Pie XI

Lettre encyclique Lux Veritatis

Aux patriarches, primats, archevêques, évêques et autres Ordinaires des lieux, en paix et communion avec le Siège apostolique

25 décembre 1931

XVe centenaire du Concile d'Éphèse

Table des matières

PIE XI, PAPE
Vénérables Frères, Salut et Bénédiction apostolique

Le Christ toujours avec son Église

La lumière de la véri­té et le témoi­gnage des siècles, c’est-à-dire l’histoire, nous enseignent, à condi­tion d’y appor­ter un juge­ment sage et des recherches dili­gentes, que la divine pro­messe don­née par Jésus- Christ : Je suis avec vous … jusqu’à la fin du monde [1], n’a jamais ces­sé de se réa­li­ser pour son Épouse, l’Église, et qu’à l’avenir cette pro­messe ne lui fera non plus jamais défaut.

Et même, plus furieuses sont les vagues qui battent au cours des siècles la nacelle divine de Pierre, plus se constatent la pré­sence et l’efficacité de la grâce céleste.

Ainsi en fut-​il sur­tout au com­men­ce­ment de l’Église, alors que non seule­ment le nom chré­tien était consi­dé­ré comme un crime exé­crable méri­tant la mort, mais que de plus la per­fi­die héré­tique, sévis­sant par­ti­cu­liè­re­ment dans les pays d’Orient, trou­blait la véri­table foi du Christ au point de la mettre en très grand danger.

Car de même que les per­sé­cu­teurs du catho­li­cisme pas­saient misé­rablement l’un après l’autre, et que l’Empire romain lui-​même s’écrou­lait, de même éga­le­ment tous les héré­tiques, comme des sar­ments des­sé­chés, arra­chés à la vigne divine, se met­taient par là dans l’im­possibilité de pui­ser la sève de vie et de por­ter des fruits.

Cependant, au milieu de tant de tem­pêtes et de ruines, l’Église met­tait sa confiance uni­que­ment en Dieu, pour­sui­vant sans cesse sa marche d’un pas assu­ré et ferme, en conti­nuant tou­jours à gar­der avec éner­gie, dans son inté­gri­té, le dépôt sacré de la véri­té évan­gé­lique que lui avait confié son Fondateur.

Le XVe centenaire du Concile d’Éphèse

Voilà à quoi nous pen­sons, Vénérables Frères, en com­men­çant cette lettre sur l’heureux évé­ne­ment du quin­zième cen­te­naire du Concile œcu­mé­nique d’Éphèse, où non seule­ment a été mise à jour l’impudence astu­cieuse de ceux qui étaient dans l’erreur, mais où de plus la foi de l’Église, grâce au secours d’en haut, a brillé de façon invincible.

Nous savons que, sur Notre conseil, deux comi­tés d’hommes émi­nents se sont consti­tués pour assu­rer la célé­bra­tion aus­si solen­nelle que pos­sible de ce cen­te­naire, non seule­ment dans la capi­tale de la catho­li­ci­té, mais aus­si par­tout ailleurs.

Nous n’ignorons pas non plus que ceux à qui Nous avons confié cette charge spé­ciale n’ont épar­gné ni leurs peines ni leurs labeurs pour mener à bon terme, cha­cun dans la mesure de son pou­voir, ’œuvre si bien com­men­cée. Pour cette acti­vi­té enthou­siaste — à laquelle les évêques et les meilleurs membres du laï­cat ont répon­du presque par­tout avec une una­ni­mi­té vrai­ment admi­rable, — Nous les remer­cions gran­de­ment, et avons en même temps la confiance que des avan­tages consi­dé­rables en résul­te­ront pour la cause catho­lique dans l’avenir.

Une lettre encyclique

Or, en consi­dé­rant atten­ti­ve­ment cet évé­ne­ment et tous les faits et gestes qui l’accompagnent, Nous esti­mons qu’il convient à la charge apos­to­lique que Nous exer­çons de par Dieu de Nous entre­te­nir avec vous de ce sujet si grave dans cette ency­clique, main­te­nant que le cen­te­naire touche à sa fin et que revient la solen­ni­té où la sainte Vierge Marie nous « don­na le Sauveur ».

Nous l’es­pé­rons bien, Nos paroles seront non seule­ment agréa­bles et utiles à vous et à vos fidèles, mais encore Nos frères et Nos fils très aimés qui vivent sépa­rés du Siège apos­to­lique, pous­sés par l’a­mour de la véri­té, les médi­te­ront et y réflé­chi­ront. N’aboutiront- elles pas à obte­nir même qu’à la lumière de l’his­toire qui est maî­tresse de vie, naisse au moins en eux le désir du seul ber­cail de l’u­nique Pasteur, et du retour à la foi véri­table que l’Église romaine garde très pieu­se­ment en toute sûre­té et intégrité ?

Trois dogmes mis en lumière

Dans la lutte que les Pères conci­liaires ont, en effet, pour­sui­vie contre l’hé­ré­sie nes­to­rienne et dans la célé­bra­tion entière du Concile d’Éphèse, trois dogmes de la reli­gion catho­lique — les trois dogmes dont Nous allons par­ler plus spé­cia­le­ment — ont brillé aux yeux de tous, dans leur lumière par­ti­cu­lière : la per­sonne du Christ est une et divine ; la sainte Vierge Marie doit être recon­nue et véné­rée par tous comme réel­le­ment et vrai­ment la Mère de Dieu ; le Pontife de Rome, lors­qu’il traite de la foi et des mœurs, jouit de la part de Dieu, à l’é­gard de cha­cun et de tous, d’une auto­ri­té suprême, sou­ve­raine et indépendante.

I. — Primauté de l’Église de Rome

Abordons main­te­nant le sujet avec ordre et com­men­çons en fai­sant Nôtre cet aver­tis­se­ment de l’Apôtre des gen­tils aux Éphésiens : Jusqu’à ce que nous soyons tous par­ve­nus à l’unité de la foi et de la connais­sance du Fils de Dieu, à l’état d’homme fait, à la mesure de la sta­ture par­faite du Christ, afin que nous ne soyons plus des enfants, flot­tants et empor­tés à tout vent de doc­trine par la trom­pe­rie des hommes, par leur astuce pour induire en erreur ; mais que, confes­sant la véri­té, nous conti­nuions à croître à tous égards dans la cha­ri­té en union avec celui qui est le chef, le Christ. C’est de lui que tout le corps, coor­don­né et uni par les liens des membres qui se prêtent un mutuel secours et dont cha­cun opère selon sa mesure d’activité, gran­dit et se per­fec­tionne dans la cha­ri­té [2].

* De même que les Pères du Concile d’Éphèse ont obéi à ces aver­tissements apos­to­liques dans une una­ni­mi­té de cœur admi­rable, de même souhaitons-​Nous que tous, sans aucune dis­tinc­tion, reje­tant pré­ju­gés et opi­nions, consi­dèrent ces paroles comme adres­sées à eux- mêmes et que tous les mettent heu­reu­se­ment en pratique.

A) L’erreur de Nestorius

1. Bref historique

L’auteur de toute la contro­verse, tout le monde le sait, fut Nestorius, non pas qu’il ait créé par son intel­li­gence et ses études une nou­velle doc­trine — puisqu’il l’a plu­tôt emprun­tée à l’évêque Théodore de Mopsueste, — mais c’est lui, ser­vi par une grande faci­li­té d’élocu­tion, qui en com­men­ça de toutes ses forces la publi­ca­tion et la vul­garisation, en la déve­lop­pant davan­tage et en lui don­nant un sem­blant de nou­veau­té par tout un atti­rail de paroles et de phrases.

Né à Germanicie, ville de Syrie, Nestorius se ren­dit tout jeune à Antioche pour y étu­dier les sciences pro­fanes et sacrées.

En cette ville, très célèbre à cette époque, il embras­sa d’abord la vie monas­tique ; puis, par suite de son esprit chan­geant, il aban­don­na cet état, et, deve­nu prêtre, se consa­cra entiè­re­ment à la pré­di­ca­tion, cher­chant, plus que la gloire de Dieu, les applau­dis­se­ments des hommes.

Sa répu­ta­tion d’é­lo­quence enflam­ma tel­le­ment la foule et se répan­dit si loin de tous côtés que, appe­lé à Constantinople, où l’é­vêque venait de mou­rir, il fut, en rai­son des grands espoirs que l’on fon­dait sur lui, revê­tu de la digni­té épiscopale.

Mais même sur ce Siège, pour­tant si glo­rieux, sans inter­rompre les néfastes expli­ca­tions de sa doc­trine, il en conti­nua l’en­sei­gne­ment et la vul­ga­ri­sa­tion avec encore plus d’au­to­ri­té et d’orgueil.

