Saint Léon Ier le Grand

Lettre à Flavien, archevêque de Constantinople

Juin 449

Contre l'hérésie monophysite d'Eutychès

Note de La Porte Latine

Eutychès, prêtre influent de Constantinople, répandait alors l'hérésie monophysite selon laquelle il n'y aurait qu'une seule nature en Jésus-Christ :  la nature divine aurait "absorbé" sa nature humaine. Dans cette lettre de grande importance dogmatique, le pape saint Léon Ier écrit ici à Flavien, archevêque de Constantinople pour empêcher la propagation de l'hérésie monophysite, qui sera finalement condamnée au Concile de Chalcédoine, en 451.

fraternité sainte pie X

La lettre que vous m’a­vez envoyée si tard, à mon grand éton­ne­ment, et les actes de votre der­nier concile m’ont fait enfin connaître la cause du scan­dale qui a trou­blé votre Église, ain­si que la nou­velle héré­sie qui s’est éle­vée contre la foi. Ces choses que je ne pou­vais com­prendre avant me sont à cette heure par­fai­te­ment connues. J’y vois qu’Eutychès, que son nom de prêtre ren­dait recom­man­dable, est pri­vé de l’in­tel­li­gence de la reli­gion et qu’il a mon­tré une assez grande igno­rance pour qu’on puisse lui appli­quer ces paroles du pro­phète : « Il n’a pas vou­lu avoir l’in­tel­li­gence pour faire le bien ; il a rumi­né l’i­ni­qui­té sur sa couche » (Ps 35, 4). N’est-​ce pas le comble de l’in­jus­tice, que de se com­plaire dans l’im­pié­té au mépris des conseils des sages et des doc­teurs ? Ils se rendent cou­pables de ce péché ceux qui, ne pou­vant fran­chir les obs­tacles qui les empêchent de par­ve­nir à la connais­sance de la véri­té, ne s’empressent pas de recou­rir aux écrits des pro­phètes, aux épîtres des apôtres et aux auto­ri­tés de l’é­van­gile, mais ne consultent qu’eux-​mêmes. Ils enseignent l’er­reur, parce qu’ils ne se sont pas faits dis­ciples de la véri­té. En effet, quelle étude peut-​il avoir faite des pages sacrées de l’an­cien et du nou­veau Testament, celui qui ne com­prend pas même les pre­mières lignes du Symbole ? Ce vieillard ne sait point encore par coeur ces véri­tés que les chants des hommes régé­né­rés font reten­tir par tout l’univers.

