Pie XII

Discours aux jeunes époux

29 avril 1942

La nature réclame l'indissolubilité du mariage

Donné à Rome, près Saint-​Pierre, le 29 avril 1942

Il ne vous sera point dif­fi­cile, chers jeunes mariés, d’é­le­ver votre esprit à une haute concep­tion de la vie conju­gale, si vous repas­sez atten­ti­ve­ment, à l’aide de votre mis­sel, les émou­vantes céré­mo­nies des épou­sailles, où toute la litur­gie sacrée se concentre sur un point : sur le lien qui se crée alors entre l’é­poux et l’é­pouse. Quelles douces pen­sées, quels dési­rs intimes vous ont accom­pa­gnés au saint autel ! Quelles espé­rances, quelles visions de bon­heur ont illu­mi­né votre marche ! Mais ce lien est un et indis­so­luble : Ego conjun­go vos, « je vous unis au nom de Dieu », a dit le prêtre, témoin qua­li­fié de l’u­nion que vous avez fon­dée ; et ce lien, que vous avez créé en la consé­cra­tion et la force d’un sacre­ment, l’Eglise le prend sous sa pro­tec­tion : elle ins­crit vos noms dans le grand livre des mariages chré­tiens, après avoir, ache­vant le rite nup­tial, prié Dieu, ut quod te auc­tore fun­gun­tur, te auxi­liante ser­ven­tur, « que ceux qui s’u­nissent par votre auto­ri­té, vous les gar­diez par votre secours » 2.

Le lien conju­gal est un. Regardez le para­dis ter­restre, pre­mière image du para­dis fami­lial ; voyez‑y ce pre­mier lien éta­bli par le Créateur entre l’homme et la femme, ce lien dont le Fils de Dieu, le Verbe incar­né, dira un jour : Quod Deus coniun­xit, homo non sepa­ret, « ce que Dieu a uni, que l’homme ne s’a­vise pas de le sépa­rer » ; parce que nam non sunt duo, sed una caro, « ils ne sont plus deux, mais une seule chair » (Mt 19, 6). Dans cette union de nos pre­miers parents au jar­din de délices il y a tout le genre humain, tout le cours des géné­ra­tions à venir qui rem­pli­ront la terre, lut­te­ront pour sa conquête et en tire­ront de force à la sueur de leur front un pain trem­pé dans l’a­mer­tume de la pre­mière faute des humains. Pourquoi donc Dieu a‑t-​il uni au para­dis l’homme et la femme ? Non seule­ment pour leur confier la garde de ce jar­din de féli­ci­té, mais aus­si, comme s’ex­prime le grand théo­lo­gien d’Aquin, parce que le mariage les des­tine à la pro­créa­tion et à l’é­du­ca­tion des enfants, et à la vie de com­mu­nau­té familiale.

L’unité même du lien conju­gal porte le sceau de l’in­dis­so­lu­bi­li­té. Certes oui, c’est un lien auquel incline la nature ; tou­te­fois il ne s’im­pose point par une néces­si­té de nature : il résulte du libre arbitre, mais avec cette par­ti­cu­la­ri­té que la simple volon­té des contrac­tants, si elle peut le réa­li­ser, ne peut le défaire. Cela ne vaut pas seule­ment pour les noces chré­tiennes, mais en géné­ral pour tout mariage valide conclu sur terre par le mutuel consen­te­ment des époux. Le oui que votre volon­té a com­man­dé à vos lèvres vous unit par le lien conju­gal et unit en même temps vos volon­tés à tout jamais. Son effet est irré­vo­cable. Le son, expres­sion sen­sible de votre consen­te­ment, passe ; mais le consen­te­ment lui-​même est essen­tiel­le­ment immuable : il ne passe point, il est per­pé­tuel, parce que c’est un consen­te­ment don­né à la per­pé­tui­té du lien, tan­dis que le consen­te­ment qui ne por­te­rait que sur une vie com­mune de quelque temps, ne suf­fi­rait point à consti­tuer le mariage. L’union de vos oui est indis­so­luble, de sorte qu’il n’y a pas de mariage véri­table sans indis­so­lu­bi­li­té, ni d’in­dis­so­lu­bi­li­té sans mariage véritable.

