledo, in Estudios Onienses, ser. I, vol. 3, 1946 ; Const. dogm, Lumen gen­tium, n. 52, 55, 57, 59, 63 : A. A. S., LVII, 1965, p. 58–64.
(32) Ci- S. Thomas, Sum. Theol., p. I., q. 25, a. 6, ad 4.
(33) Cf. Const. dogm. Lumen gen­tium, n. 56 : A. A. S., LVII, 1965, p. 60.
(34) Orat., 54 : P. L., CLVIII, 961.
(35) Const. dog­ma. Lumen gen­tium, n. 67 : A.A.S., LVII, 1965, p. 66 ; cf. S. Thomas, Sum. Theol., P. II-​II, q. 81, a. 1, ad 1 ; P. III, q. 25, sa. 1, 5.
(36) Matth., 12, 50.
(37) Cf. Tit., 3, 4.
(38) Jean, 8, 29.
(39) Cf. S. Irénée, Adv. Haer., III, 22, 4 : P. G., VII, 959 ; S. Épiphane, Haer., 78, 18 : P. G., XLII, 728–729 ; S. Jean Damascène, Homil. in Nativitate B. M. V.: P. G., XCVI, 671 s.; Const. dogm.. Lumen gem­tium, n. 56 : A. A. S., LVII, 1965, p. 60–61.
(40) Gal., 4, 4.
(41) Luc., 2, 25–26.
(42) Serm., 215, I : P. L., XXXVIII, 1074.
(43) I Cor., 4, 16.
(44) Cf. Luc., 1, 48.
(45) Cf. Const. dogm. Lumen gen­tium, n. 61 A. A. S., LVII, 1965, p. 63.
(46) Marc., 1, 15 ; cf. Matth., 3, 2 ; 4, 17.
(47) Luc, 13, 5.
(48) Cf. Matth., 25, 41. Const. dogm. Lumen gen­tium, n. 48 : A. A. S., LVII, 1965, p. 54.
(49) Gal., 2, 20 ; cf. Eph., 5, 2.
(50) Homil., 2 sur Missus est, n. 2 : P. L., 183, 64.
(51) Hébr., 13, 8.
(52) Const. dogm. Lumen gen­tium, n. 53 : A. A. S., LVII, 1965, p. 59.
(53) Cf. Discorsi e Radiomessaggi di S. S. Pie XII, vol. IV, p. 260–262 ; cf. A. A. S., XXXIV, 1942, p. 345–346.
(54) Cf. A. A. S., LVI, 1964, p. 1017. (D. C., loc. cit., col. 1546.)
(55) Cf. Oraison de la fête du Cœur imma­cu­lé de Marie, le 22 août.

fraternité sainte pie X