Léon XIII

Lettre encyclique Satis Cognitum

29 juin 1896

Sur l'Unité de l'Eglise

Donné à Rome, près Saint-​Pierre, le vingt-​neuvième jour de juin, l’an 1896

À tous Nos Vénérables Frères les Patriarches, Primats, Archevêques et Évêques du monde catho­lique, en grâce et com­mu­nion avec le Siège Apostolique.

Léon XIII, pape

Vénérables Frères Salut et Bénédiction Apostolique.

Vous savez assez qu’une part consi­dé­rable de Nos pen­sées et de Nos pré­oc­cu­pa­tions est diri­gée vers ce but : Nous effor­cer de rame­ner les éga­rés au ber­cail que gou­verne le Souverain Pasteur des âmes, Jésus-​Christ. L’âme appli­quée à cet objet, Nous avons pen­sé qu’il serait gran­de­ment utile à ce des­sein et à cette entre­prise de salut de tra­cer l’i­mage de l’Eglise, de des­si­ner pour ain­si dire ses traits prin­ci­paux, et de mettre en relief, comme le trait le plus digne d’une atten­tion capi­tale, l’u­ni­té : carac­tère insigne de véri­té et d’in­vin­cible puis­sance, que l’Auteur divin de l’Eglise a impri­mé pour tou­jours à Son œuvre. Considérée dans sa forme et dans sa beau­té native, l’Eglise doit avoir une action très puis­sante sur les âmes : ce n’est pas s’é­loi­gner de la véri­té de dire que ce spec­tacle peut dis­si­per l’i­gno­rance, redres­ser les idées fausses et les pré­ju­gés, sur­tout chez ceux dont l’er­reur ne vient point de leur propre faute. Il peut même exci­ter dans les hommes l’a­mour de l’Eglise, un amour sem­blable à cette cha­ri­té sous l’im­pul­sion de laquelle Jésus-​Christ a choi­si l’Eglise pour Son épouse, en la rache­tant de Son sang divin. Car « Jésus-​Christ a aimé l’Eglise et S’est livré Lui-​même pour elle » [1].

Si, pour reve­nir à cette mère très aimante, ceux qui ne la connaissent pas bien encore ou qui ont eu le tort de la quit­ter, doivent ache­ter ce retour, tout d’a­bord ce ne sera point sans doute au prix de leur sang (et pour­tant c’est d’un tel prix que Jésus-​Christ l’a payée) ; mais s’il leur en doit coû­ter quelques efforts, quelques peines bien plus légères à sup­por­ter, du moins, ils ver­ront clai­re­ment que ces condi­tions oné­reuses n’ont pas été impo­sées aux hommes par une volon­té humaine, mais par l’ordre et la volon­té de Dieu : et par suite, avec l’aide de la grâce céleste, ils expé­ri­men­te­ront faci­le­ment par eux-​mêmes la véri­té de cette divine parole : « Mon joug est doux et mon far­deau léger » [2].

C’est pour­quoi met­tant Notre prin­ci­pale espé­rance dans « le Père des lumières, de qui des­cend toute grâce excel­lente et tout don par­fait » [3], en Celui qui seul « donne la crois­sance » [4], Nous lui deman­dons ins­tam­ment de dai­gner mettre en Nous la puis­sance de persuader.

Dieu sans doute peut opé­rer, par Lui-​même et par Sa seule ver­tu, tout ce qu’ef­fec­tuent les êtres créés ; néan­moins, par un conseil misé­ri­cor­dieux de Sa Providence, Il a pré­fé­ré, pour aider les hommes, Se ser­vir des hommes eux-​mêmes. C’est par l’in­ter­mé­diaire et le minis­tère des hommes qu’Il donne habi­tuel­le­ment à cha­cun, dans l’ordre pure­ment natu­rel, la per­fec­tion qui lui est due : il en use de même dans l’ordre sur­na­tu­rel pour leur confé­rer la sain­te­té et le salut. Mais il est évident que nulle com­mu­ni­ca­tion entre les hommes ne peut se faire que par le moyen des choses exté­rieures et sen­sibles. C’est pour cela que le Fils de Dieu a pris la nature humaine, Lui qui « étant dans la forme de Dieu s’est anéan­ti Lui-​même, pre­nant la forme d’es­clave, ayant été fait sem­blable aux hommes » [5] ; et ain­si, tan­dis qu’Il vivait sur la terre, Il a révé­lé aux hommes, en conver­sant avec eux, Sa doc­trine et Ses lois.

Mais comme Sa mis­sion divine devait être durable et per­pé­tuelle, Il s’est adjoint des dis­ciples aux­quels Il a fait part de Sa puis­sance, et ayant fait des­cendre sur eux du haut du ciel « l’Esprit de véri­té », Il leur a ordon­né de par­cou­rir la terre entière et de prê­cher fidè­le­ment à toutes les nations ce que Lui-​même avait ensei­gné et pres­crit, afin qu’en pro­fes­sant Sa doc­trine et en obéis­sant à Ses lois, le genre humain pût acqué­rir la sain­te­té sur la terre et, dans le ciel, l’é­ter­nel bonheur.

Tel est le plan d’a­près lequel l’Eglise a été consti­tuée, tels sont les prin­cipes qui ont pré­si­dé à sa nais­sance. Si nous regar­dons en elle le but der­nier qu’elle pour­suit, et les causes immé­diates par les­quelles elle pro­duit la sain­te­té dans les âmes, assu­ré­ment l’Eglise est spi­ri­tuelle ; mais si nous consi­dé­rons les membres dont elle se com­pose, et les moyens mêmes par les­quels les dons spi­ri­tuels arrivent jus­qu’à nous, l’Eglise est exté­rieure et néces­sai­re­ment visible.

C’est par des signes qui frap­paient les yeux et les oreilles que les Apôtres ont reçu la mis­sion d’en­sei­gner ; et cette mis­sion, ils ne l’ont point accom­plie autre­ment que par des paroles et des actes éga­le­ment sen­sibles. Ainsi leur voix, par l’ouïe exté­rieure, engen­drait la foi dans les âmes : « La foi vient par l’au­di­tion et l’au­di­tion par la parole du Christ » [6]. Et la foi elle-​même, c’est-​à-​dire l’as­sen­ti­ment à la pre­mière et sou­ve­raine véri­té, de sa nature sans doute est ren­fer­mée dans l’es­prit, mais elle doit cepen­dant écla­ter au dehors par l’é­vi­dente pro­fes­sion qu’on en fait : « car on croit de cœur pour la jus­tice, mais on confesse de bouche pour le salut » [7]. De même, rien n’est plus intime à l’homme que la grâce céleste, qui pro­duit en lui la sain­te­té, mais exté­rieurs sont les ins­tru­ments ordi­naires et prin­ci­paux par les­quels la grâce nous est com­mu­ni­quée : nous vou­lons par­ler des sacre­ments, qui sont admi­nis­trés avec des rites spé­ciaux, par des hommes nom­mé­ment choi­sis pour cette fonc­tion. Jésus-​Christ a ordon­né aux Apôtres et aux suc­ces­seurs per­pé­tuels des Apôtres d’ins­truire et de gou­ver­ner les peuples : Il a ordon­né aux peuples de rece­voir leur doc­trine et de se sou­mettre doci­le­ment à leur auto­ri­té. Mais ces rela­tions mutuelles de droits et de devoirs dans la socié­té chré­tienne, non seule­ment n’au­raient pas pu durer, mais n’au­raient même pas pu s’é­ta­blir sans l’in­ter­mé­diaire des sens, inter­prètes et mes­sa­gers des choses.

C’est pour toutes ces rai­sons que l’Eglise, dans les saintes Lettres, est si sou­vent appe­lée un corps, et aus­si le corps du Christ. Vous êtes le corps du Christ [8]. Parce que l’Eglise est un corps, elle est visible aux yeux ; parce qu’elle est le corps du Christ, elle est un corps vivant, actif, plein de sève, sou­te­nu qu’il est et ani­mé par Jésus-​Christ qui le pénètre de Sa ver­tu à peu près comme le tronc de la vigne nour­rit et rend fer­tiles les rameaux qui lui sont unis. Dans les êtres ani­més, le prin­cipe vital est invi­sible et caché au plus pro­fond de l’être, mais il se tra­hit et se mani­feste par le mou­ve­ment et l’ac­tion des membres : ain­si le prin­cipe de vie sur­na­tu­relle qui anime l’Eglise appa­raît à tous les yeux par les actes qu’elle produit.

Il s’en­suit que ceux-​là sont dans une grande et per­ni­cieuse erreur, qui, façon­nant l’Eglise au gré de leur fan­tai­sie, se l’i­ma­ginent comme cachée et nul­le­ment visible ; et ceux-​là aus­si qui la regardent comme une ins­ti­tu­tion humaine, munie d’une orga­ni­sa­tion, d’une dis­ci­pline, de rites exté­rieurs, mais sans aucune com­mu­ni­ca­tion per­ma­nente des dons de la grâce divine, sans rien qui atteste, par une mani­fes­ta­tion quo­ti­dienne et évi­dente, la vie sur­na­tu­relle pui­sée en Dieu.

L’une et l’autre de ces deux concep­tions est tout aus­si incom­pa­tible avec l’Eglise de Jésus-​Christ que le corps seul ou l’âme seule est inca­pable de consti­tuer l’homme. L’ensemble et l’u­nion de ces deux élé­ments est abso­lu­ment néces­saire à la véri­table Eglise, à peu près comme l’in­time union de l’âme et du corps est indis­pen­sable à la nature humaine.

L’Eglise n’est point une sorte de cadavre : elle est le corps du Christ, ani­mé de Sa vie sur­na­tu­relle. Le Christ Lui-​même, chef et modèle de l’Eglise, n’est pas entier, si on regarde en Lui, soit exclu­si­ve­ment la nature humaine et visible, comme font les par­ti­sans de Photin et de Nestorius, soit uni­que­ment la nature divine et invi­sible, comme font les Monophysites ; mais le Christ est un par l’u­nion des deux natures, visible et invi­sible, et Il est un dans toutes les deux ; de la même façon, Son corps mys­tique n’est la véri­table Eglise qu’à cette condi­tion, que ses par­ties visibles tirent leur force et leur vie des dons sur­na­tu­rels et des autres élé­ments invi­sibles ; et c’est de cette union que résulte la nature propre des par­ties exté­rieures elles-mêmes.

Mais comme l’Eglise est telle par la volon­té et par l’ordre de Dieu, elle doit res­ter telle sans aucune inter­rup­tion jus­qu’à la fin des temps, sans quoi elle n’aurait évi­dem­ment pas été fon­dée pour tou­jours, et la fin même à laquelle elle tend serait limi­tée à un cer­tain terme dans le temps et dans l’es­pace : double conclu­sion contraire à la véri­té. Il est donc cer­tain que cette réunion d’élé­ments visibles et invi­sibles étant, par la volon­té de Dieu, dans la nature et la consti­tu­tion intime de l’Eglise, elle doit néces­sai­re­ment durer autant que dure­ra l’Eglise elle-même.

C’est pour­quoi saint Jean Chrysostome nous dit : « Ne te sépare point de l’Eglise ; rien n’est plus fort que l’Eglise. Ton espé­rance, c’est l’Église ; ton salut, c’est l’Eglise ; ton refuge, c’est l’Eglise. Elle est plus haute que le ciel et plus large que la terre. Elle ne vieillit jamais, sa vigueur est éter­nelle. Aussi l’Écriture, pour nous mon­trer sa soli­di­té inébran­lable, l’ap­pelle une mon­tagne » [9]. Saint Augustin ajoute : « Les infi­dèles croient que la reli­gion chré­tienne doit durer un cer­tain temps dans le monde, puis dis­pa­raître. Elle dure­ra donc autant que le soleil : tant que le soleil conti­nue­ra à se lever et à se cou­cher, c’est-​à-​dire tant que dure­ra le cours même des temps, l’Eglise de Dieu, c’est-​à-​dire le corps du Christ, ne dis­pa­raî­tra point du monde » [10]. Et le même Père dit ailleurs : « L’Eglise chan­cel­le­ra si son fon­de­ment chan­celle ; mais com­ment pour­rait chan­ce­ler le Christ ? Tant que le Christ ne chan­cel­le­ra point, l’Eglise ne flé­chi­ra jamais jus­qu’à la fin des temps. Où sont ceux qui disent : « L’Eglise a dis­pa­ru du monde », puis­qu’elle ne peut pas même flé­chir ?» [11].

Tels sont les fon­de­ments sur les­quels doit s’ap­puyer celui qui cherche la véri­té. L’Eglise a été fon­dée et consti­tuée par Jésus-​Christ Notre-​Seigneur ; par consé­quent, lorsque nous nous enqué­rons de la nature de l’Eglise, l’es­sen­tiel est de savoir ce que Jésus-​Christ a vou­lu faire et ce qu’Il a fait en réa­li­té. C’est d’a­près cette règle qu’il faut trai­ter sur­tout de l’u­ni­té de l’Eglise, dont il Nous a paru bon, dans l’in­té­rêt com­mun, de tou­cher quelque chose dans ces Lettres. Oui, certes, la vraie Eglise de Jésus-​Christ est une : les témoi­gnages évi­dents et mul­ti­pliés des saintes Lettres ont si bien éta­bli ce point dans tous les esprits, que pas un chré­tien n’o­se­rait y contre­dire. Mais quand il s’a­git de déter­mi­ner et d’é­ta­blir la nature de cette uni­té, plu­sieurs se laissent éga­rer par diverses erreurs. Non seule­ment l’o­ri­gine de l’Eglise, mais tous les traits de sa consti­tu­tion appar­tiennent à l’ordre des choses qui pro­cèdent d’une volon­té libre : toute la ques­tion consiste donc à savoir ce qui, en réa­li­té, a eu lieu, et il faut recher­cher non pas de quelle façon l’Eglise pour­rait être une, mais quelle uni­té a vou­lu lui don­ner son Fondateur.

