Sermon de Mgr Lefebvre – Jeudi-​Saint – Messe chrismale – 31 mars 1983

L'Immaculée Conception, par Bartomolé Esteban Murillo, Musée de Madrid. Domaine public, via Wikimedia Commons

Mes bien chers amis,
Mes bien chers frères,

Vous venez d’entendre l’oraison que l’Église met sur les lèvres du pon­tife, en ce jour de la messe chrismale.

« Ô Dieu qui avez vou­lu vous ser­vir des prêtres, pour opé­rer le salut, faites que par ce minis­tère, le peuple fidèle croisse en nombre et en sainteté ».

Mes bien chers amis, en effet, le Bon Dieu a vou­lu se ser­vir du minis­tère des prêtres. Il aurait pu, s’il avait vou­lu, se ser­vir du minis­tère des anges. Il aurait pu se pas­ser et des prêtres et des anges et réa­li­ser ce minis­tère Lui-​même. Il aurait pu res­ter par­mi nous, comme Il l’était pen­dant les trente-​trois années qu’il a pas­sées en Palestine.

Notre Seigneur a choi­si le minis­tère des prêtres. Et nous sommes prêtres par la volon­té de Notre Seigneur et aus­si par ce sacre­ment, par l’Ordre, qu’il a ins­ti­tué pré­ci­sé­ment la veille de sa mort, dans ce repas et ce sacri­fice qu’il a accom­pli avec ses apôtres au Cénacle. En cette soi­rée si divine, si sublime. Notre Seigneur accom­plis­sait à la fois l’institution de deux grands sacre­ments qui devaient ser­vir au salut des âmes : le Sacerdoce et l’Eucharistie. Manifestant par là, jus­te­ment, le lien pro­fond qu’il y a entre le Sacrifice eucha­ris­tique et le sacer­doce. Mais Notre Seigneur n’a pas vou­lu limi­ter les canaux de sa grâce au sacre­ment de l’Eucharistie. Il a ins­ti­tué d’autres sacre­ments par les­quels est dis­pen­sée la grâce sanc­ti­fiante, c’est-à-dire la com­mu­ni­ca­tion de sa propre vie, la com­mu­ni­ca­tion de sa vie divine, vie divine issue, sor­tie de son Cœur sacré dans la Passion. Et c’est pour­quoi il y a un lien pro­fond entre la Passion de Notre Seigneur Jésus-​Christ, le sacer­doce et les sacrements.

Tout vient de la même ori­gine, de la même source. Il est le Prêtre, Il est la Victime, Il est la source de la vie divine qui nous est communiquée.

Alors, com­bien il était nor­mal, qu’en ce jour qui pré­cède la mort de Notre Seigneur Jésus-​Christ, sa sainte Passion, soit réa­li­sée cette consé­cra­tion des saintes Huiles, qui est une matière pri­vi­lé­giée, choi­sie par Notre Seigneur Jésus-​Christ Lui-même.

Nous l’avons enten­du dans l’évangile tout à l’heure, Notre Seigneur a choi­si l’huile, l’Huile sainte pour le sacre­ment des malades, pour le sacre­ment des infirmes. Et Il a vou­lu qu’elle soit aus­si employée dans le sacre­ment du bap­tême, dans le sacre­ment de la confir­ma­tion, dans le sacre­ment de l’ordre.

Et c’est pour­quoi, l’Église a choi­si ce jour pour la consé­cra­tion des saintes Huiles. Et cela doit être pour nous, mes chers amis, vous sur­tout qui êtes prêtre, l’occasion de vous rap­pe­ler l’importance des sacre­ments. Ce n’est pas nous qui avons choi­si le sacer­doce, c’est Notre Seigneur qui nous a choi­sis. C’est Lui qui a vou­lu que nous soyons ses ins­tru­ments. pour le salut des âmes, pour com­mu­ni­quer la vie éter­nelle aux âmes. Et Il nous a confié ces sacre­ments. En défi­ni­tive. Il s’est mis Lui-​même dans nos mains, d’une cer­taine manière. En véri­té, Il l’a fait dans le Saint Sacrifice de la messe et dans le sacre­ment de l’Eucharistie ; mais Il l’a fait aus­si dans tous les sacre­ments, car que sont ces sacre­ments, sinon les canaux de sa propre vie.

Alors nous devons constam­ment nous rap­pe­ler et la néces­si­té des sacre­ments et la gran­deur et la sain­te­té des sacre­ments. Comme il est bon pour nous de nous rap­pe­ler cette néces­si­té de véné­rer les sacre­ments que nous don­nons et d’être à la dis­po­si­tion des fidèles pour leur don­ner la vie divine par ces sacre­ments qui ont été faits pour leur don­ner la bien­heu­reuse éternité.

