Pie XII

Discours aux jeunes mariés

25 février 1942

La fée de la maison

Donné à Rome, près Saint-​Pierre, le 25 février 1942

Si la vie de l’homme sur la terre, on vous l’a déjà sou­vent répé­té sans doute, est un com­bat, chers jeunes mariés, la vie de deux époux chré­tiens en est éga­le­ment un : c’est le com­bat de deux âmes coura­geuses, unies l’une à l’autre pour sur­mon­ter les épreuves et tenir tête aux attaques qui menacent par­fois le champ clos du foyer, car les afflic­tions et les dif­ficultés, selon saint Paul, ne leur man­que­ront point (1 Cor. VII, 28).

Vous entrez avec joie dans le sen­tier de la vie conju­gale ; le prêtre a béni l’union de vos cœurs et à notre tour nous vous bénis­sons, vous sou­hai­tant les grâces et les secours que l’Église a implo­rés sur vous pour la joie de votre foyer. Toutefois, du seuil de votre mai­son, vous jetez un regard sur les nom­breuses familles que vous connais­sez, que vous avez connues, ou dont vous avez enten­du l’histoire, familles proches ou loin­taines, humbles ou puis­santes. Les mariages qui les fon­dèrent furent-​ils ou sont-​ils heu­reux, tous joyeux dans la paix et la tran­quilli­té, tous com­blés dans leurs dési­rs et leurs tendres rêves des pre­miers jours ? Il serait vain de l’espérer. Les ennuis entrent sou­vent d’eux-mêmes dans les familles, sans même qu’on les ait recher­chés ou qu’on y ait don­né prise. « Les mal­heurs, dirons-​nous avec un grand roman­cier chré­tien, viennent sou­vent, il est vrai, parce que nous y don­nons prise ; mais la conduite la plus avi­sée et la plus inno­cente ne suf­fit point à les écar­ter et, lorsqu’ils viennent — par notre faute ou non, peu importe —, la confiance en Dieu les adou­cit et les rend bien­fai­sants pour une vie meilleure » (Manzoni, I, Promessi Sposi).

Vos mariages, bien-​aimés fils et filles, nous vou­lons bien le croire, sont tous heu­reux : ils ont, dans le Seigneur, le sou­rire de la confiance réci­proque, de la mutuelle affec­tion, de la concorde, et vous mar­chez unis dans votre cou­rage vers l’avenir que le Ciel vous pré­pare. Vous voi­là à l’aurore d’une vie nou­velle, de votre vie com­mune : un splen­dide matin inau­gure un beau jour, et cha­cun vous sou­haite que le midi de votre longue jour­née brille sans cesse d’un éclat tran­quille que ne troublent point les brouillards, les vents, les nuages ni les tem­pêtes. Toutefois, pour assu­rer à votre bon­heur une durable sta­bi­li­té, ne convient-​il pas de recher­cher ce qui pour­rait le dimi­nuer ou l’assom­brir, ce qui pour­rait le mettre dans le dan­ger plus ou moins pro­chain de se perdre.

Les vies conju­gales les plus mal­heu­reuses sont celles où la loi de Dieu est gra­ve­ment vio­lée par l’un des conjoints, ou par l’un et l’autre. Cependant, bien que ces fautes soient une source funeste entre toutes du mal­heur des familles, nous ne vou­lons pas nous y arrê­ter aujourd’hui. Nous son­geons plu­tôt aux époux réglés dans leur conduite, fidèles aux devoirs essen­tiels de leur état, et qui, par ailleurs, ne sont pas heu­reux dans leur mariage parce que leur cœur y ren­contre si sou­vent le dépit, le malaise, l’éloignement, la froi­deur et les heurts. Sur qui reje­ter la res­pon­sa­bi­li­té de ces troubles et agi­ta­tions de la vie commune ?

