Sermon de M. l’abbé Schmidberger pour les obsèques de Mgr Marcel Lefebvre, 2 avril 1991

L'Immaculée Conception, par Bartomolé Esteban Murillo, Musée de Madrid. Domaine public, via Wikimedia Commons

2 avril 1991
Obsèques de Monseigneur Marcel Lefebvre
Sermon de M. l’abbé Schmidberger

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Ecce Sacerdos magnus, qui in die­bus suis pla­cuit Deo, et inven­tas est jus­tus. Non est inven­tas simi­lis illi qui conser­va­ret legem Excelsi.
Voici le sou­ve­rain prêtre, qui, durant sa vie a plu à Dieu et fut trou­vé juste. Nul ne s’est trou­vé sem­blable à lui pour obser­ver la loi du Très-Haut.
(Messe d’un confes­seur pon­tife) Au nom du Père et du Fils et du Saint-​Esprit. Ainsi soit-il.

Excellences,
Chers membres de la famille, frères et sœurs de Monseigneur Lefebvre,
Mes bien chers amis,

Nous voi­ci réunis autour de la dépouille mor­telle de notre Père bien-​aimé, de notre fon­da­teur et supé­rieur géné­ral pen­dant de longues années. Autour de cet évêque fidèle à sa mis­sion de doc­teur et pas­teur de l’Église, une, sainte, catho­lique et apos­to­lique, de ce mis­sion­naire infa­ti­gable. De ce Père d’une nou­velle géné­ra­tion de prêtres. De ce Sauveur du très Saint Sacrifice de la messe dans son rite romain authen­tique et véné­rable. De ce com­bat­tant du règne social de Notre Seigneur Jésus-​Christ. « Voici le Grand-​Prêtre qui durant sa vie a plu à Dieu et fut trou­vé juste. Nul ne s’est trou­vé sem­blable à lui pour obser­ver la loi du Très-Haut ».

Nous voi­ci réunis, dis-​je, dans la dou­leur pro­fonde, comme des orphe­lins, dans les larmes et dans les gémis­se­ments. Mais aus­si dans l’espérance chré­tienne et l’admiration en face d’une telle vie chré­tienne sacer­do­tale et épiscopale.

Mes confrères et moi-​même, vous remer­cions, chers fidèles, d’être venus des quatre coins du monde pour rendre un der­nier hom­mage à cet homme extra­or­di­naire de notre siècle.

Avant d’exprimer quelle fut sa vie, je vous don­ne­rai quelques détails des der­nières semaines et des der­niers jours du cher défunt.

Le soir de la fête de saint Thomas d’Aquin, le 7 mars. Monseigneur célé­brait à Écône la messe pour les Amis et Bienfaiteurs du Valais. Il a don­né ensuite une confé­rence sur la situa­tion de l’Église et sur notre devoir dans le com­bat et les labeurs pour les ins­ti­tu­tions chré­tiennes. Il se plai­gnait de dou­leurs du ventre et ne par­ti­ci­pait pas au repas.

Le jour sui­vant, il offrait pour la der­nière fois le Saint Sacrifice, sur nos autels et mal­gré des dou­leurs sen­sibles il par­tait aus­si­tôt pour Paris à une réunion des res­pon­sables des Cercles de la Tradition.

En route son état de san­té s’avérait alar­mant. Après avoir pas­sé la pre­mière par­tie de la nuit de ven­dre­di à same­di dans un hôtel, il reve­nait à l’aube à Écône avec M. Borgeat, son chauf­feur. Sur sa propre demande il est hos­pi­ta­li­sé à l’hôpital de Martigny. Les méde­cins sup­po­saient d’abord une infec­tion intes­ti­nale et le met­taient à la diète, pres­cri­vant des infu­sions. Le lun­di 11 mars, dans l’après-midi, je lui ren­dis visite une der­nière fois, il était plein d’humour et les dou­leurs avaient dimi­nué un peu. « Je trouve injuste, » dit-​il à l’infirmière, « que l’on ne me donne rien à man­ger et mal­gré tout je paye le même prix de pen­sion. Vous faites une affaire avec moi ! » Et se tour­nant vers moi, il dit avec un sou­rire, « j’ai deman­dé à M. l’abbé Simoulin de bien pré­pa­rer le caveau. Si je pou­vais mou­rir comme ma sœur Jeanne, ce serait une belle mort. » Et dans ce contexte, il me disait : « Je vous appel­le­rai », fai­sant sans doute allu­sion à ses der­niers moments.