Eutychès igno­rant donc ce qu’il devait savoir du Verbe de Dieu et refu­sant de s’é­clai­rer par l’é­tude des saintes Écritures, aurait du moins pu res­ter dans la com­mu­nion de l’Église et répé­ter avec les fidèles, s’il les avait écou­tés atten­ti­ve­ment, ces paroles qu’ils pro­noncent chaque jour : « Je crois en Dieu tout-​puissant et en Jésus Christ son Fils unique, notre Seigneur qui est né du saint Esprit et de la vierge Marie ». Ces trois pro­po­si­tions détruisent toutes les erreurs des héré­tiques. En croyant en Dieu tout-​puissant et au Père éter­nel, on croit aus­si au Fils coéter­nel, en tout sem­blable au Père, car Dieu, Il est né tout-​puissant et coéter­nel de Dieu tout-​puissant et éter­nel : égal à Dieu en éter­ni­té, en puis­sance, en gloire, et com­po­sé de la même essence, Il est né du saint Esprit et de la vierge Marie, Fils unique éter­nel de ce Père éter­nel. Cette exis­tence tem­po­relle ne por­ta aucun pré­ju­dice à son Existence divine et éter­nelle, et Il la consa­cra tout entière à réha­bi­li­ter l’homme qui était déchu, à vaincre la mort et à ter­ras­ser le démon qui avait l’empire de la mort. Nous ne pour­rions, nous, domp­ter l’au­teur de la mort et du péché, si le Fils de Dieu n’a­vait revê­tu notre nature et ne Se l’é­tait appro­priée, de sorte que le péché ne pût la souiller et que la mort ne pût la rete­nir. En effet, Il a été conçu par le saint Esprit dans le sein de la vierge Marie, qui, vierge, Le mit au monde, comme, vierge, elle L’avait conçu. Si Eutychès, qui ne pou­vait pui­ser la foi à cette source pure de la reli­gion chré­tienne, parce que dans son propre aveu­gle­ment il s’é­tait déro­bé aux splen­deurs écla­tantes de la véri­té, avait eu recours à la doc­trine de l’é­van­gile et avait dit avec Matthieu : « Généalogie de Jésus Christ, fils de David, fils d’Abraham » (Mt 1,1) ; s’il avait cher­ché la lumière dans les pré­di­ca­tions de l’Apôtre et lu cette phrase de l’Épître aux Romains : « Paul, ser­vi­teur de Jésus Christ, appe­lé à être apôtre, mis à part pour annon­cer l’é­van­gile de Dieu, qui avait été pro­mis aupa­ra­vant de la part de Dieu par ses pro­phètes dans les saintes Écritures, et qui concerne son Fils né de la pos­té­ri­té de David, selon la chair » (Rm 1,1 ; 3); s’il avait par­cou­ru avec soin les pages pro­phé­tiques de l’Écriture et trou­vé cette pro­messe de Dieu à Abraham : « Toutes les nations de la terre seront bénies en ta pos­té­ri­té » (Gn 22,18); si, pour ne conser­ver aucun doute sur ce Nouveau-​né, il avait cher­ché ces paroles de l’Apôtre : « Or les pro­messes ont été faites à Abraham et à sa pos­té­ri­té » (Ga 3,16); « Il n’est pas dit : et aux pos­té­ri­tés, comme s’il s’a­gis­sait de plu­sieurs, mais en tant qu’il s’a­git d’une seule : et à ta pos­té­ri­té, c’est-​à-​dire, à Christ » (Ibid.); si enfin il avait étu­dié dans son coeur cette pro­phé­tie d’Isaïe : « Voici, la jeune fille devien­dra enceinte, elle enfan­te­ra un fils, et elle lui don­ne­ra le nom d’Emmanuel » (Is 7,14), c’est-​à-​dire Dieu avec nous, et qu’il se fût appli­qué à lire ces paroles du même pro­phète : « Car un enfant nous est né, un fils nous est don­né, et la domi­na­tion repo­se­ra sur son Épaule ; on L’appellera Admirable, Conseiller, Dieu puis­sant, Père éter­nel, Prince de la paix » (Is 9,6): alors, s’il avait lu et étu­dié toutes ces choses, il n’en­sei­gne­rait point cette erreur que le Verbe S’est fait chair de cette sorte, qu’Il a pris l’ap­pa­rence d’un homme dans le sein de la Vierge, mais que son Corps n’est point un vrai corps de la même nature que celui de sa mère. Peut-​être aus­si a‑t-​il cru que notre Seigneur Jésus Christ n’a­vait point un corps sem­blable aux nôtres, parce que l’ange dit à la bien­heu­reuse Marie tou­jours vierge : « Le Saint-​Esprit vien­dra sur toi, et la puis­sance du Très-​Haut te cou­vri­ra de son ombre. C’est pour­quoi le saint Enfant qui naî­tra de toi sera appe­lé Fils de Dieu » (Lc 1,35), et que, for­mée dans le sein de la Vierge par l’œuvre de la Divinité, la Chair de Celui qui fut conçu ne fut pas de la même nature que celle de sa mère. Ce n’est point ain­si qu’il faut com­prendre cette admi­rable concep­tion : on ne doit pas croire que la sin­gu­la­ri­té de sa créa­tion pri­va ce Corps des condi­tions de la nature humaine. Le saint Esprit fécon­da la Vierge, mais la matière du Corps fut for­mée par le corps de celle-​ci ; « La sagesse a bâti sa mai­son » (Pr 9,1); « Et le Verbe S’est fait chair, et Il a habi­té par­mi nous » (Jn 1,14), dans cette chair qu’Il tira de l’homme et que le saint Esprit anima.

