Saint Pie X

Lettre aux archevêques et évêques Français Notre charge Apostolique

25 août 1910

Condamnation du mouvement libéral catholique «le Sillon» de Marc Sangnier

Table des matières

Donné à Rome, près de Saint-​Pierre le 25 août 1910

Vénérables Frères,
Salut et Bénédiction Apostolique.

Notre charge apos­to­lique nous fait un devoir de veiller à la pure­té de la foi et à l’in­té­gri­té de la dis­ci­pline catho­lique, de pré­ser­ver les fidèles des dan­gers de l’er­reur et du mal, sur­tout quand l’er­reur et le mal leur sont pré­sen­tés dans un lan­gage entraî­nant, qui, voi­lant le vague des idées et l’é­qui­voque des expres­sions sous l’ar­deur du sen­ti­ment et la sono­ri­té des mots, peut enflam­mer les cœurs pour des causes sédui­santes mais funestes. Telles ont été naguère les doc­trines des pré­ten­dus phi­lo­sophes du XVIIIe siècle, celles de la Révolution et du libé­ra­lisme tant de fois condam­nées ; telles sont encore aujourd’­hui les théo­ries du Sillon, qui, sous leurs appa­rences brillantes et géné­reuses, manquent trop sou­vent de clar­té, de logique et de véri­té, et, sous ce rap­port, ne relèvent pas du génie catho­lique et français.

Nous avons hési­té long­temps, Vénérables Frères, à dire publi­que­ment et solen­nel­le­ment notre pen­sée sur le Sillon. Il a fal­lu que vos pré­oc­cu­pa­tions vinssent s’a­jou­ter aux Nôtres pour Nous déci­der à le faire. Car Nous aimons la vaillante jeu­nesse enrô­lée sous le dra­peau du Sillon, et Nous la croyons digne, à bien des égards, d’é­loge et d’ad­mi­ra­tion. Nous aimons ses chefs, en qui Nous Nous plai­sons à recon­naître des âmes éle­vées, supé­rieures aux pas­sions vul­gaires et ani­mées du plus noble enthou­siasme pour le bien. Vous les avez vus, véné­rables Frères, péné­trés d’un sen­ti­ment très vif de la fra­ter­ni­té humaine, aller au-​devant de ceux qui tra­vaillent et qui souffrent pour les rele­ver, sou­te­nus dans leur dévoue­ment par leur amour pour Jésus-​Christ et la pra­tique exem­plaire de la religion.

Histoire du Sillon

C’était au len­de­main de la mémo­rable Encyclique de Notre pré­dé­ces­seur, d’heu­reuse mémoire, Léon XIII, sur la condi­tion des ouvriers. L’Église, par la bouche de son chef suprême, avait déver­sé sur les humbles et les petits toutes les ten­dresses de son cœur mater­nel, et sem­blait appe­ler de ses vœux des cham­pions tou­jours plus nom­breux de la res­tau­ra­tion de l’ordre et de la jus­tice dans notre socié­té trou­blée. Les fon­da­teurs du Sillon ne venaient-​ils pas, au moment oppor­tun, mettre à son ser­vice des troupes jeunes et croyantes pour la réa­li­sa­tion de ses dési­rs et de ses espé­rances ? Et, de fait, le Sillon éle­va par­mi les classes ouvrières l’é­ten­dard de Jésus-​Christ, le signe du salut pour les indi­vi­dus et les nations, ali­men­tant son acti­vi­té sociale aux sources de la grâce, impo­sant le res­pect de la reli­gion aux milieux les moins favo­rables, habi­tuant les igno­rants et les impies à entendre par­ler de Dieu, et sou­vent, dans des confé­rences contra­dic­toires, en face d’un audi­toire hos­tile, sur­gis­sant, éveillé par une ques­tion ou un sar­casme, pour crier hau­te­ment sa foi. C’étaient les beaux temps du Sillon ; c’est son beau côté qui explique les encou­ra­ge­ments et les appro­ba­tions que ne lui ont pas ména­gés l’é­pis­co­pat et le Saint-​Siège, tant que cette fer­veur reli­gieuse a pu voi­ler le vrai carac­tère du mou­ve­ment sillonniste.

Car, il faut le dire, Vénérables Frères, nos espé­rances ont été, en grande par­tie, trom­pées. Un jour vint où le Sillon accu­sa, pour les yeux des clair­voyants, des ten­dances inquié­tantes. Le Sillon s’é­ga­rait. Pouvait-​il en être autre­ment ? Ses fon­da­teurs, jeunes, enthou­siastes et pleins de confiance en eux-​mêmes, n’é­taient pas suf­fi­sam­ment armés de science his­to­rique, de saine phi­lo­so­phie et de forte théo­lo­gie pour affron­ter sans péril les dif­fi­ciles pro­blèmes sociaux vers les­quels ils étaient entraî­nés par leur acti­vi­té et leur cœur, et pour se pré­mu­nir, sur le ter­rain de la doc­trine et de l’o­béis­sance, contre les infil­tra­tions libé­rales et protestantes.

Les conseils ne leur ont pas man­qué, les admo­nes­ta­tions vinrent après les conseils : mais nous avons eu la dou­leur de voir et les avis et les reproches glis­ser sur leurs âmes fuyantes et demeu­rer sans résul­tat. Les choses en sont venues à ce point que Nous tra­hi­rions notre devoir si nous gar­dions plus long­temps le silence. Nous devons la véri­té à nos chers enfants du Sillon, qu’une ardeur géné­reuse a empor­tés dans une voie aus­si fausse que dan­ge­reuse. Nous la devons à un grand nombre de sémi­na­ristes et de prêtres que le Sillon a sous­traits sinon à l’au­to­ri­té, au moins à la direc­tion et à l’in­fluence de leurs évêques. Nous la devons, enfin à l’Église, où le Sillon sème la divi­sion et dont il com­pro­met les intérêts.

Attitude devant l’autorité

En pre­mier lieu, il convient de rele­ver sévè­re­ment la pré­ten­tion du Sillon d’é­chap­per à la direc­tion de l’au­to­ri­té ecclé­sias­tique. Les chefs du Sillon, en effet, allèguent qu’ils évo­luent sur un ter­rain qui n’est pas celui de l’Église ; qu’ils ne pour­suivent que des inté­rêts de l’ordre tem­po­rel et non de l’ordre spi­ri­tuel ; que le Sillonniste est tout sim­ple­ment un catho­lique voué à la cause des classes labo­rieuses, aux œuvres démo­cra­tiques, et pui­sant dans les pra­tiques de sa foi l’éner­gie de son dévoue­ment ; que, ni plus ni moins que les arti­sans, les labou­reurs, les éco­no­mistes et les poli­ti­ciens catho­liques, il demeure sou­mis aux règles de la morale com­munes à tous, sans rele­ver, ni plus ni moins qu’eux, d’une façon spé­ciale, de l’au­to­ri­té ecclésiastique.

La réponse à ces sub­ter­fuges n’est que trop facile. À qui fera-​t-​on croire, en effet, que les sillon­nistes catho­liques, que les prêtres et les sémi­na­ristes enrô­lés dans leurs rangs n’ont en vue, dans leur acti­vi­té sociale, que les inté­rêts tem­po­rels des classes ouvrières ? Ce serait, pensons-​Nous, leur faire injure que de le sou­te­nir. La véri­té est que les chefs du Sillon se pro­clament des idéa­listes irré­duc­tibles, qu’ils pré­tendent rele­ver les classes labo­rieuses en rele­vant d’a­bord la conscience humaine, qu’ils ont une doc­trine sociale et des prin­cipes phi­lo­so­phiques et reli­gieux pour construire la socié­té sur un plan nou­veau, qu’ils ont une concep­tion spé­ciale de la digni­té humaine, de la liber­té, de la jus­tice et de la fra­ter­ni­té, et que, pour jus­ti­fier leurs rêves sociaux, ils en appellent à l’Évangile, inter­pré­té à leur manière, et, ce qui est plus grave encore, à un Christ défi­gu­ré et dimi­nué. De plus, ces idées, ils les enseignent dans leurs cercles d’é­tudes, ils les inculquent à leurs cama­rades, ils les font pas­ser dans leurs œuvres. Ils sont donc vrai­ment pro­fes­seurs de morale sociale, civique et reli­gieuse, et, quelques modi­fi­ca­tions qu’ils puissent intro­duire dans l’or­ga­ni­sa­tion du mou­ve­ment sillon­niste, Nous avons le droit de dire que le but du Sillon, son carac­tère, son action res­sor­tissent au domaine moral, qui est le domaine propre de l’Église, et que, en consé­quence, les sillon­nistes se font illu­sion lors­qu’ils croient évo­luer sur un ter­rain aux confins duquel expirent les droits du pou­voir doc­tri­nal et direc­tif de l’au­to­ri­té ecclésiastique.

