Sermon de Mgr Lefebvre – Fête-​Dieu – 17 juin 1976

L'Immaculée Conception, par Bartomolé Esteban Murillo, Musée de Madrid. Domaine public, via Wikimedia Commons

Mes bien chers frères,

S’il est une fête qui doit être chère à nos cœurs, à nos cœurs de prêtres, à nos cœurs de sémi­na­ristes, à nos cœurs de fidèles catho­liques, c’est bien la fête du très Saint-Sacrement.

Qu’y a‑t-​il de plus grand, de plus beau, de divin dans notre sainte Religion que le Saint-​Sacrement de l’Eucharistie ? Que pou­vait faire Notre Seigneur Jésus-​Christ pour mani­fes­ter sa cha­ri­té et son amour envers nous de plus effi­cace, de plus évident, que de nous lais­ser sous les espèces du pain et du vin, son Corps, son Sang, son Âme et sa Divinité ?

Nous venons de le chan­ter à l’occasion de l’Épître, du Graduel, de l’Alléluia, de l’Évangile, nous venons d’affirmer notre foi dans la Sainte Eucharistie. Cette foi qui est mise en doute aujourd’hui ; cette foi qui est mise en doute par l’attitude, par le manque de res­pect que l’on a vis-​à-​vis de la très Sainte Eucharistie, de Notre Seigneur Jésus-​Christ Lui-​même pré­sent sous les espèces du pain et du vin. Nous devons donc, nous, affir­mer davan­tage encore, plus que jamais, notre foi dans la très Sainte Eucharistie. C’est pour­quoi nous sommes heu­reux de nous réunir aujourd’hui, autour de Jésus dans l’Eucharistie et de lui mani­fes­ter notre foi en sa divi­ni­té, notre adoration.

C’est pour cela que depuis des siècles et des siècles déjà, dans l’Église, cette cou­tume s’est éta­blie, cette tra­di­tion, d’adorer Notre Seigneur Jésus-​Christ dans la Sainte Eucharistie, publi­que­ment, dans les vil­lages, dans les villes, dans les petites cités comme dans les grandes, dans les mai­sons reli­gieuses, dans les monas­tères. Partout on a hono­ré l’Eucharistie, par­tout en ce jour de la fête du très Saint Sacrement, ou du Corpus Christi, on honore d’une manière publique la très Sainte Eucharistie.

C’est déjà le concile de Trente qui disait : « Il faut hono­rer Notre Seigneur Jésus-​Christ publi­que­ment, afin que ceux qui voient et qui constatent la foi des catho­liques en la très Sainte Eucharistie soient eux aus­si atti­rés par cet hom­mage qui est ren­du à Notre Seigneur Jésus-​Christ pré­sent dans ce grand sacrement. »

Et le concile de Trente ajou­tait : « Et que ceux qui refusent de voir la divi­ni­té de Notre Seigneur Jésus-​Christ soient comme frap­pés, frap­pés par la puni­tion de Dieu, par l’aveuglement de leur cœur, alors qu’ils refusent d’honorer Notre Seigneur Jésus-​Christ. » Voilà ce que disait le concile de Trente qui encou­ra­geait cette cou­tume et cette tra­di­tion déjà très ancienne d’honorer Notre Seigneur Jésus-​Christ publi­que­ment, dans les rues de nos cités, dans nos cam­pagnes, comme nous le fai­sons aujourd’hui.

C’est pour­quoi nous ferons tout à l’heure cette pro­ces­sion, avec toute notre foi, redi­sant à Notre Seigneur Jésus-​Christ : Oui, nous croyons Jésus que vous êtes pré­sent dans ce Saint Sacrement. Nous le croyons aujourd’hui dou­ble­ment, tri­ple­ment, qua­dru­ple­ment, pour tous ceux qui n’y croient plus, pour tous ceux qui vous méprisent dans votre sacre­ment. Pour tous ceux qui com­mettent des sacrilèges.

Nous ferons cet acte de foi, en deman­dant à Notre Seigneur Jésus-​Christ d’augmenter notre foi. C’est cela qui est le fon­de­ment et la preuve de notre sainte reli­gion catho­lique. Comme le dit si bien l’Écriture, peut-​il y avoir une reli­gion où Dieu s’est fait plus proche des hommes que dans la reli­gion catholique.

C’est parce qu’elle est la vraie reli­gion ; parce que Dieu ne croit pas s’abaisser en venant vers nous et en se don­nant Lui-​même à nous, dans sa chair et dans son Sang. Dieu ne s’abaisse pas. Il reste Dieu. C’est nous qui devons mani­fes­ter notre res­pect, notre ado­ra­tion vis-​à-​vis de Dieu.