Les pro­prié­tés des deux natures res­tant ain­si intactes et se réunis­sant en une seule per­sonne, la majes­té, la per­fec­tion et l’é­ter­ni­té de la Nature divine s’u­nirent à la fai­blesse, à l’im­per­fec­tion et à la mor­ta­li­té de la nature humaine. Pour acquit­ter la dette de notre condi­tion, pour rache­ter l’homme, la nature invio­lable se lia à la nature qui souffre, afin que le Médiateur de Dieu et des hommes, Jésus Christ Homme, pût mou­rir, tan­dis qu’Il res­tait éter­nel comme Dieu. Homme par­fait, Il est donc né Dieu véri­table, par­fait dans sa Nature, par­fait dans la nôtre, c’est-​à-​dire qu’ll la revê­tit pour régé­né­rer notre nature telle qu’elle était quand Dieu la créa dans le prin­cipe ; et comme Il ne S’était point sou­mis aux infir­mi­tés humaines, Il vécut par­mi nous sans par­ti­ci­per à nos fautes. Il prit la forme de l’es­clave, sans la souillure du péché ; Il glo­ri­fia sa Nature humaine sans por­ter atteinte à sa Nature divine, car cette volon­té qu’Il eut de Se rendre visible, Lui qui était invi­sible, et de Se faire mor­tel, Lui le Créateur et le sou­ve­rain Maître de toutes choses, fut l’ef­fet de sa Miséricorde et non point un abais­se­ment de sa Toute-​Puissance ; ain­si Lui, qui dans sa Nature de Dieu créa l’homme, Se fit homme Lui-​même dans sa Nature d’es­clave. Comme le démon se glo­ri­fiait d’a­voir trom­pé l’homme par sa ruse, de l’a­voir pri­vé des Bienfaits de la Divinité, dépouillé de son immor­ta­li­té et sou­mis à la mort ; comme il se glo­ri­fiait, dis-​je, d’a­voir trou­vé dans son mal­heur une conso­la­tion sœur de son péché et d’a­voir ain­si chan­gé à l’aide de la propre sen­tence de Dieu, par la rai­son de sa Justice, la condi­tion de l’homme qu’Il avait ren­due si glo­rieuse, le Seigneur, Dieu immuable, dont la bien­veillance ne sau­rait être enchaî­née, sut, dans sa Sagesse impé­né­trable, mettre le comble à ses Bontés pour nous par ce mys­tère sacré, et empê­cher que l’homme, tom­bé dans le péché par la ruse du démon, ne pérît à l’en­contre des décrets de la Divinité.

Ainsi, le Fils de Dieu entre dans ce monde cor­rom­pu ; Il des­cend du ciel avec toute la Gloire de son Père, et Il naît par un nou­vel ordre de choses, par une nou­velle manière de naître. Par un nou­vel ordre de choses ; car invi­sible dans sa Divinité, Il devient visible dans notre nature ; infi­ni, Il veut être fini ; plus ancien que les temps, Il Se sou­met au temps ; Maître de l’u­ni­vers, Il couvre d’un voile l’im­men­si­té de sa Toute-​Puissance et prend la forme d’un esclave ; Dieu impas­sible, Il daigne deve­nir un homme sujet à la souf­france ; Dieu immor­tel, Il Se sou­met aux lois de la mort. Il vient au monde par une nou­velle manière de naître, car c’est une vierge pure, non souillée par la concu­pis­cence, qui donne le jour à son Corps. Il prend ce Corps impec­cable dans le sein de la Vierge, et ce Corps, né d’une vierge, n’en est pas moins de la même nature que le nôtre. Vrai Dieu, c’est un homme véri­table ; il n’existe aucun men­songe dans cette alliance, l’hu­mi­li­té de l’homme et la Puissance de Dieu sont réunies. Sa Divinité n’est point alté­rée par son Œuvre de misé­ri­corde, et elle laisse son huma­ni­té intacte. Chaque nature agit avec la par­ti­ci­pa­tion de l’autre ; mais le Verbe opère comme le Verbe, et la chair comme la chair. L’une brille par des miracles, l’autre suc­combe sous les injures. Le Verbe par­tage tou­jours la Gloire de Dieu son Père, et la chair les fai­blesses de notre nature. Jésus, comme on doit le répé­ter, est seul à la fois le vrai Fils de Dieu et le vrai Fils de l’homme. Dieu, car « au com­men­ce­ment était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu » (Jn 1,1); homme, car « le Verbe S’est fait chair, et Il a habi­té par­mi nous » (Jn 1,14). Dieu, car « toutes choses ont été faites par Lui, et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans Lui » (Jn 1,3) ; homme, car Il est né d’une femme et sou­mis à la loi. La nais­sance de sa Chair prouve sa Nature humaine, et sa concep­tion dans le sein d’une vierge, sa Nature divine. Son humble ber­ceau montre qu’Il n’é­tait qu’un petit enfant, et les chants des anges révèlent sa Grandeur toute puis­sante. Il est, comme les hommes, enve­lop­pé dans des langes, Lui dont l’im­pie Hérode conspire la mort ; mais Il est le sou­ve­rain Maître de tous les mor­tels, Lui devant qui les mages viennent se pros­ter­ner avec joie. Quand Il vint rece­voir le bap­tême de Jean, son pré­cur­seur, on put s’as­su­rer de la réa­li­té de sa Nature divine, par ces mots que Dieu le Père fit reten­tir du haut des cieux : « Celui-​ci est mon Fils bien-​aimé, en qui J’ai mis toute mon affec­tion » (Mt 3,17). Homme, Il est ten­té par le démon ; Dieu, Il est ser­vi par les anges. Enfin, Il donne une preuve évi­dente de son Humanité en étant sou­mis à la faim, à la soif, à la fatigue et au som­meil, et une non moins frap­pante de sa Divinité, lorsqu’Il ras­sa­sie cinq mille hommes avec cinq pains, qu’Il donne l’eau vive à la Samaritaine et la désal­tère de telle sorte qu’elle n’ait jamais soif, qu’Il marche sur la mer sans Se mouiller les pieds et qu’Il apaise les fureurs de la tem­pête. Pour m’ar­rê­ter à ces der­niers exemples, ce n’est pas la même nature qui pleure sur la mort de son ami Lazare, le fait sor­tir du sépulcre et le res­sus­cite quatre jours après ; qui Se laisse atta­cher à la croix et change le jour en ténèbres et bou­le­verse les élé­ments ; qui, fixée par des clous, ouvre les portes du ciel au bon lar­ron. Ce n’est pas la même nature qui dit : « Moi et mon Père ne sommes qu’un » ; et ensuite : « Mon Père est plus grand que Moi ». Quoiqu’il n’y ait qu’une seule et même Personne en notre Seigneur Jésus Christ, cepen­dant on ne doit point en conclure que ses Souffrances et sa Gloire soient com­munes à ses deux Natures ; car Il est infé­rieur à son Père comme homme, et comme Dieu Il est son égal.