C’est un fait hors de doute que la femme peut contri­buer plus que l’homme au bon­heur du foyer. Au mari incombe la tâche d’assurer la sub­sis­tance et l’avenir des per­sonnes et de la mai­son, de prendre des déci­sions qui engagent les parents et les enfants ; à la femme ces mille petits soins, ces mille petites atten­tions, tous ces impon­dé­rables de la vie quo­ti­dienne qui donnent son atmo­sphère à la famille, une atmos­phère qui devient, par leur pré­sence, saine, fraîche, récon­for­tante, et que leur absence rend pesante, viciée, irres­pi­rable. Au foyer, l’action de l’épouse doit tou­jours être celle de la femme forte que la sainte Écri­ture exalte tant, de la femme en qui le cœur de son mari a confiance et qui lui fait du bien, et non du mal, tous les jours de sa vie (Prov. XXXI, 11–12).

N’est-ce pas une véri­té ancienne, et tou­jours nou­velle — véri­té qui a son fon­de­ment dans la constitu­tion phy­sique de la femme, véri­té inexo­ra­ble­ment pro­cla­mée par les expé­riences du pas­sé le plus loin­tain et par les expé­riences plus récentes de notre époque d’industrialisation effré­née, de reven­di­ca­tions égali­taires, de concours spor­tifs —, n’est-ce pas une véri­té que c’est la femme qui fait le foyer et qui en a le soin, et que jamais l’homme ne sau­rait la rem­pla­cer dans cette tâche ? C’est la mis­sion qui lui est impo­sée par la nature et par son union avec l’homme, pour le bien même de la socié­té. Entraînez-​la, attirez-​la hors de sa famille par un de ces trop nom­breux appâts qui s’ef­forcent à l’envi de la gagner et de la rete­nir : vous ver­rez la femme négli­ger son foyer, et qu’arrive-t-il sans cette flamme ? L’air de la mai­son se refroi­di­ra ; le foyer ces­se­ra pra­ti­que­ment d’exister et il se chan­ge­ra en un pré­caire refuge de quelques heures ; le centre de la vie jour­na­lière se dépla­ce­ra pour son mari, pour elle-​même, pour les enfants.

Or, qu’on le veuille ou non, pour celui, homme ou femme, qui est marié et réso­lu de res­ter fidèle aux devoirs de son état, le bel édi­fice du bon­heur ne peut s’élever que sur le fon­de­ment stable de la vie de famille. Mais où trouverez-​vous la vraie vie de famille, sans un foyer, sans ce centre visible et réel où tous puissent se ras­sem­bler, et cette vie se retrou­ver et s’enraciner, se main­te­nir et s’approfondir, se dévelop­per et fleu­rir ? Ne dites point que, maté­riel­le­ment, le foyer existe dès le jour que deux mains ont échan­gé l’anneau pour se joindre et que les époux ont une chambre com­mune, sous un même toit, dans leur appar­te­ment, dans leur habi­ta­tion spa­cieuse ou étroite, riche ou pauvre. Non, ne tenez point de pareils pro­pos, car le foyer maté­riel ne suf­fit pas à l’édifica­tion spi­ri­tuelle du bon­heur. Il faut sou­le­ver la matière, il faut la por­ter dans une atmo­sphère supé­rieure et plus res­pi­rable ; il faut que du foyer d’argile s’élance la flamme vive et vivi­fiante de la nou­velle famille. Ce ne sera pas l’œuvre d’un jour, sur­tout si on ne demeure pas dans un foyer déjà pré­pa­ré par les géné­rations pré­cé­dentes mais, comme c’est aujourd’hui le cas le plus fré­quent, au moins en ville, dans un loge­ment de pas­sage, sim­ple­ment loué. Qui crée­ra donc peu à peu, jour par jour, le vrai foyer spi­ri­tuel, sinon celle qui est deve­nue « maî­tresse de mai­son », celle en qui se confie le cœur de son mari ? Que le mari soit ouvrier, agri­cul­teur, homme de lettres ou de science, employé ou fonc­tion­naire, il est inévi­table que, la plu­part du temps, il exerce son acti­vi­té hors de la mai­son ou bien, si c’est à la mai­son, qu’il s’isole lon­gue­ment, à l’écart de la vie de famille, dans le silence de son étude. Pour lui, le foyer domes­tique devien­dra l’endroit où il ira refaire au terme de son tra­vail ses forces phy­siques et morales, dans le repos, le calme et la joie intime. Pour la femme, le foyer demeu­re­ra l’asile d’amour où s’exerce à peu près toute son acti­vi­té ; peu à peu, si pauvre que soit cette retraite, elle en fera une mai­son où l’on vit ensemble dans la joie et dans la paix ; et elle l’ornera, mais pas de meubles ou d’objets d’auberge sans style, sans marque per­son­nelle, sans expres­sion : elle l’ornera de sou­ve­nirs que lais­se­ront sur le mobi­lier ou que sus­pen­dront aux parois les évé­nements de la vie en com­mun, les goûts et les pen­sées, les joies et les peines com­munes, ves­tiges et signes par­fois visibles, par­fois presque impercep­tibles, mais d’où, avec le temps, le foyer de pierre tire­ra son âme. Mais ce qui don­ne­ra une âme au tout, c’est la main et l’art de la femme qui per­met­tront à l’épouse de rendre attrayants tous les coins du foyer, ne fût-​ce que par la vigi­lance, l’ordre et la pro­pre­té, que par le sou­ci de tenir toute chose pré­pa­rée bien à pro­pos, le dîner pour la res­tau­ra­tion des forces, le lit pour le repos. Dieu a don­né à la femme plus qu’à l’homme, avec le sens de la grâce et de la beau­té, le don de rendre aimables et fami­lières les choses les plus simples, et cela pré­ci­sé­ment parce que, créée sem­blable à l’homme pour for­mer avec lui une famille, elle est faite pour répandre le charme et la dou­ceur au foyer de son mari et y assu­rer une vie à deux féconde et florissante.

