Saint Pie X

Lettre encyclique Pascendi Dominici Gregis

8 septembre 1907

Condamnation du modernisme

Table des matières

Donné à Rome, près de Saint-​Pierre le 8 sep­tembre 1907

Aux Patriarches, Primats, Archevêques et Evêques, en grâce et com­mu­nion avec le Siège Apostolique.

Vénérables Frères,
Salut et Bénédiction Apostolique.

Préambule

1. A la mis­sion qui Nous a été confiée d’en haut de paître le trou­peau du Seigneur, Jésus-​Christ a assi­gné comme pre­mier devoir de gar­der avec un soin jaloux le dépôt tra­di­tion­nel de la foi, à l’en­contre des pro­fanes nou­veau­tés de lan­gage comme des contra­dic­tions de la fausse science. Nul âge, sans doute, où une telle vigi­lance ne fût néces­saire au peuple chré­tien : car il n’a jamais man­qué, sus­ci­tés par l’en­ne­mi du genre humain, d’hommes au lan­gage per­vers [1], diseurs de nou­veau­tés et séduc­teurs [2], sujets de l’er­reur et entraî­nant à l’er­reur [3]. Mais, il faut bien le recon­naître, le nombre s’est accru étran­ge­ment, en ces der­niers temps, des enne­mis de la Croix de Jésus-​Christ qui, avec un art tout nou­veau et sou­ve­rai­ne­ment per­fide, s’ef­forcent d’an­nu­ler les vitales éner­gies de l’Eglise, et même, s’ils le pou­vaient, de ren­ver­ser de fond en comble le règne de Jésus-​Christ. Nous taire n’est plus de mise, si Nous vou­lons ne point paraître infi­dèle au plus sacré de Nos devoirs, et que la bon­té dont Nous avons usé jus­qu’i­ci, dans un espoir d’a­men­de­ment, ne soit taxée d’ou­bli de Notre charge.

2. Ce qui exige sur­tout que Nous par­lions sans délai, c’est que, les arti­sans d’er­reurs, il n’y a pas à les cher­cher aujourd’­hui par­mi les enne­mis décla­rés. Ils se cachent et c’est un sujet d’ap­pré­hen­sion et d’an­goisse très vives, dans le sein même et au coeur de l’Eglise, enne­mis d’au­tant plus redou­tables qu’ils le sont moins ouver­te­ment. Nous par­lons, Vénérables Frères, d’un grand nombre de catho­liques laïques, et, ce qui est encore plus à déplo­rer, de prêtres, qui, sous cou­leur d’a­mour de l’Eglise, abso­lu­ment courts de phi­lo­so­phie et de théo­lo­gie sérieuses, impré­gnés au contraire jus­qu’aux moelles d’un venin d’er­reur pui­sé chez les adver­saires de la foi catho­lique, se posent, au mépris de toute modes­tie, comme réno­va­teurs de l’Eglise ; qui, en pha­langes ser­rées, donnent auda­cieu­se­ment l’as­saut à tout ce qu’il y a de plus sacré dans l’œuvre de Jésus-​Christ, sans res­pec­ter sa propre per­sonne, qu’ils abaissent, par une témé­ri­té sacri­lège, jus­qu’à la simple et pure humanité.

3. Ces hommes-​là peuvent s’é­ton­ner que Nous les ran­gions par­mi les enne­mis de l’Eglise. Nul ne s’en éton­ne­ra avec quelque fon­de­ment qui, met­tant leurs inten­tions à part, dont le juge­ment est réser­vé à Dieu, vou­dra bien exa­mi­ner leurs doc­trines, et, consé­quem­ment à celles-​ci, leur manière de par­ler et d’agir. 

Ennemis de l’Eglise, certes ils le sont, et à dire qu’elle n’en a pas de pires on ne s’é­carte pas du vrai. Ce n’est pas du dehors, en effet, on l’a déjà noté, c’est du dedans qu’ils trament sa ruine ; le dan­ger est aujourd’­hui presque aux entrailles mêmes et aux veines de l’Eglise ; leurs coups sont d’au­tant plus sûrs qu’ils savent mieux où la frap­per. Ajoutez que ce n’est point aux rameaux ou aux reje­tons qu’ils ont mis la cognée, mais à la racine même, c’est-​à-​dire à la foi et à ses fibres les plus pro­fondes. Puis, cette racine d’im­mor­telle vie une fois tran­chée, ils se donnent la tâche de faire cir­cu­ler le virus par tout l’arbre : nulle par­tie de la foi catho­lique qui reste à l’a­bri de leur main, nulle qu’ils ne fassent tout pour cor­rompre. Et tan­dis qu’ils pour­suivent par mille che­mins leur des­sein néfaste, rien de si insi­dieux, de si per­fide que leur tac­tique : amal­ga­mant en eux le ratio­na­liste et le catho­lique, ils le font avec un tel raf­fi­ne­ment d’ha­bi­le­té qu’ils abusent faci­le­ment les esprits mal aver­tis. D’ailleurs, consom­més en témé­ri­té, il n’est sorte de consé­quences qui les fasse recu­ler, ou plu­tôt qu’ils ne sou­tiennent hau­te­ment et opiniâtrement. 

Avec cela, et chose très propre à don­ner le change, une vie toute d’ac­ti­vi­té, une assi­dui­té et une ardeur sin­gu­lières à tous les genres d’é­tudes, des mœurs recom­man­dables d’or­di­naire pour leur sévé­ri­té. Enfin, et ceci parait ôter tout espoir de remède, leurs doc­trines leur ont tel­le­ment per­ver­ti l’âme qu’ils en sont deve­nus contemp­teurs de toute auto­ri­té, impa­tients de tout frein : pre­nant assiette sur une conscience faus­sée, ils font tout pour qu’on attri­bue au pur zèle de la véri­té ce qui est œuvre uni­que­ment d’o­pi­niâ­tre­té et d’or­gueil. Certes, Nous avions espé­ré qu’ils se ravi­se­raient quelque jour : et, pour cela, Nous avions usé avec eux d’a­bord de dou­ceur, comme avec des fils, puis de sévé­ri­té : enfin, et bien à contre­cœur, de répri­mandes publiques. Vous n’i­gno­rez pas, Vénérables Frères, la sté­ri­li­té de Nos efforts ; ils courbent un moment la tête, pour la rele­ver aus­si­tôt plus orgueilleuse. Ah ! s’il n’é­tait ques­tion que d’eux, Nous pour­rions peut-​être dis­si­mu­ler ; mais c’est la reli­gion catho­lique, sa sécu­ri­té qui sont en jeu. Trêve donc au silence, qui désor­mais serait un crime ! Il est temps de lever le masque à ces hommes-​là et de les mon­trer à l’Église uni­ver­selle tels qu’ils sont.

4. Et comme une tac­tique des moder­nistes (ain­si les appelle-​t-​on com­mu­né­ment et avec beau­coup de rai­son), tac­tique en véri­té fort insi­dieuse, est de ne jamais expo­ser leurs doc­trines métho­di­que­ment et dans leur ensemble, mais de les frag­men­ter en quelque sorte et de les épar­piller çà et là, ce qui prête à les faire juger ondoyants et indé­cis, quand leurs idées, au contraire, sont par­fai­te­ment arrê­tées et consis­tantes, il importe ici et avant tout de pré­sen­ter ces mêmes doc­trines sous une seule vue, et de mon­trer le lien logique qui les rat­tache entre elles. Nous Nous réser­vons d’in­di­quer ensuite les causes des erreurs et de pres­crire les remèdes propres à retran­cher le mal.

5. Et pour pro­cé­der avec clar­té dans une matière en véri­té fort com­plexe, il faut noter tout d’a­bord que les moder­nistes assemblent et mélangent pour ain­si dire en eux plu­sieurs per­son­nages : c’est à savoir, le phi­lo­sophe, le croyant, le théo­lo­gien, l’his­to­rien, le cri­tique, l’a­po­lo­giste, le réfor­ma­teur : per­son­nages qu’il importe de bien démê­ler si l’on veut connaître à fond leur sys­tème et se rendre compte des prin­cipes comme des consé­quences de leurs doctrines.

Partie I – Analyse des doctrines modernistes

I. Le « Philosophe » moderniste

Agnosticisme

6. Et pour com­men­cer par le phi­lo­sophe, les moder­nistes posent comme base de leur phi­lo­so­phie reli­gieuse la doc­trine appe­lée com­mu­né­ment agnos­ti­cisme. La rai­son humaine, enfer­mée rigou­reu­se­ment dans le cercle des phé­no­mènes, c’est-​à-​dire des choses qui appa­raissent, et telles pré­ci­sé­ment qu’elles appa­raissent, n’a ni la facul­té ni le droit d’en fran­chir les limites ; elle n’est donc pas capable de s’é­le­ver jus­qu’à Dieu, non pas même pour en connaître, par le moyen des créa­tures, l’exis­tence : telle est cette doc­trine. D’où ils infèrent deux choses : que Dieu n’est point objet direct de science ; que Dieu n’est point un per­son­nage historique.

Qu’advient-​il, après cela, de la théo­lo­gie natu­relle, des motifs de cré­di­bi­li­té, de la révé­la­tion exté­rieure ? Il est aisé de le com­prendre. Ils les sup­priment pure­ment et sim­ple­ment et les ren­voient à l’in­tel­lec­tua­lisme, sys­tème, disent-​ils, qui fait sou­rire de pitié, et dès long­temps péri­mé. Rien ne les arrête, pas même les condam­na­tions dont l’Eglise a frap­pé ces erreurs mons­trueuses : car le Concile du Vatican a décré­té ce qui suit : Si quel­qu’un dit que la lumière natu­relle de l’hu­maine rai­son est inca­pable de faire connaître avec cer­ti­tude, par le moyen des choses créées le seul et vrai Dieu, notre Créateur et Maître, qu’il soit ana­thème [4]. Et encore : Si quel­qu’un dit qu’il ne se peut faire, ou qu’il n’est pas expé­dient que l’homme soit ins­truit par révé­la­tion divine du culte à rendre à Dieu, qu’il soit ana­thème [5]. Et enfin : Si quel­qu’un dit que la révé­la­tion divine ne peut être ren­due croyable par des signes exté­rieurs, et que ce n’est donc que par l’ex­pé­rience indi­vi­duelle ou par l’ins­pi­ra­tion pri­vée que les hommes sont mus à la foi, qu’il soit ana­thème [6].

Maintenant, de l’ag­nos­ti­cisme, qui n’est après tout qu’i­gno­rance, com­ment les moder­nistes passent-​ils à l’a­théisme scien­ti­fique et his­to­rique, dont la néga­tion fait au contraire tout le carac­tère ; de ce qu’ils ignorent si Dieu est inter­ve­nu dans l’his­toire du genre humain, par quel arti­fice de rai­son­ne­ment en viennent-​ils à expli­quer cette même his­toire abso­lu­ment en dehors de Dieu, qui est tenu pour n’y avoir point eu effec­ti­ve­ment de part ? Le com­prenne qui pour­ra. Toujours est-​il qu’une chose, pour eux, par­fai­te­ment enten­due et arrê­tée, c’est que la science doit être athée, pareille­ment l’his­toire ; nulle place dans le champ de l’une, comme de l’autre, sinon pour les phé­no­mènes : Dieu et le divin en sont bannis.

Quelles consé­quences découlent de cette doc­trine absurde, au regard de la per­sonne sacrée du Sauveur, des mys­tères de sa vie et de sa mort, de sa résur­rec­tion et de son ascen­sion glo­rieuse, c’est ce que nous ver­rons bientôt.

Immanence vitale

7. L’agnosticisme n’est que le côté néga­tif dans la doc­trine des moder­nistes ; le côté posi­tif est consti­tué par ce qu’on appelle l’im­ma­nence vitale. Ils passent de l’un à l’autre en la manière que voi­ci. Naturelle ou sur­na­tu­relle, la reli­gion, comme tout autre fait, demande une expli­ca­tion. Or, la théo­lo­gie natu­relle une fois répu­diée, tout accès à la révé­la­tion fer­mé par le rejet des motifs de cré­di­bi­li­té, qui plus est, toute révé­la­tion exté­rieure entiè­re­ment abo­lie, il est clair que, cette expli­ca­tion, on ne doit pas la cher­cher hors de l’homme. C’est dans l’homme même qu’elle se trouve, et, comme la reli­gion est une forme de vie, dans la vie même de l’homme.

Voilà l’imma­nence reli­gieuse.

Or, tout phé­no­mène vital – et, on l’a dit, telle est la reli­gion – a pour pre­mier sti­mu­lant une néces­si­té, un besoin ; pour pre­mière mani­fes­ta­tion, ce mou­ve­ment du coeur appe­lé sentiment.

Il s’en­suit, puisque l’ob­jet de la reli­gion est Dieu, que la foi, prin­cipe et fon­de­ment de toute reli­gion, réside dans un cer­tain sen­ti­ment intime engen­dré lui-​même par le besoin du divin. Ce besoin, d’ailleurs, ne se tra­his­sant que dans de cer­taines ren­contres déter­mi­nées et favo­rables, n’ap­par­tient pas de soi au domaine de la conscience : dans le prin­cipe, il gît au-​dessous, et, selon un vocable emprun­té de la phi­lo­so­phie moderne, dans la sub­cons­cience, où il faut ajou­ter que sa racine reste cachée, entiè­re­ment inac­ces­sible à l’esprit.

Veut-​on savoir main­te­nant en quelle manière ce besoin du divin, si l’homme vient à l’é­prou­ver, se tourne fina­le­ment en religion ?

Les moder­nistes répondent : « La science et l’his­toire sont enfer­mées entre deux bornes : l’une exté­rieure, du monde visible ; l’autre inté­rieure, de la conscience. Parvenues là, impos­sible à elles de pas­ser outre : au-​delà, c’est l’incon­nais­sable. Justement, en face de cet incon­nais­sable, de celui, disons-​nous, qui est hors de l’homme, par delà la nature visible, comme de celui qui est en l’homme même, dans les pro­fon­deurs de la sub­cons­cience, sans nul juge­ment préa­lable (ce qui est du pur fidéisme), le besoin du divin sus­cite dans l’âme por­tée à la reli­gion un sen­ti­ment par­ti­cu­lier. Ce sen­ti­ment a ceci de propre qu’il enve­loppe Dieu et comme objet et comme cause intime, et qu’il unit en quelque façon l’homme avec Dieu. »

Telle est, pour les moder­nistes, la foi, et dans la foi ain­si enten­due le com­men­ce­ment de toute religion.

8. Là ne se borne pas leur phi­lo­so­phie, ou, pour mieux dire, leurs divagations.

Dans ce sen­ti­ment ils trouvent donc la foi ; mais aus­si, avec la foi et dans la foi, la révé­la­tion.

Et pour la révé­la­tion, en effet, que veut-​on de plus ? Ce sen­ti­ment qui appa­raît dans la conscience, et Dieu qui, dans ce sen­ti­ment, quoique confu­sé­ment encore, se mani­feste à l’âme, n’est-​ce point là une révé­la­tion, ou tout au moins un com­men­ce­ment de révé­la­tion ? Même si l’on y regarde bien, du moment que Dieu est tout ensemble cause et objet de la foi, dans la foi on trouve donc la révé­la­tion, et comme venant de Dieu et comme por­tant sur Dieu, c’est-​à-​dire que Dieu y est dans le même temps révé­la­teur et révé­lé. De là, Vénérables Frères, cette doc­trine absurde des moder­nistes, que toute reli­gion est à la fois natu­relle et sur­na­tu­relle, selon le point de vue. De là, l’é­qui­va­lence entre la conscience et la révé­la­tion. De là, enfin, la loi qui érige la conscience reli­gieuse en règle uni­ver­selle, entiè­re­ment de pair avec la révé­la­tion, et à laquelle tout doit s’as­su­jet­tir, jus­qu’à l’au­to­ri­té suprême dans sa triple mani­fes­ta­tion, doc­tri­nale, cultu­relle, disciplinaire.

9. On ne don­ne­rait pas une idée com­plète de l’o­ri­gine de la foi et de la révé­la­tion, telle que l’en­tendent les moder­nistes, si l’on n’at­ti­rait l’at­ten­tion sur un point fort impor­tant, à rai­son des consé­quences historico-​critiques qu’ils en tirent.

Conséquences historiques

Il ne faut pas croire que l’incon­nais­sable s’offre à la foi iso­lé et nu ; il est, au contraire, relié étroi­te­ment à un phé­no­mène qui, pour appar­te­nir au domaine de la science et de l’his­toire, ne laisse pas de le débor­der par quelque endroit : ce sera un fait de la nature, enve­lop­pant quelque mys­tère ; ce sera encore un homme dont le carac­tère, les actes, les paroles paraissent décon­cer­ter les com­munes lois de l’his­toire. Or, voi­ci ce qui arrive : l’incon­nais­sable, dans sa liai­son avec un phé­no­mène, venant à amor­cer la foi, celle-​ci s’é­tend au phé­no­mène lui-​même et le pénètre en quelque sorte de sa propre vie. Deux consé­quences en dérivent. Il se pro­duit, en pre­mier lieu, une espèce de trans­fi­gu­ra­tion du phé­no­mène que la foi hausse au-​dessus de lui-​même et de sa vraie réa­li­té, comme pour le mieux adap­ter, ain­si qu’une matière, à la forme divine qu’elle veut lui don­ner. Il s’o­père en second lieu une espèce de défi­gu­ra­tion du phé­no­mène, s’il est per­mis d’employer ce mot, en ce que la foi, l’ayant sous­trait aux condi­tions de l’es­pace et du temps, en vient à lui attri­buer des choses qui, selon la réa­li­té, ne lui conviennent point. Ce qui arrive sur­tout, quand il s’a­git d’un phé­no­mène du pas­sé, et d’au­tant plus aisé­ment que ce pas­sé est plus loin­tain. De cette double opé­ra­tion, les moder­nistes firent deux lois qui, ajou­tées à une troi­sième, déjà four­nie par l’ag­nos­ti­cisme, forment comme les bases de leur cri­tique his­to­rique. Un exemple éclair­ci­ra la chose, et Jésus-​Christ va nous le four­nir. Dans la per­sonne du Christ, disent-​ils, la science ni l’his­toire ne trouvent autre chose qu’un homme. De son his­toire, donc, au nom de la pre­mière loi, basée sur l’ag­nos­ti­cisme, il faut effa­cer tout ce qui a carac­tère de divin. La per­sonne his­to­rique du Christ a été trans­fi­gu­rée par la foi : il faut donc retran­cher encore de son his­toire, de par la seconde loi, tout ce qui l’é­lève au-​dessus des condi­tions his­to­riques. Enfin, la même per­sonne du Christ a été défi­gu­rée par la foi : il faut donc, en ver­tu de la troi­sième loi, écar­ter en outre de son his­toire les paroles, les actes, en un mot, tout ce qui ne répond point à son carac­tère, à sa condi­tion, à son édu­ca­tion, au lieu et au temps où il vécut.

10. Etrange paraî­tra, sans doute, cette façon de rai­son­ner : telle est pour­tant la cri­tique moderniste.

La foi moderniste

11. Le sen­ti­ment reli­gieux, qui jaillit ain­si, par imma­nence vitale, des pro­fon­deurs de la sub­cons­cience, est le germe de toute reli­gion, comme il est la rai­son de tout ce qui a été ou sera jamais, en aucune reli­gion. Obscur, presque informe, à l’o­ri­gine, ce sen­ti­ment est allé pro­gres­sant sous l’in­fluence secrète du prin­cipe qui lui don­na l’être, et de niveau avec la vie humaine, dont on se rap­pelle qu’il est une forme. Ainsi naquirent toutes les reli­gions, y com­pris les reli­gions sur­na­tu­relles : elles ne sont toutes que des efflo­res­cences de ce sen­ti­ment. Et que l’on n’at­tende pas une excep­tion en faveur de la reli­gion catho­lique : elle est mise entiè­re­ment sur le pied des autres. Son ber­ceau fut la conscience de Jésus-​Christ, homme de nature exquise, comme il n’en fut ni n’en sera jamais ; elle est née là, non d’un autre prin­cipe que de l’im­ma­nence vitale. On est sai­si de stu­peur en face d’une telle audace dans l’as­ser­tion, d’une telle aisance dans le blas­phème. Et ce ne sont point les incré­dules seuls, Vénérables Frères, qui pro­fèrent de telles témé­ri­tés : ce sont des catho­liques, ce sont des prêtres même, et nom­breux, qui les publient avec osten­ta­tion. Et dire qu’ils se targuent, avec de telles insa­ni­tés, de réno­ver l’Eglise ! Certes, il ne s’a­git plus de la vieille erreur qui dotait la nature humaine d’une espèce de droit à l’ordre sur­na­tu­rel. Que cela est dépas­sé ! En l’homme qui est Jésus-​Christ, aus­si bien qu’en nous, notre sainte reli­gion n’est autre chose qu’un fruit simple et spon­ta­né de la nature. Y a‑t-​il rien, en véri­té, qui détruise plus radi­ca­le­ment l’ordre sur­na­tu­rel ? C’est donc avec sou­ve­rai­ne­ment de rai­son que le Concile du Vatican a décré­té ce qui suit : Si quel­qu’un dit que l’homme ne peut être éle­vé à une connais­sance et à une per­fec­tion qui sur­passent la nature, mais qu’il peut et qu’il doit, par un pro­grès conti­nu, par­ve­nir enfin de lui-​même à la pos­ses­sion de tout vrai et de tout bien, qu’il soit ana­thème [7].