Aussi, on com­prend que les deux natures soient réunies en une seule per­sonne, et on lit que le Fils de l’homme est des­cen­du du ciel, lorsque le Fils de Dieu eut pris dans le sein de la Vierge cette chair dans laquelle Il naquit. On dit aus­si que le Fils de Dieu a été cru­ci­fié et ense­ve­li et ce n’est point dans sa Nature de Fils unique de Dieu, consub­stan­tiel et coéter­nel à son Père qu’Il a été sou­mis à ces souf­frances, mais bien dans sa Nature d’homme. C’est pour­quoi nous confes­sons tous dans le Symbole le Fils unique de Dieu, qui a été cru­ci­fié et ense­ve­li sui­vant ces paroles de l’Apôtre, « car, s’ils l’eussent connue, ils n’au­raient jamais cru­ci­fié le Seigneur de gloire » (1 Co 2,8). Lorsque le Seigneur notre Sauveur inter­ro­geait ses dis­ciples sur ce qu’ils pen­saient de Lui, Il leur dit : « Qui croyez-​vous que soit Celui qu’ils appellent le Fils de l’homme ? », les dis­ciples Lui rap­por­tèrent les opi­nions des étran­gers et Il leur dit : « Et vous, qui dites-​vous que Je suis ? », Moi qui suis en véri­té Fils de l’homme et que vous voyez sous la forme d’un esclave, d’un homme véri­table, dites-​Moi qui Je suis ? Alors le bien­heu­reux Pierre, ins­pi­ré par le Très-​Haut, ren­dit ce témoi­gnage qui devait ser­vir à toutes les nations : « Tu es, répondit-​il, le Christ, le Fils du Dieu vivant ». (Mt 16,16) C’est avec rai­son que le titre de bien­heu­reux lui est don­né par le Seigneur et qu’il tire la soli­di­té de sa ver­tu et de son nom de la pierre même ; car éclai­ré par la révé­la­tion du Père tout-​puissant, il avait confes­sé que le Fils de Dieu était le Christ, parce qu’il n’au­rait rien ser­vi à notre salut de rece­voir par­mi nous l’un sans l’autre, et il était aus­si mal­heu­reux pour nous de croire que notre Seigneur Jésus Christ était seule­ment Dieu sans être homme, qu’­homme seule­ment sans être Dieu. Après sa Résurrection, qui fut celle de sa véri­table Nature humaine dans laquelle Il avait été cru­ci­fié et ense­ve­li, pour­quoi notre Seigneur resta-​t-​Il qua­rante jours sur la terre, si ce n’est pour débar­ras­ser notre foi des ténèbres de l’in­cer­ti­tude ? En effet, Il S’entretenait avec ses dis­ciples, Il habi­tait et man­geait avec eux, Il per­met­tait à leur avide curio­si­té de Le pal­per de leurs propres mains, eux qui étaient tour­men­tés par le doute ; Il Se pré­sen­tait tout à coup au milieu d’eux, les portes étant fer­mées ; par son Souffle, Il leur don­nait l’Esprit, et en leur fai­sant don du feu de l’in­tel­li­gence, Il leur décou­vrait le sens mys­té­rieux des saintes Écritures. Il leur mon­trait aus­si la bles­sure de son Côté, les marques des clous et toutes les traces de sa Passion récente, et leur disait : « Voyez mes Mains et mes Pieds, c’est bien Moi ; touchez-​Moi et voyez : un esprit n’a ni chair ni os, comme vous voyez que J’ai. » (Lc 24, 39) Il nous fai­sait connaître ain­si que les pro­prié­tés des deux natures res­tent indi­vi­sibles en Lui, que le Verbe n’est pas la chair, et que nous devons confes­ser l’u­nion du Verbe et de la chair dans le Fils