Or, si nous exa­mi­nons les faits, nous consta­te­rons que Jésus-​Christ n’a point conçu ni ins­ti­tué une Eglise for­mée de plu­sieurs com­mu­nau­tés qui se res­sem­ble­raient par cer­tains traits géné­raux, mais seraient dis­tinctes les unes des autres, et non rat­ta­chées entre elles par ces liens, qui seuls peuvent don­ner à l’Eglise l’in­di­vi­dua­li­té et l’u­ni­té dont nous fai­sons pro­fes­sion dans le sym­bole de la foi : « Je crois à l’Eglise… une ». elle est une, quoique les héré­sies essayent de la déchi­rer en plu­sieurs sectes. Nous disons que l’an­tique et catho­lique Eglise est une : elle a l’u­ni­té de nature, de sen­ti­ment, de d’ex­cel­lence… [12]. Au reste, le som­met de la per­fec­tion de l’Eglise, comme le fon­de­ment de sa construc­tion, consiste dans l’u­ni­té : c’est par là qu’elle sur­passe tout au monde, qu’elle n’a rien d’é­gal ni de sem­blable à elle. Aussi bien, quand Jésus-​Christ parle de cet édi­fice mys­tique, Il ne men­tionne qu’une seule Eglise, qu’Il appelle Sienne : « Je bâti­rai Mon Eglise ». Toute autre qu’on vou­drait ima­gi­ner en dehors de celle-​là, n’é­tant point fon­dée par Jésus-​Christ, ne peut être la véri­table Eglise de Jésus-​Christ. Cela est plus évident encore, si l’on consi­dère le des­sein du Divin auteur de l’Eglise. Qu’a cher­ché, qu’a vou­lu Jésus- Christ Notre-​Seigneur dans l’é­ta­blis­se­ment et le main­tien de Son Eglise ? Une seule chose : trans­mettre à l’Eglise la conti­nua­tion de la même mis­sion, du même man­dat qu’Il avait reçu Lui-​même de Son Père. C’est là ce qu’Il avait décré­té de faire, et c’est ce qu’Il a réel­le­ment fait. « Comme Mon Père M’a envoyé, ain­si Moi Je vous envoie [13]. Comme Vous M’avez envoyé dans le monde, Moi aus­si Je les ai envoyés dans le monde » [14]. Or, il est dans la mis­sion du Christ de rache­ter de la mort et de sau­ver « ce qui avait péri », c’est-​à-​dire non pas seule­ment quelques nations ou quelques cités, mais l’u­ni­ver­sa­li­té du genre humain tout entier, sans aucune dis­tinc­tion dans l’es­pace ni dans le temps. « Le Fils de l’homme est venu pour que le monde soit sau­vé par Lui [15]. Car nul autre Nom n’a été don­né sous le ciel aux hommes par lequel nous devions être sau­vés » [16]. La mis­sion de l’Eglise est donc de répandre au loin par­mi les hommes et d’é­tendre à tous les âges le salut opé­ré par Jésus-​Christ, et tous les bien­faits qui en découlent. C’est pour­quoi, d’a­près la volon­té de son Fondateur, il est néces­saire qu’elle soit
unique dans toute l’é­ten­due du monde, dans toute la durée des temps. Pour qu’elle pût avoir une uni­té plus grande, il fau­drait sor­tir des limites de la terre et ima­gi­ner un genre humain nou­veau et inconnu.

Cette Eglise unique, qui devait embras­ser tous les hommes en tous temps et en tous lieux, Isaïe l’a­vait aper­çue et l’a­vait dési­gnée d’a­vance, lorsque son regard, péné­trant l’a­ve­nir, avait la vision d’une mon­tagne dont le som­met éle­vé au-​dessus de tous les autres était visible à tous les yeux, et qui était l’i­mage de la mai­son du Seigneur, c’est-​à-​dire de « Dans les der­niers temps, la mon­tagne qui est la mai­son du Seigneur sera pré­pa­rée sur le som­met des mon­tagnes » [17]. Or, cette mon­tagne pla­cée sur le som­met des mon­tagnes est unique : unique est cette mai­son du Seigneur, vers laquelle toutes les nations doivent un jour affluer ensemble pour y trou­ver la règle de leur vie. « Et toutes les nations afflue­ront vers elle et diront : Venez, gra­vis­sons la mon­tagne du Seigneur, allons à la mai­son du Dieu de Jacob, et Il nous ensei­gne­ra Ses voies, et nous mar­che­rons dans Ses sen­tiers » [18]. Optat de Milève dit à pro­pos de ce pas­sage : « Il est écrit dans le pro­phète Isaïe : « La loi sor­ti­ra de Sion et la parole du Seigneur de Jérusalem ». Ce n’est donc pas dans la mon­tagne maté­rielle de Sion qu’Isaïe aper­çoit la val­lée, mais dans la mon­tagne sainte qui est l’Eglise, et qui, rem­plis­sant le monde romain tout entier, élève son som­met jus­qu’au ciel… La véri­table Sion spi­ri­tuelle est donc l’Eglise, dans laquelle Jésus-​Christ a été éta­bli roi par Dieu le Père, et qui est dans le monde tout entier, ce qui n’est vrai que de la seule Eglise catho­lique » [19]. Et voi­ci ce que dit saint Augustin : « Qu’y a‑t-​il de plus visible qu’une mon­tagne ? Et cepen­dant, il y a des mon­tagnes incon­nues, celles qui sont situées dans un coin écar­té du globe… Mais, il n’en est pas ain­si de cette mon­tagne, puis­qu’elle rem­plit toute la sur­face de la terre, et il est écrit d’elle, qu’elle a été pré­pa­rée sur le som­met des mon­tagnes » [20].

Il faut ajou­ter que le Fils de Dieu a décré­té que l’Eglise serait Son propre corps mys­tique, auquel Il s’u­ni­rait pour en être la tête, de même que dans le corps humain, qu’Il a pris par l’Incarnation, la tète tient aux membres par une union néces­saire et natu­relle. De même donc qu’Il a pris Lui-​même un corps mor­tel unique, qu’Il a voué aux tour­ments et à la mort pour payer la ran­çon des hommes, de la même façon, Il a un corps mys­tique unique, dans lequel et par le moyen duquel Il fait par­ti­ci­per les hommes à la sain­te­té et au salut éter­nel. « Dieu L’a éta­bli (le Christ) chef sur toute l’Eglise qui est Son corps » [21].

Des membres sépa­rés et dis­per­sés ne peuvent point se réunir à une seule et même tète pour for­mer un seul corps. Or saint Paul nous dit : « Tous les membres du corps, quoique nom­breux, ne sont cepen­dant qu’un seul corps : « Ainsi est le Christ » [22]. C’est pour­quoi ce corps mys­tique, nous dit-​il encore, est uni et lié. « Le Christ est le chef, en ver­tu duquel tout le corps uni et lié par toutes les join­tures, qui se prêtent un mutuel secours, d’a­près une opé­ra­tion pro­por­tion­née à chaque membre, reçoit son accrois­se­ment pour être édi­fié dans la cha­ri­té » [23]. Ainsi donc, si quelques membres res­tent sépa­rés et éloi­gnés des autres membres, ils ne sau­raient appar­te­nir à la même tête que le reste du corps. « Il y a, dit saint Cyprien, un seul Dieu, un seul Christ, une seule Eglise du Christ, une seule foi, un seul peuple, qui par le lien de la concorde est éta­bli dans l’u­ni­té solide d’un même corps. L’unité ne peut pas être scin­dée : un corps res­tant unique ne peut pas se divi­ser par le frac­tion­ne­ment de son orga­nisme » [24]. Pour mieux mon­trer l’u­ni­té de Son Eglise, Dieu nous la pré­sente sous l’i­mage d’un corps ani­mé, dont les membres ne peuvent vivre qu’à la condi­tion d’être unis avec la tête et d’emprunter sans cesse à la tête elle-​même leur force vitale : sépa­rés, il faut qu’ils meurent. « Elle ne peut pas (l’Église) être dis­per­sée en lam­beaux par le déchi­re­ment de ses membres et de ses entrailles. Tout ce qui sera sépa­ré du centre de la vie ne pour­ra plus vivre à part ni res­pi­rer » [25]. Or, en quoi un cadavre ressemble-​t-​il à un être vivant ? « Personne n’a jamais haï sa chair, mais il la nour­rit et la soigne, comme le Christ l’Eglise, parce que nous sommes les membres de Son corps for­més de Sa chair et de Ses os ». [26].

Qu’on cherche donc une autre tête pareille au Christ, qu’on cherche un autre Christ, si l’on veut ima­gi­ner une autre Eglise en dehors de celle qui est Son corps. « Voyez à quoi vous devez prendre garde, voyez à quoi vous devez veiller, voyez ce que vous devez craindre. Parfois, on coupe un membre dans le corps humain, ou plu­tôt on le sépare du corps : une main, un doigt, un pied. L’âme suit-​elle le membre cou­pé ? Quand il était dans le corps, il vivait ; cou­pé, il perd la vie. Ainsi l’homme, tant qu’il vit dans le corps de l’Eglise, il est chré­tien catho­lique ; sépa­ré, il est deve­nu héré­tique. L’âme ne suit point le membre ampu­té » [27].

L’Eglise du Christ est donc unique et, de plus, per­pé­tuelle : qui­conque se sépare d’elle, s’é­loigne de la volon­té et de l’ordre de Jésus-​Christ Notre-​Seigneur, il quitte le che­min du salut, il va à sa perte. « Quiconque se sépare de l’Eglise pour épouse adul­tère, abdique aus­si les pro­messes faites à l’Eglise. Quiconque aban­donne l’Eglise du Christ ne par­vien­dra point aux récom­penses du Christ. Quiconque ne garde pas cette uni­té, ne garde pas la loi de Dieu, il ne garde pas la foi du Père et du Fils, il ne garde pas la vie ni le salut » [28]. Mais Celui qui a ins­ti­tué l’Eglise unique, l’a aus­si ins­ti­tuée une : c’est-​à-​dire de telle nature, que tous ceux qui devaient être ses membres fussent unis par les liens d’une socié­té très étroite, de façon à ne for­mer tous ensemble qu’un seul peuple, un seul royaume, un seul corps. « Soyez un seul corps et un seul esprit, comme vous avez été appe­lés à une seule espé­rance dans votre voca­tion » [29]. Aux approches de Sa mort, Jésus-​Christ a sanc­tion­né et consa­cré de la façon la plus auguste, Sa volon­té sur ce point, dans cette prière qu’Il fit à Son père : « Je ne prie pas pour eux seule­ment, mais encore pour ceux qui par leur parole croi­ront en Moi… afin qu’eux aus­si, ils croient une seule chose en Moi… afin qu’ils soient consom­més dans l’u­ni­té » [30]. Il a même vou­lu que le lien de l’u­ni­té entre Ses dis­ciples fût si intime, si par­fait, qu’il imi­tât en quelque façon Sa propre union avec Son Père : « Je vous demande… qu’ils soient tous une même chose, comme Vous, Mon Père, êtes en Moi et Moi en Vous » [31].

Or, une si grande, une si abso­lue concorde entre les hommes doit avoir pour fon­de­ment néces­saire l’en­tente et l’u­nion des intel­li­gences ; d’où sui­vra natu­rel­le­ment l’harmonie des volon­tés et l’ac­cord dans les actions. C’est pour­quoi, selon Son plan divin, Jésus a vou­lu que L’UNITÉ DE FOI exis­tât dans Son Eglise : car la foi est le pre­mier de tous les liens qui unissent l’homme à Dieu et c’est à elle que nous devons le nom de fidèles. « Un seul Seigneur, une seule foi, un seul bap­tême » [32] ; c’est-​à-​dire, de même qu’ils n’ont qu’un seul Seigneur et qu’un seul bap­tême, ain­si tous les chré­tiens, dans le monde entier, ne doivent avoir qu’une seule foi. C’est pour­quoi l’a­pôtre saint Paul ne prie pas seule­ment les chré­tiens d’a­voir tous les mêmes sen­ti­ments et de fuir le désac­cord des opi­nions, mais il les en conjure par les motifs les plus sacrés : « Je vous conjure mes frères, par le Nom de Notre-​Seigneur Jésus-​Christ, de n’a­voir tous qu’un même lan­gage et de ne pas souf­frir de schismes par­mi vous ; mais d’être tous par­fai­te­ment unis dans le même esprit et dans les mêmes sen­ti­ments » [33]. Ces paroles, assu­ré­ment, n’ont pas besoin d’ex­pli­ca­tion : elles sont assez élo­quentes par elles-mêmes.

D’ailleurs, ceux qui font pro­fes­sion de chris­tia­nisme recon­naissent d’or­di­naire que la foi doit être une. Le point le plus impor­tant et abso­lu­ment indis­pen­sable, celui où beau­coup tombent dans l’er­reur, c’est de dis­cer­ner de quelle nature, de quelle espèce est cette uni­té. Or, ici, comme nous l’a­vons fait plus haut dans une ques­tion sem­blable, il ne faut point juger par opi­nion ou par conjec­ture, mais d’a­près la science des faits : il faut recher­cher et consta­ter quelle est l’u­ni­té de foi que Jésus-​Christ a impo­sée à Son Eglise.

La doc­trine céleste de Jésus-​Christ, quoi­qu’elle soit en grande par­tie consi­gnée dans les livres ins­pi­rés de Dieu, si elle eût été livrée aux pen­sées des hommes, ne pou­vait par elle-​même unir les esprits. Il devait aisé­ment arri­ver, en effet, qu’elle tom­bât sous le coup d’in­ter­pré­ta­tions variées et dif­fé­rentes entre elles et cela non seule­ment à cause de la pro­fon­deur et des mys­tères de cette doc­trine, mais aus­si à cause de la diver­si­té des esprits des hommes et du trouble qui devait naître du jeu et de la lutte des pas­sions contraires. Des dif­fé­rences d’in­ter­pré­ta­tion naît néces­sai­re­ment la diver­si­té des sen­ti­ments : de là des contro­verses, des dis­sen­sions, des que­relles, telles qu’on en a vu écla­ter dans l’Eglise dès l’é­poque la plus rap­pro­chée de son ori­gine. Voici ce qu’é­crit saint Irénée en par­lant des héré­tiques : « Ils confessent les Écritures, mais ils en per­ver­tissent l’in­ter­pré­ta­tion » [34]. Et saint Augustin : « L’origine des héré­sies et de ces dogmes per­vers qui prennent les âmes au piège et les pré­ci­pitent dans l’a­bîme, c’est uni­que­ment que les Écritures, qui sont bonnes, sont com­prises d’une façon qui n’est pas bonne » [35].

