Pie XII

Discours aux jeunes époux

7 avril 1943

Les vertus du foyer domestique : les vertus infuses qui nous dirigent de la plénitude de vigueur spirituelle à la participation à la béatitude divine

Donné à Rome, près Saint-​Pierre, le 7 avril 1943

Soyez les bien­ve­nus, chers jeunes époux, vous que la foi et l’es­pé­rance font accou­rir à Nous afin de rece­voir, avec Notre béné­dic­tion, la béné­dic­tion du Christ sur le foyer que vous avez fon­dé dans l’a­mour. Vous le rêvez beau, ce foyer ; non pas que vous l’i­ma­gi­niez à l’a­bri des épreuves et des larmes, car vous savez bien que ce serait une vaine attente ici-​bas, mais vous le rêvez beau parce que, au milieu même des épreuves et des larmes, vous le vou­lez chaste, saint, aimable, atti­rant, rayon­nant : vous le vou­lez tel en un mot que nous avons essayé de le décrire dans Notre der­nière allo­cu­tion aux jeunes mariés qui vous ont pré­cé­dés ici. Mais com­ment réa­li­ser, dans la mesure du pos­sible, un si haut idéal ? Durant le temps de vos fian­çailles, vous avez pris de sages réso­lu­tions et fait de fer­vents pré­pa­ra­tifs pour construire, amé­na­ger et asseoir votre mai­son, et pour la rendre vivante et riante. C’était là un com­man­de­ment de la pru­dence et de la pré­voyance ; mais par des­sus tout, un des­sein vous pos­sé­dait l’un et l’autre : le des­sein de vous aider l’un l’autre à vous per­fec­tion­ner, à gran­dir dans toutes les ver­tus, à riva­li­ser dans le bien et la concorde, parce que ce sont là les élé­ments néces­saires à la consti­tu­tion du foyer tel que le sou­haite votre cœur.

Il est vrai­ment mal­heu­reux que ce terme si noble de ver­tu ait été pro­fa­né, non pas tant, il est vrai, par mépris ou par moque­rie que par une exten­sion abu­sive de ce mot qui en a affai­bli la signi­fi­ca­tion jus­qu’à le rendre équi­voque, mes­quin et mal­son­nant aux oreilles mêmes de per­sonnes véri­ta­ble­ment ver­tueuses. Au sens propre, le mot de ver­tu — du latin vir­tus, qui dérive de vir — signi­fie force1 et désigne une force apte à pro­duire un effet bon2. Ainsi par exemple, dans l’ordre pure­ment phy­sique, où les puis­sances natu­relles opèrent par néces­si­té et selon des règles fixes, on parle des ver­tus de cer­taines plantes médi­ci­nales. Cependant, dans l’ordre humain, juri­dique et social, où les êtres rai­son­nables sont libres dans leurs actions, le supé­rieur com­mande en ver­tu de son auto­ri­té, tan­dis que l’in­fé­rieur se sent obli­gé en ver­tu de la loi divine ou humaine, natu­relle ou posi­tive ; ici, cha­cun peut être tenu d’ac­com­plir un acte qu’il serait libre d’o­mettre s’il ne se savait lié en ver­tu de son ser­ment ou de sa parole d’hon­neur. De même l’ordre intel­lec­tuel a ses ver­tus, sagesse, intel­li­gence, science, pru­dence, qui guident la volon­té ; notre mémoire a la ver­tu de conser­ver les connais­sances acquises qui lui ont été confiées ; l’i­ma­gi­na­tion a la ver­tu de nous rendre sen­sibles les formes des choses absentes, loin­taines ou pas­sées, de nous repré­sen­ter les choses spi­ri­tuelles ou abs­traites ; l’in­tel­li­gence a la ver­tu de nous éle­ver au-​delà des sens et aus­si de nous ouvrir ce que nous per­ce­vons par eux. Mais plus com­mu­né­ment le terme de ver­tu s’ap­plique à l’ordre moral, où les ver­tus du cœur, de la volon­té et de l’es­prit font la digni­té, la noblesse et la vraie valeur de la vie.

C’est de ces ver­tus d’ordre moral que Nous Nous pro­po­sons de vous entre­te­nir. Nous en par­le­rons en tant qu’elles sont des ver­tus du foyer et qu’elles ont de l’im­por­tance pour l’in­ti­mi­té et le rayon­ne­ment de la famille. C’est d’elles en effet que naît et découle la vraie vie d’un bon foyer domes­tique ; où plu­tôt elle naît du concours de ces ver­tus très variées, mais solides et char­mantes, que les deux fian­cés aiment à trou­ver l’un dans l’autre et dont ils vou­draient se parer comme des joyaux les plus précieux.