unique de Dieu. On doit croire qu’Il est trop éloi­gné de nos croyances, cet Eutychès, qui n’a pas recon­nu notre nature dans le Fils unique de Dieu ni à l’hu­mi­li­té de la mort, ni à la Gloire de la résur­rec­tion. Il n’a pas non plus redou­té cette sen­tence du bien­heu­reux apôtre et évan­gé­liste Jean : « Tout esprit qui confesse Jésus Christ venu en chair est de Dieu ; et tout esprit qui ne confesse pas Jésus n’est pas de Dieu, c’est celui de l’Antichrist. » (1 Jn 4, 2–3) N’est-​ce pas divi­ser Jésus que de nier sa Nature humaine et d’a­néan­tir par d’o­dieux men­songes ce mys­tère de la foi qui nous a sau­vés ? Puisqu’il est dans l’er­reur sur la nature du Corps de Jésus Christ, il doit être néces­sai­re­ment aus­si dans l’er­reur sur sa Passion ; car s’il ne pense point que la croix de notre Seigneur soit un men­songe et qu’il ne doute point de la véri­té du sup­plice qu’Il a souf­fert pour le salut du monde, il doit recon­naître la véri­té de la Chair de Celui dont il croit la mort. Il ne peut non plus dou­ter qu’Il ne soit un homme sem­blable à nous, s’il admet qu’Il a souf­fert ; car en niant la véri­té de la chair, il nie la pas­sion du Corps de Jésus. Si la foi chré­tienne est dans son coeur, s’il ne ferme point l’o­reille aux ensei­gne­ments de l’é­van­gile, qu’il voie quelle nature fut atta­chée avec des clous au bois de la croix, et qu’il com­prenne d’où cou­lèrent, après que le sol­dat eut per­cé le Côté du Sauveur d’un coup de lance, l’eau et le sang qui ont arro­sé l’Église du Christ par le bap­tême et l’Eucharistie. Qu’il écoute le bien­heu­reux apôtre Pierre ensei­gnant que l’es­prit est sanc­ti­fié par l’as­per­sion du Sang de Jésus Christ ; qu’il lise avec atten­tion ces paroles du même apôtre : « sachant que ce n’est pas par des choses péris­sables, par de l’argent ou de l’or, que vous avez été rache­tés de la vaine manière de vivre que vous aviez héri­tée de vos pères, mais par le Sang pré­cieux de Christ, comme d’un agneau sans défaut et sans tache ». (1 P 1, 18 et 19) Qu’il ne résiste point non plus au témoi­gnage du bien­heu­reux apôtre Jean qui dit : « Le Sang de Jésus son Fils nous puri­fie de tout péché » (1Jn 1, 7); et plus loin : « la vic­toire qui triomphe du monde, c’est notre foi. Qui est celui qui a triom­phé du monde, sinon celui qui croit que Jésus est le Fils de Dieu ? C’est Lui, Jésus Christ, qui est venu avec de l’eau et du sang ; non avec l’eau seule­ment, mais avec l’eau et avec le sang ; et c’est l’Esprit qui rend témoi­gnage, parce que l’Esprit est la véri­té. Car il y en a trois qui rendent témoi­gnage : l’Esprit, l’eau et le sang, et les trois sont d’ac­cord ». (1 Jn 5, 4 et 8) L’esprit de sain­te­té, le sang de la rédemp­tion et l’eau du bap­tême, qui tous trois sont d’ac­cord pour attes­ter la même chose, et ils res­tent tou­jours unis, ils ne dif­fèrent point d’une syl­labe de ce qu’ils prouvent ; car l’Église catho­lique vit et pros­père dans cette croyance que dans notre Seigneur Jésus Christ l’hu­ma­ni­té est unie à la vraie Divinité et la Divinité à la véri­table humanité.