2. Principaux points de l’hérésie

Pour bien sai­sir la ques­tion, il est bon d’in­di­quer briè­ve­ment les prin­ci­paux points de l’hé­ré­sie nes­to­rienne. Plein d’or­gueil, cet homme pen­sait que deux hypo­stases par­faites, c’est-​à-​dire l’hu­maine de Jésus et la divine du Verbe, s’u­nis­saient dans un cer­tain « pro­sô­pon » com­mun — ain­si disait-​il, — niant de la sorte l’ad­mi­rable union des deux natures, que Nous appe­lons hypo­sta­tique ; il affir­mait par suite que le Verbe unique de Dieu ne s’é­tait pas fait homme mais se trou­vait pré­sent dans le corps humain par habi­ta­tion, par son bon vou­loir, par la ver­tu de son opé­ra­tion. D’où il ne fal­lait pas l’ap­pe­ler Dieu, mais bien Theophoros ou déi­fère, à peu près de la même façon qui per­met d’ap­pe­ler les pro­phètes et les autres saints déi­fères, à cause de la grâce divine qui leur est donnée.

* Ces funestes doc­trines de Nestorius abou­tis­saient à recon­naître deux per­sonnes dans le Christ, l’une divine et l’autre humaine ; ain­si s’ensuivait-​il néces­sai­re­ment que la sainte Vierge Marie n’é­tait pas vrai­ment la Mère de Dieu ou Theotocos, mais plu­tôt la Mère du Christ-​Homme ou Christotocos, ou au plus celle qui a reçu Dieu ou Theodocos [3].

B) RÉACTIONS

Ces dogmes impies, qui étaient prê­chés non seule­ment de façon cachée et voi­lée par un homme par­ti­cu­lier, mais publi­que­ment et ouver­te­ment par l’é­vêque lui-​même de Constantinople, pro­dui­sirent, prin­ci­pa­le­ment dans l’Eglise orien­tale, un trouble énorme.

1. Saint Cyrille d Alexandrie

Parmi les adver­saires de l’hé­ré­sie nes­to­rienne qui ne man­quèrent point dans la capi­tale même de l’Empire d’Orient, celui qui tenait sans aucun doute le pre­mier rang, homme d’une haute sain­te­té et ven­geur de l’in­té­gri­té catho­lique, c’é­tait Cyrille, patriarche d’Alexan­drie. C’est lui, en effet, qui à la pre­mière nou­velle de l’en­sei­gne­ment impie de l’é­vêque de Constantinople, plein de zèle non seule­ment pour ses fils, mais encore pour tous ses frères qui étaient dans l’er­reur, prit la défense intré­pide de la foi ortho­doxe auprès de ses fidèles, et, dans une lettre adres­sée à Nestorius, s’ef­for­ça avec une fra­ter­nelle cha­ri­té de le rame­ner à la norme de la véri­té catholique.

2. Appel à l’Autorité romaine

Mais cet effort cha­ri­table fut inutile par suite de l’obs­ti­na­tion indomp­table de Nestorius. Alors Cyrille, à la fois par­fai­te­ment infor­mé et invin­cible défen­seur de l’au­to­ri­té de l’Église romaine, ne vou­lut pas lui-​même pous­ser plus loin la dis­cus­sion et por­ter une sen­tence dans une cause aus­si grave avant d’a­voir sol­li­ci­té et obte­nu le juge­ment du Siège apostolique.

C’est pour­quoi il envoya au « Très saint » et au « Père très aimé de Dieu, Célestin », une lettre pleine de défé­rence dans laquelle, comme un fils, il disait entre autres choses : « L’antique cou­tume des Églises me pousse à com­mu­ni­quer ces choses à Votre sain­te­té » [4] ; « Nous n’avons pas vou­lu aban­don­ner sa com­mu­nion avant de mani­fester toutes ces choses à votre pié­té. Daignez donc nous faire con­naître ce qui vous en semble et nous dire si nous devons com­mu­nier avec lui, ou décla­rer ouver­te­ment que per­sonne ne peut gar­der la com­mu­nion avec un homme qui a une telle croyance et pro­fesse un tel ensei­gne­ment. La volon­té de Votre Sainteté et votre juge­ment sur cette cause doivent donc être très clai­re­ment expri­més aux très pieux et très reli­gieux évêques de la Macédoine et aux évêques de tout l’Orient. » [5]

Nestorius, de son côté, n’ignorait pas non plus l’autorité suprême de l’évêque de Rome sur l’Église uni­ver­selle. Si bien que plus d’une fois il écri­vit à Célestin, s’efforçant de lui prou­ver le bien-​fondé de sa doc­trine, de le gagner et de se conci­lier sa faveur. Ce fut en vain, car les écrits même de l’hérésiarque conte­naient de graves erreurs.

3. Célestin condamne l’hérésie

Celui qui occu­pait alors le Siège apos­to­lique les dis­cer­na immédia­tement et clai­re­ment, et sans retard prit les moyens néces­saires à la gué­ri­son. Afin d’éviter qu’une hési­ta­tion n’aggravât la peste de l’hérésie, juri­di­que­ment un synode les exa­mi­na, les condam­na solen­nellement et décré­ta que tous les condam­nassent également.

C. Attitudes différentes

Et à ce pro­pos Nous vou­lons, Vénérables Frères, que vous obser­viez atten­ti­ve­ment com­ment, en cette cause, la façon d’agir du Pontife romain dif­fère de celle de l’évêque d’Alexandrie.

1. Conduite de l’évêque d’Alexandrie

Celui-​ci, en effet, bien qu’il eût obte­nu le Siège qui dans l’Église orien­tale passe pour le pre­mier, ne vou­lut pas cepen­dant, comme Nous l’avons dit, tran­cher de lui-​même une contro­verse très grave rela­tive à la foi catho­lique avant de connaître entiè­re­ment, sur ce point, la pen­sée du Siège apostolique.

2. Conduite du Pape

Célestin, au contraire, au synode réuni à Rome, et après une étude appro­fon­die de la ques­tion, en ver­tu de sa suprême et abso­lue auto­rité sur le trou­peau tout entier du Seigneur, décré­ta et pro­mul­gua solen­nel­le­ment ce qui suit au sujet de l’évêque de Constantinople et de sa doc­trine : « Sache donc clai­re­ment, écrit-​il à Nestorius, que Notre juge­ment est le sui­vant : Si tu ne prêches pas au sujet de notre Christ-​Dieu ce qu’enseignent l’Église romaine, celle d’Alexandrie et l’Église catho­lique uni­ver­selle, comme l’a ensei­gné aus­si excel­lem­ment jusqu’à toi l’Église très sainte de la ville de Constantinople, et si tu ne condamnes pas, par une confes­sion publique et écrite, dans un délai de dix jours à comp­ter du jour où cet avis te sera noti­fié, cette nou­velle et per­fide doc­trine qui tend à sépa­rer ce que les véné­rables Écritures ont uni, sache que tu es reje­té de l’Église catho­lique universelle.

« Nous fai­sons par­ve­nir, par l’intermédiaire de Notre fils le diacre Possidonius, men­tion­né ci-​dessus, cet énon­cé de Notre juge­ment sur toi, ain­si que tous les docu­ments qui s’y rap­portent, à Notre saint col­lègue l’évêque de la ville d’Alexandrie déjà dési­gné, qui Nous a plei­ne­ment ren­sei­gné sur ce litige, afin qu’en Notre nom il agisse et te fasse connaître à toi ain­si qu’à tous les frères ce que Nous avons déci­dé, car tous doivent être infor­més chaque fois qu’il s’agit de l’intérêt géné­ral. » [6]

Cette sen­tence, le Pontife romain ordon­na au patriarche d’Alexan­drie d’en assu­rer l’exécution par ces graves paroles : « En ver­tu donc de l’au­to­ri­té que tu détiens de Notre Siège, et en Notre nom, fais exé­cu­ter en toute rigueur la sen­tence sui­vante qui est la nôtre, à savoir que dans un délai de dix jours à par­tir du pré­sent avis il doit condam­ner dans une confes­sion écrite ses pré­di­ca­tions erro­nées et confir­mer qu’il pro­fesse au sujet de la nais­sance de notre Christ- Dieu la doc­trine qui est celle de l’Église romaine, celle de l’Église de ta sain­te­té et celle de la pié­té uni­ver­selle ; et s’il n’o­béit pas, qu’il sache que ta sain­te­té, char­gée de gou­ver­ner cette Église, l’ex­clu­ra sans tar­der de la façon la plus abso­lue de notre com­mu­nion. » [7]

D) Fausses interprétations

1. Opinions sur cette affaire

Cependant, plu­sieurs auteurs anciens et modernes, comme pour élu­der l’au­to­ri­té si pro­bante des docu­ments que Nous avons rap­por­tés, ont for­mu­lé leur opi­nion sur toute cette affaire, non sans mani­fes­ter sou­vent une orgueilleuse suf­fi­sance. Admettons, prétendent-​ils incon­sidérément, que le Pontife romain ait for­mu­lé un juge­ment péremp­toire et abso­lu, que l’é­vêque d’Alexandrie pro­vo­qua, à cause de son oppo­si­tion à Nestorius, et s’ap­pro­pria si volon­tiers ; il n’en reste pas moins vrai que le Concile, réuni pos­té­rieu­re­ment à Éphèse, jugea, à nou­veau et tota­le­ment, une cause déjà jugée et plei­ne­ment con­damnée par le Siège apos­to­lique, et qu’il déci­da de sa suprême et propre auto­ri­té ce que cha­cun devait pen­ser de cette affaire. D’où ils estiment pou­voir conclure que le Concile œcu­mé­nique jouit en tout de droits plus grands et plus puis­sants que l’é­vêque de Rome.