Pour unir les esprits, pour créer et conser­ver l’ac­cord des sen­ti­ments, il fal­lait donc néces­sai­re­ment, mal­gré l’exis­tence des Écritures divines, un autre prin­cipe. La sagesse divine l’exige ; car Dieu n’a pu vou­loir l’u­ni­té de la foi sans pour­voir d’une façon conve­nable à la conser­va­tion de cette uni­té, et les saintes Lettres elles-​mêmes indiquent clai­re­ment qu’Il l’a fait, comme nous le dirons tout à l’heure. Certes, l’in­fi­nie puis­sance de Dieu n’est liée ni astreinte à aucun moyen et toute créa­ture lui obéit comme un ins­tru­ment docile. Il faut donc recher­cher, entre tous les moyens qui étaient au pou­voir de Jésus-​Christ, quel est ce prin­cipe exté­rieur d’u­ni­té dans la foi qu’Il a vou­lu éta­blir. Pour cela, Il faut remon­ter par la pen­sée aux pre­mières ori­gines du chris­tia­nisme. Les faits que nous allons rap­pe­ler sont attes­tés par les saintes Lettres et connus de tous. Jésus-​Christ prouve, par la ver­tu de Ses miracles, Sa divi­ni­té et Sa mis­sion divine ; Il s’emploie à par­ler au peuple pour l’ins­truire des choses du ciel et Il exige abso­lu­ment qu’on ajoute une foi entière à Son ensei­gne­ment ; Il l’exige sous la sanc­tion de récom­penses ou de peines éter­nelles. « Si Je ne fais pas les œuvres de Mon Père, ne Me croyez pas [36]. Si Je n’eusse point fait par­mi eux des œuvres qu’au­cun autre n’a faites, ils n’au­raient point de péché [37]. Mais si Je fais de telles œuvres et si vous ne vou­lez pas Me croire Moi-​même, croyez à Mes œuvres » [38]. Tout ce qu’Il ordonne, Il l’or­donne avec la même auto­ri­té ; dans l’as­sen­ti­ment d’es­prit qu’Il exige, Il n’ex­cepte rien, Il ne dis­tingue rien. Ceux donc qui écou­taient Jésus, s’ils vou­laient arri­ver au salut, avaient le devoir, non seule­ment d’ac­cep­ter en géné­ral toute Sa doc­trine, mais de don­ner un plein assen­ti­ment de l’âme à cha­cune des choses qu’Il ensei­gnait. Refuser, en effet, de croire, ne fût-​ce qu’en un seul point, à Dieu qui parle, est contraire à la rai­son. Sur le point de retour­ner au ciel, Il envoie Ses apôtres en les revê­tant de la même puis­sance avec laquelle Son Père L’a envoyé Lui-​même, et Il leur ordonne de répandre et de semer par­tout Sa doc­trine. « Toute puis­sance M’a été don­née dans le ciel et sur la terre. Allez donc, et ensei­gnez toutes les nations… leur ensei­gnant à obser­ver tout ce que Je vous ai ordon­né » [39]. Seront sau­vés tous ceux qui obéi­ront aux Apôtres ; ceux qui n’o­béi­ront pas, péri­ront. « CELUI QUI CROIRA ET SERA BAPTISÉ SERA SAUVÉ ; CELUI QUI NE CROIRA POINT SERA CONDAMNÉ » [40]. Et comme il convient sou­ve­rai­ne­ment à la Providence divine de ne point char­ger quel­qu’un d’une mis­sion, sur­tout si elle est impor­tante et d’une haute valeur, sans lui don­ner en même temps de quoi s’en acquit­ter comme il faut, Jésus-​Christ pro­met d’en­voyer à Ses dis­ciples l’Esprit de véri­té, qui demeu­re­ra en eux éter­nel­le­ment. « Si Je m’en vais, Je vous L’enverrai (le Paraclet)…et quand cet Esprit de véri­té sera venu, Il vous ensei­gne­ra toute véri­té [41]. Et Je prie­rai Mon Père, et Il vous don­ne­ra un autre Paraclet, pour qu’Il demeure tou­jours avec vous : ce sera l’Esprit de véri­té… [42].
C’est Lui qui ren­dra témoi­gnage de Moi ; et vous aus­si vous ren­drez témoi­gnage » [43].

Par suite, Il ordonne d’ac­cep­ter reli­gieu­se­ment et d’ob­ser­ver sain­te­ment la doc­trine des Apôtres comme la Sienne propre. « Qui vous écoute, M’écoute : qui vous méprise (Luc, X, 16), Me méprise ». Les Apôtres sont donc envoyés par Jésus-​Christ de la même façon que Lui-​même est envoyé par Son Père : « Comme Mon Père M’a envoyé, ain­si Moi Je vous envoie » [44]. Par consé­quent, de même que les Apôtres et les dis­ciples étaient obli­gés de se sou­mettre à la parole du Christ, la même foi devait être pareille­ment accor­dée à la parole des Apôtres par tous ceux que les Apôtres ins­trui­saient en ver­tu de leur man­dat divin. Il n’é­tait donc pas plus per­mis de répu­dier UN SEUL PRÉCEPTE de la doc­trine des Apôtres, que de reje­ter quoi que ce fût de la doc­trine de Jésus-​Christ Lui-même.

Assurément, la parole des Apôtres, après la des­cente du Saint-​Esprit en eux, a reten­ti jus­qu’aux lieux les plus éloi­gnés. Partout où ils posent le pied, ils se pré­sentent comme les envoyés de Jésus Lui-​même. « C’est par Lui (Jésus- Christ) que nous avons reçu la grâce et l’a­pos­to­lat pour faire obéir à la foi toutes les nations en Son Nom » [45]. Et par­tout, sur leurs pas, Dieu fait écla­ter la divi­ni­té de leur mis­sion par des pro­diges. « Et eux, étant par­tis, prê­chèrent par­tout, le Seigneur coopé­rant avec eux et confir­mant leur parole par des miracles qui l’ac­com­pa­gnaient » [46]. De quelle parole s’agit-​il ? De celle, évi­dem­ment, qui embrasse tout ce qu’ils avaient eux-​mêmes appris de leur maître : car ils attestent publi­que­ment et au grand jour, qu’il leur est impos­sible de taire quoi que ce soit de tout ce qu’ils ont vu et entendu.

Mais nous l’a­vons dit ailleurs, la mis­sion des Apôtres n’é­tait point de nature à pou­voir périr avec la per­sonne même des Apôtres, ou dis­pa­raître avec le temps, car c’é­tait une mis­sion publique et ins­ti­tuée pour le salut du genre humain. Jésus-​Christ, en effet, a ordon­né aux Apôtres de prê­cher « l’Évangile à toute créa­ture », et « de por­ter Son Nom devant les peuples et les rois », et de « Lui ser­vir de témoins jus­qu’aux extré­mi­tés de la terre ». Et, dans l’ac­com­plis­se­ment de cette grande mis­sion, Il a pro­mis d’être avec eux, et cela non pas pour quelques années ou quelques périodes d’an­nées, mais pour tous les temps, « jus­qu’à la consom­ma­tion du siècle ». Sur quoi saint Jérôme écrit : « Celui qui pro­met d’être avec Ses dis­ciples jus­qu’à la consom­ma­tion du siècle montre par là, et que Ses dis­ciples vivront tou­jours, et que Lui-​même ne ces­se­ra jamais d’être avec les croyants » [47]. Comment tout cela eût-​il pu se réa­li­ser dans les seuls Apôtres, que leur condi­tion d’hommes assu­jet­tis­sait à la loi suprême de la mort ? La Providence divine avait donc réglé que le magis­tère ins­ti­tué par Jésus-​Christ ne serait point res­treint aux limites de la vie même des Apôtres, mais qu’il dure­rait tou­jours. De fait, nous voyons qu’il s’est trans­mis et qu’il a pas­sé comme de main en main dans la suite des temps.

Les Apôtres, en effet, consa­crèrent des évêques et dési­gnèrent nomi­na­ti­ve­ment ceux qui devaient être leurs suc­ces­seurs immé­diats dans le « minis­tère de la parole ». Mais ce n’est pas tout : ils ordon­nèrent encore à leurs suc­ces­seurs, de choi­sir eux-​mêmes des hommes propres à cette fonc­tion, de les revê­tir de la même auto­ri­té, et de leur confier à leur tour la charge et la mis­sion d’en­sei­gner. « Toi donc, ô mon fils, fortifie-​toi dans la grâce qui est en Jésus- Christ : et ce que tu as enten­du de moi devant un grand nombre de témoins, confie-​le à des hommes fidèles, qui soient eux mêmes capables d’en ins­truire les autres » (Tim., II, 1–2). Il est donc vrai que de même que Jésus-​Christ a été envoyé par Dieu, et les Apôtres par Jésus-​Christ, de même les évêques et tous ceux qui ont suc­cé­dé aux Apôtres, ont été envoyés par les Apôtres. « Les Apôtres nous ont prê­ché l’Évangile, envoyés par Notre-​Seigneur Jésus-​Christ, et Jésus-​Christ a été envoyé par Dieu. La mis­sion du Christ est donc de Dieu, celle des Apôtres est du Christ, et toutes les deux ont été ins­ti­tuées selon l’ordre par la volon­té de Dieu… Les Apôtres prê­chaient donc l’Évangile à tra­vers les nations et les villes ; et, après avoir éprou­vé, selon l’es­prit de Dieu, ceux qui étaient les pré­mices de ces chré­tien­tés, ils éta­blirent des évêques et des diacres pour gou­ver­ner ceux qui croi­raient dans la suite… Ils ins­ti­tuèrent ceux que nous venons de dire, et plus tard ils prirent des dis­po­si­tions pour que, ceux-​là venant à mou­rir, d’autres hommes éprou­vés leur suc­cé­dassent dans leur minis­tère » [48].

Il est donc néces­saire que d’une façon per­ma­nente sub­siste, d’une part, la mis­sion constante et immuable d’en­sei­gner tout ce que Jésus-​Christ a ensei­gné Lui-​même ; d’autre part, l’o­bli­ga­tion constante et immuable d’ac­cep­ter et de pro­fes­ser toute la doc­trine ain­si ensei­gnée. C’est ce que saint Cyprien exprime excel­lem­ment en ces termes : « Lorsque Notre-​Seigneur Jésus-​Christ, dans Son Évangile, déclare que ceux qui ne sont pas avec Lui sont Ses enne­mis, Il ne désigne pas une héré­sie en par­ti­cu­lier, mais Il dénonce comme Ses adver­saires tous ceux qui ne sont pas entiè­re­ment avec Lui et qui, ne recueillant pas avec Lui, mettent la dis­per­sion dans Son trou­peau : Celui qui n’est pas avec Moi, dit-​Il, est contre Moi, et celui qui ne recueille pas avec Moi dis­perse » [49].

Pénétrée à fond de ses prin­cipes et sou­cieuse de son devoir, l’Eglise n’a jamais rien eu de plus à cœur, rien pour­sui­vi avec plus d’ef­fort, que de CONSERVER DE LA FAÇON LA PLUS PARFAITE L’INTÉGRITÉ DE LA FOI. C’est pour­quoi elle a regar­dé comme des rebelles décla­rés, et chas­sé loin d’elle tous ceux qui ne pen­saient pas comme elle, sur n’importe quel point de sa doc­trine. Les Ariens, les Montanistes, les Novatiens, les Quartodécimans, les Eutychiens n’a­vaient assu­ré­ment pas aban­don­né la doc­trine catho­lique tout entière, mais seule­ment telle ou telle par­tie : et pour­tant qui ne sait qu’ils ont été décla­rés héré­tiques et reje­tés du sein de l’Eglise ? Et un juge­ment sem­blable a condam­né tous les fau­teurs de doc­trines erro­nées qui ont appa­ru dans la suite aux dif­fé­rentes époques de l’his­toire. « Rien ne sau­rait être plus dan­ge­reux que ces héré­tiques qui, conser­vant en tout le reste l’in­té­gri­té de la doc­trine, par un seul mot, comme par une goutte de venin, cor­rompent la pure­té et la sim­pli­ci­té de la foi que nous avons reçue de la tra­di­tion domi­ni­cale, puis apos­to­lique » [50]. Telle a été tou­jours la cou­tume de l’Eglise, appuyée par le juge­ment una­nime des saints Pères, les­quels ont tou­jours regar­dé comme exclu de la com­mu­nion catho­lique et hors de l’Eglise qui­conque se sépare le moins du monde de la doc­trine ensei­gnée par le magis­tère authen­tique. Épiphane, Augustin, Théodoret ont men­tion­né cha­cun un grand nombre des héré­sies de leur temps. Saint Augustin remarque que d’autres espèces d’hé­ré­sies peuvent se déve­lop­per, et que, si quel­qu’un adhère à une seule d’entre elles, par le fait même, il se sépare de l’u­ni­té catho­lique. « De ce que quel­qu’un, dit-​il, ne croit point ces croire et se dire chré­tien catho­lique. Car il peut y avoir, il peut sur­gir d’autres héré­sies qui ne soient pas men­tion­nées dans cet ouvrage, et qui­conque catho­lique » [51].

Ce moyen ins­ti­tué par Dieu pour conser­ver l’u­ni­té de foi dont nous par­lons est expo­sé avec insis­tance par saint Paul dans son épître aux Éphésiens ; il les exhorte d’a­bord à conser­ver avec grand soin l’har­mo­nie des cœurs : « Appliquez-​vous à conser­ver l’u­ni­té d’es­prit par le lien de la paix » [52] ; et comme les cœurs ne peuvent être plei­ne­ment unis cha­ri­té, si les esprits ne sont point d’ac­cord dans la foi, il veut qu’il n’y ait chez tous qu’une même foi. « Un seul Seigneur, une seule foi ». Et il veut une uni­té si par­faite, qu’elle exclue tout dan­ger d’er­reur : « afin que nous ne soyons plus comme de petits enfants qui flottent, ni empor­tés çà et là à tout vent de doc­trine, par la méchan­ce­té des hommes, par l’as­tuce qui entraîne dans le piège de l’er­reur ». Et il enseigne que cette règle doit être obser­vée, non point pour un temps, mais « jus­qu’à ce que nous par­ve­nions tous à l’u­ni­té de la foi, à la mesure de l’âge de la plé­ni­tude du Christ ». Mais où Jésus-​Christ a‑t-​il mis le prin­cipe qui doit éta­blir cette uni­té, et le secours qui doit la conser­ver ? Le voi­ci : « Il a éta­bli les uns apôtres… d’autres pas­teurs et doc­teurs, pour la per­fec­tion des saints, pour l’oeuvre du minis­tère, pour l’é­di­fi­ca­tion du corps du Christ ».

