Pie XI

Lettre encyclique Studiorum ducem

29 juin 1923

VIe centenaire de la canonisation de saint Thomas d’Aquin.

Donné à Rome, près Saint-​Pierre, le 29 juin 1923, fête des
Princes des apôtres, de Notre Pontificat la deuxième année.

Lettre ency­clique aux patriarches, pri­mats, arche­vêques, évêques et autres ordi­naires en paix et en com­mu­nion avec le siège apos­to­lique à l’occasion du VIe cen­te­naire de la cano­ni­sa­tion de saint Thomas d’Aquin.

Vénérables Frères,
Salut et Bénédiction apostolique !

Le guide à suivre dans l’étude des hautes dis­ci­plines ecclé­sias­tiques, Nous l’avons assi­gné aux jeunes clercs par une récente lettre apos­to­lique qui confir­mait les pres­crip­tions du Droit cano­nique : c’est saint Thomas d’Aquin.

Pour péné­trer plus pro­fon­dé­ment encore les âmes de Nos étu­diants des motifs qui ont ins­pi­ré ce choix et leur expo­ser à quelles condi­tions ils pour­ront reti­rer tout le pro­fit pos­sible des ensei­gne­ments d’un si grand Docteur, une très heu­reuse cir­cons­tance s’offre à Nous : la célé­bra­tion pro­chaine du sixième cen­te­naire de sa canonisation.

Il existe, en effet, un mer­veilleux rap­port de paren­té entre la science digne de ce nom et la pié­té, cette com­pagne de toutes les ver­tus ; et, Dieu étant la véri­té et la bon­té mêmes, il s’ensuit que la recherche de la gloire de Dieu par le salut des âmes – oeuvre prin­ci­pale et mis­sion propre de l’Eglise – exige autre chose des ministres sacrés que des connais­sances suf­fi­santes : il leur faut pos­sé­der en abon­dance les ver­tus de leur état.

Cette union de la doc­trine et de la pié­té, de la science et de la ver­tu, de la véri­té et de la cha­ri­té, nous la trou­vons réa­li­sée à un degré tout à fait excep­tion­nel chez le Docteur angé­lique, et c’est à bien juste titre qu’on lui a don­né comme attri­but un soleil, puisque en même temps qu’il dif­fuse dans les esprits la lumière de la science, il pénètre les cœurs des chauds rayons de la ver­tu. Ainsi Dieu, source de la sain­te­té et de la sagesse, semble avoir vou­lu mon­trer en saint Thomas com­ment elles se com­plètent l’une l’autre, com­ment la pra­tique des ver­tus pré­pare à la contem­pla­tion de la véri­té, et com­ment à son tour la médi­ta­tion appro­fon­die de la véri­té donne à la ver­tu son éclat et sa per­fec­tion. De fait, une vie pure, des pas­sions entiè­re­ment domp­tées par la ver­tu, donnent une grande liber­té à l’âme, lui per­mettent un essor plus aisé vers les choses célestes, et une péné­tra­tion plus intime des secrets divins, sui­vant la remarque de Thomas lui-​même : « D’abord la vie, ensuite la doc­trine ; car c’est la vie qui mène à la science de la véri­té » ; pareille­ment, une étude assi­due des véri­tés sur­na­tu­relles est un vigou­reux ferment de vie par­faite ; et elle n’est pas égoïste et sté­rile, mais au contraire puis­sam­ment active, la science de ces sublimes réa­li­tés, dont la beau­té cap­tive et absorbe l’homme tout entier.

Voilà donc, Vénérables Frères, un pre­mier aper­çu des leçons que l’on peut tirer de ce cen­te­naire ; mais pour les mettre en lumière mieux encore, Nous croyons utile d’étudier briè­ve­ment dans cette Lettre la sain­te­té et la doc­trine de Thomas d’Aquin, de mon­trer ensuite les ensei­gne­ments pra­tiques qui en découlent pour le cler­gé, sur­tout pour les étu­diants ecclé­sias­tiques, comme aus­si pour l’ensemble du peuple chrétien.

Toutes les ver­tus morales furent excel­lem­ment réunies en saint Thomas et on obser­vait entre elles cette har­mo­nieuse union et connexion qu’il demande lui-​même, car elles ne for­maient qu’un seul fais­ceau dans la cha­ri­té « qui donne la forme aux actes de toutes les vertus ».

Mais si nous recher­chons les carac­tères propres et dis­tinc­tifs de la sain­te­té de Thomas, nous trou­vons au pre­mier rang de toutes ses ver­tus celle qui lui a don­né une cer­taine res­sem­blance avec les natures angé­liques, la chas­te­té ; et c’est pour l’avoir gar­dée invio­lée, lors d’un dan­ger très pres­sant, qu’il méri­ta d’être ceint par les anges d’un cor­don mystérieux.

Ce culte si par­fait de la pure­té allait de pair avec la fuite des biens qui passent et un dédai­gneux mépris des hon­neurs ; cha­cun sait que son inlas­sable per­sé­vé­rance bri­sa les efforts opi­niâtres de ses proches, qui s’évertuaient par tous les moyens à lui faire accep­ter une situa­tion très avan­ta­geuse dans le monde, et que, plus tard, par ses ins­tances auprès du Souverain Pontife, qui lui offrait l’épiscopat, il obtint de n’être point char­gé du far­deau qu’il redoutait.

L’élément le plus carac­té­ris­tique de la sain­te­té de Thomas, c’est ce que saint Paul appelle la parole de sagesse, cette alliance des deux sagesses, acquise et infuse, aux­quelles font le plus har­mo­nieux cor­tège l’humilité, le culte de l’oraison, l’amour de Dieu.

