Sermon de Mgr Lefebvre – 2e dimanche de Carême – 10 mars 1974

L'Immaculée Conception, par Bartomolé Esteban Murillo, Musée de Madrid. Domaine public, via Wikimedia Commons

Mes bien chers amis,
Mes bien chers frères,

Vous venez d’entendre dans l’Évangile, le récit de la Transfiguration de Notre Seigneur et vous avez peut-​être remar­qué qu’hier, same­di des Quatre-​Temps, nous avons déjà lu le même Évangile.

La Tradition nous dit qu’autrefois à la Station de Saint-​Pierre à Rome, les chré­tiens se réunis­saient autour du Souverain Pontife et pas­saient la nuit en prière, pour pré­pa­rer les ordi­na­tions qui devaient avoir lieu dans la mati­née du dimanche. C’est pour­quoi on lisait, en ce temps-​là, au cours de la nuit de prière, l’Évangile de la Transfiguration qui était répé­té lorsque les deux céré­mo­nies ont été sépa­rées, celle du dimanche et celle du same­di des Quatre-​Temps. C’est pour­quoi nous avons cette répé­ti­tion du même Évangile.

Mais nous pou­vons nous deman­der sur­tout, nous poser cette ques­tion, pour­quoi l’Évangile de la Transfiguration en ce temps de carême ? Ne devrions-​nous pas plu­tôt médi­ter sur la Passion de Notre Seigneur, sur ses souf­frances, sur ses dou­leurs, plu­tôt que sur sa gloire. Précisément la Sainte Église a vou­lu en cela, suivre l’exemple que Notre Seigneur nous donne. Notre Seigneur a vou­lu qu’avant sa Passion, avant la nuit du scan­dale de la Croix, du scan­dale du Sang, qui a inon­dé son visage, avant cette nuit de l’agonie, cette nuit du juge­ment, cette nuit de la fla­gel­la­tion, qu’avant cette nuit où les apôtres se sont dis­per­sés. Notre Seigneur a vou­lu affer­mir leur foi, la foi de Pierre, de Jacques et de Jean, en leur mon­trant sa gloire.

C’est pour­quoi l’Église a vou­lu, que ce récit de la Transfiguration figure en ce temps de carême, afin d’affermir notre foi, afin d’affermir notre espé­rance. Car, si au cours des semaines qui viennent, nous aurons à médi­ter sur les souf­frances et les dou­leurs de Notre Seigneur, sur sa cru­ci­fixion, sur sa mort, eh bien nous aurons cette pen­sée que c’est le même qui souffre et qui éga­le­ment a reçu cette gloire sur le Thabor. Et par consé­quent est vrai­ment Dieu.

Ceci doit être pour nous, en même temps il me semble, une grande leçon, dans notre vie cou­rante, dans notre vie quotidienne.

Si Notre Seigneur a vou­lu raf­fer­mir la foi de ses apôtres en mani­fes­tant sa gloire auprès d’eux, c’est que nous avons besoin ici-​bas, d’être raf­fer­mis, d’être en contact plus intime avec le Ciel, avec la gloire de Dieu. Et il me semble que c’est pour nous une grande leçon, pour notre vie sacer­do­tale en par­ti­cu­lier et même aus­si pour la vie des consa­crés à Dieu et la vie de tous les chré­tiens. Nous avons besoin de vie contem­pla­tive, pour mener une vie active vrai­ment féconde et chrétienne.

Nous ne pou­vons pas nous pas­ser de contem­pla­tion. Car c’est cela en défi­ni­tive que Notre Seigneur a vou­lu don­ner aux apôtres. Il a vou­lu leur don­ner quelques ins­tants, une contem­pla­tion admi­rable de sa gloire.

Donc c’est l’image de la vie contem­pla­tive que nous devons tous avoir. Nous devons être des contem­pla­tifs. Notre Seigneur l’a vou­lu ; Notre Seigneur le veut toujours.

Contemplatifs com­ment ? En ayant les mêmes grâces que les trois apôtres qui ont vu Notre Seigneur dans sa gloire.

Cela c’est le secret de Dieu. Mais ce n’est pas cela en géné­ral que Notre Seigneur nous a pro­mis. Notre Seigneur nous pro­met d’être avec nous, d’être en nous, glo­rieux, dans sa gloire, dans nos cœurs, dans nos âmes, uni à nous, si nous vou­lons obser­ver ses commandements.

