Sermon de Mgr Lefebvre – 1re messe abbé Carron – 30 juin 1983

L'Immaculée Conception, par Bartomolé Esteban Murillo, Musée de Madrid. Domaine public, via Wikimedia Commons

Cher M. l’ab­bé Carron,
Mes bien chers frères,

Avant de pro­non­cer quelques paroles à l’occasion de la pre­mière messe de notre cher M. l’abbé Carron, permettez-​moi d’évoquer le nom de M. l’abbé Rey. Nous avons appris, il y a quelques ins­tants, que M. l’abbé Rey, qui nous était si cher et qui nous est si cher tou­jours, est dans l’agonie. Alors nous aurons à cet ins­tant une pen­sée pour lui au cours de cette Sainte Messe. Et n’est-ce pas un signe de la Providence – tou­jours bonne pour nous et pour tous – que au moment où un bon, un saint Prêtre tra­di­tio­na­liste s’en va dans la mai­son du Père, eh bien d’autres viennent le rem­pla­cer. M. l’abbé Carron, M. l’abbé Maret, ont été ordon­nés prêtres hier et par consé­quent ils assurent cette relève de ce cher M. l’abbé Rey qui a tant souf­fert de cette situa­tion de l’Église, mais qui aus­si mon­trait l’exemple de la fer­me­té dans le sacri­fice, dans la foi, qui n’a jamais défailli.

Cher M. l’abbé Carron, vous voi­ci au pied de l’autel, vous allez pour la pre­mière fois offrir le Saint Sacrifice. Quelle joie pour vous, quelle joie pour vos parents, quelle joie pour nous tous. Comment ne pas rendre grâces au Bon Dieu de cette insigne faveur, de pou­voir dans quelques ins­tants … que vous puis­siez pro­non­cer les paroles de la Consécration qui vont réa­li­ser à la fois le Sacrifice de Notre Seigneur et le sacre­ment de l’Eucharistie.

Quelle chose mer­veilleuse, quelle chose admi­rable. Combien nous sommes indignes d’une pareille faveur, nous qui sommes prêtres. Alors, aujourd’hui, nous remer­cions avec vous le Seigneur qui a bien vou­lu vous mener par des che­mins que vous connais­sez mieux que nous et que vos parents aus­si, connaissent mieux que nous, enfant, ado­les­cent, le Bon Dieu vous a ins­pi­ré d’être à son ser­vice com­plè­te­ment, de vous consa­crer à Lui, dans le sacer­doce et par une grâce par­ti­cu­lière aus­si, le Bon Dieu a vou­lu que vous veniez ici, non loin de chez vous, où, disons, le Bon Dieu a vou­lu qu’Écône, que ce sémi­naire se place non loin de chez vous.

Et alors, gui­dé par vos parents, gui­dé par le cher M. le Curé de Riddes, vous êtes venu dans ce sémi­naire et vous y avez pas­sé six années, six années de pré­pa­ra­tion labo­rieuse et vous voi­ci main­te­nant prêtre.

Remerciez donc le Bon Dieu de toutes ces années qui ont pré­cé­dé votre sacer­doce, de toutes les grâces que vous avez reçues, de toutes les épreuves qui vous ont été don­nées sur le che­min, de tous les obs­tacles qui se sont levés et qui désor­mais sont résolus.

Et main­te­nant, regar­dez l’avenir avec confiance en Dieu. Ce que le Bon Dieu a réa­li­sé, avant que vous fus­siez prêtre, Il conti­nue­ra à le réa­li­ser dans votre sacer­doce. Car, si le sacer­doce est un but, c’est aus­si un com­men­ce­ment. Cette ordi­na­tion main­te­nant, va faire poser sur vos épaules une charge, une charge apos­to­lique, car vous n’êtes pas prêtre seule­ment pour vous-​même, comme per­sonne n’est prêtre pour soi.

Vous allez donc avoir un apos­to­lat à réa­li­ser à Genève. Apostolat sans doute fécond, mais qui ne sera pas non plus sans être tra­ver­sé de dif­fi­cul­tés, comme tous les apos­to­lats. Notre Seigneur Lui-​même a été contre­dit au cours de sa vie apos­to­lique. Pourquoi les dis­ciples ne seraient pas eux aus­si contre­dits à l’occasion, dans leur pré­di­ca­tion, ou dans les réa­li­sa­tions de leur minis­tère ? C’est bien nor­mal que nous por­tions la Croix à la suite de notre Maître.

Mais vous aurez aus­si des conso­la­tions et même dans ces croix, vous trou­ve­rez la joie, la paix d’être le vrai dis­ciple du Divin Maître, de Notre Seigneur.