Que l’humilité fût le fon­de­ment sur quoi s’appuyaient les autres ver­tus de saint Thomas, cela ne fait point de doute pour qui observe avec quelle obéis­sance il se sou­met­tait à un frère lai pour les détails pra­tiques de la vie. On ne le constate pas avec moins d’évidence à la lec­ture de ses écrits, qui res­pirent des sen­ti­ments de si humble res­pect pour les Pères de l’Eglise ; ne semble-​t-​il pas que c’est « sa très pro­fonde véné­ra­tion pour les anciens Docteurs qui l’a fait en quelque sorte héri­ter de leur intel­li­gence à tous » ?

Nous en avons enfin une preuve écla­tante dans le fait qu’il ne détour­na pas la moindre par­celle des res­sources de son divin génie pour sa gloire per­son­nelle, mais les mit toutes au ser­vice de la véri­té. Ainsi, à l’encontre des phi­lo­sophes qui ne s’occupent guère que de briller eux-​mêmes, Thomas, dans son ensei­gne­ment, tâche de dis­pa­raître pour que seule res­plen­disse la lumière de la véri­té divine.

Cette humi­li­té, jointe à la pure­té du cœur que Nous avons rap­pe­lée, et à une prière inces­sante, don­nait à l’âme de saint Thomas une souple doci­li­té pour s’ouvrir et cor­res­pondre aux ins­pi­ra­tions et aux lumières de l’Esprit-Saint, qui consti­tuent les prin­cipes mêmes de la contem­pla­tion. Pour obte­nir ces grâces du ciel, il se prive fré­quem­ment de toute nour­ri­ture, passe sou­vent des nuits entières en orai­son ; par­fois même, dans l’élan de sa pié­té naïve, il appuie la tête contre le taber­nacle où réside le Très Saint Sacrement ; constam­ment, il tourne avec dou­leur ses regards et son cœur vers le cru­ci­fix, avouant à son ami saint Bonaventure que c’était sur­tout dans ce livre qu’il avait appris tout ce qu’il savait. On peut donc en toute véri­té appli­quer à saint Thomas ce qui est com­mu­né­ment rap­por­té du fon­da­teur saint Dominique : il n’a jamais par­lé qu’avec Dieu ou de Dieu.

Accoutumé à envi­sa­ger toutes choses en Dieu, cause pre­mière et fin der­nière du monde, Thomas était natu­rel­le­ment enclin à se gui­der dans sa vie, comme dans sa Somme théo­lo­gique, d’après les deux sagesses dont nous avons par­lé et qu’il décrit en ces termes : « La sagesse que l’homme acquiert par l’étude… le met à même de por­ter sur les choses divines le juge­ment sain que dicte l’usage par­fait de la rai­son… Mais l’autre sagesse est un don qui des­cend du ciel…, et elle juge des choses divines en ver­tu d’une cer­taine com­mu­nau­té de nature avec elles. Elle est un don de l’Esprit-Saint… par lequel l’homme est ren­du par­fait dans l’ordre des choses divines, qui sont pour lui à la fois objet de science et d’expérience. »

Cette sagesse éma­nant de Dieu ou infuse, accom­pa­gnée des autres dons du Saint-​Esprit, fit chez saint Thomas de conti­nuels pro­grès, dans la même mesure que la cha­ri­té, maî­tresse et reine de toutes les ver­tus. Il tenait, en effet, pour un prin­cipe incon­tes­table que l’amour de Dieu ne doit jamais ces­ser de se déve­lop­per, « comme l’implique l’énoncé mémé du pré­cepte : Tu aime­ras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur ; « de tout ton cœur » ou « par­fai­te­ment », c’est tout un… La cha­ri­té, comme dit l’Apôtre, est la fin de la loi : or, ce n’est pas la fin qui admet de limite, mais seule­ment les moyens qui y conduisent ». C’est pré­ci­sé­ment pour ce motif que la per­fec­tion dans la cha­ri­té est incluse dans le pré­cepte, comme la fin à quoi nous devons tous tendre, cha­cun sui­vant sa condition.

Mais « l’effet propre de la cha­ri­té est de faire tendre à Dieu, à qui elle unit le cœur de l’homme, en sorte que l’homme ne vive plus pour lui-​même mais pour Dieu » ; et voi­là pour­quoi, en se déve­lop­pant sans cesse paral­lè­le­ment à la double sagesse, l’amour de Dieu déter­mi­nait chez saint Thomas l’oubli total de lui-​même ; et lorsque Jésus cru­ci­fié lui deman­da : Thomas, tu as bien écrit de moi, quelle récom­pense attends-​tu de moi pour tes efforts ? le Saint répon­dit : Vous seul, Seigneur. Aussi, sous l’impulsion de la cha­ri­té, Thomas se dévoue sans comp­ter au ser­vice du pro­chain, com­po­sant des ouvrages de très haute valeur, aidant ses frères dans leurs tra­vaux, se dépouillant de ses vête­ments en faveur des pauvres, et même ren­dant la san­té aux malades, comme ce fut le cas d’une femme qui, ayant tou­ché la frange de son habit dans la basi­lique vati­cane, où il prê­chait à l’occasion des solen­ni­tés pas­cales, se trou­va subi­te­ment déli­vrée d’un flux de sang invétéré.

Et ce lan­gage de sagesse célé­bré par saint Paul, en qui a‑t-​il eu plus d’éclat que chez le Docteur angé­lique ? Dans son ensei­gne­ment, c’est trop peu pour lui d’éclairer les esprits ; de tous ses efforts il excite les cœurs à rendre amour pour amour à Dieu, Créateur de l’univers. « C’est l’amour de Dieu qui dépose et crée la bon­té dans les êtres », telle est sa magni­fique expres­sion, et dans l’examen de cha­cun des mys­tères, il ne se lasse pas de mettre en lumière cette dif­fu­sion de la bon­té divine. « Ainsi, de sa nature, le bien par­fait se com­mu­nique d’une manière par­faite, et c’est une com­mu­ni­ca­tion de cet ordre que Dieu réa­lise… par l’Incarnation. » Rien ne mani­feste avec autant d’éclat la puis­sance de son génie et l’affection de son cœur que son office du Très-​Saint-​Sacrement ; l’amour que toute sa vie il por­ta à l’Eucharistie se reflète en ce mot, pro­non­cé à son lit de mort au moment de rece­voir le saint Viatique : Je vous reçois, vous, la ran­çon de mon âme ; c’est pour l’amour de vous que j’ai étu­dié, veillé et tra­vaillé.