Et pour être dans les dis­po­si­tions vrai­ment par­faites à cette vie contem­pla­tive, nous devons aus­si deman­der à Dieu ce qu’il pense. Et Il nous l’a dit. Notre Seigneur nous l’a dit dans ses Béatitudes :

Beati mun­do corde : quo­niam ipsi Deum vide­bunt : (Mt 5,1,12) « Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, car ils ver­ront Dieu ». C’est à ceux-​là que Notre Seigneur pro­met la vision de Dieu, et la vision de Dieu ici-​bas. Dans ses béa­ti­tudes. Notre Seigneur ne parle pas du futur. Sans doute Il pro­met aus­si la récom­pense à ceux qui pra­tiquent la jus­tice, mais Il pro­met ici-​bas déjà sa vision, sa vision d’une manière par­ti­cu­lière : Beati mun­do corde : « Bienheureux les cœurs purs ». Qu’est-ce que cela veut dire les cœurs purs ? C’est-à-dire les cœurs déta­chés d’eux-mêmes, des cœurs qui fuient l’égoïsme et qui fuient l’orgueil. C’est cela qui nous empêche de nous unir à Dieu. Tout ce qui entre­tient notre égoïsme, tout ce qui entre­tient notre orgueil dimi­nue la vision que nous pou­vons avoir de Dieu, par la grâce sanc­ti­fiante, par la pré­sence de Dieu en nous. Car cette pré­sence de Dieu en nous est sur­tout une pré­sence qui est dans notre intel­li­gence, dans notre volon­té et dans notre cœur.

Nous pou­vons voir Dieu des yeux de la foi. Et les grâces que le Bon Dieu nous donne, sui­vant qu’elles tombent dans un ter­rain bien pré­pa­ré, sui­vant qu’elles tombent dans des cœurs plus ou moins purs, fruc­ti­fient plus ou moins. Et c’est pour­quoi, nous sommes par­fois sur­pris de voir que des per­sonnes qui fré­quentent de la même façon les sacre­ments ont des grâces toutes dif­fé­rentes. Que cer­tains pro­gressent rapi­de­ment dans la sain­te­té et la per­fec­tion et que d’autres piétinent.

Pourquoi ? Le secret de cela c’est sur­tout le manque d’humilité. Pour acqué­rir la pure­té du cœur, il faut avoir l’humilité ; il faut s’oublier soi-​même pour ne plus pen­ser qu’à Dieu, pour ne plus voir que Dieu.

Esurientes imple­vit bonis : « Ceux qui sont pauvres. Il les rem­plit de biens ».

(…) et divites dimi­sit inanes : « Ceux qui sont riches. Il les ren­voie les mains vides ».

Les mains vides, si nous sommes riches de nous-​mêmes, si nous sommes plein de nous-​mêmes, le Bon Dieu n’a plus rien à faire en nous. Si au contraire, nous sommes vides de nous-​mêmes, alors il y a place pour Dieu en nous.

Humilibus dat gra­tiam, super­bis resis­tit : « Aux humbles Il donne la grâce, aux orgueilleux Il résiste » .C’est grave que Dieu résiste aux âmes, que Dieu ne veuille plus ren­trer dans une âme parce qu’il y trouve l’orgueil. Au contraire aux âmes humbles Il donne la grâce.

Ainsi pre­nons la réso­lu­tion, si nous vou­lons vrai­ment vivre avec Dieu, voir Dieu d’une manière qui, certes ne sera pas la vision béa­ti­fique, mais qui sera un com­men­ce­ment de cette vision béa­ti­fique qui nous est pro­mise. La grâce n’est pas autre chose que le com­men­ce­ment de la vision béatifique.

Les âmes qui ont eu de grandes grâces le disent. On peut expé­ri­men­ter Dieu, expé­ri­men­ter la pré­sence de Dieu en nous, comme la pré­sence d’un ami dans l’obscurité. Si nous ne le voyons pas, nous connais­sons la pré­sence de cet ami, de cette per­sonne aimée auprès de nous. Nous ne la voyons pas, mais nous la connais­sons, nous savons qu’elle est là.

