Sermon de Mgr Lefebvre – 1er dimanche de l’Avent – Anniversaire de Monseigneur – 29 novembre 1987

L'Immaculée Conception, par Bartomolé Esteban Murillo, Musée de Madrid. Domaine public, via Wikimedia Commons

Mes bien chers amis,
Mes bien chers frères,

Au cours de cette nuit, fête pas­sée dans la prière et dans l’adoration du Saint Sacrement, vous avez prié pour deman­der au Bon Dieu, d’une manière par­ti­cu­lière, qu’il fasse des­cendre ses béné­dic­tions et ses grâces spé­ciales, pour les semaines qui vont venir, qui seront impor­tantes pour la Fraternité et pour l’Église.

Quelles déci­sions seront prises après la visite du car­di­nal (Gagnon), nous ne le savons pas encore. Mais c’est pré­ci­sé­ment pour que ces déci­sions soient pro­fi­tables à l’Église, soient pro­fi­tables au salut des âmes, que nous avons prié d’une manière toute par­ti­cu­lière au cours de cette nuit et nous pou­vons faire confiance à Notre-​Dame de Fatima qui, cer­tai­ne­ment, est auprès de nous. Elle nous aide­ra à prendre les déci­sions qu’il fau­dra pour la gloire du Bon Dieu, pour la réno­va­tion de l’Église et pour la salut de nos âmes.

Mais cette nuit de prière se situait aus­si à l’aurore de la nou­velle année litur­gique. Nous entrons en effet aujourd’hui dans une nou­velle année, année litur­gique, c’est-à-dire année au cours de laquelle nous médi­tons, nous contem­plons et nous pro­fi­tons des grâces de la vie de Notre Seigneur JésusChrist.

Il est dif­fi­cile d’apprécier ce don extra­or­di­naire que le Bon Dieu nous a fait par Notre Seigneur Jésus-​Christ, par son divin Fils, si nous ne jetons pas d’abord un regard, sur ce qui l’a pro­vo­qué. Pourquoi l’Incarnation ? Parce qu’il fal­lait la Rédemption. L’Incarnation n’a pas d’autre sens, ni d’autre but ‑au moins his­to­ri­que­ment, telle que Dieu l’a vou­lue dans ses des­seins inson­dables – que la Rédemption : Racheter nos âmes. Et pour­quoi rache­ter nos âmes ? Était-​il besoin de ce rachat ? Oui, ce rachat était néces­saire, si le Bon Dieu vou­lait sau­ver nos âmes, parce que le péché était entré dans le monde, par nos pre­miers parents.

Et ce péché avait pour consé­quence, de com­mu­ni­quer à tous les des­cen­dants d’Adam et d’Ève, une nature désor­don­née, une nature en état de péché. Le péché de la nature : pec­ca­tum naturæ. C’est un fait dont nous devons bien prendre conscience. Car c’est ce qui déter­mine dans la volon­té éter­nelle de Dieu, l’Incarnation de son divin Fils, qui va chan­ger com­plè­te­ment notre vie ; qui va faire de notre vie, une vie chré­tienne, une vie dans le Christ-​Jésus et par le Christ-​Jésus, pour le Christ-​Jésus. C’est donc un chan­ge­ment com­plet des hori­zons de notre vie, de notre vie quotidienne.

Oui, le péché est entré dans le monde ; il y est entré avec toutes ses consé­quences. Quand on songe, mes bien chers frères, qu’un seul péché, celui d’Adam et d’Ève, ait pu pro­duire les consé­quences incal­cu­lables, inima­gi­nables, que nous lègue toute l’Histoire de l’humanité, consé­quences désastreuses.

Est-​ce que ces consé­quences sont le résul­tat d’une puni­tion de Dieu ? Est-​ce que Dieu a vou­lu – en quelque sorte – se ven­ger pour cette déso­béis­sance de nos pre­miers parents et dire : Eh bien, puisque vous avez déso­béi, votre pos­té­ri­té sera déshé­ri­tée. Non, non ! Dieu ne s’est pas ven­gé sur nous. Ce qui nous est arri­vé est la consé­quence logique du péché.