Ce n’est pas parce que Dieu agit dans la sim­pli­ci­té et dans l’amour et dans la cha­ri­té avec nous que nous devrions Le mépri­ser ; bien au contraire, nous devons Le remer­cier, lui rendre grâce d’avoir cette cha­ri­té immense, cet amour infi­ni, cet amour divin, de demeu­rer près de nous.

Mais ima­gi­nez bien, mes bien chers frères, essayez de vous rap­pe­ler seule­ment les étapes de votre vie dans les­quelles vous avez res­sen­ti cette pré­sence de Notre Seigneur Jésus-​Christ dans la Sainte Eucharistie.

Ah, je suis sûr que le jour de votre Première Communion, rappelez-​vous ce moment, ce moment béni de votre Première Communion, vous avez remer­cié Dieu, de pou­voir rece­voir son Corps et son Sang. Comme vous avez été bien pré­pa­rés par vos parents, par les prêtres qui vous aimaient et qui vous ont ame­nés à la Table sainte, avec un infi­ni res­pect dans vos cœurs, dans vos âmes, qui allaient s’approcher, qui allaient deve­nir le temple du Corps et du Sang de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Et depuis ce jour, que de fois, il vous est arri­vé de vous appro­cher de la Sainte Eucharistie pour deman­der des grâces spé­ciales, dont vous aviez besoin pour vous-​même, pour vos familles, pour vos enfants, pour des malades, pour peut-​être des membres de votre famille qui s’éloignaient de Notre Seigneur Jésus-​Christ. Alors vous avez fait une com­mu­nion plus fer­vente et vous avez deman­dé à Notre Seigneur : Sauvez-​les ; ces âmes, ne les aban­don­nez pas. Faites cela par amour pour elles, mani­fes­tez votre miséricorde.

Et puis, sans doute, lorsqu’une fête dans votre famille, ou un anni­ver­saire, ou une fête qui tou­chait l’un de vos enfants, vous avez éprou­vé aus­si un sen­ti­ment d’amour et de recon­nais­sance à Notre Seigneur Jésus-Christ.

Et non seule­ment dans ces cir­cons­tances spé­ciales, mais tout au long de votre vie. Imaginez-​vous une vie chré­tienne sans l’Eucharistie ? Que serions-​nous sans Notre Seigneur Jésus-​Christ, sans ce don extra­or­di­naire que Dieu nous a fait ? Comme nous serions orphe­lins, comme nous nous sen­ti­rions seuls, un peu aban­don­nés par le Bon Dieu.

Mais avec l’Eucharistie, lorsque nous avons besoin de Lui par­ler, de Le voir, de lui dire que nous L’aimons, lorsque nous avons besoin de secours spé­ciaux, nous pou­vons nous rendre dans nos sanc­tuaires, nous age­nouiller devant Notre Seigneur Jésus-​Christ, peut-​être seul, seul devant le Saint Sacrement et deman­der au Bon Dieu : Venez à mon aide. Secourez-​moi ; je suis dans la dif­fi­cul­té, dans l’épreuve. Venez à l’aide de ma famille ; venez à l’aide de mes enfants.

Et quand vous êtes repar­ti, que vous avez quit­té l’église récon­for­té, cela vous l’avez été, j’en suis sûr, après chaque messe du dimanche. Que c’est beau la messe du dimanche, tous ces fidèles réunis autour de Notre Seigneur Jésus-​Christ, par­ti­ci­pant à sa Passion, par­ti­ci­pant aus­si à son Corps et à son Sang, repar­tant chez eux la paix dans l’âme, la joie dans le cœur, le récon­fort dans leur âme et prêts à souf­frir, s’il le faut, avec Notre Seigneur Jésus-​Christ, à mieux sup­por­ter nos épreuves.

Que de fois il nous est arri­vé comme prêtre, d’assister les mou­rants ; que de fois il m’est arri­vé de por­ter la com­mu­nion à des malades ; quelle joie pour ces âmes qui souf­fraient, de rece­voir leur Dieu de la main du prêtre qui venait leur por­ter la Sainte Communion. Quel récon­fort : quelle source de cou­rage pour eux !

Notre Seigneur Jésus-​Christ a fait par ce sacre­ment, un miracle extra­or­di­naire de son amour et par consé­quent, nous aus­si, nous devons Lui mani­fes­ter notre amour.