Si leurs doc­trines étaient exemptes d’er­reur, c’eût déjà été un man­que­ment très grave à la dis­ci­pline catho­lique que de se sous­traire obs­ti­né­ment à la direc­tion de ceux qui ont reçu du ciel la mis­sion de gui­der les indi­vi­dus et les socié­tés dans le droit che­min de la véri­té et du bien. Mais le mal est plus pro­fond, Nous l’a­vons déjà dit : le Sillon, empor­té par un amour mal enten­du des faibles, a glis­sé dans l’erreur.

En effet, le Sillon se pro­pose le relè­ve­ment et la régé­né­ra­tion des classes ouvrières. Or, sur cette matière, les prin­cipes de la doc­trine catho­lique sont fixés, et l’his­toire de la civi­li­sa­tion chré­tienne est là pour en attes­ter la bien­fai­sante fécon­di­té. Notre pré­dé­ces­seur, d’heu­reuse mémoire, les a rap­pe­lés dans des pages magis­trales, que les catho­liques occu­pés de ques­tions sociales doivent étu­dier et tou­jours gar­der sous les yeux. Il a ensei­gné notam­ment que la démo­cra­tie chré­tienne doit « main­te­nir la diver­si­té des classes, qui est assu­ré­ment le propre de la cité bien consti­tuée, et vou­loir pour la socié­té humaine la forme et le carac­tère que Dieu, son auteur, lui a impri­més ». Il a flé­tri « une cer­taine démo­cra­tie qui va jus­qu’à ce degré de per­ver­si­té que d’at­tri­buer dans la socié­té la sou­ve­rai­ne­té au peuple et à pour­suivre la sup­pres­sion et le nivel­le­ment des classes ». En même temps Léon XIII impo­sait aux catho­liques un pro­gramme d’ac­tion, le seul pro­gramme capable de repla­cer et de main­te­nir la socié­té sur ses bases chré­tiennes sécu­laires. Or, qu’ont fait les chefs du Sillon ? Non seule­ment ils ont adop­té un pro­gramme et un ensei­gne­ment dif­fé­rents de ceux de Léon XIII (ce qui serait déjà sin­gu­liè­re­ment auda­cieux de la part de laïques se posant ain­si, concur­rem­ment avec le Souverain Pontife, en direc­teurs de l’ac­ti­vi­té sociale dans l’Église) ; mais ils ont ouver­te­ment reje­té le pro­gramme tra­cé par Léon XIII, et en ont adop­té un dia­mé­tra­le­ment oppo­sé ; de plus, ils repoussent la doc­trine rap­pe­lée par Léon XIII sur les prin­cipes essen­tiels de la socié­té, placent l’au­to­ri­té dans le peuple ou la sup­priment à peu près et prennent comme idéal à réa­li­ser le nivel­le­ment des classes. Ils vont donc, au rebours de la doc­trine catho­lique, vers un idéal condamné.

Nous savons bien qu’ils se flattent de rele­ver la digni­té humaine et la condi­tion trop mépri­sée des classes labo­rieuses, de rendre justes et par­faites les lois du tra­vail et les rela­tions entre le capi­tal et les sala­riés, enfin de faire régner sur terre une meilleure jus­tice et plus de cha­ri­té, et, par des mou­ve­ments sociaux pro­fonds et féconds, de pro­mou­voir dans l’hu­mi­li­té un pro­grès inat­ten­du. Et certes, Nous ne blâ­mons pas ces efforts, qui seraient de tous points excel­lents si les sillon­nistes n’ou­bliaient pas que le pro­grès d’un être consiste à for­ti­fier ses facul­tés natu­relles par des éner­gies nou­velles et à faci­li­ter le jeu de leur acti­vi­té dans le cadre et confor­mé­ment aux lois de sa consti­tu­tion, et que, au contraire, en bles­sant ses organes essen­tiels, en bri­sant le cadre de leur acti­vi­té, on pousse l’être non pas vers le pro­grès, mais vers la mort. C’est cepen­dant ce qu’ils veulent faire de la socié­té humaine ; c’est leur rêve de chan­ger ses bases natu­relles et tra­di­tion­nelles et de pro­mettre une cité future édi­fiée sur d’autres prin­cipes, qu’ils osent décla­rer plus féconds, plus bien­fai­sants, que les prin­cipes sur les­quels repose la cité chré­tienne actuelle.

Non, Vénérables Frères – il faut rap­pe­ler éner­gi­que­ment dans ces temps d’a­nar­chie sociale et intel­lec­tuelle, où cha­cun se pose en doc­teur et légis­la­teur – on ne bâti­ra pas la cité autre­ment que Dieu ne l’a bâtie ; on n’é­di­fie­ra pas la socié­té, si l’Église n’en jette les bases et ne dirige les tra­vaux ; non, la civi­li­sa­tion n’est plus à inven­ter ni la cité nou­velle à bâtir dans les nuées. Elle a été, elle est ; c’est la civi­li­sa­tion chré­tienne, c’est la cité catho­lique. Il ne s’a­git que de l’ins­tau­rer et la res­tau­rer sans cesse sur ses fon­de­ments natu­rels et divins contre les attaques tou­jours renais­santes de l’u­to­pie mal­saine, de la révolte et de l’im­pié­té : omnia ins­tau­rare in Christo.

Et pour qu’on ne Nous accuse pas de juger trop som­mai­re­ment et avec une rigueur non jus­ti­fiée les théo­ries sociales du Sillon, Nous vou­lons en rap­pe­ler les points essentiels.

La liberté et l’égalité sillonnistes

Le Sillon a le noble sou­ci de la digni­té humaine. Mais, cette digni­té, il la com­prend à la manière de cer­tains phi­lo­sophes dont l’Église est loin d’a­voir à se louer. Le pre­mier élé­ment de cette digni­té est la liber­té, enten­due en ce sens que, sauf en matière de reli­gion, chaque homme est auto­nome. De ce prin­cipe fon­da­men­tal il tire les conclu­sions sui­vantes : Aujourd’hui, le peuple est en tutelle sous une auto­ri­té dis­tincte de lui, il doit s’en affran­chir : éman­ci­pa­tion poli­tique. Il est sous la dépen­dance de patrons qui, déte­nant ses ins­tru­ments de tra­vail, l’ex­ploitent, l’op­priment et l’a­baissent ; il doit secouer leur joug : éman­ci­pa­tion éco­no­mique. Il est domi­né enfin par une caste appe­lée diri­geante, à qui son déve­lop­pe­ment intel­lec­tuel assure une pré­pon­dé­rance indue dans la direc­tion des affaires ; il doit se sous­traire à. sa domi­na­tion : éman­ci­pa­tion intel­lec­tuelle. Le nivel­le­ment des condi­tions à ce triple point de vue éta­bli­ra par­mi les hommes l’é­ga­li­té, et cette éga­li­té est la vraie jus­tice humaine.

Une orga­ni­sa­tion poli­tique et sociale fon­dée sur cette double base, la liber­té et l’é­ga­li­té (aux­quelles vien­dra bien­tôt s’a­jou­ter la fra­ter­ni­té), voi­là ce qu’ils appellent Démocratie.

Néanmoins, la liber­té et l’é­ga­li­té n’en consti­tuent que le côté, pour ain­si dire, néga­tif. Ce qui fait pro­pre­ment et posi­ti­ve­ment la Démocratie, c’est la par­ti­ci­pa­tion la plus grande pos­sible de cha­cun au gou­ver­ne­ment de la chose publique. Et cela com­prend un triple élé­ment, poli­tique, éco­no­mique et moral.

L’autorité sillonniste

D’abord, en poli­tique, le Sillon n’a­bo­lit pas l’au­to­ri­té ; il l’es­time, au contraire, néces­saire ; mais il veut la par­ta­ger, ou, pour mieux dire, la mul­ti­plier de telle façon que chaque citoyen devien­dra une sorte de roi. L’autorité, il est vrai, émane de Dieu, mais elle réside pri­mor­dia­le­ment dans le peuple et s’en dégage par voie d’é­lec­tion ou, mieux encore, de sélec­tion, sans pour cela quit­ter le peuple et deve­nir indé­pen­dante de lui ; elle sera exté­rieure, mais en appa­rence seule­ment ; en réa­li­té, elle sera inté­rieure, parce que ce sera une auto­ri­té consentie.