Nos pre­miers parents se sont détour­nés de Dieu. Ils étaient faits, créés, pour aimer Dieu et Le ser­vir. Ils n’ont pas vou­lu Le ser­vir. Ils se sont ser­vi de leur liber­té pour déso­béir à Dieu. Et cette déso­béis­sance a eu pour consé­quence évi­dem­ment de les sépa­rer du Bon Dieu. Ils se sont sépa­rés eux-​mêmes de Dieu. Ce n’est pas Dieu qui l’a vou­lu. Par le fait même, ils per­daient – par leur propre faute – l’amitié de Dieu. Ils sont deve­nus désa­gréables à Dieu. Ils ont per­du la grâce que le Bon Dieu leur avait don­née : la grâce sanc­ti­fiante, la grâce de la cha­ri­té, de l’union à Dieu.

Comment pouvaient-​ils ensuite nous la com­mu­ni­quer puisqu’ils ne l’avaient plus. Ils auraient dû nous com­mu­ni­quer cette grâce. Ils auraient dû nous com­mu­ni­quer tous ces dons qu’ils avaient eus de la part du Bon Dieu. Comment pouvaient-​ils le faire encore puisqu’ils les avaient per­dus ? Et ils ne pou­vaient plus les retrou­ver par eux-​mêmes ; c’était impos­sible. Et c’est pour­quoi toute la des­cen­dance d’Adam et Ève, se trouve au moment de sa nais­sance, pri­vée de l’amour du Bon Dieu, pri­vée de l’amour du Bon Dieu, pri­vée de la grâce qui devrait l’unir au Bon Dieu.

Non seule­ment nous n’avons plus la grâce sanc­ti­fiante, mais le fait d’avoir per­du la grâce sanc­ti­fiante a pro­vo­qué dans notre nature même, un désordre. Et c’est pour­quoi nous nais­sons désa­gréables au Bon Dieu. Oui, nous ne sommes plus agréables au Bon Dieu lorsque nous nais­sons. C’est un fait, encore une fois, contre lequel le Bon Dieu Lui-​même ne peut rien. Le Bon Dieu ne peut pas faire que le péché ne soit pas le péché ; que la déso­béis­sance ne soit pas la déso­béis­sance. Il ne peut pas faire que ce que l’homme a vou­lu – c’est-à-dire se sépa­rer de Lui – ce ne soit pas une sépa­ra­tion de Lui. Il n’y peut rien. Cette fausse liber­té, ce mau­vais emploi de la liber­té que le Bon Dieu a don­né à l’homme, est une liber­té de mort.

En effet, ne pas recher­cher sa fin qui est la vie et le bon­heur, qui est l’épanouissement de la nature et de la sur­na­ture, c’est mou­rir. Ce n’est pas atteindre le but pour lequel le Bon Dieu nous a créés. C’est la mort. Et par consé­quent il était nor­mal que nous mou­rions après le péché. Il était nor­mal que l’enfer suive le péché. Dieu ne peut pas faire que celui qui meurt dans un état de déso­béis­sance et de rup­ture avec Lui soit ensuite dans l’éternité, un ami du Bon Dieu. Ce n’est pas la faute du Bon Dieu. La créa­ture se détourne de l’amour du Bon Dieu et au moment même jusqu’à sa mort se détourne de l’amour du Bon Dieu, reste sépa­rée de Lui, ne veut pas Lui obéir, que peut faire le Bon Dieu ? Il lui a don­né la liber­té. Mais pas la liber­té pour en faire un mau­vais usage. La liber­té est le choix libre des moyens pour atteindre le but pour lequel nous sommes faits, pour notre fin. Pas pour nous détour­ner de la fin ; par pour déso­béir au Bon Dieu.

Le Bon Dieu ne nous a pas don­né la liber­té dans un autre but que celui de méri­ter la récom­pense que nous devons avoir si nous recher­chons la fin pour laquelle nous avons été créés, c’est-à-dire : connaître, aimer et ser­vir le Bon Dieu et Le louer pen­dant toute l’éternité. Voilà pour­quoi le Bon Dieu nous a créés.

Alors toutes les suites du péché sont donc une suite logique que le Bon Dieu ne peut pas empê­cher. Il ne peut pas empê­cher l’enfer. Il ne peut pas empê­cher la mort ; Il ne peut pas empê­cher les mala­dies qui sont dans tout le monde entier ; Il ne peut pas empê­cher les guerres. Ce sont des fruits du péché de la déso­béis­sance des hommes.

Alors nous appré­cions mieux – devant ce détour­ne­ment de nos esprits et de nos cœurs par rap­port au Bon Dieu, cette mer­veille que le Bon Dieu a faite. Nous aurions cher­ché com­ment retrou­ver notre fin ? Comment retrou­ver l’ordre de notre nature, puisque nous nais­sons désor­don­nés. Puer natus est : un enfant nous a été don­né, par la Vierge Marie : le salut de nos âmes.