Le sacre­ment de l’Eucharistie est vrai­ment le sacre­ment de la cha­ri­té. Jésus ne pou­vait pas faire davan­tage pour nous. S’il est le sacre­ment de notre foi d’abord, le Mysterium fidei, s’il est le mys­tère de notre foi – je dirai le test de notre foi – c’est à cela que l’on recon­naî­tra les vrais catho­liques, les véri­tables chré­tiens, s’ils ont la foi pro­fonde et réelle, effi­cace, en Notre Seigneur Jésus-​Christ pré­sent dans la Sainte Eucharistie. C’est là que l’on recon­naî­tra la foi des chré­tiens. Par consé­quent, ce sacre­ment est vrai­ment le mys­tère de notre foi.

Il est aus­si le mys­tère de notre espé­rance. C’est Notre Seigneur Lui-​même qui le dit : « Si vous man­gez ma chair et buvez mon Sang, vous aurez la vie éter­nelle en vous ». Si vous man­gez mon Corps et buvez mon Sang, vous aurez cette vie éter­nelle et un jour je vous ressusciterai.

Notre Seigneur sera notre résur­rec­tion. Le Corps de Notre Seigneur Jésus-​Christ pré­sent dans nos pauvres corps est un gage de notre résur­rec­tion. C’est déjà la vie éter­nelle que nous pos­sé­dons en nous. Cette vie éter­nelle ne nous quit­te­ra plus, même à l’heure de notre mort.

Il y aura dans nos âmes, ce germe de la résur­rec­tion de nos corps pour l’éternité. Parce que nous aurons com­mu­nié, parce que nous aurons été unis à Notre Seigneur Jésus-​Christ dans l’Eucharistie. C’est Notre Seigneur Lui-​même qui le dit et cet Évangile qui l’affirme a été choi­si pré­ci­sé­ment par l’Église pour la messe des défunts, la messe quo­ti­dienne des défunts :

Et ego res­sus­ci­ta­bo eum in novis­si­mo die (Jn 6,55) : « Et je vous res­sus­ci­te­rai au der­nier jour ».

Mystère de foi, mys­tère de notre espé­rance, mys­tère de la cha­ri­té. C’est ce que je viens de vous expli­quer. Mais je vou­drais insis­ter encore un peu sur cette effi­ca­ci­té de la cha­ri­té pro­duite par le sacre­ment de l’Eucharistie. Et nous en avons besoin. Même entre nous, entre nous qui croyons, qui avons la foi, qui vou­lons demeu­rer catho­liques et romains jusqu’à la der­nière heure de notre vie, nous devons demeu­rer dans la charité.

Ce sacre­ment est le signe, le sym­bole de la cha­ri­té par la cha­ri­té de Notre Seigneur. Mais pour­quoi Notre Seigneur a‑t-​il choi­si ces élé­ments du pain et du vin ? Vous le savez, c’est une com­pa­rai­son qui est faite sou­vent, mais qui a tou­jours besoin d’être rap­pe­lée. Le pain est le fruit de grains qui sont mou­lus ensemble, écra­sés et unis pour faire le pain. Il faut moudre ; il faut unir ces grains de telle manière qu’ils ne fassent plus qu’une pâte en quelque sorte et que ce ne soit plus qu’un seul pain.

L’Eucharistie, le pain eucha­ris­tique est pré­ci­sé­ment cette image de l’union de tous les fidèles dans cette espèce de pain qui appa­raît à nos yeux et qui est jus­te­ment le fruit de cette union des grains de blé pour pro­duire ce pain.

Il en est de même du vin. Il faut aus­si unir tous ces grains de la grappe de rai­sin pour pro­duire le vin. C’est dans cette union que se fait le vin, que se pro­duit le vin.

Notre Seigneur a vou­lu choi­sir ces élé­ments pré­ci­sé­ment pour nous mon­trer que nous devons être unis, unis pour nous trans­for­mer aus­si en Notre Seigneur Jésus-​Christ. Si nous n’avons pas la cha­ri­té en nous ; si nous ne sommes pas unis entre nous. Notre Seigneur Jésus-​Christ ne pour­ra pas être effi­ca­ce­ment en nous. Ce n’est pas pos­sible. Notre Seigneur Jésus-​Christ ne peut pas entrer dans une âme qui n’a pas la charité.

Par consé­quent met­tons nos âmes tou­jours dans des sen­ti­ments de cha­ri­té. Et com­bien il est dou­lou­reux par­fois de pen­ser que des per­sonnes qui se nour­rissent de l’Eucharistie tous les jours, quo­ti­dien­ne­ment, n’arrivent pas à être domi­nées entiè­re­ment par la ver­tu de cha­ri­té. Elles ont besoin de cri­ti­quer, de se divi­ser, de faire des juge­ments témé­raires, de mani­fes­ter leur anti­pa­thie à des per­sonnes aux­quelles elles devraient mani­fes­ter leur sympathie.

