31 décembre 1929

Lettre encyclique Divini Illius Magistri

Sur l'éducation chrétienne de la jeunesse

Donné à Rome, près Saint-​Pierre, le 31 décembre 1929

Aux Patriarches, Primats, Archevêques, Évêques et autres Ordinaires des lieux, demeu­rant en paix et en com­mu­nion avec le Siège apostolique.

Vénérables Frères,
Salut et Bénédiction apostolique !

Représentant sur la terre du divin Maître [1] qui, en embras­sant, certes, tous les hommes, même les pécheurs et les indignes, dans l’im­men­si­té de son amour, a vou­lu tou­te­fois témoi­gner de sa pré­di­lec­tion pour les enfants avec une ten­dresse toute par­ti­cu­lière, et l’a expri­mée d’une façon si tou­chante par ces paroles : Laissez venir à moi les petits enfants [2], Nous avons, Nous aus­si, en toute occa­sion, cher­ché à mani­fes­ter la pré­di­lec­tion toute pater­nelle que Nous avons pour eux, spé­cia­le­ment par Nos soins assi­dus et par les ensei­gne­ments don­nés en temps oppor­tun au sujet de l’é­du­ca­tion chré­tienne de la jeunesse.

Nous fai­sant l’é­cho du divin Maître, Nous avons adres­sé de salu­taires paroles, tan­tôt d’a­ver­tis­se­ment, tan­tôt d’ex­hor­ta­tion, tan­tôt de direc­tion, aux jeunes gens et aux édu­ca­teurs, aux pères et aux mères de famille, sur dif­fé­rents points de cette édu­ca­tion chré­tienne. Nous y avons mis cette sol­li­ci­tude qui convient au Père com­mun de tous les fidèles, et cette insis­tance, à temps et à contre­temps, qui est le devoir du Pasteur, comme l’en­seigne l’Apôtre : Insiste à temps et à contre­temps, reprends, menace, sup­plie avec une inal­té­rable patience et tou­jours en ins­trui­sant [3]. Insistance plus que jamais néces­saire à notre époque, où nous n’a­vons que trop à déplo­rer une absence si com­plète de prin­cipes clairs et sains, même sur les pro­blèmes les plus fondamentaux.

Mais pré­ci­sé­ment ces condi­tions géné­rales de notre temps, les dis­cus­sions qui s’é­lèvent sur les pro­blèmes sco­laires et péda­go­giques dans les dif­fé­rents pays, le désir que, par suite, Nous ont mani­fes­té avec une filiale confiance beau­coup d’entre vous et beau­coup de vos fidèles, Vénérables Frères, enfin Notre affec­tion si pro­fonde, comme Nous l’a­vons dit, pour la jeu­nesse, Nous poussent à reve­nir plus expres­sé­ment sur cette matière, sinon pour la trai­ter, doc­trine et pra­tique, dans toute son ampleur inépui­sable, du moins pour en reprendre les pre­miers prin­cipes, mettre en pleine lumière les prin­ci­pales conclu­sions et en indi­quer les appli­ca­tions pratiques.

Que cela soit le sou­ve­nir qu’en Notre jubi­lé sacer­do­tal, avec une inten­tion et une affec­tion toute spé­ciale, Nous dédions à la chère jeu­nesse et recom­man­dons à tous ceux qui ont mis­sion et devoir de s’oc­cu­per de son éducation.

En véri­té, on n’a jamais, autant que de nos jours, dis­cu­té sur l’é­du­ca­tion ; aus­si les inven­teurs de nou­velles théo­ries péda­go­giques se multiplient-​ils ; on ima­gine, on pro­pose, on dis­cute des méthodes et des moyens propres non seule­ment à faci­li­ter l’é­du­ca­tion, mais à créer même une édu­ca­tion nou­velle d’ef­fi­ca­ci­té infaillible, qui soit capable de dis­po­ser les nou­velles géné­ra­tions à la féli­ci­té ter­restre si convoitée.

C’est un fait que les hommes, créés par Dieu à son image et à sa res­sem­blance, ayant leur des­ti­née en lui, per­fec­tion infi­nie, et se trou­vant au sein de l’a­bon­dance grâce aux pro­grès maté­riels de main­te­nant, se rendent compte aujourd’­hui plus que jamais de l’in­suf­fi­sance des biens ter­restres à pro­cu­rer le vrai bon­heur des indi­vi­dus et des peuples ; aus­si sentent-​ils plus vive­ment en eux cette aspi­ra­tion vers une per­fec­tion plus éle­vée que le Créateur a mise au fond de leur nature rai­son­nable, et ils veulent l’at­teindre prin­ci­pa­le­ment par l’é­du­ca­tion. Mais beau­coup d’entre eux, s’ap­puyant pour ain­si dire outre mesure sur le sens éty­mo­lo­gique du mot, pré­tendent tirer cette per­fec­tion de la seule nature humaine et la réa­li­ser avec ses seules forces. D’où il leur est aisé de se trom­per, car, au lieu de diri­ger leurs visées vers Dieu, pre­mier prin­cipe et fin der­nière de tout l’u­ni­vers, ils se replient et se reposent sur eux-​mêmes, s’at­ta­chant exclu­si­ve­ment aux choses ter­restres et éphé­mères. C’est pour­quoi leur agi­ta­tion sera conti­nuelle et sans fin tant qu’ils ne tour­ne­ront pas leurs regards et leur acti­vi­té vers l’u­nique but de la per­fec­tion qui est Dieu, selon la parole pro­fonde de saint Augustin : « Vous nous avez faits pour vous, Seigneur, et notre cœur est inquiet jus­qu’à ce qu’il se repose en vous » [4].

Il est donc de suprême impor­tance de ne pas errer en matière d’é­du­ca­tion, non plus qu’au sujet de la ten­dance à la fin der­nière, à laquelle est inti­me­ment et néces­sai­re­ment liée toute l’œuvre édu­ca­trice. En fait, puisque l’é­du­ca­tion consiste essen­tiel­le­ment dans la for­ma­tion de l’homme, lui ensei­gnant ce qu’il doit être et com­ment il doit se com­por­ter dans cette vie ter­restre pour atteindre la fin sublime en vue de laquelle il a été créé, il est clair qu’il ne peut y avoir de véri­table édu­ca­tion qui ne soit tout entière diri­gée vers cette fin der­nière. Mais aus­si, dans l’ordre pré­sent de la Providence, c’est-​à-​dire depuis que Dieu s’est révé­lé dans son Fils unique, qui seul est la voie, la véri­té et la vie [5], il ne peut y avoir d’é­du­ca­tion com­plète et par­faite en dehors de l’é­du­ca­tion chrétienne.

On voit par là l’im­por­tance suprême de l’é­du­ca­tion chré­tienne, non seule­ment pour chaque indi­vi­du, mais aus­si pour les familles et pour toute la com­mu­nau­té humaine, dont la per­fec­tion suit néces­sai­re­ment la per­fec­tion des élé­ments qui la com­posent. Pareillement, des prin­cipes énon­cés res­sort clai­re­ment et avec évi­dence l’ex­cel­lence, peut-​on dire incom­pa­rable, de l’œuvre de l’é­du­ca­tion chré­tienne, puis­qu’elle a pour but, en der­nière ana­lyse, d’as­su­rer aux âmes de ceux qui en sont l’ob­jet la pos­ses­sion de Dieu, le Souverain Bien, et à la com­mu­nau­té humaine le maxi­mum de bien-​être réa­li­sable sur cette terre ; ce qui s’ac­com­plit de la part de l’homme de la manière la plus effi­cace qui soit pos­sible, lors­qu’il coopère avec Dieu au per­fec­tion­ne­ment des indi­vi­dus et de la socié­té. L’éducation, en effet, imprime aux âmes la pre­mière, la plus puis­sante et la plus durable direc­tion dans la vie, selon une sen­tence du sage bien connue : Le jeune homme suit sa voie ; et même lors­qu’il sera vieux il ne s’en détour­ne­ra pas [6]. C’est ce qui fai­sait dire avec rai­son à saint Jean Chrysostome : « Qu’y a‑t-​il de plus grand que de gou­ver­ner les âmes et de for­mer les jeunes gens aux bonnes mœurs ? » [7]

Mais aucune parole ne nous révèle mieux la gran­deur, la beau­té et l’ex­cel­lence sur­na­tu­relle de l’œuvre de l’é­du­ca­tion chré­tienne que la sublime expres­sion d’a­mour par laquelle Notre-​Seigneur Jésus, s’i­den­ti­fiant avec les enfants, déclare : Quiconque reçoit en mon nom un de ces petits enfants me reçoit [8].

Cependant, pour ne pas com­mettre d’er­reur dans cette œuvre de sou­ve­raine impor­tance, et pour lui don­ner, avec l’aide de la grâce divine, la meilleure direc­tion pos­sible, il est néces­saire d’a­voir une idée claire et exacte de l’é­du­ca­tion chré­tienne et de ses élé­ments essen­tiels : A qui appartient-​il de don­ner l’é­du­ca­tion ? Quel est le sujet de l’é­du­ca­tion ? Quelles condi­tions de milieu requiert-​elle néces­sai­re­ment ? Quelle est la fin et la forme propre de l’é­du­ca­tion chré­tienne selon l’ordre éta­bli par Dieu dans l’é­co­no­mie de sa Providence

L’éducation est néces­sai­re­ment œuvre de l’homme en socié­té, non de l’homme iso­lé. Or, il y a trois socié­tés néces­saires, éta­blies par Dieu, à la foi dis­tinctes et har­mo­nieu­se­ment unies entre elles, au sein des­quelles l’homme vient au monde.

Deux sont d’ordre natu­rel : la famille et la socié­té civile ; la troi­sième, l’Église, est d’ordre sur­na­tu­rel. En pre­mier lieu, la famille, ins­ti­tuée immé­dia­te­ment par Dieu pour sa fin propre, qui est la pro­créa­tion et l’é­du­ca­tion des enfants. Elle a pour cette rai­son une prio­ri­té de nature, et par suite une prio­ri­té de droits, par rap­port à la socié­té civile. Néanmoins, la famille est une socié­té impar­faite parce qu’elle n’a pas en elle-​même tous les moyens néces­saires pour atteindre sa per­fec­tion propre ; tan­dis que la socié­té civile est une socié­té par­faite, car elle a en elle tous les moyens néces­saires à sa fin propre, qui est le bien com­mun tem­po­rel. Elle a donc sous cet aspect, c’est-​à-​dire par rap­port au bien com­mun, la pré­émi­nence sur la famille, qui trouve pré­ci­sé­ment dans la socié­té civile la per­fec­tion tem­po­relle qui lui convient.

La troi­sième socié­té dans laquelle l’homme, par le bap­tême, naît à la vie divine de la grâce, est l’Église, socié­té d’ordre sur­na­tu­rel et uni­ver­sel, socié­té par­faite aus­si, parce qu’elle a en elle tous les moyens requis pour sa fin, qui est le salut éter­nel des hommes. A elle donc la supré­ma­tie dans son ordre.

En consé­quence, l’é­du­ca­tion qui s’a­dresse à l’homme tout entier, comme indi­vi­du et comme être social, dans l’ordre de la nature et dans celui de la grâce, appar­tient à ces trois socié­tés néces­saires, dans une mesure pro­por­tion­née et cor­res­pon­dante, selon le plan actuel de la Providence éta­bli par Dieu, à la coor­di­na­tion de leurs fins respectives.

Et d’a­bord, elle appar­tient d’une manière sur­émi­nente à l’Église à deux titres d’ordre sur­na­tu­rel, que Dieu lui a confé­rés à elle exclu­si­ve­ment, et qui sont pour ce motif abso­lu­ment supé­rieurs à tout autre titre d’ordre naturel.

Le pre­mier titre se trouve dans la mis­sion expresse et l’au­to­ri­té suprême du magis­tère que son divin Fondateur lui a don­nées : Toute puis­sance m’a été don­née dans le ciel et sur la terre. Allez donc, ensei­gnez toutes les nations, les bap­ti­sant au nom du Père, et du Fils, et du Saint-​Esprit ; leur appre­nant à gar­der tout ce que je vous ai com­man­dé ; et voi­ci que je suis avec vous tous les jours, jus­qu’à la consom­ma­tion des siècles [9]. A ce magis­tère le Christ a confé­ré l’in­failli­bi­li­té en même temps qu’il don­nait à l’Église la mis­sion d’en­sei­gner sa doc­trine. Il en résulte que celle-​ci « a été éta­blie par son divin Auteur comme la colonne et le fon­de­ment de la véri­té pour ensei­gner à tous les hommes la foi divine, pour en conser­ver entier et invio­lé le dépôt qui lui a été confié, pour conduire et confor­mer les hommes, leurs mutuelles rela­tions et leurs actions, à l’hon­nê­te­té des mœurs et à l’in­té­gri­té de la vie selon la règle de la doc­trine révé­lée » [10].

Le second titre est la mater­ni­té sur­na­tu­relle par laquelle l’Église, Épouse imma­cu­lée du Christ, engendre, nour­rit et élève les âmes dans la vie divine de la grâce par ses sacre­ments et son ensei­gne­ment. C’est pour­quoi saint Augustin affirme à bon droit que « celui-​là n’au­ra pas Dieu pour Père qui aura refu­sé d’a­voir l’Église pour Mère » [11].