Aussi, c’est cette même règle que, depuis l’an­ti­qui­té la plus recu­lée, les Pères et les Docteurs ont tou­jours sui­vie et una­ni­me­ment défen­due. Ecoutez Origène : « Toutes les fois que les héré­tiques nous montrent les Écritures cano­niques, aux­quelles tout chré­tien donne son assen­ti­ment et sa foi, ils semblent dire : C’est chez nous qu’est la parole de véri­té. Mais nous ne devons point les croire, ni nous écar­ter de la pri­mi­tive tra­di­tion ecclé­sias­tique, ni croire autre chose que ce que les Eglises de Dieu nous ont ensei­gné par la tra­di­tion suc­ces­sive » [53].

Ecoutez saint Irénée : « La véri­table sagesse est la doc­trine des Apôtres… qui est arri­vée jus­qu’à nous par la suc­ces­sion des évêques… en nous trans­met­tant la connais­sance très com­plète des Écritures, conser­vées sans alté­ra­tion » [54]. Voici ce que dit Tertullien : « Il est constant que toute doc­trine conforme à celle des Eglises apos­to­liques, mères et sources pri­mi­tives de la foi, doit être décla­rée vraie, puis­qu’elle garde sans aucun doute ce que les Eglises ont reçu des Apôtres, les Apôtres du Christ, le Christ de Dieu… Nous sommes en com­mu­nion avec les Eglises apos­to­liques ; nul n’a une doc­trine dif­fé­rente : c’est là le témoi­gnage de la véri­té » [55].

Et saint Hilaire : « Le Christ, se tenant dans la barque pour ensei­gner, nous fait entendre que ceux qui sont hors de l’Eglise ne peuvent avoir aucune intel­li­gence de la parole divine. Car la barque repré­sente l’Eglise, dans laquelle seule le Verbe de vie réside et Se fait entendre, et ceux qui sont en dehors et qui res­tent là, sté­riles et inutiles comme le sable du rivage, ne peuvent point le com­prendre » [56]. Rufin loue saint Grégoire de Nazianze et saint Basile de ce « qu’ils s’a­don­naient uni­que­ment à l’é­tude des livres de l’Ecriture sainte, et de ce qu’ils n’a­vaient point la pré­somp­tion d’en deman­der l’in­tel­li­gence à leurs propres pen­sées, mais de ce qu’ils la cher­chaient dans les écrits et l’au­to­ri­té des anciens, qui eux-​mêmes, ain­si qu’il était constant, avaient reçu de la suc­ces­sion apos­to­lique la règle de leur inter­pré­ta­tion » [57].

Il est donc évident, d’a­près tout ce qui vient d’être dit, que Jésus-​Christ a ins­ti­tué dans l’Eglise un magis­tère vivant, authen­tique et, de plus, per­pé­tuel [58], qu’Il a inves­ti de Sa propre auto­ri­té, revê­tu de l’es­prit de véri­té, confir­mé par des miracles, et Il a vou­lu et très sévè­re­ment ordon­né que les ensei­gne­ments doc­tri­naux de ce magis­tère fussent reçus comme les Siens propres. Toutes les fois donc que la parole de ce magis­tère déclare que telle ou telle véri­té fait par­tie de l’en­semble de la doc­trine divi­ne­ment révé­lée, cha­cun doit croire avec cer­ti­tude que cela est vrai ; car si cela pou­vait en quelque manière être faux, il s’en­sui­vrait, ce qui est évi­dem­ment absurde, que Dieu Lui-​même serait l’au­teur de l’er­reur des hommes.

« Seigneur, si nous sommes dans l’er­reur, c’est Vous-​même qui nous avez trom­pés » [59]. Tout motif de doute étant ain­si écar­té, peut-​il être per­mis à qui que ce soit de repous­ser quel­qu’une de ces véri­tés, sans se pré­ci­pi­ter ouver­te­ment dans l’hé­ré­sie, sans se sépa­rer de l’Eglise et sans répu­dier en bloc toute la doc­trine chré­tienne ? Car telle est la nature de la foi que rien n’est plus impos­sible que de croire ceci et de reje­ter cela. L’Eglise pro­fesse, en effet, que la foi est une ver­tu sur­na­tu­relle par laquelle, sous l’ins­pi­ra­tion et avec le secours de la grâce de Dieu, nous croyons que ce qui nous a été révé­lé par Lui est véri­table : nous le croyons, non point à cause de la véri­té intrin­sèque des choses vue dans la lumière natu­relle de notre rai­son, mais à cause de l’au­to­ri­té de Dieu Lui-​même qui nous révèle ces véri­tés, et qui ne peut ni Se trom­per ni nous trom­per ». Si donc il y a un point qui ait été évi­dem­ment révé­lé par Dieu et que nous refu­sions de le croire, nous ne croyons abso­lu­ment rien de la foi divine. Car le juge­ment que porte saint Jacques au sujet des fautes dans l’ordre moral, il faut I’appliquer aux erreurs de pen­sée dans l’ordre de la foi.

« Quiconque se rend cou­pable en un seul point, devient trans­gres­seur de tous » [60]. Cela est même beau­coup plus vrai des erreurs de la pen­sée. Ce n’est pas, en effet, au sens le plus propre qu’on peut appe­ler trans­gres­seur de toute la loi celui qui a com­mis une faute morale ; car s’il peut sem­bler avoir mépri­sé la majes­té de Dieu, auteur de toute la loi, ce mépris n’ap­pa­raît que par une sorte d’in­ter­pré­ta­tion de la volon­té du pécheur. Au contraire, celui qui, même sur un seul point, refuse son assen­ti­ment aux véri­tés divi­ne­ment révé­lées, très réel­le­ment abdique tout à fait la foi, puis­qu’il refuse de se sou­mettre à Dieu en tant qu’il est la sou­ve­raine véri­té et le motif propre de foi. « En beau­coup de points ils sont avec Moi, en quelques-​uns seule­ment, ils ne sont pas avec Moi ; mais à cause de ces quelques points dans les­quels ils se séparent de Moi, il ne leur sert de rien d’être avec Moi en tout le reste » [61].

Rien n’est plus juste : car ceux qui ne prennent de la doc­trine chré­tienne que ce qu’ils veulent, s’ap­puient sur leur propre juge­ment et non sur la foi ; et, refu­sant de « réduire en ser­vi­tude toute intel­li­gence sous l’o­béis­sance du Christ » [62], ils obéissent en réa­li­té à eux-​mêmes plu­tôt qu’à Dieu. « Vous qui dans l’Évangile croyez ce qui vous plaît et refu­sez de croire ce qui vous déplaît, vous croyez à vous-​mêmes, beau­coup plus qu’à l’Evangile » [63]. Les Pères du Concile du Vatican n’ont donc rien édic­té de nou­veau, mais ils n’ont fait que se confor­mer à l’ins­ti­tu­tion divine, à l’an­tique et constante doc­trine de l’Eglise et à la nature même de la foi, quand ils ont for­mu­lé ce décret : « On doit croire, de foi divine et catho­lique, toutes les véri­tés qui sont conte­nues dans la parole de Dieu écrite ou trans­mise par la tra­di­tion et que l’Eglise, SOIT PAR UN JUGEMENT SOLENNEL, SOIT PAR SON MAGISTÈRE ORDINAIRE ET UNIVERSEL, pro­pose comme divi­ne­ment révé­lée » [64].

Pour conclure, puis­qu’il est évident que Dieu veut abso­lu­ment dans Son Eglise l’u­ni­té de foi, puis­qu’il a été démon­tré de quelle nature Il a vou­lu que fût cette uni­té et par quel prin­cipe Il a décré­té d’en assu­rer la conser­va­tion, qu’il nous soit per­mis de nous adres­ser à tous ceux qui n’ont point réso­lu de fer­mer l’o­reille à la véri­té et de leur dire avec saint Augustin : « Puisque nous voyons là un si grand secours de Dieu, tant de pro­fit et d’u­ti­li­té, hésiterons-​nous à nous jeter dans le sein de cette Eglise, qui, de l’a­veu du genre humain tout entier, tient du siège apos­to­lique, et a gar­dé, par la suc­ces­sion de ses évêques, l’au­to­ri­té suprême, en dépit des cla­meurs des héré­tiques qui l’as­siègent et qui ont été condam­nés soit par le juge­ment du peuple, soit par les solen­nelles déci­sions des Conciles, soit par la majes­té des miracles ? Ne pas vou­loir lui don­ner la pre­mière place, c’est assu­ré­ment le fait ou d’une sou­ve­raine impié­té ou d’une arro­gance déses­pé­rée. Et si toute science, même la plus humble et la plus facile, exige, pour être acquise, le secours d’un doc­teur ou d’un maître, peut-​on ima­gi­ner un plus témé­raire orgueil, lors­qu’il s’a­git des livres des divins mys­tères, que de refu­ser d’en rece­voir la connais­sance de la bouche de leurs inter­prètes, et, sans les connaître, de vou­loir les condam­ner ?» [65].

C’est donc, sans aucun doute, le devoir de l’Eglise de CONSERVER et de pro­pa­ger la doc­trine chré­tienne DANS TOUTE SON INTÉGRITÉ ET SA PURETÉ. Mais son rôle ne se borne point là, et la fin même pour laquelle l’Eglise est ins­ti­tuée n’est pas épui­sée par cette pre­mière obli­ga­tion. En effet, c’est pour le salut du genre humain que Jésus-​Christ S’est sacri­fié, c’est à cette fin qu’Il a rap­por­té tous Ses ensei­gne­ments et tous Ses pré­ceptes ; et ce qu’Il ordonne à l’Eglise de recher­cher dans la véri­té de la doc­trine, c’est de sanc­ti­fier et de sau­ver les hommes. Mais ce des­sein si grand, si excellent, la foi, à elle seule, ne peut aucu­ne­ment le réa­li­ser ; il faut y ajou­ter le culte ren­du à Dieu, en esprit de jus­tice et de pié­té et qui com­prend sur­tout le sacri­fice divin et la par­ti­ci­pa­tion aux sacre­ments ; puis encore la sain­te­té des lois morales et de la dis­ci­pline. Tout cela doit donc se ren­con­trer dans l’Eglise, puis­qu’elle est char­gée de conti­nuer jus­qu’à la fin des temps les fonc­tions du Sauveur : la reli­gion, qui par la volon­té de Dieu a en quelque sorte pris corps en elle, c’est l’Eglise seule qui l’offre au genre humain dans toute sa plé­ni­tude et sa per­fec­tion ; et de même tous les moyens de salut qui, dans le plan ordi­naire de la Providence, sont néces­saires aux hommes, c’est elle seule qui les leur procure.

Mais, de même que la doc­trine céleste n’a jamais été aban­don­née au caprice ou au juge­ment indi­vi­duel des hommes, mais qu’elle a été d’a­bord ensei­gnée par Jésus, puis confé­rée exclu­si­ve­ment au magis­tère dont il a été ques­tion, de même ce n’est point au pre­mier venu par­mi le peuple chré­tien, mais à cer­tains hommes choi­sis, qu’a été don­née par Dieu la facul­té d’ac­com­plir et d’ad­mi­nis­trer les divins mys­tères et aus­si le pou­voir de com­man­der et de gou­ver­ner. Ce n’est, en effet, qu’aux apôtres et à leurs légi­times suc­ces­seurs que s’a­dressent ces paroles de Jésus-​Christ : « Allez dans le monde tout entier, prêchez‑y l’Évangile… bap­ti­sez les hommes… faites cela en mémoire de Moi… Les péchés seront remis à ceux à qui vous les aurez remis ». De la même façon, ce n’est qu’aux apôtres et à leurs légi­times suc­ces­seurs qu’Il a ordon­né de paître le trou­peau, c’est-​à-​dire de gou­ver­ner avec auto­ri­té tout le peuple chré­tien, lequel est en consé­quence obli­gé, par le fait même, à leur être sou­mis et obéis­sant. Tout l’en­semble de ces fonc­tions du minis­tère apos­to­lique est com­pris dans ces paroles de saint Paul : « Que les hommes nous regardent comme ministres du Christ et dis­pen­sa­teurs des mys­tères de Dieu » [66].

Ainsi Jésus-​Christ a appe­lé tous les hommes sans excep­tion, ceux qui exis­taient de son temps, et ceux qui devaient exis­ter dans l’avenir, à Le suivre comme chef et comme Sauveur, non seule­ment cha­cun sépa­ré­ment, mais tous ensemble, unis par une telle asso­cia­tion des per­sonnes et des cœurs, que de cette mul­ti­tude résul­tât un seul peuple légi­ti­me­ment consti­tué en socié­té : un peuple vrai­ment uni par la com­mu­nau­té de foi, de but, de moyens appro­priés au but, un peuple sou­mis à un seul et même pou­voir. Par le fait même, tous les prin­cipes natu­rels, qui par­mi les hommes créent spon­ta­né­ment la socié­té des­ti­née à leur faire atteindre la per­fec­tion dont leur nature est capable, ont été éta­blis par Jésus-​Christ dans l’Eglise, de façon que, dans son sein, tous ceux qui veulent être les enfants adop­tifs de Dieu pussent atteindre et conser­ver la per­fec­tion conve­nable à leur digni­té et ain­si faire leur salut. L’Eglise donc, comme nous l’a­vons indi­qué ailleurs, doit ser­vir aux hommes de guide vers le ciel, et Dieu lui a don­né la mis­sion de juger et de déci­der par elle-​même de tout ce qui touche la reli­gion, et d’ad­mi­nis­trer à son gré, libre­ment et sans entraves, les inté­rêts chré­tiens. C’est donc ou ne pas la bien connaître ou la calom­nier injus­te­ment que de l’ac­cu­ser de vou­loir enva­hir le domaine propre de la socié­té civile, ou empié­ter sur les droits des sou­ve­rains. Bien plus, Dieu a fait de l’Eglise la plus excel­lente, à beau­coup près, de toutes les socié­tés ; car la fin qu’elle pour­suit l’emporte en noblesse sur la fin que pour­suivent les autres socié­tés, autant que la grâce divine l’emporte sur la nature, et que les biens immor­tels sont supé­rieurs aux choses péris­sables. Par son ori­gine, l’Eglise est donc une socié­té divine ; par sa fin, et par les moyens immé­diats qui y conduisent, elle est sur­na­tu­relle ; par les membres dont elle se com­pose et qui sont des hommes, elle est une socié­té humaine. C’est pour­quoi nous la voyons dési­gnée dans les saintes Lettres par des noms qui conviennent à une socié­té par­faite. Elle est appe­lée non seule­ment la Maison de Dieu, la Cité pla­cée sur la mon­tagne, et où toutes les nations doivent se réunir, mais encore le Bercail, que doit gou­ver­ner un seul pas­teur, et où doivent se réfu­gier toutes les bre­bis du Christ ; elle est appe­lée le Royaume sus­ci­té par Dieu et qui dure­ra éter­nel­le­ment ; enfin le Corps du Christ, corps mys­tique, sans doute, mais vivant tou­te­fois, par­fai­te­ment confor­mé et com­po­sé d’un grand nombre de membres, et ces membres n’ont pas tous la même fonc­tion, mais ils sont liés entre eux et unis sous l’empire de la tête qui dirige tout. Or, il est impos­sible d’i­ma­gi­ner une socié­té humaine véri­table et par­faite, qui ne soit gou­ver­née par une puis­sance sou­ve­raine quel­conque. Jésus-​Christ doit donc avoir mis à la tête de l’Eglise un chef suprême à qui toute la mul­ti­tude des chré­tiens fût sou­mise et obéis­sante. C’est pour­quoi, de même que l’Eglise pour être une en tant qu’elle est la réunion des fidèles requiert néces­sai­re­ment l’u­ni­té de foi, ain­si pour être une en tant qu’elle est une socié­té divi­ne­ment consti­tuée, elle requiert de droit divin l’u­ni­té de gou­ver­ne­ment, laquelle pro­duit et com­prend l’u­ni­té de communion.

