Pie XII

Discours aux jeunes époux

7 août 1940

Les mauvaises lectures

Donné à Rome, près Saint-​Pierre, le 7 août 1940

Lorsque sous le radieux soleil du mois d’août, l’en­fant quitte sa famille pour la colo­nie de vacances, son père juge­rait super­flu de lui dire : « Mon cher enfant, n’emporte point de ser­pent dans ta petite valise ; et si jamais tu en ren­contres un dans tes pro­me­nades, garde-​toi de le prendre dans tes mains pour l’examiner. »

Toutefois l’a­mour pater­nel Nous ins­pire à votre adresse un conseil sem­blable. Nous avons à l’au­dience de mer­cre­di der­nier expo­sé briè­ve­ment l’u­ti­li­té des bonnes lec­tures. Aujourd’hui Nous vou­drions vous rap­pe­ler le péril des mau­vaises ; péril contre lequel l’Eglise n’a jamais ces­sé d’é­le­ver la voix, mais dont néan­moins nombre de chré­tiens mécon­naissent ou contestent la gravité.

Vous devez donc vous per­sua­der qu’il y a de mau­vais livres, des livres mau­vais pour tous, comme il y a des poi­sons contre les­quels per­sonne ne sau­rait se dire assu­ré. En tout homme la chair est sujette aux fai­blesses et l’es­prit prompt aux rébel­lions ; ain­si de pareilles lec­tures consti­tuent un dan­ger pour n’im­porte qui. Durant la pré­di­ca­tion de saint Paul à Ephèse, racontent les Actes des Apôtres, nombre d’au­di­teurs qui s’é­taient adon­nés aux pra­tiques super­sti­tieuses, appor­tèrent leurs livres et les brû­lèrent devant tout le peuple ; en esti­mant la valeur de ces livres de magie ain­si réduits en cendres, on trou­va cin­quante mille pièces d’argent (Ac 19, 19).

Plus tard, durant le cours des siècles, les papes prirent soin de faire publier un cata­logue, ou Index, des livres dont la lec­ture est inter­dite aux fidèles, et ils ajoutent en même temps que beau­coup d’autres livres, dont l’Index ne contient aucune men­tion expresse, tombent sous la même condam­na­tion et pro­hi­bi­tion, parce que nui­sibles à la foi et aux mœurs. Qui donc s’é­ton­ne­rait de voir les gar­diens de la san­té spi­ri­tuelle des fidèles recou­rir à une pareille défense ? La socié­té civile ne travaille-​t-​elle point, elle aus­si, par de sages mesures légis­la­tives et pro­phy­lac­tiques, à empê­cher dans l’é­co­no­mie domes­tique et indus­trielle l’ac­tion délé­tère des sub­stances toxiques ? N’entoure-​t-​elle pas de mesures de pré­cau­tions la vente et l’u­sage des poi­sons, et tout spé­cia­le­ment des plus nocifs ?

Si Nous vous rap­pe­lons ce grave devoir, c’est que Nous y sommes pous­sé par l’ex­ten­sion du mal, exten­sion que favo­risent actuel­le­ment l’in­ces­sant déve­lop­pe­ment de la librai­rie et la liber­té que beau­coup s’at­tri­buent de lire n’im­porte quoi. Or, il ne sau­rait exis­ter une liber­té de lire tout, pas plus que n’existe la liber­té de man­ger et de boire tout ce qui vous tombe sous la main, fût-​ce de la cocaïne ou de l’a­cide prussique.

Chers époux, cette mise en garde s’a­dresse spé­cia­le­ment à vous, qui vous trou­vez pour la plu­part dans l’âge et l’é­tat d’es­prit où l’on se com­plaît aux récits roma­nesques, où la foule des dési­rs trouve une pâture en des bon­heurs par­fois ima­gi­naires et où la dou­ceur des rêves atté­nue la rudesse de la réa­li­té. Certes, il ne vous est pas inter­dit de goû­ter le charme des récits de pure et saine ten­dresse humaine ; l’Ecriture Sainte elle-​même offre des scènes de ce genre, qui ont conser­vé à tra­vers les siècles leur fraî­cheur idyl­lique : telles la ren­contre de Jacob et de Rachel (Gn 29, 9–12), les fian­çailles du jeune Tobie (Tob., 7), l’his­toire de Ruth (Ruth, 3). Et il y a eu même des auteurs de grand talent qui ont écrit de bons et hon­nêtes romans ; qu’il suf­fise de citer notre Manzoni. Mais à côté de ces fleurs pures, quelle végé­ta­tion de plantes véné­neuses dans le vaste domaine des œuvres d’i­ma­gi­na­tion ! Or, trop sou­vent les hommes cueillent ces plantes véné­neuses, plus acces­sibles et plus voyantes ; trop sou­vent ils pré­fèrent aux fleurs pures le par­fum péné­trant et enivrant de ces plantes vénéneuses.