Je lui don­nais les der­nières nou­velles de la Fraternité, qu’il écou­tait avec grand inté­rêt. C’était avant tout le pro­jet d’une nou­velle mai­son géné­ra­lice que je lui expo­sais, avec les rai­sons favo­rables à ce projet.

« Que Dieu bénisse ce pro­jet », ce fut sa conclusion.

C’est sur ces paroles que je l’ai quitté.

Au soir de ce même jour, M. l’abbé Simoulin, sur la demande de Monseigneur lui-​même, lui don­na l’extrême-onction.

Avec le scan­ner, les méde­cins diag­nos­ti­quèrent le 15 mars, une tumeur impor­tante. Une opé­ra­tion s’avérait nécessaire.

Le dimanche de la Passion, il put encore s’unir sacra­men­tel­le­ment une der­nière fois à la Victime Eucharistique de nos autels.

L’opération se fit dans la mati­née du 18 mars et se dérou­la tout à fait nor­ma­le­ment. Trois grands kystes furent enle­vés. Les ana­lyses sub­sé­quentes révé­le­ront leur nature cancéreuse.

Quelques jours plus tard des pro­blèmes car­diaques se mani­fes­taient. C’est pour­quoi notre patient fut gar­dé aux soins intensifs.

Le same­di pré­cé­dant le dimanche des Rameaux, il confir­mait à M. l’abbé Simoulin qu’il offrait ses souf­frances pour la Fraternité et pour l’Église.

Ce furent pra­ti­que­ment ses der­nières paroles.

Le matin du dimanche des Rameaux, la fièvre mon­tait à 40 degrés. Seuls les anti­bio­tiques les plus forts arri­vaient à la maîtriser.

Monseigneur res­tait conscient, mais il per­dit au cours de la jour­née du dimanche, la facul­té de s’exprimer.

Le soir, l’abbé Simoulin le visi­tait encore une fois vers 19 heures. Son état était très inquié­tant. Et à 23 heures, l’hôpital pré­ve­nait Écône que Monseigneur venait de subir une attaque, pro­ba­ble­ment une embo­lie pulmonaire.

Toute la com­mu­nau­té du sémi­naire se ras­sem­blait alors à la cha­pelle. L’abbé Simoulin se ren­dit à l’hôpital et pria au che­vet de Monseigneur les prières des ago­ni­sants. Monseigneur était dans le coma.

Vers 1h.15 le lun­di, le télé­phone son­nait à la Maison géné­ra­lice. M. l’abbé Laroche nous annon­çait que Monseigneur était à ses der­niers instants.

Tandis que la com­mu­nau­té de la mai­son se ras­sem­blait à la cha­pelle, je par­tais immé­dia­te­ment à Martigny où j’arrivais à 3h.15.

Monseigneur était réani­mé arti­fi­ciel­le­ment. Les fonc­tions du corps se mou­raient peu à peu. Vers 3h.30, le méde­cin consta­tait la mort.

Dans un der­nier ser­vice d’amour, j’ai fer­mé les yeux à notre Père bien-aimé.

Si nous jetons un regard sur cette vie très riche, on ne peut que le voir dans une pro­fonde et authen­tique imi­ta­tion de Notre Seigneur Jésus-​Christ, dans les dif­fé­rentes étapes de sa vie, spé­cia­le­ment dans son sacer­doce sou­ve­rain et dans son Sacrifice sur le Calvaire.