Mais comme le dit jus­te­ment le caté­chisme du concile de Trente, si judi­cieux en toutes ces matières pour les prêtres, pour les pas­teurs, les sacre­ments sont des signes, signes des choses sacrées. Ce ne sont pas seule­ment des sym­boles, comme on vou­drait nous le faire croire aujourd’hui. Ce sont des signes des choses sacrées, qui pro­duisent les choses qu’ils signifient.

Cette signi­fi­ca­tion est évi­dem­ment bien mys­té­rieuse et c’est pour­quoi, sui­vant la cou­tume du lan­gage grec, les Pères de l’Église ont sou­vent appe­lé les sacre­ments, les mys­tères : mys­te­rium. Parce que, en effet, que des élé­ments maté­riels, que des signes, des paroles, com­mu­niquent la vie divine, c’est un grand mys­tère. Qu’il y ait un lien, un lien pro­fond entre ces paroles, ces matières, ces élé­ments sen­sibles et la vie divine, cela nous montre les des­seins de la Providence à qui tout appar­tient, par qui tout a été créé. Et dont la toute-​puissance peut lier à ces gestes, à ces paroles, aux inten­tions des ministres, la dis­pen­sa­tion des grâces divines.

Et il nous est bon de nous rap­pe­ler que ces sacre­ments sont vrai­ment néces­saires pour le salut des âmes. D’où l’importance de gar­der à ces sacre­ments, la fidé­li­té que nous leur devons. Et en cette époque, où nous consta­tons mal­heu­reu­se­ment que cette fidé­li­té n’est plus gar­dée par les prêtres et par beau­coup de prêtres. On a tel­le­ment modi­fié ces sacre­ments que l’on en est venu à croire que ce sont sim­ple­ment des signes et des sym­boles, mais qui ne pro­duisent plus véri­ta­ble­ment cet effet mer­veilleux qu’est la grâce sanctifiante.

Alors pour nous qui gar­dons pro­fon­dé­ment dans nos cœurs, dans nos âmes cette foi dans la ver­tu des sacre­ments, nous devons aus­si les gar­der dans leur tradition.

Parce que ce ne sont pas nous qui fai­sons le sacre­ment, bien plus hélas, un prêtre qui serait infi­dèle, un prêtre qui serait un pécheur et en état de péché, par le seul fait qu’il accom­plit jus­te­ment et légi­ti­me­ment, les paroles, la matière, les actes et qu’il a l’intention de faire ce que fait l’Église, il pro­duit le sacre­ment, la grâce sacra­men­telle est don­née. C’est ce qu’a vou­lu Notre Seigneur Jésus-​Christ. Il n’a pas vou­lu que la sain­te­té du sacre­ment dépende de la sain­te­té du prêtre, afin que les fidèles soient assu­rés de rece­voir la grâce sanc­ti­fiante, dont ils ont besoin. Car c’est pour le salut de leurs âmes que Notre Seigneur a fait ces sacre­ments. Et c’est pour­quoi Il les a faits dans des matières simples, si cou­rantes, si habi­tuelles. De telle sorte que les fidèles puissent faci­le­ment rece­voir ces sacrements.

Or, nous consta­tons éga­le­ment aujourd’hui que beau­coup de fidèles sont pri­vés des sacre­ments par la négli­gence du cler­gé, par la négli­gence des prêtres. Au lieu d’accomplir leur devoir, au lieu de com­prendre qu’ils doivent être à la dis­po­si­tion des fidèles pour leur don­ner les sacre­ments, com­bien de prêtres main­te­nant, sont absents, se refusent à don­ner les sacre­ments qui sont deman­dés, lais­sant ain­si les âmes dans l’abandon et peut-​être dans la voie de la per­di­tion. C’est une époque ter­rible qui peut-​être ne s’est jamais pré­sen­tée dans cette acui­té autrefois.

Et le caté­chisme du concile de Trente insiste aus­si sur la néces­si­té de cer­tains sacre­ments, plus grande que les autres, par exemple, la néces­si­té du baptême.

« Si quelqu’un ne renaît de l’eau et de la parole de vie, il ne peut pas accé­der, dit Notre Seigneur, à la vie éter­nelle » . Si quelqu’un ne renaît de l’eau et de l’Esprit Saint, il ne peut pas avoir la vie éternelle.