2. Réfutation des avancés

Mais il n’est per­sonne qui ne voie — s’il consi­dère les faits et les docu­ments écrits en his­to­rien et avec l’esprit entiè­re­ment déga­gé d’opinions pré­con­çues — que c’est là émettre un juge­ment erro­né et avan­cer des choses fausses sous une appa­rence de vérité.

Il faut, en effet, remar­quer pre­miè­re­ment que lorsque l’empereur Théodose, agis­sant éga­le­ment au nom de son col­lègue Valentinien, convo­qua le Concile œcu­mé­nique, la sen­tence de Célestin n’était pas encore par­ve­nue à Constantinople, et qu’elle n’y était donc nul­le­ment connue.

En second lieu, lorsque Célestin apprit que le Concile d’Éphèse allait se réunir sur l’ordre des empe­reurs, il ne mani­fes­ta aucun sen­timent d’opposition ; au contraire, il envoya des lettres à Théodose [8] et à l’évêque d’Alexandrie [9], approu­vant ain­si le pro­jet ; de plus, il choi­sit et envoya ses légats, qui devaient pré­si­der le Concile, c’est-à-dire le patriarche Cyrille, les évêques Arcadius et Projectus, et le prêtre Philippe. Mais, en agis­sant ain­si, le Pontife romain n’abandonne pas le juge­ment de l’affaire au Concile, comme s’il s’agissait d’une ques­tion non encore jugée, mais il main­tient au contraire, sui­vant ses propres termes, « la déci­sion prise anté­rieu­re­ment par Nous » [10] ; il confie l’exécution de la sen­tence por­tée par lui-​même aux Pères du Concile, leur deman­dant d’unir leurs conseils et leurs prières à Dieu pour rame­ner, si faire se peut, à l’unité de la foi, l’évêque éga­ré du siège de Constantinople.

À Cyrille qui deman­dait au Pontife com­ment il devait se com­por­ter dans cette affaire, c’est-à-dire « si le saint Concile devait rece­voir cet homme au cas où il regret­te­rait ses pré­di­ca­tions ; et si, le temps accor­dé pour l’amendement étant écou­lé, la sen­tence récem­ment por­tée gar­dait son effi­ca­ci­té », Célestin écri­vit : « Il appar­tient à ta Sainteté, d’accord avec le véné­rable Concile des Pères, de répri­mer les troubles sus­ci­tés dans l’Église et de Nous faire savoir que, Dieu aidant, l’affaire s’est ter­mi­née avec la cor­rec­tion vou­lue. Pour Nous, Nous ne dirons pas que Nous avons été absent du Concile, Nous ne pou­vons en effet, en quelque lieu que Nous soyons, ne pas être auprès de ceux aux­quels la même foi Nous unit… Nous sommes là-​bas, parce que Nous pen­sons à ce qu’on y dis­cute dans l’intérêt de tous ; Nous accomplis­sons en esprit ce que l’on ne Nous voit pas faire cor­po­rel­le­ment. Je me pré­oc­cupe de la tran­quilli­té catho­lique, je me pré­oc­cupe de celui qui va périr, il suf­fit qu’il avoue sa mala­die. Nous par­lons ain­si afin qu’on ne croie pas que Nous vou­lons faire défaut à celui qui veut se cor­ri­ger… Qu’il constate que Nous ne met­tons aucune hâte à ver­ser le sang, puisqu’il a connais­sance d’un remède propre à le gué­rir. » [11]

Les droits divins du Saint-Siège

Ces paroles attestent excel­lem­ment l’esprit pater­nel de Célestin et son désir le plus ardent de voir luire pour les yeux aveu­glés la lumière de la foi, et l’Église réjouie par le retour des éga­rés. Cependant les pres­crip­tions qu’il don­na à ses légats à leur départ pour Éphèse, démontrent clai­re­ment avec quel sou­ci et avec quelle sol­li­ci­tude le Pontife ordon­na de main­te­nir intacts les droits divins du Siège romain. Il leur recom­mande, en effet, entre autres :

« Nous vous ordon­nons de main­te­nir l’autorité du Siège aposto­lique, car les ins­truc­tions qui vous ont été don­nées veulent que vous soyez pré­sents au Concile et que, si l’on en vient à la dis­cus­sion, vous jugiez vous-​mêmes la dis­cus­sion et ne subis­siez pas la contra­dic­tion. » [12]

Conduite des légats du Pape

Telle fut bien la conduite des légats, avec le plein consen­te­ment des Pères du Concile. Observant, en effet, avec autant de fidé­li­té que de fer­me­té les ordres très for­mels du Pontife, ils deman­dèrent, en arri­vant à Éphèse, alors que la pre­mière ses­sion était déjà ter­mi­née, qu’on leur remît tout ce qui avait été décré­té au cours de cette pré­cé­dente ses­sion, afin de le confir­mer et rati­fier au nom du Siège apos­to­lique : « Nous deman­dons que vous nous expo­siez ce qui a été fait avant notre arri­vée dans cette sainte assem­blée, afin que nous le confir­mions éga­le­ment sui­vant la volon­té de notre bien­heu­reux Pape et en pré­sence des membres de ce saint Concile. » [13]

Primauté de l’Église romaine

De plus, le prêtre Philippe, en pré­sence de tout le Concile, pro­nonça la fameuse décla­ra­tion sur la pri­mau­té de l’Église romaine, que repro­duit la Constitution dog­ma­tique elle-​même Pastor aeter­nus du Concile du Vatican [14].

En voi­ci les termes : « Personne ne met en doute, bien plus, tous les siècles savent que le très bien­heu­reux Pierre, prince et chef des Apôtres, colonne de la foi et fon­de­ment de l’Église catho­lique, a reçu de Notre-​Seigneur Jésus-​Christ, Sauveur et Rédempteur du genre humain, les clefs, et que c’est à lui qu’a été don­né le pou­voir de délier et de lier les péchés, à lui qui a vécu jusqu’à ce jour et vit tou­jours dans ses suc­ces­seurs et exerce le pou­voir de juger. » [15]

Assentiment des Pères du Concile

Quoi de plus ? Est-​ce que les Pères du Concile œcu­mé­nique s’opposèrent à cette façon d’agir de Célestin et de ses légats ? Est-​ce qu’ils éle­vèrent quelque pro­tes­ta­tion ? En aucune façon. Bien au contraire, des docu­ments nous res­tent qui prouvent très clai­re­ment leur défé­rence et leur res­pect. En effet, lorsque, au cours de la deuxième ses­sion du Concile, les légats pon­ti­fi­caux, lisant la lettre de Célestin, affir­mèrent entre autres : « Nous avons envoyé, dans Notre sol­li­ci­tude, Nos saints frères et col­lègues dans le sacer­doce, les évêques Arcadius et Projectus, ain­si que Notre prêtre Philippe, hommes excel­lents et ani­més des mêmes sen­ti­ments que Nous, afin qu’ils inter­viennent dans vos dis­cus­sions et exé­cutent ce qui a été anté­rieurement déci­dé par Nous, et aux ins­truc­tions des­quels, Nous n’en dou­tons pas, Votre Sainteté se fera un devoir de se confor­mer …» [16]

Loin de s’insurger contre cette décla­ra­tion qui était celle d’un juge suprême, les Pères du Concile l’approuvèrent au contraire à l’unani­mité et saluèrent le Pontife romain par ces accla­ma­tions enthou­siastes : « Ce juge­ment est juste ! À Célestin nou­veau Paul, à Cyrille nou­veau Paul, à Célestin gar­dien de la foi, à Célestin d’accord avec le Concile, à Célestin, le Concile tout entier rend grâces ; un seul Célestin, un seul Cyrille, une seule foi au sein du Concile, une seule foi dans le monde entier. » [17]

