Sermon de Mgr Lefebvre – Jeudi-​Saint – Messe chrismale – 31 mars 1988

L'Immaculée Conception, par Bartomolé Esteban Murillo, Musée de Madrid. Domaine public, via Wikimedia Commons

Mes bien chers amis,
Mes bien chers frères,

Ce n’est pas sans une réelle satis­fac­tion que nous voyons ici pré­sents un bon nombre de nos confrères, de prêtres venus pour cette céré­mo­nie de la béné­dic­tion des saintes Huiles, qui est tel­le­ment liée au minis­tère du prêtre.

Car en effet. Notre Seigneur a vou­lu qu’il y ait des prêtres aux­quels Il a confié la sanc­ti­fi­ca­tion des fidèles et Il l’a vou­lu selon les lois, selon les moyens qu’il a pres­crits Lui-​même ; qu’il a choi­sis Luimême, en par­ti­cu­lier le Saint Sacrifice de la messe et les sacrements.

On ne peut pas d’ailleurs sépa­rer le Saint Sacrifice de la messe des sacre­ments. C’est pour­quoi, mes bien chers amis, vous qui mon­tez à l’autel tous les jours, offrir le Sacrifice de Notre Seigneur, vous êtes liés, à cet ensemble des sacre­ments que vous dis­pen­sez aux fidèles.

Saint Thomas nous explique bien que l’Eucharistie est à la fois le centre de tous les sacre­ments et comme la source et le rayon­ne­ment de la grâce de tous les sacre­ments. Certains sacre­ments pré­parent à l’Eucharistie, d’autres en sont comme les effets. Et c’est dans les mains du prêtre que Notre Seigneur a dépo­sé ces tré­sors. Trésors qui sont ni plus ni moins que l’effusion de son Esprit par l’effusion de son Sang qui est répan­du, par ces divers sacrements.

Quel hon­neur pour le prêtre et quelle res­pon­sa­bi­li­té en même temps. Dans la pra­tique, la réa­li­sa­tion de ce minis­tère des sacre­ments, s’avère par­fois un peu dif­fi­cile, un peu déli­cat. Assueta, les choses que l’on est habi­tué à faire, finissent par ne plus avoir un grand prix.

Et alors, avec le temps, avec la répé­ti­tion des sacre­ments et du Saint Sacrifice de la messe, il peut se faire qu’une cer­taine accou­tu­mance ait pour résul­tat de dimi­nuer et la fer­veur et la foi.

C’est pour­quoi je pense, à l’occasion de cette consé­cra­tion des saintes Huiles, mes bien chers confrères, mes bien chers amis, réveillons en nous la foi dans les sacre­ments et essayons de réveiller aus­si cette foi dans le cœur des fidèles. Parce que c’est une chose main­te­nant cou­rante n’est-ce pas, dans les milieux sacer­do­taux, on ne veut pas être des dis­tri­bu­teurs des sacrements.

Il me semble que dans cet esprit qui anime, hélas, main­te­nant beau­coup de prêtres de l’église nou­velle, cet esprit mani­feste net­te­ment un manque de foi. Eux-​mêmes ne croient plus à la ver­tu des sacre­ments et c’est pour­quoi ils n’y sont pas atta­chés et n’en vivent pas. Comment pourraient-​ils en faire vivre les fidèles, si eux-​mêmes ne vivent pas de ces sacre­ments et de ce Saint Sacrifice de la messe ?

Alors, nous devons faire des efforts pour évi­ter que ces sen­ti­ments ne gagnent pas un peu nos esprits, sur­tout après un cer­tain nombre d’années d’exercice du sacer­doce. Il peut se faire que cette répé­ti­tion conti­nuelle des mêmes actes, nous fasse accom­plir ces actes avec une cer­taine rou­tine et que nous oubliions la valeur infi­nie, extra­or­di­naire des grands mys­tères que Notre Seigneur a mis dans nos mains et que nous réa­li­sons sur l’autel et par les sacre­ments, grands mys­tères en véri­té. Et toute la consé­cra­tion des saintes Huiles va nous le mani­fes­ter, dans les belles orai­sons, la belle pré­face qui sont dites à l’occasion de cette consécration.

Et pour orien­ter un peu notre minis­tère, nous savons bien que nous avons reçu, n’est-ce pas, le pou­voir d’enseigner, nous devons donc prê­cher la foi dans les sacre­ments et le pou­voir de sanc­ti­fier qui n’est autre pré­ci­sé­ment que de don­ner aux fidèles, les sources de sanc­ti­fi­ca­tion, la réa­li­sa­tion de leur sanc­ti­fi­ca­tion en leur confé­rant les grâces qui sont don­nées par les sacrements.