12. Nous n’a­vons vu jus­qu’i­ci, Vénérables Frères, aucune place faite à l’in­tel­li­gence. Selon les moder­nistes, elle a pour­tant sa part dans l’acte de foi, et il importe de dire laquelle. Le sen­ti­ment dont il a été ques­tion – pré­ci­sé­ment parce qu’il est sen­ti­ment et non connais­sance – fait bien sur­gir Dieu en l’homme, mais si confu­sé­ment encore que Dieu, à vrai dire, ne s’y dis­tingue pas, ou à peine, de l’homme lui-​même. Ce sen­ti­ment, il faut donc qu’une lumière le vienne irra­dier, y mettre Dieu en relief dans une cer­taine oppo­si­tion avec le sujet. C’est l’of­fice de l’in­tel­li­gence, facul­té de pen­sée et d’a­na­lyse, dont l’homme se sert pour tra­duire, d’a­bord en repré­sen­ta­tions intel­lec­tuelles, puis en expres­sions ver­bales, les phé­no­mènes de la vie dont il est le théâtre.

De là ce mot deve­nu banal chez les moder­nistes : l’homme doit pen­ser sa foi.

L’intelligence sur­vient donc au sen­ti­ment et, se pen­chant en quelque sorte sur lui, y opère à la façon d’un peintre qui, sur une toile vieillie, retrou­ve­rait et ferait repa­raître les lignes effa­cées du des­sin ; telle est, à peu de chose près, la com­pa­rai­son four­nie par l’un des maîtres des modernistes.

Or, en ce tra­vail, l’in­tel­li­gence a un double pro­cé­dé : d’a­bord, par un acte natu­rel et spon­ta­né, elle tra­duit la chose en une asser­tion simple et vul­gaire ; puis, fai­sant appel à la réflexion et à l’é­tude, tra­vaillant sur sa pen­sée, comme ils disent, elle inter­prète la for­mule pri­mi­tive au moyen de for­mules déri­vées, plus appro­fon­dies et plus dis­tinctes. Celles-​ci, venant à être sanc­tion­nées par le magis­tère de l’Église, consti­tue­ront le dogme.

13. Le dogme, son ori­gine, sa nature, tel est le point capi­tal dans la doc­trine des moder­nistes. Le dogme, d’a­près eux, tire son ori­gine des for­mules pri­mi­tives et simples, essen­tielles, sous un cer­tain rap­port, à la foi, car la révé­la­tion, pour être vraie, demande une claire appa­ri­tion de Dieu dans la conscience. Le dogme lui-​même, si on les com­prend bien, est conte­nu pro­pre­ment dans les for­mules secon­daires. Maintenant, pour bien entendre sa nature, il faut voir avant tout quelle sorte de rap­port il y a entre les for­mules reli­gieuses et le sen­ti­ment religieux.

Ce qui ne sera pas mal­ai­sé à décou­vrir si l’on se reporte au but de ces mêmes for­mules, qui est de four­nir au croyant le moyen de se rendre compte de sa foi.

Elles consti­tuent donc entre le croyant et sa foi une sorte d’entre-​deux : par rap­port à la foi, elles ne sont que des signes inadé­quats de son objet, vul­gai­re­ment des sym­boles ; par rap­port au croyant, elles ne sont que de purs ins­tru­ments.

D’où l’on peut déduire qu’elles ne contiennent point la véri­té abso­lue comme sym­boles, elles sont des images de la véri­té, qui ont à s’a­dap­ter au sen­ti­ment reli­gieux dans ses rap­ports avec l’homme ; comme ins­tru­ments, des véhi­cules de véri­té, qui ont réci­pro­que­ment à s’ac­com­mo­der à l’homme dans ses rap­ports avec le sen­ti­ment reli­gieux. Et comme l’ab­so­lu, qui est l’ob­jet de ce sen­ti­ment, a des aspects infi­nis, sous les­quels il peut suc­ces­si­ve­ment appa­raître ; comme le croyant, d’autre part, peut pas­ser suc­ces­si­ve­ment sous des condi­tions fort dis­sem­blables, il s’en­suit que les for­mules dog­ma­tiques sont sou­mises à ces mêmes vicis­si­tudes, par­tant sujettes à mutation.

Ainsi est ouverte la voie à la varia­tion sub­stan­tielle des dogmes. Amoncellement infi­ni de sophismes, où toute reli­gion trouve son arrêt de mort.

Évolution des dogmes

14. Evoluer et chan­ger, non seule­ment le dogme le peut, il le doit : c’est ce que les moder­nistes affirment hau­te­ment et qui d’ailleurs découle mani­fes­te­ment de leurs prin­cipes. Les for­mules reli­gieuses, en effet, pour être véri­ta­ble­ment reli­gieuses, non de simples spé­cu­la­tions théo­lo­giques, doivent être vivantes, et de la vie même du sen­ti­ment reli­gieux ; ceci est une doc­trine capi­tale dans leur sys­tème, et déduite du prin­cipe de l’im­ma­nence vitale. Ne l’en­ten­dez pas en ce sens qu’il soit néces­saire de construire les for­mules, sur­tout si elles sont ima­gi­na­tives, pré­ci­sé­ment en vue du sen­ti­ment : non, leur ori­gine, leur nombre, jus­qu’à un cer­tain point leur qua­li­té même, importent assez peu : ce qu’il faut, c’est que le sen­ti­ment, après les avoir conve­na­ble­ment modi­fiées, s’il y a lieu, se les assi­mile vitalement.

Ce qui revient à dire que la for­mule pri­mi­tive demande à être accep­tée et sanc­tion­née par le cœur ; le tra­vail sub­sé­quent, d’où s’en­gendrent les for­mules secon­daires, à être fait sous la pres­sion du coeur. C’est en cette vue sur­tout, c’est-​à-​dire afin d’être et de res­ter vivantes, qu’il est néces­saire qu’elles soient et qu’elles res­tent assor­ties et au croyant et à sa foi. Le jour où cette adap­ta­tion vien­drait à ces­ser, ce jour-​là elles se vide­raient du même coup de leur conte­nu pri­mi­tif : il n’y aurait d’autre par­ti à prendre que de les chan­ger. Etant don­né le carac­tère si pré­caire et si instable des for­mules dog­ma­tiques, on com­prend à mer­veille que les moder­nistes les aient en si mince estime, s’ils ne les méprisent ouver­te­ment. Le sen­ti­ment reli­gieux, la vie reli­gieuse, c’est ce qu’ils ont tou­jours aux lèvres, ce qu’ils exaltent sans fin. En même temps, ils répri­mandent l’Eglise auda­cieu­se­ment, comme fai­sant fausse route, comme ne sachant pas dis­cer­ner de la signi­fi­ca­tion maté­rielle des for­mules leur sens reli­gieux et moral, comme s’at­ta­chant opi­niâ­tre­ment et sté­ri­le­ment à des for­mules vaines et vides, cepen­dant qu’elles laissent la reli­gion aller à sa ruine. Aveugles et conduc­teurs d’a­veugles qui, enflés d’une science orgueilleuse, en sont venus à cette folie de per­ver­tir l’é­ter­nelle notion de la véri­té, en même temps que la véri­table nature du sen­ti­ment reli­gieux, inven­teurs d’un sys­tème où on les voit, sous l’empire d’un amour aveugle et effré­né de nou­veau­té, ne se pré­oc­cu­per aucu­ne­ment de trou­ver un point d’ap­pui solide à la véri­té, mais, mépri­sant les saintes et apos­to­liques tra­di­tions, embras­ser d’autres doc­trines vaines, futiles, incer­taines, condam­nées par l’Eglise, sur les­quelles, hommes très vains eux-​mêmes, ils pré­tendent appuyer et asseoir la véri­té [8].

II. Le croyant moderniste

L’expérience religieuse

15. Tel est, Vénérables Frères, le moder­niste phi­lo­sophe. Si main­te­nant, pas­sant au croyant, nous vou­lons savoir en quoi, chez ce même moder­niste, il se dis­tingue du phi­lo­sophe, une chose est pre­miè­re­ment à noter : c’est que le phi­lo­sophe admet bien la réa­li­té divine comme objet de la foi ; mais cette réa­li­té, pour lui, n’existe pas ailleurs que dans l’âme même du croyant, c’est-​à-​dire comme objet de son sen­ti­ment et de ses affir­ma­tions ; ce qui ne sort pas, après tout, du monde des phé­no­mènes. Si Dieu existe en soi, hors du sen­ti­ment et hors des affir­ma­tions, c’est de quoi il n’a cure : il en fait tota­le­ment abs­trac­tion. Pour le croyant, au contraire, Dieu existe en soi, indé­pen­dam­ment de lui, croyant, il en a la cer­ti­tude, et c’est par là qu’il se dis­tingue du phi­lo­sophe. Si main­te­nant vous deman­dez sur quoi, en fin de compte, cette cer­ti­tude repose, les moder­nistes répondent : Sur l’expé­rience indi­vi­duelle. Ils se séparent ain­si des ratio­na­listes, mais pour ver­ser dans la doc­trine des pro­tes­tants et des pseudo-​mystiques. Voici, au sur­plus, comme ils expliquent la chose. Si l’on pénètre le sen­ti­ment reli­gieux, on y décou­vri­ra faci­le­ment une cer­taine intui­tion du coeur, grâce à laquelle, et sans nul inter­mé­diaire, l’homme atteint la réa­li­té même de Dieu : d’où une cer­ti­tude de son exis­tence, qui passe très fort toute cer­ti­tude scientifique.

Et cela est une véri­table expé­rience et supé­rieure à toutes les expé­riences ration­nelles. Beaucoup, sans doute, la mécon­naissent et la nient, tels les ratio­na­listes : mais c’est tout sim­ple­ment qu’ils refusent de se pla­cer dans les condi­tions morales qu’elle requiert. Voilà donc, dans cette expé­rience, ce qui, d’a­près les moder­nistes, consti­tue vrai­ment et pro­pre­ment le croyant.

Vérité prétendue de toutes les religions

16. Combien tout cela est contraire à la foi catho­lique, nous l’a­vons déjà vu dans un décret du Concile du Vatican ; com­ment la voie s’en trouve ouverte à l’a­théisme, de même que par les autres erreurs déjà expo­sées, Nous le dirons plus loin. Ce que Nous vou­lons obser­ver ici, c’est que la doc­trine de l’expé­rience, jointe à l’autre du sym­bo­lisme, consacre comme vraie toute reli­gion, sans en excep­ter la reli­gion païenne. Est-​ce qu’on ne ren­contre pas dans toutes les reli­gions, des expé­riences de ce genre ? Beaucoup le disent. Or, de quel droit les moder­nistes dénieraient-​ils la véri­té aux expé­riences reli­gieuses qui se font, par exemple, dans la reli­gion maho­mé­tane ? Et en ver­tu de quel prin­cipe attribueraient-​ils aux seuls catho­liques le mono­pole des expé­riences vraies ? Ils s’en gardent bien : les uns d’une façon voi­lée, les autres ouver­te­ment, ils tiennent pour vraies toutes les religions.

C’est aus­si bien une néces­si­té de leur sys­tème. Car, posés leurs prin­cipes, à quel chef pourraient-​ils arguer une reli­gion de faus­se­té ? Ce ne pour­rait être évi­dem­ment que pour la faus­se­té du sen­ti­ment, ou pour celle de la for­mule. Mais, d’a­près eux, le sen­ti­ment est tou­jours et par­tout le même, sub­stan­tiel­le­ment iden­tique ; quant à la for­mule reli­gieuse, tout ce qu’on lui demande, c’est l’a­dap­ta­tion au croyant – quel que soit par ailleurs son niveau intel­lec­tuel – en même temps qu’à sa foi. Tout au plus, dans cette mêlée, des reli­gions, ce qu’ils pour­raient reven­di­quer en faveur de la reli­gion catho­lique, c’est qu’elle est plus vraie, parce qu’elle est plus vivante ; c’est encore qu’elle est plus digne du nom de chré­tienne, parce qu’elle répond mieux que toute autre aux ori­gines du christianisme.

De telles conclu­sions ne sau­raient sur­prendre : elles découlent des prémisses.

Ce qui est fort étrange, c’est que des catho­liques, c’est que des prêtres, dont Nous aimons à pen­ser que de telles mons­truo­si­tés leur font hor­reur, se com­portent néan­moins, dans la pra­tique, comme s’ils les approu­vaient plei­ne­ment : c’est que des catho­liques, des prêtres, décernent de telles louanges, rendent de tels hom­mages aux cory­phées de l’er­reur, qu’ils prêtent à pen­ser que ce qu’ils veulent hono­rer par là, c’est moins les hommes eux-​mêmes, non indignes peut-​être de toute consi­dé­ra­tion, que les erreurs par eux ouver­te­ment pro­fes­sées et dont ils se sont faits les champions.

Application à la tradition

17. Un autre point où les moder­nistes se mettent en oppo­si­tion fla­grante avec la foi catho­lique, c’est que le prin­cipe de l’ex­pé­rience reli­gieuse, ils le trans­fèrent à la tra­di­tion : et la tra­di­tion, telle que l’en­tend l’Eglise, s’en trouve rui­née tota­le­ment. Qu’est-​ce que la tra­di­tion, pour les moder­nistes ? La com­mu­ni­ca­tion faite à d’autres de quelque expé­rience ori­gi­nale, par l’or­gane de la pré­di­ca­tion, et moyen­nant la for­mule intel­lec­tuelle. Car, à cette der­nière, en sus de la ver­tu repré­sen­ta­tive, comme ils l’ap­pellent, ils attri­buent encore une ver­tu sug­ges­tive s’exer­çant soit sur le croyant même pour réveiller en lui le sen­ti­ment reli­gieux, assou­pi peut-​être, ou encore pour lui faci­li­ter de réité­rer les expé­riences déjà faites, soit sur les non-​croyants pour engen­drer en eux le sen­ti­ment reli­gieux et les ame­ner aux expé­riences qu’on leur désire. C’est ain­si que l’ex­pé­rience reli­gieuse va se pro­pa­geant à tra­vers les peuples, et non seule­ment par­mi les contem­po­rains par la pré­di­ca­tion pro­pre­ment dite, mais encore de géné­ra­tion en géné­ra­tion par l’é­crit ou par la trans­mis­sion orale. Or, cette com­mu­ni­ca­tion d’ex­pé­riences a des for­tunes fort diverses : tan­tôt elle prend racine et s’im­plante, tan­tôt elle lan­guit et s’é­teint. C’est à cette épreuve, d’ailleurs, que les moder­nistes, pour qui vie et véri­té ne sont qu’un, jugent de la véri­té des reli­gions : si une reli­gion vit, c’est qu’elle est vraie ; si elle n’é­tait pas vraie, elle ne vivrait pas. D’où l’on conclut encore : toutes les reli­gions exis­tantes sont donc vraies.

Rapports de la foi et de la science

18. Au point où nous en sommes, Vénérables Frères, nous avons plus qu’il ne faut pour nous faire une idée exacte des rap­ports qu’ils éta­blissent entre la foi et la science, enten­dant aus­si sous ce der­nier mot l’histoire.

En pre­mier lieu, leurs objets sont tota­le­ment étran­gers entre eux, l’un en dehors de l’autre. Celui de la foi est jus­te­ment ce que la science déclare lui être à elle-​même incon­nais­sable. De là un champ tout divers : la science est toute aux phé­no­mènes, la foi n’a rien à y voir ; la foi est toute au divin, cela est au-​dessus de la science.

D’où l’on conclut enfin qu’entre la science et la foi il n’y a point de conflit pos­sible ; qu’elles res­tent cha­cune chez elle, et elles ne pour­ront jamais se ren­con­trer ni, par­tant, se contredire.

Que si l’on objecte à cela qu’il est cer­taines choses de la nature visible qui relèvent aus­si de la foi, par exemple la vie humaine de Jésus-​Christ, ils le nieront.

Il est bien vrai, diront-​ils, que ces choses-​là appar­tiennent par leur nature au monde des phé­no­mènes ; mais, en tant qu’elles sont péné­trées de la vie de la foi, et que, en la manière qui a été dite, elles sont trans­fi­gu­rées et défi­gu­rées par la foi, sous cet aspect pré­cis les voi­là sous­traites au monde sen­sible et trans­por­tées en guise de matière, dans l’ordre divin. Ainsi à la demande si Jésus-​Christ a fait de vrais miracles et de véri­tables pro­phé­ties ; s’il est res­sus­ci­té et mon­té au ciel : non, répon­dra la science agnos­tique ; oui, répon­dra la foi.

Où il fau­dra bien se gar­der pour­tant de trou­ver une contra­dic­tion : la néga­tion est du phi­lo­sophe par­lant à des phi­lo­sophes et qui n’en­vi­sage Jésus-​Christ que selon la réa­li­té his­to­rique : l’af­fir­ma­tion est du croyant s’a­dres­sant à des croyants et qui consi­dère la vie de Jésus-​Christ comme vécue à nou­veau par la foi et dans la foi.

19. Or, l’on se trom­pe­rait très fort si l’on s’i­ma­gi­nait après cela que, entre la science et la foi, il n’existe de subor­di­na­tion d’au­cune sorte. C’est fort bien et fort jus­te­ment pen­sé de la science ; mais non certes de la foi, assu­jet­tie qu’elle est à la science, non pas à un titre mais à trois. Il faut obser­ver, pre­miè­re­ment, que, dans tout fait reli­gieux, à la réserve de la réa­li­té divine, et de l’expé­rience qu’en a le croyant, tout le reste, notam­ment les for­mules reli­gieuses, ne dépasse point la sphère des phé­no­mènes, n’est point sous­trait par consé­quent au domaine scien­ti­fique. Que le croyant s’exile donc du monde, s’il lui plaît ; mais, tant qu’il y reste, il doit subir les lois, le contrôle, le juge­ment de la science. En second lieu, si l’on a dit que la foi seule a Dieu pour objet, il faut l’en­tendre de la réa­li­té divine, non de l’idée : car l’i­dée est tri­bu­taire de la science, atten­du que celle-​ci, dans l’ordre logique, comme on dit, s’é­lève jus­qu’à l’ab­so­lu et à l’idéal.

A la science, donc, à la phi­lo­so­phie de connaître de l’i­dée de Dieu, de la gui­der dans son évo­lu­tion et, s’il venait à s’y mêler quelque élé­ment étran­ger, de la cor­ri­ger. D’où cette maxime des moder­nistes que l’é­vo­lu­tion reli­gieuse doit se coor­don­ner à l’é­vo­lu­tion intel­lec­tuelle et morale, ou, pour mieux dire, et selon le mot d’un de leurs maîtres, s’y subor­don­ner. Enfin, l’homme ne souffre point en soi de dua­lisme : aus­si le croyant est-​il sti­mu­lé par un besoin intime de syn­thèse à tel­le­ment har­mo­ni­ser entre elles la science et la foi, que celle-​ci ne contre­dise jamais à la concep­tion géné­rale que celle-​là se fait de l’u­ni­vers. Ainsi donc, vis-​à-​vis de la foi, liber­té totale de la science ; au contraire, et non­obs­tant qu’on les ait don­nées pour étran­gères l’une à l’autre, à la science asser­vis­se­ment de la foi.