Proportions gar­dées, il en sera de même dans l’ordre éco­no­mique. Soustrait à une classe par­ti­cu­lière, le patro­nat sera si bien mul­ti­plié que chaque ouvrier devien­dra une sorte de patron. La forme appe­lée à réa­li­ser cet idéal éco­no­mique n’est point, affirme-​t-​on, celle du socia­lisme, c’est un sys­tème de coopé­ra­tives suf­fi­sam­ment mul­ti­pliées pour pro­vo­quer une concur­rence féconde et pour sau­ve­gar­der l’in­dé­pen­dance des ouvriers qui ne seront enchaî­nés à aucune d’entre elles.

L’humanitarisme ou fraternité sillonniste

Voici main­te­nant l’élé­ment capi­tal, l’élé­ment moral. Comme l’au­to­ri­té, on l’a vu, est très réduite, il faut une autre force pour la sup­pléer et pour oppo­ser une réac­tion per­ma­nente à l’é­goïsme indi­vi­duel. Ce nou­veau prin­cipe, cette force, c’est l’a­mour de l’in­té­rêt pro­fes­sion­nel et de l’in­té­rêt public, c’est-​à-​dire de la fin même de la pro­fes­sion et de la socié­té. Imaginez une socié­té où, dans l’âme de cha­cun, avec l’a­mour inné du bien indi­vi­duel et du bien fami­lial, régne­rait l’a­mour du bien pro­fes­sion­nel et du bien public, où, dans la conscience d’un cha­cun, ces amours se subor­don­ne­raient de telle façon que le bien supé­rieur pri­mât tou­jours le bien infé­rieur ; cette société-​là ne pourrait-​elle pas à peu près se pas­ser d’au­to­ri­té et n’offrirait-​elle pas l’i­déal de la digni­té humaine, chaque citoyen ayant une âme de roi, chaque ouvrier une âme de patron ? Arraché à l’é­troi­tesse de ses inté­rêts pri­vés et éle­vé jus­qu’aux inté­rêts de sa pro­fes­sion et, plus haut, jus­qu’à ceux de la nation entière et, plus haut encore, jus­qu’à ceux de l’hu­ma­ni­té (car l’ho­ri­zon du Sillon ne s’ar­rête pas aux fron­tières de la patrie, il s’é­tend à tous les hommes jus­qu’aux confins du monde), le cœur humain, élar­gi par l’a­mour du bien com­mun, embras­se­rait tous les cama­rades de la même pro­fes­sion, tous les com­pa­triotes, tous les hommes. Et voi­là la gran­deur et la noblesse humaine idéale réa­li­sée par la célèbre tri­lo­gie : Liberté, Égalité, Fraternité.

Or, ces trois élé­ments, poli­tique, éco­no­mique, et moral, sont subor­don­nés l’un à l’autre, et c’est l’élé­ment moral, nous l’a­vons dit, qui est le prin­ci­pal. En effet, nulle démo­cra­tie poli­tique n’est viable si elle n’a des points d’at­tache pro­fonds dans la démo­cra­tie éco­no­mique. À leur tour, ni l’une ni l’autre ne sont pos­sibles si elles ne s’en­ra­cinent pas dans un état d’es­prit où la conscience se trouve inves­tie de res­pon­sa­bi­li­tés et d’éner­gies morales pro­por­tion­nées. Mais sup­po­sez cet état d’es­prit, ain­si fait de res­pon­sa­bi­li­té consciente et de forces morales, la démo­cra­tie éco­no­mique s’en déga­ge­ra natu­rel­le­ment par tra­duc­tion en actes de cette conscience et de ces éner­gies ; et de même, et par la même voie, du régime cor­po­ra­tif sor­ti­ra la démo­cra­tie poli­tique ; et la démo­cra­tie poli­tique et éco­no­mique, celle-​ci por­tant l’autre, se trou­ve­ront fixées dans la conscience même du peuple sur des assises inébranlables.

Telle est, en résu­mé, la théo­rie, on pour­rait dire le rêve du Sillon, et c’est à cela que tend son ensei­gne­ment et ce qu’il appelle l’é­du­ca­tion démo­cra­tique du peuple, c’est-​à-​dire à por­ter à son maxi­mum la conscience et la res­pon­sa­bi­li­té civiques de cha­cun, d’où décou­le­ra la démo­cra­tie éco­no­mique et poli­tique, et le règne de la jus­tice, de l’é­ga­li­té et de la fraternité.

Ce rapide expo­sé, véné­rables Frères, vous montre déjà clai­re­ment com­bien Nous avions rai­son de dire que le Sillon oppose doc­trine à doc­trine, qu’il bâtit sa cité sur une théo­rie contraire à la véri­té catho­lique et qu’il fausse les notions essen­tielles et fon­da­men­tales qui règlent les rap­ports sociaux dans toute socié­té humaine. Cette oppo­si­tion res­sor­ti­ra davan­tage encore des consi­dé­ra­tions suivantes.

Réfutation du système sillonniste

Le Sillon place pri­mor­dia­le­ment l’au­to­ri­té publique dans le peuple, de qui elle dérive ensuite aux gou­ver­nants, de telle façon cepen­dant qu’elle conti­nue à rési­der en lui. Or, Léon XIII a for­mel­le­ment condam­né cette doc­trine dans son Encyclique Diuturnum Illud du Principat poli­tique, où il dit : « Des modernes en grand nombre, mar­chant sur les traces de ceux qui, au siècle der­nier, se don­nèrent le nom de phi­lo­sophes, déclarent que toute puis­sance vient du peuple ; qu’en consé­quence ceux qui exercent le pou­voir dans la socié­té ne l’exercent pas comme une auto­ri­té propre, mais comme une auto­ri­té à eux délé­guée par te peuple et sous la condi­tion qu’elle puisse être révo­quée par la volon­té du peuple de qui ils la tiennent. Tout au contraire est le sen­ti­ment des catho­liques, qui font déri­ver le droit de com­man­der de Dieu, comme de son prin­cipe natu­rel et néces­saire. » Sans doute le Sillon fait des­cendre de Dieu cette auto­ri­té qu’il place d’a­bord dans le peuple, mais de telle sorte qu” « elle remonte d’en bas pour aller en haut, tan­dis que, dans l’or­ga­ni­sa­tion de l’Église, le pou­voir des­cend d’en haut pour aller en bas » [1]. Mais, outre qu’il est anor­mal que la délé­ga­tion monte, puis­qu’il est de sa nature de des­cendre, Léon XIII a réfu­té par avance cette ten­ta­tive de conci­lia­tion de la doc­trine catho­lique avec l’er­reur du phi­lo­so­phisme. Car il pour­suit : « Il importe de le remar­quer ici : ceux qui pré­sident au gou­ver­ne­ment de la chose publique peuvent bien, en cer­tains cas, être élus par la volon­té et le juge­ment de la mul­ti­tude, sans répu­gnance ni oppo­si­tion avec la doc­trine catho­lique. Mais si ce choix désigne le gou­ver­nant, il ne lui confère pas l’au­to­ri­té de gou­ver­ner, il ne délègue pas le pou­voir, il désigne la per­sonne qui en sera investie. »