Cependant, dès qu’on en vient à la condam­na­tion et à la réproba­tion de Nestorius, les mêmes Pères du Concile n’estiment pas qu’ils peuvent juger libre­ment et en son inté­gri­té l’affaire, mais ils avouent ouver­te­ment qu’ils sont pré­ve­nus et « for­cés » par la déci­sion du Pontife romain : « Sachant… qu’il (Nestorius) pense et prêche d’une façon impie ; étant tenus par les sacrés canons et par la lettre de notre très saint Père et col­lègue Célestin, évêque de l’Eglise romaine, nous nous voyons dans l’obligation, les larmes aux yeux, de por­ter contre lui cette triste sen­tence. C’est pour­quoi Notre-​Seigneur Jésus-​Christ, en butte à ses blas­phèmes, par ce très saint Concile, a décré­té de pri­ver le même Nestorius de la digni­té épis­co­pale et de l’ex­clure de toute réunion et de toute assem­blée des prêtres. » [18]

D’autre part, Firmus, évêque de Césarée, durant la seconde ses­sion du Concile, fit une pro­fes­sion de foi tout à fait iden­tique, dans les termes sui­vants : « Le saint Siège apos­to­lique, par le très saint évêque Célestin, dans la lettre adres­sée aux très pieux évêques… a for­mu­lé, pré­cé­dem­ment, un juge­ment et une règle sur la pré­sente affaire, aux­quels nous nous sommes aus­si confor­més … Attendu que Nes­torius, cité par nous, n’a pas com­pa­ru, nous avons ordon­né d’exécuter la peine édic­tée, en pro­fé­rant contre lui le juge­ment cano­nique et apos­to­lique. » [19]

Paroles de saint Augustin

Les divers docu­ments que nous avons rap­pe­lés éta­blissent de façon si for­melle et si expli­cite la foi qui était déjà en vigueur dans l’Église du Christ tout entière, au sujet de l’autorité indé­pen­dante et infaillible du Pontife romain, qu’il nous revient à l’esprit cette nette et claire parole d’Augustin, sur le juge­ment por­té peu d’années aupa­ra­vant par le Pape Zosime contre les Pélagiens, dans sa lettre doc­tri­nale : « Dans ces paroles, la foi catho­lique tou­chant le Siège apos­to­lique est si ancienne, si bien fon­dée, si cer­taine et si claire, qu’il n’est pas per­mis à un chré­tien d’en dou­ter. » [20]

Plût à Dieu que le très saint évêque d’Hippone eût pu inter­ve­nir au Concile d’Éphèse ! Comme il eût illus­tré, grâce à son admi­rable finesse qui lui fai­sait dis­cer­ner le dan­ger des contro­verses, les dogmes de la véri­té catho­lique, et comme il les eût défen­dus avec la vigueur de son esprit ! Malheureusement, lorsque les envoyés des empe­reurs arri­vèrent à Hippone pour lui remettre les lettres d’invitation, ils ne purent que pleu­rer la mort de cet illustre flam­beau de la sagesse chré­tienne et la dévas­ta­tion de son siège par les Vandales.

3. Accusations portées contre saint Cyrille

Nous n’i­gno­rons pas, Vénérables Frères, que plu­sieurs de ceux qui, de nos jours sur­tout, s’adonnent aux recherches his­to­riques tentent non seule­ment de laver Nestorius de toute tache d’hérésie mais encore d’accuser Cyrille, le très saint évêque d’Alexandrie, d’iniques ressen­timents. Il aurait calom­nié Nestorius qu’il détes­tait, et aurait tout mis en œuvre pour pro­vo­quer une condam­na­tion de doc­trines que Nestorius n’aurait pas ensei­gnées. Les défen­seurs de l’évêque de Constantinople n’hésitent pas à por­ter cette très grave accu­sa­tion contre Notre bien­heu­reux pré­dé­ces­seur Célestin lui-​même, qui, à cause de son igno­rance, aurait été abu­sé par Cyrille, et même contre le sacro-​saint Concile d’Éphèse.

Le jugement de l’Église universelle

Pourtant, l’Église uni­ver­selle réclame la répro­ba­tion de ces vains et témé­raires efforts ; elle a tou­jours, en effet, consi­dé­ré la condamna­tion de Nestorius comme juste et méri­tée ; elle a tou­jours jugé ortho­doxe la doc­trine de Cyrille et n’a jamais ces­sé de véné­rer le Concile d’Éphèse, ins­pi­ré par l’Esprit saint, à l’égard des conciles œcuméniques.

Car, sans citer tous les docu­ments très nom­breux et très clairs, il est connu de tous qu’un grand nombre des par­ti­sans de Nestorius — témoins ocu­laires n’ayant aucune rela­tion avec Cyrille, — mal­gré l’amitié qui les liait à Nestorius, mal­gré l’attrait de ses œuvres litté­raires et l’ardeur enthou­siaste de ses dis­cus­sions contre la par­tie adverse, aban­don­nèrent peu à peu, comme pous­sés par la lumière de la véri­té, après le Concile d’Éphèse, l’é­vêque héré­tique de Constanti­nople que l’on devait évi­ter confor­mé­ment au droit de l’Église.

Témoignages de quelques Papes

Beaucoup d’entre eux devaient encore être en vie lorsque Notre pré­dé­ces­seur de bien­heu­reuse mémoire Léon-​le-​Grand écri­vit de la façon sui­vante à son légat au Concile de Chalcédoine, Paschasinus de Lilybée : « Vous sau­rez que toute l’Église de Constantinople, tous ses monas­tères et de nom­breux évêques, ont don­né leur assen­ti­ment et ont sous­crit aux ana­thèmes infli­gés aux doc­trines de Nestorius et d’Eutychès. » [21]

Et dans la lettre doc­tri­nale à l’empereur Léon, le Pape mon­trait très net­te­ment, et sans être contre­dit par per­sonne, Nestorius comme héré­tique et maître d’hé­ré­sie en disant : « Il faut donc ana­thé­ma­ti­ser Nestorius, qui croyait que la sainte Vierge Marie était non la Mère de Dieu, mais de l’homme seule­ment, qui for­geait une per­sonne humaine et une per­sonne divine, qui affir­mait que le Verbe de Dieu et l’homme n’é­taient pas un seul Christ, et qui prê­chait qu’il y avait en lui sépa­rément et diver­se­ment le Fils de Dieu et l’homme. » [22] Tout le monde sait que le Concile de Chalcédoine, par une solen­nelle appro­ba­tion, a réprou­vé une nou­velle fois Nestorius et a fait l’é­loge de la doc­trine de Cyrille.

Notre très saint pré­dé­ces­seur Grégoire-​le-​Grand, à peine mon­té sur le Siège de Pierre, dans la lettre syno­dale adres­sée aux évêques d’Orient, où il rap­pelle les quatre Conciles œcu­mé­niques de Nicée, de Constantinople, d’Éphèse et de Chalcédoine, écrit sur ces conciles les très impor­tantes et très nobles paroles que voi­ci : « Dans ces conciles l’é­di­fice de la sainte foi a été bâti sur une pierre d’angle ; par eux s’af­firment la vie et l’ac­tion de cha­cun. Quiconque n’ac­cepte pas leur vali­di­té, même s’il paraît être une pierre, gît cepen­dant hors de l’édifice. » [23]

Tous doivent donc tenir avec cer­ti­tude que Nestorius a vrai­ment ensei­gné des doc­trines héré­tiques ; que le patriarche d’Alexandrie s’est mon­tré un défen­seur éner­gique de la foi catho­lique et que le Pape Célestin, et avec lui le Concile d’Éphèse, ont conser­vé la doc­trine tra­di­tion­nelle et l’autorité suprême du Siège apostolique.

II. — La Personne du Christ est une et divine

A) La doctrine condamnée à Éphèse

Et main­te­nant, Vénérables Frères, pas­sons à l’examen appro­fon­di des points de doc­trine que le Concile œcu­mé­nique d’Éphèse, par la condam­na­tion de Nestorius, a ouver­te­ment pro­fes­sés et sanc­tion­nés de son auto­ri­té. Car, tout en réprou­vant l’hérésie péla­gienne et en condam­nant ses par­ti­sans, — et il n’est pas dou­teux que Nestorius ne se trou­vât par­mi eux, — le prin­ci­pal sujet qui fut trai­té par les Pères et qu’ils confir­mèrent solen­nel­le­ment à la presque una­ni­mi­té fut d’affirmer que la pro­po­si­tion de cet héré­siarque est abso­lu­ment impie et contraire à la sainte Écriture, ce qu’il reje­tait étant une véri­té cer­taine : à savoir que dans le Christ il y a une seule per­sonne, la per­sonne divine.

Tandis que Nestorius, en effet, Nous venons de le dire, sou­te­nait avec obs­ti­na­tion que le Verbe divin ne s’unissait pas à la nature humaine dans le Christ d’une façon sub­stan­tielle et hypo­sta­tique, mais par une cer­taine uni­té acci­den­telle et morale, les Pères d’Éphèse, dans leur condam­na­tion de l’évêque de Constantinople, pro­fes­saient ouver­te­ment la véri­table doc­trine de l’incarnation qui doit être fer­mement accep­tée de tous.