Opposition à la doctrine catholique

Toutes choses, Vénérables Frères, qui sont en oppo­si­tion for­melle avec les ensei­gne­ments de Notre pré­dé­ces­seur Pie IX. Il écri­vait, en effet, qu’il est de la phi­lo­so­phie, en tout ce qui regarde la reli­gion, non de com­man­der mais d’o­béir, non de pres­crire ce qui est à croire, mais de l’embrasser avec une sou­mis­sion que la rai­son éclaire, de ne point scru­ter les pro­fon­deurs des mys­tères de Dieu mais de les révé­rer en toute pié­té et humi­li­té [9]. Les moder­nistes ren­versent cet ordre, et méritent qu’on leur applique ce que Grégoire IX, un autre de Nos pré­dé­ces­seurs, écri­vait de cer­tains théo­lo­giens de son temps : Il en est par­mi vous, gon­flés d’es­prit de vani­té ain­si que des outres, qui s’ef­forcent de dépla­cer, par des nou­veau­tés pro­fanes, les bornes qu’ont fixées les Pères ; qui plient les Saintes Lettres aux doc­trines de la phi­lo­so­phie ration­nelle, par pure osten­ta­tion de science, sans viser à aucun pro­fit des audi­teurs… ; qui, séduits par d’in­so­lites et bizarres doc­trines, mettent queue en tête et à la ser­vante assu­jet­tissent la reine [10].

Duplicité des modernistes

20. Ce qui jet­te­ra plus de jour encore sur ces doc­trines des moder­nistes, c’est leur conduite, qui y est plei­ne­ment consé­quente. À les entendre, à les lire, on serait ten­té de croire qu’ils tombent en contra­dic­tion avec eux-​mêmes, qu’ils sont oscil­lants et incer­tains. Loin de là : tout est pesé, tout est vou­lu chez eux, mais à la lumière de ce prin­cipe que la foi et la science sont l’une à l’autre étran­gères. Telle page de leur ouvrage pour­rait être signée par un catho­lique : tour­nez la page, vous croyez lire un ratio­na­liste. Écrivent-​ils his­toire : nulle men­tion de la divi­ni­té de Jésus-​Christ : montent-​ils dans la chaire sacrée, ils la pro­clament hau­te­ment. Historiens, ils dédaignent Pères et Conciles : caté­chistes, ils les citent avec hon­neur. Si vous y pre­nez garde, il y a pour eux deux exé­gèses fort dis­tinctes : l’exé­gèse théo­lo­gique et pas­to­rale, l’exé­gèse scien­ti­fique et his­to­rique. De même, en ver­tu de ce prin­cipe que la science ne relève à aucun titre de la foi, s’ils dis­sertent de phi­lo­so­phie, d’his­toire, de cri­tique, ils affichent en mille manières – n’ayant pas hor­reur de mar­cher en cela sur les traces de Luther [11] – leur mépris des ensei­gne­ments catho­liques, des saints Pères, des Conciles œcu­mé­niques, du magis­tère ecclé­sias­tique ; répri­man­dés sur ce point, ils jettent les hauts cris, se plai­gnant amè­re­ment qu’on viole leur liber­té. Enfin, vu que la foi est subor­don­née à la science, ils reprennent l’Eglise – ouver­te­ment et en toute ren­contre – de ce qu’elle s’obs­tine à ne point assu­jet­tir et accom­mo­der les dogmes aux opi­nions des phi­lo­sophes ; quant à eux, après avoir fait table rase de l’an­tique théo­lo­gie, ils s’ef­forcent d’en intro­duire une autre, com­plai­sante celle-​ci, aux diva­ga­tions de ces mêmes philosophes.

III. Duplicité des modernistes

Immanence théologique

21. Ici, Vénérables Frères, se pré­sente à nous le moder­niste théo­lo­gien. La matière est vaste et com­pli­quée : Nous la conden­se­rons en peu de mots. Ce dont il s’a­git, c’est de conci­lier la science et la foi, tout natu­rel­le­ment par subor­di­na­tion de la foi à la science. La méthode du moder­niste théo­lo­gien est tout entière à prendre les prin­cipes du phi­lo­sophe et à les adap­ter au croyant : et c’est à savoir, les prin­cipes de l’im­ma­nence et du sym­bo­lisme. Fort simple est le pro­cé­dé. Le phi­lo­sophe disait : Le prin­cipe de la loi est imma­nent ; le croyant ajou­tait : Ce prin­cipe est Dieu ; le théo­lo­gien conclut : Dieu est donc imma­nent dans l’homme. Immanence théologique.

De même, le phi­lo­sophe disait : Les repré­sen­ta­tions de l’ob­jet de la loi sont de purs sym­boles ; le croyant ajou­tait : L’objet de la loi est Dieu en soi ; le théo­lo­gien conclut : Les repré­sen­ta­tions de la réa­li­té divine sont donc pure­ment sym­bo­liques. Symbolisme théo­lo­gique. Insignes erreurs, plus per­ni­cieuses l’une que l’autre, ain­si qu’on va le voir clai­re­ment par les conséquences.

Conséquences

Et, pour com­men­cer par le sym­bo­lisme, comme les sym­boles sont tout ensemble et sym­boles au regard de l’ob­jet et ins­tru­ments au regard du sujet, il découle de là deux consé­quences : la pre­mière, c’est que le croyant ne doit point adhé­rer pré­ci­sé­ment à la for­mule, en tant que for­mule, mais en user pure­ment pour atteindre à la véri­té abso­lue, que la for­mule voile et dévoile en même temps qu’elle fait effort pour expri­mer, sans y par­ve­nir jamais. La seconde, c’est que le croyant doit employer ces for­mules dans la mesure où elles peuvent lui ser­vir, car c’est pour secon­der sa foi, non pour l’en­tra­ver, qu’elles lui sont don­nées ; sous réserve tou­jours du res­pect social qui leur est dû, pour autant que le magis­tère public les aura jugées aptes à tra­duire la conscience com­mune, et jus­qu’à ce qu’il ait réfor­mé ce jugement.

22. Pour ce qui est de l’im­ma­nence, il est assez mal­ai­sé de savoir sur ce point la vraie pen­sée des moder­nistes, tant leurs opi­nions y sont diver­gentes. Les uns l’en­tendent en ce sens que Dieu est plus pré­sent à l’homme que l’homme n’est pré­sent à lui-​même, ce qui, sai­ne­ment com­pris, est irré­pro­chable. D’autres veulent que l’ac­tion de Dieu ne fasse qu’un avec l’ac­tion de la nature, la cause pre­mière péné­trant la cause seconde, ce qui est en réa­li­té la ruine de l’ordre sur­na­tu­rel. D’autres enfin expliquent tel­le­ment la chose qu’ils se font soup­çon­ner d’in­ter­pré­ta­tion pan­théiste : ceux-​ci sont d’ac­cord avec eux-​mêmes et vrai­ment logiques.

Permanence divine

23. A ce prin­cipe d’im­ma­nence il s’en rat­tache un autre que l’on peut appe­ler de per­ma­nence divine ; il dif­fère du pre­mier à peu près comme l’ex­pé­rience trans­mise par tra­di­tion de la simple expé­rience indi­vi­duelle. Un exemple éclair­ci­ra la chose, et il sera tiré de l’Eglise et des sacre­ments. Il ne faut pas s’i­ma­gi­ner, disent-​ils, que les sacre­ments et l’Eglise aient été ins­ti­tués immé­dia­te­ment par Jésus-​Christ. Cela est en contra­dic­tion avec l’ag­nos­ti­cisme qui, en Jésus-​Christ, ne voit autre chose qu’un homme, dont la conscience, à l’ins­tar de toute conscience humaine, est allée se for­mant peu à peu : avec la loi d’im­ma­nence, qui répu­die les appli­ca­tions faites du dehors, comme ils disent ; avec la loi d’é­vo­lu­tion, qui demande du temps pour le déve­lop­pe­ment des germes, ain­si qu’une série chan­geante de cir­cons­tances ; avec l’his­toire, enfin, qui constate que les choses se sont pas­sées effec­ti­ve­ment selon les exi­gences de ces lois. Ce qui n’empêche point, et il faut l’af­fir­mer, que l’Eglise et les sacre­ments aient été ins­ti­tués média­te­ment par Jésus-​Christ. Voici de quelle manière. Toutes les consciences chré­tiennes furent enve­lop­pées en quelque sorte dans la conscience du Christ, ain­si que la plante dans son germe. Et de même que les reje­tons vivent de la vie du germe, ain­si faut-​il dire que tous les chré­tiens vivent de la vie de Jésus-​Christ. Or, la vie de Jésus-​Christ est divine, selon la foi ; divine sera donc aus­si la vie des chré­tiens. Et c’est pour­quoi, s’il arrive que la vie chré­tienne, dans la suite des temps, donne nais­sance aux sacre­ments et à l’Eglise, on pour­ra affir­mer en toute véri­té que l’o­ri­gine en vient de Jésus-​Christ et qu’elle est divine. C’est par le même pro­cé­dé que la divi­ni­té sera octroyée aux Saintes Ecritures, qu’elle le sera aux dogmes. Là se borne à peu près la théo­lo­gie des moder­nistes : mince bagage sans doute, mais plus que suf­fi­sant si l’on tient, avec eux, que la foi doit en pas­ser par tous les caprices de la science.

24. De tout ceci, Nous lais­se­rons à cha­cun le soin d’en faire l’ap­pli­ca­tion à ce qui va suivre, elle est aisée.

Dogme

25. Nous avons sur­tout par­lé jus­qu’i­ci de l’o­ri­gine et de la nature de la foi. Or, dans le sys­tème des moder­nistes, la foi a plu­sieurs reje­tons, dont voi­ci les prin­ci­paux : l’Eglise, le dogme, le culte, les Livres Saints. Voyons ce qu’ils en disent. Pour com­men­cer par le dogme, il est si connexe avec la foi que Nous avons déjà dû en retra­cer plus haut l’o­ri­gine et la nature. Il naît du besoin qu’é­prouve le croyant de tra­vailler sur sa pen­sée reli­gieuse, en vue d’é­clai­rer de plus en plus et sa propre conscience et celle des autres. Ce tra­vail consiste à péné­trer et à expli­quer la for­mule pri­mi­tive : ce qui ne doit point s’en­tendre d’un déve­lop­pe­ment d’ordre ration­nel et logique, mais com­man­dé entiè­re­ment par les cir­cons­tances : ils l’ap­pellent, d’un mot assez obs­cur pour qui n’est pas au fait de leur lan­gage, vital. Il arrive ain­si qu’au­tour de la for­mule pri­mi­tive naissent peu à peu des for­mules secon­daires : orga­ni­sées par la suite en corps de doc­trine, ou, pour par­ler avec eux, en construc­tions doc­tri­nales, sanc­tion­nées en outre par le magis­tère public, comme répon­dant à la conscience com­mune, elles rece­vront le nom de dogme. Du dogme il faut dis­tin­guer avec soin les pures spé­cu­la­tions théo­lo­giques. Celles-​ci, d’ailleurs, pour n’être point vivantes, à pro­pre­ment par­ler, de la vie de la foi, ne laissent pas d’a­voir leur uti­li­té : elles servent à conci­lier la reli­gion avec la science, à sup­pri­mer entre elles tout conflit ; de même à éclai­rer exté­rieu­re­ment la reli­gion, à la défendre : elles peuvent enfin consti­tuer une matière en pré­pa­ra­tion pour un dogme futur.

Culte

Du culte il y aurait peu à dire, si ce n’é­tait que sous ce mot sont com­pris les Sacrements ; et sur les Sacrements les moder­nistes greffent de fort graves erreurs. Le culte naît d’une double néces­si­té, d’un double besoin : car, on l’a remar­qué, la néces­si­té, le besoin, telle est, dans leur sys­tème, la grande et uni­ver­selle explication.

Le pre­mier besoin, ici, est de don­ner à la reli­gion un corps sen­sible ; le second, de la pro­pa­ger, à quoi il ne fau­drait pas son­ger sans formes sen­sibles ni sans les actes sanc­ti­fiants que l’on appelle sacre­ments. Les sacre­ments, pour les moder­nistes, sont de purs signes ou sym­boles, bien que doués d’ef­fi­ca­ci­té. Ils les com­parent à de cer­taines paroles, dont on dit vul­gai­re­ment qu’elles ont fait for­tune parce qu’elles ont la ver­tu de faire rayon­ner des idées fortes et péné­trantes, qui impres­sionnent et remuent. Comme ces paroles sont à ces idées, de même les sacre­ments au sen­ti­ment reli­gieux. Rien de plus. Autant dire, en véri­té, et plus clai­re­ment, que les sacre­ments n’ont été ins­ti­tués que pour nour­rir la foi : pro­po­si­tion condam­née par le Concile de Trente : Si quel­qu’un dit que les sacre­ments n’ont été ins­ti­tués que pour nour­rir la foi, qu’il soit ana­thème [12].

Livres saints

26. De l’o­ri­gine et de la nature des Livres Saints Nous avons déjà tou­ché quelque chose. Ils ne consti­tuent, non plus, que de simples reje­tons de la foi. Si l’on veut les défi­nir exac­te­ment, on dira qu’ils sont le recueil des expé­riences faites dans une reli­gion don­née, non point d’ex­pé­riences à la por­tée de tous et vul­gaires, mais extra­or­di­naires et insignes. Ceci est dit de nos Livres Saints de l’Ancien et du Nouveau Testament, aus­si bien que des autres.

Et une remarque qu’ils ajoutent, fort avi­sée à leur point de vue, c’est que si l’ex­pé­rience roule tou­jours sur le pré­sent, elle peut pui­ser néan­moins sa matière et dans le pas­sé et dans l’a­ve­nir, atten­du que le croyant vit, sous la forme du pré­sent, et les choses du pas­sé qu’il fait renaître par le sou­ve­nir, et celles de l’a­ve­nir qu’il anti­cipe par la pré­vi­sion. De là, par­mi les Livres Saints, les Livres his­to­riques et les apocalyptiques.

C’est Dieu qui parle dans ces Livres, par l’or­gane du croyant, mais, selon la théo­lo­gie moder­niste, par voie d’im­ma­nence et de per­ma­nence vitale.

Demande-​t-​on ce qu’il en est de l’ins­pi­ra­tion ? L’inspiration, répondent-​ils, ne dif­fère pas, si ce n’est par l’in­ten­si­té, de ce besoin qu’é­prouve tout croyant de com­mu­ni­quer sa foi, par l’é­crit ou par la parole. On trouve quelque chose de sem­blable dans l’ins­pi­ra­tion poé­tique, et on se sou­vient du mot fameux : Un Dieu est en nous ; de lui qui nous agite vient cette flamme.

C’est ain­si que Dieu, dans leur doc­trine, est le prin­cipe de l’ins­pi­ra­tion des Saints Livres.

Cette ins­pi­ra­tion, ajoutent-​ils, rien, dans ces mêmes Livres, qui lui échappe. En quoi vous les croi­riez plus ortho­doxes que cer­taines autres de ce temps, qui la rétré­cissent quelque peu, en lui déro­bant, par exemple, ce qu’ils appellent les cita­tions tacites. Jonglerie de mots et appa­rences pures. Si l’on com­mence par décla­rer, selon les prin­cipes de l’ag­nos­ti­cisme, que la Bible est un ouvrage humain, écrit par des hommes et pour des hommes : sauf à les dire théo­lo­gi­que­ment divins par imma­nence, le moyen de rétré­cir l’ins­pi­ra­tion ? Universelle, l’ins­pi­ra­tion, oui, au sens moder­niste ; nulle, au sens catholique.

L’Église

27. Nous voi­ci à l’Eglise, où leurs fan­tai­sies vont nous offrir plus ample matière.

L’Eglise est née d’un double besoin : du besoin qu’é­prouve tout fidèle, sur­tout s’il a eu quelque expé­rience ori­gi­nale, de com­mu­ni­quer sa foi ; ensuite, quand la foi est deve­nue com­mune, ou, comme on dit, col­lec­tive, du besoin de s’or­ga­ni­ser en socié­té, pour conser­ver, accroître, pro­pa­ger le tré­sor commun.

Alors, qu’est-​ce donc que l’Eglise ?

Le fruit de la conscience col­lec­tive, autre­ment dit de la col­lec­tion des consciences indi­vi­duelles : consciences qui, en ver­tu de la per­ma­nence vitale, dérivent d’un pre­mier croyant – pour les catho­liques, de Jésus-Christ.

Or, toute socié­té a besoin d’une auto­ri­té diri­geante, qui guide ses membres à la fin com­mune, qui, en même temps, par une action pru­dem­ment conser­va­trice, sau­ve­garde ses élé­ments essen­tiels, c’est-​à-​dire, dans la socié­té reli­gieuse, le dogme et le culte. De là, dans l’Eglise catho­lique, le triple pou­voir : dis­ci­pli­naire, doc­tri­nal, litur­gique. De l’o­ri­gine de cette auto­ri­té se déduit sa nature ; comme de sa nature ensuite, ses droits et ses devoirs. Aux temps pas­sés, c’é­tait une erreur com­mune que l’au­to­ri­té fût venue à l’Eglise du dehors, savoir de Dieu immé­dia­te­ment : en ce temps-​là, on pou­vait à bon droit la regar­der comme auto­cra­tique. Mais on en est bien reve­nu aujourd’­hui. De même que l’Eglise est une éma­na­tion vitale de la conscience col­lec­tive, de même, à son tour, l’au­to­ri­té est un pro­duit vital de l’Eglise.

La conscience reli­gieuse, tel est donc le prin­cipe d’où l’au­to­ri­té pro­cède, tout comme l’Eglise, et, s’il en est ain­si, elle en dépend. Vient-​elle à oublier ou mécon­naître cette dépen­dance, elle tourne en tyran­nie. Nous sommes à une époque où le sen­ti­ment de la liber­té est en plein épa­nouis­se­ment dans l’ordre civil, la conscience publique a créé le régime popu­laire. Or il n’y a pas deux consciences dans l’homme, non plus que deux vies. Si l’au­to­ri­té ecclé­sias­tique ne veut pas, au plus intime des consciences, pro­vo­quer et fomen­ter un conflit, à elle de se plier aux formes démo­cra­tiques. Au sur­plus, à ne le point faire, c’est la ruine. Car il y aurait folie à s’i­ma­gi­ner que le sen­ti­ment de la liber­té, au point où il en est, puisse recu­ler. Enchaîné de force et contraint, ter­rible serait son explo­sion ; elle empor­te­rait tout, Eglise et reli­gion. Telles sont, en cette matière, les idées des moder­nistes, dont c’est, par suite, le grand sou­ci de cher­cher une voie de conci­lia­tion entre l’au­to­ri­té de l’Eglise et la liber­té des croyants.

Église et État

28. Mais l’Eglise n’a pas seule­ment à s’en­tendre ami­ca­le­ment avec les siens ; ses rap­ports ne se bornent pas au dedans ; elle en a encore avec le dehors. Car, elle n’oc­cupe pas seule le monde ; en regard, il y a d’autres socié­tés, avec qui elle ne peut se dis­pen­ser de com­mu­ni­quer et d’a­voir com­merce. Vis-​à-​vis de celles-​ci, quels sont donc ses droits et ses devoirs ; c’est ce qu’il s’a­git de déter­mi­ner, et non pas sur d’autre prin­cipe, bien enten­du, que sa nature même, telle qu’ils l’ont décrite. Les règles qu’ils appliquent sont les mêmes que pour la science et la foi, sauf que là il s’a­gis­sait d’ob­jet, ici de fins. De même donc que la foi et la science sont étran­gères l’une à l’autre, à rai­son de la diver­si­té des objets ; de même, l’Eglise et l’Etat, à rai­son de la diver­si­té des fins, spi­ri­tuelle pour l’Eglise, tem­po­relle pour l’Etat.