Après cette revue rapide des grandes ver­tus de Thomas, on com­prend aisé­ment la pré­émi­nence de sa doc­trine, qui jouit dans l’Eglise d’une pro­di­gieuse auto­ri­té. De fait, Nos pré­dé­ces­seurs n’ont jamais eu qu’une voix pour en faire l’éloge.

De son vivant même, il reçut d’Alexandre IV une lettre où le Pape n’hésitait pas à écrire : « A Notre cher Fils Thomas d’Aquin, homme émi­nent par la noblesse du sang et l’éclat des ver­tus, à qui la grâce de Dieu a accor­dé le tré­sor de la science des Écritures. » Après sa mort, Jean XXII parut consa­crer non seule­ment ses ver­tus, mais encore sa doc­trine quand, dans une allo­cu­tion consis­to­riale aux car­di­naux, il fit cette décla­ra­tion mémo­rable : « Thomas a plus éclai­ré l’Eglise que tous les autres Docteurs ; en un an on apprend davan­tage dans ses livres que dans ceux des autres maîtres en toute une vie. »

Devant le pres­tige de ce génie péné­trant et de cette science plus qu’humaine, Pie V ran­gea offi­ciel­le­ment Thomas au nombre des saints Docteurs et consa­cra son nom d’ « angélique ».

D’autre part, est-​il indice plus for­mel de la très haute estime en laquelle l’Eglise tient ce Docteur que le fait que les Pères du Concile de Trente n’ont vou­lu voir dépo­sés avec hon­neur sur l’autel et ouverts devant eux, au cours de leurs déli­bé­ra­tions, que deux livres : la Sainte Ecriture et la Somme théo­lo­gique ?

Dans cet ordre d’idées, Nous ne pas­se­rons point ici en revue un à un les innom­brables docu­ments du Saint-​Siège ; rap­pe­lons du moins – c’est pour Nous un heu­reux sou­ve­nir – que Léon XIII, par ses pres­crip­tions réité­rées, remit en hon­neur la doc­trine de saint Thomas ; le mérite qui en revient à Notre illustre pré­dé­ces­seur est tel que, comme Nous l’avons dit ailleurs, si même Léon XIII n’était pas l’auteur de tant de pres­crip­tions et d’actes d’une sagesse écla­tante, cette réforme seule suf­fi­rait à l’immortaliser.

Le Pape Pie X, de sainte mémoire, ne tar­da pas à s’engager dans la même voie, notam­ment par le Motu pro­prio Doctoris ange­li­ci, qui contient ce magni­fique éloge : « Depuis la bien­heu­reuse mort du saint Docteur, l’Eglise n’a pas tenu un seul Concile auquel Thomas n’ait par­ti­ci­pé par les tré­sors de sa doctrine. »

Plus près de nous, enfin, Notre très regret­té pré­dé­ces­seur Benoît XV décla­rait à plu­sieurs reprises pro­fes­ser les mêmes sen­ti­ments ; il eut la gloire de pro­mul­guer le Code de Droit cano­nique, qui consacre sans réserve « la méthode, la doc­trine et les prin­cipes » du Docteur angélique.

Quant à Nous, Nous trou­vons si jus­ti­fiés les magni­fiques hom­mages ren­dus à ce génie vrai­ment divin que, à Notre avis, il convient d’appeler non seule­ment Docteur angé­lique, mais encore le doc­teur com­mun ou uni­ver­sel de l’Eglise, celui dont l’Eglise a fait sienne la doc­trine, comme le prouvent tant de docu­ments de toute sorte.

Il ne serait pas pos­sible de reprendre une à une toutes les consi­dé­ra­tions émises à ce sujet par Nos pré­dé­ces­seurs ; il suf­fi­ra de mon­trer l’esprit sur­na­tu­rel qui anime ses ouvrages comme sa vie, et que ses écrits, où se trouvent for­mu­lés les prin­cipes et les lois de toutes les sciences sacrées, valent pour tous les temps et tous les lieux.

Lorsqu’en effet, par la parole ou par la plume, il traite des choses divines, saint Thomas est pour les théo­lo­giens un illustre modèle de l’union très étroite qui doit régner entre les sen­ti­ments de l’âme et la vie d’étude. On ne dit pas d’un homme qu’il connaît à fond tel pays loin­tain pour cela seul qu’il en connaît une des­crip­tion, même détaillée, mais bien s’il y a vécu un cer­tain temps ; de même, nul n’acquiert une connais­sance pro­fonde de Dieu par la seule recherche scien­ti­fique, s’il ne vit éga­le­ment dans l’union la plus intime avec lui. Or, toute la théo­lo­gie de saint Thomas vise à nous faire vivre dans l’intimité de Dieu. Enfant, au Mont-​Cassin, il demande sans relâche : « Qu’est-ce que Dieu ? » ; écri­vain, qu’il traite de la créa­tion du monde, de l’homme, des lois, des ver­tus, des sacre­ments, il rap­porte tout à Dieu auteur du salut éternel.

Aussi, quand il exa­mine les causes de la sté­ri­li­té intel­lec­tuelle – curio­si­té, désir effré­né de savoir, len­teur d’esprit, peur de l’effort et incons­tance, – il ne trouve à leur oppo­ser qu’un remède : une grande ardeur au tra­vail, qui puise sa sève dans une pié­té fer­vente et qui est comme l’épanouissement de la vie spirituelle.