Représentez-​vous un de ces foyers modèles. Vous y ver­rez cha­cun plein d’ar­deur dans l’ac­com­plis­se­ment conscien­cieux et effi­cace de son propre devoir, plein d’ar­deur à faire plai­sir à tous, à pra­ti­quer la jus­tice, la fran­chise, la dou­ceur, l’ab­né­ga­tion le sou­rire aux lèvres et le sou­rire au cœur, la patience dans le sup­port et dans le par­don mutuels, la force à l’heure de l’é­preuve ou sous le poids du tra­vail. Vous y ver­rez les parents édu­quer leurs enfants dans l’a­mour et la pra­tique de toutes les ver­tus. En un foyer pareil, Dieu est hono­ré et ser­vi avec fidé­li­té ; le pro­chain y est trai­té avec bon­té. Y a‑t-​il, peut-​il y avoir, rien de plus beau, rien de plus édifiant ?

En véri­té, y aura-​t-​il jamais rien de meilleur qu’un si beau foyer, si Dieu s’é­tait conten­té lors de la créa­tion d’en­ri­chir l’homme des facul­tés des­ti­nées à acqué­rir, à per­fec­tion­ner et à pra­ti­quer toutes les ver­tus et à faire fruc­ti­fier tous les dons que Nous venons de men­tion­ner ? Mais Dieu avait des des­seins bien plus hauts de bien­fai­sance et de géné­ro­si­té : il a vou­lu com­mu­ni­quer à l’homme une vie qui fît de lui son fils adop­tif, une vie divine, la grâce ; et il a vou­lu lui infu­ser avec la grâce des facul­tés, des puis­sances nou­velles de carac­tère divin, des secours qui dépassent infi­ni­ment la nature humaine et les apti­tudes de n’im­porte quelle nature créée. C’est pour­quoi ces ver­tus sont appe­lées sur­na­tu­relles, et elles le sont en effet essen­tiel­le­ment. Quant aux autres ver­tus, les ver­tus natu­relles et humaines d’ordre moral, si la nature n’en donne pas à l’homme la per­fec­tion, elle lui donne cepen­dant une incli­na­tion, une dis­po­si­tion à ces ver­tus, et l’homme pour­ra les acqué­rir et les déve­lop­per par ses forces personnelles3 ; mais l’a­dop­tion divine va en sur­na­tu­ra­li­ser les actes par l’in­fluence de la cha­ri­té qui en devient l’âme, et elle leur don­ne­ra un éclat, une effi­ca­ci­té, une valeur de vie éternelle4.

Ces ver­tus sur­na­tu­relles portent le nom de ver­tus infuses, parce que, unies à la grâce sanc­ti­fiante, elles sont en quelque sorte ver­sées dans l’âme dès l’ins­tant que l’homme est éle­vé à la vie divine et à la digni­té de fils de Dieu.

Comme nos organes, en ver­tu de leurs fonc­tions et de leurs consti­tu­tions phy­sio­lo­giques, assurent la conser­va­tion, le déve­lop­pe­ment, la san­té de notre vie cor­po­relle ; comme notre esprit, en ver­tu de sa liber­té éclai­rée et sur­veillée par la conscience, affer­mit et dirige notre vie morale dans les sen­tiers de la jus­tice, vers le bien et la féli­ci­té de notre nature humaine, ou du moins vers ce qui semble tel ; ain­si l’ac­ti­vi­té de la vie sur­na­tu­relle de la grâce, par ces facul­tés supé­rieures que sont les ver­tus infuses, nous dirige vers la plé­ni­tude de vigueur spi­ri­tuelle ici-​bas et vers la par­ti­ci­pa­tion, un jour, à la béa­ti­tude divine dans la céleste éternité.

Les ver­tus infuses sur­na­tu­relles, voi­là le « cadeau de bap­tême » du Père céleste à ses enfants.

Comment donc ? Ce petit être caché pour l’ins­tant dans le sanc­tuaire du sein mater­nel, ce petit être que vous ver­rez d’i­ci à quelques mois répandre ses pre­mières larmes, dans l’at­tente de ses pre­miers sou­rires qui ne viennent qu’a­près les pleurs ; le jour où fiers de votre pater­ni­té, vous le rap­por­te­rez de l’é­glise régé­né­ré dans les eaux du bap­tême, et vous irez le pré­sen­ter à sa mère qui lui don­ne­ra un bai­ser plus tendre encore qu’à son départ de la mai­son ; cet enfant aurait donc déjà des ver­tus si hautes, si sublimes qu’elles dépassent la nature ? Oui, n’en dou­tez point.

N’avait-​il pas, dès le moment de sa nais­sance, dès le pre­mier ins­tant de son exis­tence, reçu de vous une empreinte où l’on pour­ra bien­tôt recon­naître faci­le­ment la marque de sa double ascen­dance pater­nelle et mater­nelle ? Les pre­miers jours, il est vrai, le petit enfant ne dif­fère guère des autres nouveau-​nés. Mais dans la suite, avant même qu’il ne parle ou rai­sonne, vous décou­vri­rez, dans ses grâces ou dans ses caprices, l’un ou l’autre trait de votre carac­tère à vous, et cela, lorsque son intel­li­gence et sa volon­té s’é­veille­ront, ou plu­tôt se mani­fes­te­ront, car, bien que ces facul­tés paraissent jus­qu’a­lors endor­mies et inac­tives, elles recueillent déjà du dehors, par les regards inquiets et avides de l’en­fant, par ses mou­ve­ments et par ses pleurs, de si nom­breuses idées et convoi­tises des choses, et vous n’au­rez pas atten­du le jour où se mani­fes­te­ront son intel­li­gence et sa volon­té pour la pre­mière fois, pour trans­mettre à votre enfant ces traits de phy­sio­no­mie cor­po­relle, intel­lec­tuelle et morale.