Je vou­drais en quelques mots expri­mer d’une manière toute par­ti­cu­lière, ce que doit être le prêtre. Ce qu’a été Notre Seigneur Jésus-​Christ. Ne peut-​on pas dire de Notre Seigneur qu’il est le reli­gieux de Dieu : Le reli­gieux de Dieu. Car si quelqu’un a pra­ti­qué la ver­tu de reli­gion, si quelqu’un a relié à Dieu, comme le signi­fie le mot lui-​même de reli­gion qui veut dire reli­gare – relier à Dieu – c’est bien Notre Seigneur Jésus-​Christ, qui a été pour nous le lien avec la très Sainte Trinité, avec Dieu Lui-​même, car Il était Dieu.

Eh bien, vous aus­si vous serez le reli­gieux de Dieu, vous relie­rez les âmes à Dieu. Mais pour les relier, il faut d’abord que vous-​même soyez vrai­ment ce reli­gieux de Dieu. Et par consé­quent vous aurez à la fois à apprendre aux âmes à être reli­gieuses, à avoir une reli­gion, la vraie reli­gion, la reli­gion de Notre Seigneur Jésus-​Christ. Toutes les âmes croyantes en Notre Seigneur Jésus-​Christ, toutes les âmes qui ont le foi catho­lique, doivent être des âmes reli­gieuses. Et, vous, en par­ti­cu­lier, prêtre de Notre Seigneur Jésus-​Christ, vous devez avoir une âme religieuse.

Et qu’est-ce donc que la reli­gion ? Quels sont les actes de la ver­tu de reli­gion ? Eh bien ces actes sont énu­mé­rés dans le livre si pré­cieux de la Somme théo­lo­gique de saint Thomas. Et en les énu­mé­rant ; rien que l’énumération, nous montre ce que doit être une âme reli­gieuse, une âme qui veut res­sem­bler à Notre Seigneur Jésus-Christ.

Le pre­mier acte de la ver­tu de reli­gion est la dévo­tion. Dévotion qui s’exprime évi­dem­ment par notre atti­tude inté­rieure, notre atti­tude exté­rieure qui nous lie à Dieu, qui nous fait mon­ter vers Dieu, qui nous livre à Dieu. C’est cela la dévo­tion qui doit être d’ailleurs plus inté­rieure qu’extérieure, car nous sommes des esprits et nous devons aimer Dieu en esprit et en véri­té. Alors vous aurez cette âme dévote, vrai­ment dévote à Dieu, dévouée à Dieu. Que toute votre vie se passe dans cette atmo­sphère de dévo­tion à Dieu, vous éloi­gnant de toutes les pen­sées du monde ; vous éloi­gnant de toutes les pré­oc­cu­pa­tions de ce monde, pour être tout entier à votre Divin Maître. Dévotion.

Adoration. L’adoration est aus­si un acte de la ver­tu de reli­gion. Et cet acte néces­site une autre dis­po­si­tion fon­da­men­tale pour toute créa­ture, pour toute âme reli­gieuse, c’est la ver­tu d’humilité et c’est ce qu’a com­pris magni­fi­que­ment le patriarche des ordres reli­gieux – saint Benoît – qui fait de sa spi­ri­tua­li­té, qui base sa spi­ri­tua­li­té sur la ver­tu d’humilité. Adorer Dieu, c’est s’humilier devant Dieu, c’est révé­rer Dieu.

Avoir cette révé­rence inté­rieure devant Dieu qui est notre Tout, qui est notre Créateur, qui est notre Rédempteur, qui a ver­sé son Sang pour nous. Comment ne pourrions-​nous pas L’adorer ? nous pros­ter­ner même exté­rieu­re­ment devant lui, mais sur­tout inté­rieu­re­ment. Avoir cette atti­tude de révé­rence vis-​à-​vis de Dieu qui nous place tou­jours dans une atmo­sphère d’humilité et qui réprime ce vice qui est à l’origine de tous les autres vices : l’orgueil.

Alors si nous vou­lons vrai­ment être des reli­gieux de Dieu, ado­rons Dieu. Soyez un ado­ra­teur de Notre Seigneur Jésus-​Christ ; appre­nez aux fidèles à ado­rer Notre Seigneur Jésus-​Christ. Ils y trou­ve­ront la paix de leur âme, la foi de leur âme, dans l’union à Notre Seigneur Jésus-Christ.

Combien sont conso­lantes ces nuits de prière que l’on fait dans la plu­part de nos prieu­rés, des nuits de prière et d’adoration de Notre Seigneur Jésus-​Christ. Combien d’âmes trouvent dans ces nuits de prière, leur conso­la­tion. Combien retournent chez elles récon­for­tées, encou­ra­gées à déve­lop­per leur vie chré­tienne et à vivre vrai­ment leur vie chrétienne.

Dévotion, ado­ra­tion, saint Thomas énu­mère après l’oraison. L’oraison c’est la prière. Et qu’est-ce que la prière ? Nos petits caté­chismes nous enseignent que la prière est l’élévation de nos âmes vers Dieu. L’élévation de nos âmes vers Dieu. Ce n’est donc pas néces­sai­re­ment la prière vocale. Sans doute la prière vocale nous aide à nous éle­ver vers Dieu et par­ti­cu­liè­re­ment le chant, les beaux chants, comme le chant gré­go­rien, élèvent nos âmes vers Dieu. Mais avant tout, il s’agit de la prière inté­rieure, de cette prière qui sera la nôtre au Ciel. Cette élé­va­tion de nos âmes vers le Bon Dieu fait que nos âmes se détachent de nous-​mêmes, se détachent de nos pré­oc­cu­pa­tions tem­po­relles, pour être tout entier à Dieu, pour être relié à Dieu.