« L’unité de l’Eglise doit être consi­dé­rée sous deux aspects : d’abord dans la connexion mutuelle des membres de l’Eglise ou la com­mu­ni­ca­tion qu’ils ont entre eux ; et, en second lieu, dans l’ordre qui relie tous les membres de l’Eglise à un seul chef » [67].

Par où l’on peut com­prendre que les hommes ne se séparent pas moins de l’u­ni­té de l’Eglise par le schisme que par l’hé­ré­sie. « On met cette dif­fé­rence entre l’hé­ré­sie et le schisme, que l’hé­ré­sie pro­fesse un dogme cor­rom­pu ; le schisme, suite d’une dis­sen­sion dans l’é­pis­co­pat, se sépare de l’Eglise » [68]. Ces paroles concordent avec celles de saint Jean Chrysostome sur le même sujet : « Je dis et je pro­teste que divi­ser l’Eglise n’est pas un moindre mal que de tom­ber dans l’hé­ré­sie. C’est pour­quoi, si nulle héré­sie ne peut être légi­time, de la même façon, il qu’on puisse regar­der comme fait à bon droit. Il n’est rien de plus grave que le sacri­lège du schisme : il n’y a point de néces­si­té légi­time de rompre l’u­ni­té » [69].

Quelle est cette sou­ve­raine puis­sance à laquelle tous les chré­tiens doivent obéir ; de quelle nature est-​elle ? On ne peut le déter­mi­ner qu’en consta­tant et en connais­sant bien qu’elle a été sur ce point la volon­té du Christ. Assurément, le Christ est le roi éter­nel, et éter­nel­le­ment, du haut du ciel, Il conti­nue à diri­ger et à pro­té­ger invi­si­ble­ment Son royaume ; mais, puisqu’Il a vou­lu que ce royaume fût visible, Il a dû dési­gner quel­qu’un pour tenir Sa place sur la terre, après qu’Il serait lui-​même remon­té au ciel.

« Si quel­qu’un dit que l’u­nique chef et l’u­nique pas­teur est Jésus-​Christ, qui est l’u­nique époux de l’Eglise unique, cette réponse n’est pas suf­fi­sante. Il est évident, en effet, que c’est Jésus-​Christ Lui-​même qui opère les sacre­ments dans l’Eglise ; c’est Lui qui bap­tise, c’est Lui qui remet les péchés ; Il est le véri­table prêtre qui S’est offert sur l’au­tel de la croix, et par la ver­tu duquel Son corps est consa­cré tous les jours sur l’au­tel ; et cepen­dant, comme Il ne devait pas res­ter avec tous les fidèles par Sa pré­sence cor­po­relle, Il a choi­si des ministres par le moyen des­quels Il pût dis­pen­ser aux fidèles les sacre­ments dont nous venons de par­ler, ain­si que nous l’a­vons dit plus haut (ch. 74). De la même façon, parce qu’Il devait sous­traire à l’Eglise Sa pré­sence cor­po­relle, il a donc fal­lu qu’Il dési­gnât quel­qu’un pour prendre à Sa place le soin de l’Eglise uni­ver­selle. C’est pour cela qu’Il a dit à Pierre avant Son ascen­sion : « Pais mes bre­bis » [70].

Jésus-​Christ a donc don­né Pierre à l’Eglise pour sou­ve­rain chef, et Il a éta­bli que cette puis­sance, ins­ti­tuée jus­qu’à la fin des temps pour le salut de tous, pas­se­rait par héri­tage aux suc­ces­seurs de Pierre, dans les­quels Pierre lui-​même se sur­vi­vrait per­pé­tuel­le­ment par Son auto­ri­té. Assurément, c’est au bien­heu­reux Pierre, et en dehors de lui à aucun autre, qu’Il a fait cette pro­messe insigne : « Tu es Pierre, et sur cette pierre, Je bâti­rai Mon Eglise » [71]. C’est à Pierre que le Seigneur a par­lé : à un seul, afin de fon­der l’u­ni­té par un seul [72] – « En effet, sans aucun autre pré­am­bule, Il désigne par son nom et le père de l’a­pôtre et l’a­pôtre lui-​même (Tu es bien­heu­reux, Simon, fils de Jonas), et Il ne per­met plus qu’on l’ap­pelle Simon, le reven­di­quant désor­mais comme Sien en ver­tu de Sa puis­sance ; puis, par une image très appro­priée, Il veut qu’on l’ap­pelle Pierre, parce qu’il est la pierre sur laquelle il devait fon­der Son Eglise » [73].

D’après cet oracle, il est évident que, de par la volon­té et l’ordre de Dieu, l’Eglise est éta­blie sur le bien­heu­reux Pierre, comme l’é­di­fice sur son fon­de­ment. Or, la nature et la ver­tu propre du fon­de­ment, c’est de don­ner la cohé­sion à l’é­di­fice connexion intime de ses dif­fé­rentes par­ties ; c’est encore d’être le lien néces­saire de la sécu­ri­té et de la soli­di­té de l’oeuvre tout entière : si le fon­de­ment dis­pa­raît, tout l’é­di­fice s’é­croule. Le rôle de Pierre est donc de sup­por­ter l’Eglise et de main­te­nir en elle la connexion, la soli­di­té d’une cohé­sion indis­so­luble. Or, com­ment pourrait-​il rem­plir un pareil rôle, s’il n’a­vait la puis­sance de com­man­der, de défendre, de juger en un mot, un pou­voir de juri­dic­tion propre et véri­table ? Il est évident que les Etats et les socié­tés ne peuvent sub­sis­ter que grâce à un pou­voir de juri­dic­tion. Une pri­mau­té d’hon­neur, ou encore le pou­voir si modeste de conseiller et d’a­ver­tir, qu’on appelle pou­voir de direc­tion, sont inca­pables de prê­ter à aucune socié­té humaine un élé­ment bien effi­cace d’u­ni­té et de solidité.

Au contraire, ce véri­table pou­voir, dont nous par­lons, est décla­ré et affir­mé dans ces paroles : « Et les portes de l’en­fer ne pré­vau­dront point contre elle ». – « Qu’est-​ce à dire, contre elle ? Est-​ce contre la pierre sur laquelle le Christ bâtit l’Eglise ? Est-​ce contre l’Eglise ? La phrase reste ambi­guë ; serait-​ce pour signi­fier que la pierre et l’Eglise ne sont qu’une seule et même chose ? Oui, c’est là, je crois, la véri­té : car les portes de l’en­fer ne pré­vau­dront ni contre la pierre sur laquelle le Christ bâtit l’Eglise, ni contre l’Eglise elle-​même » [74]. Voici la por­tée de cette divine parole : L’Eglise, appuyée sur Pierre, quelle que soit la vio­lence, quelle que soit l’ha­bi­le­té que déploient ses enne­mis visibles et invi­sibles, ne pour­ra jamais suc­com­ber ni défaillir en quoi que ce soit. « L’Eglise étant l’é­di­fice du Christ, lequel a sage­ment bâti « sa mai­son sur la pierre » ne peut être sou­mise aux portes de l’en­fer ; celles-​ci peuvent pré­va­loir contre qui­conque se trou­ve­ra en dehors de la pierre, en dehors de l’Eglise, mais elles sont impuis­santes contre elle [75]. Si Dieu a confié Son Eglise à Pierre, c’est donc afin que ce sou­tien invi­sible la conser­vât tou­jours dans toute son inté­gri­té. Il l’a donc inves­ti de l’au­to­ri­té néces­saire ; car, pour sou­te­nir réel­le­ment et effi­ca­ce­ment une Société humaine, le droit de com­man­der est indis­pen­sable à celui qui la sou­tient. Jésus a ajou­té encore : « Et Je te don­ne­rai les clés du royaume des cieux ». Il est clair qu’Il conti­nue à par­ler de l’Eglise, de cette Eglise qu’Il vient d’ap­pe­ler Sienne, et qu’Il a décla­ré vou­loir bâtir sur Pierre, comme sur son fondement.

L’Eglise offre, en effet, l’i­mage non seule­ment d’un édi­fice, mais d’un royaume ; au reste, nul n’i­gnore que les clés sont l’in­signe ordi­naire de l’au­to­ri­té. Ainsi, quand Jésus pro­met de don­ner à Pierre les clés du royaume des cieux, Il pro­met de lui don­ner le pou­voir et l’au­to­ri­té sur l’Eglise. « Le Fils lui a don­né (à Pierre) la mis­sion de répandre dans le monde tout entier la connais­sance du Père et du Fils Lui-​même, et Il a don­né à un homme mor­tel toute la puis­sance céleste, quand Il a confié les clés à Pierre, qui a éten­du l’Eglise jus­qu’aux extré­mi­tés du monde et qui l’a mon­trée plus inébran­lable que le ciel » [76]. Ce qui suit encore a le même sens : « Tout ce que tu lie­ras sur la terre sera lié aus­si dans le ciel, et tout ce que tu délie­ras sur la terre sera délié aus­si dans le ciel ». Cette expres­sion figu­rée : lier et délier, désigne le pou­voir d’é­ta­blir des lois, et aus­si celui de juger et de punir. Et Jésus-​Christ affirme que ce pou­voir aura une telle éten­due, une telle effi­ca­ci­té, que tous les décrets ren­dus par Pierre seront rati­fiés par Dieu. Ce pou­voir est donc sou­ve­rain et tout à fait nin­dé­pen­dant, puis­qu’il n’a sur la terre aucun pou­voir au-​dessus de lui, et qu’il embrasse l’Eglise tout entière et tout ce qui est confié à l’Eglise.

La pro­messe faite à Pierre a été accom­plie, au temps où Jésus-​Christ Notre-​Seigneur, après sa résur­rec­tion, ayant deman­dé par trois fois à Pierre s’il L’aimait plus que les autres, lui dit sous une forme impé­ra­tive : « Pais mes agneaux… pais mes bre­bis » [77]. C’est-​à-​dire que tous ceux qui doivent être un jour dans Sa ber­ge­rie, Il les remet à Pierre comme à leur vrai pas­teur. « Si le Seigneur inter­roge, ce n’est pas qu’Il doute : Il ne veut pas S’instruire, mais ins­truire au contraire celui que, sur le point de remon­ter au ciel, Il nous lais­sait comme le vicaire de Son amour… Et parce que, seul entre tous, Pierre pro­fesse cet amour, il est mis à la tète de tous les autres… à la tête des plus par­faits, pour les gou­ver­ner, étant plus par­fait lui-​même » [78]. Or, le devoir et le rôle du pas­teur, c’est de gui­der le trou­peau, de veiller à son salut en lui pro­cu­rant des pâtu­rages salu­taires, en écar­tant les dan­gers, en démas­quant les pièges, en repous­sant les attaques vio­lentes : bref, en exer­çant l’au­to­ri­té du gou­ver­ne­ment. Donc, puisque Pierre a été pré­po­sé comme pas­teur au trou­peau des fidèles, il a reçu le pou­voir de gou­ver­ner tous les hommes pour le salut des­quels Jésus-​Christ a répan­du Son sang. « Pourquoi a‑t-​Il ver­sé Son sang ?

Pour rache­ter ces bre­bis qu’Il a confiées à Pierre et à ses suc­ces­seurs » [79]. Et parce qu’il est néces­saire que tous les chré­tiens soient liés entre eux par la com­mu­nau­té d’une foi immuable, c’est pour cela que par la ver­tu de Ses prières, Jésus-​Christ Notre-​Seigneur a obte­nu à Pierre que, dans l’exer­cice de son pou­voir, sa foi ne défaillît jamais. « J’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point » [80]. Et Il a ordon­né, en outre, toutes les fois que les cir­cons­tances le deman­de­raient, de com­mu­ni­quer lui-​même à ses frères la lumière et l’éner­gie de son âme : « Confirme tes frères » [81]. Celui donc qu’Il avait dési­gné comme le fon­de­ment de l’Eglise, Il veut qu’il soit la colonne de la foi. « Puisque de Sa propre auto­ri­té Il lui don­nait le royaume, ne pouvait-​il pas affer­mir sa foi, d’au­tant que, en l’ap­pe­lant Pierre, Il le dési­gnait comme le fon­de­ment qui devait affer­mir l’Eglise ?» [82].

De là vient que cer­tains noms, qui dési­gnent de très grandes choses, et « qui appar­tiennent en propre à Jésus-​Christ en ver­tu de Sa puis­sance, Jésus Lui-​même a vou­lu les rendre com­muns à Lui et à Pierre par par­ti­ci­pa­tion » [83], afin que la com­mu­nau­té des titres mani­fes­tât la com­mu­nau­té du pou­voir. Ainsi Lui qui est « la pierre l’angle, sur laquelle tout l’é­di­fice construit s’é­lève comme un temple sacré dans le Seigneur » [84],Il a éta­bli Pierre comme la pierre sur laquelle devait être appuyée Son Eglise. Quand Jésus lui dit : « Tu es la pierre », cette parole lui confé­ra un beau titre de noblesse. Et pour­tant il est la pierre, non pas comme le Christ est la pierre, mais comme Pierre peut être la pierre. Car le Christ est essen­tiel­le­ment la pierre inébran­lable, et c’est par elle que Pierre est la pierre. Car Jésus com­mu­nique Ses digni­tés sans s’ap­pau­vrir… Il est le prêtre, Il fait les prêtres… Il est la pierre, Il fait de Son apôtre la pierre [85].