Autrefois, on a pu subor­don­ner le tem­po­rel au spi­ri­tuel ; on a pu par­ler de ques­tions mixtes, où l’Eglise appa­rais­sait comme reine, maî­tresse. La rai­son en est que l’on tenait alors l’Eglise comme ins­ti­tuée direc­te­ment de Dieu, en tant qu’il est auteur de l’ordre sur­na­tu­rel. Mais cette doc­trine, aujourd’­hui, phi­lo­so­phie et his­toire s’ac­cordent à la répu­dier. Donc sépa­ra­tion de l’Eglise et de l’Etat, du catho­lique et du citoyen. Tout catho­lique, car il est en même temps citoyen, a le droit et le devoir, sans se pré­oc­cu­per de l’au­to­ri­té de l’Eglise, sans tenir compte de ses dési­rs, de ses conseils, de ses com­man­de­ments, au mépris même de ses répri­mandes, de pour­suivre le bien public en la manière qu’il estime la meilleure. Tracer et pres­crire au citoyen une ligne de conduite, sous un pré­texte quel­conque, est un abus de la puis­sance ecclé­sias­tique, contre lequel c’est un devoir de réagir de toutes ses forces.

29. Les prin­cipes dont toutes ces doc­trines dérivent ont été solen­nel­le­ment condam­nés par Pie VI, Notre pré­dé­ces­seur, dans sa Constitution Auctorem fidei [13].

30. Il ne suf­fit pas à l’é­coute moder­niste que l’Etat soit sépa­ré de l’Eglise. De même que la foi doit se subor­don­ner à la science, quant aux élé­ments phé­no­mé­naux, ain­si faut-​il que dans les affaires tem­po­relles l’Eglise s’as­su­jet­tisse à l’Etat. Cela, ils ne le disent peut-​être pas encore ouver­te­ment, ils le diront quand sur ce point ils seront logiques. Posé, en effet, que dans les choses tem­po­relles l’Etat est maître, s’il arrive que le croyant, aux actes inté­rieurs de reli­gion, dont il ne se contente pas d’a­ven­ture, en veuille ajou­ter d’ex­té­rieurs, comme serait l’ad­mi­nis­tra­tion des sacre­ments, la consé­quence néces­saire, c’est qu’ils tombent sous la domi­na­tion de l’Etat.

Et que dire alors de l’au­to­ri­té ecclé­sias­tique, dont jus­te­ment il n’est pas un seul acte qui ne se tra­duise à l’ex­té­rieur ? Il fau­dra donc qu’elle lui soit tota­le­ment assu­jet­tie. C’est l’é­vi­dence de ces conclu­sions qui a ame­né bon nombre de pro­tes­tants libé­raux à reje­ter tout culte exté­rieur, même toute socié­té reli­gieuse exté­rieure, et à essayer de faire pré­va­loir une reli­gion pure­ment indi­vi­duelle. Si les moder­nistes n’en sont point encore arri­vés là, ce qu’ils demandent, en atten­dant, c’est que l’Eglise veuille, sans trop se faire prier, suivre leurs direc­tions, et qu’elle en vienne enfin à s’har­mo­ni­ser avec les formes civiles.

L’autorité ecclésiastique

31. Telles sont leurs idées sur l’au­to­ri­té dis­ci­pli­naire.

Quant à l’au­to­ri­té doc­tri­nale et dog­ma­tique, bien plus avan­cées, bien plus per­ni­cieuses sont sur ce point leurs doc­trines. Veut-​on savoir com­ment ils ima­ginent le magis­tère ecclé­sias­tique ? Nulle socié­té reli­gieuse disent-​ils, n’a de véri­table uni­té que si la conscience reli­gieuse de ses membres est une, et une aus­si la for­mule qu’ils adoptent.

Or, cette double uni­té requiert une espèce d’in­tel­li­gence uni­ver­selle, dont ce soit l’of­fice de cher­cher et de déter­mi­ner la for­mule répon­dant le mieux à la conscience com­mune, qui ait en outre suf­fi­sam­ment d’au­to­ri­té, cette for­mule une fois arrê­tée, pour l’im­po­ser à la com­mu­nau­té. De la com­bi­nai­son et comme de la fusion de ces deux élé­ments, intel­li­gence qui choi­sit la for­mule, auto­ri­té qui l’im­pose, résulte, pour les moder­nistes, la notion du magis­tère ecclé­sias­tique. Et comme ce magis­tère a sa pre­mière ori­gine dans les consciences indi­vi­duelles, et qu’il rem­plit un ser­vice public pour leur plus grande uti­li­té, il est de toute évi­dence qu’il s’y doit subor­don­ner, par là même se plier aux formes popu­laires. Interdire aux consciences indi­vi­duelles de pro­cla­mer ouver­te­ment et hau­te­ment leurs besoins, bâillon­ner la cri­tique, l’empêcher de pous­ser aux évo­lu­tions néces­saires, ce n’est donc plus l’u­sage d’une puis­sance com­mise pour des fins utiles, c’est un abus d’autorité.

Puis, l’u­sage de cette auto­ri­té ou puis­sance a besoin de se tempérer.

Condamner et pros­crire un ouvrage à l’in­su de l’au­teur sans expli­ca­tion de sa part, sans dis­cus­sion, cela véri­ta­ble­ment confine à la tyrannie.

En somme, ici encore, il faut trou­ver une voie moyenne où soient assu­rés tout ensemble les droits de l’au­to­ri­té et ceux de la liber­té. En atten­dant, que fera le catho­lique ? Il se pro­cla­me­ra hau­te­ment très res­pec­tueux de l’au­to­ri­té mais sans se démen­tir le moins du monde, sans rien abdi­quer de son carac­tère ni de ses idées.

Généralement, voi­ci ce qu’ils imposent à l’Eglise.

Du moment que sa fin est toute spi­ri­tuelle, l’au­to­ri­té reli­gieuse doit se dépouiller de tout cet appa­reil exté­rieur, de tous ces orne­ments pom­peux par les­quels elle se donne comme en spec­tacle. En quoi ils oublient que la reli­gion, si elle appar­tient à l’âme pro­pre­ment, n’y est pour­tant pas confi­née, et que l’hon­neur ren­du à l’au­to­ri­té rejaillit sur Jésus-​Christ, qui l’a instituée.

L’évolution

32. Pour épui­ser toute cette matière de la foi et de ses reje­tons, il nous reste à voir com­ment les moder­nistes entendent leur déve­lop­pe­ment. Ils posent tout d’a­bord ce prin­cipe géné­ral que, dans une reli­gion vivante, il n’est rien qui ne soit variable, rien qui ne doive varier.

D’où ils passent à ce que l’on peut regar­der comme le point capi­tal de leur sys­tème, savoir l’évolution.

Des lois de l’é­vo­lu­tion, dogme, Eglise, culte, Livres Saints, foi même, tout est tri­bu­taire, sous peine de mort. Que l’on reprenne sur cha­cune de ces choses en par­ti­cu­lier les ensei­gne­ments des moder­nistes, et ce prin­cipe ne pour­ra sur­prendre. Quant à son appli­ca­tion, quant à la mise en acte des lois de l’é­vo­lu­tion, voi­ci leur doctrine.

33. Et d’a­bord pour la foi. Commune à tous les hommes et obs­cure, disent-​ils„ fut la forme pri­mi­tive de la foi : parce que pré­ci­sé­ment elle prit nais­sance dans la nature même et dans la vie de l’homme. Ensuite elle pro­gres­sa, et ce fut par évo­lu­tion vitale, c’est-​à-​dire non pas par adjonc­tion de nou­velles formes venues du dehors et pure­ment adven­tices, mais par péné­tra­tion crois­sante du sen­ti­ment reli­gieux dans la conscience. Et ce pro­grès fut de deux sortes : néga­tif, par éli­mi­na­tion de tout élé­ment étran­ger, tel que le sen­ti­ment fami­lial ou natio­nal ; posi­tif, par soli­da­ri­té avec le per­fec­tion­ne­ment intel­lec­tuel et moral de l’homme, ce per­fec­tion­ne­ment ayant pour effet d’é­lar­gir et d’é­clai­rer de plus en plus la notion du divin, en même temps que d’é­le­ver et d’af­fi­ner le sen­ti­ment religieux.

Pour expli­quer ce pro­grès de la foi, il n’y a pas à recou­rir à d’autres causes qu’à celles-​là mêmes qui lui don­nèrent ori­gine, si ce n’est qu’il faut y ajou­ter l’ac­tion de cer­tains hommes extra­or­di­naires, ceux que nous appe­lons pro­phètes, et dont le plus illustre a été Jésus-​Christ. Ils concourent au pro­grès de la foi soit parce qu’ils offrent dans leur vie et dans leur dis­cours quelque chose de mys­té­rieux dont la foi s’empare et qu’elle finit par attri­buer à la divi­ni­té, soit parce qu’ils sont favo­ri­sés d’ex­pé­riences ori­gi­nales, en har­mo­nie avec les besoins des temps où ils vivent. Le pro­grès du dogme est dû sur­tout aux obs­tacles que la foi doit sur­mon­ter, aux enne­mis qu’elle doit vaincre, aux contra­dic­tions qu’elle doit écar­ter. Ajoutez‑y un effort per­pé­tuel pour péné­trer tou­jours plus pro­fon­dé­ment ses propres mystères.

Ainsi est-​il arri­vé, pour nous bor­ner à un seul exemple que, ce quelque chose de divin que la foi recon­nais­sait en Jésus-​Christ, elle est allée l’é­le­vant et l’é­lar­gis­sant peu à peu et par degrés, jus­qu’à ce que de lui fina­le­ment elle a fait un Dieu. Le fac­teur prin­ci­pal de l’é­vo­lu­tion du culte est la néces­si­té d’a­dap­ta­tion aux cou­tumes et tra­di­tions popu­laires, comme aus­si le besoin de mettre à pro­fit la valeur que cer­tains actes tirent de l’ac­cou­tu­mance. Pour l’Eglise enfin, c’est le besoin de se plier aux conjonc­tures his­to­riques, de s’har­mo­ni­ser avec les formes exis­tantes des socié­tés civiles.

34. Telle est l’é­vo­lu­tion dans le détail.

35. Ce que Nous vou­lons y faire noter d’une façon toute spé­ciale, c’est la théo­rie des néces­si­tés ou besoins ; elle a d’ailleurs été jus­qu’i­ci la base de tout ; et c’est là-​dessus que por­te­ra cette fameuse méthode qu’ils appellent historique.

36. Nous n’en avons pas fini avec l’é­vo­lu­tion. L’évolution est due, sans doute, à ces sti­mu­lants, les besoins ; mais sous leur seule action, entraî­née hors de la ligne tra­di­tion­nelle, en rup­ture avec le germe ini­tial, elle condui­rait à la ruine plu­tôt qu’au progrès.

Disons donc, pour rendre plei­ne­ment la pen­sée des moder­nistes, que l’é­vo­lu­tion résulte du conflit de deux forces, dont l’une pousse au pro­grès, tan­dis que l’autre tend à la conservation.

La force conser­va­trice, dans l’Eglise, c’est la tra­di­tion, et la tra­di­tion y est repré­sen­tée par l’au­to­ri­té reli­gieuse. Ceci, et en droit et en fait : en droit, parce que la défense de la tra­di­tion est comme un ins­tinct natu­rel de l’au­to­ri­té ; en fait, parce que, pla­nant au-​dessus des contin­gences de la vie, l’au­to­ri­té ne sent pas, ou que très peu, les sti­mu­lants du pro­grès. La force pro­gres­sive, au contraire, qui est celle qui répond aux besoins, couve et fer­mente dans les consciences indi­vi­duelles, et dans celles-​là sur­tout qui sont en contact plus intime avec la vie. Voyez-​vous poindre ici, Vénérables Frères, cette doc­trine per­ni­cieuse qui veut faire des laïques, dans l’Eglise, un fac­teur de pro­grès ? Or, c’est en ver­tu d’une sorte de com­pro­mis et de tran­sac­tion entre la force conser­va­trice et la force pro­gres­sive que les chan­ge­ments et les pro­grès se réa­lisent. Il arrive que les consciences indi­vi­duelles, cer­taines du moins, réagissent sur la conscience col­lec­tive : celle-​ci, à son tour, fait pres­sion sur les dépo­si­taires de l’au­to­ri­té jus­qu’à ce qu’en­fin ils viennent à com­po­si­tion ; et, le pacte fait, elle veille à son maintien.

Rester dans l’Église et la faire évoluer

37. On com­prend main­te­nant l’é­ton­ne­ment des moder­nistes quand ils sont répri­man­dés et frap­pés. Ce qu’on leur reproche comme une faute, mais c’est ce qu’ils regardent au contraire comme un devoir sacré. En contact intime avec les consciences, mieux que per­sonne, sûre­ment mieux que l’au­to­ri­té ecclé­sias­tique, ils en connaissent les besoins : ils les incarnent, pour ain­si dire, en eux. Dès lors, ayant une parole et une plume, ils en usent publi­que­ment, c’est un devoir. Que l’au­to­ri­té les répri­mande tant qu’il lui plai­ra : ils ont pour eux leur conscience et une expé­rience intime qui leur dit avec cer­ti­tude que ce qu’on leur doit, ce sont des louanges, non des reproches. Puis ils réflé­chissent que, après tout, les pro­grès ne vont pas sans crises, ni les crises sans vic­times. Victimes, soit ! ils le seront après les pro­phètes, après Jésus-​Christ. Contre l’au­to­ri­té qui les mal­traite ils n’ont point d’a­mer­tume : après tout, elle fait son devoir d’au­to­ri­té. Seulement ils déplorent qu’elle reste sourde à leurs objur­ga­tions, parce qu’en atten­dant, les obs­tacles se mul­ti­plient devant les âmes en marche vers l’i­déal. Mais l’heure vien­dra, elle vien­dra sûre­ment, où il fau­dra ne plus ter­gi­ver­ser, parce qu’on peut bien contra­rier l’é­vo­lu­tion, on ne la force pas. Et ils vont leur route : répri­man­dés et condam­nés, ils vont tou­jours, dis­si­mu­lant sous des dehors men­teurs de sou­mis­sion une audace sans bornes. Ils courbent hypo­cri­te­ment la tête, pen­dant que, de toutes leurs pen­sées, de toutes leurs éner­gies, ils pour­suivent plus auda­cieu­se­ment que jamais le plan tracé.

Ceci est chez eux une volon­té et une tac­tique : et parce qu’ils tiennent qu’il faut sti­mu­ler l’au­to­ri­té, non la détruire ; et parce qu’il leur importe de res­ter au sein de l’Eglise pour y tra­vailler et y modi­fier peu à peu la conscience com­mune : avouant par là, mais sans s’en aper­ce­voir, que la conscience com­mune n’est donc pas avec eux, et que c’est contre tout droit qu’ils s’en pré­tendent les interprètes.

Condamnations antérieures

38. Ainsi, Vénérables Frères, la doc­trine des moder­nistes, comme l’ob­jet de leurs efforts, c’est qu’il n’y ait rien de stable, rien d’im­muable dans l’Église. Ils ont eu des pré­cur­seurs, ceux dont Pie IX, Notre pré­dé­ces­seur, écri­vait : Ces enne­mis de la révé­la­tion divine exaltent le pro­grès humain et pré­tendent, avec une témé­ri­té et une audace vrai­ment sacri­lèges, l’in­tro­duire dans la reli­gion catho­lique, comme si cette reli­gion n’é­tait pas l’œuvre de Dieu, mais l’œuvre des hommes, une inven­tion phi­lo­so­phique quel­conque, sus­cep­tible de per­fec­tion­ne­ments humains [14]. Sur la révé­la­tion et le dogme, en par­ti­cu­lier, la doc­trine des moder­nistes n’offre rien de nou­veau : nous la trou­vons condam­née dans le Syllabus de Pie IX, où elle est énon­cée en ces termes : La révé­la­tion divine est impar­faite, sujette par consé­quent à un pro­grès conti­nu et indé­fi­ni, en rap­port avec le pro­grès de la rai­son humaine [15]; plus solen­nel­le­ment encore, dans le Concile du Vatican : La doc­trine de loi que Dieu a révé­lée n’a pas été pro­po­sée aux intel­li­gences comme une inten­tion phi­lo­so­phique qu’elles eussent à per­fec­tion­ner, mais elle a été confiée comme un dépôt divin à l’Épouse de Jésus-​Christ pour être par elle fidè­le­ment gar­dée et infailli­ble­ment inter­pré­tée. C’est pour­quoi aus­si le sens des dogmes doit être rete­nu tel que notre Sainte Mère l’Eglise l’a une fois défi­ni, et il ne faut jamais s’é­car­ter de ce sens, sous le pré­texte et le nom d’une plus pro­fonde intel­li­gence [16]. Par là, et même en matière de foi, le déve­lop­pe­ment de nos connais­sances, loin d’être contra­rié, est secon­dé au contraire et favo­ri­sé. C’est pour­quoi le Concile du Vatican pour­suit : Que l’in­tel­li­gence, que la science, que la sagesse croisse et pro­gresse, d’un mou­ve­ment vigou­reux et intense, en cha­cun comme en tous, dans le fidèle comme dans toute l’Eglise, d’âge en âge, de siècle en siècle : mais seule­ment dans son genre, c’est-​à-​dire selon le même dogme, le même sens, la même accep­tion [17].

39. Après avoir étu­dié chez les moder­nistes le phi­lo­sophe, le croyant, le théo­lo­gien, il Nous reste à consi­dé­rer l’his­to­rien, le cri­tique, l’a­po­lo­giste, le réformateur.

IV. L’historien moderniste

40. Certains d’entre les moder­nistes, adon­nés aux études his­to­riques, paraissent redou­ter très fort qu’on les prenne pour des phi­lo­sophes ; de phi­lo­so­phie ils n’en savent pas le pre­mier mot. Astuce pro­fonde. Ce qu’ils craignent, c’est qu’on ne les soup­çonne d’ap­por­ter en his­toire des idées toutes faites, de pro­ve­nance phi­lo­so­phique, qu’on ne les tienne pas pour assez objec­tifs, comme on dit aujourd’­hui. Et pour­tant, que leur his­toire, que leur cri­tique soient pure œuvre de phi­lo­so­phie, que leurs conclu­sions historico-​critiques viennent en droite ligne de leurs prin­cipes phi­lo­so­phiques, rien de plus facile à démontrer.

Leurs trois pre­mières lois sont conte­nues dans trois prin­cipes phi­lo­so­phiques déjà vus : savoir, le prin­cipe de l’ag­nos­ti­cisme, le prin­cipe de la trans­fi­gu­ra­tion des choses par la foi, le prin­cipe, enfin, que Nous avons cru pou­voir nom­mer de défi­gu­ra­tion. De par l’ag­nos­ti­cisme, l’his­toire, non plus que la science, ne roule que sur des phé­no­mènes. Conclusion : Dieu, toute inter­ven­tion de Dieu dans les choses humaines, doivent être ren­voyées à la foi, comme de son res­sort exclu­sif. Que s’il se pré­sente une chose où le divin et l’hu­main se mélangent, Jésus-​Christ, par exemple, l’Eglise, les sacre­ments, il y aura donc à scin­der ce com­po­sé et à en dis­so­cier les élé­ments : l’hu­main res­te­ra à l’his­toire, le divin ira à la foi. De là, fort cou­rante chez les moder­nistes, la dis­tinc­tion du Christ de l’his­toire et du Christ de la foi, de l’Eglise de l’his­toire et de l’Eglise de la foi, des sacre­ments de l’his­toire et des sacre­ments de la foi, et ain­si de suite. Puis, tel qu’il appa­raît dans les docu­ments, cet élé­ment humain rete­nu pour l’his­toire a été lui-​même trans­fi­gu­ré mani­fes­te­ment par la foi, c’est-​à-​dire éle­vé au-​dessus des condi­tions his­to­riques. Il faut donc en éli­mi­ner encore toutes les adjonc­tions que la foi y a faites, et les ren­voyer à la foi elle-​même et à l’his­toire de la foi ; ain­si, en ce qui regarde Jésus-​Christ : tout ce qui dépasse l’homme selon sa condi­tion natu­relle et selon la concep­tion que s’en fait la psy­cho­lo­gie, l’homme aus­si de telle région et de telle époque. Enfin, au nom du troi­sième prin­cipe phi­lo­so­phique, les choses mêmes qui ne dépassent pas la sphère his­to­rique sont pas­sées au crible : tout ce qui, au juge­ment des moder­nistes, n’est pas dans la logique des faits, comme ils disent, tout ce qui n’est pas assor­ti aux per­sonnes, est encore écar­té de l’his­toire et ren­voyé à la foi. Ainsi ils pré­tendent que notre Seigneur n’a jamais pro­fé­ré de parole qui ne pût être com­prise des mul­ti­tudes qui l’en­vi­ron­naient. D’où ils infèrent que toutes les allé­go­ries que l’on ren­contre dans ses dis­cours doivent être rayées de son his­toire réelle, et trans­fé­rées à la foi. Demande-​t-​on peut-​être au nom de quel cri­té­rium s’o­pèrent de tels dis­cer­ne­ments ? Mais c’est en étu­diant le carac­tère de l’homme, sa condi­tion sociale, son édu­ca­tion, l’en­semble des cir­cons­tances où se déroulent ses actes : toutes choses, si Nous l’en­ten­dons bien, qui se résolvent en un cri­té­rium pure­ment sub­jec­tif. Car voi­ci le pro­cé­dé : ils cherchent à se revê­tir de la per­son­na­li­té de Jésus-​Christ, puis tout ce qu’ils eussent fait eux-​mêmes en sem­blables conjonc­tures, ils n’hé­sitent pas à le lui attri­buer. Ainsi, abso­lu­ment a prio­ri, et au nom de cer­tains prin­cipes phi­lo­so­phiques qu’ils affectent d’i­gno­rer mais qui sont les bases de leur sys­tème, ils dénient au Christ de l’his­toire réelle la divi­ni­té, comme à ses actes tout carac­tère divin ; quant à l’homme, il n’a fait ni dit que ce qu’ils lui per­mettent, eux, en se repor­tant aux temps où il a vécu, de faire ou de dire.