Sans doute, l’Église nous enseigne que le bap­tême peut être le bap­tême de l’eau, le bap­tême de désir et le bap­tême du sang, mais le bap­tême de désir n’est autre que le désir du bap­tême de l’eau. Et com­ment auront-​ils ce désir s’ils ne le connaissent pas. Pour les caté­chu­mènes sans doute, c’est le cas : ils connaissent le bap­tême et ils le dési­rent. Mais com­bien d’âmes ont ce désir impli­cite du bap­tême réel ? Combien d’âmes sont capables de faire un acte de cha­ri­té envers Dieu com­pre­nant le désir impli­cite du bap­tême ? C’est là un grand mys­tère. Et trop faci­le­ment aujourd’hui, on se pas­se­rait des sacre­ments en pen­sant que toutes les âmes se sauvent en dehors des sacre­ments, sans les sacre­ments. Or cela n’est pas pos­sible. Dieu l’a vou­lu. Dieu a vou­lu que sa vie soit dis­pen­sée par les sacrements.

Sacrement du bap­tême, sacre­ment de la péni­tence pour ceux qui sont tom­bés dans le péché mor­tel, qui se seraient sépa­rés de Dieu, s’ils veulent recou­vrer la vie, s’ils veulent avoir la vie éter­nelle, ils doivent se pré­sen­ter au sacre­ment de péni­tence dans les dis­po­si­tions requises et rece­voir la sainte Absolution pour que leurs péchés soient effa­cés et qu’ils renaissent à la vie dans le sang de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Et troi­sième sacre­ment néces­saire, dit aus­si le caté­chisme du concile de Trente, troi­sième sacre­ment néces­saire : le sacer­doce, l’ordre. Non point cette fois pour la vie éter­nelle du prêtre, du sujet lui-​même, mais pour la vie de l’Église.

L’Église ne peut pas exis­ter sans sacer­doce. Alors voyez, mes chers amis, ce qu’est l’Église aujourd’hui ; la situa­tion dans laquelle se trouve le sacer­doce aujourd’hui. Qu’en est-​il ? Combien y a‑t-​il encore de prêtres, com­bien y a‑t-​il encore de prêtres qui dis­pensent les sacre­ments vali­de­ment et par consé­quent com­mu­niquent la vie de Dieu aux âmes ? Certes, Dieu le sait. Mais nous sommes bien obli­gé de consta­ter que depuis le concile, le nombre des prêtres a consi­dé­ra­ble­ment dimi­nué et que par­mi ceux qui sont for­més aujourd’hui dans ces sémi­naires qui n’enseignent plus la véri­table doc­trine au sujet des sacre­ments, risquent de ne pas avoir l’intention de faire ce que fait l’Église ; ou de se sou­cier bien peu de la forme et de la matière, en pen­sant que cela n’a pas grande impor­tance. Autant de dilemmes cruels pour nous, pour les fidèles, pour l’Église tout entière. Quelle dou­lou­reuse situation.

Dieu a fait ces sacre­ments pour don­ner sa vie : In finem dilexit eos : Il nous a aimés jusqu’à la fin, jusqu’au bout et Il a vou­lu que ce soit par ces canaux que passe sa vie, cette vie qui sera la béa­ti­tude éternelle.

Et voi­là que les prêtres eux-​mêmes, que le cler­gé lui-​même devient un obs­tacle à la dis­pen­sa­tion de ses grâces, à la dis­pen­sa­tion de la vie éter­nelle. Quelle dou­leur ! Que d’âmes aban­don­nées ! D’où la néces­si­té de conti­nuer ces sémi­naires, d’où pour vous, mes chers amis sémi­na­ristes, vous vous pré­pa­rez à être de vrais prêtres. À être des prêtres qui auront la soif de don­ner les vrais sacre­ments, de don­ner des sacre­ments valides aux âmes qui réclament la vie éter­nelle, qui ont soif de la vie éternelle.

C’est ce que font déjà vos aînés ; ils tra­versent les pays ; ils se font mis­sion­naires par­tout, pour aller por­ter aux âmes, ces grâces dont les âmes ont besoin. C’est un exemple magnifique.

Demandons aujourd’hui à Dieu, que ces prêtres demeurent tou­jours dans la fidé­li­té à l’Église de tou­jours ; qu’ils demeurent aus­si dans le désir de se sanc­ti­fier ; qu’ils ne se laissent pas entraî­ner par un cer­tain acti­visme qui dimi­nue­rait la valeur de leur vie inté­rieure, de leur vie spi­ri­tuelle ; qu’ils ne se perdent pas pour sau­ver les autres. Mais qu’ils se sauvent en sau­vant les autres.

Et une consi­dé­ra­tion très belle que fait éga­le­ment le caté­chisme du concile de Trente, au sujet des sacre­ments : c’est que le sacre­ment a trois liens, repré­sente trois choses.