Alors, il peut se faire qu’il y ait cer­taines diver­gences entre la manière de conce­voir ce minis­tère des sacre­ments. Certains s’appuyant davan­tage sur la défi­ni­tion même du sacre­ment qui opère – ex ope­ra ope­ra­to – et pensent qu’en effet, il fau­drait répé­ter la récep­tion des sacre­ments, don­ner fré­quem­ment la récep­tion des sacre­ments pour aug­men­ter la grâce dans le cœur des fidèles. C’est vrai ; c’est exact. L’Église encou­rage les fidèles à rece­voir les sacre­ments que l’on peut rece­voir sou­vent : sacre­ment de péni­tence, sacre­ment de l’Eucharistie. Les fidèles sont encou­ra­gés par l’Église à rece­voir sou­vent ces sacre­ments. Mais on est alors quel­que­fois sur­pris, que mal­gré la récep­tion rela­ti­ve­ment fré­quente de ces sacre­ments, nous-​mêmes et nos fidèles, fas­sions si peu de pro­grès dans la sanc­ti­fi­ca­tion. Pourquoi ce manque de fer­veur, ce manque d’amour de Dieu ? Parce que d’une part, nous ne cher­chons peu­têtre pas suf­fi­sam­ment à ravi­ver notre foi dans la grâce du sacre­ment, à ravi­ver notre foi dans la subli­mi­té, dans la gran­deur, dans la pro­fon­deur de ces mystères.

Et puis nous ne nous dis­po­sons pas suf­fi­sam­ment à rece­voir la grâce des sacre­ments. On dit bien sacra­men­ta prop­ter homines : les sacre­ments ont été faits pour les hommes. Par consé­quent, il faut les don­ner le plus pos­sible, les dis­tri­buer, mais je pense qu’il fau­drait ajou­ter : sacra­men­ta prop­ter homines, bene dis­po­si­tos : bien dis­po­sés. Et c’est le rôle du prêtre de bien dis­po­ser son propre cœur, sa propre âme et l’âme des fidèles, à rece­voir la grâce des sacrements.

Or, quelles sont ces dis­po­si­tions ? D’abord la foi ensei­gnée et (nous per­sua­der et) ren­sei­gner (les fidèles) sur la subli­mi­té de ces sacre­ments qui nous com­mu­niquent vrai­ment la vie divine ; qui nous com­mu­niquent la grâce la plus extra­or­di­naire que nous puis­sions rece­voir de nous unir vrai­ment à Dieu ; de nous déi­fier ; de faire de nous des dieux, fils de Dieu, des enfants de Dieu ; de nous mettre déjà dans le Ciel – in cœles­ti­bus – par la grâce sanctifiante.

Ne nous rap­pro­chons pas de la concep­tion des pro­tes­tants dans la signi­fi­ca­tion des sacre­ments (qui) eux, ne croient pas à la grâce sanc­ti­fiante. Non ! Nous, nous y croyons. Nous croyons à cette grâce qui trans­forme nos âmes, qui les déi­fie. Il faut donc raf­fer­mir notre foi, notre propre foi et la foi de nos fidèles.

Et puis ensuite, il faut dis­po­ser nos cœurs, nos intel­li­gences, nos âmes. Ces dis­po­si­tions quelles seront-​elles ? Humilité, humi­li­té dans notre esprit ; humi­li­té devant cette venue de Dieu en nous, de Celui qui nous a créés, qui nous a rache­tés, de Celui qui est tout pour nous.

L’humilité, l’adoration et la révé­rence, l’effacement de nos propres per­sonnes devant Dieu qui vient en nous.

Humilité, déta­che­ment. Détacher nos volon­tés ; si nos cœurs sont par­ta­gés ; si nos cœurs sont rem­plis des choses de ce monde, com­ment Dieu pourra-​t-​il y habi­ter ? Dieu pourra-​t-​il coha­bi­ter avec toutes ces pauvres créa­tures que nous aimons ? Non. Il faut nous déta­cher, nous déta­cher des choses de ce monde, des biens de ce monde, pour pou­voir nous atta­cher à Dieu. Voilà donc les dis­po­si­tions fon­da­men­tales dans les­quelles nous devons rece­voir les sacre­ments qui pro­duisent en nous la cha­ri­té ; qui per­met­tra à la cha­ri­té et à l’amour de Dieu, de rem­plir nos âmes, à l’Esprit Saint de rem­plir nos âmes. 812