V. Le critique moderniste

41. Or, de même que l’his­toire reçoit de la phi­lo­so­phie ses conclu­sions toutes faites, ain­si de l’his­toire, la cri­tique. En effet, sur les don­nées four­nies par l’his­to­rien, le cri­tique fait deux parts dans les docu­ments. Ceux qui répondent à la triple éli­mi­na­tion vont à l’his­toire de la foi ou à l’his­toire inté­rieure ; le rési­du reste à l’his­toire réelle. Car ils dis­tinguent soi­gneu­se­ment cette double his­toire ; et ce qui est à noter, c’est que l’his­toire de la foi, ils l’op­posent à l’his­toire réelle, pré­ci­sé­ment en tant que réelle : d’où il suit que des deux Christs que Nous avons men­tion­nés, l’un est réel ; l’autre, celui de la foi, n’a jamais exis­té dans la réa­li­té ; l’un a vécu en un point du temps et de l’es­pace, l’autre n’a jamais vécu ailleurs que dans les pieuses médi­ta­tions du croyant. Tel, par exemple, le Christ que nous offre l’Evangile de saint Jean : cet Evangile n’est, d’un bout à l’autre, qu’une pure contemplation.

42. Là ne se borne pas la tutelle exer­cée par la phi­lo­so­phie sur l’his­toire. Les docu­ments par­ta­gés en deux lots, com­mue il a été dit, voi­ci repa­raître le phi­lo­sophe avec son prin­cipe de l’im­ma­nence vitale. L’immanence vitale, déclare-​t-​il, est ce qui explique tout dans l’his­toire de l’Eglise, et puisque la cause ou condi­tion de toute éma­na­tion vitale réside dans quelque besoin, il s’en­suit que nul fait n’an­ti­cipe sur le besoin cor­res­pon­dant ; his­to­ri­que­ment, il ne peut que lui être pos­té­rieur. Là-​dessus, voi­ci com­ment l’his­to­rien opère.

S’aidant des docu­ments qu’il peut recueillir, conte­nus dans les Livres Saints ou pris d’ailleurs, il dresse une sorte de nomen­cla­ture des besoins suc­ces­sifs par où est pas­sée l’Eglise ; et une fois dres­sée, il la remet au cri­tique. Celui-​ci la rece­vant d’une main, pre­nant, de l’autre, le lot de docu­ments assi­gnés à l’his­toire de la foi, éche­lonne ceux-​ci le long des âges, dans un ordre et à des époques qui répondent exac­te­ment à celle-​là, gui­dé par ce prin­cipe que la nar­ra­tion ne peut que suivre le fait, comme le fait, le besoin. Il est vrai, d’ailleurs, que cer­taines par­ties des Livres Saints, les Epîtres, par exemple, consti­tuent le fait même créé par le besoin. Mais, quoi qu’il en soit, c’est une loi que la date des docu­ments ne sau­rait autre­ment se déter­mi­ner que par la date des besoins aux­quels suc­ces­si­ve­ment l’Eglise a été sujette.

Suit une autre opé­ra­tion, car il y a à dis­tin­guer entre l’o­ri­gine d’un fait et son déve­lop­pe­ment : ce qui naît en un jour ne prend des accrois­se­ments qu’a­vec le temps.

Le cri­tique revien­dra donc aux docu­ments éche­lon­nés déjà par lui à tra­vers les âges, et en fera encore deux parts, l’une se rap­por­tant à l’o­ri­gine, l’autre au déve­lop­pe­ment. Puis, la der­nière, il la répar­ti­ra à diverses époques, dans un ordre déterminé.

43. Le prin­cipe qui le diri­ge­ra dans cette opé­ra­tion lui sera four­ni, une fois de plus, par le phi­lo­sophe. Car, d’a­près le phi­lo­sophe, une loi domine et régit l’his­toire, c’est l’é­vo­lu­tion. A l’his­to­rien donc de scru­ter à nou­veau les docu­ments, d’y recher­cher atten­ti­ve­ment les conjonc­tures ou condi­tions que l’Église a tra­ver­sées au cours de sa vie, d’é­va­luer sa force conser­va­trice, les néces­si­tés inté­rieures et exté­rieures qui l’ont sti­mu­lée au pro­grès, les obs­tacles qui ont essayé de lui bar­rer la route, en un mot, tout ce qui peut ren­sei­gner sur la manière dont se sont appli­quées en elle les lois de l’é­vo­lu­tion. Cela fait, et comme conclu­sion de cette étude, il trace une sorte d’es­quisse de l’his­toire de l’Eglise ; le cri­tique y adapte son der­nier lot de docu­ments, la plume court, l’his­toire est écrite. Nous deman­dons : qui en sera dit l’au­teur ? L’historien ? Le cri­tique ? A coup sûr ni l’un ni l’autre, mais bien le phi­lo­sophe. Du com­men­ce­ment à la fin, n’est-​ce pas l’a prio­ri ? Sans contre­dit, et un a prio­ri où l’hé­ré­sie foi­sonne. Ces hommes-​là nous font véri­ta­ble­ment com­pas­sion ; d’eux l’Apôtre dirait : Ils se sont éva­nouis dans leurs pen­sées…: se disant sages, ils sont tom­bés en démence [18]. Mais où ils sou­lèvent le cœur d’in­di­gna­tion, c’est quand ils accusent l’Eglise de tor­tu­rer les textes, de les arran­ger et de les amal­ga­mer à sa guise pour les besoins de sa cause. Simplement, ils attri­buent à l’Eglise ce qu’ils doivent sen­tir que leur reproche très net­te­ment leur conscience.

44. De cet éche­lon­ne­ment, de cet épar­pille­ment le long des siècles, il suit tout natu­rel­le­ment que les Livres Saints ne sau­raient plus être attri­bués aux auteurs dont ils portent le nom.

Qu’à cela ne tienne ! Ils n’hé­sitent pas à affir­mer cou­ram­ment que les livres en ques­tion, sur­tout le Pentateuque et les trois pre­miers Evangiles, se sont for­més len­te­ment d’ad­jonc­tions faites à une nar­ra­tion pri­mi­tive fort brève : inter­po­la­tions par manière d’in­ter­pré­ta­tions théo­lo­giques ou allé­go­riques, ou sim­ple­ment tran­si­tions et sutures.

C’est que, pour dire la chose d’un mot, il y a à recon­naître dans les Livres Sacrés une évo­lu­tion vitale, paral­lèle et même consé­quente à l’é­vo­lu­tion de la foi.

Aussi bien, ajoutent-​ils, les traces de cette évo­lu­tion y sont si visibles qu’on en pour­rait qua­si­ment écrire l’histoire.

Ils l’é­crivent, cette his­toire, et si imper­tur­ba­ble­ment que vous diriez qu’ils ont vu de leurs yeux les écri­vains à l’oeuvre, alors que, le long des âges, ils tra­vaillaient à ampli­fier les Livres Saints.

45. La cri­tique tex­tuelle vient à la res­cousse : pour confir­mer cette his­toire du texte sacré, ils s’é­ver­tuent à mon­trer que tel fait, que telle parole n’y est point à sa place, ajou­tant d’autres cri­tiques du même aca­bit. Vous croi­riez, en véri­té, qu’ils se sont construit cer­tains types de nar­ra­tions et de dis­cours sur les­quels ils jugent ce qui est ou ce qui n’est pas dépla­cé. Et com­bien ils sont aptes à ce genre de cri­tique ! A les entendre vous par­ler de leurs tra­vaux sur les Livres Sacrés, grâce aux­quels ils ont pu décou­vrir en ceux-​ci tant de choses défec­tueuses, il sem­ble­rait vrai­ment que nul homme avant eux ne les a feuille­tés, qu’il n’y a pas eu à les fouiller en tous sens une mul­ti­tude de doc­teurs infi­ni­ment supé­rieurs à eux en génie, en éru­di­tion, en sain­te­té ; les­quels doc­teurs, bien loin d’y trou­ver à redire, redou­blaient au contraire, à mesure qu’ils les scru­taient plus pro­fon­dé­ment, d’ac­tions de grâce à la bon­té divine, qui avait dai­gné de la sorte par­ler aux hommes. C’est que, mal­heu­reu­se­ment, ils n’a­vaient pas les mêmes auxi­liaires d’é­tudes que les moder­nistes, savoir, comme guide et règle, une phi­lo­so­phie venue de l’ag­nos­ti­cisme, et comme cri­té­rium eux-​mêmes. Il Nous semble avoir expo­sé assez clai­re­ment la méthode his­to­rique des moder­nistes. Le phi­lo­sophe ouvre la marche ; suit l’his­to­rien ; puis, par ordre, la cri­tique interne et la cri­tique tex­tuelle. Et comme le propre de la cause pre­mière est de lais­ser sa ver­tu dans tout ce qui suit, il est de toute évi­dence que nous ne sommes pas ici en face d’une cri­tique quel­conque, mais bien agnos­tique, imma­nen­tiste, évo­lu­tion­niste. C’est pour­quoi qui­conque l’embrasse et l’emploie fait pro­fes­sion par là même d’ac­cep­ter les erreurs qui y sont impli­quées et se met en oppo­si­tion avec la foi catholique.

46. S’il en est ain­si, on ne peut être qu’é­tran­ge­ment sur­pris de la valeur que lui prêtent cer­tains catho­liques. A cela il y a deux causes : d’une part, l’al­liance étroite qu’ont faite entre eux les his­to­riens et les cri­tiques de cette école, au-​dessus de toutes les diver­si­tés de natio­na­li­té et de reli­gion ; d’autre part, chez ces mêmes hommes, une audace sans bornes : que l’un d’entre eux ouvre les lèvres, les autres d’une même voix l’ap­plau­dissent, en criant au pro­grès de la science ; quel­qu’un a‑t-​il le mal­heur de cri­ti­quer l’une ou l’autre de leurs nou­veau­tés, pour mons­trueuse qu’elle soit, en rangs ser­rés, ils fondent sur lui ; qui la nie est trai­té d’i­gno­rant, qui l’embrasse et la défend est por­té aux nues. Abusés par là, beau­coup vont à ceux qui, s’ils se ren­daient compte des choses, recu­le­raient d’horreur.

A la faveur de l’au­dace et de la pré­po­tence des uns, de la légè­re­té et de l’im­pru­dence des autres, il s’est for­mé comme une atmo­sphère pes­ti­len­tielle qui gagne tout, pénètre tout et pro­page la contagion.

Passons à l’apologiste.

L’apologiste moderniste

47. L’apologiste, chez les moder­nistes, relève encore du phi­lo­sophe, et à double titre.

D’abord, indi­rec­te­ment, en ce que, pour thème, il prend l’his­toire, dic­tée, comme Nous l’a­vons vu, par le phi­lo­sophe. Puis, direc­te­ment, en ce qu’il emprunte de lui ses lois. De là cette affir­ma­tion cou­rante chez les moder­nistes que la nou­velle apo­lo­gé­tique doit s’a­li­men­ter aux sources psy­cho­lo­giques et his­to­riques. Donc les modernes apo­lo­gistes entrent en matière en aver­tis­sant les ratio­na­listes que s’ils défendent la reli­gion, ce n’est pas sur les don­nées des Livres Saints ni sur les his­toires qui ont cours dans l’Eglise, écrites sous l’ins­pi­ra­tion des vieilles méthodes ; mais sur une his­toire réelle, rédi­gée à la lumière des prin­cipes modernes, et selon toute la rigueur des méthodes modernes. Et ce n’est pas par manière d’ar­gu­men­ta­tion ad homi­nem qu’ils parlent ain­si ; nul­le­ment, mais parce qu’ils tiennent, en effet, cette der­nière his­toire pour la seule vraie.

Qu’ils se tran­quillisent ! Les ratio­na­listes les savent sin­cères : ne les connaissent-​ils pas bien pour les avoir vus com­battre à leurs côtés, sous le même dra­peau ? Et ces louanges qu’ils leur décernent, n’est-​ce pas un salaire ? louanges qui feraient hor­reur à un vrai catho­lique, mais dont eux, les moder­nistes, se féli­citent et qu’ils opposent aux répri­mandes de l’Eglise.

Procédés de l’apologiste moderniste

48. Mais voyons leurs pro­cé­dés apo­lo­gé­tiques. La fin qu’ils se pro­posent c’est d’a­me­ner le non-​croyant à faire l’ex­pé­rience de la reli­gion catho­lique, expé­rience qui est, d’a­près leurs prin­cipes, le seul vrai fon­de­ment de la foi.

Deux voies y abou­tissent : l’une objec­tive, l’autre sub­jec­tive. La pre­mière pro­cède de l’ag­nos­ti­cisme. Elle tend à faire la preuve que la reli­gion catho­lique, celle-​là sur­tout, est douée d’une telle vita­li­té que son his­toire, pour tout psy­cho­logue et pour tout his­to­rien de bonne foi, cache une incon­nue. En cette vue, il est néces­saire de démon­trer que cette reli­gion, telle qu’elle existe aujourd’­hui, est bien la même qui fut fon­dée par Jésus-​Christ, c’est-​à-​dire le pro­duit d’un déve­lop­pe­ment pro­gres­sif du germe qu’il appor­ta au monde. Ce germe, il s’a­git donc, avant tout, de le bien déter­mi­ner ; et ils pré­tendent le faire par la for­mule sui­vante : Le Christ a annon­cé l’a­vè­ne­ment du royaume de Dieu comme devant se réa­li­ser à brève échéance, royaume dont il devait être lui-​même, de par la volon­té divine, l’agent et l’or­don­na­teur. Puis on doit mon­trer com­ment ce germe, tou­jours imma­nent et per­ma­nent au sein de la reli­gion catho­lique, est allé se déve­lop­pant len­te­ment au cours de l’his­toire, s’a­dap­tant suc­ces­si­ve­ment aux divers milieux qu’il tra­ver­sait, emprun­tant d’eux, par assi­mi­la­tion vitale, toutes les formes dog­ma­tiques, cultuelles, ecclé­sias­tiques qui pou­vaient lui conve­nir ; tan­dis que, d’autre part, il sur­mon­tait tous les obs­tacles, ter­ras­sait tous les enne­mis, sur­vi­vant à toutes les attaques et à tous les com­bats. Quiconque aura bien et dûment consi­dé­ré tout cet ensemble d’obs­tacles, d’ad­ver­saires, d’at­taques, de com­bats, ain­si que la vita­li­té et la fécon­di­té qu’y affirme l’Eglise, devra recon­naître que, si les lois de l’é­vo­lu­tion sont visibles dans sa vie, elles n’ex­pliquent pas, néan­moins, le tout de son his­toire, qu’une incon­nue s’en dégage, qui se dresse devant l’es­prit. Ainsi raisonnent-​ils, sans s’a­per­ce­voir que la déter­mi­na­tion du germe pri­mi­tif est un a prio­ri du phi­lo­sophe agnos­tique et évo­lu­tion­niste, et que la for­mule en est gra­tuite, créée pour les besoins de la cause.

49. Tout en s’ef­for­çant, par de telles argu­men­ta­tions, d’ou­vrir accès dans les âmes à la reli­gion catho­lique, les nou­veaux apo­lo­gistes concèdent d’ailleurs bien volon­tiers qu’il s’y ren­contre nombre de choses dont on pour­rait s’offenser.

Ils vont même, et non sans une sorte de plai­sir mal dis­si­mu­lé, jus­qu’à pro­cla­mer hau­te­ment que le dogme – ils l’ont consta­té – n’est pas exempt d’er­reurs et de contra­dic­tions. Ils ajoutent aus­si­tôt, il est vrai, que tout cela est non seule­ment excu­sable, mais encore – étrange chose, en véri­té ! – juste et légi­time. Dans les Livres Sacrés, il y a maints endroits tou­chant à la science ou à l’his­toire, où se constatent des erreurs manifestes.

Mais ce n’est pas d’his­toire ni de science que ces livres traitent ; c’est uni­que­ment de reli­gion et de morale. L’histoire et la science n’y sont que des sortes d’in­vo­lucres, où les expé­riences reli­gieuses et morales s’en­ve­loppent, pour péné­trer plus faci­le­ment dans les masses. Si, en effet, les masses n’en­ten­daient pas autre­ment les choses, il est clair qu’une science et une his­toire plus par­faites eussent été d’obs­tacle plu­tôt que de secours.

Au sur­plus, les Livres Saints, étant essen­tiel­le­ment reli­gieux, sont par là même néces­sai­re­ment vivants. Or, la vie a sa véri­té et sa logique propres, bien dif­fé­rentes de la véri­té et de la logique ration­nelles, d’un autre ordre, savoir, véri­té d’a­dap­ta­tion et de pro­por­tion soit avec le milieu où se déroule la vie, soit avec la fin où elle tend.

Enfin, ils poussent si loin les choses que, per­dant toute mesure, ils en viennent à décla­rer ce qui s’ex­plique par la vie vrai et légi­time. Nous, Vénérables Frères, pour qui il n’existe qu’une seule et unique véri­té, et qui tenons que les Saints Livres, écrits sous l’ins­pi­ra­tion du Saint-​Esprit, ont Dieu pour auteur [19], Nous affir­mons que cela équi­vaut à prê­ter à Dieu lui-​même le men­songe d’u­ti­li­té ou men­songe offi­cieux, et Nous disons avec saint Augustin : En une auto­ri­té si haute, admet­tez un seul men­songe offi­cieux, il ne res­te­ra plus par­celle de ces Livres, dès qu’elle paraî­tra dif­fi­cile ou à pra­ti­quer ou à croire, dans laquelle il ne soit loi­sible de voir un men­songe de l’au­teur, vou­lu à des­sein en vue d’un but [20]. Et ain­si il arri­ve­ra, pour­suit le saint Docteur, que cha­cun croi­ra ce qu’il vou­dra, ne croi­ra pas ce qu’il ne vou­dra pas. Mais les nou­veaux apo­lo­gistes vont de l’a­vant, fort allè­gre­ment. Ils accordent encore que, dans les Saints Livres, cer­tains rai­son­ne­ments, allé­gués pour jus­ti­fier telle ou telle doc­trine, ne reposent sur aucun fon­de­ment ration­nel, ceux, par exemple, qui s’ap­puient sur les pro­phé­ties. Ils ne sont d’ailleurs nul­le­ment embar­ras­sés pour les défendre : arti­fices de pré­di­ca­tion, disent-​ils, légi­ti­més par la vie.

