Pie XII

Discours aux jeunes époux

12 février 1941

La prière commune en famille

Table des matières

Donné à Rome, près Saint-​Pierre, le 29 jan­vier 1941

Votre pré­sence Nous apporte un grand récon­fort et une grande espé­rance. Nous avons sous les yeux une assem­blée de jeunes familles chré­tiennes que le Seigneur se plaît à com­bler de ses faveurs, lui que vous invo­quiez au pied de l’au­tel tan­dis que le prêtre bénis­sait votre union. Vous avez alors en effet invo­qué le Seigneur ; à la prière du ministre de Dieu vous avez uni votre prière : c’est par la prière que vous avez com­men­cé votre com­mune vie nou­velle. Allez-​vous conti­nuer à prier ? Invoquerez-​vous encore Celui qui est la source de toute pater­ni­té et dans l’ordre de la nature et dans l’ordre de la grâce, le Père qui est dans les cieux ? Oui, votre pré­sence ici Nous en donne un gage. Vous venez à Nous pour implo­rer sur votre jeune foyer Notre béné­dic­tion de Père ; Notre béné­dic­tion confir­me­ra la prière du prêtre et la vôtre ; elle les ren­for­ce­ra pour toute la durée de votre vie : votre pré­sence Nous est une pro­messe de fidé­li­té à la prière.

Nous avons briè­ve­ment com­men­té dans Notre der­nier dis­cours aux jeunes époux les avis que saint François de Sales donne aux gens mariés. Sur la prière des époux, son pin­ceau a de déli­cieuses touches que Nous vou­drions aujourd’­hui offrir à votre considération :

« C’est la plus grande et fruc­tueuse union du mari et de la femme que celle qui se fait en la sainte dévo­tion, à laquelle ils se doivent entre­por­ter l’un l’autre à l’en­vi. Il y a des fruits, comme le coing, qui, pour l’â­pre­té de leur suc, ne sont guère agréables qu’en confi­ture ; il y en a d’autres qui, pour leur ten­dre­té et déli­ca­tesse, ne peuvent durer, s’ils ne sont aus­si confits, comme les cerises et abricots.

Ainsi les femmes doivent sou­hai­ter que leurs maris soient confits au sucre de la dévo­tion, car l’homme sans dévo­tion est un ani­mal sévère, âpre et rude ; et les maris doivent sou­hai­ter que leurs femmes soient dévotes, car sans la dévo­tion, la femme est gran­de­ment fra­gile et sujette à déchoir ou ter­nir en la ver­tu » [1].

Sa valeur.

C’est une grande ver­tu que la dévo­tion ; c’est la sau­ve­garde de toutes les autres ver­tus. Mais l’acte le plus beau et le plus ordi­naire de la dévo­tion est la prière. L’homme est esprit et corps, et la prière est la nour­ri­ture quo­ti­dienne de l’es­prit, comme le pain maté­riel est la nour­ri­ture quo­ti­dienne du corps. La prière a donc d’heu­reux effets. Mais de même que l’u­nion fait la force, ain­si la prière en com­mun pos­sède une plus grande effi­ca­ci­té sur le coeur de Dieu. Aussi Notre-​Seigneur a‑t-​il accor­dé une béné­dic­tion spé­ciale à la prière faite en com­mun et il a pro­cla­mé à ses dis­ciples : « Je vous le dis encore : si deux d’entre vous s’ac­cordent sur la terre, quelque chose qu’ils demandent, ils l’ob­tien­dront de mon Père qui est aux cieux. Car là où deux ou trois sont assem­blés en mon nom, je suis au milieu d’eux » (Mt 18,19–20). Mais quelles âmes se trou­ve­ront plus véri­ta­ble­ment et plus inti­me­ment unies au nom de Jésus-​Christ pour la prière, que les âmes où le saint sacre­ment de mariage a impri­mé l’i­mage vivante et per­ma­nente de la sublime union du Christ avec son Eglise, avec son Epouse bien-​aimée sor­tie au Golgotha de son côté ouvert ?