1. Témoignage de l’Écriture

Par contre, Cyrille, dans les lettres et les cha­pitres adres­sés à Nestorius avant le Concile et insé­rés dans les actes du Concile œcumé­nique, admi­ra­ble­ment d’accord avec l’Église romaine, disait clai­re­ment et très sou­vent : « Aucune rai­son ne per­met de divi­ser notre unique Seigneur Jésus-​Christ en deux fils .. . Car l’Écriture ne dit nul­le­ment que le Verbe s’est asso­cié à la per­sonne de l’homme, mais bien qu’il s’est fait chair. Et lorsqu’on dit que le Verbe s’est fait chair, cela ne signi­fie pas autre chose que, se vou­lant sem­blable à nous, il s’est uni à la chair et au sang ; il fit donc sien notre corps, est né homme d’une femme, sans renon­cer tou­te­fois à la divi­ni­té et à sa filia­tion du Père, car en pre­nant la chair humaine il res­ta ce qu’il était. » [24]

En réa­li­té, la sainte Écriture et la tra­di­tion divine nous l’appren­nent : le Verbe de Dieu le Père ne s’est pas uni à un homme ayant déjà sa propre sub­sis­tance, mais le seul et même Christ est le Verbe de Dieu jouis­sant, dans le sein du Père, d’une vie éter­nelle et s’étant fait homme dans le temps.

Ainsi la divi­ni­té et l’humanité s’unissent dans Jésus-​Christ, Ré­dempteur du genre humain, par le lien admi­rable qu’on appelle avec rai­son et à bon droit l’union hypo­sta­tique. Cela res­sort d’ailleurs très clai­re­ment des saintes Écritures, où non seule­ment le même et unique Christ est appe­lé Dieu et Homme, mais encore où il agit en Dieu et en homme, et où enfin on le voit très net­te­ment comme homme mou­rir et comme Dieu res­sus­ci­ter des morts.

En d’autres termes, celui qui a été conçu dans le sein de la Vierge par l’opération du Saint-​Esprit, qui naît, qui gît dans la crèche, se dit fils de l’homme, souffre, meurt cloué à la croix, est abso­lu­ment le même que celui que le Père éter­nel appelle d’une façon mer­veilleuse et solen­nelle Mon fils bien-​aimé [25], le même qui, par la puis­sance divine, par­donne les péchés [26] et qui de sa propre ver­tu rap­pelle les malades à la san­té [27] et les morts à la vie [28].

Tout cela montre clai­re­ment non seule­ment qu’il y a deux natures dans le Christ, sources de l’activité tant humaine que divine, mais encore que le Christ est un, en même temps Dieu et homme, en ver­tu de cette uni­té de la per­sonne qui le fait appe­ler « Theanthropos » (Homme-​Dieu).

2. Le dogme de la Rédemption

En outre, tout le monde sait que cette doc­trine, tou­jours ensei­gnée par l’Église, trouve un appui et une confir­ma­tion dans le dogme de la Rédemption des hommes.

Comment, en effet, pourrait-​on appe­ler le Christ premier-​né d’un grand nombre de frères [29], com­ment pourrait-​il être cou­vert de bles­sures pour nos ini­qui­tés [30], nous déli­vrer de la ser­vi­tude du péché, s’il n’était pas pour­vu d’une nature humaine, sem­blable à la nôtre ? De même aus­si, com­ment pourrait-​il satis­faire entiè­re­ment à la jus­tice de Dieu le Père — cette jus­tice que le genre humain avait vio­lée — s’il ne pos­sé­dait pas une digni­té sans limite et infi­nie, venant de sa per­sonne divine ?

Objection et réfutation

Il ne faut pas non plus nier ce point de la véri­té catho­lique en affir­mant qu’une per­fec­tion manque à la nature humaine de notre Rédempteur s’il n’a pas la per­son­na­li­té humaine, et que, par consé­quent, il nous semble infé­rieur en tant qu’homme. Saint Thomas d’Aquin remarque, en effet, avec sub­ti­li­té et péné­tra­tion : « La per­sonnalité n’entre dans la noblesse et la per­fec­tion d’un être que dans la mesure où il entre dans sa noblesse et sa per­fec­tion d’exis­ter par lui-​même ; c’est là ce que le mot per­sonne signi­fie. Or, il y a plus de noblesse pour un être à exis­ter dans un être plus noble que lui, qu’à exis­ter par lui-​même. Par consé­quent, la nature humaine a plus de noblesse dans le Christ qu’en nous, pour cette rai­son que, exis­tant en nous par elle-​même, elle a sa per­son­na­li­té propre, au lieu que dans le Christ elle existe dans la per­sonne du Verbe. De même, bien qu’il entre dans la noblesse de la forme de com­plé­ter l’espèce, cepen­dant, en ver­tu de son union avec une forme com­plé­tive plus noble, l’âme sen­si­tive est plus noble dans l’homme que dans l’animal sans rai­son, chez lequel elle est elle-​même forme com­plé­tive. » [31]

3. Conséquences de l’hérésie

Il est bon de remar­quer ici com­ment Arius, ce très rusé des­truc­teur de l’unité catho­lique, com­bat­tait la nature divine du Verbe et sa consub­stan­tia­li­té au Père éter­nel, et com­ment éga­le­ment, mais par d’autres moyens, Nestorius, en reje­tant l’union hypo­sta­tique du Rédempteur, niait l’entière et par­faite divi­ni­té, sinon du Verbe au moins du Christ. Car si un lien moral seule­ment, ain­si déraisonnait- il, unis­sait dans le Christ la nature divine à la nature humaine — ce qui, d’une cer­taine façon, comme Nous l’avons dit, exis­tait pour les pro­phètes et les autres héros de la sain­te­té chré­tienne grâce à leur union avec Dieu, — le Sauveur du genre humain dif­fé­re­rait très peu, si peu que rien, de ceux qu’il sau­va par sa grâce et par son sang.

Par consé­quent, l’abandon de la doc­trine de l’union hypo­sta­tique, base et fon­de­ment des dogmes de l’Incarnation et de la Rédemption humaine, entraîne l’écroulement et la ruine de la base de la reli­gion catholique.

Il n’est donc pas éton­nant que l’extension du péril de l’hérésie nes­to­rienne ait ébran­lé tout l’univers catho­lique ; il n’est pas éton­nant non plus que le Concile d’Éphèse se soit éner­gi­que­ment oppo­sé à l’évêque de Constantinople, qui, plein de témé­ri­té et d’astuce, com­battait la foi des ancêtres, et que le Concile, en exé­cu­tion du juge­ment du Pontife romain, ait frap­pé Nestorius d’un cruel anathème.

Aussi donc, avec tous les siècles de l’histoire chré­tienne, véné­rons le Rédempteur du genre humain, non pas comme un Élie … ou un des pro­phètes en qui Dieu demeure par sa grâce, mais d’une seule voix pro­cla­mons avec le Prince des apôtres, qui, par faveur divine, eut connais­sance de ce mys­tère : Vous êtes le Christ, le Fils de Dieu vivant [32].

B) Élévation sublime de la nature humaine dans le Christ

Maintenant que cette véri­té dog­ma­tique est bien éta­blie, il est facile d’en tirer cette conclu­sion que tout l’ensemble des hommes et des choses créées a vu, grâce au mys­tère de l’incarnation, gran­dir sa digni­té au-​delà de tout ce que l’on peut ima­gi­ner, d’une gran­deur bien supé­rieure à celle que la créa­tion lui avait pro­cu­rée. Maintenant, par­mi les fils d’Adam, un homme existe, le Christ, qui pos­sède plei­nement la divi­ni­té per­pé­tuelle et infi­nie, et qui lui est uni d’une manière mys­té­rieuse et très étroite ; nous l’appelons le Christ, il est notre frère, il pos­sède la nature humaine et pour­tant il est Dieu avec nous, il est l’Emmanuel ; par sa grâce et par ses mérites il nous ramène tous au Créateur divin ; il nous remet en pos­ses­sion de cette béa­ti­tude céleste dont nous étions misé­ra­ble­ment déchus par le péché originel.

Rendons-​lui donc nos actions de grâces, sui­vons ses pré­ceptes et imi­tons ses exemples. Ce sera pour nous le moyen de par­ti­ci­per à la divi­ni­té de Celui « qui a dai­gné se faire par­ti­ci­pant de notre huma­ni­té » [33].