50. Quoi encore ? En ce qui regarde Jésus-​Christ, ils recon­naissent, bien plus ils affirment qu’il a erré mani­fes­te­ment dans la déter­mi­na­tion du temps où l’a­vè­ne­ment du royaume de Dieu devait se réa­li­ser. Aussi bien, quoi d’é­ton­nant, s’il était lui-​même tri­bu­taire des lois de la vie ! Après cela, que ne diront-​ils pas des dogmes de l’Eglise ! Les dogmes ! ils foi­sonnent de contra­dic­tions fla­grantes ; mais, sans comp­ter que la logique vitale les accepte, la véri­té sym­bo­lique n’y répugne pas : est-​ce qu’il ne s’a­git pas de l’in­fi­ni et est-​ce que l’in­fi­ni n’a pas d’in­fi­nis aspects ? Enfin, ils tiennent tant et si bien à sou­te­nir et à défendre les contra­dic­tions, qu’ils ne reculent pas devant cette décla­ra­tion, que le plus bel hom­mage à rendre à l’Infini, c’est encore d’en faire l’ob­jet de pro­po­si­tions contra­dic­toires. En véri­té, quand on a légi­ti­mé la contra­dic­tion, y a‑t-​il quelque chose que l’on ne puisse légitimer ?

51. Ce n’est pas seule­ment par des rai­son­ne­ments objec­tifs que le non-​croyant peut être dis­po­sé à la foi, mais encore par des argu­ments sub­jec­tifs. En cette vue, les moder­nistes, reve­nant à la doc­trine de l’im­ma­nence, s’ef­forcent de per­sua­der à cet homme que, en lui, dans les pro­fon­deurs mêmes de sa nature et de sa vie, se cachent l’exi­gence et le désir d’une reli­gion, non point d’une reli­gion quel­conque, mais de cette reli­gion spé­ci­fique qui est le catho­li­cisme, abso­lu­ment pos­tu­lée, disent-​ils, par le plein épa­nouis­se­ment de la vie.

Ici, Nous ne pou­vons Nous empê­cher de déplo­rer, une fois encore et très vive­ment, qu’il se ren­contre des catho­liques qui, répu­diant l’im­ma­nence comme doc­trine, l’emploient néan­moins comme méthode d’a­po­lo­gé­tique ; qui le font, disons-​Nous, avec si peu de rete­nue qu’ils paraissent admettre dans la nature humaine, au regard de l’ordre sur­na­tu­rel, non pas seule­ment une capa­ci­té et une conve­nance – choses que, de tout temps, les apo­lo­gistes catho­liques ont eu soin de mettre en relief – mais une vraie et rigou­reuse exigence.

A vrai dire, ceux des moder­nistes qui recourent ain­si à une exi­gence de la reli­gion catho­lique sont les modérés.

Quant aux autres, que l’on peut appe­ler inté­gra­listes, ce qu’ils se font forts de mon­trer au non-​croyant, caché au fond de son être, c’est le germe même que Jésus-​Christ por­ta dans sa conscience et qu’il a légué au monde.

Telle est, Vénérables Frères, rapi­de­ment esquis­sée, la méthode apo­lo­gé­tique des moder­nistes, en par­faite concor­dance, on le voit, avec leurs doc­trines, méthode et doc­trines semées d’er­reurs, faites non pour édi­fier mais pour détruire, non pour sus­ci­ter des catho­liques mais pour pré­ci­pi­ter les catho­liques à l’hé­ré­sie, mor­telles même à toute religion.

VI. Le réformateur moderniste

52. Il Nous reste à dire quelques mots du réformateur.

Déjà, par tout ce que Nous avons expo­sé jus­qu’i­ci, on a pu se faire une idée de la manie réfor­ma­trice qui pos­sède les moder­nistes ; rien, abso­lu­ment rien, dans le catho­li­cisme, à quoi elle ne s’at­taque. Réforme de la phi­lo­so­phie, sur­tout dans les Séminaires : que l’on relègue la phi­lo­so­phie sco­las­tique dans l’his­toire de la phi­lo­so­phie, par­mi les sys­tèmes péri­més, et que l’on enseigne aux jeunes gens la phi­lo­so­phie moderne, la seule vraie, la seule qui convienne à nos temps. Réforme de la théo­lo­gie : que la théo­lo­gie dite ration­nelle ait pour base la phi­lo­so­phie moderne, la théo­lo­gie posi­tive pour fon­de­ment de l’his­toire des dogmes. Quant à l’his­toire, qu’elle ne soit plus écrite ni ensei­gnée que selon leurs méthodes et leurs prin­cipes modernes. Que les dogmes et la notion de leur évo­lu­tion soient har­mo­ni­sés avec la science et l’his­toire. Que dans les caté­chismes on n’in­sère plus, en fait de dogmes, que ceux qui auront été réfor­més et qui seront à la por­tée du vul­gaire. En ce qui regarde le culte, que l’on dimi­nue le nombre des dévo­tions exté­rieures, ou tout au moins qu’on en arrête l’ac­crois­se­ment. Il est vrai de dire que cer­tains, par un bel amour du sym­bo­lisme, se montrent assez cou­lants sur cette matière. Que le gou­ver­ne­ment ecclé­sias­tique soit réfor­mé dans toutes ses branches, sur­tout la dis­ci­pli­naire et la dog­ma­tique. Que son esprit, que ses pro­cé­dés exté­rieurs soient mis en har­mo­nie avec la conscience, qui tourne à la démo­cra­tie ; qu’une part soit donc faite dans le gou­ver­ne­ment au cler­gé infé­rieur et même aux laïques ; que l’au­to­ri­té soit décen­tra­li­sée. Réforme des Congrégations romaines, sur­tout de celles du Saint-​Office et de l’Index. Que le pou­voir ecclé­sias­tique change de ligne de conduite sur le ter­rain social et poli­tique ; se tenant en dehors des orga­ni­sa­tions poli­tiques et sociales, qu’il s’y adapte néan­moins pour les péné­trer de son esprit.

En morale, ils font leur le prin­cipe des amé­ri­ca­nistes, que les ver­tus actives doivent aller avant les pas­sives, dans l’es­ti­ma­tion que l’on en fait comme dans la pra­tique. Au cler­gé ils demandent de reve­nir à l’hu­mi­li­té et à la pau­vre­té antiques, et, quant à ses idées et son action, de les régler sur leurs principes.

Il en est enfin qui, fai­sant écho à leurs maîtres pro­tes­tants, dési­rent la sup­pres­sion du céli­bat ecclésiastique.

Que reste-​t-​il donc sur quoi, et par appli­ca­tion de leurs prin­cipes, ils ne demandent réforme ?

Conclusion de la première partie

53. Quelqu’un pen­se­ra peut-​être, Vénérables Frères, que cette expo­si­tion des doc­trines des moder­nistes Nous a rete­nu trop long­temps. Elle était pour­tant néces­saire, soit pour parer à leur reproche cou­tu­mier, que Nous igno­re­rions leurs vraies idées, soit pour mon­trer que leur sys­tème ne consiste pas en théo­ries éparses et sans lien, mais bien en un corps par­fai­te­ment orga­ni­sé, dont les par­ties sont si bien soli­daires entre elles qu’on n’en peut admettre une sans les admettre toutes. C’est pour cela aus­si que Nous avons dû don­ner à cette expo­si­tion un tour quelque peu didac­tique, sans avoir peur de cer­tains vocables bar­bares en usage chez eux. Maintenant, embras­sant d’un seul regard tout le sys­tème, qui pour­ra s’é­ton­ner que Nous le défi­nis­sions le rendez-​vous de toutes les héré­sies ? Si quel­qu’un s’é­tait don­né la tâche de recueillir toutes les erreurs qui furent jamais contre la foi et d’en concen­trer la sub­stance et comme le suc en une seule, véri­ta­ble­ment il n’eût pas mieux réus­si. Ce n’est pas encore assez dire : ils ne ruinent pas seule­ment la reli­gion catho­lique, mais, comme Nous l’a­vons déjà insi­nué, toute religion.

Les ratio­na­listes les applau­dissent, et ils ont pour cela leurs bonnes rai­sons : les plus sin­cères, les plus francs saluent en eux leurs plus puis­sants auxiliaires.

54. Revenons, en effet, un moment, Vénérables Frères, à cette doc­trine per­ni­cieuse de l’ag­nos­ti­cisme. Toute issue fer­mée vers Dieu du côté de l’in­tel­li­gence, ils se font forts d’en ouvrir une autre du côté du sen­ti­ment et de l’ac­tion. Tentative vaine. Car qu’est-​ce, après tout, que le sen­ti­ment, sinon une réac­tion de l’âme à l’ac­tion de l’in­tel­li­gence ou des sens ? Ôtez l’in­tel­li­gence : l’homme, déjà si enclin à suivre les sens, en devien­dra l’es­clave. Vaine ten­ta­tive à un autre point de vue. Toutes ces fan­tai­sies sur le sen­ti­ment reli­gieux n’a­bo­li­ront pas le sens com­mun. Or, ce que dit le sens com­mun, c’est que l’é­mo­tion et tout ce qui cap­tive l’âme, loin de favo­ri­ser la décou­verte de la véri­té, l’en­travent. Nous par­lons, bien enten­du, de la véri­té en soi : quant à cette autre véri­té pure­ment sub­jec­tive, issue du sen­ti­ment et de l’ac­tion, si elle peut être bonne aux jon­gle­ries de mots, elle ne sert de rien à l’homme, à qui il importe sur­tout de savoir si, hors de lui, il existe un Dieu, entre les mains de qui il tom­be­ra un jour. Pour don­ner quelque assiette au sen­ti­ment, les moder­nistes recourent à l’ex­pé­rience. Mais l’ex­pé­rience, qu’y ajoute-​t-​elle ? Absolument rien, sinon une cer­taine inten­si­té qui entraîne une convic­tion pro­por­tion­née de la réa­li­té de l’ob­jet. Or, ces deux choses ne font pas que le sen­ti­ment ne soit sen­ti­ment, ils ne lui ôtent pas son carac­tère, qui est de déce­voir si l’in­tel­li­gence ne le guide ; au contraire, ce carac­tère, ils le confirment et l’ag­gravent, car plus le sen­ti­ment est intense et plus il est sen­ti­ment. En matière de sen­ti­ment reli­gieux et d’ex­pé­rience reli­gieuse, vous n’i­gno­rez pas, Vénérables Frères, quelle pru­dence est néces­saire, quelle science aus­si qui dirige la pru­dence. Vous le savez de votre usage des âmes, de celles sur­tout où le sen­ti­ment domine ; vous le savez aus­si de la lec­ture des ouvrages ascé­tiques, ouvrages que les moder­nistes prisent fort peu, mais qui témoignent d’une science autre­ment solide que la leur, d’une saga­ci­té d’ob­ser­va­tion autre­ment fine et sub­tile. En véri­té, n’est-​ce pas une folie, ou tout au moins une sou­ve­raine impru­dence, de se fier sans nul contrôle à des expé­riences comme celles que prônent les modernistes ?

55. Et qu’il Nous soit per­mis en pas­sant de poser une ques­tion : Si ces expé­riences ont tant de valeur à leurs yeux, pour­quoi ne la reconnaissent-​ils pas à celle que des mil­liers et des mil­liers de catho­liques déclarent avoir sur leur compte à eux et qui les convainc qu’ils font fausse route ? Est-​ce que, par hasard, ces der­nières expé­riences seraient les seules fausses et trom­peuses ? La très grande majo­ri­té des hommes tient fer­me­ment et tien­dra tou­jours que le sen­ti­ment et l’ex­pé­rience seuls, sans être éclai­rés et gui­dés de la rai­son, ne conduisent pas à Dieu.

Que reste-​t-​il donc, sinon l’a­néan­tis­se­ment de toute reli­gion et l’a­théisme ? Ce n’est certes pas la doc­trine du sym­bo­lisme qui pour­ra le conju­rer. Car si tous les élé­ments, dans la reli­gion, ne sont que de purs sym­boles de Dieu, pour­quoi le nom même de Dieu, le nom de per­son­na­li­té divine ne seraient-​ils pas aus­si de purs sym­boles ? Cela admis, voi­là la per­son­na­li­té de Dieu mise en ques­tion et la voie ouverte au pan­théisme. Au pan­théisme, mais cette autre doc­trine de l’im­ma­nence divine y conduit tout droit. Car Nous deman­dons si elle laisse Dieu dis­tinct de l’homme ou non : si dis­tinct, en quoi diffère-​t-​elle de la doc­trine catho­lique et de quel droit reje­ter la révé­la­tion exté­rieure ? Si non dis­tinct, nous voi­là en plein pan­théisme. Or, la doc­trine de l’im­ma­nence, au sens moder­niste, tient et pro­fesse que tout phé­no­mène de conscience est issu de l’homme en tant qu’­homme. La conclu­sion rigou­reuse c’est l’i­den­ti­té de l’homme et de Dieu, c’est-​à-​dire le panthéisme.

La même conclu­sion découle de la dis­tinc­tion qu’ils posent entre la science et la foi.

L’objet de la science, c’est la réa­li­té du connais­sable ; l’ob­jet de la foi, au contraire, la réa­li­té de l’in­con­nais­sable. Or, ce qui fait l’in­con­nais­sable, c’est sa dis­pro­por­tion avec l’in­tel­li­gence, dis­pro­por­tion que rien au monde, même dans la doc­trine des moder­nistes, ne peut faire dis­pa­raître. Par consé­quent, l’in­con­nais­sable reste et res­te­ra éter­nel­le­ment incon­nais­sable, autant au croyant qu’à l’homme de la science. La reli­gion d’une réa­li­té incon­nais­sable, voi­là donc la seule pos­sible. Et pour­quoi cette réa­li­té ne serait-​elle pas l’âme uni­ver­selle du monde dont parle tel ratio­na­liste, c’est ce que Nous ne voyons pas. Voilà qui suf­fit, et sur­abon­dam­ment, pour mon­trer par com­bien de routes le moder­nisme conduit à l’a­néan­tis­se­ment de toute reli­gion. Le pre­mier pas fut fait par le pro­tes­tan­tisme, le second est fait par le moder­nisme, le pro­chain pré­ci­pi­te­ra dans l’athéisme.

Partie II – Causes du modernisme

I. Curiosité et orgueil

56. Pour péné­trer mieux encore le moder­nisme et trou­ver plus sûre­ment à une plaie si pro­fonde les remèdes conve­nables, il importe, Vénérables Frères, de recher­cher les causes qui l’ont engen­drée et qui l’alimentent.

57. La cause pro­chaine et immé­diate réside dans une per­ver­sion de l’es­prit, cela ne fait pas de doute. Les causes éloi­gnées Nous paraissent pou­voir se réduire à deux : la curio­si­té et l’or­gueil. La curio­si­té, à elle seule, si elle n’est sage­ment réglée, suf­fit à expli­quer toutes les erreurs. C’est l’a­vis de Notre Prédécesseur Grégoire XVI, qui écri­vait : C’est un spec­tacle lamen­table que de voir jus­qu’où vont les diva­ga­tions de l’hu­maine rai­son dès que l’on cède à l’es­prit de nou­veau­té que, contrai­re­ment à l’a­ver­tis­se­ment de l’Apôtre, l’on pré­tend à savoir plus qu’il ne faut savoir et que, se fiant trop à soi-​même, l’on pense pou­voir cher­cher la véri­té hors de l’Eglise, en qui elle se trouve sans l’ombre la plus légère d’er­reur [21]. Mais ce qui a incom­pa­ra­ble­ment plus d’ac­tion sur l’âme, pour l’a­veu­gler et la jeter dans le faux, c’est l’or­gueil. L’orgueil ! Il est, dans la doc­trine des moder­nistes, comme chez lui ; de quelque côté qu’il s’y tourne, tout lui four­nit un ali­ment, et il s’y étale sous toutes ses faces.

Orgueil, assu­ré­ment, cette confiance en eux qui les fait s’é­ri­ger en règle uni­ver­selle. Orgueil, cette vaine gloire qui les repré­sente à leurs propres yeux comme les seuls déten­teurs de la sagesse qui leur fait dire, hau­tains et enflés d’eux-​mêmes : Nous ne sommes pas comme le reste des hommes et qui, afin qu’ils n’aient pas, en effet, de com­pa­rai­son avec les autres, les pousse aux plus absurdes nou­veau­tés. Orgueil, cet esprit d’in­sou­mis­sion qui appelle une conci­lia­tion de l’au­to­ri­té avec la liber­té. Orgueil, cette pré­ten­tion de réfor­mer les autres dans l’ou­bli d’eux-​mêmes, ce manque abso­lu de res­pect à l’é­gard de l’au­to­ri­té sans en excep­ter l’au­to­ri­té suprême.

Non, en véri­té, nulle route qui conduise plus droit ni plus vite au moder­nisme que l’or­gueil. Qu’on nous donne un catho­lique laïque, qu’on nous donne un prêtre, qui ait per­du de vue le pré­cepte fon­da­men­tal de la vie chré­tienne, savoir que nous devons nous renon­cer nous-​mêmes si nous vou­lons suivre Jésus-​Christ et qui n’ait pas arra­ché l’or­gueil de son cœur ; ce laïque, ce prêtre est mûr pour toutes les erreurs du moder­nisme. C’est pour­quoi, Vénérables Frères, votre pre­mier devoir est de tra­ver­ser ces hommes superbes, et les appli­quer à d’in­fimes et obs­cures fonc­tions ; qu’ils soient mis d’au­tant plus bas qu’ils cherchent à mon­ter plus haut et que leur abais­se­ment même leur ôte la facul­té de nuire.

De plus, son­dez soi­gneu­se­ment par vous-​mêmes ou par les direc­teurs de vos Séminaires les jeunes clercs ; ceux chez qui vous aurez consta­té l’es­prit d’or­gueil, écartez-​les sans pitié du sacer­doce. Plût à Dieu qu’on en eût tou­jours usé de la sorte, avec la vigi­lance et la constance voulues !

II. Ignorance

58. Que si, des causes morales, Nous venons aux intel­lec­tuelles, la pre­mière qui se pré­sente – et la prin­ci­pale – c’est l’i­gno­rance. Oui, ces moder­nistes, qui jouent aux doc­teurs de l’Eglise, qui portent aux nues la phi­lo­so­phie moderne et regardent de si haut la sco­las­tique, n’ont embras­sé celle-​là, en se lais­sant prendre à ses appa­rences fal­la­cieuses, que parce que, igno­rants de celle-​ci, il leur a man­qué l’ins­tru­ment néces­saire pour per­cer les confu­sions et dis­si­per les sophismes.

Or, c’est d’une alliance de la fausse phi­lo­so­phie avec la foi qu’est né, pétri d’er­reurs, leur système.

59. Si encore ils appor­taient moins de zèle et d’ac­ti­vi­té à le pro­pa­ger ! Mais telle est en cela leur ardeur, telle leur opi­niâ­tre­té de tra­vail qu’on ne peut sans tris­tesse les voir dépen­ser à rui­ner l’Eglise de si belles éner­gies, quand elles lui eussent été si pro­fi­tables bien employées. Leurs arti­fices pour abu­ser les esprits sont de deux sortes : s’ef­for­cer d’é­car­ter les obs­tacles qui les tra­versent ; puis recher­cher avec soin, mettre acti­ve­ment et patiem­ment en oeuvre tout ce qui les peut servir.

Trois choses, ils le sentent bien, leur barrent la route : la phi­lo­so­phie sco­las­tique, l’au­to­ri­té des Pères et la tra­di­tion, le magis­tère de l’Eglise.

A ces trois choses ils font une guerre acharnée.

Ignorance ou crainte, à vrai dire l’une et l’autre, c’est un fait qu’a­vec l’a­mour des nou­veau­tés va tou­jours de pair la haine de la méthode sco­las­tique ; et il n’est pas d’in­dice plus sûr que le goût des doc­trines moder­nistes com­mence à poindre dans un esprit, que d’y voir naître le dégoût de cette méthode.

Que les moder­nistes et leurs fau­teurs se sou­viennent de la pro­po­si­tion condam­née par Pie IX : La méthode et les prin­cipes qui ont ser­vi aux antiques doc­teurs sco­las­tiques, dans la culture de la théo­lo­gie, ne répondent plus aux exi­gences de notre temps ni au pro­grès des sciences [22].