Les trois minis­tères de l’Homme-Dieu peuvent se résu­mer à trois devises qui ont rayon­né comme des phares sur le che­min de sa vie :

Credidimus cari­ta­ti : « Nous avons cru à l’amour ».

Instaurare omnia in Christo : « Tout renou­ve­ler dans le Christ ».

Accepi quod et tra­di­di vobis : « Je vous ai trans­mis ce que j’ai reçu moi-même ».

Premièrement : Tradidi vobis quod et acce­pi (1 Co 11,23), ou le munus docen­di : le minis­tère de l’enseignement. Monseigneur vécut com­plè­te­ment plon­gé dans la lumière de la foi, où il pui­sait la doc­trine de ses confé­rences innom­brables. Et ses entre­tiens spi­ri­tuels étaient des ser­mons. Il était péné­tré du mys­tère de la Sainte Trinité et de l’action du Saint-​Esprit dans l’Église et dans les âmes.

Toute sa vie était orien­tée vers les mys­tères de Jésus-​Christ, les mys­tères du Verbe incar­né, du Seigneur et Sauveur cru­ci­fié et res­sus­ci­té. Du Souverain Prêtre du Nouveau Testament et de la Victime de nos autels. La très Sainte Vierge Marie, avec le dogme de sa mater­ni­té divine, de son Immaculée Conception, de sa pré­ser­va­tion de tout péché et de sa vir­gi­ni­té per­pé­tuelle, de son Assomption au Ciel avec son âme et son corps, était pour lui le seul che­min vers le mys­tère du Seigneur.

L’épouse mys­tique du Christ, la Sainte Église avec le Pontife romain, valaient à ses yeux, plus que toute autre chose au monde.

Dans la lumière de la Somme théo­lo­gique de saint Thomas d’Aquin, il pui­sait les véri­tés de la foi ; il les aimait ; il les expo­sait durant toute la durée de son minis­tère sacer­do­tal et épiscopal.

Sous la direc­tion du grand doc­teur de l’Église, il com­po­sait encore sa der­nière œuvre, son Itinéraire spi­ri­tuel. La fidé­li­té était pour lui un devoir suprême consi­dé­rant les paroles de l’Évangile : « Celui qui change, ne serait-​ce qu’un iota ou un trait de la loi de foi sera le plus petit dans le royaume des Cieux. »

Il ne se voyait que comme l’écho, le reflet, le porte-​parole de l’Église et des conciles, ain­si que de la doc­trine des papes. C’est par sa bouche que Pie VI, a de nou­veau condam­né la Révolution fran­çaise et les soi-​disant Droits de l’homme.

C’est à tra­vers lui, que Pie IX, de nos jours, a de nou­veau éle­vé la voix pour reje­ter la liber­té reli­gieuse, comme une ini­qui­té, comme il l’a fait dans l’encyclique Quanta cura.

C’est par lui que le Syllabus a repris vie de nos jours pour mettre au pilo­ri l’aggior­na­men­to de l’Église, son adap­ta­tion aux erreurs contem­po­raines et à l’esprit du siècle.

Les grandes ency­cliques de Léon XIII se trou­vaient sur ses lèvres, comme si ce pape lui-​même nous parlait.

Mais c’est spé­cia­le­ment saint Pie X, qui par lui, dans les années 70–80, a jeté l’anathème contre un moder­nisme et un nou­veau « Sillon » qui sèment aujourd’hui de bien plus grands ravages que sous le pon­ti­fi­cat même de saint Pie X.

Depuis 1960, aucun évêque ne s’est trou­vé pour insis­ter comme il l’a fait sur la doc­trine de l’encyclique Quas pri­mas du pape Pie XI, sur le règne social de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Personne n’a com­bat­tu les com­mu­nistes avec une éner­gie com­pa­rable à la sienne. Selon les direc­tives de l’encyclique Divini Redemptoris, où Pie XI les désigne comme les enne­mis par excel­lence de la chré­tien­té, et où il rejette comme impos­sible toute col­la­bo­ra­tion avec eux.