Au reste, si le peuple demeure le déten­teur du pou­voir, que devient l’au­to­ri­té ? Une ombre, un mythe ; il n’y a plus de loi pro­pre­ment dite, il n’y a plus d’o­béis­sance. Le Sillon l’a recon­nu, puis­qu’en effet il réclame, au nom de la digni­té humaine, la triple éman­ci­pa­tion poli­tique, éco­no­mique et intel­lec­tuelle, la cité future à laquelle il tra­vaille n’au­ra plus de maîtres ni de ser­vi­teurs ; les citoyens y seront tous libres, tous cama­rades, tous rois. Un ordre, un pré­cepte, serait un atten­tat à la liber­té ; la subor­di­na­tion à une supé­rio­ri­té quel­conque serait une dimi­nu­tion de l’homme, l’o­béis­sance une déchéance. Est-​ce ain­si, Vénérables Frères, que la doc­trine tra­di­tion­nelle de l’Église nous repré­sente les rela­tions sociales dans la cité même la plus par­faite pos­sible ? Est-​ce que toute socié­té de créa­tures dépen­dantes et inégales par nature n’a pas besoin d’une auto­ri­té qui dirige leur acti­vi­té vers le bien com­mun et qui impose sa loi ? Et si dans la socié­té il se trouve des êtres per­vers (et il y en aura tou­jours), l’au­to­ri­té ne devra-​t-​elle pas être d’au­tant plus forte que l’é­goïsme des méchants sera plus mena­çant ? Ensuite, peut-​on dire avec une ombre de rai­son qu’il y a incom­pa­ti­bi­li­té entre l’au­to­ri­té et la liber­té, à moins de se trom­per lour­de­ment sur le concept de la liber­té ? Peut-​on ensei­gner que l’o­béis­sance est contraire à la digni­té humaine et que l’i­déal serait de la rem­pla­cer par « l’au­to­ri­té consen­tie » ? Est-​ce que l’a­pôtre Saint Paul n’a­vait pas en vue la socié­té humaine à toutes ses étapes pos­sibles, quand il pres­cri­vait aux fidèles d’être sou­mis à toute auto­ri­té ? Est-​ce que l’o­béis­sance aux hommes en tant que repré­sen­tants légi­times de Dieu, c’est-​à-​dire en fin de compte l’o­béis­sance à Dieu abaisse l’homme et le ravale au-​dessous de lui-​même ? Est-​ce que l’é­tat reli­gieux fon­dé sur l’o­béis­sance serait contraire à l’i­déal de la nature humaine ? Est-​ce que les saints, qui ont été les plus obéis­sants des hommes, étaient des esclaves et des dégé­né­rés ? Est-​ce qu’en­fin on peut ima­gi­ner un état social où Jésus-​Christ reve­nu sur terre ne don­ne­rait plus l’exemple de l’o­béis­sance et ne dirait plus : Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ?

Le Sillon qui enseigne de pareilles doc­trines et les met en pra­tique dans sa vie inté­rieure, sème donc par­mi votre jeu­nesse catho­lique des notions erro­nées et funestes sur l’au­to­ri­té, la liber­té et l’o­béis­sance. Il n’en est pas autre­ment de la jus­tice et de l’é­ga­li­té. Il tra­vaille, dit-​il, à réa­li­ser une ère d’é­ga­li­té, qui serait par là-​même une ère de meilleure jus­tice. Ainsi, pour lui, toute inéga­li­té de condi­tion est une injus­tice ou, au moins, une moindre jus­tice ! Principe sou­ve­rai­ne­ment contraire à la nature des choses, géné­ra­teur de jalou­sie et d’in­jus­tice et sub­ver­sif de tout ordre social. Ainsi la démo­cra­tie seule inau­gu­re­ra le règne de la par­faite justice !

N’est-​ce pas une injure faite aux autres formes de gou­ver­ne­ment, qu’on ravale de la sorte, au rang de gou­ver­ne­ment de pis aller impuis­sants ? Au reste, le Sillon se heurte encore sur ce point à l’en­sei­gne­ment de Léon XIII. Il aurait pu lire dans l’Encyclique déjà citée du Principat poli­tique que « la jus­tice sau­ve­gar­dée, il n’est pas inter­dit aux peuples de se don­ner le gou­ver­ne­ment qui répond le mieux à leur carac­tère ou aux ins­ti­tu­tions et cou­tumes qu’ils ont reçues de leurs ancêtres » ; et l’Encyclique fait allu­sion à la triple forme de gou­ver­ne­ment bien connue. Elle sup­pose donc que la jus­tice est com­pa­tible avec cha­cune d’elle. Et l’Encyclique sur la condi­tion des ouvriers n’affirme-​t-​elle pas clai­re­ment la pos­si­bi­li­té de res­tau­rer la jus­tice dans les orga­ni­sa­tions actuelles de la socié­té, puis­qu’elle en indique les moyens ? Or, sans aucun doute, Léon XIII enten­dait par­ler non pas d’une jus­tice quel­conque, mais de la jus­tice par­faite. En ensei­gnant donc que la jus­tice est com­pa­tible avec les trois formes de gou­ver­ne­ment qu’on sait, il ensei­gnait que, sous ce rap­port, la Démocratie ne jouit pas d’un pri­vi­lège spé­cial. Les sillon­nistes, qui pré­tendent le contraire, ou bien refusent d’é­cou­ter l’Église, ou se forment de la jus­tice et de l’é­ga­li­té un concept qui n’est pas catholique.

Il en est de même de la notion de fra­ter­ni­té, dont ils mettent la base dans l’a­mour des inté­rêts com­muns, ou, par delà toutes les phi­lo­so­phies et toutes les reli­gions, dans la simple notion d’hu­ma­ni­té, englo­bant ain­si dans le même amour et une égale tolé­rance tous les hommes avec toutes leurs misères, aus­si bien intel­lec­tuelles et morales que phy­siques et tem­po­relles. Or, la doc­trine catho­lique nous enseigne que le pre­mier devoir de la cha­ri­té n’est pas dans la tolé­rance des convic­tions erro­nées, quelques sin­cères qu’elles soient, ni dans l’in­dif­fé­rence théo­rique ou pra­tique pour l’er­reur ou le vice où nous voyons plon­gés nos frères, mais dans le zèle pour leur amé­lio­ra­tion intel­lec­tuelle et morale non moins que pour leur bien-​être maté­riel. Cette même doc­trine catho­lique nous enseigne aus­si que la source de l’a­mour du pro­chain se trouve dans l’a­mour de Dieu, père com­mun et fin com­mune de toute la famille humaine, et dans l’a­mour de Jésus-​Christ, dont nous sommes les membres au point que sou­la­ger un mal­heu­reux, c’est faire du bien à Jésus-​Christ lui-​même. Tout autre amour est illu­sion ou sen­ti­ment sté­rile et pas­sa­ger. Certes, l’ex­pé­rience humaine est là, dans les socié­tés païennes ou laïques de tous les temps, pour prou­ver qu’à cer­taines heures la consi­dé­ra­tion des inté­rêts com­muns ou de la simi­li­tude de nature pèse fort peu devant les pas­sions et les convoi­tises du coeur. Non, Vénérables Frères, il n’y a pas de vraie fra­ter­ni­té en dehors de la cha­ri­té chré­tienne, qui, par amour pour Dieu et son Fils Jésus-​Christ notre Sauveur, embrasse tous les hommes pour les sou­la­ger tous et pour les ame­ner tous à la même foi et au même bon­heur du ciel. En sépa­rant la fra­ter­ni­té de la cha­ri­té chré­tienne ain­si enten­due, la démo­cra­tie, loin d’être un pro­grès, consti­tue­rait un recul désas­treux pour la civi­li­sa­tion. Car si l’on veut arri­ver, et Nous le dési­rons de toute Notre âme, à la plus grande somme de bien être pos­sible pour la socié­té et pour cha­cun de ses membres par la fra­ter­ni­té, ou, comme on dit encore, par la soli­da­ri­té uni­ver­selle, il faut l’u­nion des esprits dans la véri­té, l’u­nion des volon­tés dans la morale, l’u­nion des coeurs dans l’a­mour de Dieu et de son Fils, Jésus-​Christ. Or, cette union n’est réa­li­sable que par la cha­ri­té catho­lique, laquelle seule, par consé­quent, peut conduire les peuples dans la marche du pro­grès, vers l’i­déal de la civilisation.

Enfin, à la base de toutes les fal­si­fi­ca­tions des notions sociales fon­da­men­tales, le Sillon place une fausse idée de la digni­té humaine. D’après lui, l’homme ne sera vrai­ment homme, digne de ce nom, que du jour où il aura acquis une conscience éclai­rée, forte, indé­pen­dante, auto­nome, pou­vant se pas­ser de maître, ne s’o­béis­sant qu’à elle-​même et capable d’as­su­mer et de por­ter sans for­faire les plus graves res­pon­sa­bi­li­tés. Voilà de ces grands mots avec les­quels on exalte le sen­ti­ment de l’or­gueil humain ; tel un rêve qui entraîne l’homme, sans lumière, sans guide et sans secours, dans la voie de l’illu­sion, où, en atten­dant le grand jour de la pleine conscience, il sera dévo­ré par l’er­reur et les pas­sions. Et ce grand jour, quand viendra-​t-​il ? À moins de chan­ger la nature humaine (ce qui n’est pas au pou­voir du Sillon), viendra-​t-​il jamais ? Est-​ce que les saints, qui ont por­té la digni­té humaine à son apo­gée, avaient cette dignité-​là ? Et les humbles de la terre, qui ne peuvent mon­ter si haut et qui se contentent de tra­cer modes­te­ment leur sillon, au rang que la Providence leur a assi­gné, en rem­plis­sant éner­gi­que­ment leurs devoirs dans l’hu­mi­li­té, l’o­béis­sance et la patience chré­tiennes, ne seraient-​ils pas dignes du nom d’hommes, eux que le Seigneur tire­ra un jour de leur condi­tion obs­cure pour les pla­cer au ciel par­mi les princes de son peuple ?