Aussi, quand Eutychès vous répon­dit dans son inter­ro­ga­toire : « Je confesse qu’il y avait deux natures en notre Seigneur Jésus Christ avant son Incarnation, mais qu’il n’en res­tait qu’une seule après » ; je m’é­tonne qu’une pro­fes­sion de foi aus­si per­verse et aus­si absurde n’ait point fait crier ana­thème à tous les juges ; qu’une telle folie, qu’un tel blas­phème ait pas­sé sous silence, comme si nos plus chères croyances n’é­taient point atta­quées. C’est une impié­té aus­si grande de dire qu’il y avait avant l’in­car­na­tion deux natures dis­tinctes dans le Verbe, Fils unique de Dieu, que d’af­fir­mer qu’Il n’en avait qu’une seule après qu’Il Se fut fait chair. De crainte qu’Eutychès ne croie que sa pro­po­si­tion est vraie et qu’elle ne peut être condam­née, parce que vous ne vous êtes point effor­cés de la réfu­ter, je vous engage, très cher frère, à employer votre pieuse sol­li­ci­tude, si cette affaire se ter­mine comme elle le doit par la péni­tence du cou­pable, à éclai­rer cet homme igno­rant sur l’im­pié­té des paroles qu’il a pro­non­cées. Comme la suite des actes me l’a fait connaître, il avait presque com­men­cé à reve­nir de son erreur, lorsque, mena­cé par votre sen­tence, il pro­tes­ta qu’il dirait ce qu’il ne disait point aupa­ra­vant et qu’il adop­tait une doc­trine qui n’é­tait pas la sienne. Mais comme il refu­sa de pro­non­cer l’a­na­thème contre son dogme impie, vous avez com­pris avec rai­son qu’il per­sis­tait dans son crime et qu’il était conve­nable de for­mu­ler la sen­tence de sa condam­na­tion. S’il élève contre ce juge­ment les plaintes d’un coeur fidèle et contrit ; s’il recon­naît, quoique tard, que l’au­to­ri­té de son évêque l’a frap­pé avec jus­tice, et si, pour accom­plir entiè­re­ment l’acte de sa récon­ci­lia­tion avec l’Église du Christ, il condamne toutes ses erreurs de vive voix et par écrit, alors vous ne serez point répré­hen­sible d’u­ser de misé­ri­corde à l’é­gard de ce pécheur conver­ti, car notre Seigneur est le véri­table et bon Pasteur, qui est mort pour ses bre­bis et qui, étant venu pour sau­ver et non pour perdre les âmes des hommes, veut que nous imi­tions sa douce Piété, et que si notre jus­tice sait punir les pécheurs, du moins nous leur accor­dions leur par­don s’ils prouvent leur repen­tir. Mais enfin, pour défendre la vraie foi d’une manière effi­cace, il faut tou­jours condam­ner les héré­sies dans la per­sonne de ceux qui les pro­fessent. Pour suivre cette cause avec pié­té et fidé­li­té, je vous envoie nos frères Julien, évêque, et René, prêtre du titre de saint Clément, et mon fils, le diacre Hilaire. Je leur ai adjoint notre notaire Dulcitius, dont la foi m’a été sou­vent prou­vée. Nous espé­rons qu’a­vec l’aide de la Grâce de Dieu, celui qui est tom­bé dans l’er­reur sera sau­vé après avoir condam­né son erreur.

Que Dieu vous garde, très cher frère.

Fait aux ides de juin, sous le consu­lat des très illustres Astère et Protogène, en l’an 456.

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