Mais quel est donc cet Enfant ? Les anges le chantent aux ber­gers : Gloria in excel­sis Deo. Cet Enfant c’est Dieu Lui-​même, venu au milieu de nous pour nous rendre le salut. Et pour cela, Il va subir la mort que nous, nous devons subir. Il va vou­loir la subir pour nous, mais pour nous rendre la vie. Chose invraisemblable !

Alors on com­prend que saint Paul parle de la pro­fon­deur, de la gran­deur, de l’immensité de la cha­ri­té de Dieu, dans la fête du Sacré-​Cœur, dans l’Épître aux Éphésiens.

Scire étiam super­e­mi­nen­tem scien­tiæ cari­ta­tem Christi (Ep 3,19).

Oui vrai­ment l’amour de Dieu est inson­dable. Dieu fait tout ce qu’il peut faire pour nous sau­ver. Il veut bien mou­rir à notre place et nous rendre la vie par sa mort, par sa Croix, chose extraordinaire !

Et c’est cela que l’Église qui est l’épouse mys­tique de Notre Seigneur, nous enseigne tout au long de cette année liturgique.

Réjouissez-​vous, réjouissez-​vous, un Sauveur est né. Vous n’êtes plus des­ti­nés à la puni­tion ; vous n’êtes plus des­ti­nés à être éloi­gnés de Dieu. Dieu est venu Lui-​même, pour vous rendre la vie.

Et alors, tout au long, tout au cours de l’année, nous allons chan­ter la gloire de Notre Seigneur Jésus-​Christ. Nous allons remer­cier le Fils de Dieu venu par­mi nous pour nous sau­ver. Et nous allons asso­cier à sa vie, au moment de Pâques sa Résurrection, à notre bap­tême, à notre résur­rec­tion à nous aus­si, par le bap­tême. Car Dieu a vou­lu que nous soyons donc asso­ciés à Lui ; que nous fas­sions par­tie de Lui-​même ; que nous soyons de ses membres, par le bap­tême et par tous les sacre­ments qui nous donnent l’Esprit Saint, son Esprit : qu’il répande en nous son Esprit. Nous voi­là trans­for­més en Notre Seigneur Jésus-Christ.

Et sur­tout par le sacre­ment de l’Eucharistie, par la sainte Communion. Quelle mer­veille ! Qui aurait jamais pu pen­ser que le Bon Dieu trou­ve­rait ce moyen de nous sau­ver, en venant Lui-​même por­ter nos péchés et régler notre dette vis-​à-​vis du Bon Dieu ?

Alors, vous voyez immé­dia­te­ment, com­bien nous devons aimer Notre Seigneur Jésus-​Christ ; com­bien nous devons être unis à Celui qui est venu nous mon­trer la voie du salut et nous por­ter les moyens de salut. Il doit être désor­mais dans nos cœurs, dans nos esprits, dans nos intel­li­gences, dans nos vies. Nous ne devons plus nous sépa­rer de Lui et avec quelle joie nous devons nous unir à Lui, dans le sacre­ment de l’Eucharistie et Le remer­cier infi­ni­ment de nous appor­ter le salut.

Mais alors aus­si quelle obli­ga­tion grave pour nous, de ne pas déso­béir à nou­veau ; de faire tout ce que nous pou­vons. Sans doute, nous sommes de pauvres pécheurs encore, mal­gré les grâces du bap­tême. Le Bon Dieu ne nous a pas don­né une sain­te­té défi­ni­tive. Hélas, nous pou­vons encore nous sépa­rer de Lui. Mais si nous sommes fidèles à sa grâce et que nous fas­sions tout notre pos­sible pour évi­ter ces déso­béis­sances, de nous ser­vir de nou­veau de notre liber­té pour ne plus Lui déso­béir, eh bien le Bon Dieu nous gar­de­ra dans sa grâce et nous condui­ra à la vie éternelle.