Cependant, pour ce qui concerne l’ob­jet propre de sa mis­sion édu­ca­trice, c’est-​à-​dire « la foi et la règle des mœurs, Dieu lui-​même a fait l’Église par­ti­ci­pante de son divin magis­tère et l’a mise, par pri­vi­lège divin, à l’a­bri de l’er­reur. Elle est donc la maî­tresse suprême et très sûre des hommes, et elle a reçu un droit invio­lable au libre exer­cice de son magis­tère » [12]. La consé­quence néces­saire en est l’in­dé­pen­dance de l’Église vis-​à-​vis de tout pou­voir ter­restre, aus­si bien dans l’o­ri­gine que dans l’exer­cice de sa mis­sion édu­ca­trice, et non seule­ment dans ce qui concerne l’ob­jet propre de cette mis­sion, mais aus­si dans le choix des moyens néces­saires ou conve­nables pour la rem­plir. De là, à l’é­gard de toute autre science humaine et de tout ensei­gne­ment qui, consi­dé­rés en eux-​mêmes, sont le patri­moine de tous, indi­vi­dus et socié­tés, l’Église a le droit indé­pen­dant d’en user et sur­tout d’en juger, dans la mesure où ils peuvent se mon­trer utiles ou contraires à l’é­du­ca­tion chré­tienne. Il en est ain­si parce que l’Église, en tant que socié­té par­faite, a un droit indé­pen­dant sur les moyens propres à sa fin, et que tout ensei­gne­ment, comme toute action humaine, a une rela­tion néces­saire de dépen­dance vis-​à-​vis de la fin der­nière de l’homme, et ne peut, dès lors, se sous­traire aux règles de la loi divine, dont l’Église est la gar­dienne, l’in­ter­prète et la maî­tresse infaillible.

C’est ce que Pie X, de sainte mémoire, a clai­re­ment expri­mé : « Quoi que fasse un chré­tien, même dans l’ordre des choses ter­restres, il ne lui est pas per­mis de négli­ger les biens sur­na­tu­rels ; bien plus, il doit, selon les ensei­gne­ments de la sagesse chré­tienne, diri­ger toutes choses vers le Souverain Bien comme vers la fin der­nière. En outre, toutes ses actions, en tant que bonnes ou mau­vaises mora­le­ment, c’est-​à-​dire en tant que conformes ou non au droit natu­rel et divin, sont sujettes au juge­ment et à la juri­dic­tion de l’Église » [13].

Il vaut la peine de remar­quer com­bien par­fai­te­ment a su com­prendre et expri­mer cette doc­trine catho­lique fon­da­men­tale un laïque, écri­vain admi­rable autant que pen­seur pro­fond et conscien­cieux : « Quand l’Église dit que la morale lui appar­tient vrai­ment, par là elle n’en­tend pas affir­mer que celle-​ci est exclu­si­ve­ment de son domaine, mais qu’elle lui revient dans sa tota­li­té. Elle n’a jamais pré­ten­du qu’en dehors d’elle et sans son ensei­gne­ment l’homme ne puisse connaître aucune véri­té morale ; au contraire, elle a même réprou­vé cette doc­trine plus d’une fois, parce qu’elle s’est mon­trée sous plus d’une forme. Certes, elle dit encore, comme elle l’a dit et le dira tou­jours, que par l’ins­ti­tu­tion qu’elle a reçue de Jésus-​Christ et par le Saint-​Esprit qui lui a été envoyé au nom de Jésus-​Christ par le Père, elle seule pos­sède ori­gi­nai­re­ment, et sans pou­voir la perdre, la véri­té morale tout entière dans laquelle sont com­prises toutes les véri­tés morales par­ti­cu­lières, aus­si bien celles que l’homme peut arri­ver à connaître par le seul moyen de la rai­son, que celles qui font par­tie de la Révélation ou qui peuvent s’en déduire » [14].

C’est donc de plein droit que l’Église se fait la pro­mo­trice des lettres, des sciences et des arts, dans la mesure où tout cela peut être néces­saire ou pro­fi­table à l’é­du­ca­tion chré­tienne comme à toute son œuvre de salut des âmes, fon­dant même et entre­te­nant des écoles et des ins­ti­tu­tions qui lui sont propres en tout genre de science et à tout degré de culture. De plus, l’é­du­ca­tion phy­sique elle-​même, comme on l’ap­pelle, ne doit pas être consi­dé­rée comme étran­gère à son magis­tère mater­nel, pré­ci­sé­ment parce qu’elle est un moyen qui peut ser­vir ou nuire à l’é­du­ca­tion chrétienne.

Cette action de l’Église en tout genre de culture est un secours immense pour les familles et pour les nations qui se perdent sans le Christ, comme le remarque jus­te­ment saint Hilaire : « Qu’y a‑t-​il de plus périlleux pour le monde que de ne pas rece­voir le Christ ? » [15] Elle ne cause aucun pré­ju­dice à l’ordre civil, car l’Église, dans sa pru­dence mater­nelle, ne s’op­pose pas à ce que ses écoles et ses éta­blis­se­ments d’é­du­ca­tion, des­ti­nés aux laïques, se conforment dans chaque nation aux légi­times dis­po­si­tions de l’au­to­ri­té civile, avec laquelle elle est de toute façon dis­po­sée à s’en­tendre, afin de pour­voir d’un com­mun accord au règle­ment des dif­fi­cul­tés qui peuvent sur­gir [16].

En outre, c’est un droit inalié­nable de l’Église et en même temps un devoir, dont elle ne peut se dis­pen­ser, de veiller sur l’é­du­ca­tion de ses fils, les fidèles, en quelque ins­ti­tu­tion que ce soit, publique ou pri­vée, non seule­ment pour ce qui regarde l’en­sei­gne­ment reli­gieux qu’on y donne, mais aus­si pour toute autre matière ou orga­ni­sa­tion d’en­sei­gne­ment, dans la mesure où ils ont rap­port à la reli­gion et à la morale.

On devra consi­dé­rer l’exer­cice de ce droit non pas comme une ingé­rence illé­gi­time, mais comme un secours pré­cieux de la sol­li­ci­tude mater­nelle de l’Église qui met ses fils à l’a­bri des graves dan­gers d’un empoi­son­ne­ment doc­tri­nal et moral. Et cette vigi­lance même de l’Église, qui ne peut être la cause d’au­cun véri­table incon­vé­nient, ne peut pas davan­tage ne pas être un secours effi­cace pour l’ordre et le bien-​être des familles et de la socié­té civile, en tenant éloi­gné de la jeu­nesse ce poi­son des âmes qui, à cet âge inex­pé­ri­men­té et chan­geant, exerce d’or­di­naire plus faci­le­ment son emprise et s’é­tend plus rapi­de­ment dans la pra­tique. C’est que, sans une bonne ins­truc­tion reli­gieuse et morale, comme nous en aver­tit dans sa sagesse Léon XIII, « toute culture des esprits sera mal­saine : les jeunes gens, n’é­tant pas habi­tués au res­pect de Dieu, ne pour­ront sup­por­ter aucune règle d’hon­nê­te­té de vie et, accou­tu­més à ne jamais rien refu­ser à leurs convoi­tises, ils seront faci­le­ment ame­nés à bou­le­ver­ser les États » [17].

Quant à l’ex­ten­sion de la mis­sion édu­ca­trice de l’Église, elle atteint toutes les nations sans excep­tion, selon le com­man­de­ment du Christ : Enseignez toutes les nations [18], et il n’y a pas de puis­sance ter­restre qui puisse légi­ti­me­ment s’y oppo­ser ou l’empêcher. Et d’a­bord, elle s’é­tend à tous les fidèles dont, comme une mère très tendre, elle prend un soin dili­gent. C’est pour eux que, dans tous les siècles, elle a créé et fait pros­pé­rer une mul­ti­tude d’é­coles et d’ins­ti­tu­tions, dans toutes les branches du savoir.

En effet, comme Nous l’a­vons dit dans une récente occa­sion, « jusque dans le loin­tain moyen âge, où étaient si nom­breux (on a été jus­qu’à dire trop nom­breux) les monas­tères, les cou­vents, les églises, les col­lé­giales, les Chapitres de cathé­drales ou autres Chapitres, il y avait près de cha­cune de ces ins­ti­tu­tions un foyer sco­laire, foyer d’ins­truc­tion et d’é­du­ca­tion chré­tiennes. A quoi il faut ajou­ter toutes les Universités, Universités répan­dues dans tous les pays, tou­jours par l’i­ni­tia­tive et sous la garde du Saint-​Siège et de l’Église. Ce spec­tacle magni­fique qu’au­jourd’­hui nous voyons mieux, parce qu’il est plus proche de nous et plus gran­diose, comme le com­portent les condi­tions de notre siècle, fut le spec­tacle de tous les temps ; et ceux qui étu­dient et confrontent entre eux les évé­ne­ments res­tent émer­veillés de ce que l’Église a su faire dans cet ordre de choses, émer­veillés de la manière dont elle a su cor­res­pondre à la mis­sion que Dieu lui avait confiée de for­mer les géné­ra­tions humaines à la vie chré­tienne et obte­nir tant de fruits et des résul­tats si magni­fiques. Mais si nous admi­rons que l’Église ait su, en tout temps, ras­sem­bler autour d’elle, par cen­taines, par mil­liers, par mil­lions, les enfants confiés à sa mis­sion édu­ca­trice, nous ne devons pas être moins frap­pés, en réflé­chis­sant, de ce qu’elle a su faire, non seule­ment sur le ter­rain de l’é­du­ca­tion, mais sur celui de l’en­sei­gne­ment pro­pre­ment dit. Car si tant de tré­sors de culture, de civi­li­sa­tion, de lit­té­ra­ture, ont pu être conser­vés, on le doit à la conduite de l’Église qui, même dans les temps les plus recu­lés et les plus bar­bares, a su pro­je­ter une si belle lumière sur le champ des lettres, de la phi­lo­so­phie, de l’art, et par­ti­cu­liè­re­ment de l’ar­chi­tec­ture » [19].

L’Église a su et pu accom­plir de si grandes choses parce que sa mis­sion édu­ca­trice embrasse même les infi­dèles, tous les hommes étant appe­lés à entrer dans le royaume de Dieu et à obte­nir le salut éter­nel. De même que, de nos jours, ses mis­sions répandent par mil­liers les écoles dans les régions et les pays qui ne sont pas encore chré­tiens, des deux rives du Gange au fleuve Jaune et aux grandes îles de l’Archipel de l’Océanie, du conti­nent noir à la Terre de Feu et à l’Alaska gla­cé, ain­si, dans tous les temps, par ses mis­sion­naires, l’Église a for­mé à la vie chré­tienne et à la civi­li­sa­tion les peuples qui, aujourd’­hui, consti­tuent les diverses nations chré­tiennes du monde civilisé.

Il est donc évident, de droit et de fait, que la mis­sion édu­ca­trice appar­tient à l’Église d’une manière sur­émi­nente, et que les esprits libres de pré­ju­gés ne peuvent conce­voir aucun motif rai­son­nable d’y contre­dire ou d’empêcher l’Église d’ac­com­plir une œuvre dont le monde goûte aujourd’­hui les fruits bienfaisants.

Et cela d’au­tant plus que cette sur­émi­nence de l’Église non seule­ment n’est pas en oppo­si­tion, mais, au contraire, est en par­faite har­mo­nie avec les droits de la famille et de l’État et avec ceux de chaque indi­vi­du en tout ce qui concerne la juste liber­té de la science, des méthodes scien­ti­fiques et de toute culture pro­fane en géné­ral. C’est que, pour don­ner tout de suite la rai­son fon­da­men­tale de cette har­mo­nie, l’ordre sur­na­tu­rel auquel appar­tiennent les droits de l’Église, bien loin de détruire ou d’a­moin­drir l’ordre natu­rel dont relèvent les autres droits men­tion­nés, l’é­lève et le per­fec­tionne, les deux ordres se prê­tant ain­si un mutuel appui et se com­plé­tant, pour ain­si dire, dans la pro­por­tion qui convient à leur nature et à leur digni­té res­pec­tives. Il doit en être ain­si, puisque tous deux pro­cèdent de Dieu qui ne peut se contre­dire lui-​même : Les œuvres de Dieu sont par­faites, toutes ses voies sont pleines d’é­qui­té [20].

Cette har­mo­nie appa­raî­tra plus clai­re­ment encore si l’on consi­dère sépa­ré­ment et de plus près la mis­sion édu­ca­trice de la famille et celle de l’État.

En pre­mier lieu, la mis­sion édu­ca­trice de la famille concorde admi­ra­ble­ment avec celle de l’Église, puisque toutes deux pro­cèdent de Dieu d’une manière toute pareille. En effet, dans l’ordre natu­rel, Dieu com­mu­nique immé­dia­te­ment à la famille la fécon­di­té, prin­cipe de vie, donc prin­cipe du droit de for­mer à la vie, en même temps que l’au­to­ri­té, prin­cipe d’ordre.

Le Docteur angé­lique dit avec son habi­tuelle clar­té de pen­sée et sa pré­ci­sion de style : « Le père selon la chair par­ti­cipe d’une manière par­ti­cu­lière à la notion de prin­cipe qui, dans son uni­ver­sa­li­té, se trouve en Dieu… Le père est prin­cipe de la géné­ra­tion, de l’é­du­ca­tion et de la dis­ci­pline, et de tout ce qui se rap­porte au per­fec­tion­ne­ment de la vie humaine » [21].

La famille reçoit donc immé­dia­te­ment du Créateur la mis­sion et consé­quem­ment le droit de don­ner l’é­du­ca­tion à l’en­fant, droit inalié­nable parce qu’in­sé­pa­ra­ble­ment uni au strict devoir cor­ré­la­tif, droit anté­rieur à n’im­porte quel droit de la socié­té civile et de l’État, donc invio­lable par quelque puis­sance ter­restre que ce soit.