La même chose pour la franc-​maçonnerie. Avec atten­tion il a écou­té les mises en garde du pape Pie XII, dans Humani gene­ris contre la nou­velle phi­lo­so­phie et théo­lo­gie. Et il a de nou­veau trans­mis ses avertissements.

Si l’Église, dans les docu­ments des papes et dans les conciles, est l’oracle de Dieu vivant – et elle l’est – nous devons dési­gner Monseigneur Lefebvre comme un témoin fidèle de la Révélation de Dieu Trine au XXème siècle.

C’est pour ce témoi­gnage qu’il a vécu. C’est pour ce témoi­gnage qu’il a souf­fert. C’est pour ce témoi­gnage qu’il est mort.

Témoin en grec se dit : « mar­tyr ». Rendant fidè­le­ment témoi­gnage, il a dû néces­sai­re­ment entrer en contra­dic­tion avec l’esprit du concile, ain­si qu’avec les textes conci­liaires qui contre­disent la doc­trine constante de l’Église. Il avait alors à faire un choix : ou être fidèle à la doc­trine de l’Église dans son épa­nouis­se­ment glo­rieux et sa fer­ti­li­té en ins­ti­tu­tions chré­tiennes pen­dant deux mil­lé­naires ; ou rompre cette fidé­li­té et s’aligner sur le concile et les erreurs post-conciliaires.

C’est la grâce de Dieu qui le fit choi­sir sans hési­ta­tion la pre­mière solu­tion, avec Monseigneur de Castro Mayer, l’autre témoin fidèle. Deo gra­tias !

Si aujourd’hui, par­tout dans le monde, sur tous les conti­nents, une nou­velle géné­ra­tion d’apôtres et de témoins de la foi, tra­vaillent dans de vrais sémi­naires, prieu­rés, mai­sons de retraite, écoles, cou­vents et monas­tères, si nous voyons des groupes de jeu­nesse catho­lique et des familles aux nom­breux enfants réunis autour des autels du Sacrifice de l’Agneau immo­lé, c’est en grande par­tie les fruits de la foi de cet homme. Une foi à trans­por­ter les mon­tagnes. Le petit grain de séne­vé deve­nu un grand arbre, dans les rameaux duquel les oiseaux du Ciel viennent habiter.

Deuxièmement : Credidimus cari­ta­ti (1 Jn 4,16) : « Nous avons cru à la cha­ri­té ». Le munus sanc­ti­fi­can­di : le minis­tère de sanc­ti­fier. À quel amour avons-​nous cru ? À l’Amour immo­lé, cru­ci­fié de Notre Seigneur Jésus-​Christ, Lui-​même Prêtre et Victime du Sacrifice. Laissons par­ler Monseigneur lui-même.

À la date du 4 juin 1981, il écrit aux membres de la Fraternité les mots sui­vants déjà une fois rela­tés ce jour-là :

« Toute l’Écriture est tour­née vers la Croix, vers la Victime rédemp­trice et rayon­nante de gloire et toute la vie de l’Église est tour­née vers l’autel du Sacrifice et par consé­quent sa prin­ci­pale sol­li­ci­tude est la sain­te­té du sacerdoce.

« L’esprit de l’Église est orien­té vers les choses divines, sacrées. Elle forme celui qui donne les choses sacrées, « sacer­dos », c’est-à-dire « sacra » dans celui qui accom­plit les actions saintes et sacrées, « sacri­fiaium » c’est-à-dire « sacrum faciens ». Elle lui met dans les mains « consa­crées » les dons divins et sacrés « sacra­men­ta », les sacrements.