1. Opinions divergentes de non-catholiques

Mais si, comme Nous l’a­vons dit, la véri­table Église de Jésus- Christ a, de tout temps au cours des siècles, jalou­se­ment conser­vé la véri­table et intègre doc­trine de l’u­ni­té per­son­nelle et de la divi­ni­té de son Fondateur, il n’en est pas de même, hélas ! chez ceux qui errent misé­ra­ble­ment en dehors du ber­cail unique du Christ. Chaque fois que quel­qu’un s’est opi­niâ­tre­ment déta­ché du magis­tère infaillible de l’Église, nous avons la dou­leur de consta­ter qu’il aban­donne du même coup insen­si­ble­ment la sûre et véri­table doc­trine sur Jésus-Christ.

La preuve en est que si nous inter­ro­geons les très nom­breuses et diverses sectes reli­gieuses, celles-​là sur­tout qui ont sur­gi aux xvie et xviie siècles et depuis, qui se parent encore du nom chré­tien, qui au moment de leur sépa­ra­tion pro­fes­saient fer­me­ment que le Christ était Dieu et homme, afin de savoir leurs opi­nions actuelles, nous en obtien­drons des réponses fort diver­gentes et même contradictoires.

Bien peu, en véri­té, par­mi leurs adhé­rents, ont conser­vé la véri­table doc­trine et la croyance entière sur la per­sonne de notre Rédempteur ; si d’autres affirment quelque chose de sem­blable, on le constate aussi­tôt : ce n’est plus que le par­fum d’une chose déjà dis­pa­rue qui s’éva­pore. Ils pré­sentent Jésus-​Christ comme un homme com­blé de cha­rismes divins, uni d’une manière mys­té­rieuse et par-​dessus tous les autres à la divi­ni­té, et se rap­pro­chant le plus de Dieu ; mais ils res­tent bien loin de la pro­fes­sion inté­grale et sin­cère de la foi catholique.

D’autres enfin ne recon­naissent rien de divin dans le Christ, ils le regardent tout sim­ple­ment comme un homme, doué, il est vrai, de dons mer­veilleux tant de l’es­prit que du corps, mais sujet quand même aux erreurs et à la fra­gi­li­té de l’homme.

Il est par­fai­te­ment évident que tous ceux-​là, comme Nestorius, veulent d’une audace témé­raire dis­soudre le Christ, et comme le dit l’Apôtre Jean, ils ne sont donc pas de Dieu [34].

2. La foi de l’Église romaine

Voilà pour­quoi Nous qui occu­pons la haute digni­té de ce Siège apos­to­lique, Nous exhor­tons pater­nel­le­ment tous ceux qui se font gloire d’être des dis­ciples du Christ, qui mettent en lui l’espoir et le salut tant des indi­vi­dus que de la socié­té humaine, à adhé­rer tous les jours plus soli­de­ment et plus étroi­te­ment à l’Église romaine.

C’est seule­ment en elle que le Christ est l’objet d’une foi inté­grale et par­faite, seule­ment en elle que le Christ est ado­ré avec sin­cé­ri­té et aimé avec la flamme per­pé­tuelle d’une ardente charité.

Qu’ils se sou­viennent, ceux sur­tout qui sont à la tête du trou­peau sépa­ré de Nous, de la foi que leurs ancêtres d’Éphèse ont solennelle­ment pro­fes­sée, de la foi que ce Siège suprême de véri­té, aux temps pas­sés comme à pré­sent, conserve intacte et défend éner­gi­que­ment ; qu’ils se sou­viennent que l’unité de la véri­table foi se base et repose sur l’unique roc éta­bli par le Christ : cette uni­té ne peut être con­servée dès lors en toute sécu­ri­té que par l’autorité suprême des suc­cesseurs du bien­heu­reux Pierre.

Il y a quelques années Nous avons par­lé plus lon­gue­ment, dans l’encyclique Mortalium ani­mos, de cette uni­té de la reli­gion catho­lique. Il est bon pour­tant de men­tion­ner ici la chose briè­ve­ment, car l’union hypo­sta­tique, solen­nel­le­ment confir­mée au Concile d’Éphèse, contient et offre l’image de cette uni­té dont notre Rédempteur vou­lait orner son corps mys­tique, c’est-à-dire l’Église, un corps unique [35], un corps coor­don­né et uni par des liens [36].

Car si l’unité per­son­nelle du Christ consti­tue l’exemplaire mysté­rieux selon lequel il vou­lait mode­ler l’étroite union des par­ties de la socié­té chré­tienne, cela ne pou­vait pas être le résul­tat, — tout homme intel­li­gent le com­prend, — de la conjonc­tion fic­tive d’élé­ments discor­dants entre soi, mais d’une seule hié­rar­chie, d’un seul et suprême magis­tère, d’une seule règle de foi, d’une seule croyance de tous les chrétiens.

Cette uni­té de l’Église, consis­tant dans la com­mu­nion avec le Siège apos­to­lique, a été brillam­ment affir­mée par Philippe, le délé­gué de l’évêque de Rome au Concile d’Éphèse. S’adressant aux Pères conci­liaires qui applau­dis­saient à l’unanimité les lettres de Célestin, il pro­nonça ces paroles mémo­rables : « Nous expri­mons notre remer­cie­ment au saint et véri­table Synode de ce que, après la lec­ture qui vous a été faite de la lettre de notre saint et bien­heu­reux Pape, vous avez affir­mé votre union, comme des membres saints au chef sacré, par vos saints témoi­gnages et par vos saintes accla­ma­tions. Car Votre Béatitude n’ignore pas que le chef de toute foi comme des Apôtres est le bien­heureux Apôtre Pierre. » [37]

3. Importance de cette vérité

Si jamais il a fal­lu, Vénérables Frères, que tous les bons s’atta­chent par une même, sin­cère et unique pro­fes­sion de foi à Jésus-​Christ et à son Épouse mys­tique, l’Église, c’est bien main­te­nant, alors que de tous côtés tant d’hommes s’efforcent de secouer le joug suave du Christ, ferment leurs yeux à la lumière de la doc­trine, obs­truent les canaux de la grâce, rejettent enfin la divine auto­ri­té de celui qui, selon la parole de l’Évangile, est un signe en butte à la contra­dic­tion [38].

Comme cette déplo­rable rébel­lion contre le Christ entraîne tous les jours des consé­quences plus nom­breuses et plus graves, il est néces­saire pour tous de cher­cher le remède oppor­tun auprès de celui qui sous le ciel… a été don­né aux hommes, par lequel nous devons être sau­vés [39].

De cette manière seule­ment, le Sacré Cœur de Jésus aidant, alors que la vie des indi­vi­dus comme celle des socié­tés domes­tique et civile est si cruel­le­ment trou­blée, lui­ront pour les hommes des jours plus heureux.

III. — Marie : Mère de Dieu et notre Mère 

A) Marie : Vraie Mère de Dieu

1. Conséquence de l’Incarnation

Des points de la doc­trine catho­lique consi­dé­rés jusqu’ici découle néces­sai­re­ment le dogme de la mater­ni­té divine que nous pro­fes­sons tou­chant la sainte Vierge Marie : « Non point — comme le note Cyrille — que la nature du Verbe et sa divi­ni­té aient tiré le prin­cipe de leur ori­gine de la sainte Vierge, mais bien en ce sens que le Verbe a reçu d’elle son corps sacré, per­fec­tion­né par une âme intel­li­gente, auquel le Verbe de Dieu est uni par l’hypostase, et par lequel il est né selon la chair. » [40]

En effet, si le Fils de la sainte Vierge Marie est Dieu, celle qui l’a engen­dré mérite de droit d’être nom­mée la Mère de Dieu ; si la per­sonne de Jésus-​Christ est une et divine, il n’y a pas de doute que tous doivent appe­ler Marie non seule­ment la Mère du Christ homme, mais Mère de Dieu ou Theotocos.

Tous, nous véné­rons celle qu’Élisabeth, sa parente, saluait en l’appelant Mère de mon Seigneur [41] dont Ignace le mar­tyr disait qu’elle avait engen­dré Dieu [42], et de laquelle, déclare Tertullien, Dieu est né [43] ; nous la véné­rons comme la géné­reuse Mère de Dieu à qui le Père éter­nel a confé­ré la plé­ni­tude de la grâce et qu’il a éle­vée à une si haute dignité.

Et l’on ne pour­ra pas reje­ter cette véri­té, trans­mise depuis les pre­miers temps de l’Église, en disant que la bien­heu­reuse Vierge Marie a bien don­né un corps à Jésus-​Christ, mais qu’elle n’a pas engen­dré le Verbe du Père céleste. Car, déjà de son temps, Cyrille répon­dait jus­te­ment et clai­re­ment [44] que, de même que toutes les autres femmes sont appe­lées et sont réel­le­ment mères puisqu’elles ont for­mé dans leur sein notre sub­stance péris­sable et non pas parce qu’elles ont créé l’âme humaine, ain­si a‑t-​elle aus­si acquis la mater­ni­té divine du fait d’avoir engen­dré l’unique per­sonne de son Fils.