De même nous pou­vons par la grâce, savoir, avoir la foi et croire que Dieu est pré­sent en nous, qu’il est avec nous. Il nous le dit d’une manière très précise :

Si dili­get me : man­da­ta mea ser­vate (Jn l4, l5) : « Si quelqu’un garde mes com­man­de­ments, celui-​là m’aime ».

Qui autem dili­git me, dili­ge­tur a Patre meo : « Si quelqu’un m’aime, il sera aimé de mon Père ». Et ego dili­gam eum et mani­fes­ta­bo ei meip­sum (Jn l4,2l) : « Celui qui m’aime sera aimé de mon Père ». Je l’aimerai et je me mani­fes­te­rai à lui.

Donc repre­nons le début de la phrase : Si guis ser­vat man­da­ta mea : « Si quelqu’un observe mes com­man­de­ments, je me mani­fes­te­rai à lui ». Faire la volon­té du Bon Dieu, se sou­mettre à la volon­té du Bon Dieu, être dans l’obéissance, comme Notre Seigneur nous en a Lui-​même mon­tré l’exemple.

Si nous vou­lons suivre un jour Notre Seigneur sur le Thabor, suivons-​Le aus­si dans son humi­li­té, suivons-​Le dans sa Croix ; suivons-​Le dans son Eucharistie où Il se cache hum­ble­ment pour nous, comme Il l’a fait sous le voile de son humanité.

Suivons donc Notre Seigneur dans son humi­li­té, si nous vou­lons Le suivre aus­si dans sa gloire.

Notre Seigneur a dit : Humiliavit seme­tip­sum fac­tus obe­diens usgue ad mor­tem, mor­tem autem cru­cis (Ph 2,8) : « Il s’est rabais­sé lui-​même, se ren­dant obéis­sant jusqu’à la mort et jusqu’à la mort de la Croix ».

Il s’est humi­lié jusqu’à se faire obéis­sant, obéis­sant jusqu’à la mort sur la Croix, c’est-à-dire jusqu’à son der­nier souffle. Si nous aus­si nous vou­lons être à l’image de Notre Seigneur, si nous vou­lons Le suivre, nous devons aus­si nous humi­lier jusqu’au der­nier souffle de notre vie et obéir jusqu’au der­nier souffle de notre vie. Et ain­si, nous entre­rons un jour, s’il plaît à Dieu, dans la gloire qu’il a mani­fes­tée au jour du Thabor.

Demandons-​le à la très Sainte Vierge Marie. Elle qui n’avait pas besoin de mon­ter sur le Thabor pour croire à la gloire de Notre Seigneur Jésus-​Christ. Elle qui a été louée par Notre Seigneur.

Il l’a dit à ceux qui disaient : Ici sont tes frères, tes sœurs, ta mère. Il les a repris en disant : « Ceux qui sont mes sœurs, mes frères et ma mère, ce sont ceux qui font la volon­té de mon Père ».

Que vou­lait dire ain­si Notre Seigneur ? Il ne vou­lait pas du tout signi­fier qu’il ne recon­nais­sait plus sa mère. Il vou­lait signi­fier au contraire, que sa mère était beau­coup plus sa mère, parce qu’elle avait fait la volon­té du Bon Dieu que parce qu’elle était sa mère qui l’avait enfanté.

C’est par son fiât que la très Sainte Vierge est plus proche encore de Notre Seigneur que par son enfantement.

Voilà la leçon que Notre Seigneur nous donne au sujet de sa mère qui est plus agréable au Bon Dieu parce qu’elle a obéi, que parce qu’elle a été la mère de Jésus.

Nous deman­de­rons à Marie de nous aider à faire tou­jours la sainte volon­té de Dieu, afin qu’un jour nous puis­sions entrer dans sa gloire.

Au nom du Père et du Fils et du Saint-​Esprit. Ainsi soit-il.

Fondateur de la FSSPX

Mgr Marcel Lefebvre (1905–1991) a occu­pé des postes majeurs dans l’Église en tant que Délégué apos­to­lique pour l’Afrique fran­co­phone puis Supérieur géné­ral de la Congrégation du Saint-​Esprit. Défenseur de la Tradition catho­lique lors du concile Vatican II, il fonde en 1970 la Fraternité Saint-​Pie X et le sémi­naire d’Écône. Il sacre pour la Fraternité quatre évêques en 1988 avant de rendre son âme à Dieu trois ans plus tard. Voir sa bio­gra­phie.