De cette invio­la­bi­li­té, le Docteur angé­lique donne la rai­son : « Le fils, en effet, dit-​il, est par nature quelque chose du père…; il s’en­suit que, de droit natu­rel, le fils, avant l’u­sage de la rai­son, est sous la garde de son père. Ce serait donc aller contre la jus­tice natu­relle si l’en­fant, avant l’u­sage de la rai­son, était sous­trait aux soins de ses parents ou si l’on dis­po­sait de lui en quelque façon contre leur volon­té » [22]. Et puisque les parents ont l’o­bli­ga­tion de don­ner leurs soins à l’en­fant jus­qu’à ce que celui-​ci soit en mesure de se suf­fire, il faut admettre qu’ils conservent aus­si long­temps le même droit invio­lable sur son édu­ca­tion. « La nature, en effet, pour­suit le Docteur angé­lique, ne vise pas seule­ment à la géné­ra­tion de l’en­fant, mais aus­si à son déve­lop­pe­ment et à son pro­grès pour l’a­me­ner à l’é­tat par­fait de l’homme en tant qu’­homme, c’est-​à-​dire à l’é­tat de ver­tu » [23].

Partant, la sagesse juri­dique de l’Église s’exprime-​t-​elle sur ce sujet avec pré­ci­sion, clar­té et entière plé­ni­tude de sens dans le Code du Droit cano­nique : « Les parents ont la très grave obli­ga­tion de veiller, selon tout leur pou­voir, à l’é­du­ca­tion tant reli­gieuse et morale que phy­sique et civique de leurs enfants ; ils doivent aus­si pour­voir à leur bien tem­po­rel » [24].

Le sens com­mun de tous les hommes est tel­le­ment una­nime sur ce point que tous ceux qui osent sou­te­nir que l’en­fant, avant d’ap­par­te­nir à la famille, appar­tient à l’État, et que l’État a sur l’é­du­ca­tion un droit abso­lu, se mettent en contra­dic­tion ouverte avec lui. D’ailleurs, la rai­son que ceux-​ci mettent en avant, à savoir que l’homme naît d’a­bord citoyen et pour ce motif appar­tient d’a­bord à l’État, est insou­te­nable. Ils ne réflé­chissent pas, en effet, que l’homme avant d’être citoyen doit exis­ter, et que cette exis­tence il ne la reçoit pas de l’État, mais de ses parents. Léon XIII l’a décla­ré avec quelle sagesse ! « Les fils sont quelque chose du père, comme une exten­sion de la per­sonne pater­nelle ; et, pour par­ler en toute exac­ti­tude, ils entrent dans la socié­té civile non par eux-​mêmes immé­dia­te­ment, mais par l’in­ter­mé­diaire de la com­mu­nau­té domes­tique dans laquelle ils sont nés » [25]. Ainsi donc, dit encore Léon XIII dans la même Encyclique, « le pou­voir du père est de telle nature qu’il ne peut être ni sup­pri­mé ni absor­bé par l’État, parce qu’il a avec la vie humaine elle-​même un prin­cipe com­mun ». Il ne suit pas de là que le droit à l’é­du­ca­tion des enfants soit chez les parents abso­lu ou arbi­traire, car il reste insé­pa­ra­ble­ment subor­don­né à la fin der­nière et à la loi natu­relle et divine, comme le déclare Léon XIII encore dans une autre mémo­rable Encyclique sur « les prin­ci­paux devoirs des citoyens », où il donne en résu­mé la Somme des droits et des devoirs des parents : « De par la nature les parents ont le droit de for­mer leurs enfants, mais ils ont en plus le devoir de mettre leur ins­truc­tion et leur édu­ca­tion en par­fait accord avec la fin pour laquelle ils les ont reçus par un bien­fait de Dieu. Les parents doivent donc employer toutes leurs forces et une per­sé­vé­rante éner­gie à repous­ser tout genre d’in­jus­tice en cet ordre de choses, à faire recon­naître, d’une manière abso­lue, le droit qu’ils ont d’é­le­ver leurs enfants chré­tien­ne­ment, comme c’est leur devoir, et le droit sur­tout de les refu­ser à ces écoles dans les­quelles il y a péril qu’ils ne boivent le funeste poi­son de l’im­pié­té » [26].

Qu’on le remarque bien, ce devoir qu’a la famille de don­ner l’é­du­ca­tion aux enfants com­prend non seule­ment l’é­du­ca­tion reli­gieuse et morale, mais encore l’é­du­ca­tion phy­sique et civique, prin­ci­pa­le­ment en tant qu’elle peut avoir rap­port avec la reli­gion et la morale [27]. Ce droit incon­tes­table de la famille a été plu­sieurs fois recon­nu juri­di­que­ment par des nations qui ont sou­ci de res­pec­ter le droit natu­rel dans leur orga­ni­sa­tion civile. Ainsi, pour citer un exemple par­mi les plus récents, la Cour suprême de la République des États-​Unis de l’Amérique du Nord tran­chait une très grave contro­verse en décla­rant : « L’État n’a nul­le­ment le pou­voir géné­ral d’é­ta­blir un type uni­forme d’é­du­ca­tion pour la jeu­nesse, en la contrai­gnant à rece­voir l’ins­truc­tion seule­ment dans les écoles publiques ». Et elle en donne la rai­son de droit natu­rel : « L’enfant n’est pas une simple créa­ture de l’État ; ceux qui l’é­lèvent et le dirigent ont le droit et en même temps l’im­por­tant devoir de le for­mer et de le pré­pa­rer à l’ac­com­plis­se­ment de ses autres obli­ga­tions » [28].

L’histoire est là pour témoi­gner com­ment, spé­cia­le­ment dans les temps modernes, des cas se sont pré­sen­tés, et se pré­sentent encore, de vio­la­tion par l’État des droits que le Créateur a confé­rés à la famille. Mais elle montre aus­si splen­di­de­ment com­ment l’Église a tou­jours pris ces droits sous sa tutelle pour les défendre. La meilleure preuve en est la confiance spé­ciale des familles à l’é­gard des écoles de l’Église, comme Nous l’é­cri­vions dans Notre récente lettre au car­di­nal Secrétaire d’État : « La famille s’est vite aper­çue de cet état de choses, et, depuis les pre­miers temps du chris­tia­nisme jus­qu’à nos jours, les parents, même s’ils sont peu ou point croyants, envoient et pré­sentent par mil­lions leurs enfants aux ins­ti­tuts d’é­du­ca­tion fon­dés et diri­gés par l’Église » [29].

C’est que l’ins­tinct pater­nel, qui vient de Dieu, se tourne avec confiance vers l’Église, sûr d’y trou­ver pro­tec­tion pour les droits de la famille et, en un mot, cette har­mo­nie que Dieu a vou­lu mettre dans l’ordre des choses. Et, en effet, bien que l’Église, consciente comme elle l’est de sa mis­sion divine uni­ver­selle et de l’o­bli­ga­tion qu’ont tous les hommes de pra­ti­quer l’u­nique vraie reli­gion, ne se lasse pas de reven­di­quer pour elle le droit et de rap­pe­ler aux parents leur devoir de faire bap­ti­ser et d’é­le­ver chré­tien­ne­ment les enfants de parents catho­liques, elle reste cepen­dant si jalouse de l’in­vio­la­bi­li­té du droit natu­rel de la famille en matière d’é­du­ca­tion qu’elle ne consent pas, sinon sous des condi­tions et garan­ties déter­mi­nées, à bap­ti­ser les enfants d’in­fi­dèles ou à dis­po­ser de leur édu­ca­tion de quelque manière que ce soit contre la volon­té de leurs parents, aus­si long­temps que les enfants ne peuvent se déter­mi­ner d’eux-​mêmes à embras­ser libre­ment la foi [30].

Nous sommes donc en pos­ses­sion, comme Nous l’a­vons rele­vé dans Notre dis­cours déjà cité, de deux faits d’une très haute impor­tance : « d’un côté l’Église, qui met à la dis­po­si­tion des familles son rôle de maî­tresse et d’é­du­ca­trice, et de l’autre les familles qui s’empressent d’en pro­fi­ter et lui confient leurs enfants par cen­taines et par mil­liers. Ces deux faits rap­pellent et pro­clament une grande véri­té, très impor­tante dans l’ordre moral et social : ils disent que la mis­sion édu­ca­trice appar­tient avant tout, sur­tout, et en pre­mier lieu, à l’Église et à la famille ; qu’elle leur appar­tient de droit natu­rel et divin, donc inévi­ta­ble­ment sans déro­ga­tion et sans rem­pla­ce­ments pos­sibles » [31].

De cette mis­sion édu­ca­trice, qui appar­tient avant tout à l’Église et à la famille, comme il ne peut pro­ve­nir (Nous l’a­vons vu) que de grands avan­tages pour la socié­té tout entière, ain­si il n’en peut résul­ter aucune atteinte aux droits authen­tiques et per­son­nels de l’État, sous le rap­port de l’é­du­ca­tion des citoyens, selon l’ordre éta­bli par Dieu.

Ces droits sont com­mu­ni­qués à la socié­té civile par l’au­teur même de la nature, non pas à un titre de pater­ni­té, comme à l’Église et à la famille, mais en ver­tu de l’au­to­ri­té sans laquelle elle ne peut pro­mou­voir ce bien com­mun tem­po­rel, qui est jus­te­ment sa fin propre. En consé­quence, l’é­du­ca­tion ne peut appar­te­nir à la socié­té civile de la même manière qu’à l’Église et à la famille, mais elle lui appar­tient dans un mode dif­fé­rent en rap­port avec sa fin propre.

Or, cette fin, ce bien com­mun d’ordre tem­po­rel, consiste dans la paix et la sécu­ri­té dont les familles et les citoyens jouissent dans l’exer­cice de leurs droits et en même temps dans le plus grand bien-​être spi­ri­tuel et maté­riel pos­sible en cette vie, grâce à l’u­nion et à la coor­di­na­tion des efforts de tous.

La fonc­tion de l’au­to­ri­té civile qui réside dans l’État est donc double : pro­té­ger et faire pro­gres­ser la famille et l’in­di­vi­du, mais sans les absor­ber ou s’y substituer.

En matière donc d’é­du­ca­tion, c’est le droit, ou, pour mieux dire, le devoir de l’État de pro­té­ger par ses lois le droit anté­rieur défi­ni plus haut qu’a la famille sur l’é­du­ca­tion chré­tienne de l’en­fant et, par consé­quent aus­si, de res­pec­ter le droit sur­na­tu­rel de l’Église sur cette même éducation.

Pareillement, c’est le devoir de l’État de pro­té­ger le même droit de l’en­fant, dans le cas où il y aurait défi­cience phy­sique ou morale chez les parents par défaut, par inca­pa­ci­té ou par indi­gni­té. Le droit, en effet, qu’ils ont de for­mer leurs enfants, comme Nous l’a­vons décla­ré plus haut, n’est ni abso­lu ni arbi­traire, mais dépen­dant de la loi natu­relle et divine ; il est donc sou­mis au juge­ment et à l’au­to­ri­té de l’Église, et aus­si à la vigi­lance et à la pro­tec­tion juri­dique de l’État en ce qui regarde le bien com­mun ; et, de plus, la famille n’est pas une socié­té par­faite qui pos­sède en elle-​même tous les moyens néces­saires à son per­fec­tion­ne­ment. En pareil cas, excep­tion­nel du reste, l’État ne se sub­sti­tue assu­ré­ment pas à la famille, mais il sup­plée à ce qui lui manque et y pour­voit par des moyens appro­priés, tou­jours en confor­mi­té avec les droits natu­rels de l’en­fant et les droits sur­na­tu­rels de l’Église.

D’une manière géné­rale, c’est encore le droit et le devoir de l’État de pro­té­ger selon les règles de la droite rai­son et de la foi l’é­du­ca­tion morale et reli­gieuse de la jeu­nesse, en écar­tant ce qui, dans la vie publique, lui serait contraire.

Il appar­tient prin­ci­pa­le­ment à l’État, dans l’ordre du bien com­mun, de pro­mou­voir de toutes sortes de manières l’é­du­ca­tion et l’ins­truc­tion de la jeu­nesse : tout d’a­bord il favo­ri­se­ra et aide­ra lui-​même l’i­ni­tia­tive de l’Église et des familles et leur action, dont l’ef­fi­ca­ci­té est démon­trée par l’his­toire et par l’ex­pé­rience ; de plus, il com­plé­te­ra cette action lors­qu’elle n’at­tein­dra pas son but ou qu’elle sera insuf­fi­sante ; il le fera même au moyen d’é­coles et d’ins­ti­tu­tions de son res­sort, « car l’État, plus que tout autre, est pour­vu de res­sources, mises à sa dis­po­si­tion pour sub­ve­nir aux besoins de tous, et il est juste qu’il en use à l’a­van­tage de ceux-​là mêmes dont elles pro­viennent » [32].

En outre, l’État peut exi­ger et, dès lors, faire en sorte que tous les citoyens aient la connais­sance néces­saire de leurs devoirs civiques et natio­naux, puis un cer­tain degré de culture intel­lec­tuelle, morale et phy­sique, qui, vu les condi­tions de notre temps, est vrai­ment requis par le bien commun.

Toutefois, il est clair que, dans toutes ces manières de pro­mou­voir l’é­du­ca­tion et l’ins­truc­tion publique et pri­vée, l’État doit res­pec­ter les droits innés de l’Église et de la famille sur l’é­du­ca­tion chré­tienne et obser­ver en outre la jus­tice dis­tri­bu­tive. Est donc injuste et illi­cite tout mono­pole de l’é­du­ca­tion et de l’en­sei­gne­ment qui oblige phy­si­que­ment ou mora­le­ment les familles à envoyer leurs enfants dans les écoles de l’État contrai­re­ment aux obli­ga­tions de la conscience chré­tienne ou même à leurs légi­times préférences.