Nous arrê­te­rons là nos réflexions sur les erreurs du Sillon, Nous ne pré­ten­dons pas épui­ser le sujet, car il y aurait encore à atti­rer votre atten­tion sur d’autres points éga­le­ment faux et dan­ge­reux, par exemple, sur la manière de com­prendre le pou­voir coer­ci­tif de l’Église. Il importe main­te­nant de voir l’in­fluence de ces erreurs sur la conduite pra­tique du Sillon et sur son action sociale.

La vie sillonniste

Les doc­trines du Sillon ne res­tent pas dans le domaine de l’abs­trac­tion phi­lo­so­phique. Elles sont ensei­gnées à la jeu­nesse catho­lique, et, bien plus, on s’es­saye à les vivre. Le Sillon se regarde comme le noyau de la cité future ; il la reflète donc aus­si fidè­le­ment que pos­sible. En effet, il n’y a pas de hié­rar­chie dans le Sillon. L’élite qui le dirige s’est déga­gée de la masse par sélec­tion, c’est-​à-​dire en s’im­po­sant par son auto­ri­té morale et par ses ver­tus. On y entre libre­ment, comme libre­ment on en sort. Les études s’y font sans maître, tout au plus avec un conseiller. Les cercles d’é­tudes sont de véri­tables coopé­ra­tives intel­lec­tuelles, où cha­cun est tout ensemble maître et élève. La cama­ra­de­rie la plus abso­lue règne entre les membres et met en contact total leurs âmes : de là, l’âme com­mune du Sillon. On l’a défi­nie « une ami­tié ». Le prêtre lui-​même quand il y entre, abaisse l’é­mi­nente digni­té de son sacer­doce et, par le plus étrange ren­ver­se­ment des rôles, se fait élève, se met au niveau de ses jeunes amis et n’est plus qu’un camarade.

Dans ces habi­tudes démo­cra­tiques et les théo­ries sur la cité idéale qui les ins­pirent, vous recon­naî­trez, Vénérables Frères, la cause secrète des man­que­ments dis­ci­pli­naires que vous avez dû si sou­vent repro­cher au Sillon. Il n’est pas éton­nant que vous ne trou­viez pas chez les chefs et chez leurs cama­rades ain­si for­més, fussent-​ils sémi­na­ristes ou prêtres, le res­pect, la doci­li­té et l’o­béis­sance qui sont dus à vos per­sonnes et à votre auto­ri­té ; que vous sen­tiez de leur part une sourde oppo­si­tion et que vous ayez le regret de les voir se sous­traire tota­le­ment, ou, quand ils y sont for­cés par l’o­béis­sance, se livrer avec dégoût à des œuvres non sillon­nistes. Vous êtes le pas­sé, eux sont les pion­niers de la civi­li­sa­tion future. Vous repré­sen­tez la hié­rar­chie, les inéga­li­tés sociales, l’au­to­ri­té et l’o­béis­sance : ins­ti­tu­tions vieillies, aux­quelles leurs âmes, éprises d’un autre idéal, ne peuvent plus se plier. Nous avons sur cet état d’es­prit le témoi­gnage de faits dou­lou­reux, capables d’ar­ra­cher des larmes, et Nous ne pou­vons, mal­gré notre lon­ga­ni­mi­té, Nous défendre d’un juste sen­ti­ment d’in­di­gna­tion. Eh quoi ! on ins­pire à votre jeu­nesse catho­lique la défiance envers l’Église, leur mère ; on leur apprend que depuis dix-​neuf siècles, elle n’a pas encore réus­si dans le monde à consti­tuer la socié­té sur ses vraies bases ; qu’elle n’a pas com­pris les notions sociales de l’au­to­ri­té, de la liber­té, de l’é­ga­li­té, de la fra­ter­ni­té et de la digni­té humaine ; que les grands évêques et les grands monarques, qui ont créé et si glo­rieu­se­ment gou­ver­né la France, n’ont pas su don­ner à leur peuple ni la vraie jus­tice, ni le vrai bon­heur, parce qu’ils n’a­vaient pas l’i­déal du Sillon !

Le souffle de la Révolution a pas­sé par là, et nous pou­vons conclure que si les doc­trines sociales du Sillon sont erro­nées, son esprit est dan­ge­reux et son édu­ca­tion funeste.

Mais alors, que devons-​nous pen­ser de son action dans l’Église, lui dont le catho­li­cisme est si poin­tilleux que d’un peu plus, à moins d’embrasser sa cause, on serait à ses yeux un enne­mi inté­rieur du catho­li­cisme et l’on ne com­pren­drait rien à l’Évangile et à Jésus-​Christ ? Nous croyons bon d’in­sis­ter sur cette ques­tion parce que c’est pré­ci­sé­ment son ardeur catho­lique qui a valu au Sillon, jusque dans ces der­niers temps, de pré­cieux encou­ra­ge­ments et d’illustres suf­frages. Eh bien ! devant les paroles et les faits, Nous sommes obli­gé de dire que, dans son action comme dans sa doc­trine, le Sillon ne donne pas satis­fac­tion à l’Église.

Eglise et démocratie

D’abord, son catho­li­cisme ne s’ac­com­mode que de la forme du gou­ver­ne­ment démo­cra­tique, qu’il estime être la plus favo­rable à l’Église, et se confondre pour ain­si dire avec elle ; il inféode donc sa reli­gion à un par­ti poli­tique. Nous n’a­vons pas à démon­trer que l’a­vè­ne­ment de la démo­cra­tie uni­ver­selle n’im­porte pas à l’ac­tion de l’Église dans le monde ; Nous avons déjà rap­pe­lé que l’Église a tou­jours lais­sé aux nations le sou­ci de se don­ner le gou­ver­ne­ment qu’elles estiment le plus avan­ta­geux pour leurs inté­rêts. Ce que Nous vou­lons affir­mer encore une fois après Notre pré­dé­ces­seur, c’est qu’il y a erreur et dan­ger à inféo­der, par prin­cipe, le catho­li­cisme à une forme de gou­ver­ne­ment ; erreur et dan­ger qui sont d’au­tant plus grands lors­qu’on syn­thé­tise la reli­gion avec un genre de démo­cra­tie dont les doc­trines sont erro­nées. Or c’est le cas du Sillon, lequel, par le fait, et pour une forme poli­tique spé­ciale, en com­pro­met­tant l’Église, divise les catho­liques, arrache la jeu­nesse et même des prêtres et des sémi­na­ristes à l’ac­tion sim­ple­ment catho­lique, et dépense en pure perte les forces vives d’une par­tie de la nation.

Et voyez, Vénérables Frères, une éton­nante contra­dic­tion. C’est pré­ci­sé­ment parce que la reli­gion doit domi­ner tous les par­tis, c’est en invo­quant ce prin­cipe que le Sillon s’abs­tient de défendre l’Église atta­quée. Certes, ce n’est pas l’Église qui est des­cen­due dans l’a­rène poli­tique : on l’y a entraî­née et pour la muti­ler et pour la dépouiller. Le devoir de tout catho­lique n’est-​il donc pas d’u­ser des armes poli­tiques qu’il tient en main pour la défendre, et aus­si pour for­cer la poli­tique à res­ter dans son domaine et à ne s’oc­cu­per de l’Église que pour lui rendre ce qui lui est dû ? Eh bien ! en face de l’Église ain­si vio­len­tée, on a sou­vent la dou­leur de voir les sillon­nistes se croi­ser les bras, si ce n’est qu’à la défendre ils trouvent leur compte ; on les voit dic­ter ou sou­te­nir un pro­gramme qui nulle part ni à aucun degré ne révèle le catho­lique. Ce qui n’empêche pas les hommes, en pleine lutte poli­tique, sous le coup d’une pro­vo­ca­tion, d’af­fi­cher publi­que­ment leur foi. Qu’est-​ce à dire, sinon qu’il y a deux hommes dans le sillon­niste : l’in­di­vi­du qui est catho­lique ; le sillon­niste, l’homme d’ac­tion, qui est neutre.