Le triple flam­beau qui oriente les études sacrées, droite rai­son, foi infuse et dons du Saint-​Esprit qui per­fec­tionnent l’intelligence, ne brilla jamais avec plus d’éclat que chez saint Thomas : après avoir, dans une ques­tion par­ti­cu­liè­re­ment dif­fi­cile, labo­rieu­se­ment déployé les res­sources de son esprit, il deman­dait la solu­tion à Dieu avec la plus pro­fonde humi­li­té, par le jeûne et la prière la plus humble, et Dieu se plai­sait à exau­cer avec tant de bon­té ses sup­pli­ca­tions qu’il lui envoya par­fois les princes des apôtres pour l’éclairer.

Dès lors, il n’est pas éton­nant que, vers la fin de sa vie, il se fût éle­vé à un tel degré de contem­pla­tion que tous ses écrits lui parais­saient n’avoir pas plus de poids qu’un fétu de paille, et qu’il se décla­rait inca­pable de dic­ter encore quoi que ce fût ; il n’avait plus de regard que pour les choses éter­nelles, il n’aspirait plus qu’à voir Dieu. Tel est bien, en effet, d’après saint Thomas, le fruit qu’avant tout autre on doit reti­rer des études sacrées : un grand amour de Dieu et un vif désir des choses éternelles.

Tout en mon­trant par son exemple avec quelles dis­po­si­tions nous devons étu­dier les dif­fé­rentes sciences, Thomas éta­blit les prin­cipes solides et défi­ni­tifs de cha­cune d’elles.

Et tout d’abord, qui mieux que lui a expli­qué la nature de la phi­lo­so­phie, sa méthode, ses diverses par­ties et leur valeur ? Avec quelle péné­trante finesse il montre l’harmonieux ajus­te­ment des membres dont se com­pose le corps de cette science ! « Le sage met de l’ordre. En effet, la sagesse est au pre­mier chef une per­fec­tion de la rai­son, dont la fonc­tion est de connaître l’ordre ; bien que les puis­sances sen­si­tives connaissent cer­taines choses, il n’appartient qu’à l’intelligence ou à la rai­son de sai­sir leurs rap­ports. On dis­tingue les sciences d’après les dif­fé­rents ordres dont l’examen est du domaine propre de la raison.

» L’ordre que la rai­son en exer­cice crée dans son acte propre relève de la phi­lo­so­phie ration­nelle (ou logique), qui consi­dère l’ordre des par­ties du dis­cours entre elles ain­si que l’ordre des prin­cipes entre eux et avec les conclusions.

» La phi­lo­so­phie natu­relle (ou phy­sique) consi­dère l’ordre que la rai­son humaine sai­sit dans les choses, mais sans le créer ; et c’est pour­quoi nous ran­geons éga­le­ment sous le nom de phi­lo­so­phie natu­relle la métaphy­sique.

» Quant à l’ordre des actions volon­taires, il est du domaine de la phi­lo­so­phie morale, sub­di­vi­sée elle-​même en trois par­ties : la pre­mière consi­dère les opé­ra­tions de l’individu par rap­port à la fin, c’est la monas­tique (éthique indi­vi­duelle) ; la deuxième étu­die les opé­ra­tions du groupe fami­lial, c’est l’éco­no­mique ; la troi­sième s’occupe de la marche de la cité, et c’est la poli­tique. »

Toutes ces par­ties de la phi­lo­so­phie, saint Thomas les a étu­diées à fond, cha­cune avec sa méthode par­ti­cu­lière, par­tant de ce qui est le plus étroi­te­ment lié à la rai­son humaine, puis s’élevant gra­duel­le­ment, pour s’arrêter enfin « au der­nier som­met de toutes choses ».

L’enseignement de Thomas tou­chant la puis­sance ou la valeur de l’esprit humain est défi­ni­ti­ve­ment acquis. « Naturellement, notre intel­li­gence connaît l’être et les choses qui en soi tiennent de l’être comme tel, et c’est sur cette connais­sance que se fonde la notion des pre­miers prin­cipes. » Ces prin­cipes réduisent à néant les erreurs et théo­ries modernes qui pré­tendent que, dans l’acte d’intelligence, ce n’est pas l’être même qui est per­çu, mais l’impression sub­jec­tive ; erreurs qui abou­tissent à l’agnos­ti­cisme, si éner­gi­que­ment condam­né par l’Encyclique Pascendi.

Quant aux argu­ments par les­quels Thomas éta­blit que Dieu existe et que lui seul est l’Etre sub­sis­tant en soi, ils sont aujourd’hui encore, comme au moyen âge, la démons­tra­tion la plus solide de ces véri­tés ; ils confirment clai­re­ment le dogme catho­lique, solen­nel­le­ment pro­mul­gué au Concile du Vatican et que Pie X énonce en cette magni­fique for­mule : « Dieu, en tant que prin­cipe et fin de toutes choses, peut être connu avec cer­ti­tude et même démon­tré par la lumière natu­relle de la rai­son au moyen de ce qui a été fait, c’est-à-dire des œuvres visibles de la créa­tion, comme la cause l’est par ses effets. » Sa doc­trine méta­phy­sique, qui a pour­tant été sou­vent jusque de nos jours en butte aux amères raille­ries de cri­tiques injustes, garde cepen­dant aujourd’hui encore, tel l’or que n’attaque aucun acide, toute sa force et son plein éclat. Notre pré­dé­ces­seur avait donc bien rai­son d’affirmer : « S’écarter de Thomas d’Aquin, sur­tout en méta­phy­sique, ne va pas sans grave préjudice. »

Certes, la phi­lo­so­phie est la plus noble par­mi les sciences humaines ; mais, dans l’ordre éta­bli par la divine Providence, on ne peut dire qu’elle ait le pas sur toutes les autres, vu qu’elle n’embrasse pas l’universalité des choses. Et de fait, au début même de la Somme contre les Gentils et de la Somme théo­lo­gique, le saint Docteur décrit un autre ordre de choses, supé­rieur à la nature, dépas­sant les forces de la rai­son, et que l’homme, sans le bien­fait de la révé­la­tion divine, n’aurait jamais soup­çon­né. Cette sphère est le domaine de la foi, et la science de la foi s’appelle la théologie.