Cela n’empêche pas cepen­dant que, pour la bonne admi­nis­tra­tion de la chose publique et pour la sau­ve­garde de la paix à l’in­té­rieur et à l’ex­té­rieur, qui sont choses si néces­saires au bien com­mun et qui exigent des apti­tudes et une pré­pa­ra­tion spé­ciales, l’État ne se réserve l’ins­ti­tu­tion et la direc­tion d’é­coles pré­pa­ra­toires à cer­tains ser­vices publics et par­ti­cu­liè­re­ment à l’ar­mée pour­vu encore qu’il ait soin de ne pas vio­ler les droits de l’Église et des familles dans ce qui les touche. Il n’est pas inutile d’in­sis­ter ici sur cette remarque d’une façon par­ti­cu­lière, parce que de nos jours, où se répand un natio­na­lisme aus­si enne­mi de la vraie paix et de la pros­pé­ri­té que plein d’exa­gé­ra­tion et de faus­se­té, on a cou­tume de dépas­ser la mesure dans la mili­ta­ri­sa­tion de ce qu’on appelle l’é­du­ca­tion phy­sique des jeunes gens (et par­fois même des jeunes filles, ce qui est contre la nature même des choses humaines). Souvent encore, le jour du Seigneur, cette pré­pa­ra­tion enva­hit outre mesure le temps qui doit être consa­cré aux devoirs reli­gieux ou pas­sé dans le sanc­tuaire de la vie fami­liale. Nous ne vou­lons pas, du reste, blâ­mer ce qu’il peut y avoir de bon dans l’es­prit de dis­ci­pline et de légi­time har­diesse ins­pi­ré par ces méthodes, mais seule­ment tout excès, comme par exemple l’es­prit de vio­lence, qu’on ne doit pas confondre avec l’es­prit de force ni avec le noble sen­ti­ment du cou­rage mili­taire dans la défense de la patrie et de l’ordre public ; comme encore l’exal­ta­tion de l’ath­lé­tisme, qui, même à l’âge clas­sique païen, a mar­qué la dégé­né­res­cence et la déca­dence de la véri­table édu­ca­tion physique.

De plus, en géné­ral, la socié­té civile et l’État sont en droit de reven­di­quer ce qu’on peut appe­ler l’é­du­ca­tion civique, non seule­ment de la jeu­nesse, mais encore de tous les âges et de toutes les condi­tions. Cette édu­ca­tion consiste dans l’art de pré­sen­ter publi­que­ment à la rai­son, à l’i­ma­gi­na­tion, aux sens des indi­vi­dus vivant en socié­té, des objets qui soient de nature à pro­vo­quer la volon­té au bien ou à l’y conduire par une sorte de néces­si­té morale, soit posi­ti­ve­ment, dans la manière même de les pré­sen­ter, soit néga­ti­ve­ment, dans les moyens employés pour écar­ter ce qui leur serait contraire [33]. Cette édu­ca­tion civique, vaste et mul­tiple au point d’embrasser presque toute l’œuvre de l’État pour le bien com­mun, ne peut avoir d’autre fon­de­ment que les règles du droit, et ne peut davan­tage se mettre en contra­dic­tion avec la doc­trine de l’Église, qui est la maî­tresse divi­ne­ment éta­blie de ces règles.

Tout ce que Nous avons dit jus­qu’i­ci sur l’œuvre de l’État par rap­port à l’é­du­ca­tion a pour fon­de­ment très solide et immuable la doc­trine catho­lique sur « la consti­tu­tion chré­tienne des États », si remar­qua­ble­ment expo­sée par Notre Prédécesseur Léon XIII, sur­tout dans les Encycliques Immortale Dei [34] et Sapientiae chris­tianæ [35] : « Dieu — dit Léon XIII — a par­ta­gé le gou­ver­ne­ment du genre humain entre deux pou­voirs : le pou­voir ecclé­sias­tique et le pou­voir civil. Le pre­mier est pré­po­sé aux choses divines, le second aux choses humaines. Tous les deux ont la supré­ma­tie, cha­cun dans son ordre ; ils ont l’un et l’autre des limites déter­mi­nées qui les contiennent, limites tra­cées par la nature propre et la fin pro­chaine de cha­cun. Ainsi se des­sine comme une sphère à l’in­té­rieur de laquelle se déve­loppe, de droit exclu­sif, l’ac­tion de chaque pou­voir. Mais puis­qu’ils ont l’un et l’autre les mêmes sujets, et qu’il peut arri­ver qu’une seule et même chose, sous des aspects dif­fé­rents, tombe sous la com­pé­tence et le juge­ment de cha­cun d’eux, le Dieu très pré­voyant dont ils émanent doit avoir déter­mi­né à cha­cun sa voie selon la rec­ti­tude de l’ordre. « Les auto­ri­tés qui existent ont été ins­ti­tuées par Dieu » [36] » [37].

Or, l’é­du­ca­tion est pré­ci­sé­ment une de ces choses qui appar­tiennent à l’Église et à l’État, « bien que d’une manière dif­fé­rente », comme Nous l’a­vons expo­sé plus haut. « Il doit donc régner — pour­suit Léon XIII — un ordre har­mo­nieux entre les deux pou­voirs, et l’on a com­pa­ré avec rai­son cette har­mo­nie à celle qui régit l’u­nion de l’âme et du corps. De sa nature et de son éten­due l’on ne peut juger qu’en se repor­tant, comme Nous l’a­vons dit, à la nature de cha­cun des deux pou­voirs, à l’ex­cel­lence et à la noblesse de leur fin : l’un ayant comme fonc­tion pro­chaine et propre de veiller à l’u­tile dans les choses qui passent, l’autre de pro­cu­rer les biens célestes et éter­nels. Tout ce qu’il y a donc de sacré dans les choses humaines, en quelque manière que ce soit, tout ce qui se rap­porte au salut des âmes et au culte divin, ou de par sa nature ou en rai­son de sa fin, tout cela est sou­mis au pou­voir et aux dis­po­si­tions de l’Église ; le reste, qui ne sort pas de l’ordre civil et poli­tique, dépend à bon droit de l’au­to­ri­té civile, car Jésus-​Christ a com­man­dé de don­ner à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » [38].

Quiconque refu­se­rait d’ad­mettre ces prin­cipes et de les appli­quer à l’é­du­ca­tion en vien­drait néces­sai­re­ment à nier que le Christ ait fon­dé son Église pour le salut éter­nel des hommes, et à sou­te­nir que la socié­té civile et l’État ne sont pas sou­mis à Dieu et à sa loi natu­relle et divine. Ce qui est évi­dem­ment impié­té, prin­cipe contraire à la saine rai­son, et par­ti­cu­liè­re­ment en matière d’é­du­ca­tion, chose extrê­me­ment per­ni­cieuse à la bonne for­ma­tion de la jeu­nesse, rui­neuse assu­ré­ment pour la socié­té civile elle-​même et le bien-​être véri­table de la com­mu­nau­té humaine. Au contraire, de l’ap­pli­ca­tion de ces prin­cipes la droite for­ma­tion des citoyens reçoit néces­sai­re­ment le plus grand secours. Les faits le démontrent plei­ne­ment à toutes les époques. C’est ain­si que Tertullien aux pre­miers temps du chris­tia­nisme, dans son Apologétique, et saint Augustin, pour son époque, pou­vaient défier tous les adver­saires de l’Église catho­lique ; et nous, de nos jours, nous pou­vons répé­ter avec ce der­nier : « Eh bien ! que ceux-​là qui nous disent que la doc­trine de l’Église est l’en­ne­mie de l’État nous donnent une armée com­po­sée de sol­dats tels que les veulent la doc­trine et les ensei­gne­ments de l’Église ; qu’ils nous donnent des sujets, des maris, des épouses, des parents, des fils, des maîtres, des ser­vi­teurs, des rois, des juges, et enfin des contri­buables et des agents du fisc, tels que les exige la doc­trine chré­tienne, et qu’ils osent ensuite nous dire que cette doc­trine est nui­sible à l’État ; qu’ils n’hé­sitent pas un ins­tant, au contraire, à pro­cla­mer que là où on lui obéit, elle est le salut par excel­lence de l’État » [39].

Puisqu’il s’a­git de l’é­du­ca­tion, il est à pro­pos de faire remar­quer com­bien par­fai­te­ment cette véri­té catho­lique, que confirment les faits, a été expri­mée, pour des temps moins éloi­gnés, à l’é­poque de la Renaissance, par un écri­vain ecclé­sias­tique qui a gran­de­ment méri­té de l’é­du­ca­tion chré­tienne. Il s’a­git du très pieux car­di­nal Silvio Antoniano, dis­ciple de l’ad­mi­rable édu­ca­teur que fut saint Philippe de Néri, maître et secré­taire pour les lettres latines de saint Charles Borromée, à la demande et sous l’ins­pi­ra­tion duquel il écri­vit son trai­té d’or : De l’é­du­ca­tion chré­tienne des enfants. Il y rai­sonne ain­si : « Plus le gou­ver­ne­ment tem­po­rel sait coor­don­ner son action avec celle du gou­ver­ne­ment spi­ri­tuel, plus il le favo­rise et le sou­tient, plus aus­si il concourt à la conser­va­tion de l’État. Car, tan­dis que le supé­rieur ecclé­sias­tique s’ef­force de for­mer le bon chré­tien avec l’au­to­ri­té et les moyens spi­ri­tuels, sui­vant sa fin ; il réus­sit en même temps, par une consé­quence néces­saire, à for­mer le bon citoyen, tel qu’il doit être sous la dépen­dance de l’au­to­ri­té poli­tique. Il en est ain­si parce que, dans l’Église catho­lique romaine, cité de Dieu, le bon citoyen et l’homme de bien sont abso­lu­ment la même chose. Sont donc dans une erreur pro­fonde ceux qui dis­joignent des choses si inti­me­ment unies, et qui pensent avoir obte­nu de bons citoyens par d’autres règles et d’autres voies que par celles qui contri­buent à for­mer les bons chré­tiens. Que la pru­dence humaine parle et dis­coure tant qu’il lui plai­ra : ni la vraie paix ni la vraie tran­quilli­té tem­po­relle ne sor­ti­ront jamais de tout ce qui s’op­pose à la paix et à la féli­ci­té éter­nelle ou qui s’en écarte » [40].

Tout comme l’État, la science elle-​même, la méthode et les recherches scien­ti­fiques n’ont rien à craindre du droit plé­nier et par­fait de l’Église en matière d’é­du­ca­tion. Les ins­ti­tuts catho­liques, à quelque degré de l’en­sei­gne­ment et de la science qu’ils appar­tiennent, n’ont pas besoin d’a­po­lo­gie. La faveur dont ils jouissent, les louanges qu’ils reçoivent, les pro­duc­tions scien­ti­fiques qu’ils favo­risent et mul­ti­plient, plus que tout, les sujets com­plè­te­ment et remar­qua­ble­ment pré­pa­rés qu’ils donnent à la magis­tra­ture, aux pro­fes­sions, à l’en­sei­gne­ment, à toutes les formes de l’ac­ti­vi­té humaine, déposent plus que suf­fi­sam­ment en leur faveur [41].

Tous ces faits, du reste, sont une splen­dide confir­ma­tion de la doc­trine catho­lique défi­nie par le Concile du Vatican : « La foi et la rai­son non seule­ment ne peuvent jamais se contre­dire, mais elles se prêtent une aide réci­proque, parce que la droite rai­son éta­blit les bases de la foi, et, éclai­rée par sa lumière, cultive la science des choses divines, tan­dis que la foi, de son côté, la libère ou la pré­serve de l’er­reur et l’en­ri­chit de connais­sances diverses. C’est pour­quoi l’Église, bien loin de s’op­po­ser à la culture des arts et des sciences humaines, l’aide et la favo­rise de beau­coup de manières. Car elle n’i­gnore ni ne méprise les avan­tages qui en résultent pour la vie de l’hu­ma­ni­té ; elle répète même que ces sciences issues de Dieu, qui est le Maître des sciences, doivent avec sa grâce, si elles sont trai­tées comme il faut, conduite à Dieu. Et elle ne s’op­pose en aucune manière à ce que ces sciences, cha­cune dans leur champ d’ac­tion, usent de prin­cipes et de méthodes qui leur soient propres : mais tout en recon­nais­sant cette juste liber­té, elle veille avec soin pour empê­cher que, par hasard, se met­tant en contra­dic­tion avec la doc­trine chré­tienne, elles ne tombent dans l’er­reur, ou bien qu’en sor­tant de leurs fron­tières elles n’en­va­hissent pour le bou­le­ver­ser le ter­rain de la foi » [42].

Cette règle de la juste liber­té scien­ti­fique est en même temps la règle invio­lable de la juste liber­té péda­go­gique ou de la liber­té d’en­sei­gne­ment bien com­prise. Elle doit être obser­vée dans toute com­mu­ni­ca­tion de doc­trine faite à autrui. Cela devient obli­ga­tion beau­coup plus grave dans l’en­sei­gne­ment de la jeu­nesse, soit parce que le maître public ou pri­vé n’a pas sur cet ensei­gne­ment un droit abso­lu, mais un droit de par­ti­ci­pa­tion ; soit parce que l’en­fant et l’a­do­les­cent chré­tiens ont, de leur côté, un droit strict à un ensei­gne­ment conforme à la doc­trine de l’Église, colonne et fon­de­ment de la véri­té, et que ce serait leur cau­ser un tort grave que de les trou­bler dans leur foi, en abu­sant de la confiance qu’ont les jeunes gens envers leurs maîtres, de leur natu­relle inex­pé­rience et de leur incli­na­tion déré­glée à une liber­té abso­lue, illu­soire et mensongère.