« L’Église consacre, donne un carac­tère sacré aux bap­ti­sés, aux confir­més, aux rois, aux vierges, aux che­va­liers, aux églises, aux calices, aux pierres d’autel, et toutes ces consé­cra­tions sont faites dans le rayon­ne­ment du Sacrifice de Notre Seigneur et en la per­sonne de Jésus Lui-même. »

Et dans son homé­lie de son jubi­lé d’or, le 23 sep­tembre 1979 à Paris, il expose ceci :

« La notion du sacri­fice est une notion pro­fon­dé­ment chré­tienne et pro­fon­dé­ment catho­lique. Notre vie ne peut pas se pas­ser du Sacrifice, dès lors que Notre Seigneur Jésus-​Christ, Dieu lui-​même, a vou­lu prendre un corps comme le nôtre et nous dire : « Prenez votre croix et Suivez-​moi si vous vou­lez être sau­vé », et qu’il nous a don­né l’exemple de la mort sur la Croix, qu’il a répan­du son Sang. Voilà tout le mys­tère de la civi­li­sa­tion chrétienne.

« La com­pré­hen­sion du sacri­fice de sa vie dans la vie quo­ti­dienne, l’intelligence de la souf­france chré­tienne, ne plus consi­dé­rer la souf­france comme un mal, comme une chose insup­por­table ; mais par­ta­ger ses souf­frances et sa mala­die avec les souf­frances de Notre Seigneur Jésus-​Christ, en regar­dant la Croix, en assis­tant à la Sainte Messe qui est la conti­nua­tion de la pas­sion de Notre Seigneur sur le Calvaire.

« Comprendre la souf­france, alors la souf­france devient une joie et unie à celle de tous les mar­tyrs, unie à celles de tous les saints, de tous les catho­liques, de tous les fidèles qui souffrent dans le monde elle devient un tré­sor inex­pri­mable pour la conver­sion des âmes, pour le salut de notre propre âme. Beaucoup d’âmes saintes, chré­tiennes, ont même dési­ré souf­frir, ont dési­ré la souf­france pour s’unir davan­tage à la Croix de Notre Seigneur Jésus-Christ.

« Voilà les hommes qu’a pro­duits la grâce de la Messe, qui assis­taient à la Messe tous les jours, com­mu­niaient avec fer­veur et qui sont deve­nus des modèles et des lumières autour d’eux sans comp­ter beau­coup de chré­tiens et chré­tiennes trans­for­més par la grâce.

« J’ai pu voir – en Afrique – ces vil­lages de païens deve­nus chré­tiens se trans­for­mer non seule­ment, je dirai spi­ri­tuel­le­ment et sur­na­tu­rel­le­ment, mais se trans­for­mer phy­si­que­ment, socia­le­ment, éco­no­mi­que­ment, poli­ti­que­ment, se trans­for­mer parce que ces per­sonnes, de païennes qu’elles étaient, étaient deve­nues conscientes de la néces­si­té d’accomplir leur devoir, mal­gré les épreuves, mal­gré les sacri­fices, de tenir leurs enga­ge­ments et en par­ti­cu­lier les enga­ge­ments du mariage. Et alors, le vil­lage se trans­for­mait peu à peu sous l’influence de la grâce du Saint Sacrifice de la messe

« Des âmes aus­si, se sont consa­crées alors à Dieu, des reli­gieux, des reli­gieuses, des prêtres se don­naient à Dieu.

« Voilà le fruit de la Sainte Messe. »

Et dans son Itinéraire spi­ri­tuel de 1989, il relate un rêve dans lequel Dieu lui a fait entre­voir un jour dans la cathé­drale de Dakar l’image suivante :

« Devant la dégra­da­tion pro­gres­sive de l’idéal sacer­do­tal, trans­mettre dans toute sa pure­té doc­tri­nale, dans toute sa cha­ri­té mis­sion­naire le sacer­doce catho­lique de Notre Seigneur Jésus-​Christ, tel qu’il l’a trans­mis jusqu’au milieu du XXème siècle. »

Dieu Lui-​même, par le choix du jour de décès a impo­sé le sceau d’authenticité à une telle action sacri­fi­cielle pour la sau­ve­garde du Saint Sacrifice de la messe et le renou­veau du sacer­doce catho­lique : Monseigneur Lefebvre meurt dans les heures mati­nales du 25 mars, fête de l’Annonciation, en ce jour où Notre Seigneur Jésus-​Christ s’incarne dans le sein de la Mère très sainte et très pure, et sa nature humaine à ce moment est ointe pour être Souverain Prêtre éter­nel du Nouveau Testament. À par­tir de cette entrée dans le monde, tout son regard est tour­né vers l’autel sacri­fi­ciel de la Croix et la réfec­tion de nos âmes par le fruit de ce sacri­fice. Monseigneur s’éteint le pre­mier jour de la Semaine sainte, au moment donc où Notre Seigneur se pré­pare à son Sacrifice et où dans le Temple IL tient encore les grands dis­cours qui l’opposent aux Pharisiens au sujet de sa mission.