Vous appren­drez aux adultes, aux enfants, à prier. Car c’est dans la prière que la créa­ture trouve vrai­ment son abou­tis­se­ment, sa vie. Notre vie doit être une vie de prière. Une âme qui ne prie pas, ce n’est plus une âme, ce n’est plus un esprit. Dès notre nais­sance, comme la Vierge Marie, nous aurions dû éle­ver nos âmes vers Dieu, dans la mesure où la conscience com­mence à s’éveiller dans ces petits corps. La Sainte Vierge éle­vait son âme vers le Bon Dieu, tout natu­rel­le­ment. Mais nous, hélas, appe­san­tis par les suites du péché ori­gi­nel, nous tour­nons tou­jours nos regards vers la terre, vers les choses tem­po­relles, au lieu de les éle­ver vers le Ciel, comme le fai­sait la Vierge Marie, comme le fai­saient les âmes saintes bénies du Bon Dieu. Alors, vous appren­drez aus­si, même aux petits enfants, à éle­ver leur âme vers le Bon Dieu.

Et puis le plus grand acte de la ver­tu de reli­gion, dit saint Thomas lui-​même, acte qui est exclu­sif pour le Bon Dieu – que l’on ne peut pas adres­ser à d’autres – on peut prier d’autres per­sonnes, on peut prier les saints, on peut ado­rer dans une cer­taine mesure, par le culte d’hyperdulie, la très Sainte Vierge Marie ; on peut se dévouer à des per­sonnes qui le méritent, mais on ne peut pas se sacri­fier. Le sacri­fice est réser­vé à Dieu. Le sacri­fice de nous-​mêmes : notre âme, notre corps, tout ce que nous sommes, nous ne pou­vons le sacri­fier qu’à Dieu, à per­sonne d’autre. Seul Dieu est notre Maître. Seul Dieu peut réa­li­ser notre sacri­fice. Et ce sacri­fice – eh bien – c’est le Sacrifice que vous allez offrir dans quelques ins­tants, en union avec Notre Seigneur Jésus-​Christ. Comme le disent les si belles prières du Sacrifice de la messe. Prières tra­di­tion­nelles : Nous offrons nous-​mêmes avec le Sacrifice de Notre Seigneur. Nous nous sacri­fions avec Lui et vous serez prêt à vous dévouer aus­si pour les fidèles. À répandre aus­si, s’il le fal­lait un jour, à répandre votre sang pour le salut des âmes, comme l’a fait Notre Seigneur Jésus-​Christ, imi­tant Notre Seigneur Jésus-Christ.

Voilà ce qu’est vrai­ment la ver­tu de reli­gion. Voilà ce que tous – dans une cer­taine mesure – nous devons faire. Dans la mesure où nous sommes vrai­ment chré­tiens ; dans la mesure où nous sommes des âmes reli­gieuses, nous devons réa­li­ser ces actes de la ver­tu de reli­gion et nous par­ti­cu­liè­re­ment, prêtres, nous devons être des reli­gieux. Nous devons relier les âmes à Dieu.

Nous prie­rons, cher ami, cher M. l’abbé Carron, tous ici pré­sents, au cours de cette Sainte Messe, nous prie­rons pour que vous soyez vrai­ment imi­ta­teur de Notre Seigneur Jésus-​Christ, le reli­gieux de Dieu, celui qui mène les âmes à Dieu, pour l’éternité.

Demandons ensemble à la très Sainte Vierge Marie, notre bonne Mère du Ciel, elle qui a eu son âme toute rem­plie de cet amour de Dieu, natu­rel­le­ment, sans aucun obs­tacle, sans aucune dif­fi­cul­té, elle était comme une fleur qui s’épanouit devant le grand Ciel du Bon Dieu. Demandons-​lui de nous aider à nous déta­cher des choses d’ici-bas pour être tout entier au Bon Dieu.

Au nom du Père et du Fils et du Saint-​Esprit. Ainsi soit-il.

Fondateur de la FSSPX

Mgr Marcel Lefebvre (1905–1991) a occu­pé des postes majeurs dans l’Église en tant que Délégué apos­to­lique pour l’Afrique fran­co­phone puis Supérieur géné­ral de la Congrégation du Saint-​Esprit. Défenseur de la Tradition catho­lique lors du concile Vatican II, il fonde en 1970 la Fraternité Saint-​Pie X et le sémi­naire d’Écône. Il sacre pour la Fraternité quatre évêques en 1988 avant de rendre son âme à Dieu trois ans plus tard. Voir sa bio­gra­phie.