Le plus grand Sillon

Il fut un temps où le Sillon, comme tel était for­mel­le­ment catho­lique. En fait de force morale, il n’en connais­sait qu’une, la force catho­lique, et il allait pro­cla­mant que la démo­cra­tie serait catho­lique ou qu’elle ne serait pas. Un moment vint où il se ravi­sa. Il lais­sa à cha­cun sa reli­gion ou sa phi­lo­so­phie. Il ces­sa lui-​même de se qua­li­fier de « catho­lique » et, à la for­mule « La démo­cra­tie sera catho­lique », il sub­sti­tua cette autre « La démo­cra­tie ne sera pas anti­ca­tho­lique », pas plus d’ailleurs qu’anti-​juive ou anti­boud­dhiste. Ce fut l’é­poque du plus grand Sillon. On appe­la à la construc­tion de la cité future tous les ouvriers de toutes les reli­gions et de toutes les sectes. On ne leur deman­da que d’embrasser le même idéal social, de res­pec­ter toutes les croyances et d’ap­por­ter un cer­tain appoint de forces morales. Certes, proclamait-​on, « les chefs du Sillon mettent leur foi reli­gieuse au-​dessus de tout. Mais peuvent-​ils ôter aux autres le droit de pui­ser leur éner­gie morale là où ils peuvent ? En revanche, ils veulent que les autres res­pectent leur droit, à eux de la pui­ser dans la foi catho­lique. Ils demandent donc à tous ceux qui veulent trans­for­mer la socié­té pré­sente dans le sens de la démo­cra­tie de ne pas se repous­ser mutuel­le­ment à cause des convic­tions phi­lo­so­phiques ou reli­gieuses qui peuvent les sépa­rer, mais de mar­cher la main dans la main, non pas en renon­çant à leurs convic­tions, mais en essayant de faire sur le ter­rain des réa­li­tés pra­tiques la preuve de l’ex­cel­lence de leurs convic­tions per­son­nelles. Peut-​être sur ce ter­rain de l’é­mu­la­tion entre âmes atta­chées à dif­fé­rentes convic­tions reli­gieuses ou phi­lo­so­phiques l’u­nion pour­ra se réa­li­ser. » [2] Et l’on décla­ra en même temps (com­ment cela pouvait-​il s’ac­com­plir?) que le petit Sillon catho­lique serait l’âme du grand Sillon cosmopolite.

Récemment, le nom du plus grand Sillon a dis­pa­ru, et une nou­velle orga­ni­sa­tion est inter­ve­nue, sans modi­fier, bien au contraire, l’es­prit et le fond des choses : « pour mettre de l’ordre dans le tra­vail et orga­ni­ser les diverses formes d’ac­ti­vi­té. Le Sillon reste tou­jours une âme, un esprit, qui se mêle­ra aux groupes et ins­pi­re­ra leur acti­vi­té ». Et tous les grou­pe­ments nou­veaux, deve­nus en appa­rence auto­nomes : catho­liques, pro­tes­tants, libres-​penseurs, sont priés de se mettre à l’œuvre. « Les cama­rades catho­liques tra­vaille­ront entre eux dans une orga­ni­sa­tion spé­ciale à s’ins­truire et à s’é­du­quer. Les démo­crates pro­tes­tants et libres-​penseurs en feront autant de leur côté. Tous, catho­liques, pro­tes­tants et libres-​penseurs, auront à cœur d’ar­mer la jeu­nesse non pas pour une lutte fra­tri­cide, mais pour une géné­reuse ému­la­tion sur le ter­rain des ver­tus sociales et civiques. » [3] Ces décla­ra­tions et cette nou­velle orga­ni­sa­tion de l’ac­tion sillon­niste appellent de bien graves réflexions.

Voici, fon­dée par des catho­liques, une asso­cia­tion inter­con­fes­sion­nelle, pour tra­vailler à la réforme de la civi­li­sa­tion, œuvre reli­gieuse au pre­mier chef, car pas de vraie civi­li­sa­tion sans civi­li­sa­tion morale, et pas de vraie civi­li­sa­tion morale sans la vraie reli­gion : c’est une véri­té démon­trée, c’est un fait d’his­toire. Et les nou­veaux sillon­nistes ne pour­ront pas pré­tex­ter qu’ils ne tra­vaille­ront que « sur le ter­rain des réa­li­tés pra­tiques » où la diver­si­té des croyances n’im­porte pas. Leur chef sent si bien cette influence des convic­tions de l’es­prit sur le résul­tat de l’ac­tion qu’il les invite, à quelque reli­gion qu’ils appar­tiennent, à « faire sur le ter­rain des réa­li­tés pra­tiques la preuve de l’ex­cel­lence de leurs convic­tions per­son­nelles ». Et avec rai­son car les réa­li­sa­tions pra­tiques revêtent le carac­tère des convic­tions reli­gieuses, comme les membres d’un corps jus­qu’à leurs der­nières extré­mi­tés reçoivent leur forme du prin­cipe vital qui l’anime.

Ceci dit, que faut-​il pen­ser de la pro­mis­cui­té où se trou­ve­ront enga­gés les jeunes catho­liques avec des hété­ro­doxes et des incroyants de toute sorte dans une œuvre de cette nature ? N’est-​elle pas mille fois plus dan­ge­reuse pour eux qu’une asso­cia­tion neutre ? Que faut-​il pen­ser de cet appel à tous les hété­ro­doxes et à tous les incroyants à prou­ver de leurs convic­tions sur le ter­rain social, dans une espèce de concours apo­lo­gé­tique, comme si ce concours ne durait pas depuis dix-​neuf siècles, dans des condi­tions moins dan­ge­reuses pour la foi des fidèles et tout en l’hon­neur de l’Église catho­lique ? Que faut-​il pen­ser de ce res­pect de toutes les erreurs et de l’in­vi­ta­tion étrange, faite par un catho­lique à tous les dis­si­dents, de for­ti­fier leurs convic­tions par l’é­tude et d’en faire des sources tou­jours plus abon­dantes de forces nou­velles ? Que faut-​il pen­ser d’une asso­cia­tion où toutes les reli­gions et même la libre-​pensée peuvent se mani­fes­ter hau­te­ment à leur aise ? Car les sillon­nistes qui, dans les confé­rences publiques et ailleurs, pro­clament fiè­re­ment leur foi indi­vi­duelle, n’en­tendent cer­tai­ne­ment pas fer­mer la bouche aux autres et empê­cher le pro­tes­tant d’af­fir­mer son pro­tes­tan­tisme et le scep­tique son scep­ti­cisme. Que pen­ser, enfin, d’un catho­lique qui, en entrant dans son cercle d’é­tudes, laisse son catho­li­cisme à la porte, pour ne pas effrayer les cama­rades qui, « rêvant d’une action sociale dés­in­té­res­sée, répugnent de la faire ser­vir au triomphe d’in­té­rêts, de cote­ries ou même de convic­tions quelles qu’elles soient » ? Telle est la pro­fes­sion de foi du nou­veau Comité démo­cra­tique d’ac­tion sociale, qui a héri­té de la plus grande tâche de l’an­cienne orga­ni­sa­tion, et qui, dit-​il, « en bri­sant l’é­qui­voque entre­te­nue autour du plus grand Sillon, tant dans les milieux réac­tion­naires que dans les milieux anti­clé­ri­caux », est ouvert à tous les hommes « res­pec­tueux des forces morales et reli­gieuses et convain­cus qu’au­cune éman­ci­pa­tion sociale véri­table n’est pos­sible sans le ferment d’un géné­reux idéalisme ».

Condamnation du Sillon

Oui, hélas ! l’é­qui­voque est bri­sée ; l’ac­tion sociale du Sillon n’est plus catho­lique ; le sillon­niste, comme tel, ne tra­vaille pas pour une cote­rie, et « l’Église, il le dit, ne sau­rait à aucun titre être béné­fi­ciaire des sym­pa­thies que son action pour­ra sus­ci­ter ». Étrange insi­nua­tion, vrai­ment ! On craint que l’Église ne pro­fite de l’ac­tion sociale du Sillon dans un but égoïste et inté­res­sé, comme si tout ce qui pro­fite à l’Église ne pro­fi­tait pas à l’hu­ma­ni­té ! Étrange ren­ver­se­ment des idées : c’est l’Église qui serait la béné­fi­ciaire de l’ac­tion sociale, comme si les plus grands éco­no­mistes n’a­vaient pas recon­nu et démon­tré que c’est l’ac­tion sociale, qui, pour être sérieuse et féconde, doit béné­fi­cier de l’Église.