La tra­di­tion, ils s’ef­forcent d’en faus­ser per­fi­de­ment le carac­tère et d’en saper l’au­to­ri­té, afin de lui ôter toute valeur. Mais le second Concile de Nicée fera tou­jours loi pour les catho­liques ; il condamne ceux qui osent, sur les traces des héré­tiques impies, mépri­ser les tra­di­tions ecclé­sias­tiques, inven­ter quelque nou­veau­té… ou cher­cher, avec malice ou avec astuce, à ren­ver­ser quoi que ce soit des légi­times tra­di­tions de l’Eglise catho­lique. Fera loi, de même, la pro­fes­sion du qua­trième Concile de Constantinople : C’est pour­quoi nous fai­sons pro­fes­sion de conser­ver et de gar­der les règles qui ont été léguées à la sainte Eglise catho­lique et apos­to­lique, soit par les saints et très illustres Apôtres, soit par les Conciles ortho­doxes, géné­raux et par­ti­cu­liers, et même par cha­cun des Pères inter­prètes divins et doc­teurs de l’Eglise. Aussi les papes Pie IV et Pie IX ont-​ils ordon­né l’in­ser­tion dans la pro­fes­sion de foi de la décla­ra­tion sui­vante : J’admets et j’embrasse très fer­me­ment les tra­di­tions apos­to­liques et ecclé­sias­tiques, et toutes les autres obser­vances et consti­tu­tions de l’Eglise. Naturellement, les moder­nistes étendent aux saints Pères le juge­ment qu’ils font de la tra­di­tion. Avec une audace inouïe, ils les déclarent per­son­nel­le­ment dignes de toute véné­ra­tion, mais d’ailleurs d’une igno­rance incroyable en matière d’his­toire et de cri­tique et qui ne peut être excu­sée que par le temps où ils vécurent.

60. Enfin, ils s’é­ver­tuent à amoin­drir le magis­tère ecclé­sias­tique et à en infir­mer l’au­to­ri­té, soit en en déna­tu­rant sacri­lè­ge­ment l’o­ri­gine, le carac­tère, les droits, soit en réédi­tant contre lui, le plus libre­ment du monde, les calom­nies des adver­saires. Au clan moder­niste s’ap­plique ce que Notre pré­dé­ces­seur écri­vait, la dou­leur dans l’âme : Afin d’at­ti­rer le mépris et l’o­dieux sur l’Epouse mys­tique du Christ, en qui est la vraie lumière, les fils des ténèbres ont accou­tu­mé de lui jeter à la face des peuples une calom­nie per­fide, et, ren­ver­sant la notion et la valeur des choses et des mots, la repré­sentent comme amie des ténèbres, fau­trice d’i­gno­rance, enne­mie de la lumière, de la science, du pro­grès [23]. Après cela, il n’y a pas lieu de s’é­ton­ner si les moder­nistes pour­suivent de toute leur mal­veillance, de toute leur acri­mo­nie, les catho­liques qui luttent vigou­reu­se­ment pour l’Eglise.

Il n’est sorte d’in­jures qu’ils ne vomissent contre eux. Celle d’i­gno­rance et d’en­tê­te­ment est la pré­fé­rée. S’agit-​il d’un adver­saire que son éru­di­tion et sa vigueur d’es­prit rendent redou­table : ils cher­che­ront à le réduire à l’im­puis­sance en orga­ni­sant autour de lui la conspi­ra­tion du silence. Conduite d’au­tant plus blâ­mable que, dans le même temps, sans fin ni mesure, ils accablent d’é­loges qui se met de leur bord. Un ouvrage paraît, res­pi­rant la nou­veau­té par tous ses pores ; ils l’ac­cueillent avec des applau­dis­se­ments et des cris d’ad­mi­ra­tion. Plus un auteur aura appor­té d’au­dace à battre en brèche l’an­ti­qui­té, à saper la tra­di­tion et le magis­tère ecclé­sias­tique, et plus il sera savant. Enfin – et ceci est un sujet de véri­table hor­reur pour les bons – s’il arrive que l’un d’entre eux soit frap­pé des condam­na­tions de l’Eglise, les autres aus­si­tôt de se pres­ser autour de lui, de le com­bler d’é­loges publics, de le véné­rer presque comme un mar­tyr de la véri­té. Les jeunes, étour­dis et trou­blés de tout ce fra­cas de louanges et d’in­jures, finissent, par peur du qua­li­fi­ca­tif d’i­gno­rants et par ambi­tion du titre de savants, en même temps que sous l’ai­guillon inté­rieur de la curio­si­té et de l’or­gueil, par céder au cou­rant et se jeter dans le modernisme.

61. Mais ceci appar­tient déjà aux arti­fices employés par les moder­nistes pour leurs pro­duits. Que ne mettent-​ils pas en œuvre pour se créer de nou­veaux par­ti­sans ! Ils s’emparent de chaires dans les Séminaires, dans les Universités, et les trans­forment en chaires de pes­ti­lence. Déguisées peut-​être, ils sèment leurs doc­trines de la chaire sacrée ; ils les pro­fessent ouver­te­ment dans les Congrès ; ils les font péné­trer et les mettent en vogue dans les ins­ti­tu­tions sociales. Sous leur propre nom, sous des pseu­do­nymes, ils publient livres, jour­naux, revues. Le même mul­ti­plie­ra ses pseu­do­nymes, pour mieux trom­per, par la mul­ti­tude simu­lée des auteurs, le lec­teur impru­dent. En un mot, action, dis­cours, écrits, il n’est rien qu’ils ne mettent en jeu, et véri­ta­ble­ment vous les diriez sai­sis d’une sorte de fré­né­sie. Le fruit de tout cela ? Notre coeur se serre à voir tant de jeunes gens, qui étaient l’es­poir de l’Église et à qui ils pro­met­taient de si bons ser­vices, abso­lu­ment dévoyés. Un autre spec­tacle encore Nous attriste : c’est que tant d’autres catho­liques, n’al­lant certes pas aus­si loin, aient pris néan­moins l’ha­bi­tude, comme s’ils eussent res­pi­ré un air conta­mi­né, de pen­ser, par­ler, écrire avec plus de liber­té qu’il ne convient à des catho­liques. De ceux-​ci, il en est par­mi les laïques, il en est dans les rangs du cler­gé, et ils ne font pas défaut là où on devait moins les attendre, dans les Instituts reli­gieux. S’ils traitent de ques­tions bibliques, c’est d’a­près les prin­cipes moder­nistes. S’ils écrivent l’his­toire, ils recherchent avec curio­si­té et publient au grand jour, sous cou­leur de dire toute la véri­té et avec une sorte de plai­sir mal dis­si­mu­lé, tout ce qui leur paraît faire tache dans l’his­toire de l’Eglise. Dominés par de cer­tains a prio­ri, ils détruisent, autant qu’ils le peuvent, les pieuses tra­di­tions popu­laires. Ils tournent en ridi­cule cer­taines reliques, fort véné­rables par leur anti­qui­té. Ils sont enfin pos­sé­dés du vain désir de faire par­ler d’eux : ce qui n’ar­ri­ve­rait pas, ils le com­prennent bien, s’ils disaient comme on a tou­jours dit jus­qu’i­ci. Peut-​être en sont-​ils venus à se per­sua­der qu’en cela ils servent Dieu et l’Eglise : en réa­li­té, ils les offensent, moins peut-​être par leurs œuvres mêmes que par l’es­prit qui les anime et par le concours qu’ils prêtent aux audaces des modernistes.

Partie III – Remèdes contre le modernisme

Mesures efficaces

62. A tant et de si graves erreurs, à leurs enva­his­se­ments publics et occultes, Notre Prédécesseur Léon XIII, d’heu­reuse mémoire, cher­cha for­te­ment à s’op­po­ser, sur­tout en matière biblique, et par des paroles et par des actes. Mais ce ne sont pas armes, Nous l’a­vons dit, dont les moder­nistes s’ef­frayent faci­le­ment. Avec des airs affec­tés de sou­mis­sion et de res­pect, les paroles, ils les plièrent à leur sen­ti­ment, les actes, ils les rap­por­tèrent à tout autre qu’à eux-​mêmes. Et le mal est allé s’ag­gra­vant de jour en jour. C’est pour­quoi, Vénérables Frères, Nous sommes venu à la déter­mi­na­tion de prendre sans autre retard des mesures plus efficaces.

Nous vous prions et vous conju­rons de ne pas souf­frir que l’on puisse trou­ver le moins du monde à redire, en une matière si grave, à votre vigi­lance, à votre zèle, à votre fer­me­té. Et ce que Nous vous deman­dons et que Nous atten­dons de vous, Nous le deman­dons aus­si et l’at­ten­dons de tous les autres pas­teurs d’âmes, et de tous les édu­ca­teurs et pro­fes­seurs de la jeu­nesse clé­ri­cale, et tout spé­cia­le­ment des supé­rieurs majeurs des Instituts religieux.

I. La philosophie de Saint Thomas, base des études

63. Premièrement, en ce qui regarde les études, Nous vou­lons et ordon­nons que la phi­lo­so­phie sco­las­tique soit mise à la base des sciences sacrées. Il va sans dire que s’il se ren­contre quelque chose chez les doc­teurs sco­las­tiques que l’on puisse regar­der comme excès de sub­ti­li­té, ou qui ne cadre pas avec les décou­vertes des temps pos­té­rieurs, ou qui n’ait enfin aucune espèce de pro­ba­bi­li­té, il est bien loin de notre esprit de vou­loir le pro­po­ser à l’i­mi­ta­tion des géné­ra­tions pré­sentes [24]. Et quand Nous pres­cri­vons la phi­lo­so­phie sco­las­tique, ce que Nous enten­dons sur­tout par là – ceci est capi­tal – c’est la phi­lo­so­phie que nous a léguée le Docteur angé­lique. Nous décla­rons que tout ce qui a été édic­té à ce sujet par Notre Prédécesseur reste plei­ne­ment en vigueur, et, en tant que de besoin, Nous l’é­dic­tons à nou­veau et le confir­mons, et ordon­nons qu’il soit par tous rigou­reu­se­ment obser­vé. Que, dans les Séminaires où on aurait pu le mettre en oubli, les évêques en imposent et en exigent l’ob­ser­vance : pres­crip­tions qui s’a­dressent aus­si aux Supérieurs des Instituts reli­gieux. Et que les pro­fes­seurs sachent bien que s’é­car­ter de saint Thomas, sur­tout dans les ques­tions méta­phy­siques, ne va pas sans détri­ment grave.

64. Sur cette base phi­lo­so­phique, que l’on élève soli­de­ment l’é­di­fice théo­lo­gique. Autant que vous le pour­rez, Vénérables Frères, sti­mu­lez à l’é­tude de la théo­lo­gie, de façon que les clercs en emportent, au sor­tir du Séminaire, une estime pro­fonde et un ardent amour, et que, toute leur vie, ils en fassent leurs délices. Car nul n’i­gnore que, par­mi cette grande mul­ti­tude de sciences, et si diverses, qui s’offrent à l’es­prit avide de véri­té, la pre­mière place revient de droit à la théo­lo­gie, tel­le­ment que c’é­tait une maxime de l’an­tique sagesse que le devoir des autres sciences, comme des arts, est de lui être assu­jet­ties et sou­mises à la manière des ser­vantes [25]. Ajoutons que ceux-​là, entre autres, Nous paraissent dignes de louanges qui, plei­ne­ment res­pec­tueux de la tra­di­tion, des saints Pères, du magis­tère ecclé­sias­tique, mesu­rés dans leurs juge­ments, et se gui­dant sur les normes catho­liques (ce qui ne se voit pas chez tous), ont pris à tâche de faire plus de lumière dans la théo­lo­gie posi­tive, en y pro­je­tant celle de l’his­toire – de la vraie. Evidemment, il faut don­ner plus d’im­por­tance que par le pas­sé à la théo­lo­gie posi­tive, mais sans le moindre détri­ment pour la théo­lo­gie sco­las­tique ; et ceux-​là sont à répri­man­der, comme fai­sant les affaires des moder­nistes, qui exaltent de telle façon la théo­lo­gie posi­tive, qu’ils ont tout l’air de déni­grer en même temps la scolastique.

65. Quant aux études pro­fanes, il suf­fi­ra de rap­pe­ler ce qu’en a dit fort sage­ment Notre Prédécesseur : Appliquez-​vous avec ardeur à l’é­tude des sciences natu­relles : les géniales décou­vertes, les appli­ca­tions har­dies et utiles faites de nos jours sur ce ter­rain, qui pro­voquent à juste titre les applau­dis­se­ments des contem­po­rains, seront aus­si à la pos­té­ri­té un sujet d’ad­mi­ra­tion et de louanges [26]. Mais les études sacrées n’en doivent pas souf­frir. Sur quoi le même Pape donne tout aus­si­tôt le grave aver­tis­se­ment que voi­ci : Si l’on recherche avec soin la cause de ces erreurs, on la trou­ve­ra sur­tout en ceci : que plus s’est accrue l’ar­deur pour les sciences natu­relles, plus les hautes sciences, les sciences sévères sont allées décli­nant ; il en est qui lan­guissent dans l’ou­bli ; cer­taines autres sont trai­tées fai­ble­ment et à la légère, et, ce qui est indigne, déchues de leur antique splen­deur, on les infecte encore de doc­trines per­verses et d’o­pi­nions dont la mons­truo­si­té épou­vante [27]. Sur cette loi, Nous ordon­nons que l’on règle dans les Séminaires l’é­tude des sciences naturelles.

II. Exclusion des modernistes du sacerdoce, des chaires et des grades

66. On devra avoir ces pres­crip­tions, et celles de Notre Prédécesseur et les Nôtres, sous les yeux, chaque fois que l’on trai­te­ra du choix des direc­teurs et pro­fes­seurs pour les Séminaires et les Universités catho­liques. Qui, d’une manière ou d’une autre, se montre imbu de moder­nisme sera exclu, sans mer­ci, de la charge de direc­teur ou de pro­fes­seur ; l’oc­cu­pant déjà, il en sera reti­ré ; de même, qui favo­rise le moder­nisme, soit en van­tant les moder­nistes ou en excu­sant leur conduite cou­pable, soit en cri­ti­quant la sco­las­tique, les saints Pères, le magis­tère de l’Eglise, soit en refu­sant obéis­sance à l’au­to­ri­té ecclé­sias­tique, quel qu’en soit le dépo­si­taire ; de même qui, en his­toire, en archéo­lo­gie, en exé­gèse biblique, tra­hit l’a­mour de la nou­veau­té ; de même enfin, qui néglige les sciences sacrées ou paraît leur pré­fé­rer les pro­fanes. Dans toute cette ques­tion des études, Vénérables Frères, vous n’ap­por­te­rez jamais trop de vigi­lance ni de constance, sur­tout dans le choix des pro­fes­seurs : car, d’or­di­naire, c’est sur le modèle des maîtres que se forment les élèves. Forts de la conscience de votre devoir, agis­sez en tout ceci pru­dem­ment, mais fortement.

67. Il faut pro­cé­der avec même vigi­lance et sévé­ri­té à l’exa­men et au choix des can­di­dats aux saints Ordres. Loin, bien loin du sacer­doce l’es­prit de nou­veau­té ! Dieu hait les superbes et les opi­niâtres. Que le doc­to­rat en théo­lo­gie et en droit cano­nique ne soit plus confé­ré désor­mais à qui­conque n’au­ra pas sui­vi le cours régu­lier de phi­lo­so­phie sco­las­tique ; confé­ré, qu’il soit tenu pour nul et de nulle valeur. Les pres­crip­tions faites par la Sacrée Congrégation des Évêques et Réguliers, dans un décret de 1896, aux clercs sécu­liers et régu­liers d’Italie, concer­nant la fré­quen­ta­tion des Universités, Nous en décré­tons l’ex­ten­sion désor­mais à toutes les nations. Défense est faite aux clercs et aux prêtres qui ont pris quelque ins­crip­tion dans une Université ou Institut catho­lique de suivre, pour les matières qui y sont pro­fes­sées, les cours des Universités civiles. Si cela a été per­mis quelque part, Nous l’in­ter­di­sons pour l’a­ve­nir. Que les évêques qui pré­sident à la direc­tion de ces Universités et Instituts veillent à ce que les pres­crip­tions que Nous venons d’é­dic­ter y soient fidè­le­ment observées.

III. Interdiction de publier des ouvrages modernistes

68. Il est encore du devoir des évêques, en ce qui regarde les droits enta­chés de moder­nisme et pro­pa­ga­teurs de moder­nisme, d’en empê­cher la publi­ca­tion, et, publiés, d’en entra­ver la lec­ture. Que tous les livres, jour­naux, revues de cette nature, ne soient pas lais­sés aux mains des élèves, dans les Séminaires ou dans les Universités : ils ne sont pas, en effet, moins per­ni­cieux que les écrits contre les bonnes mœurs, ils le sont même davan­tage, car ils empoi­sonnent la vie chré­tienne dans sa source. Il n’y a pas à juger autre­ment cer­tains ouvrages publiés par des catho­liques, hommes dont on ne peut sus­pec­ter l’es­prit, mais qui, dépour­vus de connais­sances théo­lo­giques et imbus de phi­lo­so­phie moderne, s’é­ver­tuent à conci­lier celle-​ci avec la foi, et à l’u­ti­li­ser, comme ils disent, au pro­fit de la foi. Lus de confiance, à cause du nom et du bon renom des auteurs, ils ont pour effet, et c’est ce qui les rend plus dan­ge­reux, de faire glis­ser len­te­ment vers le modernisme.

69. Généralement, Vénérables Frères, et c’est ici le point capi­tal, faites tout au monde pour ban­nir de votre dio­cèse tout livre per­ni­cieux, recou­rant, pour cela, s’il en est besoin, à l’in­ter­dic­tion solen­nelle. Le Saint-​Siège ne néglige rien pour faire dis­pa­raître les écrits de cette nature ; mais le nombre en est tel aujourd’­hui que les cen­su­rer tous est au-​dessus de ses forces. La consé­quence, c’est que le remède vient quel­que­fois trop tard, alors que le mal a déjà fait ses ravages. Nous vou­lons donc que les Évêques, mépri­sant toute crainte humaine, fou­lant aux pieds toute pru­dence de la chair, sans égard aux criaille­ries des méchants, sua­ve­ment, sans doute, mais for­te­ment, prennent en ceci leur part de res­pon­sa­bi­li­té, se sou­ve­nant des pres­crip­tions de Léon XIII, dans la Constitution Apostolique Officiorum : Que les Ordinaires, même comme délé­gués du Siège Apostolique, s’ef­forcent de pros­crire les livres et autres écrits mau­vais, publiés ou répan­dus dans leurs dio­cèses, et de les arra­cher des mains des fidèles. C’est un droit qui est confé­ré dans ces paroles, mais aus­si un devoir qui est impo­sé. Et que nul ne pense avoir satis­fait aux obli­ga­tions de sa charge s’il Nous a défé­ré un ou deux ouvrages et lais­sé les autres, en grand nombre, se répandre et cir­cu­ler. Ne vous lais­sez pas arrê­ter, Vénérables Frères, au fait que l’au­teur a pu obte­nir d’ailleurs l’Imprimatur : cet Imprimatur peut être apo­cryphe, ou il a pu être accor­dé sur exa­men inat­ten­tif, ou encore par trop de bien­veillance ou de confiance à l’é­gard de l’au­teur, ce qui arrive peut-​être quel­que­fois dans les Ordres reli­gieux. Puis, le même ali­ment ne convient pas à tous : de même, un livre inof­fen­sif dans un endroit peut, au contraire, à rai­son des cir­cons­tances, être fort nui­sible dans un autre. Si donc l’Évêque, après avoir pris l’a­vis d’hommes pru­dents, juge néces­saire de cen­su­rer dans son dio­cèse quelque livre de ce genre, qu’il le fasse, Nous lui en don­nons très volon­tiers la facul­té, Nous lui en impo­sons même l’o­bli­ga­tion. La chose, natu­rel­le­ment, doit se faire avec pru­dence, en restrei­gnant la pro­hi­bi­tion, si cela suf­fit, au cler­gé : res­tric­tion, en tout cas, que ne pren­dront jamais pour eux les libraires, dont c’est le devoir de reti­rer pure­ment et sim­ple­ment de la vente les ouvrages condam­nés par l’é­vêque. Et puis­qu’il est ques­tion des libraires, que les évêques veillent à ce que l’a­mour du lucre ne les entraîne pas à tra­fi­quer de pro­duits délé­tères. Il est de fait qu’en cer­tains de leurs cata­logues s’é­talent, accom­pa­gnés de réclames allé­chantes, bon nombre d’ou­vrages moder­nistes. Que s’ils refusent obéis­sance, les évêques n’hé­si­te­ront pas, après moni­tion, à les pri­ver du titre de libraires catho­liques ; de même, et à plus forte rai­son, du titre de libraires épis­co­paux, s’ils en ont été gra­ti­fiés. Quant aux libraires pon­ti­fi­caux, ils les défé­re­ront au Saint-​Siège. A tous Nous rap­pe­lons l’ar­ticle XXVI de la Constitution Officiorum : Ceux qui ont obte­nu la facul­té de lire et rete­nir les livres pro­hi­bés n’ont pas pour cela le droit de lire et de rete­nir les livres ou jour­naux, quels qu’ils soient, inter­dits par l’Ordinaire, à moins que dans l’Indult apos­to­lique la facul­té ne leur ait été accor­dée expres­sé­ment de lire et de rete­nir les livres condam­nés par n’im­porte quelle auto­ri­té.