Aimons, mes bien chers amis, à rap­pe­ler par­fois, avant de don­ner les sacre­ments à nos fidèles, par quelques mots, quelques phrases, quelques encou­ra­ge­ments, pré­pa­rer le cœur de nos fidèles à rece­voir le sacre­ment de péni­tence, à rece­voir le sacre­ment de l’Eucharistie, à rece­voir à l’occasion du bap­tême, à l’occasion du sacre­ment de l’extrême-onction, ne crai­gnons pas de dire quelques paroles. Il n’est pas néces­saire de faire de longs dis­cours, mais sim­ple­ment, faire prendre conscience davan­tage à nos fidèles de la grande grâce qu’ils reçoivent par les sacrements.

Voyez-​vous, aujourd’hui, étant don­né que dans cette église nou­velle, on n’a plus la foi dans les sacre­ments, on n’a plus la foi dans la grâce sanc­ti­fiante, les sacre­ments sont deve­nus tout sim­ple­ment des sym­boles, sym­boles de notre foi, de notre appar­te­nance à Jésus-​Christ, de notre appar­te­nance à l’Église. D’où la désaf­fec­tion pour les sacre­ments, ou la récep­tion des sacre­ments sans dis­tinc­tion, de pré­pa­ra­tion, de dispositions.

On don­ne­ra main­te­nant la Sainte Communion même à ceux qui ne sont pas capables de la rece­voir, qui ne devraient pas la rece­voir, parce qu’ils sont en état de péché mortel.

Et par le fait même qu’il y a cette désaf­fec­tion pour les sacre­ments et que l’on n’a plus la foi dans l’effet du sacre­ment qui est de com­mu­ni­quer l’Esprit Saint, de com­mu­ni­quer l’Esprit de Jésus dans nos âmes, on va recher­cher l’Esprit par d’autres moyens. C’est nor­mal. Les fidèles ont besoin du Saint-​Esprit. Les âmes ont besoin de s’élever, de recher­cher l’Esprit de Dieu. Au lieu de le trou­ver dans les sacre­ments, on le trou­ve­ra dans le cha­ris­ma­tisme. Et voi­là la dévia­tion, dévia­tion qui entraîne les fidèles dans des voies qui ne sont pas celles de Notre Seigneur Jésus-​Christ. Notre Seigneur a ins­ti­tué les sacre­ments, pour nous don­ner l’Esprit Saint. Nous sommes bap­ti­sés dans l’eau et dans l’Esprit.

Et toute la consé­cra­tion des saintes Huiles rap­pelle cela. Les saintes Huiles portent en elles l’Esprit Saint ; elles com­mu­niquent l’Esprit Saint. C’est si beau notre foi. C’est si beau ce que Notre Seigneur Jésus-​Christ a fait pour nous. Voulant nous com­mu­ni­quer son Esprit, l’Esprit de Dieu, l’Esprit d’amour, l’Esprit de cha­ri­té, l’Esprit de foi.

Alors, pre­nons une réso­lu­tion, à l’occasion de cette belle fête du Jeudi Saint – fête sacer­do­tale par excel­lence – pre­nons la réso­lu­tion de ravi­ver notre foi dans ces moyens, dans ce tré­sor que Jésus a mis dans nos mains par la consé­cra­tion sacerdotale.

Demandons à Marie Médiatrice, Marie Mère de toutes les grâces, de nous aider à mieux com­prendre ce qu’est l’institution que Notre Seigneur Jésus-​Christ a faite du sacre­ment de l’Eucharistie, de la Sainte Messe et des sacre­ments en géné­ral, afin de nous sanc­ti­fier et de sanc­ti­fier tou­jours davan­tage nos fidèles.

Au nom du Père et du Fils et du Saint-​Esprit. Ainsi soit-il.

Fondateur de la FSSPX

Mgr Marcel Lefebvre (1905–1991) a occu­pé des postes majeurs dans l’Église en tant que Délégué apos­to­lique pour l’Afrique fran­co­phone puis Supérieur géné­ral de la Congrégation du Saint-​Esprit. Défenseur de la Tradition catho­lique lors du concile Vatican II, il fonde en 1970 la Fraternité Saint-​Pie X et le sémi­naire d’Écône. Il sacre pour la Fraternité quatre évêques en 1988 avant de rendre son âme à Dieu trois ans plus tard. Voir sa bio­gra­phie.