Celui-​là aura néces­sai­re­ment une science plus par­faite de la théo­lo­gie qui pos­sé­de­ra mieux les don­nées de la foi et aura un esprit phi­lo­so­phique plus éten­du et plus péné­trant. Il n’est donc pas dou­teux que la théo­lo­gie ait été por­tée à sa plus haute per­fec­tion par saint Thomas, chez qui on trouve une connais­sance abso­lu­ment par­faite des choses divines et une intel­li­gence mer­veilleu­se­ment douée pour la phi­lo­so­phie. Aussi n’est-ce pas tant par son ensei­gne­ment phi­lo­so­phique que par son oeuvre théo­lo­gique, que dans nos écoles saint Thomas est le maître.

Il n’est pas, en effet, une seule par­tie de la théo­lo­gie où il n’ait mis en œuvre avec un rare suc­cès les richesses mer­veilleuses de son génie. Et tout d’abord, il a éta­bli sur ses véri­tables bases l’apologétique, fixant net­te­ment la dis­tinc­tion entre les véri­tés de la rai­son et celles de la foi, entre l’ordre natu­rel et l’ordre sur­na­tu­rel. Aussi, lorsqu’il défi­nit la pos­si­bi­li­té de connaître cer­taines véri­tés reli­gieuses par les lumières de la rai­son, la néces­si­té morale d’une révé­la­tion divine pour les connaître toutes avec cer­ti­tude et sans erreur, enfin la néces­si­té abso­lue d’une révé­la­tion pour connaître les mys­tères, le Concile du Vatican n’emploie que des argu­ments emprun­tés à saint Thomas. Il entend que tous les apo­lo­gistes du dogme catho­lique tiennent pour sacré ce prin­cipe : « Donner son assen­ti­ment aux véri­tés de la foi, ce n’est pas faire preuve de légè­re­té, bien qu’elles dépassent la rai­son. » Il montre, en effet, que, si mys­té­rieuses et obs­cures que soient les véri­tés de la foi, les rai­sons du moins sont claires et évi­dentes qui poussent l’homme à croire, au point « qu’il ne croi­rait pas s’il ne voyait pas qu’il faut croire ». Il ajoute même que, loin de consi­dé­rer la foi comme une entrave ou un joug d’esclave impo­sé à l’humanité, il la faut tenir pour un bien­fait très pré­cieux, étant don­né que « la foi est en nous comme les pré­mices de la vie éternelle ».

La seconde par­tie de la théo­lo­gie, qui s’occupe de l’explication des dogmes, est aus­si étu­diée par saint Thomas avec une ampleur excep­tion­nelle. Personne n’a péné­tré plus pro­fon­dé­ment ni expo­sé avec plus de saga­ci­té tous les mys­tères sacrés, notam­ment la vie intime de Dieu, le pro­blème de la pré­des­ti­na­tion éter­nelle, le gou­ver­ne­ment sur­na­tu­rel du monde, la facul­té accor­dée aux êtres rai­son­nables d’atteindre leur fin, la rédemp­tion du genre humain opé­rée par Jésus-​Christ et conti­nuée par l’Eglise et les sacre­ments, ces deux « reliques de l’Incarnation divine », sui­vant l’expression du saint Docteur.

En morale éga­le­ment, Thomas a for­mu­lé une solide doc­trine théo­lo­gique qui dirige tous nos actes d’une manière appro­priée à notre fin sur­na­tu­relle. Et parce qu’il pos­sède – comme Nous le disions – une connais­sance par­faite de la théo­lo­gie, il donne des règles sûres qui doivent gui­der non seule­ment l’individu dans sa vie per­son­nelle, mais aus­si la famille et la socié­té, objet de la morale politique.

Et nous avons alors, dans la deuxième par­tie de la Somme théo­logique, ces magni­fiques ensei­gne­ments sur le gou­ver­ne­ment pater­nel ou domes­tique, le pou­voir légi­time dans les cités ou les Etats, le droit natu­rel et le droit des gens, la paix et la guerre, la jus­tice et la pro­prié­té, les lois et leur obser­va­tion, le devoir de sou­la­ger la misère pri­vée et de col­la­bo­rer à la pros­pé­ri­té publique, dans l’ordre natu­rel et surnaturel.

Le jour où, dans la vie pri­vée, dans la vie publique et dans les rap­ports qui s’imposent de nation à nation, ces règles seraient reli­gieu­se­ment et invio­la­ble­ment obser­vées, rien ne man­que­rait plus pour assu­rer aux hommes cette « paix du Christ par le règne du Christ » à laquelle le monde entier aspire si ardem­ment. Il est donc à sou­hai­ter qu’on prenne de plus en plus en consi­dé­ra­tion les ensei­gne­ments de Thomas d’Aquin, spé­cia­le­ment sur le droit des gens et les lois qui règlent les rela­tions inter­na­tio­nales, car on y trouve les bases de la véri­table Société des Nations.

Thomas n’est pas moins émi­nent par sa science ascé­tique et mys­tique. Ramenant toute la science morale à la théo­rie des ver­tus et des dons, il défi­nit excel­lem­ment l’une et l’autre pour les dif­fé­rentes caté­go­ries de chré­tiens, ceux qui veulent vivre en sui­vant les règles ordi­naires et com­munes, ceux qui tendent à la per­fec­tion spi­ri­tuelle dans sa plé­ni­tude sous la forme de la vie active ou de la vie contem­pla­tive. Extension du pré­cepte de l’amour divin, lois du déve­lop­pe­ment de la cha­ri­té et des dons du Saint-​Esprit qui l’accompagnent, dif­fé­rents états de vie, tels que vie par­faite, vie reli­gieuse, vie apos­to­lique, carac­tères dis­tinc­tifs de ces états, leur nature et leur valeur : pour pos­sé­der à fond ces ques­tions et autres ana­logues de la théo­lo­gie ascé­tique et mys­tique, on devra néces­sai­re­ment recou­rir tout d’abord au Docteur angélique.