Restez unis dans la prière

C’est donc une grande et fruc­tueuse union que celle des époux qui se mettent à genoux l’un à côté de l’autre pour deman­der à Dieu de conser­ver, d’ac­croître et de bénir la fusion de leurs vies. Tous les chré­tiens doivent, sans négli­ger la prière indi­vi­duelle, accor­der dans leur vie une place à la prière en com­mun, qui leur rap­pelle leur fra­ter­ni­té dans le Christ et leur devoir de sau­ver leurs âmes, non point iso­lés les uns des autres, mais dans la col­la­bo­ra­tion : à plus forte rai­son la prière des époux ne doit-​elle pas les éloi­gner et les sépa­rer, tels des ermites, dans une médi­ta­tion soli­taire, au point de ne les réunir que rare­ment devant Dieu ou au pied de l’au­tel. Or où donc leurs cœurs, leurs intel­li­gences, leurs volon­tés se rapprocheront-​ils, se pénétreront-​ils dans une union plus pro­fonde, plus forte et plus solide que dans la prière à deux, où une même grâce divine des­cend du ciel pour har­mo­ni­ser toutes leurs pen­sées, leurs affec­tions et leurs dési­rs ? Quel doux spec­tacle pour les anges que cette prière de deux époux qui lèvent les yeux au ciel et implorent sur eux-​mêmes et sur leurs espé­rances le regard de Dieu et sa main tuté­laire ? Peu de scènes de l’Ecriture Sainte valent la prière de Tobie avec sa jeune épouse Sara ; loin d’i­gno­rer les périls qui menacent leur féli­ci­té, ils prennent confiance en s’é­le­vant devant Dieu au-​dessus des basses vues de la chair, et ils s’en­cou­ragent à la pen­sée que, fils de saints, il ne leur convient point de s’u­nir « à la manière des Gentils, qui ne connaissent point Dieu » (Tb 8,4–5).

Comme Tobie et Sara, vous connais­sez Dieu, jeunes époux, Dieu qui fait tou­jours lever, voi­lé ou écla­tant, son soleil sur votre matin. Pour pleines et encom­brées que soient vos jour­nées, sachez trou­ver au moins un ins­tant pour vous age­nouiller et pour com­men­cer votre jour­née en éle­vant votre coeur vers le Père céleste, et en implo­rant son aide et sa béné­dic­tion. Le matin, au moment où le tra­vail quo­ti­dien vous réclame et vous sépare jus­qu’à midi, peut-​être même jus­qu’au soir, lors­qu’a­près un rapide déjeu­ner vous échan­gez une parole ou un regard d’a­dieu, n’ou­bliez jamais de réci­ter ensemble ne fût-​ce qu’un simple Notre Père ou Je vous salue, et de remer­cier le ciel du pain qu’il vous a don­né. La jour­née, longue et peut-​être pénible, vous tien­dra éloi­gnés l’un de l’autre ; mais vous serez tou­jours, proches ou loin­tains, sous le regard de Dieu ; et peut-​être même que vous élè­ve­rez vos coeurs ensemble en de pieux élans vers Dieu, en qui vous res­te­rez unis et qui veille­ra sur vous et sur votre félicité.

Et quand tom­be­ra le soir sur la dure besogne ache­vée et que vous vous réuni­rez au foyer pour goû­ter la joie d’une com­mune pré­sence et devi­ser ensemble des évé­ne­ments du jour, vous don­ne­rez à Dieu, dans ces moments si doux et si pré­cieux d’in­ti­mi­té et de repos, la place qui lui revient. N’ayez crainte : Dieu ne vien­dra pas vous impor­tu­ner ni trou­bler la déli­cieuse inti­mi­té de vos entre­tiens ; au contraire, Dieu vous entend ; c’est lui qui vous a, dans son coeur, pré­pa­ré et ména­gé oes ins­tants, et il vous don­ne­ra par sa pré­sence de Père plus de ten­dresse et de réconfort.