En effet, il ne faut jamais perdre de vue que le sujet de l’é­du­ca­tion chré­tienne c’est l’homme tout entier : un esprit joint à un corps, dans l’u­ni­té de nature, avec toutes ses facul­tés natu­relles et sur­na­tu­relles, tel que nous le font connaître la droite rai­son et la Révélation ; tou­te­fois, c’est aus­si l’homme déchu de son état ori­gi­nel, mais rache­té par le Christ et réta­bli dans sa condi­tion sur­na­tu­relle de fils adop­tif de Dieu, sans l’être pour­tant dans les pri­vi­lèges pré­ter­na­tu­rels d’im­mor­ta­li­té de son corps, d’in­té­gri­té et d’é­qui­libre de ses incli­na­tions. Subsistent donc dans la nature humaine les effets du péché ori­gi­nel, et en par­ti­cu­lier l’af­fai­blis­se­ment de la volon­té et le désordre de ses tendances.

« La folie, dit l’Écriture, est liée au cœur de l’en­fant, et la verge de la dis­ci­pline la fera fuir » [43]. Il faut donc, dès l’âge le plus tendre, cor­ri­ger les incli­na­tions déré­glées de l’en­fant, déve­lop­per et dis­ci­pli­ner celles qui sont bonnes. Par-​dessus tout, il importe d’é­clai­rer l’in­tel­li­gence et de for­ti­fier la volon­té au moyen des véri­tés sur­na­tu­relles et avec le secours de la grâce, sans laquelle il est impos­sible de domi­ner les mau­vaises incli­na­tions et d’at­teindre la per­fec­tion requise par l’ac­tion édu­ca­trice de l’Église : de cette Église que le Christ a dotée, en toute per­fec­tion et plé­ni­tude, de sa divine doc­trine et des sacre­ments, ins­tru­ments effi­caces de la grâce divine.

Est donc faux tout natu­ra­lisme péda­go­gique qui, de quelque façon que ce soit, exclut ou tend à amoin­drir l’ac­tion sur­na­tu­relle du chris­tia­nisme dans la for­ma­tion de la jeu­nesse ; erro­née toute méthode d’é­du­ca­tion qui se base, en tout ou en par­tie, sur la néga­tion ou l’ou­bli du péché ori­gi­nel ou du rôle de la grâce, pour ne s’ap­puyer que sur les seules forces de la nature. Tels sont, ordi­nai­re­ment, ces sys­tèmes modernes, aux noms divers, qui en appellent à une pré­ten­due auto­no­mie et à la liber­té sans limites de l’en­fant, qui réduisent ou même sup­priment l’au­to­ri­té et l’œuvre de l’é­du­ca­teur, en attri­buant à l’en­fant un droit pre­mier et exclu­sif d’i­ni­tia­tive, une acti­vi­té indé­pen­dante de toute loi supé­rieure, natu­relle ou divine, dans le tra­vail de sa propre formation.

Si par l’emploi de quelques-​uns de ces termes on vou­lait expri­mer (d’une façon impropre d’ailleurs) la néces­si­té chez l’en­fant d’une coopé­ra­tion active, et gra­duel­le­ment tou­jours plus consciente, au tra­vail de son édu­ca­tion ; si l’on enten­dait par là ne vou­loir écar­ter que l’ar­bi­traire et la vio­lence (dont se dis­tingue, du reste, la juste cor­rec­tion), on serait dans la véri­té ; mais on n’af­fir­me­rait rien de nou­veau, rien que l’Église n’ait ensei­gné et pra­ti­qué dans l’é­du­ca­tion chré­tienne tra­di­tion­nelle. Elle imite d’ailleurs en cela la manière même de Dieu, qui appelle cha­cune de ses créa­tures, sui­vant sa nature propre, à une coopé­ra­tion active, et dont la sagesse atteint avec force d’une extré­mi­té à une autre extré­mi­té et dis­pose toutes choses avec dou­ceur [44].

Mais à prendre les mots dans leur sens natu­rel, à en juger par les faits, il n’est que trop clair que l’in­ten­tion d’un grand nombre est de sous­traire l’é­du­ca­tion à toute dépen­dance de la loi divine. Et ain­si voit-​on de nos jours ce cas vrai­ment étrange d’é­du­ca­teurs et de phi­lo­sophes qui se fatiguent à la recherche d’un code moral uni­ver­sel d’é­du­ca­tion, comme si n’exis­taient ni le Décalogue, ni la loi évan­gé­lique, ni même cette loi natu­relle que Dieu a gra­vée dans le cœur de l’homme, qui a été pro­mul­guée par la droite rai­son, et codi­fiée encore par Dieu lui-​même, avec la Révélation posi­tive, dans les dix Commandements. Ce sont encore ces nova­teurs qui ont cou­tume de don­ner par mépris à l’é­du­ca­tion chré­tienne les noms de : « hété­ro­nome », « pas­sive », « arrié­rée », tout sim­ple­ment parce qu’elle se fonde sur l’au­to­ri­té et la loi de Dieu.

Ces mal­heu­reux s’illu­sionnent dans leur pré­ten­tion de « libé­rer l’en­fant », comme ils disent. Ils le rendent bien plu­tôt esclave de son orgueil et de ses pas­sions déré­glées : consé­quence d’ailleurs logique de leurs faux sys­tèmes, puisque les pas­sions y sont jus­ti­fiées comme de légi­times exi­gences d’une nature pré­ten­due autonome.

Mais voi­ci encore plus grave : la pré­ten­tion fausse, irres­pec­tueuse, et dan­ge­reuse autant que vaine, de vou­loir sou­mettre à des recherches, à des expé­riences, à des juge­ments d’ordre natu­rel et pro­fane, des faits d’ordre sur­na­tu­rel concer­nant l’é­du­ca­tion, par exemple la voca­tion sacer­do­tale ou reli­gieuse, et en géné­ral toutes les opé­ra­tions mys­té­rieuses de la grâce. Celle-​ci, tout en éle­vant les forces natu­relles, les dépasse néan­moins infi­ni­ment et ne peut en aucune façon être sou­mise aux lois phy­siques, puisque l’Esprit souffle où il veut [45].

Il est un autre genre de natu­ra­lisme sou­ve­rai­ne­ment périlleux qui de nos temps enva­hit le champ de l’é­du­ca­tion en cette matière extrê­me­ment déli­cate qu’est la pure­té des mœurs. Très répan­due est l’er­reur de ceux qui, avec des pré­ten­tions dan­ge­reuses et une manière cho­quante de s’ex­pri­mer, se font les pro­mo­teurs de ce qu’ils appellent « l’é­du­ca­tion sexuelle ». Ils se figurent faus­se­ment pou­voir pré­mu­nir la jeu­nesse contre les périls des sens uni­que­ment par des moyens natu­rels, tels que cette ini­tia­tion témé­raire et cette ins­truc­tion pré­ven­tive don­née à tous indis­tinc­te­ment, et même publi­que­ment, ou, ce qui est pire encore, cette manière d’ex­po­ser les jeunes gens, pour un temps, aux occa­sions, afin, dit-​on, de les fami­lia­ri­ser avec elles et de les endur­cir contre leurs dangers.

La grande erreur, ici, est de ne pas vou­loir admettre la fra­gi­li­té native de la nature humaine, de faire abs­trac­tion de cette autre loi, dont parle l’Apôtre, qui lutte contre la loi de l’es­prit [46], de mécon­naître les leçons de l’ex­pé­rience, mon­trant à l’é­vi­dence que, spé­cia­le­ment chez les jeunes gens, les fautes contre les bonnes mœurs sont moins un effet de l’i­gno­rance intel­lec­tuelle que sur­tout de la fai­blesse de la volon­té, expo­sée aux occa­sions et pri­vée des secours de la grâce.

Si, en matière aus­si déli­cate, compte tenu de toutes les cir­cons­tances, une ins­truc­tion indi­vi­duelle devient néces­saire, en temps oppor­tun, et de la part de qui a reçu de Dieu mis­sion d’é­du­ca­teur et grâce d’é­tat, il reste encore à obser­ver toutes les pré­cau­tions que connaît si bien l’é­du­ca­tion chré­tienne tra­di­tion­nelle et que l’au­teur Antoniano, déjà cité, déve­loppe suf­fi­sam­ment en ces termes : « Telle et si grande est notre misère, notre incli­na­tion au péché, que sou­vent ces choses mêmes que l’on nous pré­sente comme remède au péché deviennent occa­sion et exci­ta­tion à ce même péché. Il importe donc extrê­me­ment qu’un père digne de ce nom, qui a à trai­ter avec son fils de matière aus­si dan­ge­reuse, se tienne pour bien aver­ti de ne pas des­cendre dans le détail des choses et des modes variés dont sait user l’hydre infer­nale pour empoi­son­ner une si grande par­tie du monde. Autrement, au lieu d’é­teindre le foyer du mal, il ris­que­rait de l’al­lu­mer et de l’ac­ti­ver, impru­dem­ment dans le cœur encore simple et déli­cat de son enfant. Généralement par­lant d’ailleurs, tant que dure l’en­fance, il convien­dra de se conten­ter de ces moyens qui, par eux-​mêmes, font entrer dans l’âme la ver­tu de chas­te­té et ferment la porte au vice » [47].

C’est une erreur du même genre et non moins per­ni­cieuse à l’é­du­ca­tion chré­tienne que cette méthode dite de « coédu­ca­tion des sexes », méthode fon­dée, elle aus­si, aux yeux d’un grand nombre, sur un natu­ra­lisme néga­teur du péché ori­gi­nel. En outre, pour tous ses tenants, elle pro­vient d’une confu­sion d’i­dées déplo­rable, qui rem­place la légi­time com­mu­nau­té de vie entre les hommes par la pro­mis­cui­té et le nivel­le­ment éga­li­taire. Le Créateur a ordon­né, et dis­po­sé la par­faite com­mu­nau­té de vie entre les deux sexes seule­ment dans l’u­ni­té du mariage ; ensuite, elle les sépare gra­duel­le­ment dans la famille et dans la socié­té. Il n’y a d’ailleurs dans la nature elle-​même, qui a fait les sexes dif­fé­rents par leur orga­nisme, par leurs incli­na­tions, par leurs apti­tudes, aucune rai­son qui montre que la pro­mis­cui­té, et encore moins une éga­li­té de for­ma­tion, puissent ou doivent exis­ter. Les sexes, sui­vant les admi­rables des­seins du Créateur, sont appe­lés à se com­plé­ter réci­pro­que­ment dans la famille et dans la socié­té, et jus­te­ment par leur diver­si­té même. Cette diver­si­té est donc à main­te­nir et à favo­ri­ser dans la for­ma­tion et dans l’é­du­ca­tion, en sau­ve­gar­dant la dis­tinc­tion néces­saire, avec une sépa­ra­tion cor­res­pon­dante, en rap­port avec les âges dif­fé­rents et les dif­fé­rentes cir­cons­tances. Ces prin­cipes sont à appli­quer en temps et lieu, sui­vant les règles de la pru­dence chré­tienne, à toutes les écoles, mais prin­ci­pa­le­ment durant l’a­do­les­cence, la période la plus déli­cate et la plus déci­sive de la for­ma­tion. Dans les exer­cices de gym­nas­tique ou de délas­se­ment, que l’on ait par­ti­cu­liè­re­ment égard aux exi­gences de la modes­tie chez les jeunes filles pour qui il est d’une sou­ve­raine incon­ve­nance de se mon­trer et de s’ex­hi­ber aux yeux de tout le monde.

Nous res­sou­ve­nant des paroles redou­tables du divin Maître : Malheur au monde à cause des scan­dale [48]. Nous adres­sons un pres­sant appel à votre sol­li­ci­tude et à votre vigi­lance, Vénérables Frères, au sujet de ces erreurs on ne peut plus per­ni­cieuses qui, trop lar­ge­ment, se répandent dans le peuple chré­tien pour le plus grand dom­mage de la jeunesse.

Pour assu­rer la per­fec­tion de l’é­du­ca­tion, il importe sou­ve­rai­ne­ment encore que tout ce qui entoure l’en­fant durant la période de sa for­ma­tion, c’est-​à-​dire cet ensemble de condi­tions exté­rieures que l’on appelle ordi­nai­re­ment « le milieu », soit en par­faite har­mo­nie avec le but proposé.

Le pre­mier milieu natu­rel et néces­saire de l’é­du­ca­tion est la famille, pré­ci­sé­ment des­ti­née à cette fin par le Créateur. De règle donc, l’é­du­ca­tion la plus effi­cace et la plus durable sera celle qui sera reçue dans une famille chré­tienne et bien ordon­née et bien dis­ci­pli­née, et son effi­ca­ci­té sera d’au­tant plus grande qu’y brille­ront plus clai­re­ment et plus constam­ment les bons exemples, sur­tout des parents, puis des autres membres de la famille.

Nous n’a­vons pas ici l’in­ten­tion, même en nous rédui­sant aux points essen­tiels, de par­ler expres­sé­ment de l’é­du­ca­tion domes­tique. La matière est trop vaste et les trai­tés spé­ciaux d’au­teurs anciens ou modernes ne manquent pas, qui exposent d’une manière excel­lente la doc­trine catho­lique sur ce sujet. Parmi eux nous appa­raît digne d’une men­tion par­ti­cu­lière le livre d’or d’Antoniano, inti­tu­lé De l’é­du­ca­tion chré­tienne des enfants, livre que saint Charles Borromée fai­sait lire publi­que­ment aux parents ras­sem­blés dans les églises.