Voilà notre désir. Voilà ce que nous devons dési­rer pour nous. Prendre la réso­lu­tion au début de cette année litur­gique, de réflé­chir sur le mal­heur du péché, sur le mal­heur de la déso­béis­sance à Dieu et tout faire pour évi­ter le péché. Et pas seule­ment pour nous, mais alors avoir la pen­sée aus­si de tous ceux qui s’éloignent de Notre Seigneur Jésus-​Christ, de tous ceux qui Le connaissent mal ; de tous ceux qui ne Le servent pas ; de tous ceux qui sont sous l’influence du péché ori­gi­nel et qui s’éloignent du Bon Dieu. Nous devons prier et offrir nos sacri­fices, nos souf­frances pour le salut des âmes, être des mis­sion­naires. Si nous ne sommes pas des mis­sion­naires qui tra­ver­sons les océans, soyons au moins des mis­sion­naires par la prière, des mis­sion­naires par le sacri­fice, des mis­sion­naires comme sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, Patronne des mis­sions qui n’est jamais sor­tie de son car­mel pour aller en mis­sion et qui est la grande mis­sion­naire qui a sau­vé tant d’âmes.

Alors que ce soit là notre résolution.

Car, son­gez aus­si, à la gra­vi­té de ces péchés qui sont com­mis, mal­gré la venue de Notre Seigneur, mal­gré la venue de Dieu par­mi nous, mal­gré la mort de Dieu sur la Croix et sa Résurrection, mal­gré tout cela, que les hommes pèchent encore !

Comment voulez-​vous que le Bon Dieu n’abandonne pas ces hommes à eux-​mêmes, si après tout l’amour qu’Il leur a mani­fes­té, ils sont encore oppo­sés à Lui et font le contraire de sa volon­té. Et hélas, nous le consta­tons aujourd’hui peut-​être plus que jamais, même dans les milieux qui sont chré­tiens ; même dans les milieux qui ont été bap­ti­sés. Que de vies dans le péché, dans la déso­béis­sance au Bon Dieu. Et ces gens insou­ciants se séparent de ce Dieu qui est venu sur la terre pour les sau­ver et ils ne tremblent pas dans leur cœur, en pen­sant qu’ils se dirigent vers une mort éternelle.

Alors, que ces pen­sées, au début de l’Avent, pen­sées qui nous sont d’ailleurs sug­gé­rées dans l’Évangile que vous venez d’entendre : Dieu fera dis­pa­raître ce monde. Ce monde qui a ser­vi pour le péché doit dis­pa­raître lui aus­si, même ce monde maté­riel : le soleil, la lune, les astres, tout va être détruit pour faire un monde nou­veau, parce qu’ils ont ser­vi eux aus­si – bien sûr incons­ciem­ment – mais ils ont ser­vi pour le mal, pour le péché. Alors le Bon Dieu détrui­ra ce monde pour faire un monde nouveau.

Eh bien, deman­dons au Bon Dieu, par l’intercession de la très Sainte Vierge Marie d’être ceux aus­si qui feront par­tie de ce monde nou­veau, de cette terre et de ces cieux nou­veaux, dans les­quels rési­de­ra la sainteté.

C’est ce que dit l’Apocalypse. Que l’on com­pare ce qui se passe au Ciel, à ce qui se passe sur la terre. Dans le Ciel, pas une mau­vaise pen­sée, pas un mau­vais désir. Tout pour la plus grande gloire de Dieu. Tout pour aimer le Bon Dieu ; tout pour chan­ter les louanges du Bon Dieu. Jamais le moindre indice, la moindre trace de déso­béis­sance vis-​à-​vis du Bon Dieu. C’est fini. Pour tou­jours, les âmes et les élus du Ciel, emploient leur liber­té pour chan­ter la gloire du Bon Dieu et Le servir.

Alors fai­sons en sorte que nos familles, nos com­mu­nau­tés, que notre chère Fraternité soient déjà un peu le Paradis et que nous nous effor­cions aus­si, tous, en nous aidant les uns les autres, de ser­vir le Bon Dieu et de tout faire pour lui être unis pour la vie et pour l’éternité.

Au nom du Père et du Fils et du Saint-​Esprit. Ainsi soit-il.

Fondateur de la FSSPX

Mgr Marcel Lefebvre (1905–1991) a occu­pé des postes majeurs dans l’Église en tant que Délégué apos­to­lique pour l’Afrique fran­co­phone puis Supérieur géné­ral de la Congrégation du Saint-​Esprit. Défenseur de la Tradition catho­lique lors du concile Vatican II, il fonde en 1970 la Fraternité Saint-​Pie X et le sémi­naire d’Écône. Il sacre pour la Fraternité quatre évêques en 1988 avant de rendre son âme à Dieu trois ans plus tard. Voir sa bio­gra­phie.