2. Le Concile d’Éphèse

C’est donc avec rai­son que l’o­pi­nion impie de Nestorius, que l’évêque de Rome avait condam­née, sous l’inspiration de l’Esprit saint, l’année pré­cé­dente, fut de nou­veau solen­nel­le­ment réprou­vée par le Concile d’Éphèse.

Aussi la popu­la­tion d’Éphèse mon­trait tant de dévo­tion envers la Vierge, Mère de Dieu, et elle brû­lait de tant d’amour, qu’ayant appris le juge­ment por­té par les Pères conci­liaires, elle expri­mait la joie de son âme en les accla­mant et en les accom­pa­gnant en rangs ser­rés jusqu’à leur demeure à la lueurs de torches ardentes. Et cer­tai­ne­ment la sublime Mère de Dieu, sou­riant dou­ce­ment du ciel à ce spec­tacle admi­rable, a récom­pen­sé par son mater­nel et très puis­sant secours ses fils d’Ephèse et tous les fidèles de l’univers catho­lique, trou­blés par les embûches de l’hérésie nestorienne.

3. Suprême dignité de Marie

C’est de ce dogme de la mater­ni­té divine comme d’une mys­té­rieuse source vive, que découlent la grâce spé­ciale de Marie et sa suprême digni­té après Dieu.

Et même, ain­si que l’é­crit très bien Thomas d’Aquin : « Par le fait d’être Mère de Dieu, la bien­heu­reuse Vierge a une digni­té en quelque façon infi­nie, pro­ve­nant du Bien infi­ni qui est Dieu. » [45]

Corneille de la Pierre com­mente et explique encore ces paroles en disant : « La bien­heu­reuse Vierge est Mère de Dieu ; elle dépasse donc en excel­lence tous les anges, même les séra­phins et les ché­ru­bins. Elle est la Mère de Dieu ; elle est donc la plus pure et la plus sainte, à tel point qu’a­près Dieu on ne peut se figu­rer pure­té plus grande. Elle est la Mère de Dieu ; aus­si, quelque pri­vi­lège qu’aient obte­nu les saints (dans l’ordre de la grâce sanc­ti­fiante), il lui a été accor­dé avant tous les autres. » [46]

4. Aucune idolâtrie

Pourquoi donc les nova­teurs et de nom­breux catho­liques rejettent- ils si sévè­re­ment notre dévo­tion envers la Vierge Mère de Dieu, comme si nous pri­vions Dieu du culte dû à lui seul ?

Ignorent-​ils et perdent-​ils de vue que rien ne peut davan­tage plaire au Christ Jésus, qui, certes, aime sa Mère d’un amour intense, que de nous voir la véné­rer comme elle le mérite, l’ai­mer elle aus­si avec ten­dresse, en nous effor­çant de nous assu­rer sa pro­tec­tion puis­sante par l’i­mi­ta­tion de ses très saints exemples ?

5. Meilleure compréhension de non-catholiques

À ce pro­pos, Nous ne vou­lons pas pas­ser ici sous silence une chose qui Nous a cau­sé une grande conso­la­tion : à savoir qu’à notre époque il y a plu­sieurs de ces nova­teurs qui se font une idée plus juste de la digni­té de la Vierge, Mère de Dieu, et qui se sentent atti­rés et pous­sés à la véné­rer et à l’ho­no­rer avec ardeur.

Si ce sen­ti­ment part de la pro­fon­deur et de la sin­cé­ri­té de leur conscience et n’a pas pour motif caché de gagner les cœurs des catho­liques — comme cela est arri­vé, Nous l’avons appris, en cer­tains endroits, — Nous avons tout lieu d’espérer, que, par les prières et par les œuvres des bons et par l’intercession de la bien­heu­reuse Vierge, qui recherche d’un cœur mater­nel ses enfants éga­rés, ils revien­dront enfin un jour à l’unique trou­peau de Jésus-​Christ, et donc à Nous qui, bien qu’indigne, le repré­sen­tons sur terre et déte­nons son autorité.

B) Marie : Notre Mère

Mais il Nous faut encore, Vénérables Frères, consi­dé­rer un autre aspect de la mater­ni­té de Marie, plus doux et plus suave encore. C’est-à-dire que Marie, du fait d’avoir don­né nais­sance au Rédempteur du genre humain, est deve­nue aus­si, d’une cer­taine façon, la mère très bien­veillante de nous tous que le Seigneur le Christ a vou­lu avoir comme frères [47].

« C’est ain­si, comme le dit Notre pré­dé­ces­seur d’heureuse mémoire Léon XIII, que Dieu nous l’a don­née : l’ayant choi­sie pour Mère de son Fils unique, il lui a incul­qué des sen­ti­ments tout mater­nels, qui ne res­pirent que l’amour et le par­don ; telle, de son côté, Jésus-​Christ l’a vou­lue, puisqu’il a consen­ti à être sou­mis à Marie et à lui obéir comme un fils à sa mère ; telle aus­si Jésus l’a annon­cée du haut de la Croix, quand il a confié à ses soins et à son amour la tota­li­té du genre humain, dans la per­sonne du dis­ciple Jean ; telle enfin elle s’est don­née elle-​même en recueillant avec cou­rage l’héritage des immenses tra­vaux de son Fils et en repor­tant aus­si­tôt sur tous le legs de ses devoirs mater­nels. » [48]

1. Confiance envers elle

N’est-ce pas la rai­son pour laquelle nous sommes por­tés vers elle par une très puis­sante impul­sion pour lui remettre, avec confiance, tout ce qui est nôtre, nos joies lorsque nous nous réjouis­sons, nos épreuves lorsque nous sommes dans l’angoisse ? C’est pour­quoi, lors­que l’Église tra­verse des temps plus dif­fi­ciles, lorsque la foi chan­celle chez ceux dont la cha­ri­té lan­guit, lorsque la mora­li­té pri­vée et publique baisse, lorsqu’un péril menace la catho­li­ci­té ou la socié­té civile, nous cher­chons notre refuge auprès d’elle en la sup­pliant de nous accor­der son secours céleste ; c’est pour­quoi à l’heure suprême de la mort, lorsque tout autre espoir et tout secours nous manquent, nous levons vers elle nos yeux en pleurs et nos mains trem­blantes pour obte­nir par elle le par­don de son Fils et la féli­ci­té éter­nelle du ciel.

Dans les mal­heurs actuels qui nous oppressent, allons à elle avec une ardeur plus intense ; prions-​la ins­tam­ment « d’intercéder auprès de son Fils pour que les nations dévoyées reviennent aux ins­ti­tu­tions et aux prin­cipes chré­tiens, qui consti­tuent la base du salut public et qui donnent une abon­dante flo­rai­son de la paix si dési­rée et du vrai bon­heur. Demandons-​lui aus­si ins­tam­ment le bien qui doit être le plus sou­hai­té de tous, la liber­té pour l’Église notre Mère, et la pai­sible pos­ses­sion de cette liber­té dont elle n’use qu’en vue de pro­cu­rer aux hommes le sou­ve­rain bien, et dont jamais ni par­ti­cu­liers ni États n’ont souf­fert dom­mage, mais dont ils ont tou­jours recueilli les bien­faits les plus grands et plus nom­breux. » [49]

2. Retour des dissidents

Mais Nous sou­hai­tons avant tout un bien­fait par­ti­cu­lier de la plus haute impor­tance, à obte­nir par l’intercession de la Reine du ciel : que Celle que les popu­la­tions dis­si­dentes de l’Orient aiment et vénèrent avec une dévo­tion si ardente ne souffre pas que ces mêmes popu­la­tions errent misé­ra­ble­ment et res­tent tou­jours encore loin de la véri­table uni­té de l’Église, et par consé­quent loin de son Fils que Nous repré­sentons sur terre. Qu’elles retournent à leur Père com­mun, dont tous les Pères du Concile d’Éphèse acce­ptèrent avec grande pié­té le juge­ment et qu’ils saluèrent de l’appellation una­nime de « gar­dien de la foi » ; qu’elles Nous reviennent, à Nous qui sommes ani­mé envers elles de sen­ti­ments pater­nels, et qui très volon­tiers fai­sons Nôtres les si belles paroles de Cyrille exhor­tant avec éner­gie Nestorius pour que « la paix des Églises fût conser­vée et que les liens de la cha­ri­té et de la concorde res­tassent indis­so­lubles entre les prêtres de Dieu » [50].

Puisse ce jour très heu­reux luire aus­si­tôt que pos­sible, ce jour où la Vierge et Mère de Dieu contem­ple­ra dans sa basi­lique libé­rienne ce que Notre pré­dé­ces­seur Sixte III a si bien fait repré­sen­ter en mosaïque et que Nous avons vou­lu res­tau­rer dans sa splen­deur pre­mière, le retour de tous ses enfants sépa­rés de Nous, et l’hommage qu’ils lui ren­dront ensemble avec Nous dans l’unité de la cha­ri­té et de la foi. Ce sera cer­tai­ne­ment Notre joie la plus grande.