Nous vou­drions cepen­dant atti­rer votre atten­tion d’une façon par­ti­cu­lière, Vénérables Frères, sur la lamen­table déca­dence de l’é­du­ca­tion fami­liale à notre époque. Tout ce qui regarde l’emploi, la pro­fes­sion de la vie tem­po­relle et ter­restre, choses cer­tai­ne­ment de moindre impor­tance, se voit pré­cé­dé de longues études et d’une pré­pa­ra­tion soi­gnée ; tan­dis qu’au devoir fon­da­men­tal de l’é­du­ca­tion des enfants beau­coup de parents, aujourd’­hui, sont peu ou pas du tout pré­pa­rés, plon­gés qu’ils sont dans leurs sou­cis tem­po­rels. Pour affai­blir encore l’in­fluence de l’é­du­ca­tion fami­liale s’a­joute aus­si de nos jours ce fait que, presque par­tout, on tend à éloi­gner l’en­fant, tou­jours plus et dès l’âge le plus tendre, de la famille. On a pour cela divers pré­textes : rai­sons d’ordre éco­no­mique, tirées des néces­si­tés de l’in­dus­trie et du com­merce, rai­sons d’ordre poli­tique. Il est tel pays même où l’en­fant est arra­ché à la famille sous pré­texte de for­ma­tion (le mot juste serait défor­ma­tion ou dépra­va­tion), pour être livré, dans des grou­pe­ments et des écoles sans Dieu, à l’ir­ré­li­gion et à la haine, confor­mé­ment aux théo­ries d’un socia­lisme extré­miste : véri­table renou­vel­le­ment d’un mas­sacre des inno­cents, plus hor­rible que le premier !

Nous conju­rons donc, par les entrailles de Jésus-​Christ, les pas­teurs des âmes de mettre tout en œuvre, dans les ins­truc­tions et les caté­chismes, par la parole et les écrits lar­ge­ment répan­dus, pour rap­pe­ler aux parents chré­tiens leurs très graves obli­ga­tions. Que ce rap­pel se fasse moins par des consi­dé­ra­tions théo­riques ou géné­rales que par un ensei­gne­ment pra­tique et détaillé de cha­cun des devoirs qui ont trait à l’é­du­ca­tion reli­gieuse, morale et civique de leurs enfants ; leur signa­lant les méthodes les plus propres à réa­li­ser effi­ca­ce­ment cette édu­ca­tion, en plus du bon exemple de leur propre vie. C’est à de sem­blables ins­truc­tions pra­tiques que ne dédaigne pas de des­cendre l’Apôtre des nations dans ses lettres, en par­ti­cu­lier dans son Épître aux Ephésiens. Entre autres choses, il y donne cet aver­tis­se­ment : Parents, n’ex­ci­tez pas vos fils à la colère [49].

Pareille pro­vo­ca­tion à la colère, en effet, est moins la consé­quence d’une exces­sive sévé­ri­té que sur­tout du manque de patience, de l’i­gno­rance des moyens propres à une fruc­tueuse cor­rec­tion et du relâ­che­ment, hélas ! désor­mais trop com­mun, dans la dis­ci­pline fami­liale ; car c’est ain­si que gran­dissent chez les ado­les­cents les pas­sions qu’on n’a pas su domp­ter. Que les parents donc, et avec eux tous les édu­ca­teurs, s’ap­pliquent à user, en toute rec­ti­tude, de l’au­to­ri­té qui leur a été confiée par Dieu, dont ils sont en un sens très réel les vicaires ; qu’ils en usent non pour leur propre com­mo­di­té, mais pour une conscien­cieuse for­ma­tion de leurs enfants dans cette sainte et filiale crainte de Dieu, fon­de­ment de la sagesse [50] et seule base solide du res­pect de l’au­to­ri­té sans laquelle ne peuvent en aucune manière sub­sis­ter l’ordre, la tran­quilli­té et le bien-​être de la famille et de la société.

La divine bon­té a pour­vu à la fai­blesse de la nature humaine déchue en mul­ti­pliant les secours de sa grâce et tous les autres moyens dont il a enri­chi son Église, cette grande famille du Christ, qui pour cette rai­son est le milieu édu­ca­teur le plus étroi­te­ment et le plus har­mo­nieu­se­ment uni à celui de la famille chrétienne.

Ce milieu édu­ca­teur de l’Église ne s’en­tend pas seule­ment de ses sacre­ments divi­ne­ment ins­ti­tués pour don­ner la grâce, de ses rites tous mer­veilleu­se­ment édu­ca­tifs ni même de l’en­ceinte maté­rielle du temple chré­tien, lui aus­si si admi­ra­ble­ment for­ma­teur par le lan­gage de sa litur­gie et de son art, mais encore de l’a­bon­dance et de la varié­té de ces écoles, asso­cia­tions et ins­ti­tu­tions de tout genre qui ont pour but de for­mer la jeu­nesse à la pié­té en y joi­gnant l’é­tude des lettres et des sciences, sans oublier les délas­se­ments et la culture phy­sique. Dans cette inépui­sable fécon­di­té d’œuvres édu­ca­tives se montre l’ad­mi­rable en même temps qu’in­com­pa­rable pro­vi­dence mater­nelle de l’Église. Et non moins admi­rable est l’har­mo­nie, dont nous venons de par­ler, qu’elle sait main­te­nir avec la famille chré­tienne, si bien que l’on peut dire en toute véri­té que l’Église et la famille consti­tuent un temple unique de l’é­du­ca­tion chrétienne.

Il est néces­saire, d’une part, que les nou­velles géné­ra­tions soient ins­truites dans les arts et les sciences qui font la richesse et la pros­pé­ri­té de la socié­té civile ; d’autre part, la famille est inca­pable par elle-​même d’y pour­voir suf­fi­sam­ment. De là est sor­tie l’ins­ti­tu­tion sociale de l’é­cole. Mais qu’on le remarque bien, ceci se fit d’a­bord par l’i­ni­tia­tive de la famille et de l’Église bien avant l’in­ter­ven­tion de l’État. A ne consi­dé­rer donc que ses ori­gines his­to­riques, l’é­cole est de sa nature une ins­ti­tu­tion auxi­liaire et com­plé­men­taire de la famille et de l’Église ; par­tant, en ver­tu, d’une néces­si­té logique et morale, l’é­cole doit non seule­ment ne pas se mettre en contra­dic­tion, mais s’har­mo­ni­ser posi­ti­ve­ment avec les deux autres milieux, dans l’u­ni­té morale la plus par­faite pos­sible, de façon à consti­tuer avec la famille et l’Église un seul sanc­tuaire consa­cré à l’é­du­ca­tion chré­tienne. Faute de quoi elle man­que­ra sa fin pour se trans­for­mer, au contraire, en œuvre de destruction.

Ceci a été mani­fes­te­ment recon­nu même par un laïque de grande répu­ta­tion pour ses récits péda­go­giques, où tout n’est pas à approu­ver, enta­chés qu’ils sont de libé­ra­lisme. Il s’ex­prime ain­si : « L’école, si elle n’est pas un temple, devient une tanière ». Et encore : « Quand la for­ma­tion lit­té­raire, la for­ma­tion sociale, ou domes­tique, ou reli­gieuse, ne sont pas en par­fait accord, l’homme est sans bon­heur et sans force » [51].

De là il res­sort néces­sai­re­ment que l’é­cole dite neutre ou laïque, d’où est exclue la reli­gion, est contraire aux pre­miers prin­cipes de l’é­du­ca­tion. Une école de ce genre est d’ailleurs pra­ti­que­ment irréa­li­sable, car, en fait, elle devient irré­li­gieuse. Inutile de reprendre ici tout ce qu’ont dit sur cette matière Nos Prédécesseurs, notam­ment Pie IX et Léon XIII, par­lant en ces temps où le laï­cisme com­men­çait à sévir dans les écoles publiques. Nous renou­ve­lons et confir­mons leurs décla­ra­tions et, avec elles, les pres­crip­tions des sacrés canons : La fré­quen­ta­tion des écoles non catho­liques, ou neutres ou mixtes (celles à savoir qui s’ouvrent indif­fé­rem­ment aux catho­liques et non-​catholiques, sans dis­tinc­tion), doit être inter­dite aux enfants catho­liques ; elle ne peut être tolé­rée qu’au juge­ment de l’Ordinaire, dans des cir­cons­tances bien déter­mi­nées de temps et de lieu et sous de spé­ciales garanties.

Il ne peut donc même être ques­tion d’ad­mettre pour les catho­liques cette école mixte (plus déplo­rable encore si elle est unique et obli­ga­toire pour tous) où, l’ins­truc­tion reli­gieuse étant don­née à part aux élèves catho­liques, ceux-​ci reçoivent tous les autres ensei­gne­ments de maîtres non catho­liques, en com­mun avec les élèves non catholiques.

Ainsi donc, le seul fait qu’il s’y donne une ins­truc­tion reli­gieuse (sou­vent avec trop de par­ci­mo­nie) ne suf­fit pas pour qu’une école puisse être jugée conforme aux droits de l’Église et de la famille chré­tienne et digne d’être fré­quen­tée par les enfants catholiques.

Pour cette confor­mi­té, il est néces­saire que tout l’en­sei­gne­ment, toute l’or­don­nance de l’é­cole, per­son­nel, pro­grammes et livres, en tout genre de dis­ci­pline, soient régis par un esprit vrai­ment chré­tien sous la direc­tion et la mater­nelle vigi­lance de l’Église, de telle façon que la reli­gion soit le fon­de­ment et le cou­ron­ne­ment de tout l’en­sei­gne­ment, à tous les degrés, non seule­ment élé­men­taire, mais moyen et supé­rieur : « Il est indis­pen­sable, pour reprendre les paroles de Léon XIII, que non seule­ment à cer­taines heures la reli­gion soit ensei­gnée aux jeunes gens, mais que tout le reste de la for­ma­tion soit impré­gné de pié­té chré­tienne. Sans cela, si ce souffle sacré ne pénètre pas et ne réchauffe pas l’es­prit des maîtres et des dis­ciples, la science, quelle qu’elle soit, sera de bien peu de pro­fit ; sou­vent même il n’en résul­te­ra que des dom­mages sérieux » [52].

Et qu’on ne dise pas qu’il est impos­sible à l’État, dans une nation de croyances diverses, de pour­voir à l’ins­truc­tion publique autre­ment que par l’é­cole neutre ou par l’é­cole mixte, puis­qu’il doit le faire pour être plus rai­son­nable, et qu’il le peut plus faci­le­ment en lais­sant la liber­té et en venant en aide par des sub­sides appro­priés à l’i­ni­tia­tive et à l’ac­tion de l’Église et des familles.

Que cela soit réa­li­sable à la satis­fac­tion des familles et pour le bien de l’ins­truc­tion, de la paix et de la tran­quilli­té publiques, l’exemple de cer­tains peuples, divi­sés en plu­sieurs confes­sions reli­gieuses, le démontre. Chez eux l’or­ga­ni­sa­tion sco­laire sait se confor­mer aux droits des familles en matière d’é­du­ca­tion pour tout l’en­sei­gne­ment (spé­cia­le­ment en accor­dant des écoles entiè­re­ment catho­liques aux catho­liques), mais ils observent encore le res­pect de la jus­tice dis­tri­bu­tive, l’État don­nant des sub­sides à toute école vou­lue par les familles.

En d’autres pays de reli­gion mixte, les choses se passent autre­ment, mais là au prix d’une lourde charge pour les catho­liques. Ceux-​ci, sous les aus­pices et la direc­tion de l’é­pis­co­pat, avec le concours infa­ti­gable du cler­gé sécu­lier et régu­lier, sou­tiennent com­plè­te­ment à leurs frais l’é­cole catho­lique pour leurs enfants, telle que l’exige d’eux un grave devoir de conscience. Avec une géné­ro­si­té et une constance dignes de tout éloge, ils per­sé­vèrent dans leur réso­lu­tion d’as­su­rer entiè­re­ment (comme ils l’ex­priment dans une sorte de mot d’ordre) : « L’éducation catho­lique, pour toute la jeu­nesse catho­lique, dans des écoles catholiques ».

Pareil pro­gramme, si les deniers publics ne lui viennent pas en aide, comme le deman­de­rait la jus­tice dis­tri­bu­tive, du moins ne pour­ra pas être entra­vé par le pou­voir civil qui a vrai­ment conscience des droits de la famille et des condi­tions indis­pen­sables de la légi­time liberté.

Mais là aus­si où cette liber­té élé­men­taire est empê­chée ou contre­car­rée de dif­fé­rentes manières, les catho­liques ne s’emploieront jamais assez, fût-​ce au prix des plus grands sacri­fices, à sou­te­nir et à défendre leurs écoles, comme à obte­nir des lois justes en matière d’enseignement.

Ainsi, tout ce que font les fidèles pour pro­mou­voir et défendre l’é­cole catho­lique des­ti­née à leurs fils est œuvre pro­pre­ment reli­gieuse, et par­tant devient un devoir essen­tiel de l’« Action catho­lique ». Elles sont donc par­ti­cu­liè­re­ment chères à Notre cœur pater­nel et vrai­ment dignes d’une haute appro­ba­tion toutes ces asso­cia­tions spé­ciales qui, chez dif­fé­rentes nations, s’ap­pliquent avec tant de zèle à une œuvre si nécessaire

Qu’il soit donc pro­cla­mé hau­te­ment, qu’il soit bien enten­du et recon­nu par tous que, en pro­cu­rant l’é­cole catho­lique à leurs enfants, les catho­liques de n’im­porte quelle nation ne font nul­le­ment œuvre poli­tique de par­ti, mais œuvre reli­gieuse indis­pen­sable à la paix de leur conscience ; qu’ils ne cherchent pas du tout à sépa­rer leurs fils du corps et de l’es­prit de la nation, mais bien au contraire à leur don­ner l’é­du­ca­tion la plus par­faite et la plus capable de contri­buer à la pros­pé­ri­té du pays. Un bon catho­lique, en effet, en ver­tu même de la doc­trine catho­lique, est le meilleur des citoyens, atta­ché à sa patrie, loya­le­ment sou­mis à l’au­to­ri­té civile éta­blie, sous n’im­porte quelle forme légi­time de gouvernement.