Une chose pas­sée, une chose pré­sente et une chose future. Une chose pas­sée, c’est la Passion de Notre Seigneur Jésus-​Christ. Il y a un lien pro­fond entre cette céré­mo­nie que nous accom­plis­sons main­te­nant et la Passion de Notre Seigneur – et le Vendredi Saint. Il y a éga­le­ment un élé­ment pré­sent, qui est la dis­pen­sa­tion de la grâce par le signe sensible.

Et il y a un lien éga­le­ment avec l’avenir, parce que tous ces signes se réfèrent à la vie éter­nelle, à la béa­ti­tude éter­nelle. Ils sont faits pour cela. C’est leur essence même de conduire à la béa­ti­tude éter­nelle. Quelle chose magni­fique. Quelle réa­li­té sublime. Ce lien entre la Passion de Notre Seigneur, la réa­li­sa­tion du sacre­ment dans le moment pré­sent et le lien avec la béa­ti­tude éternelle.

C’est vrai­ment de Dieu, le retour à Dieu, à tra­vers les sacre­ments. Que cela soit pour nous un encou­ra­ge­ment à pré­pa­rer les âmes à bien rece­voir les sacre­ments. Nous disons par­fois cet adage : Sacramenta prop­ter homines : Les sacre­ments pour les hommes. Et ceux qui emploient quel­que­fois cette for­mule seraient ten­tés de don­ner les sacre­ments sans une cer­taine révi­sion, sans une cer­taine étude des dis­po­si­tions dans les­quelles les âmes reçoivent ces sacrements.

Mais nous devons ajouter :

Sacramenta prop­ter homines bene dis­po­si­tos.

À quoi bon don­ner les sacre­ments si les âmes ne sont pas bien dis­po­sées. C’est Notre Seigneur Lui-​même qui le dit : Ne jetez pas vos perles aux pour­ceaux. Nous ne devons pas don­ner les choses saintes aux chiens, comme le dit Notre Seigneur Lui-même.

Les âmes qui ne sont pas dis­po­sées à rece­voir les sacre­ments, qui ne peuvent pas rece­voir la grâce parce qu’elles ont un obs­tacle, public, offi­ciel, connu, nous ne pou­vons pas leur don­ner les sacre­ments. Nous devons les pré­pa­rer. D’où l’importance de la pré­pa­ra­tion pour les sacre­ments. L’importance du caté­chisme pour les enfants, l’importance de l’enseignement de la foi pour que les fidèles se pré­parent dans la contri­tion, dans l’humilité, dans la cha­ri­té à rece­voir les sacre­ments avec une plé­ni­tude efficace.

Voilà, mes chers amis, quelques consi­dé­ra­tions au sujet de cette messe chris­male qui nous fait pen­ser aux moyens que le Bon Dieu a choi­sis, par­ti­cu­liè­re­ment ces saintes Huiles que nous allons consa­crer dans quelques ins­tants et dont, vous prêtres, vous aurez l’occasion de vous ser­vir tout au cours de l’année. Servez-​vous de ces choses bénites et consa­crées avec toute la dévo­tion, avec tout le res­pect dû aux choses saintes.

Apprenez aux fidèles à res­pec­ter toutes ces choses bénites, ces choses consa­crées afin qu’ils élèvent leur âme vers Dieu et les sanctifient.

Demandons à la Vierge Marie qui sans doute n’était pas pré­sente à la sainte Cène, mais qui fut pré­sente à la Passion et donc pré­sente à ce qui est la source des sacre­ments, elle qui a béné­fi­cié de la vie divine par un pri­vi­lège tout spé­cial, elle est exempte du péché ori­gi­nel, la grâce a inon­dé son âme, elle a été rem­plie de l’Esprit Saint par Jésus Lui-​même, par un pri­vi­lège extraordinaire.

Alors que la Mère de Jésus nous aide à dis­pen­ser l’Esprit Saint, à dis­pen­ser les grâces par les sacre­ments, de telle manière que les âmes soient sanc­ti­fiées comme l’a été l’âme de la très Sainte Vierge Marie.

Au nom du Père et du Fils et du Saint-​Esprit. Ainsi soit-il.

Fondateur de la FSSPX

Mgr Marcel Lefebvre (1905–1991) a occu­pé des postes majeurs dans l’Église en tant que Délégué apos­to­lique pour l’Afrique fran­co­phone puis Supérieur géné­ral de la Congrégation du Saint-​Esprit. Défenseur de la Tradition catho­lique lors du concile Vatican II, il fonde en 1970 la Fraternité Saint-​Pie X et le sémi­naire d’Écône. Il sacre pour la Fraternité quatre évêques en 1988 avant de rendre son âme à Dieu trois ans plus tard. Voir sa bio­gra­phie.