IV. Nihil obstat et imprimatur

70. Il ne suf­fit pas d’empêcher la lec­ture et la vente des mau­vais livres, il faut encore en entra­ver la publi­ca­tion. Que les évêques donc usent de la plus grande sévé­ri­té en accor­dant la per­mis­sion de publier. Or, comme le nombre est grand, d’a­près la Constitution Officiorum, des ouvrages qui ne peuvent paraître sans la per­mis­sion de l’Ordinaire, et comme, d’autre part, l’é­vêque ne les peut tous révi­ser par lui-​même, dans cer­tains dio­cèses on a ins­ti­tué, pour pro­cé­der à cette révi­sion, des cen­seurs d’of­fice. Nous louons très fort cette ins­ti­tu­tion, et non seule­ment Nous enga­geons à l’é­tendre à tous les dio­cèses, mais Nous en fai­sons un pré­cepte strict. Qu’il y ait donc dans toutes les curies épis­co­pales des cen­seurs d’of­fice, char­gés de l’exa­men des ouvrages à publier : ils seront choi­sis par­mi les prêtres du cler­gé tant régu­lier que sécu­lier, recom­man­dables par leur âge, leur science, leur pru­dence, et qui, en matière de doc­trine à approu­ver ou à blâ­mer, se tiennent dans le juste milieu. A eux sera défé­ré l’exa­men de tous les écrits, qui d’a­près les articles XLI et XLII de la Constitution men­tion­nées, ne peuvent être édi­tés sans per­mis­sion. Le cen­seur don­ne­ra son avis par écrit. Si cet avis est favo­rable, l’é­vêque déli­vre­ra le per­mis de publi­ca­tion, par ce mot Imprimatur, mais qui sera pré­cé­dé de la for­mule Nihil obs­tat, avec, au-​dessus, le nom du cen­seur. Dans la curie romaine, aus­si bien que dans les autres, des cen­seurs seront ins­ti­tués. Leur nomi­na­tion sera faite, d’en­tente avec le car­di­nal vicaire, et avec l’ap­pro­ba­tion du Souverain Pontife, par le maître du Sacré Palais. A celui-​ci il appar­tien­dra de dési­gner le cen­seur pour la révi­sion de chaque ouvrage. Le per­mis de publi­ca­tion sera encore déli­vré par lui, ain­si que le car­di­nal vicaire ou son vice-​gérant, et il sera pré­cé­dé, comme ci-​dessus, de la for­mule d’ap­pro­ba­tion du cen­seur, sui­vie de son nom. Seulement dans des cas excep­tion­nels et fort rares, pour des rai­sons dont l’ap­pré­cia­tion est lais­sée à la pru­dence de l’é­vêque, la men­tion du cen­seur pour­ra être omise. Le nom du cen­seur sera tenu secret aux auteurs, et ne leur sera révé­lé qu’a­près avis favo­rable ; de peur qu’il ne soit moles­té, et durant le tra­vail de révi­sion et par la suite, s’il a refu­sé son appro­ba­tion. Nul cen­seur ne sera pris dans un Institut reli­gieux sans qu’on ait, au préa­lable, consul­té secrè­te­ment le pro­vin­cial, ou, s’il s’a­git de Rome, le Supérieur géné­ral ; celui-​ci, pro­vin­cial ou Supérieur géné­ral, devra attes­ter en conscience la ver­tu, la science, l’in­té­gri­té doc­tri­nale du can­di­dat. Nous aver­tis­sons les Supérieurs reli­gieux du grave devoir qui leur incombe de veiller à ce qu’au­cun ouvrage ne soit publié sans leur auto­ri­sa­tion et celle de l’Ordinaire. Nous décla­rons enfin que le titre de cen­seur ne pour­ra jamais être invo­qué pour appuyer les opi­nions per­son­nelles de celui qui en aura été revê­tu et sera, à cet égard, de nulle valeur.

71. Ceci dit en géné­ral, Nous ordon­nons en par­ti­cu­lier l’ob­ser­va­tion de l’ar­ticle XLII de la Constitution Officiorum, dont voi­ci la teneur : Défense aux membres du cler­gé tant sécu­lier que régu­lier de prendre la direc­tion de jour­naux ou de revues sans la per­mis­sion des Ordinaires. Que s’ils viennent à abu­ser de cette per­mis­sion, elle leur sera reti­rée, après moni­tion. En ce qui regarde les prêtres cor­res­pon­dants ou col­la­bo­ra­teurs – pour employer les mots cou­rants – comme il n’est pas rare qu’ils glissent dans les jour­naux ou revues des articles enta­chés de moder­nisme, il appar­tient aux évêques de les sur­veiller, et, s’ils les prennent en faute, de les aver­tir d’a­bord, puis de leur inter­dire toute espèce de col­la­bo­ra­tion ou cor­res­pon­dance. Même injonc­tion est faite aux supé­rieurs reli­gieux : en cas de négli­gence de leur part, les évêques agi­ront comme délé­gués du Souverain Pontife. Qu’à chaque jour­nal et revue il soit assi­gné, autant que faire se pour­ra, un cen­seur dont ce sera le devoir de par­cou­rir en temps oppor­tun chaque numé­ro publié, et, s’il y ren­contre quelque idée dan­ge­reuse, d’en impo­ser au plus tôt la rétrac­ta­tion. Ce même droit appar­tien­dra à l’é­vêque, lors même que l’a­vis du cen­seur aurait été favorable.

V. Congrès sacerdotaux

72. Nous avons déjà par­lé des Congrès et assem­blées publiques comme d’un champ pro­pice aux moder­nistes pour y semer et y faire pré­va­loir leurs idées. Que désor­mais les évêques ne per­mettent plus, ou que très rare­ment, de Congrès sacer­do­taux. Que s’il leur arrive d’en per­mettre, que ce soit tou­jours sous cette loi qu’on n’y trai­te­ra point de ques­tion rele­vant du Saint-​Siège ou des évêques, que l’on n’y émet­tra aucune pro­po­si­tion ni aucun vœu usur­pant sur l’au­to­ri­té ecclé­sias­tique, que l’on n’y pro­fé­re­ra aucune parole qui sente le moder­nisme, ou le pres­by­té­ria­nisme, ou le laï­cisme. – À ces sortes de Congrès, qui ne pour­ront se tenir que sur auto­ri­sa­tion écrite, accor­dée en temps oppor­tun, et par­ti­cu­lière pour chaque cas, les prêtres des dio­cèses étran­gers ne pour­ront inter­ve­nir sans une per­mis­sion pareille­ment écrite de leur Ordinaire. Nul prêtre, au sur­plus, ne doit perdre de vue la grave recom­man­da­tion de Léon XIII : Que l’au­to­ri­té de leurs pas­teurs soit sacrée aux prêtres, qu’ils tiennent pour cer­tain que le minis­tère sacer­do­tal, s’il n’est exer­cé sous la conduite des évêques, ne peut être ni saint, ni fruc­tueux, ni recom­man­dable [28].

VI. Conseils de vigilance diocésains

73. Mais que servirait-​il, Vénérables Frères, que Nous inti­mions des ordres, que Nous fas­sions des pres­crip­tions, si on ne devait pas les obser­ver ponc­tuel­le­ment et fidè­le­ment ? Afin que nos vues et nos vœux soient rem­plis, il Nous a paru bon d’é­tendre à tous les dio­cèses ce que les évêques de l’Ombrie, il y a déjà long­temps, éta­blirent dans les leurs, avec beau­coup de sagesse. Afin, disaient-​ils, de ban­nir les erreurs déjà répan­dues et d’en empê­cher une dif­fu­sion plus grande, de faire dis­pa­raître aus­si les doc­teurs de men­songe, par qui se per­pé­tuent les fruits funestes de cette dif­fu­sion, la sainte Assemblée a décré­té, sur les traces de saint Charles Borromée, l’ins­ti­tu­tion dans chaque dio­cèse d’un Conseil, for­mé d’hommes éprou­vés des deux cler­gés, qui aura pour mis­sion de sur­veiller les erreurs, de voir s’il en est de nou­velles qui se glissent et se répandent, et par quels arti­fices, et d’in­for­mer de tout l’é­vêque, afin qu’il prenne, après com­mune déli­bé­ra­tion, les mesures les plus propres à étouf­fer le mal dans son prin­cipe, et à empê­cher qu’il ne se répande de plus en plus, pour la ruine des âmes, et, qui pis est, qu’il ne s’in­vé­tère et ne s’ag­grave [29]. Nous décré­tons donc que dans chaque dio­cèse un Conseil de ce genre, qu’il Nous plaît de nom­mer Conseil de vigi­lance, soit ins­ti­tué sans retard. Les prêtres qui seront appe­lés à en faire par­tie seront choi­sis à peu près comme il a été dit à pro­pos des cen­seurs. Ils se réuni­ront tous les deux mois, à jour fixe, sous la pré­si­dence de l’é­vêque. Sur les déli­bé­ra­tions et les déci­sions, ils seront tenus au secret. Leur rôle sera le sui­vant. Ils sur­veille­ront très atten­ti­ve­ment et de très près tous les indices, toutes les traces de moder­nisme dans les publi­ca­tions, aus­si bien que dans l’en­sei­gne­ment ; ils pren­dront, pour en pré­ser­ver le cler­gé et la jeu­nesse, des mesures pru­dentes, mais promptes et effi­caces. Leur atten­tion se fixe­ra très par­ti­cu­liè­re­ment sur la nou­veau­té des mots et ils se sou­vien­dront, à ce sujet, de l’a­ver­tis­se­ment de Léon XIII : On ne peut approu­ver, dans les écrits des catho­liques, un lan­gage qui, s’ins­pi­rant d’un esprit de nou­veau­té condam­nable, parait ridi­cu­li­ser la pié­té des fidèles, et parle d’ordre nou­veau de vie chré­tienne, de nou­velles doc­trines de l’Eglise, de nou­veaux besoins de l’âme chré­tienne, de nou­velle voca­tion sociale du cler­gé, de nou­velle huma­ni­té chré­tienne, et d’autres choses du même genre [30]. Qu’ils ne souffrent pas de ces choses-​là dans les livres ni dans les cours des professeurs.

74. Ils sur­veille­ront pareille­ment les ouvrages où l’on traite de pieuses tra­di­tions locales et de reliques. Ils ne per­met­tront pas que ces ques­tions soient agi­tées dans les jour­naux, ni dans les revues des­ti­nées à nour­rir la pié­té, ni sur un ton de per­si­flage et où perce le dédain, ni par manière de sen­tences sans appel, sur­tout s’il s’a­git, comme c’est l’or­di­naire, d’une thèse qui ne passe pas les bornes de la pro­ba­bi­li­té et qui ne s’ap­puie guère que sur des idées préconçues.

75. Au sujet des reliques, voi­ci ce qui est à tenir. Si les évêques, seuls com­pé­tents en la matière, acquièrent la cer­ti­tude qu’une relique est sup­po­sée, celle-​ci doit être reti­rée du culte. Si le docu­ment témoi­gnant de l’au­then­ti­ci­té d’une relique a péri dans quelque per­tur­ba­tion sociale ou de toute autre manière, cette relique ne devra être expo­sée à la véné­ra­tion publique qu’a­près récog­ni­tion faite avec soin par l’é­vêque. L’argument de pres­crip­tion ou de pré­somp­tion fon­dée ne vau­dra que si le culte se recom­mande par l’an­ti­qui­té selon le décret sui­vant por­té en 1896 par la Sacrée Congrégation des Indulgences et Reliques : Les reliques anciennes doivent être main­te­nues en la véné­ra­tion où elles ont été jus­qu’i­ci, à moins que, dans un cas par­ti­cu­lier, on ait des rai­sons cer­taines pour les tenir fausses et sup­po­sées. En ce qui regarde le juge­ment à por­ter sur les pieuses tra­di­tions, voi­ci ce qu’il faut avoir sous les yeux : l’Eglise use d’une telle pru­dence en cette matière qu’elle ne per­met point que l’on relate ces tra­di­tions dans des écrits publics, si ce n’est qu’on le fasse avec de grandes pré­cau­tions et après inser­tion de la décla­ra­tion impo­sée par Urbain VIII ; encore ne se porte-​t-​elle pas garante, même dans ce cas, de la véri­té du fait ; sim­ple­ment elle n’empêche pas de croire des choses aux­quelles les motifs de foi humaine ne font pas défaut. C’est ain­si qu’en a décré­té, il y a trente ans, la Sacrée Congrégation des Rites [31]: Ces appa­ri­tions ou révé­la­tions n’ont été ni approu­vées ni condam­nées par le Saint-​Siège, qui a sim­ple­ment per­mis qu’on les crût de loi pure­ment humaine, sur les tra­di­tions qui les relatent, cor­ro­bo­rées par des témoi­gnages et des monu­ments dignes de foi.

Qui tient cette doc­trine est en sécu­ri­té. Car le culte qui a pour objet quel­qu’une de ces appa­ri­tions, en tant qu’il regarde le fait même, c’est-​à-​dire en tant qu’il est rela­tif, implique tou­jours comme condi­tion la véri­té du fait ; en tant qu’ab­so­lu, il ne peut jamais s’ap­puyer que sur la véri­té, atten­du qu’il s’a­dresse à la per­sonne même des saints que l’on veut hono­rer. Il faut en dire autant des reliques.

Nous recom­man­dons enfin au Conseil de vigi­lance d’a­voir l’œil assi­dû­ment et dili­gem­ment ouvert sur les ins­ti­tu­tions sociales et sur tous les écrits qui traitent de ques­tions sociales, pour voir s’il ne s’y glisse point du moder­nisme, et si tout y répond bien aux vues des Souverains Pontifes.

VII. Rapports périodiques des évêques au Saint-​Siège sur l’exécution de ces mesures

76. Et de peur que ces pres­crip­tions ne viennent à tom­ber dans l’ou­bli, Nous vou­lons et ordon­nons que tous les Ordinaires des dio­cèses, un an après la publi­ca­tion des pré­sentes, et ensuite tous les trois ans, envoient au Saint-​Siège une rela­tion fidèle et cor­ro­bo­rée, par le ser­ment sur l’exé­cu­tion de toutes les ordon­nances conte­nues dans les pré­sentes Lettres, de même que sur les doc­trines qui ont cours dans le cler­gé, et sur­tout dans les Séminaires et autres Institutions catho­liques, sans en excep­ter ceux qui sont exempts de la juri­dic­tion de l’Ordinaire. Nous fai­sons la même injonc­tion aux Supérieurs géné­raux des Ordres reli­gieux en ce qui regarde leurs sujets.

Conclusion de l’Encyclique

77. Voilà, Vénérables Frères, ce que Nous avons cru devoir vous dire pour le salut de tout croyant. Les adver­saires de l’Eglise en abu­se­ront sans doute pour reprendre la vieille calom­nie qui la repré­sente comme l’en­ne­mie de la science et du pro­grès de l’hu­ma­ni­té. Afin d’op­po­ser une réponse encore inédite à cette accu­sa­tion – que d’ailleurs l’his­toire de la reli­gion chré­tienne avec ses éter­nels témoi­gnages réduit à néant, – Nous avons conçu le des­sein de secon­der de tout Notre pou­voir la fon­da­tion d’une Institution par­ti­cu­lière qui grou­pe­ra les plus illustres repré­sen­tants de la science par­mi les catho­liques et qui aura pour but de favo­ri­ser, avec la véri­té catho­lique pour lumière et pour guide, le pro­grès de tout ce que l’on peut dési­gner sous le nom de science et d’é­ru­di­tion. Plaise à Dieu que Nous puis­sions réa­li­ser ce des­sein avec le concours de tous ceux qui ont l’a­mour sin­cère de l’Eglise de Jésus-Christ.

En atten­dant, Vénérables Frères, plein de confiance en votre zèle et en votre dévoue­ment, Nous appe­lons de tout coeur sur vous l’a­bon­dance des lumières célestes, afin que, en face du dan­ger qui menace les âmes, au milieu de cet uni­ver­sel débor­de­ment d’er­reurs, vous voyiez où est le devoir et l’ac­com­plis­siez avec toute force et tout cou­rage. Que la ver­tu de Jésus-​Christ, auteur et consom­ma­teur de notre foi, soit avec vous. Que la Vierge Immaculée, des­truc­trice de toutes les héré­sies, vous secoure de sa prière. Nous, comme gage de Notre affec­tion, comme arrhes de conso­la­tion divine par­mi vos adver­si­tés, Nous vous accor­dons de tout coeur, ain­si qu’à votre cler­gé et à votre peuple, la béné­dic­tion apostolique.

Donné à Rome, près de Saint-​Pierre, le 8 sep­tembre 1907, la 5e année de Notre Pontificat.

Notes de bas de page

  1. Act. XX, 30.[]
  2. Tit. I, 10.[]
  3. II Tim. III, 13.[]
  4. De Revel., can. I.[]
  5. Ibid., can. II.[]
  6. De Fide, can. III.[]
  7. De Revel., can. III.[]
  8. Grégoire XVI, Enc. Singulari Nos, VII k. Jul. 1834.[]
  9. Brev. ad Ep. Wratislav., 15 Jun. 1857.[]
  10. Ep. ad Magistros theol. Paris., non. Jul. 1223.[]
  11. Prop. 29 condam­née par Léon X. Bulle Exsurge Domine, 16 mai 1520 : « Il Nous a été don­né de pou­voir infir­mer l’autorité des Conciles, de contre­dire libre­ment à leurs actes, de Nous faire juge des lois qu’ils ont por­tées et d’affirmer avec assu­rance tout ce qui nous paraît vrai ; que cela soit approu­vé ou réprou­vé par n’importe quel Concile. »[]
  12. Sess. VII, de Sacramentis in genere, can. 5.[]
  13. Prop. 2. La pro­po­si­tion qui éta­blit que le pou­voir a été don­né par Dieu à l’Eglise pour être com­mu­ni­qué aux pas­teurs, qui sont ses ministres, pour le salut des âmes, ain­si com­prise que le pou­voir de minis­tère et de gou­ver­ne­ment dérive de la com­mu­nau­té des fidèles aux pas­teurs : héré­tique. Prop. 3. De plus, celle qui éta­blit que le Pontife Romain est chef minis­té­riel, ain­si expli­quée que le Pontife Romain reçoit non pas du Christ, en la per­sonne dut bien­heu­reux Pierre, mais de l’Eglise, le pou­voir de minis­tère dont il est inves­ti dans toute l’Eglise, comme suc­ces­seur de Pierre, vrai Vicaire du Christ et Chef de toute l’Eglise : héré­tique.[]
  14. Encycl. Qui plu­ri­bus, 9 Nov. 1846.[]
  15. Syllabus Prop. 5.[]
  16. Const. Dei Filius, cap. IV.[]
  17. Loc. cit.[]
  18. Ad Rom. I, 21–22.[]
  19. Conc. Vat., De revel., c. 2.[]
  20. Epist. XXVIII[]
  21. Ep. Encycl. Singulari Nos, 7 kal. Jul. 1834.[]
  22. Syllabus, prop. 13.[]
  23. Motu pro­prio. Ut mys­ti­cam. 14 Martii 1891.[]
  24. Léon XIII, Enc. Æterni Patris.[]
  25. Léon XIII, Litt. ap. In magna, 10 Déc. 1889.[]
  26. Alloc. 7 Martii 1880.[]
  27. Loc. cit.[]
  28. Lettr. Enc. Nobilissima Gallorum, 10 févr. 1884[]
  29. Actes du Congrès des évêques de l’Ombrie, novembre 1840. Titre II, art. 6[]
  30. S. C. AA. EE. EE., 27 Jan. 1902.[]
  31. Decr. 2 Mai 1877.[]
fraternité sainte pie X