Sermon de Mgr Lefebvre – Ascension – Jubilé sacerdotal de M. l’abbé Wéry – 28 mai 1987

L'Immaculée Conception, par Bartomolé Esteban Murillo, Musée de Madrid. Domaine public, via Wikimedia Commons

Cher Monsieur l’ab­bé Wéry,

Nous ren­dons aujourd’hui grâces à Dieu qui vous a fait par­ve­nir à cet anni­ver­saire de cin­quante années de sacer­doce et nous Le remer­cions de vous avoir conduit à Écône pour fêter cet anni­ver­saire avec nous.

Nous en sommes d’autant plus recon­nais­sant à Dieu que vous avez été l’un des prêtres, n’étant pas membre de la Fraternité, qui est venu à Fribourg même, dans les débuts de ce qui n’était pas encore la Fraternité, venu nous encourager.

Et depuis ces dix-​huit années vous avez connu et fré­quen­té la Fraternité, nous avons pu appré­cier votre fidé­li­té, votre fidé­li­té sans faille, à tra­vers toutes les épreuves que nous avons connues, vous êtes res­té un fidèle ami de cette œuvre de for­ma­tion sacer­do­tale à laquelle par­fois vous avez vous-​même vou­lu contri­buer, conti­nuant ain­si la grâce que le Bon Dieu vous avez faite d’enseigner tout au cours de votre vie. Pendant de nom­breuses années ce fut votre rôle, votre fonc­tion, de for­mer les intel­li­gences et les carac­tères à la véri­té et à la sou­mis­sion à la foi.

Samedi der­nier, vous avez fêté votre cin­quan­tième anni­ver­saire, votre jubi­lé chez vous, au milieu pré­ci­sé­ment des prêtres qui vous devaient la voca­tion. Au milieu aus­si de per­son­na­li­tés qui vous devaient éga­le­ment leur formation.

Ainsi la grâce du Bon Dieu, a vou­lu que vous voyiez vous-​même les fruits du tra­vail apos­to­lique qu’il vous a confié et, avec vous, nous remer­cions Dieu aujourd’hui en cet anni­ver­saire en cette belle fête de l’Ascension de Notre Seigneur.

Nous savons que vous avez un atta­che­ment spé­cial aux ver­tus qui font la bonne har­mo­nie de la socié­té. Vous avez sou­vent deman­dé aux sémi­na­ristes, lorsque vous en aviez l’occasion, vous avez fait sou­vent cette réflexion, qu’il faut savoir pra­ti­quer les ver­tus sociales. Des ver­tus qui nous font vivre dans une socié­té agréable, hon­nête, chré­tienne. Et alors, je pense que en rap­pe­lant ce que sont ces ver­tus sociales, ce sera un peu la pré­di­ca­tion que vous auriez faite vous-​même à nos sémi­na­ristes, que je vais essayer d’interpréter.

Je me suis donc pen­ché, hier, sur le petit livre de saint Thomas d’Aquin qui nous apprend ce que sont les ver­tus sociales et il les divise en deux groupes :

Les ver­tus de véné­ra­tion et les ver­tus de civilité.

Les ver­tus de véné­ra­tion sont celles que nous devons pra­ti­quer vis-​à-​vis de ceux aux­quels nous devons avoir de la véné­ra­tion, que nous devons véné­rer et en par­ti­cu­lier Celui que nous devons non seule­ment véné­rer, mais ado­rer, c’est Dieu Lui-​même. Par consé­quent la pre­mière ver­tu de véné­ra­tion, c’est la ver­tu de reli­gion, qui s’adresse à Dieu et qui ne s’adresse qu’à Dieu.

Dans ce groupe des ver­tus de véné­ra­tion se situe éga­le­ment la patrie et les parents, la famille. Saint Thomas appelle cette ver­tu, la pié­té filiale. Piété filiale que nous devons à nos Pères et à notre Patrie.

Troisième ver­tu qui s’adresse à tous ceux qui ont une cer­taine gran­deur, dit saint Thomas d’Aquin. C’est-à-dire tous ceux qui d’une manière ou d’une autre, par­ti­cipent à l’autorité de Dieu dans la socié­té. Évidemment lorsqu’il s’agit de socié­tés comme l’Église, tous ceux qui par­ti­cipent au sacer­doce de Notre Seigneur Jésus-​Christ et aux fonc­tions que Notre Seigneur Jésus-​Christ a vou­lu leur confier, de même dans la Société, de même dans la famille.

La Société est com­po­sée de mul­tiples auto­ri­tés, vou­lues par le Bon Dieu. Et la famille éga­le­ment, lorsque la famille, par exemple, confie les enfants à des maîtres dans les écoles, elle leur confère une auto­ri­té sur les enfants et les enfants ont le devoir d’obéir à leurs maîtres. Et cela, cette ver­tu spé­ciale, saint Thomas l’appelle le respect.