D’autre part, Thomas s’est appli­qué à baser et édi­fier toute sa doc­trine sur les Saintes Écritures. Convaincu que, dans toutes et cha­cune de ses par­ties, l’Ecriture est vrai­ment la parole de Dieu, il en sou­met soi­gneu­se­ment l’interprétation aux lois mêmes que devaient consa­crer tout récem­ment Nos pré­dé­ces­seurs Léon XIII dans l’Encyclique Providentissimus Deus, et Benoît XV dans l’Encyclique Spiritus Paraclitus. Il part de ce prin­cipe : « l’auteur prin­ci­pal de la Sainte Ecriture, c’est le Saint-​Esprit… L’homme n’en est que l’auteur ins­tru­men­tal », et il n’admet pas de doute sur l’absolue valeur his­to­rique de la Bible ; mais, du sens des mots, ou sens lit­té­ral, il tire les richesses fécondes du sens spi­ri­tuel, dont les trois formes allé­go­rique, tro­po­lo­gique, ana­go­gique, lui sug­gèrent d’habitude les com­men­taires les plus ingénieux.

Enfin, le saint Docteur a eu comme le don et le pri­vi­lège unique de tra­duire sa propre doc­trine en prières et hymnes litur­giques, au point de deve­nir le poète et chantre incom­pa­rable de la divine Eucharistie. Partout, en effet, chez toutes les nations où elle est éta­blie, l’Eglise catho­lique est heu­reuse d’employer et emploie­ra tou­jours dans sa litur­gie les can­tiques de saint Thomas, qui sont en même, temps l’effusion la plus ardente de l’âme en prière et la plus par­faite expres­sion de la doc­trine trans­mise par les apôtres tou­chant l’auguste sacre­ment, celui qu’on appelle plus spé­cia­le­ment le mys­tère de foi. Si l’on pense à ce que Nous venons de rap­pe­ler et à l’éloge fait de lui par le Christ et que Nous avons déjà rap­por­té, on ne s’étonnera certes pas que Thomas ait reçu éga­le­ment le titre de Docteur eucharistique.

Et main­te­nant, de tout ce que Nous avons expo­sé jusqu’ici Nous recueillons les conclu­sions très oppor­tunes que voici.

Tout d’abord, c’est par­ti­cu­liè­re­ment nos jeunes gens qui doivent tour­ner leurs regards vers saint Thomas et s’efforcer de repro­duire ses grandes et écla­tantes ver­tus, avant tout l’humilité, fon­de­ment de la vie spi­ri­tuelle, et la chas­te­té. Qu’ils sachent, en imi­tant ce mer­veilleux génie et sublime Docteur, fuir l’orgueil avec hor­reur, par d’humbles prières atti­rer sur leurs études les riches effu­sions de la lumière divine ; qu’à son exemple ils veillent avant tout à évi­ter les appâts du plai­sir, afin que dans la contem­pla­tion de la sagesse aucune obs­cu­ri­té n’affaiblisse leurs regards. Ce qu’il a lui-​même pra­ti­qué, il l’a confir­mé par son ensei­gne­ment : « Si quelqu’un s’abstient des volup­tés char­nelles pour vaquer plus libre­ment à la contem­pla­tion de la véri­té, sa conduite est conforme à la droite raison. »

Dans le même ordre d’idées, les divines Écritures nous donnent cet aver­tis­se­ment : « La sagesse n’entrera pas dans une âme qui aime le mal ; elle n’habitera point dans un corps esclave du péché. » Si la pure­té de saint Thomas avait som­bré dans l’extrême péril que Nous avons men­tion­né, il est vrai­sem­blable que l’Eglise n’aurait jamais eu son Docteur angélique.

Aussi, voyant la plus grande par­tie de la jeu­nesse, séduite par les attraits des pas­sions, perdre si pré­ma­tu­ré­ment la sainte pure­té et deve­nir esclave des plai­sirs, Nous vous deman­dons ins­tam­ment, Vénérables Frères, de pro­pa­ger par­tout, prin­ci­pa­le­ment par­mi les étu­diants ecclé­sias­tiques, l’association de la Milice Angélique, qui a pour but la sau­ve­garde de la chas­te­té sous la pro­tec­tion de saint Thomas ; et Nous tenons à confir­mer les faveurs de la bien­veillance pon­ti­fi­cale dont cette confré­rie a été com­blée par Benoît XIII et Nos autres pré­dé­ces­seurs. Pour que les fidèles s’inscrivent plus volon­tiers encore dans cette Milice, Nous per­met­tons à ses membres de rem­pla­cer le cor­don par une médaille sus­pen­due au cou, repré­sen­tant au revers saint Thomas et les anges le cei­gnant du cor­don, et por­tant à l’avers l’effigie de Notre-​Dame, Reine du Très Saint Rosaire.

Saint Thomas a été offi­ciel­le­ment pro­cla­mé patron de toutes les écoles catho­liques parce qu’il a mer­veilleu­se­ment uni en lui, comme Nous le disions, les deux sagesses, celle qui s’acquiert par la rai­son et celle qui est sur­na­tu­rel­le­ment infuse ; parce qu’il avait recours aux jeûnes et aux prières pour résoudre les pro­blèmes les plus dif­fi­ciles, et parce qu’il rem­pla­çait tous les livres par l’image de Jésus cru­ci­fié. La jeu­nesse clé­ri­cale appren­dra à son école la manière la plus sage et la plus féconde de se livrer à l’étude des plus hautes disciplines.