« Je ne suis plus une enfant — dit cette jeune femme — et je connais la vie. Il me faut donc la connaître encore mieux, et j’en ai le droit. » Pauvre jeune femme ! Elle ne remarque point qu’elle tient le lan­gage d’Eve en face du fruit défen­du ! Croit-​elle peut-​être que, pour mieux connaître et aimer la vie, et pour en tirer pro­fit, il soit néces­saire d’en scru­ter tous les abus et déformations ?

« Je ne suis plus un enfant — dira éga­le­ment ce jeune homme — et à mon âge les des­crip­tions sen­suelles et les scènes volup­tueuses ne font plus rien. » En est-​il bien sûr, tout d’a­bord ? Et puis, s’il en était ain­si, ce serait l’in­dice d’une incons­ciente per­ver­sion, fruit de mau­vaises lec­tures anté­rieures. Ainsi, racontent cer­tains his­to­riens, Mithridate, roi du Pont, culti­vait des herbes véné­neuses ; il pré­pa­rait et expé­ri­men­tait sur lui-​même des poi­sons aux­quels il vou­lait s’ha­bi­tuer ; d’où le nom de mithridatisme.

Mais n’al­lez pas croire, jeunes hommes et jeunes femmes, que si vous vous lais­sez par­fois entraî­ner à lire, en cachette peut-​être, des livres sus­pects, n’al­lez pas croire que le poi­son de ces ouvrages ne pro­duise plus d’ef­fet sur vous ; crai­gnez plu­tôt que pour n’être pas immé­diat, cet effet n’en soit que plus mal­fai­sant. Il existe dans les pays tro­pi­caux de l’Afrique des insectes diptères connus sous le nom de mouches tsé-​tsé ; leur piqûre ne cause point la mort aus­si­tôt mais une simple et pas­sa­gère irri­ta­tion locale. Cependant elle ino­cule dans le sang des try­pa­no­somes délé­tères, et, lorsque les symp­tômes du mal appa­raissent clai­re­ment, il est par­fois trop tard pour y por­ter remède par les médi­ca­ments de la science. Pareillement les images impures et les pen­sées dan­ge­reuses que pro­duit en vous un mau­vais livre semblent par­fois entrer dans votre esprit sans cau­ser de bles­sure. Vous serez sujets alors à réci­di­ver, et vous ne vous ren­drez pas compte qu’ain­si, par la fenêtre de vos yeux, la mort pénètre dans la mai­son de votre âme (cf. Jér. Jr 9, 21) ; à moins d’une réac­tion immé­diate et vigou­reuse, votre âme, tel un orga­nisme engour­di par la « mala­die du som­meil » glis­se­ra, lan­guis­sante, dans le péché mor­tel et dans l’i­ni­mi­tié de Dieu.

Sous cer­tains aspects, le dan­ger des mau­vaises lec­tures est plus funeste que celui des mau­vaises com­pa­gnies : à la façon d’un traître, le mau­vais livre sait se rendre fami­lier. Que de jeunes filles et de jeunes femmes, seules dans leur chambre avec le livre en vogue, se laissent dire crû­ment par lui des choses qu’elles ne per­met­traient à per­sonne de mur­mu­rer en leur pré­sence, ou se laissent décrire des scènes dont pour rien au monde elles ne vou­draient être les actrices ou les vic­times ! Hélas ! Elles se pré­parent à le deve­nir demain ! D’autres, chré­tiens ou chré­tiennes qui dès leur enfance ont mar­ché dans la bonne voie, gémissent par­fois de voir se mul­ti­plier sou­dain les ten­ta­tions qui les oppriment et devant les­quelles ils se sentent tou­jours faibles. S’ils inter­ro­geaient avec sin­cé­ri­té leur conscience, ils devraient peut-​être recon­naître qu’ils ont lu un roman sen­suel, par­cou­ru une revue immo­rale, atta­ché le regard sur des illus­tra­tions indé­centes. Les pauvres âmes ! Peuvent-​elles, en toute loyau­té et logique, se plaindre qu’un flot de fange menace de les sub­mer­ger, quand elles ont ouvert les digues d’un océan de poison ?