C) Leçons de la Sainte Famille

Enfin, la célé­bra­tion de ce quin­zième cen­te­naire Nous semble d’heureux augure à Nous qui avons défen­du la digni­té et la sain­te­té du chaste mariage contre les erreurs enva­his­santes de tout genre [51] ; Nous qui avons solen­nel­le­ment reven­di­qué les droits sacro-​saints de l’éducation de la jeu­nesse par l’Église catho­lique, et qui avons dit et expli­qué quelles méthodes cette édu­ca­tion devait suivre et à quels prin­cipes elle devait se confor­mer [52]. Ce que Nous avons affir­mé sur ces deux sujets trouve un écla­tant exemple dans le rôle de la mater­ni­té divine et dans la sainte famille de Nazareth.

Nous pro­po­sons cet exemple à l’i­mi­ta­tion de tous : « Les pères de famille, dit Notre pré­dé­ces­seur d’heureuse mémoire Léon XIII, trou­vent une norme lumi­neuse dans la vigi­lance et la pro­vi­dence pater­nelle de Joseph ; les mères trouvent en la très sainte Vierge, la Mère de Dieu, un haut exemple d’amour, de pudeur, d’humilité et de fidé­li­té par­faite ; les enfants de la famille trouvent en Jésus, qui était sou­mis à ses parents, un exemple divin d’obéissance à admi­rer, à véné­rer et à imi­ter. » [53]

Mais il est sur­tout et par­ti­cu­liè­re­ment utile que les mères de notre époque qui, las­sées d’avoir des enfants et d’être tenues par le lien conju­gal, avi­lissent et enfreignent leur devoir, tournent leurs regards vers Marie et méditent atten­ti­ve­ment sur Celle qui a éle­vé à une si haute noblesse la charge très grave de la mater­ni­té. Alors rougiront- elles peut-​être, grâce à la Reine du Ciel, du déshon­neur qu’elles infligent au grand sacre­ment du mariage. Ainsi trouveront-​elles un sti­mu­lant salu­taire à imi­ter dans la mesure du pos­sible ses admi­rables et glo­rieuses vertus.

Si en tout Notre parole est écou­tée, si la socié­té domes­tique — prin­cipe et fon­de­ment de toute socié­té humaine — revient à la règle très digne de cette sain­te­té, on pour­ra sans aucun doute por­ter enfin secours et remède à cette for­mi­dable et désas­treuse crise dans laquelle nous nous débattons.

Ainsi la paix de Dieu, qui sur­passe toute intel­li­gence, gar­de­ra les cœurs et les pen­sées [54] de tous, et le royaume du Christ, si ardem­ment dési­ré, se conso­li­de­ra heu­reu­se­ment par­tout par l’u­nion des âmes et des cœurs.

Un Office liturgique de la Maternité divine de Marie

Enfin, Nous ne vou­lons pas ache­ver cette lettre ency­clique, Vénérables Frères, sans vous com­mu­ni­quer une chose qui certaine­ment vous sera agréable. Nous dési­rons qu’à cette fête cen­te­naire se rat­tache un sou­ve­nir litur­gique qui contri­bue­ra à déve­lop­per par­mi le cler­gé et les fidèles la dévo­tion envers la sou­ve­raine Mère de Dieu. Nous avons donc ordon­né à la Suprême Congrégation des Rites sacrés d’é­di­ter un office et une messe de la mater­ni­té divine que l’Église uni­ver­selle célébrera.

Bénédiction apostolique

Comme gage des récom­penses célestes et en témoi­gnage de Notre pater­nelle bien­veillance, Nous vous accor­dons volon­tiers dans le Sei­gneur à tous et à cha­cun, Vénérables Frères, à votre cler­gé et à vos fidèles, la Bénédiction apostolique.

Donné à Rome, auprès de Saint-​Pierre, le 25e jour de décembre, en la fête de la Nativité de Notre-​Seigneur Jésus-​Christ, en l’an­née 1931, la dixième de Notre pontificat.

Pie XI, pape

Notes de bas de page

  1. Matth., xxviii, 20. marche d’un pas assu­ré et ferme, en conti­nuant tou­jours à gar­der avec éner­gie, dans son inté­gri­té, le dépôt sacré de la véri­té évangé­lique que lui avait confié son Fondateur.[]
  2. Aux Éphés., iv, 13–16[]
  3. Mansi, J. D., Sacrorum Conciliorum nova et amplis­si­ma Collectio, iv, 1007, Florence, Paris, Leipzig, 1759 ; Schwartz, Acta Conciliorum Oecumenicorum, i, 5, p. 408.[]
  4. Mansi, loc. cit., iv, 1011.[]
  5. Mansi, loc. cit., iv, 1015.[]
  6. Mansi, loc. cit., iv, 1034, sq.[]
  7. Migne, P. L., 50, 463 ; Mansi, loc. cit., iv, 1019, sq.[]
  8. Mansi, loc. cit., iv, 1291.[]
  9. Mansi, loc. cit., iv, 1292.[]
  10. Mansi, loc. cit., iv, 1287.[]
  11. Mansi, loc. cit., IV, 1292.[]
  12. Mansi, loc. cit., iv, 556.[]
  13. Mansi, loc. cit., iv, 1290.[]
  14. Conc. Vatic., sess. iv, c. ii.[]
  15. Mansi, loc. cit., iv, 1295.[]
  16. Mansi, loc. cit., iv, 1287.[]
  17. Mansi, loc. cit., iv, 1287.[]
  18. Mansi, loc. cit., iv, 1294 sq.[]
  19. Mansi, loc. cit., iv, 1287 sq.[]
  20. Epist. CXC ; Corpus Scriptorum eccle­sias­ti­co­rum lati­no­rum, LVII, p.159 sq.[]
  21. Mansi, loc. cit., vi, 124.[]
  22. Mansi, loc. cit., vi, 351–354.[]
  23. Migne, P. L., LXXVII, 478 ; Mansi, loc. cit., ix, 1048.[]
  24. Mansi, loc. cit., iv, 891.[]
  25. S. Matth., iii, 17 ; XVII, 5 ; S. Pierre, ii Épître, i, 17.[]
  26. S. Matth., ix, 2–6 ; S. Luc, v, 20–24 ; vii, 48.[]
  27. S. Matth., viii, 3 ; S. Marc, i, 41 ; S. Luc, v, 13 ; S. Jean, ix.[]
  28. S. Jean, xi, 43 ; S. Luc, vii, 14.[]
  29. S. Paul, Épître aux Romains, viii, 29.[]
  30. Isaïe, liii, 5 ; S. Matth., viii, 17.[]
  31. Summa theo­lo­gi­ca, IIIa, q.2, art.2.[]
  32. S. Matth., xvi, 16.[]
  33. Missel Romain : Ordre de la messe, Offrande.[]
  34. S. Jean, I Épître, iv, 3.[]
  35. S. Paul, I Épître aux Corinthiens, xii, 12.[]
  36. S. Paul, I Épître aux Éphésiens, iv, 16.[]
  37. Mansi, loc. cit., iv, 1290.[]
  38. Luc, ii, 34.[]
  39. Actes, iv, 13.[]
  40. Mansi, loc. cit., iv, 891.[]
  41. S. Luc, i, 43.[]
  42. S. Ignace, In Ephes, vii, 18–20. P.G., 5, 660.[]
  43. Tertullien, De carne Chr. xvii, P.L., 2, 781.[]
  44. Mansi, loc. cit., iv, 599.[]
  45. S. Thomas, Somme théo­lo­gique, Ia, q.25, art.6.[]
  46. Cornelius a Lapide, In Matth., i, 6.[]
  47. S. Paul, Épître aux Romains, viii, 29.[]
  48. Léon XIII, Lettre ency­clique Octobri mense, 22 sep­tembre 1891. AAS, XXIV, (1891–1892) 196.[]
  49. Léon XIII, loc. cit.[]
  50. Mansi, loc. cit., iv, 891.[]
  51. Pie XI, Lettre ency­clique Casti connu­bii, 31 décembre 1930. AAS, XXII, (1930) 539–592.[]
  52. Pie XI, Lettre ency­clique Divini illius Magistri, 31 décembre 1929. AAS, XXII, (1930) 49–86.[]
  53. Léon XIII, Lettre apos­to­lique Neminem fugit, 14 jan­vier 1892. AAS, XXV, (1892–1893) 8.[]
  54. S. Paul, Épître aux Philippiens, iv, 7.[]
fraternité sainte pie X
12 novembre 1923
À l’occasion du IIIe centenaire de la mort de saint Josaphat, martyr, archevêque de Polotsk, pour le rite oriental.
  • Pie XI