Au nom de Notre-​Seigneur Jésus-​Christ, Nous vous en sup­plions, chers jeunes époux, ayez à coeur de gar­der cette belle tra­di­tion des familles chré­tiennes : la prière du soir en com­mun. Elle réunit à la fin de chaque jour, pour implo­rer la béné­dic­tion de Dieu et hono­rer la Vierge Immaculée par le rosaire de ses louanges, tous ceux qui s’en­dor­mi­ront sous le même toit : vous deux, et puis, dès qu’ils auront appris de vous à joindre leurs menottes, les petits que la Providence vous confie­ra, et enfin vos domes­tiques et col­la­bo­ra­teurs, — si le Seigneur en a pla­cés auprès de vous pour vous aider dans les tra­vaux de la mai­son — car eux aus­si sont vos frères dans le Christ et ont besoin de Dieu. Que si les dures et inexo­rables exi­gences de la vie moderne ne vous laissent pas le loi­sir de consa­crer à la recon­nais­sance envers Dieu ces quelques minutes bénies, ni d’y ajou­ter, sui­vant une cou­tume aimée de nos pères, la lec­ture d’une brève vie de saint, du saint que l’Eglise nous pro­pose comme modèle et pro­tec­teur spé­cial pour chaque jour, gardez-​vous de sacri­fier en entier, pour rapide qu’il doive être, ce moment qu’en­semble vous consa­crez à Dieu, pour le louer et pour lui pré­sen­ter vos dési­rs, vos besoins, vos peines et vos occupations.

… en chrétiens conscients.

De telles pra­tiques de dévo­tion ne reviennent point à trans­for­mer la mai­son en église ou en ora­toire : ces exer­cices ne sont que les mou­ve­ments sacrés d’âmes qui ont pris conscience de la force et de la vie de la foi. Dans la vieille Rome païenne elle-​même, la demeure fami­liale avait son petit sanc­tuaire avec un autel dédié aux dieux lares ; on les ornait de guir­landes de fleurs, spé­cia­le­ment aux jours de fêtes ; on y offrait des sacri­fices avec des sup­pli­ca­tions [2]. C’était un culte enta­ché de l’er­reur poly­théiste ; mais cette dévo­tion devrait faire rou­gir de honte beau­coup de chré­tiens, qui, le bap­tême au front, ne trouvent ni une place dans leurs chambres pour l’i­mage du vrai Dieu, ni dans les vingt-​quatre heures de la jour­née le temps de rendre au Christ l’hom­mage col­lec­tif de la famille.

Pour vous, bien-​aimés fils et filles, qui avez dans l’âme l’ar­deur qu’al­lume la grâce du sacre­ment de mariage, le centre de votre exis­tence doit être le Crucifié ou l’i­mage du Sacré-​Cœur de Jésus : que le Christ règne sur votre foyer et vous réunisse chaque jour autour de lui. En lui vos espé­rances trou­ve­ront leur sou­tien et vos angoisses leur récon­fort, ce sou­tien et ce récon­fort si néces­saires en cette vie ter­restre où les jour­nées, même les plus longues, ne ren­con­tre­ront jamais une heure de par­faite sérénité.

Prenez part ensemble à la vie eucharistique.