Quant aux membres des familles reli­gieuses, ils regar­de­ront comme leur idéal la vie de Thomas, lequel refu­sa les digni­tés les plus hautes afin de pou­voir vivre dans la pra­tique de l’obéissance la plus par­faite et mou­rir dans l’intégrité de sa pro­fes­sion religieuse.

Tous les fidèles enfin pour­ront trou­ver dans le Docteur angé­lique un modèle de pié­té envers l’auguste Reine du ciel, dont il avait accou­tu­mé de répé­ter la salu­ta­tion angé­lique et d’écrire le doux nom en ses ouvrages, et deman­der au doc­teur eucha­ris­tique l’amour du divin Sacrement.

Et ce qui suit s’adresse natu­rel­le­ment tout d’abord aux prêtres : « Tous les jours il célé­brait la messe, à moins d’en être empê­ché par la mala­die, et en enten­dait une autre, celle de son com­pa­gnon ou d’un autre Père, qu’il ser­vait très sou­vent lui-​même » ; c’est ce que rap­porte l’historien très atten­tif de sa vie. Mais qui trou­ve­ra des mots pour dire avec quelle fer­veur il célé­brait les saints mys­tères, avec quel soin il s’y pré­pa­rait, et quelles actions de grâces, après la messe, il offrait à la divine Majesté ?

D’autre part, si l’on veut se mettre en garde contre les erreurs qui sont la source et l’origine de tous les mal­heurs de notre époque, il faut res­ter plus que jamais fidèle à la doc­trine de saint Thomas. Dans tous les domaines, Thomas réfute péremp­toi­re­ment les théo­ries ima­gi­nées par les moder­nistes : en phi­lo­so­phie, en sau­ve­gar­dant, comme Nous l’avons dit, la valeur et la force de l’intelligence humaine et en éta­blis­sant par des argu­ments irré­fu­tables l’existence de Dieu ; en dog­ma­tique, en dis­tin­guant l’ordre sur­na­tu­rel de l’ordre natu­rel et en met­tant en lumière les rai­sons de croire et les dogmes mêmes ; en théo­lo­gie, en mon­trant que toutes nos croyances reposent non sur une simple opi­nion, mais sur la véri­té, et qu’elles sont immuables ; en science biblique, en éta­blis­sant la vraie notion de l’inspiration divine ; en morale, en socio­lo­gie et en droit, en for­mu­lant avec exac­ti­tude les prin­cipes de jus­tice légale ou sociale, de jus­tice com­mu­ta­tive ou dis­tri­bu­tive, et en expo­sant les rap­ports de la jus­tice avec la cha­ri­té ; en ascé­tique, en don­nant les règles de la vie par­faite, comme aus­si en réfu­tant ceux de ses contem­po­rains qui atta­quaient les Ordres reli­gieux. Enfin, à l’encontre de l’autonomie si van­tée de la rai­son humaine, notre Docteur pro­clame les droits de la Vérité pre­mière et l’autorité du Maître sou­ve­rain sur nous. On voit par là que les moder­nistes ont des motifs suf­fi­sants de ne craindre aucun Docteur de l’Eglise autant que Thomas d’Aquin.

Aussi, comme il a été dit autre­fois aux Égyptiens lors d’une extrême disette : Allez à Joseph, ce Joseph qui devait leur four­nir le blé néces­saire à nour­rir leur corps ; de même, à tous ceux sans excep­tion qui sont aujourd’hui en quête de véri­té, Nous disons : Allez à Thomas, allez lui deman­der l’aliment de la saine doc­trine, dont il est si riche et qui nour­rit les âmes pour la vie éter­nelle. Aliment à la por­tée de tous et faci­le­ment acces­sible, on l’affirma sous la foi du ser­ment au cours du pro­cès de béa­ti­fi­ca­tion de Thomas : « La doc­trine claire et facile de ce Docteur a for­mé un grand nombre de maîtres brillants, régu­liers et sécu­liers ; à cause de sa manière syn­thé­tique, lim­pide, aisée…, même les laïques et per­sonnes de moyenne intel­li­gence dési­rent pos­sé­der ces écrits. »

Pour Nous, Nous ordon­nons que les pres­crip­tions de Nos pré­dé­ces­seurs, en par­ti­cu­lier de Léon XIII et de Pie X, comme éga­le­ment les direc­tions que Nous don­nions l’année der­nière, soient médi­tées avec soin et scru­pu­leu­se­ment obser­vées, par tous ceux sur­tout qui occupent dans les écoles ecclé­sias­tiques les chaires les plus impor­tantes. Qu’ils s’en per­suadent bien, ils ne s’acquitteront de leur charge et ne répon­dront à Notre attente que si, après s’être faits les dis­ciples fer­vents du saint Docteur par une étude assi­due et appro­fon­die de ses ouvrages, ils com­mu­niquent à leurs élèves leur ardent amour pour ce Docteur en leur com­men­tant ses écrits, et les rendent capables d’allumer cette même flamme chez les autres.

Entre les amis fer­vents de saint Thomas – comme doivent l’être tous les fils de l’Eglise qui se livrent aux études supé­rieures, – Nous dési­rons que s’établisse une noble ému­la­tion, res­pec­tueuse d’une juste liber­té et pro­pice au pro­grès de la science ; mais Nous condam­nons tout esprit de déni­gre­ment : il ne pro­fite en rien à la véri­té et n’aboutit qu’à relâ­cher les liens de la cha­ri­té. Que cha­cun s’en tienne donc fidè­le­ment à cette pres­crip­tion du droit cano­nique : « Dans l’étude de la phi­lo­so­phie ration­nelle et de la théo­lo­gie comme dans l’enseignement de ces sciences aux élèves, les pro­fes­seurs sui­vront en tous points la méthode, la doc­trine et les prin­cipes du Docteur angé­lique, et ils se feront un devoir de conscience de s’y tenir » ; et tous obser­ve­ront cette règle avec une fidé­li­té telle qu’ils puissent l’appeler leur maître en toute véri­té. On évi­te­ra pour­tant d’exiger les uns des autres plus que ne réclame de tous l’Eglise, maî­tresse et mère de tous ; et sur les points où les auteurs plus auto­ri­sés des écoles catho­liques se par­tagent ordi­nai­re­ment en avis contraires, cha­cun sera lais­sé libre de suivre l’opinion qui lui paraît plus vraisemblable.