Il est encore le roi de l’Eglise, « qui pos­sède la clé de David ; Il ferme et per­sonne ne peut ouvrir ; Il ouvre et per­sonne ne peut fer­mer » (Apoc. III, 7) ; or, en don­nant les clés à Pierre, Il le déclare le chef de la socié­té chré­tienne. Il est encore le pas­teur suprême qui S’appelle Lui-​même « le bon pas­teur » (Jean, X, 11) ; or, Il a éta­bli Pierre comme pas­teur de Ses agneaux et de Ses bre­bis. C’est pour­quoi saint Chrysostome a dit : « Il était le prin­ci­pal entre les apôtres, il était comme la bouche des autres dis­ciples et la tête du corps apos­to­lique… Jésus lui mon­trant qu’il doit désor­mais avoir confiance, parce que toute trace de son renie­ment est effa­cée, lui confie le gou­ver­ne­ment de ses frères… Il lui dit : « Si tu M’aimes, sois le chef de tes frères » [86]. Enfin, celui qui confirme « en toute bonne œuvre et toute bonne parole », c’est Lui qui com­mande à Pierre de confir­mer ses frères [87].

Saint Léon le Grand a donc bien rai­son de dire : « Du sein du monde tout entier, Pierre seul est élu pour être mis à la tête de toutes les nations appe­lées, de tous les apôtres, de tous les Pères de l’Eglise ; de telle sorte que, bien qu’il y ait dans le peuple de Dieu beau­coup de pas­teurs, cepen­dant Pierre régit pro­pre­ment tous ceux qui sont aus­si prin­ci­pa­le­ment régis par le Christ » [88]. De même, saint Grégoire le Grand écrit à l’empereur Mauriste Auguste : « Pour tous ceux qui connaissent l’Evangile, il est évident que par la parole du Seigneur, le soin de toute l’Eglise a été confié au saint apôtre Pierre, chef de tous les Apôtres… Il a reçu les clés du royaume du ciel, la puis­sance de lier et de délier lui est attri­buée, et le soin et le gou­ver­ne­ment de toute l’Eglise lui est confié » [89].

Or, cette auto­ri­té fai­sant par­tie de la consti­tu­tion et de l’or­ga­ni­sa­tion de l’Eglise comme son élé­ment prin­ci­pal, puis­qu’elle est le prin­cipe de l’u­ni­té, le fon­de­ment de la sécu­ri­té et de la durée per­pé­tuelle, il s’en­suit qu’elle ne pou­vait en aucune façon dis­pa­raître avec le bien­heu­reux Pierre, mais qu’elle devait néces­sai­re­ment pas­ser à ses suc­ces­seurs et à l’autre. « La dis­po­si­tion de la véri­té demeure donc, et le bien­heu­reux Pierre, per­sé­vé­rant dans la fer­me­té de la pierre, dont il a reçu la ver­tu, n’a point quit­té le gou­ver­nail de l’Eglise, mis dans sa main » [90].

C’est pour­quoi les Pontifes qui suc­cèdent à Pierre dans l’é­pis­co­pat romain pos­sèdent de droit divin le suprême pou­voir dans l’Église. « Nous défi­nis­sons que le Saint-​Siège apos­to­lique et le Pontife romain pos­sèdent la pri­mau­té sur le monde entier, et que le Pontife romain est le suc­ces­seur du bien­heu­reux Pierre, prince des Apôtres, et qu’il est le véri­table vicaire de Jésus-​Christ, le chef de toute l’Eglise, le Père et le doc­teur de tous les chré­tiens, et qu’à lui, dans la per­sonne du bien­heu­reux Pierre, a été don­né par Notre-​Seigneur Jésus-​Christ le plein pou­voir de paître, de régir et de gou­ver­ner l’Eglise uni­ver­selle ; ain­si que cela est conte­nu aus­si dans les actes des Conciles œcu­mé­niques et dans les sacrés canons » [91]. Le qua­trième Concile de Latran dit de même : « L’Eglise romaine… par la dis­po­si­tion du Seigneur, pos­sède le prin­ci­pat de la puis­sance ordi­naire sur toutes les autres Eglises, en sa qua­li­té de mère et de maî­tresse de tous les fidèles du Christ ».

Tel était déjà aupa­ra­vant le sen­ti­ment una­nime de l’an­ti­qui­té qui, sans la moindre hési­ta­tion, a tou­jours regar­dé et véné­ré les évêques de Rome comme les suc­ces­seurs légi­times du bien­heu­reux Pierre. Qui pour­rait igno­rer com­bien nom­breux, com­bien clairs sont sur ce point les témoi­gnages des saints Pères ? Bien écla­tant est celui de saint Irénée, qui parle ain­si de l’Eglise romaine : « C’est à cette Eglise que, à cause de sa pré­émi­nence supé­rieure, toute l’Eglise doit néces­sai­re­ment se réunir » [92].

Saint Cyprien affirme, lui aus­si, de l’Eglise romaine, qu’elle est la « racine et la mère de l’Eglise catho­lique [93], la chaire de Pierre et l’Eglise prin­ci­pale, d’où est née l’u­ni­té sacer­do­tale » [94]. Il l’ap­pelle la « chaire de Pierre », parce qu’elle est occu­pée par le suc­ces­seur de Pierre ; « l’Eglise prin­ci­pale », à cause du prin­ci­pat confé­ré à Pierre et à ses légi­times suc­ces­seurs, « celle d’où est née l’u­ni­té », parce que, dans la socié­té chré­tienne, la cause effi­ciente de l’u­ni­té est l’Eglise romaine.

C’est pour­quoi saint Jérôme écrit en ces termes à Damase : « Je parle au suc­ces­seur du pêcheur et au dis­ciple de la croix… Je suis lié par la com­mu­nion à Votre Béatitude, c’est-​à-​dire à la chaire de Pierre. Je sais que sur cette pierre est bâtie l’Eglise » [95]. La méthode habi­tuelle de saint Jérôme pour recon­naître si un homme est catho­lique, c’est de savoir s’il est uni à la chaire romaine de Pierre. « Si quel­qu’un est uni à la chaire de Pierre, c’est mon homme » [96].

Par une méthode ana­logue, saint Augustin, qui déclare ouver­te­ment que « dans l’Eglise romaine s’est tou­jours main­te­nu le prin­ci­pat de la chaire apos­to­lique » [97], affirme que qui­conque se sépare de la foi romaine n’est point catho­lique. « On ne peut croire que vous gar­diez la véri­table foi catho­lique, vous qui n’en­sei­gnez pas qu’on doit gar­der la foi romaine » [98]. De même, saint Cyprien : « Etre en com­mu­nion avec Corneille, c’est être en com­mu­nion avec l’Eglise catho­lique » [99].

L’abbé Maxime enseigne éga­le­ment que la marque de la vraie foi et de la vraie com­mu­nion c’est d’être sou­mis au Pontife romain. « Si quel­qu’un veut n’être point héré­tique et ne point pas­ser pour tel, qu’il ne cherche pas à satis­faire celui-​ci ou celui-​là… Qu’il se hâte de satis­faire en tout le siège de Rome. Le siège de Rome satis­fait, tous par­tout et d’une seule voix le pro­cla­me­ront pieux et ortho­doxe. Car si l’on veut per­sua­der ceux qui me res­semblent, c’est en vain qu’on se conten­te­rait de par­ler, si l’on ne satis­fait et si l’on n’im­plore le bien­heu­reux Pape de la très sainte Eglise des Romains, c’est-​à-​dire le Siège Apostolique ». Et voi­ci, d’a­près lui, la cause et l’ex­pli­ca­tion de ce fait. C’est que l’Eglise romaine « a reçu du Verbe de Dieu Incarné Lui-​même, et, d’a­près les saints Conciles, selon les saints canons et les défi­ni­tions, elle pos­sède, sur l’u­ni­ver­sa­li­té des saintes Eglises de Dieu qui existent sur toute la sur­face de la terre, l’empire et l’au­to­ri­té en tout et pour tout, et le pou­voir de lier et de délier. Car lors­qu’elle lie et délie, le Verbe, qui com­mande aux ver­tus célestes, lie ou délie aus­si dans le ciel » [100].

C’était donc un article de foi chré­tienne, c’é­tait un point recon­nu et obser­vé constam­ment, non par une nation ou par un siècle, mais par tous les siècles et par l’Orient non moins que par l’Occident, que rap­pe­lait au synode d’Éphèse, sans sou­le­ver aucune contra­dic­tion, le prêtre Philippe, légat du Pontife romain : « Il n’est dou­teux pour per­sonne, et c’est une chose connue de tous les temps, que le saint et bien­heu­reux Pierre, prince et chef des apôtres, colonne de la foi et fon­de­ment de l’Eglise catho­lique, a reçu de Notre-​Seigneur Jésus-​Christ, Sauveur et Rédempteur du genre humain, les clés du royaume, et que le pou­voir de lier et de délier les péchés a été don­né à ce même apôtre, qui, jus­qu’au moment pré­sent et tou­jours, vit dans ses suc­ces­seurs et exerce en eux son auto­ri­té » (Actio Ill). Tout le monde connaît la sen­tence du Concile de Chalcédoine sur le même sujet : « Pierre a par­lé… par la bouche de Léon » (Actio II), sen­tence à laquelle la voix du troi­sième Concile de Constantinople répond comme un écho : « Le sou­ve­rain prince des Apôtres com­bat­tait avec nous, car nous avons eu en notre faveur son imi­ta­teur et son suc­ces­seur dans son Siège… On ne voyait au dehors (pen­dant qu’on lisait la lettre du Pontife romain) que du papier et de l’encre, et c’é­tait Pierre qui par­lait par la bouche d’Agathon » (Actio XVIII). Dans la for­mule de pro­fes­sion de foi catho­lique, pro­po­sée en termes exprès par Hormisdas au com­men­ce­ment du VIe siècle, et sous­crite par l’empereur Justinien et aus­si par les patriarches Epiphane, Jean et Mennas, la même pen­sée est expri­mée avec une grande vigueur : « Comme la sen­tence de Notre-​Seigneur Jésus-​Christ qui a dit : « Tu es Pierre, et sur cette pierre Je bâti­rai Mon Eglise » ne peut être négli­gée,… ce qui a été dit est confir­mé par la réa­li­té des faits, puisque, dans le Siège Apostolique, la reli­gion catho­lique a tou­jours été conser­vée sans aucune tache » [101].

Nous ne vou­lons point énu­mé­rer tous les témoi­gnages : il Nous plaît néan­moins de rap­pe­ler la for­mule selon laquelle Michel Paléologue a pro­fes­sé la foi au deuxième Concile de Lyon : « La sainte Eglise romaine pos­sède aus­si la sou­ve­raine et pleine pri­mau­té et prin­ci­pau­té sur l’Eglise catho­lique uni­ver­selle, et elle recon­naît, avec véri­té et humi­li­té, avoir reçu cette pri­mau­té et prin­ci­pau­té, avec la plé­ni­tude de la puis­sance du Seigneur Lui-​même, dans la per­sonne du bien­heu­reux Pierre, prince ou chef des Apôtres, dont le Pontife romain est le suc­ces­seur. Et, de même qu’elle est tenue de défendre, avant tous les autres, la véri­té de la foi, de même, si des dif­fi­cul­tés s’é­lèvent au sujet de la foi, c’est par son juge­ment qu’elles doivent être tran­chées » (Actio IV).

Si la puis­sance de Pierre et de ses suc­ces­seurs est pleine et sou­ve­raine, il ne fau­drait cepen­dant pas croire qu’il n’y en a point d’autre dans l’Eglise. Celui qui a éta­bli Pierre comme fon­de­ment de l’Eglise a aus­si « choi­si douze de Ses aux­quels Il a don­né le nom d’Apôtres » [102]. De même que l’au­to­ri­té de Pierre est néces­sai­re­ment per­ma­nente et per­pé­tuelle dans le Pontife romain, ain­si les évêques, en leur qua­li­té de suc­ces­seurs des Apôtres, sont les héri­tiers du pou­voir ordi­naire des Apôtres, de telle sorte que l’ordre épis­co­pal fait néces­sai­re­ment par­tie de la consti­tu­tion intime de l’Eglise. Et quoique l’au­to­ri­té des évêques ne soit ni pleine, ni uni­ver­selle, ni sou­ve­raine, on ne doit pas cepen­dant les regar­der comme de simples vicaires des Pontifes romains, car ils pos­sèdent une auto­ri­té qui leur est propre, et ils portent en toute véri­té le nom de pré­lats ordi­naires des peuples qu’ils gouvernent.

Mais comme le suc­ces­seur de Pierre est unique, tan­dis que ceux des Apôtres sont très nom­breux, il convient d’é­tu­dier quels liens, d’a­près la consti­tu­tion divine, unissent ces der­niers au Pontife romain. Et d’a­bord, l’u­nion des évêques avec le suc­ces­seur de Pierre est d’une néces­si­té évi­dente et qui ne peut faire le moindre doute ; car, si ce lien se dénoue, le peuple chré­tien lui-​même n’est plus qu’une mul­ti­tude qui se dis­sout et se désa­grège, et ne peut plus, en aucune façon, for­mer un seul corps et un seul trou­peau. « Le salut de l’Eglise dépend de la digni­té du sou­ve­rain prêtre : si on n’at­tri­bue point à celui-​ci une puis­sance à part et éle­vée au-​dessus de tout autre, il y aura dans l’Eglise autant de schismes que de prêtres » [103].

C’est pour­quoi il faut faire ici une remarque impor­tante. Rien n’a été confé­ré aux Apôtres indé­pen­dam­ment de Pierre ; plu­sieurs choses ont été confé­rées à Pierre iso­lé­ment et indé­pen­dam­ment des Apôtres. Saint Jean Chrysostome, expli­quant les paroles de Jésus-​Christ [104], se demande « pour­quoi, lais­sant de côté les autres, le Christ s’a­dresse à Pierre », et il répond for­mel­le­ment : « C’est qu’il était le prin­ci­pal entre les Apôtres, comme la bouche des autres dis­ciples et le chef du corps apos­to­lique » [105]. Lui seul, en effet, a été dési­gné par le Christ comme fon­de­ment de l’Eglise. C’est à lui qu’a été don­né tout pou­voir de lier et de délier ; à lui seul éga­le­ment a été confié le pou­voir de paître le trou­peau. Au contraire, tout ce que les Apôtres ont reçu, en fait de fonc­tions et d’au­to­ri­té, ils l’ont reçu conjoin­te­ment avec Pierre. « Si la divine bon­té a vou­lu que les autres princes de l’Eglise eussent quelque chose de com­mun avec Pierre, ce qu’elle n’a­vait pas refu­sé aux autres, elle ne leur a jamais don­né que par lui [106]. Il a reçu seul beau­coup de choses, mais rien n’a été accor­dé à qui que ce soit sans sa par­ti­ci­pa­tion » [107].