Comme Notre Seigneur on a traî­né notre Père bien-​aimé devant les tri­bu­naux ecclé­sias­tiques et civils, devant Anne et Caïphe, devant Pilate et Hérode et c’est encore sur son lit de mou­rant qu’on l’a condam­né soi-​disant pour racisme, lui qui pen­dant presque trente ans a tra­vaillé comme mis­sion­naire en Afrique noire. « Par sa mort le juste est arra­ché de devant la face de l’iniquité » dit la Sainte Écriture.

La nuit voile encore la terre quand il expire à 3h.30 à l’hôpital. Mais peu après la lumière du nou­veau jour trans­pa­raît à tra­vers les brumes mati­nales. Le sacri­fice est consom­mé et sa mort devient un triomphe et une vic­toire. L’éclat de la Résurrection nimbe de lumière le deuil et les funé­railles d’aujourd’hui

L’Église ne célèbre-​t-​elle pas à chaque lun­di où il n’y a pas de fête, la messe votive de la Sainte Trinité qui com­mence avec ces paroles :

« Louée soit la très Sainte Trinité et son Unité indi­vi­sible, remercions-​la parce qu’elle nous a fait miséricorde ».

Troisièmement : Instaurare omnia in Christo. (Ep 1,10).Tout res­tau­rer dans le Christ. Le « munus regen­di », le pou­voir de gou­ver­ner. Avec toute l’Église, Monseigneur Lefebvre confes­sait Dieu comme Créateur, Rédempteur, Seigneur et fin ultime de toutes choses.

La deuxième Personne de Dieu Un et Trine est deve­nue homme. Et donc tout doit être ordon­né vers Notre Seigneur Jésus-​Christ, tout doit être résu­mé en Lui, tout consiste en Lui et tout doit être res­tau­ré en Lui. Et la lumière de la foi illu­mine l’intelligence. Que la lumière et la grâce du Christ for­ti­fient la volon­té, que les mariages, les familles, les écoles et les États se sou­mettent à sa loi. Mais d’une façon par­ti­cu­lière le Christ a posé cette loi de cha­ri­té dans son Église avec son sacer­doce et sa vie reli­gieuse. La vie et l’enseignement de Monseigneur Lefebvre sont par consé­quent chris­to­cen­triques et, parce que l’on a mépri­sé ses aver­tis­se­ments qui, pour le dire encore une fois, ne sont rien d’autre que l’écho des aver­tis­se­ments des papes, tout s’écroule, tout se dis­sout, la fumée de Satan est entrée dans l’Église et les forces anti-​chrétiennes détruisent les ins­ti­tu­tions chré­tiennes. Laissons encore une fois la parole à Monseigneur :

« Le résul­tat de ce concile est bien pire que celui de la Révolution ; les exé­cu­tions et les mar­tyrs sont silen­cieux, des dizaines de mil­liers de prêtres, de reli­gieux et reli­gieuses aban­donnent leurs enga­ge­ments, les autres se laï­cisent, les clô­tures dis­pa­raissent, le van­da­lisme enva­hit les églises, les autels sont détruits, les croix dis­pa­raissent les sémi­naires et les novi­ciats se vident.

« Les socié­tés civiles encore catho­liques se laï­cisent sous la pres­sion des auto­ri­tés romaines : Notre Seigneur n’a plus à régner ici-​bas ! l’enseignement catho­lique devient œcu­mé­nique et libé­ral, les caté­chismes sont chan­gés et ne sont plus catho­liques, la Grégorienne à Rome devient mixte, saint Thomas n’est plus à la base de l’enseignement. » (Itinéraire spi­ri­tuel, p.7).