Mais, plus étranges encore, effrayantes et attris­tantes à la fois, sont l’au­dace et la légè­re­té d’es­prit d’hommes qui se disent catho­liques, qui rêvent de refondre la socié­té dans de pareilles condi­tions et d’é­ta­blir sur terre, par-​dessus l’Église catho­lique « le règne de la jus­tice et de l’a­mour », avec des ouvriers venus de toute part, de toutes reli­gions ou sans reli­gion, avec ou sans croyances, pour­vu qu’ils oublient ce qui les divise : leurs convic­tions reli­gieuses et phi­lo­so­phiques, et qu’ils mettent en com­mun ce qui les unit : un géné­reux idéa­lisme et des forces morales prises « où ils peuvent ». Quand on songe à tout ce qu’il a fal­lu de forces, de science, de ver­tus sur­na­tu­relles pour éta­blir la cité chré­tienne, et les souf­frances de mil­lions de mar­tyrs, et les lumières des Pères et des Docteurs de l’Église, et le dévoue­ment de tous les héros de la cha­ri­té, et une puis­sante hié­rar­chie née du ciel, et des fleuves de grâce divine, et le tout édi­fié, relié, com­pé­né­tré par la Vie de Jésus-​Christ, la Sagesse de Dieu, le Verbe fait homme ; quand on songe, disons-​Nous, à tout cela, on est effrayé de voir de nou­veaux apôtres s’a­char­ner à faire mieux avec la mise en com­mun d’un vague idéa­lisme et de ver­tus civiques. Que vont-​ils pro­duire ? Qu’est-​ce qui va sor­tir de cette col­la­bo­ra­tion ? Une construc­tion pure­ment ver­bale et chi­mé­rique, où l’on ver­ra miroi­ter pêle-​mêle et dans une confu­sion sédui­sante les mots de liber­té, de jus­tice, de fra­ter­ni­té et d’a­mour, d’é­ga­li­té et d’exal­ta­tion humaine, le tout basé sur une digni­té humaine mal com­prise. Ce sera une agi­ta­tion tumul­tueuse, sté­rile pour le but pro­po­sé et qui pro­fi­te­ra aux remueurs de masses moins uto­pistes. Oui, vrai­ment, on peut dire que le Sillon convoie le socia­lisme, l’œil fixé sur une chimère.

Nous crai­gnons qu’il n’y ait encore pire. Le résul­tat de cette pro­mis­cui­té en tra­vail, le béné­fi­ciaire de cette action sociale cos­mo­po­lite ne peut être qu’une démo­cra­tie qui ne sera ni catho­lique, ni pro­tes­tante, ni juive ; une reli­gion (car le sillon­nisme, les chefs l’ont dit, est une reli­gion) plus uni­ver­selle que l’Église catho­lique, réunis­sant tous les hommes deve­nus enfin frères et cama­rades dans « le règne de Dieu ».- « On ne tra­vaille pas pour l’Église, on tra­vaille pour l’humanité ».

Et main­te­nant, péné­tré de la plus vive tris­tesse, Nous Nous deman­dons, véné­rables Frères, ce qu’est deve­nu le catho­li­cisme du Sillon. Hélas, lui qui don­nait autre­fois de si belles espé­rances, ce fleuve lim­pide et impé­tueux a été cap­té dans sa marche par les enne­mis modernes de l’Église et ne forme plus doré­na­vant qu’un misé­rable affluent du grand mou­ve­ment d’a­po­sta­sie orga­ni­sé, dans tous les pays, pour l’é­ta­blis­se­ment d’une Église uni­ver­selle qui n’au­ra ni dogmes, ni hié­rar­chie, ni règle pour l’es­prit, ni frein pour les pas­sions et qui, sous pré­texte de liber­té et de digni­té humaine, ramè­ne­rait dans le monde, si elle pou­vait triom­pher, le règne légal de la ruse et de la force, et l’op­pres­sion des faibles, de ceux qui souffrent et qui travaillent.

Le Sillon et la révolution

Nous ne connais­sons que trop les sombres offi­cines où l’on éla­bore ces doc­trines délé­tères qui ne devraient pas séduire des esprits clair­voyants. Les chefs du Sillon n’ont pu s’en défendre : l’exal­ta­tion de leurs sen­ti­ments, l’a­veugle bon­té de leur cœur, leur mys­ti­cisme phi­lo­so­phique, mêlé d’une part d’illu­mi­nisme, les ont entraî­nés vers un nou­vel Évangile, dans lequel ils ont cru voir le véri­table Évangile du Sauveur, au point qu’ils osent trai­ter Notre-​Seigneur Jésus-​Christ avec une fami­lia­ri­té sou­ve­rai­ne­ment irres­pec­tueuse et que, leur idéal étant appa­ren­té à celui de la Révolution, ils ne craignent pas de faire entre l’Évangile et la Révolution des rap­pro­che­ments blas­phé­ma­toires qui n’ont pas l’ex­cuse d’a­voir échap­pé à quelque impro­vi­sa­tion tumultueuse.

Le Sillon et l’Evangile

Nous vou­lons atti­rer votre atten­tion, Vénérables Frères, sur cette défor­ma­tion de l’Évangile et du carac­tère sacré de Notre-​Seigneur Jésus-​Christ, Dieu et Homme, pra­ti­quée dans le « Sillon » et ailleurs. Dès que l’on aborde la ques­tion sociale, il est de mode, dans cer­tains milieux, d’é­car­ter d’a­bord la divi­ni­té de Jésus-​Christ, et puis de ne par­ler que de sa sou­ve­raine man­sué­tude, de sa com­pas­sion pour toutes les misères humaines, de ses pres­santes exhor­ta­tions à l’a­mour du pro­chain et à la fra­ter­ni­té. Certes, Jésus nous a aimés d’un amour immense, infi­ni, et il est venu sur terre souf­frir et mou­rir pour que, réunis autour de lui dans la jus­tice et l’a­mour, ani­més des mêmes sen­ti­ments de cha­ri­té mutuelle, tous les hommes vivent dans la paix et le bon­heur. Mais, à la réa­li­sa­tion de ce bon­heur tem­po­rel et éter­nel, il a mis, avec une sou­ve­raine auto­ri­té, la condi­tion que l’on fasse par­tie de son trou­peau, que l’on accepte sa doc­trine, que l’on pra­tique la ver­tu et qu’on se laisse ensei­gner et gui­der par Pierre et ses suc­ces­seurs. Puis, si Jésus a été bon pour les éga­rés et les pécheurs, il n’a pas res­pec­té leurs convic­tions erro­nées, quelque sin­cères qu’elles parussent ; il les a tous aimés pour les ins­truire, les conver­tir et les sau­ver. S’il a appe­lé à lui pour les sou­la­ger, ceux qui peinent et qui souffrent, ce n’a pas été pour leur prê­cher la jalou­sie d’une éga­li­té chi­mé­rique. S’il a rele­vé les humbles, ce n’a pas été pour leur ins­pi­rer le sen­ti­ment d’une digni­té indé­pen­dante et rebelle à l’o­béis­sance. Si son coeur débor­dait de man­sué­tude pour les âmes de bonne volon­té, il a su éga­le­ment s’ar­mer d’une sainte indi­gna­tion contre les pro­fa­na­teurs de la mai­son de Dieu, contre les misé­rables qui scan­da­lisent les petits, contre les auto­ri­tés qui accablent le peuple sous le poids de lourds far­deaux sans y mettre le doigt pour les sou­le­ver. Il a été aus­si fort que doux ; il a gron­dé, mena­cé, châ­tié, sachant et nous ensei­gnant que sou­vent la crainte est le com­men­ce­ment de la sagesse et qu’il convient par­fois de cou­per un membre pour sau­ver le corps. Enfin, il n’a pas annon­cé pour la socié­té future le règne d’une féli­ci­té idéale, d’où la souf­france serait ban­nie ; mais, par ses leçons et par ses exemples, il a tra­cé le che­min du bon­heur pos­sible sur terre et du bon­heur par­fait au ciel : la voie royale de la croix. Ce sont là des ensei­gne­ments qu’on aurait tort d’ap­pli­quer seule­ment à la vie indi­vi­duelle en vue du salut éter­nel ; ce sont des ensei­gne­ments émi­nem­ment sociaux, et ils nous montrent en Notre-​Seigneur Jésus-​Christ autre chose qu’un huma­ni­ta­risme sans consis­tance et sans autorité.