Par où l’on voit clai­re­ment que les évêques per­draient le droit et le pou­voir de gou­ver­ner s’ils se sépa­raient sciem­ment de Pierre ou de ses suc­ces­seurs. Car, par cette sépa­ra­tion, ils s’ar­rachent eux-​mêmes du fon­de­ment sur lequel doit repo­ser tout l’é­di­fice, et ils sont ain­si mis en dehors de l’é­di­fice lui-​même ; pour la même rai­son, ils se trouvent exclus du ber­cail que gou­verne le Pasteur suprême, et ban­nis du royaume dont les clés ont été don­nées par Dieu à Pierre seul.

Ces consi­dé­ra­tions nous font com­prendre le plan et le des­sein de Dieu dans la consti­tu­tion de la socié­té chrétienne.

Ce plan, le voi­ci : L’auteur divin de l’Eglise, ayant décré­té de lui don­ner l’u­ni­té de foi, de gou­ver­ne­ment, de com­mu­nion, a choi­si Pierre et ses suc­ces­seurs pour éta­blir en eux le prin­cipe et comme le centre de l’u­ni­té. C’est pour­quoi saint Cyprien écrit : « Il y a, pour arri­ver à la foi, une démons­tra­tion facile, qui résume la véri­té. Le Seigneur s’a­dresse à Pierre en ces termes : « Je te dis que tu es Pierre…» C’est sur un seul qu’Il bâtit l’Eglise. Et quoique après Sa résur­rec­tion Il confère à tous les Apôtres une puis­sance égale et leur dise : « Comme mon Père M’a envoyé…» ; cepen­dant pour mettre l’u­ni­té en pleine lumière, c’est en un seul qu’Il éta­blit, par Son auto­ri­té, l’o­ri­gine et le point de départ de cette même uni­té » [108]. Et saint Optat de Milève : « Tu sais fort bien, écrit-​il, tu ne peux le nier, que c’est à Pierre le pre­mier qu’a été confé­rée la chaire épis­co­pale dans la ville de Rome : c’est là que s’est assis le chef des Apôtres : Pierre, qui, par suite, a été appe­lé Céphas. C’est dans cette chaire unique que tous devaient gar­der l’u­ni­té, afin que les autres Apôtres ne pussent se retran­cher cha­cun iso­lé­ment dans son siège, et que celui-​là fût désor­mais schis­ma­tique et pré­va­ri­ca­teur, qui élè­ve­rait une autre chaire contre cette chaire unique » [109]. De là vient cette sen­tence du même saint Cyprien, que l’hé­ré­sie et le schisme se pro­duisent et naissent l’une et l’autre de ce fait, que l’on refuse à la puis­sance suprême l’o­béis­sance qui lui est due. « L’unique source d’où ont sur­gi les héré­sies et d’où sont nés les schismes, c’est que l’on n’o­béit point au Pontife de Dieu et que l’on ne veut pas recon­naître dans l’Eglise et en même temps un seul pon­tife et un seul juge qui tient la place du Christ » [110].

Nul ne peut donc avoir part à l’au­to­ri­té s’il n’est uni à Pierre, car il serait absurde de pré­tendre qu’un homme exclu de l’Eglise a l’au­to­ri­té dans l’Eglise. C’est à ce titre qu’Optat de Milève repre­nait les dona­tistes : « C’est contre les portes de l’en­fer que Pierre, comme nous le lisons dans l’Evangile, a reçu les clés du salut ; Pierre, c’est-​à-​dire notre chef, à qui Jésus-​Christ a dit : « Je te don­ne­rai les clés du royaume des cieux, et les portes de l’enfer ne triom­phe­ront jamais d’elles ». Comment donc osez-​vous essayer de vous attri­buer les clés du royaume des cieux, vous qui com­bat­tez contre la chaire de Pierre » [111].

Mais l’ordre des évêques ne peut être regar­dé comme vrai­ment uni à Pierre, de la façon que le Christ l’a vou­lu, que s’il est sou­mis et s’il obéit à Pierre ; sans quoi il se dis­perse néces­sai­re­ment en une mul­ti­tude où règnent la confu­sion et le désordre. Pour conser­ver l’u­ni­té de foi et de com­mu­nion telle qu’il la faut, ni une pri­mau­té d’hon­neur ni un pou­voir de direc­tion ne suf­fisent ; il faut abso­lu­ment une auto­ri­té véri­table et en même temps sou­ve­raine, à laquelle obéisse toute la com­mu­nau­té. Qu’a vou­lu en effet le Fils de Dieu, quand il a pro­mis les clés du royaume des cieux au seul Pierre ? Que les clés dési­gnent ici la puis­sance suprême, l’u­sage biblique et le consen­te­ment una­nime des Pères ne per­mettent point d’en dou­ter. Et on ne peut inter­pré­ter autre­ment les pou­voirs qui ont été confé­rés, soit à Pierre sépa­ré­ment, soit aux apôtres conjoin­te­ment avec Pierre. Si la facul­té de lier, de délier, de paître le trou­peau donne, aux évêques, suc­ces­seurs des Apôtres, le droit de gou­ver­ner avec une auto­ri­té véri­table le peuple confié à cha­cun d’eux, assu­ré­ment cette même facul­té doit pro­duire le même effet dans celui à qui a été assi­gné par Dieu Lui-​même le rôle de paître les agneaux et les bre­bis. « Pierre n’a pas seule­ment été éta­bli pas­teur par le Christ, mais pas­teur des pas­teurs. Pierre donc paît les agneaux et il paît les bre­bis ; il paît les petits et il paît les mères ; il gou­verne les sujets, il gou­verne aus­si les pré­lats, car dans l’Eglise, en dehors des agneaux et des bre­bis, il n’y a rien » [112].

De là viennent chez les anciens Pères ces expres­sions tout à fait à part qui dési­gnent le bien­heu­reux Pierre et qui le montrent évi­dem­ment comme pla­cé au degré suprême de la digni­té et du pou­voir. Ils l’ap­pellent fré­quem­ment « le chef de l’as­sem­blée des dis­ciples ; le prince des saints Apôtres ; le cory­phée du chœur apos­to­lique ; la bouche de tous les Apôtres : le chef de cette famille ; celui qui com­mande au monde entier ; le pre­mier par­mi les Apôtres ; la colonne de l’Eglise.

La conclu­sion de tout ce qui pré­cède semble se trou­ver dans ces paroles de saint Bernard au pape Eugène : « Qui êtes-​vous ? Vous êtes le grand prêtre, le pon­tife sou­ve­rain. Vous êtes le prince des évêques, vous êtes l’hé­ri­tier des Apôtres… Vous êtes celui à qui les clés ont été don­nées, à qui les bre­bis ont été confiées. D’autres que vous sont aus­si por­tiers du ciel et pas­teurs de trou­peaux ; mais ce double titre est en vous d’au­tant plus glo­rieux, que vous l’a­vez reçu en héri­tage dans un sens plus par­ti­cu­lier que tous les autres. Ils ont, eux, leurs trou­peaux qui leur ont été assi­gnés ; cha­cun a le sien ; à vous, tous les trou­peaux ensemble ont été confiés ; à vous seul, un seul trou­peau, for­mé non pas seule­ment des bre­bis, mais aus­si des pas­teurs : vous êtes l’u­nique pas­teur de tous. Vous me deman­dez com­ment je le prouve. Par la parole du Seigneur. A qui, en effet, je ne dis pas entre les évêques, mais même entre les Apôtres, ont été confiées ain­si abso­lu­ment et indis­tinc­te­ment toutes les bre­bis ? Si tu M’aimes, Pierre, pais Mes bre­bis ? — Lesquelles ? Les peuples de telle ou de telle cité, de telle contrée, de tel royaume ? Mes bre­bis, dit-​Il. Qui ne voit qu’Il n’en désigne point quelques unes, mais qu’Il les assigne toutes à Pierre ? Nulle dis­tinc­tion, donc nulle excep­tion » [113].

Mais ce serait s’é­loi­gner de la véri­té, et contre­dire ouver­te­ment à la consti­tu­tion divine de l’Eglise, que de pré­tendre que cha­cun des évêques pris iso­lé­ment doit être sou­mis à la juri­dic­tion des Pontifes romains, mais que tous les évêques pris ensemble ne le doivent point. Quelle est en effet toute la rai­son d’être et la nature du fon­de­ment ? C’est de sau­ve­gar­der l’u­ni­té et la soli­di­té, bien plus encore de l’é­di­fice tout entier que de cha­cune de ses par­ties. Et cela est beau­coup plus vrai dans le sujet dons nous par­lons, car Jésus-​Christ Notre-​Seigneur a vou­lu, par la soli­di­té du fon­de­ment de Son Eglise, obte­nir ce résul­tat, que les portes de l’en­fer ne puissent pré­va­loir contre elle. Or, tout le monde convient que cette pro­messe divine doit s’en­tendre de l’Eglise uni­ver­selle et non de ses par­ties prises iso­lé­ment, car celles-​ci peuvent en réa­li­té être vain­cues par l’ef­fort des enfers, et il est arri­vé à plu­sieurs d’entre elles, prises sépa­ré­ment, d’être en effet vaincues.

De plus, celui qui a été mis à la tète du trou­peau tout entier doit avoir néces­sai­re­ment l’au­to­ri­té, non seule­ment sur les bre­bis dis­per­sées, mais sur tout l’en­semble des bre­bis réunies. Est-​ce que par hasard l’en­semble des bre­bis gou­verne et conduit le pas­teur ? Les suc­ces­seurs des Apôtres réunis ensemble seraient-​ils le fon­de­ment sur lequel le suc­ces­seur de Pierre devrait s’ap­puyer pour la solidité ?

Celui qui pos­sède les clés du royaume a évi­dem­ment droit et auto­ri­té, non seule­ment sur les pro­vinces iso­lées, mais sur toutes à la fois ; et de même que les évêques, cha­cun dans son ter­ri­toire, com­mandent avec une véri­table auto­ri­té, non seule­ment à chaque par­ti­cu­lier, mais à la com­mu­nau­té entière, de même les Pontifes romains, dont la juri­dic­tion embrasse toute la socié­té chré­tienne, ont toutes les par­ties de cette socié­té, mêmes réunies ensemble, sou­mises et obéis­santes à leur pou­voir. Jésus-​Christ Notre-​Seigneur, Nous l’a­vons déjà assez dit, a don­né à Pierre et à ses suc­ces­seurs la charge d’être Ses vicaires et d’exer­cer per­pé­tuel­le­ment dans l’Eglise le même pou­voir qu’Il a exer­cé Lui-​même durant Sa vie mor­telle. Or, dira-​t-​on que le col­lège des Apôtres l’emportait en auto­ri­té sur son Maître ?

Cette puis­sance, dont Nous par­lons, sur le col­lège même des évêques, puis­sance que les Saintes Lettres énoncent si ouver­te­ment, l’Eglise n’a jamais ces­sé de la recon­naître et de l’at­tes­ter. Voici sur ce point les décla­ra­tions des Conciles : « Nous lisons que le Pontife romain a jugé les pré­lats de toutes les Eglises ; mais Nous ne lisons point qu’il ait été jugé par qui que ce soit » [114]. Et la rai­son de ce fait est indi­quée, c’est que « il n’y a point d’au­to­ri­té supé­rieure à l’au­to­ri­té du Siège Apostolique » [115].

C’est pour­quoi Gélase parle ain­si des décrets des Conciles : « De même que ce que le pre­mier Siège n’a point approu­vé n’a pu res­ter en vigueur, ain­si, au contraire, ce qu’il a confir­mé par son juge­ment a été reçu par toute l’Eglise » [116]. En effet, rati­fier ou infir­mer les sen­tences ou les décrets des Conciles a tou­jours été le propre des Pontifes romains. Léon le Grand annu­la les actes du conci­lia­bule d Éphèse ; Damase reje­ta celui de Rimini ; Adrien Ier, celui de Constantinople ; et le vingt-​huitième canon du Concile de Chalcédoine, parce qu’il est dépour­vu de l’ap­pro­ba­tion et de l’au­to­ri­té du Siège Apostolique, est res­té, on le sait, sans vigueur et sans effet. C’est donc avec rai­son que, dans le cin­quième Concile de Latran, Léon X a por­té ce décret : « Il résulte mani­fes­te­ment, non seule­ment des témoi­gnages de l’Ecriture Sainte, des paroles des Pères et des autres Pontifes romains et des décrets des saints canons, mais encore de l’a­veu for­mel des Conciles eux-​mêmes, que, seul, le Pontife romain, selon le temps où il est en charge, a plein droit et pou­voir, comme ayant auto­ri­té sur tous les Conciles, pour convo­quer, trans­fé­rer et dis­soudre les Conciles ». Les Saintes Lettres attestent bien que les clés du royaume des cieux ont été confiées à Pierre seul, et aus­si que le pou­voir de lier et de délier a été confé­ré aux Apôtres conjoin­te­ment avec Pierre : mais de qui les Apôtres auraient-​ils reçu le sou­ve­rain pou­voir sans Pierre et contre Pierre ? Aucun témoi­gnage ne nous le dit.

Assurément, ce n’est point de Jésus-​Christ qu’ils l’ont reçu. C’est pour­quoi le décret du Concile du Vatican qui a défi­ni la nature et la por­tée de la pri­mau­té du Pontife romain, n’a point intro­duit une opi­nion nou­velle, mais a affir­mé l’an­tique et constante foi de tous les siècles [117].

Et il ne faut pas croire que la sou­mis­sion des mêmes sujets à deux auto­ri­tés entraîne la confu­sion de l’ad­mi­nis­tra­tion. Un tel soup­çon nous est inter­dit tout d’a­bord par la sagesse de Dieu, qui a Lui-​même conçu et éta­bli l’or­ga­ni­sa­tion de ce gou­ver­ne­ment. De plus, il faut remar­quer que ce qui trou­ble­rait l’ordre et les rela­tions mutuelles, ce serait la coexis­tence, dans une socié­té, de deux auto­ri­tés du même degré, dont aucune ne serait sou­mise à l’autre. Mais l’au­to­ri­té du Pontife sou­ve­raine, uni­ver­selle et plei­ne­ment indé­pen­dante : celle des évêques est limi­tée d’une façon pré­cise et n’est pas plei­ne­ment indé­pen­dante. « L’inconvénient serait que deux pas­teurs fussent éta­blis avec un degré égal d’au­to­ri­té sur le même trou­peau. Mais que deux supé­rieurs, dont l’un est au-​dessus de l’autre, soient éta­blis sur les mêmes sujets, ce n’est pas un incon­vé­nient ; et c’est de la sorte que le même peuple est gou­ver­né immé­dia­te­ment par le prêtre de la paroisse, par l’é­vêque et par le Pape » [118].