Il n’y a qu’une seule solu­tion aux pro­blèmes du genre humain, spé­cia­le­ment pour notre temps : de tout rame­ner au Christ en qui seul il y a tran­quilli­té dans l’ordre, dans l’ordre de la Création et dans l’ordre de la Rédemption. « Pax Christi in regno Christi » : « La paix du Christ dans le royaume du Christ ».

Monseigneur souf­frait des injus­tices qui lui étaient faites per­son­nel­le­ment, des humi­lia­tions de son hon­neur fou­lé aux pieds. Il souf­frait de quelques-​uns de ses fils prêtres qui lui disaient : « Cette doc­trine est dure, qui peut l’entendre ? » (Jn 6,61) et qui se reti­raient et n’allaient plus avec lui. Il souf­frait encore mille fois plus à cause de l’Église, il souf­frait pour l’Église. À vrai dire, le Christ « souf­frait en lui pour accom­plir dans son Corps mys­tique l’œuvre de la Rédemption » (Col. 1,34).

Il y a deux consé­quences qui semblent devoir être tirées de cette vie et de cette mort : une pre­mière pour nous, chers confrères, chers sémi­na­ristes, chers frères, chères sœurs, chers fidèles. Le meilleur hom­mage que nous pou­vons rendre au cher défunt est celui de conti­nuer son œuvre avec cou­rage et confiance, sans dévier ni à droite, ni à gauche, du che­min tra­cé. Que Notre Dame, que Monseigneur invo­quait dans toutes ses pré­di­ca­tions et confé­rences, nous obtienne de son divin Fils en cette heure, l’esprit de fidé­li­té afin que nous puis­sions trans­mettre, à notre tour, tout ce que Monseigneur nous a trans­mis. Qu’en cela consiste notre hon­neur. Lisez par consé­quent sa Déclaration du 21 novembre 1974, qui défi­nit exac­te­ment l’esprit de la Fraternité dans la crise de la foi d’aujourd’hui. Lisez la lettre de Monseigneur adres­sée aux quatre évêques qu’il a consa­crés, lettre d’où il res­sort exac­te­ment leur place par rap­port à la hié­rar­chie de la Fraternité Sacerdotale Saint-​Pie X. En ce qui concerne la juri­dic­tion vis-​à-​vis des laïcs, c’est une juri­dic­tion excep­tion­nelle et de sup­pléance pour le salut des âmes, en rai­son de la fai­blesse ou de la défaillance de l’autorité.

Une deuxième consé­quence s’en suit, pour les res­pon­sables dans l’Église. Monseigneur Lefebvre a durant toute sa vie témoi­gné de son amour pour le Saint-​Siège ; il ne vou­lait ser­vir que le pape et les évêques et il l’a fait de triple manière :

Premièrement : Où serait l’Église aujourd’hui, si le Paul de notre temps, n’avait pas résis­té à Pierre, résis­tance qui a évi­té cer­tai­ne­ment beau­coup d’autres mal­heurs. En outre Monseigneur Lefebvre par son action exem­plaire a sau­vé l’honneur de l’Église qui, par son essence même, est l’image du Dieu immuable.

Deuxièmement : Au milieu de tant de contra­dic­tions et d’hostilité, il a réus­si à main­te­nir et à éveiller de nou­veau, dans un petit cercle de prêtres et de fidèles, l’esprit authen­tique de Jésus-​Christ. C’est ain­si qu’il a tra­cé le che­min qui seul peut seul conduire à la gué­ri son et au renou­veau de l’Église : c’est l’esprit de sain­te­té qui découle de la Croix du Christ.