Devoir des évêques

Pour vous, Vénérables Frères conti­nuez acti­ve­ment l’œuvre du Sauveur des hommes par l’i­mi­ta­tion de sa dou­ceur et sa force. Inclinez-​vous vers toutes les misères ; qu’au­cune dou­leur n’é­chappe à votre sol­li­ci­tude pas­to­rale ; qu’au­cune plainte ne vous trouve indif­fé­rents. Mais aus­si, prê­chez har­di­ment leurs devoirs aux grands et aux petits ; il vous appar­tient de for­mer la conscience du peuple et des pou­voirs publics. La ques­tion sociale sera bien près d’être réso­lue lorsque les uns et les autres, moins exi­geants sur leurs droits mutuels, rem­pli­ront plus exac­te­ment leurs devoirs.

De plus, comme dans le conflit des inté­rêts, et sur­tout dans la lutte avec des forces mal­hon­nêtes, la ver­tu d’un homme, sa sain­te­té même ne suf­fit pas tou­jours à lui assu­rer le pain quo­ti­dien, et que les rouages sociaux devraient être orga­ni­sés de telle façon que, par leur jeu natu­rel, ils para­lysent les efforts des méchants et rendent abor­dable à toute bonne volon­té sa part légi­time de féli­ci­té tem­po­relle, Nous dési­rons vive­ment que vous pre­niez une part active à l’or­ga­ni­sa­tion de la socié­té dans ce but. Et à cette fin, pen­dant que vos prêtres se livre­ront avec ardeur au tra­vail de la sanc­ti­fi­ca­tion des âmes, de la défense de l’Église, et aux œuvres de cha­ri­té pro­pre­ment dites, vous en choi­si­rez quelques-​uns, actifs et d’es­prit pon­dé­ré, munis des grades de doc­teur en phi­lo­so­phie et en théo­lo­gie et pos­sé­dant par­fai­te­ment l’his­toire de la civi­li­sa­tion antique et moderne, et vous les appli­que­rez aux études moins éle­vées et plus pra­tiques de la science sociale, pour les mettre, en temps oppor­tun, à la tête de vos œuvres d’ac­tion catho­lique. Toutefois, que ces prêtres ne se laissent pas éga­rer, dans le dédale des opi­nions contem­po­raines, par le mirage d’une fausse démo­cra­tie ; qu’ils n’empruntent pas à la rhé­to­rique des pires enne­mis de l’Église et du peuple un lan­gage empha­tique plein de pro­messes aus­si sonores qu’ir­réa­li­sables. Qu’ils soient per­sua­dés que la ques­tion sociale et la science sociale ne sont pas nées d’hier ; que, de tous temps, l’Église et l’État, heu­reu­se­ment concer­tés, ont sus­ci­té dans ce but des orga­ni­sa­tions fécondes ; que l’Église, qui n’a jamais tra­hi le bon­heur du peuple par des alliances com­pro­met­tantes, n’a pas à se déga­ger du pas­sé et qu’il lui suf­fit de reprendre, avec le concours des vrais ouvriers de la res­tau­ra­tion sociale, les orga­nismes bri­sés par la Révolution et de les adap­ter, dans le même esprit chré­tien qui les a ins­pi­rés, au nou­veau milieu créé par l’é­vo­lu­tion maté­rielle de la socié­té contem­po­raine : car les vrais amis du peuple ne sont ni révo­lu­tion­naires ni nova­teurs, mais traditionalistes.

Appel à la soumission

Cette œuvre émi­nem­ment digne de votre zèle pas­to­ral, Nous dési­rons que, loin d’y faire obs­tacle, la jeu­nesse du « Sillon », déga­gée de ses erreurs, y apporte dans l’ordre et la sou­mis­sion conve­nables un concours loyal et efficace.

Nous tour­nant donc vers les chefs du « Sillon », avec la confiance d’un Père qui parle à ses enfants, Nous leur deman­dons pour leur bien, pour le bien de l’Église et de la France, de vous céder leur place. Nous mesu­rons, certes, l’é­ten­due du sacri­fice que Nous sol­li­ci­tons d’eux, mais Nous les savons assez géné­reux pour l’ac­com­plir, et, d’a­vance, au nom de Notre-​Seigneur Jésus-​Christ, dont nous sommes l’in­digne repré­sen­tant, Nous les en bénis­sons. Quant aux membres du « Sillon », Nous vou­lons qu’ils se rangent par dio­cèses pour tra­vailler, sous la direc­tion de leurs évêques res­pec­tifs, à la régé­né­ra­tion chré­tienne et catho­lique du peuple, en même temps qu’à l’a­mé­lio­ra­tion de son sort. Ces groupes dio­cé­sains seront, pour le moment, indé­pen­dants les uns des autres : et afin de bien mar­quer qu’ils ont bri­sé avec les erreurs du pas­sé, ils pren­dront le nom de « Sillons Catholiques », et cha­cun de leurs membres ajou­te­ra à son titre de « sillon­niste », le même qua­li­fi­ca­tif de « catho­lique ». Il va sans dire que tout sillon­niste catho­lique res­te­ra libre de gar­der par ailleurs ses pré­fé­rences poli­tiques, épu­rées de tout ce qui ne serait pas entiè­re­ment conforme, en cette matière, à la doc­trine de l’Église. Que si, Vénérables Frères, des groupes refu­saient de se sou­mettre à ces condi­tions, vous devriez les consi­dé­rer comme refu­sant par le fait de se sou­mettre à votre direc­tion ; et, alors, il y aurait à exa­mi­ner s’ils se confinent dans la poli­tique ou l’é­co­no­mie pure, ou s’ils per­sé­vèrent dans leurs anciens erre­ments. Dans le pre­mier cas, il est clair que vous n’au­riez pas plus à vous en occu­per que du com­mun des fidèles ; dans le second, vous devriez agir en consé­quence, avec pru­dence, mais avec fer­me­té. Les prêtres auront à se tenir tota­le­ment en dehors des groupes dis­si­dents et se conten­te­ront de prê­ter le secours du saint minis­tère indi­vi­duel­le­ment à leurs membres, en leur appli­quant au tri­bu­nal de la Pénitence les règles com­munes de la morale rela­ti­ve­ment à la doc­trine et à la conduite. Quant aux groupes catho­liques, les prêtres et les sémi­na­ristes s’abs­tien­dront de s’y agré­ger comme membres, car il convient que la milice sacer­do­tale reste au-​dessus des asso­cia­tions laïques, même les plus utiles et ani­mées du meilleur esprit.

Telles sont les mesures pra­tiques par les­quelles Nous avons cru néces­saire de sanc­tion­ner cette Lettre sur le « Sillon » et les sillon­nistes. Que le Seigneur veuille bien, nous l’en prions du fond de l’âme, faire com­prendre à ces hommes et à ces jeunes gens les graves rai­sons qui l’ont dic­tée, qu’il leur donne la doci­li­té du cœur, avec le cou­rage de prou­ver, en face de l’Église, la sin­cé­ri­té de leur fer­veur catho­lique ; et à vous, Vénérables Frères, qu’il vous ins­pire pour eux, puis­qu’ils sont désor­mais vôtres, les sen­ti­ments d’une affec­tion toute paternelle.

C’est dans cet espoir, et pour obte­nir ces résul­tats si dési­rables, que Nous vous accor­dons de tout cœur, ain­si qu’à votre cler­gé et à votre peuple, la Bénédiction apostolique.

Donné à Rome, près de Saint-​Pierre, le 25 août 1910, la hui­tième de Notre Pontificat.

PIE X, Pape

Notes de bas de page

  1. Marc Sangnier, Discours de Rouen, 1907.[]
  2. Marc Sangnier, Discours de Rouen, 1907.[]
  3. Marc Sangnier, Paris, mai 1910.[]
fraternité sainte pie X
4 octobre 1833
Condamnation d'un mouvement de fausse réforme menaçant l'Eglise
  • Grégoire XVI
25 juin 1834
Condamnation de l'indifférentisme et du libéralisme de Lamennais et de son livre "Paroles d'un croyant"
  • Grégoire XVI