Et vous ne me contre­di­rez pas cer­tai­ne­ment, cher M. l’abbé Wéry, vous qui avez une affec­tion toute par­ti­cu­lière pour la litur­gie, la litur­gie de l’Église catho­lique, telle qu’elle a tou­jours été pra­ti­quée autre­fois, était une grande école de res­pect. Une école de vie sociale, en hono­rant Dieu et « en hono­rant tous ceux qui par­ti­cipent d’une cer­taine manière et dans une cer­taine mesure à l’autorité de Dieu, en leur mani­fes­tant, par des signes exté­rieurs le res­pect qu’on leur doit ». C’est une magni­fique école de poli­tesse, de res­pect, de véné­ra­tion. Nos églises étaient des lieux où l’éducation de la Société se fai­sait, se pra­ti­quait et ain­si pou­vait aus­si se dif­fu­ser dans la Société.

Et puis, saint Thomas d’Aquin fait donc un groupe, dans un autre ensemble des ver­tus, qu’il appelle les ver­tus de civilité.

Parmi ces ver­tus de civi­li­té, il y a, dit saint Thomas, la recon­nais­sance. Ces ver­tus, pour­quoi fait-​il une dis­tinc­tion entre ces ver­tus de civi­li­té et ces ver­tus de véné­ra­tion ? Parce qu’il dit : « la ver­tu de jus­tice s’applique d’une manière moins stricte, dans les ver­tus de civi­li­té que dans les ver­tus de vénération ».

Ces ver­tus de véné­ra­tion sont dues. Il y a un dû vrai­ment et donc la ver­tu de jus­tice s’exerce dans ces ver­tus d’une manière plus concrète, plus parfaite.

Dans les ver­tus de civi­li­té, elle se mani­feste d’une manière moins par­faite, mais néces­saire également.

La pre­mière ver­tu, c’est une ver­tu de recon­nais­sance envers ceux qui nous font du bien. Nous avons tou­jours dans la Société, ce que nous appe­lons nos bien­fai­teurs, pas seule­ment les bien­fai­teurs maté­riels, mais les bien­fai­teurs de toutes sortes qui nous aident, dans notre édu­ca­tion, qui nous aident dans notre for­ma­tion, qui nous aident dans notre vie spi­ri­tuelle, temporelle.

Des per­sonnes qui ne sont pas néces­sai­re­ment ni nos parents, ni nos prêtres, ni ceux qui ont une auto­ri­té sur nous, tous ces bien­fai­teurs qui se mani­festent pour nous, nous leur devons la recon­nais­sance. Et il ajoute à côté de cette ver­tu de recon­nais­sance, une ver­tu qui peut sem­bler assez sin­gu­lière : la ver­tu de ven­geance… On pour­rait croire que la ven­geance est un défaut, que la ven­geance est un mal. Eh bien, il applique la ver­tu de ven­geance à ceux qui nous font du mal. La vin­dicte de la loi, la loi, doit en quelque sorte, se ven­ger contre ceux qui font du tort dans la mon­da­ni­té, où il y a éga­le­ment des mani­fes­ta­tions de vie sociale, mais qui sou­vent sont fausses ou sont exa­gé­rées, ou ne sont pas sin­cères, ou sont de pures for­ma­li­tés. La civi­li­sa­tion chré­tienne est ins­pi­rée par l’Esprit Saint, par le véri­table esprit de cha­ri­té, le véri­table esprit d’humilité, d’amour du pro­chain et d’amour de Dieu, d’amour ins­pi­ré par Dieu.

Je pense qu’à l’occasion de vos cin­quante années de sacer­doce, cher M. l’abbé Wéry, ce rap­pel des ver­tus sociales de saint Thomas d’Aquin, res­te­ra dans la mémoire de nos chers sémi­na­ristes, afin qu’ils mettent en pra­tique ce que vous leur avez sou­vent ensei­gné et ce que vous leur avez sou­vent demandé.

Car s’il est une ver­tu dont les prêtres ont besoin, dans leur apos­to­lat, dans leur pas­to­rale, ce sont pré­ci­sé­ment ces ver­tus qui rendent la socié­té aimable, chré­tienne, agréable. Le prêtre doit être un ferment et une source de cha­ri­té, d’amour, de fra­ter­ni­té entre ses parois­siens, envers tous ceux vers les­quels il a été envoyé pour son évangélisation.

Que la très Sainte Vierge Marie, cher M. l’abbé Wéry, bénisse encore les années que le Bon Dieu vous don­ne­ra, nous les sou­hai­tons les plus nom­breuses possibles.

Et puis qu’il vous donne aus­si un jour l’éternité. Car nous ne sommes pas ici, pour res­ter indé­fi­ni­ment sur cette terre, nous nous diri­geons vers aus­si notre ascen­sion – si Dieu veut bien – non pas encore avec notre corps, mais avec notre âme.

Eh bien, je vous sou­haite de nom­breuses années encore par­mi nous et une sainte et heu­reuse Éternité.

Au nom du Père et du Fils et du Saint-​Esprit. Ainsi soit-il.

Fondateur de la FSSPX

Mgr Marcel Lefebvre (1905–1991) a occu­pé des postes majeurs dans l’Église en tant que Délégué apos­to­lique pour l’Afrique fran­co­phone puis Supérieur géné­ral de la Congrégation du Saint-​Esprit. Défenseur de la Tradition catho­lique lors du concile Vatican II, il fonde en 1970 la Fraternité Saint-​Pie X et le sémi­naire d’Écône. Il sacre pour la Fraternité quatre évêques en 1988 avant de rendre son âme à Dieu trois ans plus tard. Voir sa bio­gra­phie.