Et lorsque Dieu dans sa bon­té aura don­né à l’épouse la digni­té de mère auprès d’un ber­ceau, loin de dimi­nuer ou de détruire le bon­heur du foyer, les vagis­se­ments du nouveau-​né l’augmenteront, ils le trans­fi­gu­re­ront dans l’auréole divine dont les anges res­plen­dissent dans le Ciel, car il des­cen­dra de là-​haut un rayon de vie sur­na­tu­relle qui trans­for­me­ra les enfants des hommes en enfants de Dieu. Telle est la sain­te­té du lit conju­gal. Telle est la digni­té de la mater­ni­té chré­tienne. Voilà le salut de la femme mariée. Car, écrit saint Paul, c’est en deve­nant mère que la femme se sau­ve­ra, pour­vu qu’elle per­sé­vère dans la foi, dans la cha­ri­té et dans la sain­te­té, unies à la modes­tie (cf. 1 Tim. II, 15). Vous com­pre­nez main­te­nant que la pié­té soit utile à tout, puisqu’elle a des pro­messes pour la vie pré­sente et pour la vie à venir (1 Tim IV, 8), et qu’elle est, au dire de saint Ambroise, le fon­de­ment de toutes les ver­tus. Un ber­ceau consacre la mère de famille plu­sieurs ber­ceaux la sanc­ti­fient et la glo­ri­fient devant son mari et ses enfants, devant l’Église et la patrie. Elles s’ignorent elles-​mêmes et ce sont de mal­heu­reuses insen­sées, ces mères qui se lamentent lorsqu’un nou­vel enfant se presse contre leur sein pour y pui­ser un ali­ment de vie. Ce n’est pas aimer le bon­heur de son foyer que de gémir sur la béné­dic­tion de Dieu, alors que Dieu est là qui l’entoure et le déve­loppe. L’héroïsme de la mater­nité est la fier­té et la gloire de l’épouse chré­tienne. Quand sa mai­son est vide, quand il y manque la joie d’un petit ange, sa soli­tude se tourne en prière et en invo­ca­tion à l’adresse du Ciel ; ses larmes se mêlent aux pleurs d’Amie qui, à la porte du Temple, sup­plie le Seigneur de lui faire don de Samuel (1 Rois I).

Chers jeunes époux, éle­vez donc constam­ment votre pen­sée à la consi­dé­ra­tion de votre res­pon­sa­bi­li­té pour la sereine joie de la vie conju­gale, dont vous connais­sez aus­si les dif­fi­cul­tés et les charges.

PIE XII, Pape.

fraternité sainte pie X