Il en sera de même des ver­tus sur­na­tu­relles, dans l’ordre de la grâce. Ces facul­tés divines que sont les ver­tus de foi, d’es­pé­rance et de cha­ri­té, Dieu les infuse en l’en­fant par le sacre­ment de bap­tême qui le fait naître à la vie spi­ri­tuelle ; par là, les germes ration­nels et indi­vi­duels qui por­te­ront l’en­fant aux ver­tus natu­relles et que vous lui aurez com­mu­ni­qués par la géné­ra­tion, seront, par la puis­sance de la régé­né­ra­tion, comme pro­té­gés et gar­dés jus­qu’à l’u­sage de la raison.

Vous pou­vez dès lors com­prendre en quel sens Nous enten­dons par­ler des ver­tus du foyer : en ce sens que la grâce veut s’u­nir dans la famille aux bonnes dis­po­si­tions de la nature qui portent à la ver­tu et en vaincre les mau­vaises, celles dont il est écrit que « les pen­sées du cœur humain sont incli­nées au mal dès l’a­do­les­cence » (Gn 8, 21). Mais la grâce ne s’ar­rête pas au niveau de la nature : elle monte au-​dessus de la nature, et elle exalte la nature, en don­nant le pou­voir de deve­nir enfants de Dieu à ceux qui croient dans le nom du Christ, à ceux « qui sont nés, non pas du sang, ni de la volon­té de la chair, ni de la volon­té de l’homme, mais de Dieu » (Jn 1, 12–13). N’oubliez pas que nous nais­sons tous avec le péché ori­gi­nel et que, si la nou­velle famille réunit en elle-​même les ver­tus natu­relles et chré­tiennes déjà culti­vées dans les jeunes époux par la saine et pieuse édu­ca­tion qu’ils ont reçue à leurs foyers et qui, pas­sée en tra­di­tion, s’est main­te­nue et trans­mise de géné­ra­tion en géné­ra­tion, les jeunes époux eux-​mêmes consti­tuent par là un foyer où ils conti­nuent à l’en­vi la sainte et ver­tueuse beau­té des ancêtres et des familles qui leur ont com­mu­ni­qué la vie. Si le bap­tême fait du nouveau-​né un enfant de Dieu et suf­fit pour en faire un ange avant l’u­sage de la rai­son et la juste connais­sance du bien et du mal, néan­moins son édu­ca­tion doit com­men­cer dès l’en­fance, parce que les bonnes incli­na­tions natu­relles peuvent s’é­ga­rer quand elles ne sont pas bien diri­gées et déve­lop­pées par des actes bons qui, à force de répé­ti­tion, les trans­forment en ver­tus sous la conduite de l’in­tel­li­gence et de la volon­té, une fois pas­sé l’âge de l’en­fance. N’est-​ce pas la vigi­lante dis­ci­pline des parents qui forme et informe le carac­tère des enfants ? N’est-​ce pas l’exemple de leur conduite ver­tueuse qui marque aux enfants eux-​mêmes le che­min du bien et de la ver­tu et qui garde en eux le tré­sor de la grâce et de toutes les ver­tus reliées à la grâce ? Seulement remar­quez bien que rade volte risurge per Ii rami l’u­ma­na pro­bi­tate ; e ques­to vuole quei che la dà, per­ché da lui si chia­mi. – il est rare que renaisse dans les rameaux l’hu­maine pro­bi­té ; c’est ain­si que le veut Celui qui nous la donne, afin que nous sachions la lui demander5.

Par consé­quent, lors même que les enfants ont reçu en par­tage un bon natu­rel, il faut de grands soins pour qu’ils se déve­loppent heu­reu­se­ment et qu’ils tournent à l’hon­neur du foyer domes­tique, à l’hon­neur du nom de leurs parents.

Jeunes époux, héri­tiers des foyers chré­tiens de vos parents et de vos aïeux, éle­vez donc vers Dieu vos humbles prières, afin que dans vos enfants renaissent vos ver­tus et qu’elles répandent sur tous ceux qui vous entourent le reflet de leur lumière et de leur cha­leur. Quel magni­fique exemple vous pou­vez don­ner ! Quelle mis­sion, et en même temps quelle auguste res­pon­sa­bi­li­té ! Assumez-​la, cette res­pon­sa­bi­li­té, avec cou­rage, avec joie, avec humi­li­té, dans la sainte crainte de Dieu, car c’est la sainte crainte de Dieu qui fait les héros des ver­tus conju­gales et qui attire du ciel l’a­bon­dance des plus pré­cieuses grâces.

Chers jeunes époux, Nous vous don­nons de grand cœur, pour qu’elle vous accom­pagne tous les jours de votre vie et qu’elle vous aide à par­ve­nir à cette si haute fin reli­gieuse du foyer chré­tien, Notre Bénédiction apostolique.

PIE XII, Pape.

fraternité sainte pie X