Troisièmement : Il a en effet for­mé une petite élite qui est à la dis­po­si­tion du Saint-​Siège et des évêques ; mais permettez-​moi de pré­ci­ser : elle est à leur dis­po­si­tion en excluant tout com­pro­mis et toute conces­sion vis-​à-​vis des erreurs du concile Vatican II et des réformes qui en découlent. Tant que l’esprit de des­truc­tion souf­fle­ra dans les évê­chés et dans les dicas­tères romains, il n’y aura aucune har­mo­ni­sa­tion ou accord pos­sibles. Nous vou­lons tra­vailler à la construc­tion de l’Église et non pas à sa démo­li­tion. On lit dans les jour­naux que Rome aurait atten­du jusqu’à la fin le « repen­tir » de Monseigneur. De quoi peut se repen­tir un homme qui a accom­pli son devoir jusqu’au bout en pré­ser­vant ou en redon­nant à l’Église les moyens qui sont abso­lu­ment néces­saires à la sain­te­té ? N’était-ce pas une bonne œuvre de lui don­ner des pas­teurs catho­liques, elle qui est occu­pée par des mer­ce­naires, des voleurs et des lar­rons ? « Et pour cette bonne œuvre vous lapi­dez votre frère » (Jn 10,32).

En cette heure, nous sup­plions Rome et les évêques : aban­don­nez l’œcuménisme funeste, la laï­ci­sa­tion de la socié­té et la pro­tes­tan­ti­sa­tion du culte divin, retour­nez à la saine tra­di­tion de l’Église, même si vous scel­lez le tom­beau que vous avez creu­sé à la vraie Sainte Messe, au caté­chisme du concile de Trente et au titre de Roi uni­ver­sel de Jésus-​Christ, par mille décrets et excom­mu­ni­ca­tions : la vie res­sus­ci­te­ra du tom­beau même fer­mé. « Jérusalem, convertis-​toi au Seigneur ton Dieu ! » Un signe essen­tiel d’une telle conver­sion et d’un tel retour pour­rait être une fois fer­mé le tom­beau de Monseigneur Lefebvre, l’ouverture offi­cielle d’un pro­cès d’information pour consta­ter le degré héroïque de ses ver­tus. Nous ses fils, nous sommes les témoins pri­vi­lé­gies de ses mérites, de la force de sa foi, de son amour brû­lant de Dieu et du pro­chain, de sa rési­gna­tion dans la volon­té de Dieu, de son humi­li­té et de sa dou­ceur, de sa vie de prières et d’adoration, de sa haine du péché et son hor­reur de l’erreur.

Personne ne s’est appro­ché de lui, sans repar­tir meilleur ; il a rayon­né la sain­te­té et il l’a créée ins­tru­men­ta­le­ment dans son entou­rage. Un jour un vieux prêtre obser­va­teur cri­tique de la scène d’aujourd’hui, me disait : « Monseigneur Lefebvre est la charité ».

Tournons-​nous en cette heure vers la très Sainte Vierge Marie, Mère de Miséricorde, Mère du Souverain Prêtre, Médiatrice de toutes les grâces, afin qu’elle recom­mande l’âme de son ser­vi­teur fidèle à son Fils divin et la Lui présente.

L’œuvre de Monseigneur Lefebvre sur cette terre est accom­plie. Maintenant com­mence son minis­tère d’intercesseur dans l’éternité. Il a don­né tout ce qu’il avait à don­ner : sa doc­trine d’évêque, son action de mis­sion­naire infa­ti­gable, le miracle d’une nou­velle géné­ra­tion de prêtres, un exemple dans la souf­france, et les quatre évêques auxi­liaires, dis­pen­sa­teurs du Saint-​Esprit sur l’Église et les âmes. Dieu lui a deman­dé une der­nière chose : sa vie.

Puisqu’il aimait les siens, il les aima jusqu’au bout : in finem.

« Ecce Sacerdos magnus, qui in die­bus suis pla­cuit Deo, et inven­tus est jus­tus. Non est inven­tus simi­lis illi, qui conser­va­ret legem Excel si ».

Au nom du Père et du Fils et du Saint-​Esprit. Ainsi soit-il.

17 février 1991 2 avril 1991