Elevez donc votre pen­sée, chers époux, et rappelez-​vous que le mariage n’est pas seule­ment une œuvre de la nature, mais qu’il est pour les âmes chré­tiennes un grand sacre­ment, un grand signe de la grâce, le signe d’une réa­li­té sacrée : l’u­nion du Christ avec l’Eglise, Eglise qu’il a faite sienne, qu’il a conquise de son sang afin de régé­né­rer pour une vie nou­velle, pour la vie de l’es­prit, les enfants des hommes qui croient en son nom, qui ne sont nés ni du sang, ni d’un vou­loir char­nel, ni d’un vou­loir d’homme, mais de Dieu (Jn 1, 12–13). Le sceau et la lumière du sacre­ment qui sur­élève et pour ain­si dire « trans­na­ture » l’œuvre de la nature, donne au mariage une noblesse d’hon­nê­te­té sublime qui com­porte non seule­ment l’in­dis­so­lu­bi­li­té, mais encore tout ce qui est signi­fié par le sacrement.

Mais si la volon­té des époux qui ont pas­sé le contrat ne peut rompre le lien du mariage, l’au­to­ri­té supé­rieure aux époux que le Christ a éta­blie pour la vie reli­gieuse des hommes en aura-​t-​elle peut-​être les moyens ? Le lien du mariage est si fort que, lorsque l’u­sage des droits conju­gaux l’a por­té à sa pleine sta­bi­li­té, nulle puis­sance au monde — pas même la Nôtre, qui est celle du Vicaire du Christ — ne sau­rait le tran­cher. Nous pou­vons, il est vrai, recon­naître et décla­rer qu’un mariage, jugé valide lors du contrat, était nul en réa­li­té, du fait de quelque empê­che­ment diri­mant, ou par un vice essen­tiel du consen­te­ment, ou par défaut de forme sub­stan­tielle. Nous pou­vons aus­si, en cer­tains cas déter­mi­nés et pour de graves rai­sons, dis­soudre des mariages dépour­vus de carac­tère sacra­men­tel. Nous pou­vons enfin, pour une rai­son juste et pro­por­tion­née, tran­cher le lien d’é­poux chré­tiens, annu­ler leur oui pro­non­cé devant l’au­tel, quand il est prou­vé qu’il n’a pas été consom­mé par la pra­tique de la vie conju­gale. Mais une fois consom­mé, le mariage demeure sous­trait à toute ingé­rence humaine. Le Christ n’a-​t-​il pas rame­né la com­mu­nau­té matri­mo­niale à cette digni­té fon­da­men­tale que lui avait don­née le Créateur au matin du genre humain dans le para­dis, à la digni­té invio­lable du mariage un et indissoluble ?

Jésus-​Christ, le Rédempteur de l’hu­ma­ni­té déchue, n’est pas venu sup­pri­mer, mais bien accom­plir et res­tau­rer la loi divine ; il est venu réa­li­ser, avec plus d’au­to­ri­té que Moïse, avec plus de Sagesse que Salomon, avec plus de lumière que les pro­phètes, ce qui avait été pré­dit de lui, à savoir qu’il serait sem­blable à Moïse, que Dieu le sus­ci­te­rait d’entre ses frères, que la parole du Seigneur serait mise dans sa bouche et que qui­conque ne l’é­cou­te­rait pas serait exter­mi­né du milieu du peuple choi­si (Dt 18, 15 et ss. ; Ac 3, 22–23). C’est pour­quoi le Christ a dans le mariage, par sa parole qui ne passe point, éle­vé l’homme et rele­vé la femme — la femme, que l’an­ti­qui­té avait rava­lée au rang d’es­clave et que le plus aus­tère cen­seur de Rome avait assi­mi­lée à « un être sans frein, à un ani­mal indomp­table »1 — comme il avait, en lui-​même déjà, rele­vé non seule­ment l’homme, mais encore la femme, puisque c’est d’une femme qu’il tient sa nature humaine, et qu’il a fait de sa Mère, bénie entre toutes les femmes, et cou­ron­née Reine des anges et des saints, un miroir imma­cu­lé de ver­tus et de grâces pour les familles chré­tiennes à tra­vers les siècles.

Jésus et Marie sanc­ti­fièrent de leur pré­sence les noces de Cana : c’est là que le divin Fils de la Vierge accom­plit son pre­mier miracle, comme pour annon­cer qu’il inau­gu­re­rait sa mis­sion dans le monde et le règne de Dieu par la sanc­ti­fi­ca­tion de la famille et de l’u­nion conju­gale, source de vie. C’est là que com­men­ça l’en­no­blis­se­ment du mariage, qui allait mon­ter au rang des signes visibles pro­duc­teurs de la grâce sanc­ti­fiante et deve­nir le sym­bole de l’u­nion du Christ et de l’Eglise (Ep 5, 32) ; union indis­so­luble et insé­pa­rable, nour­rie de l’a­mour abso­lu et sans limite qui jaillit du Cœur du Christ. Comment l’a­mour conju­gal pourrait-​il sym­bo­li­ser pareille union, s’il était déli­bé­ré­ment rete­nu dans des limites, res­treint par des condi­tions, sujet à dis­so­lu­tion, flamme d’a­mour qui ne brûle qu’un temps ? Non, por­té à la haute et sainte digni­té de sacre­ment, si inti­me­ment lié à l’a­mour du Rédempteur et à l’œuvre de la Rédemption, si for­te­ment mar­qué de cet amour et de cette œuvre, il ne peut être et on ne peut le dire qu’in­dis­so­luble et perpétuel.