Au sur­plus, chers jeunes époux, vous pré­pa­rez main­te­nant votre ave­nir et implo­rez de Dieu entre autres la béné­dic­tion de la fécon­di­té sur votre union ; son­gez que l’âme de vos enfants sera le reflet de la vôtre. Vous êtes certes réso­lus à leur don­ner une édu­ca­tion chré­tienne et à ne leur ins­pi­rer que de bons prin­cipes. Excellente réso­lu­tion. Mais suffira-​t-​elle tou­jours ? Hélas non ! Il arrive par­fois que des parents ont don­né à un fils ou à une fille une édu­ca­tion soi­gnée, les ont tenus à l’é­cart des plai­sirs dan­ge­reux et des mau­vaises com­pa­gnies, et qu’ils les voient, à l’âge de 18 ou 20 ans, vic­times de chutes misé­rables ou même scan­da­leuses ; l’i­vraie a étouf­fé le bon grain semé par les parents. Quel est l’i­ni­mi­cus homo, l’en­ne­mi qui a fait pareil mal ? Le rusé ten­ta­teur s’est fur­ti­ve­ment intro­duit au foyer domes­tique lui-​même, dans ce petits para­dis ter­restre, et il a trou­vé déjà cueilli, pour l’of­frir à ces mains inno­centes, le fruit cor­rup­teur : un livre lais­sé par négli­gence sur le bureau du père a miné dans le fils la foi bap­tis­male ; un roman oublié par la mère sur le sofa ou le four­neau a ter­ni dans la fille la pure­té de la pre­mière com­mu­nion. Et le mal se découvre, avec épou­vante, d’au­tant plus dif­fi­cile à gué­rir que la tache faite à la can­deur d’une âme vierge est plus tenace.

Mais à côté des écrits qui pro­pagent l’im­pié­té et l’in­con­duite, Nous ne pou­vons omettre de men­tion­ner ceux qui répandent le men­songe et pro­voquent la haine. Le men­songe, abo­mi­nable aux yeux de Dieu et détes­té de tout homme droit (Pr 6,17 et Pr 13, 5), l’est encore davan­tage lors­qu’il pro­page la calom­nie et sème la dis­corde par­mi les frères (Pr 6, 19). Comme les maniaques des lettres ano­nymes ruinent par leur plume trem­pée de fiel et de fange la féli­ci­té des familles et l’u­nion des foyers, une cer­taine presse semble avoir pris à tâche de détruire, dans la grande famille des peuples, les rela­tions fra­ter­nelles entre les fils du même Père céleste. œuvre de haine qui s’ac­com­plit par le livre, et plus sou­vent encore, par le journal.

Que dans la hâte fié­vreuse du tra­vail quo­ti­dien il échappe une erreur à un écri­vain, qu’il accepte une infor­ma­tion peu sûre, qu’il émette une appré­cia­tion injuste, tout cela bien sou­vent peut paraître et peut être légè­re­té plu­tôt que faute. Qu’il pense pour­tant que de pareilles légè­re­tés et inad­ver­tances peuvent suf­fire, sur­tout en des époques de ten­sions aiguës, à pro­duire de graves réper­cus­sions. Plaise à Dieu que l’his­toire n’en­re­gistre aucune guerre pro­vo­quée par un men­songe habi­le­ment propagé !

Un publi­ciste conscient de sa mis­sion et de sa res­pon­sa­bi­li­té se sent le devoir, s’il a répan­du l’er­reur, de réta­blir la véri­té. Il s’a­dresse à des mil­liers de lec­teurs sur qui ses écrits peuvent pro­duire un effet, et il est tenu de ne point rui­ner en eux et autour d’eux le patri­moine sacré de véri­té libé­ra­trice et de paci­fiante cha­ri­té que dix-​neuf siècles de chris­tia­nisme, dix-​neuf siècles de labeur, ont appor­té au genre humain. On a dit que la langue a tué plus d’hommes que Pépée (cf. Si 28, 22). Pareillement la lit­té­ra­ture men­son­gère peut deve­nir plus homi­cide que les chars blin­dés et les bombardiers.

L’Evangile de la Transfiguration du Seigneur que nous avons lu hier à la sainte messe, raconte com­ment, pour révé­ler sa gloire à ses trois apôtres pré­fé­rés, le divin Maître com­men­ça par les conduire seuls, à l’é­cart, sur une haute mon­tagne (Mc 9, 1). Si vous vou­lez assu­rer à vos foyers la béné­dic­tion de Dieu, la pro­tec­tion spé­ciale de son Cœur, les grâces de paix et d’u­nion pro­mises à qui l’ho­nore, séparez-​vous de la foule en repous­sant les publi­ca­tions mau­vaises et cor­rup­trices. Cherchez le bien en ce domaine comme dans les autres, pre­nez l’ha­bi­tude de vivre sous le regard de Dieu et dans la fidé­li­té à sa loi : vous ferez alors de votre foyer un Thabor intime et inac­ces­sible aux miasmes de la plaine et où vous pour­rez dire avec saint Pierre : « Maître, il nous est bon d’être ici ! (Mc 9, 4) ».

PIE XII, Pape.

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