La chré­tien­té tout entière se doit de célé­brer digne­ment ce cen­te­naire, car les hon­neurs décer­nés à saint Thomas ne visent pas seule­ment à glo­ri­fier le saint Docteur, mais plus encore à exal­ter l’autorité de l’Eglise enseignante.

En consé­quence, Nous dési­rons très vive­ment que, entre le 18 juillet de l’année cou­rante et la fin de l’année pro­chaine, ce cen­te­naire soit célé­bré dans le monde entier, par tous les éta­blis­se­ments où les jeunes clercs reçoivent leur for­ma­tion régu­lière : non pas seule­ment chez les Frères Prêcheurs, dont l’Ordre – sui­vant la remarque de Benoît XV – « doit être féli­ci­té moins d’avoir éle­vé le Docteur angé­lique que de ne s’être jamais écar­té, dans la suite, fût-​ce d’une ligne, de son ensei­gne­ment », mais aus­si dans les autres familles reli­gieuses et dans tous les Séminaires, col­lèges et écoles catho­liques, qui ont saint Thomas pour Patron.

Il convient que la Ville Éternelle, où Thomas fut quelque temps maître du Sacré Palais, ait le pre­mier rang dans la célé­bra­tion de ces fêtes ; il sera juste que, par leurs mani­fes­ta­tions de sainte allé­gresse, le Collège pon­ti­fi­cal angé­lique, où saint Thomas est en quelque sorte chez lui, et les autres Instituts ecclé­sias­tiques de Rome se dis­tinguent entre toutes les mai­sons où l’on étu­die les sciences sacrées.

Pour accroître l’éclat de ce cen­te­naire et le rendre plus fécond, en ver­tu de Notre auto­ri­té apos­to­lique Nous concé­dons ce qui suit :

1. Dans toutes les églises de l’Ordre des Prêcheurs et dans toute autre église ou cha­pelle où le public a ou peut avoir accès, notam­ment dans les Séminaires, col­lèges ou écoles clé­ri­cales, des prières pour­ront avoir lieu sous forme de tri­duum, d’octave ou de neu­vaine, avec conces­sion, par faveur pon­ti­fi­cale, des indul­gences accor­dées pour les solen­ni­tés habi­tuelles en l’honneur des saints et des bienheureux ;

2. Dans les églises tant des Frères que des Sœurs de l’Ordre de Saint-​Dominique, tous les fidèles pour­ront, au cours des fêtes du cen­te­naire, durant un seul jour, lais­sé à leur choix, après s’être dûment confes­sés et nour­ris de l’aliment eucha­ris­tique, gagner une indul­gence plé­nière chaque fois qu’ils feront une prière devant l’autel de saint Thomas ;

3. De plus, dans les églises de l’Ordre de Saint-​Dominique, les prêtres du grand Ordre ou du Tiers-​Ordre pour­ront, au cours de l’année cen­te­naire, tous les mer­cre­dis ou le pre­mier jour libre de chaque semaine, célé­brer la messe en l’honneur de saint Thomas comme au jour de sa fête – avec ou sans Gloria et Credo, sui­vant le rite du jour – et gagner une indul­gence plé­nière ; ceux qui assis­te­ront à cette messe pour­ront gagner la même indul­gence aux condi­tions ordinaires.

En outre, au cours de l’année cen­te­naire, les Séminaires et autres mai­sons de for­ma­tion clé­ri­cale orga­ni­se­ront, en l’honneur du Docteur angé­lique, une dis­cus­sion solen­nelle (dis­pu­ta­tio) sur un point de phi­lo­so­phie ou d’autres sciences impor­tantes. Et pour qu’à l’avenir saint Thomas soit hono­ré comme il convient au patron de toutes les écoles catho­liques, Nous déci­dons que le jour de sa fête sera un jour de congé pour les étu­diants et qu’on la célé­bre­ra non seule­ment par une messe solen­nelle, mais encore – au moins dans les Séminaires et les Instituts reli­gieux – par une dis­pu­ta­tio comme celle que Nous venons de prescrire.

Enfin, en vue d’obtenir que les études aux­quelles se livrent Nos fils avec Thomas d’Aquin pour maître portent des fruits chaque jour plus abon­dants pour la gloire de Dieu et de l’Eglise, Nous annexons à cette Lettre la for­mule de prière qu’il réci­tait lui-​même et Nous vous deman­dons ins­tam­ment de la répandre. A qui­conque la réci­te­ra avec pié­té, Nous accor­dons, en ver­tu de Notre auto­ri­té, une indul­gence toties quo­ties de 7 ans et 7 quarantaines.

Comme gage des divines faveurs et en témoi­gnage de Notre pater­nelle bien­veillance, Nous vous accor­dons de tout cœur, à vous, Vénérables Frères, au cler­gé et aux fidèles confiés à cha­cun de vous, la Bénédiction Apostolique.

Donné à Rome, près Saint-​Pierre, le 29 juin 1923, fête des Princes des apôtres, de Notre Pontificat la deuxième année.

Pie XI, Pape

fraternité sainte pie X
12 novembre 1923
À l’occasion du IIIe centenaire de la mort de saint Josaphat, martyr, archevêque de Polotsk, pour le rite oriental.
  • Pie XI
7 mars 1922
À l’occasion du tricentenaire de saint Fidèle de Sigmaringen, premier martyr de la S. Congrégation de la Propagande.
  • Pie XI