En face de cette loi d’in­dis­so­lu­bi­li­té, les pas­sions, bri­dées et répri­mées dans la libre satis­fac­tion de leurs appé­tits désor­don­nés, ont cher­ché de tout temps et de toutes manières à en secouer le joug, n’y vou­lant voir qu’une dure tyran­nie qui charge arbi­trai­re­ment la conscience d’un poids insup­por­table, qu’un escla­vage qui répugne aux droits sacrés de la per­sonne humaine. C’est vrai, un lien peut consti­tuer par­fois un far­deau, une ser­vi­tude, comme les chaînes qui entravent le pri­son­nier. Mais il peut être aus­si un puis­sant secours, une garan­tie de sécu­ri­té, comme la corde qui lie l’al­pi­niste à ses com­pa­gnons, ou comme les liga­ments qui unissent les par­ties du corps humain et le rendent libre et déga­gé dans ses mou­ve­ments ; et tel est bien le cas de l’in­dis­so­luble lien conjugal.

Cette loi d’in­dis­so­lu­bi­li­té appa­raî­tra à la réflexion comme une mani­fes­ta­tion de vigi­lant amour mater­nel, sur­tout si vous la consi­dé­rez dans la lumière sur­na­tu­relle où le Christ l’a pla­cée. Parmi les dif­fi­cul­tés, les heurts, les convoi­tises que peut-​être la vie sème­ra sur vos pas, vos deux âmes unies sans pos­si­bi­li­té de sépa­ra­tion ne se trou­ve­ront ni iso­lées ni désar­mées ; la toute-​puissante grâce divine, fruit spé­cial du sacre­ment, sera tou­jours avec vos deux âmes, pour sou­te­nir à chaque pas leur fai­blesse, pour allé­ger leurs sacri­fices, pour leur don­ner force et conso­la­tion jusque dans les épreuves les plus dures et les plus longues. Lorsque l’o­béis­sance à la loi divine exi­ge­ra de repous­ser les flat­te­ries des joies ter­restres entre­vues à l’heure de la ten­ta­tion et de renon­cer à « refaire sa vie », la grâce encore sera là pour rap­pe­ler dans tout leur relief les ensei­gne­ments de la foi, à savoir : que la seule vraie vie qui ne doive jamais être expo­sée est celle du ciel, celle pré­ci­sé­ment que garan­tissent ces renon­ce­ments, si pénibles soient-​ils ; que ces renon­ce­ments, comme tous les évé­ne­ments de la vie pré­sente, sont pro­vi­soires et sim­ple­ment des­ti­nés à pré­pa­rer l’é­tat défi­ni­tif de la vie future ; que cette vie future sera d’au­tant plus heu­reuse et radieuse que les époux auront accep­té avec plus de cou­rage et de géné­ro­si­té les inévi­tables afflic­tions du pèle­ri­nage d’ici-bas.

« Voilà, serez-​vous peut-​être ten­tés de dire, des consi­dé­ra­tions bien aus­tères en cette heure où tout nous sou­rit dans le sen­tier qui s’ouvre devant nous. Est-​ce que notre mutuel amour, dont nous sommes tel­le­ment sûrs, ne nous garan­tit par l’in­dé­fec­tible union de nos cœurs ? »

Bien-​aimés fils et filles, rappelez-​vous l’a­ver­tis­se­ment du Psalmiste : « Si le Seigneur ne prend pas la cité sous sa garde, c’est en vain que veille la sen­ti­nelle » (Ps., cxx­vi, 1). Même cette cité si belle et si forte de votre pré­sente féli­ci­té, il n’y a que Dieu qui puisse la main­te­nir intacte, par sa loi et par sa grâce. Tout ce qui est sim­ple­ment humain est trop fra­gile, trop pré­caire, pour se suf­fire à soi-​même : c’est votre fidé­li­té aux com­man­de­ments de Dieu qui assu­re­ra l’in­vio­lable fer­me­té de votre amour et de votre joie par­mi les vicis­si­tudes de la vie.

C’est ce que Nous implo­rons pour vous du Seigneur, en vous accor­dant de grand cœur Notre pater­nelle Bénédiction apostolique.

PIE XII, Pape.

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