D’ailleurs, les Pontifes romains, sachant leur devoir, veulent plus que per­sonne la conser­va­tion de tout ce qui a été divi­ne­ment ins­ti­tué dans l’Eglise : c’est pour­quoi de même qu’ils défendent les droits de leur propre pou­voir avec le zèle et la vigi­lance néces­saires, ain­si ils ont mis et met­tront constam­ment tous leurs soins à sau­ve­gar­der l’au­to­ri­té propre des évêques. Bien plus, tout ce qui est ren­du aux évêques d’hon­neur et d’o­béis­sance, ils le regardent comme leur étant ren­du à eux-​mêmes. « Mon hon­neur, c’est l’hon­neur de l’Eglise uni­ver­selle. Mon hon­neur, c’est la pleine vigueur de l’au­to­ri­té de mes frères. Je ne me sens vrai­ment hono­ré que lors­qu’on rend à cha­cun d’eux l’hon­neur qui lui est dû » [119].

Dans tout ce qui pré­cède, Nous avons fidè­le­ment tra­cé l’i­mage et expri­mé les traits de l’Eglise d’a­près sa divine consti­tu­tion. Nous avons insis­té sur son uni­té ; Nous avons assez mon­tré quelle en est la nature et par quel prin­cipe son divin Auteur a vou­lu en assu­rer le main­tien. Tous ceux qui, par un insigne bien­fait de Dieu, ont le bon­heur d’être nés dans le sein de l’Eglise catho­lique et d’y vivre, enten­dront – Nous n’a­vons aucune rai­son d’en dou­ter – Notre voix apos­to­lique. « Mes bre­bis entendent Ma voix » [120]. Ils auront trou­vé dans cette lettre de quoi s’ins­truire plus plei­ne­ment et s’at­ta­cher avec un amour plus ardent, cha­cun à leurs propres pas­teurs et par eux au pas­teur suprême, afin de pou­voir plus sûre­ment demeu­rer dans le ber­cail unique, net recueillir une plus grande abon­dance de fruits salutaires.

Mais, en « fixant Nos regards sur l’au­teur et le consom­ma­teur de la foi, sur Jésus » [121], dont Nous tenons la place et dont Nous exer­çons la puis­sance, tout faible que Nous sommes pour le poids de cette digni­té et de cette charge, Nous sen­tons Sa cha­ri­té enflam­mer Notre âme, et ces paroles que Jésus-​Christ disait de Lui-​même, Nous Nous les appro­prions, non sans rai­son : « J’ai d’autres bre­bis qui ne sont point de ce ber­cail ; il faut aus­si que Je les amène, et elles enten­dront Ma voix » [122]. Qu’ils ne refusent donc point de Nous écou­ter et de se mon­trer dociles à Notre amour pater­nel, tous ceux qui détestent l’im­pié­té aujourd’­hui si répan­due, qui recon­naissent Jésus-​Christ, qui Le confessent Fils de Dieu et Sauveur du genre humain, mais qui, pour­tant, vivent errants et éloi­gnés de Son Épouse. Ceux qui prennent le Christ, il faut qu’ils Le prennent tout entier. « Le Christ tout entier, c’est une tête et un corps : la tête, c’est le Fils unique de Dieu ; le corps, c’est Son Eglise : c’est l’é­poux et l’é­pouse, deux en une seule chair. Tous ceux qui ont à l’é­gard de la tête un sen­ti­ment dif­fé­rent de celui des Écritures Saintes ont beau se trou­ver dans tous les lieux où est éta­blie l’Eglise, ils ne sont point dans l’Eglise. Et de même, tous ceux qui pensent comme l’Ecriture Sainte au sujet de la tête, mais qui ne vivent point en com­mu­nion avec l’u­ni­té de l’Eglise, ils ne sont point dans l’Eglise » [123].

Et c’est aus­si avec une égale ardeur que Notre cœur s’é­lance vers ceux que le souffle conta­gieux de l’im­pié­té n’a point encore entiè­re­ment empoi­son­nés, et qui ont au moins le désir d’a­voir pour père le Dieu véri­table, créa­teur de la terre et du ciel. Qu’ils réflé­chissent et qu’ils com­prennent bien qu’ils ne peuvent en aucune façon être au nombre des enfants de Dieu, s’ils n’en viennent à recon­naître pour frère Jésus-​Christ et pour mère l’Eglise.

C’est donc à tous que Nous adres­sons, avec un grand amour, ces paroles que Nous emprun­tons à saint Augustin : « Aimons le Seigneur notre Dieu, aimons Son Eglise : Lui comme un père, elle comme une mère. Que per­sonne ne dise : je vais encore aux idoles ; je consulte les pos­sé­dés et les sor­ciers, mais cepen­dant je ne quitte pas l’Eglise de Dieu : je suis catho­lique. Vous res­tez atta­ché à la mère, mais vous offen­sez le père. Un autre dit pareille­ment : A Dieu ne plaise ; je ne consulte point les sor­ciers, je n’in­ter­roge point les pos­sé­dés, je ne pra­tique point de divi­na­tions sacri­lèges, je ne vais point ado­rer les démons, je ne sers point des dieux de pierre, mais je suis du par­ti de Donat. Que vous sert de ne point offen­ser le père, qui ven­ge­ra, lui, la mère que vous offen­sez ? Que vous sert de confes­ser le Seigneur, d’ho­no­rer Dieu, de Le louer, de recon­naître Son Fils, de pro­cla­mer qu’Il est assis à la droite du Père, si vous blas­phé­mez Son Eglise ? Si vous aviez un pro­tec­teur, auquel vous ren­diez tous les jours vos devoirs, et si vous veniez à outra­ger son oseriez-​vous encore entrer dans la mai­son de cet homme ? Tenez-​vous donc, mes bien-​aimés, tenez-​vous tous una­ni­me­ment atta­chés à Dieu votre père et à votre mère l’Eglise [124].

Nous confiant gran­de­ment dans la misé­ri­corde de Dieu, qui peut tou­cher très puis­sam­ment les cœurs des hommes et for­cer les volon­tés, même rebelles, à venir à Lui, Nous recom­man­dons très ins­tam­ment à Sa bon­té tous ceux qu’a visés Notre parole. Et comme gage des dons célestes et en témoi­gnage de Notre bien­veillance, Nous vous accor­dons avec grand amour dans le Seigneur, à vous, Vénérables Frères, à votre cler­gé et à votre peuple, la Bénédiction apostolique.

Donné à Rome, près Saint-​Pierre, le vingt-​neuvième jour de juin, l’an 1896, de notre Pontificat le dix-neuvième.

LÉON XIII, PAPE.

Notes de bas de page

  1. Ephes., V, 25[]
  2. Matth., XI, 30[]
  3. Jac., I, 17[]
  4. I, Cor., III, 6[]
  5. Phil., II, 6–7[]
  6. Rom., X, 17[]
  7. Rom., 10[]
  8. I, Cor., XII, 27[]
  9. Hom. de capte Eutropio, n° 6[]
  10. In Psal. LXXI[]
  11. Enarratio in Psal. CIII, ser­mo II, n. 5[]
  12. Clemens Alexandrinus, Stromatum, lib. VII, cap.17[]
  13. Jean, XX, 21[]
  14. Jean, XXVII, 18[]
  15. Jean, III, 17[]
  16. Act. IV, 12[]
  17. Isaïe, II, 2[]
  18. Ibid 2–3[]
  19. De schism. Donatist. lib. III, n° 2[]
  20. In Epist. Joan, tract. I, n. 13[]
  21. Ephes., I, 22–23[]
  22. I Corinth., XII, 12[]
  23. Ephes., IV, 15–16[]
  24. S. Cyprianus, De cath. Eccl. Unitate, n° 23[]
  25. In loc. cit.[]
  26. Ephes., V, 29–30[]
  27. S. Augustinus, Sermo CCLXVII, n. 4[]
  28. S. Cyp. De cath. Eccl. Unitate[]
  29. Ephes., IV, 4[]
  30. Jean., XVII, 20–21-23[]
  31. Ibid. 21[]
  32. Ephes., IV, 5[]
  33. I Corinth., I, 10[]
  34. Lib. III, cap. 12, n. 12[]
  35. In Evang. Joan., tract. XXVIII, cap. 5, n. 1[]
  36. Jean, X, 31[]
  37. Jean, XV, 24[]
  38. Jean, X, 38[]
  39. Matth., XXVIII, 18–19-20[]
  40. Marc, XVI, 16[]
  41. Jean, XVI, 7–13[]
  42. Jean, XIV, 16–17[]
  43. Jean, XV, 26–27[]
  44. Jean, XX, 21[]
  45. Rom., 1–5[]
  46. Marc, XVI, 20[]
  47. In Matth., lib. IV, cap. 28, v. 20[]
  48. S. Clemens, Rom., Epist. I, ad Corinth., cap. 42–44[]
  49. Epist.,LXIX, ad Magnum, n 2[]
  50. Auctor, Tractalus de Fide Orthodoxa contra Arianos[]
  51. De Hæresibus, n. 88[]
  52. IV, 3 et seq[]
  53. Vetus inter­pre­ta­tio com­men­ta­rio­rum in Matth., n. 46[]
  54. Contra Hæreses, lib. IV, cap. 33, n. 8[]
  55. De Præscrip., cap. XXI[]
  56. Comment. in Matth., XIII, n. 1[]
  57. Hist. Eccl., lib. II ‚cap. 9[]
  58. Conc. Vat. sess. III. cap. 3[]
  59. Richardus de S. Victore, De Trin., lib. I, cap. 2[]
  60. II, 10[]
  61. S. Augustinus, in Psal. LIV, n. 19[]
  62. II Corinth., X, 5[]
  63. S. Augustinus, lib. XVII, Contra Faustum Manichæum, cap. 3[]
  64. Sess. III, cap. 3[]
  65. De uti­li­tate cre­den­di, cap. XVII, n. 35[]
  66. I Corinth., IV, 1[]
  67. S. Hieronymus. Commentar, in Epist. ad Titum[]
  68. Hom. XI, in Epist. ad Ephes., n. 5[]
  69. S. Augustinus, Contra epis­to­lam Parmeniani, lib. II, cap. 2, n. 25[]
  70. S. Thomas, Contra gen­tiles, lib. IV, cap.76[]
  71. Matth., XVI, 18[]
  72. S. Pascianus ad Sempronium, epist. III, n. 11[]
  73. S. Cyrillus Alexandrinus in Evang. Joan, lib. Il, in cap. 1. n. 42[]
  74. Origenes, Comment. in Matt., t. XII, n. 11[]
  75. Origenes. Comment. in Matth[]
  76. S. Joannes Chrysostomus, Hom. LIV, in Matth., n. 2[]
  77. Jean, XXI, 16–17[]
  78. S. Ambrosius, Exposit. in Evanq. secun­dum Lucam, lib. X, n. 175–176[]
  79. S. Joannes Chrysostomus, De sacer­do­tio, lib. II[]
  80. Luc, XXII, 32[]
  81. Ibid[]
  82. S. Ambrosius de Fide, IV, n. 56[]
  83. S. Leo M. ser­mo IV, cap. 2[]
  84. Ephes., II, 21[]
  85. Hom. de Pænitentia, n. 4 in appen­dice opp. S. Basilii[]
  86. Hom. LXXXVIII, in Joan., n. 1[]
  87. Thessalon., II, 16[]
  88. Sermo IV, cap. 2[]
  89. Epistolarum, lib. V, epist. XX[]
  90. S. Leo M. ser­mo III, cap. 3[]
  91. Concilium Florentinum[]
  92. Contra Hæreses, lib. III, cap. 3, n° 2[]
  93. Epist. XLVIII, ad Cornelium, n. 3[]
  94. Epist. LIX, ad Cornelium, n. 14[]
  95. Epist. XV, ad Damasum, n. 2[]
  96. Epist. XVI, ad Damasum, n. 2[]
  97. Epist. XLIII[]
  98. Sermo CXX, n. 13[]
  99. Epist. LV, n. 1[]
  100. Defloratio ex Epistola ad Petrum illus­trem[]
  101. Post Epistolam XXVI, ad omnes Epius Hispan, n. 4[]
  102. Luc IV, 13[]
  103. S. Hieronymus, Dialog. Contra Luciferianos, n. 9[]
  104. Jean, XXI, 15[]
  105. Hom. LXXXVIII, in Joan., n. 1[]
  106. S. Leo M., ser­mo IV, cap. 2[]
  107. Ibid[]
  108. De Unit. Eccl., n. 4[]
  109. De schism. Donat., lib. II[]
  110. Epist. XII, ad Cornelium, n. 5[]
  111. Lib. II, n. 4–5[]
  112. S. Brunonis, Episcopi signien­sis, Comment. in Joan., part. III, cap. 21, n. 55[]
  113. De consi­de­ra­tione, Iib. II, cap. 8[]
  114. Hadrianus II, in Allocutione III ad Synodum Romanam an. 869. Cf. Actionem VII Concilii Constantinopolitani IV[]
  115. Nicolaus in epist. LXXXVI, Ad Michael. Imperat. « Patet pro­fec­ta Sedis Apostolicæ, cuius auc­to­ri­tate major non est, judi­cum a nemine fore retrac­tan­dum, neque cui­quam de ejus liceat judi­care judi­cio »[]
  116. Epist. XXVI, ad Episcopos Dardaniæ, n. 5[]
  117. Sess. IV, cap. 3[]
  118. S. Thomas in IV. Sent., dist. XVII, a. 4, ad q. 4, ad. 3[]
  119. Gregorius M. ;Epistolarum, lib. Vlli, epist. XXX, ad Eulogium[]
  120. Jean, X, 27[]
  121. Hebr., XII, 2[]
  122. Jean, X, 16[]
  123. S. Augustinus, Contra Donatistas Epistola, sive de Unit. Eccl., cap. IV, n. 7[]
  124. Enarratio in. Psal. LXXXVIII, ser­mo II, n. 14[]
fraternité sainte pie X