Eh bien, pre­nons la réso­lu­tion aujourd’hui, en cette fête du Saint Sacrement, pour nous qui vou­lons gar­der la Tradition, qui vou­lons gar­der cette foi dans la Sainte Eucharistie, de gar­der aus­si le fruit de la Sainte Eucharistie. Il ne suf­fit pas d’en gar­der la foi ; il ne suf­fit pas de dire que nous sommes atta­chés à la Tradition de la foi et de l’espérance en l’Eucharistie ; mais il faut encore que nous en éprou­vions et que nous en ayons en nous-​mêmes tous les fruits. Ces fruits de cha­ri­té qui sont si bons, qui mani­festent d’une manière si évi­dente la pré­sence de Notre Seigneur Jésus-​Christ en nos âmes.

Et je vous le dis à vous spé­cia­le­ment, mes bien chers futurs prêtres, vous qui dans quelques jours allez être ordon­nés et à vous chers sémi­na­ristes qui êtes pré­sents, cette cha­ri­té vous en avez besoin. Il faut qu’elle se mani­feste en vous.

Comment les fidèles qui auront recours à votre minis­tère pourront-​ils vrai­ment pen­ser que vous êtes prêtre, que vous êtes celui que Dieu a choi­si pour faire la Sainte Eucharistie, pour que ce soit sur l’autel son Corps et son Sang, la plus grande mani­fes­ta­tion de sa cha­ri­té ? Comment pourraient-​ils conce­voir que celui qui est l’instrument de la cha­ri­té du Bon Dieu, ne mani­feste pas aus­si sa cha­ri­té vis-​à-​vis des fidèles et vis-​à-​vis des chré­tiens qui viennent les recevoir ?

Et cela par votre patience, par votre condes­cen­dance, par votre amour, par votre humi­li­té, par votre sim­pli­ci­té. Vous écou­te­rez ceux qui vien­dront vous voir ; vous aurez le cœur rem­pli de misé­ri­corde pour eux ; vous aime­rez confes­ser. Le minis­tère de la confes­sion est l’une des plus belles mani­fes­ta­tions de la cha­ri­té du prêtre. Dussiez-​vous res­ter des heures au confes­sion­nal. N’est-ce pas ce qu’ont fait le saint Curé d’Ars et tous les saints Prêtres qui ont pas­sé leur vie au confes­sion­nal, mani­fes­ta­tion extra­or­di­naire de leur cha­ri­té et de cette cha­ri­té qui se trouve dans la Sainte Eucharistie.

Vous ferez cela j’en suis sûr, mes bien chers sémi­na­ristes, car c’est cela qu’attendent de vous les fidèles qui ont espoir dans Écône. C’est cela le prêtre, le Prêtre saint est un prêtre qui est cha­ri­table avant tout, qui a le cœur lar­ge­ment ouvert à tous ceux qui viennent le consul­ter, à tous ceux qui ont besoin de trou­ver la conso­la­tion auprès de lui et le cou­rage et la fer­me­té dans la foi.

Alors vous serez de ces prêtres qui seront rem­plis de la cha­ri­té de Notre Seigneur et vous le deman­de­rez par­ti­cu­liè­re­ment aus­si à la très Sainte Vierge Marie. On ne peut pas pen­ser à l’Eucharistie sans pen­ser à la très Sainte Vierge Marie, car enfin, si la Vierge Marie n’avait pas pro­non­cé son fiât, nous n’aurions pas non plus la Sainte Eucharistie. C’est parce qu’elle a pro­non­cé son fiât que nous avons aujourd’hui la joie, le bon­heur de pos­sé­der Notre Seigneur Jésus-​Christ dans nos taber­nacles et sur nos autels.

Demandons donc à la très Sainte Vierge Marie de nous don­ner cette cha­ri­té qu’elle a si bien connue, qu’elle a si bien véri­fiée dans son Fils Jésus.

Au nom du Père et du Fils et du Saint-​Esprit. Ainsi soit-il.

Fondateur de la FSSPX

Mgr Marcel Lefebvre (1905–1991) a occu­pé des postes majeurs dans l’Église en tant que Délégué apos­to­lique pour l’Afrique fran­co­phone puis Supérieur géné­ral de la Congrégation du Saint-​Esprit. Défenseur de la Tradition catho­lique lors du concile Vatican II, il fonde en 1970 la Fraternité Saint-​Pie X et le sémi­naire d’Écône. Il sacre pour la Fraternité quatre évêques en 1988 avant de rendre son âme à Dieu trois ans plus tard. Voir sa bio­gra­phie.