Mais voi­ci pour vous unir l’un à l’autre davan­tage encore, voi­ci un che­min plus haut : le che­min qui vous conduit de votre demeure à celle qui est la mai­son du Père par excel­lence, votre chère église parois­siale. Là est la source des béné­dic­tions divines ; là vous attend ce Dieu qui a sanc­ti­fié votre union et qui vous a déjà don­né tant de grâces ; là est l’au­tel autour duquel la messe domi­ni­cale réunit le peuple chré­tien, et l’Epouse du Christ, l’Eglise, vous y convie par une invi­ta­tion solen­nelle. Vous y assis­te­rez ensemble toutes les fois que vous le pour­rez ; et ce sera un spec­tacle édi­fiant — et Nous sou­hai­tons que ce soit sou­vent, très sou­vent — chaque fois que vous vous appro­che­rez ensemble de la Table sainte, dans l’u­nion la plus intime de toutes, pour rece­voir le Corps de Notre-​Seigneur, ce très saint Corps, le lien le plus puis­sant entre les chré­tiens qui s’en nour­rissent et qui, membres du Christ, vivent de sa vie, ce très saint Corps qui accom­pli­ra en vous, par des voies toutes divines, la pleine fusion de vos âmes dans les hau­teurs de l’es­prit. Et de quelle incom­pa­rable joie vous exul­te­rez, lorsque vous ferez place entre vous deux à une petite tête d’ange aux yeux can­dides, qui se lève­ra à vos côtés pour rece­voir sur d’in­no­centes lèvres l’hos­tie de neige où vous lui aurez ensei­gné à croire que demeure la pré­sence réelle de son cher Jésus. Chaque fois qu’au­tour de vous le bap­tême aura régé­né­ré un de vos petits, votre joie aug­men­te­ra et se mul­ti­plie­ra ; et leurs coeurs peu à peu s’ou­vri­ront et se pré­pa­re­ront à par­ti­ci­per avec vous à ce divin banquet.

Certes, les évé­ne­ments et les néces­si­tés de la vie ne vous lais­se­ront pas tou­jours le loi­sir de vous age­nouiller ensemble au pied de l’au­tel ; vous serez plus d’une fois obli­gés d’ac­com­plir cha­cun pour soi ces actes de pié­té chré­tienne ; peut-​être que de longues sépa­ra­tions vous seront impo­sées par vos devoirs de l’heure pré­sente, par les exi­gences de la guerre. Mais les coeurs déchi­rés par l’é­loi­gne­ment trouveront-​ils meilleur rendez-​vous que la sainte com­mu­nion, où Jésus lui-​même les réuni­ra, à tra­vers tous les espaces, dans son propre Coeur ?

Dernière recommandation.

Vous êtes de jeunes époux ; de l’au­tel qui a béni votre mariage, vous regar­dez vers l’a­ve­nir et vous rêvez d’an­nées nom­breuses, de brillantes et roses aurores. Saint François de Sales ter­mine ses avis aux gens mariés en les invi­tant à célé­brer le jour anni­ver­saire de leurs noces par une fer­vente com­mu­nion reçue côte à côte : c’est une si belle recom­man­da­tion que Nous ne pou­vons man­quer de la répé­ter à votre adresse. Au pied de l’au­tel qui vous a vus échan­ger vos pro­messes, vous vous retrou­ve­rez vous-​mêmes, vous ren­tre­rez en vos âmes, et alors est-​ce que les grâces de cette union dans le Christ n’as­su­re­ront pas une durée et une force sans défaillance à vos réso­lu­tions de mutuelle confiance, d’in­time et inébran­lable affec­tion et de don réci­proque sans réserve ? Oui, les grâces de cette union dans le Christ nour­ri­ront ces sen­ti­ments qui forment et illu­minent dans vos pen­sées et dans vos coeurs la fidé­li­té des pre­miers jours de votre vie com­mune, et qui doivent, dans les inten­tions de Notre-​Seigneur, conti­nuer à pos­sé­der et à sou­te­nir toute votre vie de pèle­ri­nage terrestre.

Puisse l’ef­fu­sion de Notre Bénédiction apos­to­lique vous obte­nir, chers jeunes époux, l’a­bon­dance de cette tendre et forte, franche et per­sé­vé­rante dévo­tion, qui est, tout au cours de la vie, une source féconde et inta­ris­sable de vrai récon­fort, de vraie paix, de vraie joie et de véri­table félicité.

PIE XII, Pape.

Notes de bas de page

  1. Introduction à la vie dévote, p. III, c. 38.[]
  2. Cf. Plaute, AuluUire, prol‑, v. 23–26 ; Caton l’Ancien, trai­té sur l’Agriculture, c. 143.[]
fraternité sainte pie X