Dans cette école en har­mo­nie avec l’Église et la famille chré­tienne, il n’ar­ri­ve­ra pas qu’il y ait contra­dic­tion, au grand détri­ment de l’é­du­ca­tion, entre les leçons des divers ensei­gne­ments et celles de l’en­sei­gne­ment reli­gieux. Si l’on croit indis­pen­sable, par scru­pule de conscience pro­fes­sion­nelle, de faire connaître aux élèves cer­taines œuvres conte­nant des erreurs qu’il sera néces­saire de réfu­ter, cela se fera avec de telles pré­cau­tions et en appor­tant si bien les cor­rec­tifs exi­gés par une saine doc­trine que, loin d’en être affai­blie, la for­ma­tion chré­tienne de la jeu­nesse en tire­ra profit.

Dans cette école pareille­ment, l’é­tude de la langue natio­nale et des lettres clas­siques ne devien­dra pas occa­sion de ruine pour la pure­té des mœurs. Le maître chré­tien sau­ra suivre l’exemple des abeilles, qui recueillent dans les fleurs ce qu’elles ont de plus pur pour lais­ser le reste, ain­si que l’en­seigne saint Basile dans son dis­cours aux jeunes gens sur la lec­ture des clas­siques [53]. Prudence néces­saire que sug­gère le païen Quintilien lui-​même [54] et qui n’empêchera d’au­cune façon le maître chré­tien de récol­ter et de mettre à pro­fit tout ce que notre époque a de vrai­ment bon dans ses dis­ci­plines et dans ses méthodes. Le maître chré­tien se sou­vien­dra de ce que dit l’Apôtre : Examinez toutes choses et rete­nez ce qui est bon [55].

Il se gar­de­ra, par consé­quent, en accueillant quelque nou­veau­té, de répu­dier incon­si­dé­ré­ment ce qui est ancien, dont une expé­rience de plu­sieurs siècles a mon­tré la valeur et l’ef­fi­ca­ci­té. Remarque qui s’ap­plique spé­cia­le­ment à l’é­tude du latin, étude dont nous voyons la déca­dence pro­gres­sive de nos jours, pré­ci­sé­ment par suite de l’a­ban­don injus­ti­fié de méthodes employées avec fruit par un saint huma­nisme ; étude si flo­ris­sante en par­ti­cu­lier dans les écoles de l’Église. Toutes ces nobles tra­di­tions demandent que l’on donne à la jeu­nesse confiée aux écoles catho­liques une ins­truc­tion dans les lettres et dans les sciences plei­ne­ment conforme aux exi­gences de notre époque, mais en même temps solide et pro­fonde ; on aura soin spé­cia­le­ment, par une saine phi­lo­so­phie de se tenir éloi­gné de la manière super­fi­cielle et confuse de ces hommes qui « auraient peut-​être trou­vé le néces­saire s’ils n’a­vaient pas cher­ché le super­flu » [56] En somme, tout maître chré­tien aura pré­sent à l’es­prit ce que Léon XIII expri­mait en une brève for­mule : « Que l’on mette ses efforts et son plus grand zèle non seule­ment à appli­quer une méthode bien adap­tée et solide, mais, plus encore, à don­ner à l’en­sei­gne­ment lui-​même des lettres et des sciences une confor­mi­té par­faite avec la foi catho­lique, sur­tout dans la phi­lo­so­phie, dont dépend en grande par­tie la bonne direc­tion des autres sciences » [57].

C’est moins la bonne orga­ni­sa­tion que les bons maîtres qui font les bonnes écoles. Que ceux-​ci, par­fai­te­ment pré­pa­rés et ins­truits, cha­cun dans la par­tie qu’il doit ensei­gner, ornés de toutes les qua­li­tés intel­lec­tuelles et morales que réclament leurs si impor­tantes fonc­tions, soient enflam­més d’un amour pur et sur­na­tu­rel pour les jeunes gens qui leur sont confiés, les aimant par amour pour Jésus-​Christ et pour l’Église, dont ils sont les fils pri­vi­lé­giés, et ayant par cela même sin­cè­re­ment à cœur le bien véri­table des familles et de la patrie. Et c’est bien ce qui Nous rem­plit l’âme de conso­la­tion et de recon­nais­sance envers la bon­té divine, de voir, à côté des reli­gieux ensei­gnants, un aus­si grand nombre de bons maîtres et de bonnes maî­tresses. Unis, eux aus­si, dans des Congrégations et des asso­cia­tions spé­ciales qui les aident à mieux culti­ver leur esprit, et qui méritent à ce titre d’être louées et encou­ra­gées comme de très nobles et puis­santes œuvres auxi­liaires de l’« Action catho­lique », ils s’a­donnent, avec dés­in­té­res­se­ment, zèle et constance, à ce que saint Grégoire de Nazianze appelle « l’art des arts et la science des sciences » [58], à la direc­tion et à la for­ma­tion de la jeu­nesse. C’est à eux cepen­dant que s’ap­plique encore la parole du divin Maître : La mois­son est grande, mais il y a peu d’ou­vriers [59]. Nous sup­plions donc le Maître de la mois­son de nous envoyer encore beau­coup de sem­blables ouvriers de l’é­du­ca­tion chré­tienne et dont la for­ma­tion doit tenir très à cœur aux pas­teurs des âmes et aux supé­rieurs majeurs des Ordres religieux.

Il est néces­saire, d’autre part, de diri­ger et de sur­veiller l’é­du­ca­tion de l’a­do­les­cent, car « son âme pour se plier au vice est molle comme la cire » [60]. En quelque milieu qu’il se trouve, que l’on écarte de lui les occa­sions dan­ge­reuses et qu’on lui pro­cure oppor­tu­né­ment celles du bien, dans ses diver­tis­se­ments comme dans ses fré­quen­ta­tions, car les mau­vais entre­tiens cor­rompent les bonnes mœurs [61].

La vigi­lance, à notre époque, doit être d’au­tant plus éten­due et plus active que les occa­sions de nau­frage moral ou reli­gieux se sont accrues pour la jeu­nesse sans expé­rience. Notons spé­cia­le­ment les livres impies et licen­cieux, dont beau­coup, par une tac­tique dia­bo­lique, sont répan­dus à vil prix ; les spec­tacles du ciné­ma, et main­te­nant aus­si les audi­tions à la radio, celles-​ci mul­ti­pliant et faci­li­tant, pour ain­si dire, toute sorte de lec­tures, comme le ciné­ma toute sorte de spec­tacles. Ces moyens mer­veilleux de dif­fu­sion, qui peuvent, diri­gés par de saints prin­cipes, être de la plus grande uti­li­té pour l’ins­truc­tion et l’é­du­ca­tion, ne sont que trop sou­vent subor­don­nés à l’ex­ci­ta­tion des pas­sions mau­vaises et à l’in­sa­tiable avi­di­té du gain. Saint Augustin gémis­sait déjà de la pas­sion qui entraî­nait les chré­tiens de son temps aux spec­tacles du cirque. Il raconte en des paroles émues, la per­ver­sion, heu­reu­se­ment pas­sa­gère, de son dis­ciple et ami Alypius [62]. Que d’é­ga­re­ments juvé­niles, dus aux spec­tacles modernes ou aux mau­vaises lec­tures, n’ont pas à déplo­rer aujourd’­hui les parents et les éducateurs !

Elles sont donc à louer et à déve­lop­per, toutes ces œuvres édu­ca­tives qui, dans une ins­pi­ra­tion sin­cè­re­ment chré­tienne de zèle pour les âmes des jeunes gens, s’emploient, par des livres faits tout exprès et dans des publi­ca­tions pério­diques, à signa­ler spé­cia­le­ment aux parents et aux édu­ca­teurs les dan­gers moraux ou reli­gieux, sour­nois la plu­part du temps, que pré­sentent cer­tains livres ou cer­tains spec­tacles ; qui s’ap­pliquent à répandre les bonnes lec­tures et à pro­mou­voir les spec­tacles vrai­ment édu­ca­tifs, allant jus­qu’à créer, au prix de grands sacri­fices, des théâtres ou des ciné­mas où la ver­tu n’ait rien à perdre et trouve même beau­coup à gagner.

De cette vigi­lance néces­saire il ne suit pas que la jeu­nesse ait à se sépa­rer de cette socié­té dans laquelle elle doit vivre et faire son salut, mais on en conclu­ra qu’il convient, aujourd’­hui plus que jamais, de la pré­mu­nir et de la for­ti­fier chré­tien­ne­ment contre les séduc­tions et les erreurs du monde. Le monde n’est-​il pas, comme nous en aver­tit une parole divine, tout entier concu­pis­cence de la chair, concu­pis­cence des yeux, orgueil de la vie ? [63] Que nos jeunes gens, comme les vrais chré­tiens de tous les temps, soient, ain­si que le deman­dait Tertullien des pre­miers fidèles, « par­ti­ci­pants du monde, mais non pas de l’er­reur » [64].

Cette parole de Tertullien Nous a ame­né au point que Nous vou­lons trai­ter en der­nier lieu, point de sou­ve­raine impor­tance, sub­stance même de l’é­du­ca­tion chré­tienne, qui se déduit de sa fin propre, et dont la consi­dé­ra­tion nous fera voir plus clai­re­ment, comme dans une lumière de plein midi, la sur­émi­nente mis­sion édu­ca­tive de l’Église.

La fin propre et immé­diate de l’é­du­ca­tion chré­tienne est de concou­rir à l’ac­tion de la grâce divine dans la for­ma­tion du véri­table et par­fait chré­tien, c’est-​à-​dire à la for­ma­tion du Christ lui-​même dans les hommes régé­né­rés par le bap­tême, sui­vant l’ex­pres­sion sai­sis­sante de l’Apôtre : Mes petits enfants pour qui j’é­prouve de nou­veau les dou­leurs de l’en­fan­te­ment jus­qu’à ce que le Christ soit for­mé en vous [65]. En effet, le vrai chré­tien doit vivre sa vie sur­na­tu­relle dans le Christ, le Christ, votre vie [66], dit encore l’Apôtre, et le mani­fes­ter dans toutes ses actions, afin que la vie même de Jésus soit mani­fes­tée dans notre chair mor­telle [67].

Il s’en­suit que l’é­du­ca­tion chré­tienne embrasse la vie humaine sous toutes ses formes : sen­sible et spi­ri­tuelle, intel­lec­tuelle et morale, indi­vi­duelle, domes­tique et sociale, non certes pour la dimi­nuer en quoi que ce soit, mais pour l’é­le­ver, la régler, la per­fec­tion­ner, d’a­près les exemples et la doc­trine du Christ. Le vrai chré­tien, fruit de l’é­du­ca­tion chré­tienne, est donc l’homme sur­na­tu­rel qui pense, juge, agit, avec constance et avec esprit de suite, sui­vant la droite rai­son éclai­rée par la lumière sur­na­tu­relle des exemples et de la doc­trine du Christ : en d’autres termes, c’est un homme de carac­tère. Ce n’est pas n’im­porte quelle suite ou fer­me­té de conduite, basée sur des prin­cipes tout sub­jec­tifs, qui consti­tue le carac­tère, mais la constance à obéir aux prin­cipes éter­nels de la jus­tice. Le poète païen le recon­naît lui-​même quand il loue sans les sépa­rer les deux qua­li­tés de « l’homme juste et ferme dans sa réso­lu­tion » [68]. C’est d’ailleurs une condi­tion de la pleine jus­tice que de rendre à Dieu ce qui est à Dieu, comme le fait le vrai chrétien.

Mais il semble aux pro­fanes que pareil objec­tif et pareille fin de l’é­du­ca­tion chré­tienne soient de pures abs­trac­tions, ou plu­tôt des choses impos­sibles à réa­li­ser sans sup­pri­mer ou amoin­drir les facul­tés natu­relles, et sans renon­cer à l’ac­ti­vi­té de cette vie ter­restre ; qu’ils sont donc en oppo­si­tion avec la vie sociale et la pros­pé­ri­té maté­rielle, et contraires à tout pro­grès dans les lettres, les sciences, les arts et autres œuvres de civi­li­sa­tion. A sem­blable objec­tion, déjà mise en avant par l’i­gno­rance et les pré­ju­gés des païens, même culti­vés, de l’an­ti­qui­té, et mal­heu­reu­se­ment repro­duite plus fré­quem­ment et avec plus d’in­sis­tance à l’é­poque moderne, Tertullien avait ain­si répon­du : « Nous ne sommes pas des étran­gers à la vie. Nous nous rap­pe­lons fort bien nos devoirs de recon­nais­sance envers Dieu notre Maître et Créateur ; nous ne reje­tons aucun fruit de ses œuvres ; mais nous nous modé­rons dans leur usage pour ne en pas user mal ou avec excès. Et ain­si, nous n’ha­bi­tons nul­le­ment dans ce monde sans place publique, sans mar­chés, sans bains, sans mai­sons, sans bou­tiques, sans écu­ries, sans vos foires et sans tous vos autres tra­fics. Comme vous, nous navi­guons et nous guer­royons, nous culti­vons les champs et nous fai­sons du com­merce, si bien que nous pra­ti­quons avec vous des échanges et nous met­tons à votre dis­po­si­tion nos tra­vaux. Comment pourrions-​nous paraître inutiles à vos affaires quand nous y sommes mêlés et quand nous en vivons ? Je ne le vois vrai­ment pas ! » [69]

En réa­li­té, le vrai chré­tien, loin de renon­cer aux œuvres de la vie ter­restre et de dimi­nuer ses facul­tés natu­relles, les déve­loppe et les per­fec­tionne en les coor­don­nant avec la vie sur­na­tu­relle, de manière à enno­blir la vie natu­relle elle-​même, et à lui appor­ter aide plus effi­cace, non seule­ment en choses spi­ri­tuelles et éter­nelles, mais aus­si maté­rielles et temporelles.

C’est ce que démontre toute l’his­toire du chris­tia­nisme et de ses ins­ti­tu­tions, elle s’i­den­ti­fie avec l’his­toire de la vraie civi­li­sa­tion et du vrai pro­grès jus­qu’à nos jours. C’est ce que montrent encore par­ti­cu­liè­re­ment tous ces saints dont l’Église, et elle seule, est la mère très féconde ; ils ont réa­li­sé dans sa plus grande per­fec­tion l’i­déal de l’é­du­ca­tion chré­tienne ; ils ont enno­bli et enri­chi la com­mu­nau­té humaine de biens de toute sorte. De fait, les saints ont été, sont et seront tou­jours les plus grands bien­fai­teurs de la socié­té, comme aus­si les modèles les plus par­faits pour toutes les classes et toutes les pro­fes­sions, tous les états et toutes les condi­tions de vie, depuis le simple et rus­tique pay­san jus­qu’au savant et au let­tré, depuis l’humble arti­san jus­qu’au chef d’ar­mées, depuis l’homme pri­vé, père de famille, jus­qu’au roi conduc­teur de peuples et de nations, depuis les petites filles et les femmes au foyer domes­tique jus­qu’aux reines et aux impé­ra­trices. Et que dire, à ne consi­dé­rer que les résul­tats obte­nus pour le bien-​être maté­riel, de l’im­mense tra­vail accom­pli par ces mis­sion­naires de l’Évangile qui avec les lumières de la foi ont por­té et portent aux peuples bar­bares les bien­faits de la civi­li­sa­tion ; de ces fon­da­teurs d’œuvres sans nombre de cha­ri­té ou d’as­sis­tance sociale ; de ce cor­tège inter­mi­nable de saints édu­ca­teurs ou de saintes édu­ca­trices qui ont per­pé­tué et mul­ti­plié leur action par leurs fécondes ins­ti­tu­tions d’é­du­ca­tion chré­tienne, aide pour les familles et avan­tage inap­pré­ciable pour les nations ?

Les voi­là donc ces fruits, bien­fai­sants sous tous les rap­ports, que pro­duit l’é­du­ca­tion chré­tienne, jus­te­ment grâce à cette vie et cette ver­tu sur­na­tu­relle dans le Christ qu’elle déve­loppe et forme dans l’homme. C’est que le Christ Notre-​Seigneur et Maître divin est le prin­cipe dis­pen­sa­teur de cette vie et de cette ver­tu, mais en même temps le modèle uni­ver­sel et acces­sible à toutes les condi­tions de l’hu­ma­ni­té par ses exemples, ceux tout spé­cia­le­ment qu’il donne à la jeu­nesse dans sa vie cachée, labo­rieuse, obéis­sante, ornée de toutes les ver­tus indi­vi­duelles, domes­tiques et sociales, devant Dieu et devant les hommes.

Et cet ensemble de tré­sors édu­ca­tifs de valeur infi­nie, dont nous n’a­vons pu rap­pe­ler qu’une par­tie, est tel­le­ment le bien propre de l’Église qu’il en consti­tue comme la sub­stance, puisque l’Église, en somme, est le corps mys­tique du Christ, son Épouse imma­cu­lée, et par là, mère très féconde, édu­ca­trice sou­ve­raine et par­faite. Aussi le grand et génial saint Augustin, dont nous allons bien­tôt célé­brer le quin­zième cen­te­naire de la mort, éclatait-​il, trans­por­té d’un saint amour pour une telle mère, en de tels accents : « O Église catho­lique, Mère très véri­table des chré­tiens, tu as le mérite non seule­ment de nous ensei­gner le culte très pur et très chaste que nous devons à Dieu et qui devient la meilleure joie de notre vie, mais de faire tel­le­ment tiennes la dilec­tion et la cha­ri­té envers le pro­chain que nous trou­vons chez toi, sou­ve­rai­ne­ment effi­caces, tous les remèdes aux maux nom­breux dont souffrent les âmes à cause du péché. Tu exerces et tu ins­truis l’en­fance avec sim­pli­ci­té, la jeu­nesse avec force, la vieillesse avec déli­ca­tesse, tenant compte des besoins du corps comme de ceux de l’âme. C’est par toi que le fils se sou­met à ses parents, pour ain­si dire dans une libre ser­vi­tude, et que les parents com­mandent à leur fils avec l’au­to­ri­té de l’a­mour. C’est toi qui, par un lien reli­gieux, plus fort et plus étroit que le lien du sang, unis le frère au frère ; c’est toi qui, par un lien non seule­ment de vie com­mune mais d’une cer­taine fra­ter­ni­té, unis les citoyens aux citoyens, les races aux races, en un mot tous les hommes entre eux, en leur rap­pe­lant leur com­mune ori­gine. Tu enseignes aux rois le dévoue­ment envers les peuples, aux peuples l’o­béis­sance envers leurs rois. Avec quel soin tu nous apprends à qui se doit l’hon­neur, à qui l’af­fec­tion, à qui le res­pect, à qui la crainte, à qui l’en­cou­ra­ge­ment, à qui l’a­ver­tis­se­ment, à qui l’ex­hor­ta­tion, à qui la cor­rec­tion, à qui le reproche, à qui le châ­ti­ment ; mon­trant que si tout ne se doit pas éga­le­ment à tous, la cha­ri­té pour­tant doit être pour tous et l’in­jus­tice pour per­sonne » [70].

Élevons donc, Vénérables Frères, nos cœurs et nos mains en sup­pli­ca­tion vers le ciel, vers le Pontife et Gardien de nos âmes [71], vers ce Roi divin qui donne des lois aux gou­ver­nants, afin que par sa ver­tu toute-​puissante il fasse en sorte que ces fruits splen­dides de l’é­du­ca­tion chré­tienne se recueillent et se mul­ti­plient dans le monde entier, tou­jours davan­tage, pour le bien des indi­vi­dus et des nations.

En gage de ces célestes faveurs, avec une pater­nelle affec­tion, à vous, Vénérables Frères, à votre cler­gé et à votre peuple Nous accor­dons la Bénédiction apostolique.

Donné à Rome, près Saint-​Pierre, le 31 décembre 1929, l’an VIII de Notre Pontificat.

Pie XI, Pape.

Notes de bas de page

  1. ASS XXII (1929) 49–86. Trad. Franç. dans Actes de Pie XI, B. P., t. VI, pp. 84–147.[]
  2. S. MARC, X, 14. []
  3. S. PAUL, II Tim. IV, 2. []
  4. S. AUGUSTIN, Confessiones I 1, PL XXXII 661. []
  5. S. JEAN, XIV, 6. []
  6. Proverbes XXII, 6. []
  7. S. JEAN CHRYSOSTOME, In Matthaeum homi­lia LX, PG LVII 573. []
  8. S. MARC, IX, 36. []
  9. 9. S. MATTHIEU, XXVIII 18–20. []
  10. PIE IX, Lettre ency­clique Cum non sine, 14 juillet 1864, Recueil, p. 509. []
  11. S. AUGUSTIN, De sym­bo­lo ad cate­chu­me­nos XIII, PL XL 668. []
  12. LÉON XIII, Lettre ency­clique Libertas præs­tan­tis­si­mum, 20 juin 1888, ASS XX (1888) 607. Cf. CH n. 85. []
  13. PIE X, Lettre ency­clique Singulari qua­dam, 24 sep­tembre 1912, AAS XV (1912) 658. Cf. CH n. 499.[]
  14. A. MANZONI, Osservazioni sul­la morale cat­to­li­ca III.[]
  15. S. HILAIRE, Commentarium in Matthaeum CXVIII, PL IX 910.[]
  16. Cod. jur. can. c. 1381–1382. []
  17. LÉON XIII, Lettre ency­clique Nobilissima Gallorum gens, 8 février 1884, LEONIS P. XIII, Allocutiones, epis­tolæ, consti­tu­tiones, Paris, Desclée de Brouwer, 1887, t. II p. 44. []
  18. S. MATTHIEU, XXVIII, 19. []
  19. PIE XI, Discours adres­sé aux élèves du col­lège de Tusculum dit di Mondragone, le 14 mai 1929, Osservatore roma­no, 16 mai 1929 ; DC XXI (1929) p. 1495. []
  20. Deutéronome XXXII 4. []
  21. S. THOMAS, Sum. theol. II-​II qu. 102 a. 1. []
  22. S. THOMAS, Sum. theol. II-​II qu. 10 a. 12. []
  23. S. THOMAS, Sum. theol. III Supplem. qu. 41 a. 1 []
  24. Cod. jur. can. c. 1113.[]
  25. LÉON XIII, Lettre ency­clique Rerum nova­rum, 15 mai 1890, ASS XXIII (1890–1891) 658. Cf. CH n. 443.[]
  26. LÉON XIII, Lettre ency­clique Sapientiæ chris­tianæ, 10 jan­vier 1890. ASS XXII (1889–1890) 403. Cf. CH n. 877. []
  27. Cf. Cod. jur. can. c. 1113. []
  28. » The fun­da­men­tal theo­ry of liber­ty upon which all govern­ments in this union repose excludes any gene­ral power of the State to stan­dar­dize its chil­dren by for­cing them to accept ins­truc­tion from public tea­chers only. The child is not the mere crea­ture of the State ; those who nur­ture him and direct his des­ti­ny have the right cou­pled with the high duty, to reco­gnize, and pre­pare him for addi­tio­nal duties. » U. S. Supreme Court Decision in the Oregon School Cases, June 1, 1925. []
  29. PIE XI, Lettre au car­di­nal Secrétaire d’Etat, 30 mai 1929, AAS XXI (1929) 302. []
  30. Cod. jur. can. c. 750 § 2 ; S. THOMAS, Sum. theol.II-​II qu. 10 a. 12. []
  31. PIE XI, Discours aux élèves du Collège di Mondragone, 14 mai 1929, cf. CH p. 243, note. []
  32. PIE XI, Discours aux élèves du Collège di Mondragone, 14 mai 1929, cf. CH p. 243, note. []
  33. P.L. TAPARELLI, Saggio theo­re­ti­co di dirit­to natu­rale n. 922. Ouvrage dont on ne dira jamais assez de bien et qu’on ne sau­rait trop recom­man­der aux élèves des Universités (Cf. Notre ser­mon du 18 décembre 1927). []
  34. LÉON XIII, Lettre ency­clique Immortale Dei, 1er novembre 1885, ASS XVIII (1885) 161–180. CH pp. 465–489. []
  35. LÉON XIII, Lettre ency­clique Sapientiae chris­tia­nae, 10 jan­vier 1890, AAS XXII (1889–1890) 385–404. CH pp. 543–568. []
  36. S. PAUL, Rom.XIII, 1. []
  37. LÉON XIII, Lettre ency­clique : Immortale Dei. Cf. CH n. 711. []
  38. LÉON XIII, Lettre ency­clique Immortale Dei, 1er novembre 1885, ASS XVIII (1885) 166. Cf. CH n. 712. []
  39. S. AUGUSTIN, Epist.CXXXVIII, 15 PL XXXIII 532. []
  40. SILVIO ANTONIANO, Dell’educazione cris­tia­na dei figliuo­li I 43. []
  41. Cf. PIE XI, Lettre au car­di­nal Secrétaire d’Etat, 30 mai 1929, AAS XXI (1929) 302 []
  42. Concile du Vatican I, sess. 3 ch. 4, Denzinger n. 1799. []
  43. Proverbes XXII 15. []
  44. Sagesse VIII 1. []
  45. S. JEAN, III 8. []
  46. S. PAUL, Rom.VII 23. []
  47. SILVIO ANTONIANO, Dell’educazione cris­tia­na dei figliuo­li II 88. []
  48. S. MATTHIEU, XVIII 7. []
  49. S. PAUL, Ephés. VI 4. []
  50. Ps. CX (CXI) 10 ; Ecclésiastique I 16. []
  51. N. TOMMASEO, Pensieri sull’e­du­ca­zione I 3, 6. []
  52. LÉON XIII, Lettre ency­clique Militantis Ecclesiae, 1er août 1897, ASS XXX (1897–1898) 3. []
  53. S. BASILE, homi­lia XXII, PG XXXI 563–590. []
  54. QUINTILIEN, Inst. Orat. I 8. []
  55. S. PAUL, I Thess.V 21. []
  56. SÉNÈQUE, Epist.XLV. []
  57. LÉON XIII, Lettre ency­clique Inscrutabili, 21 avril 1878, ASS, X (1877) 585–592. []
  58. S. GRÉGOIRE DE NAZIANZE. Oratio II 16, PG XXXV 426. []
  59. S. MATTHIEU, IX 37. []
  60. HORACE, Art poé­tique, v 163. []
  61. S. PAUL, I Cor. XV 33. []
  62. S. AUGUSTIN, Confessiones VI 8, PL XXXII 726. []
  63. S. JEAN, I EpîtreII 16. []
  64. TERTULLIEN, De ido­la­tria 14, PL I 682. []
  65. S. PAUL, Galat. IV 19. []
  66. S. PAUL, Coloss. III 4. []
  67. S. PAUL, II Cor. IV 11. []
  68. HORACE, Odes III 3 v. 1. []
  69. TERTULLIEN, Apologeticum 42, PL I 491. []
  70. S. AUGUSTIN, De mori­bus Ecclesiae catho­li­cae I 30, PL XXXII 1336. []
  71. Cf. S. PIERRE, I Epître II 25. []
fraternité sainte pie X
19 mai 1935
Prononcée à la Messe pontificale solennelle, après l'Evan­gile, le jour de la Canonisation des bienheureux mar­tyrs Jean Fisher et Thomas More
  • Pie XI
2 octobre 1931
Sur la très dure crise économique, sur le lamentable chômage d’une multitude d’ouvriers et sur les préparatifs militaires croissants
  • Pie XI