Sermon de Mgr Lefebvre – Jeudi-​Saint – Messe chrismale – 4 avril 1985

L'Immaculée Conception, par Bartomolé Esteban Murillo, Musée de Madrid. Domaine public, via Wikimedia Commons

Mes bien chers confrères,
Mes bien chers amis,
Mes bien chers frères,

Dans quelques ins­tants nous pro­cé­de­rons à la consé­cra­tion des saintes Huiles et je vou­drais extraire de cette consé­cra­tion, les paroles qui me semblent essen­tielles de cette cérémonie.

Dans l’oraison de la consé­cra­tion de l’huile des infirmes l’évêque dit :

Emit te Domine Spritum tuum Sanctum Paraclitum in hanc oleam olivæ : Envoyez Seigneur, votre Esprit Saint, dans cette huile d’olives.

Et dans la magni­fique pré­face que l’évêque chante à l’occasion de la consé­cra­tion du Saint Chrême, ce sont les mêmes paroles, la même pen­sée qui est expri­mée, lorsque l’évêque signe de la croix, le Saint Chrême :

Que Dieu sanc­ti­fie cette créa­ture de l’huile, en envoyant son Esprit Saint la rem­plir de sa force et de sa vertu.

Je pense mes bien chers confrères, sur­tout vous qui êtes prêtres et vous chers diacres qui allez dans quelques mois – s’il plaît à Dieu – deve­nir prêtres, que nous devons réflé­chir beau­coup sur cette sainte et belle réalité.

La volon­té de Dieu a été de pas­ser par des créa­tures, pour nous rendre la ver­tu de l’Esprit Saint, pour nous rem­plir de l’Esprit. Il a vou­lu en défi­ni­tive s’incarner. Il aurait pu trou­ver une autre voie. Non, Dieu a déci­dé de toute éter­ni­té qu’après le péché de nos pre­miers parents, pour nous rendre l’Esprit Saint qui rem­plis­sait l’âme de nos pre­miers parents. Il a vou­lu s’incarner. Prendre une chair comme la nôtre, sen­sible, et une âme sem­blable à la nôtre. Et cela a eu des consé­quences consi­dé­rables pour notre sanctification.

Dieu s’est choi­si une mère, une mère qu’Il a rem­plie de l’Esprit Saint. Il s’est choi­si un père adop­tif. Il s’est choi­si aus­si des apôtres, dont Il a fait ses prêtres. C’est-à-dire qu’Il a consa­crés aus­si par la ver­tu de l’Esprit Saint et aux­quels Il a don­né le pou­voir de conti­nuer son Sacrifice et Il s’est choi­si sept sacre­ments, des signes sen­sibles, dans les­quels Il a infu­sé l’Esprit Saint.

Tous ces signes, toutes ces per­sonnes qu’Il s’est choi­sies. Il a vou­lu qu’elles soient consa­crées, rem­plies de l’Esprit, afin de pou­voir com­mu­ni­quer l’Esprit Saint aux âmes des fidèles qui seront bap­ti­sés, qui seront confir­més, qui rece­vront le sacre­ment de péni­tence, le sacre­ment de la Sainte Eucharistie et les autres sacrements.

Voilà la Vérité, voi­là la réa­li­té et donc l’Esprit de Notre Seigneur Jésus-​Christ. Esprit que le Verbe de Dieu a vou­lu dans sa Sainte Église. Et nous n’avons pas le droit de chan­ger ces choses-​là. C’est une chose éta­blie pour tou­jours, par Dieu Lui-​même. Il s’est donc choi­si des prêtres et des objets et des paroles qui sont pleines de l’Esprit Saint et qui doivent nous com­mu­ni­quer l’Esprit Saint. Pourquoi cela ?

Parce que Dieu l’a vou­lu ain­si, mais parce que Dieu nous connaît. Nous sommes des êtres sen­sibles ; nous avons besoin de tou­cher en quelque sorte, ces élé­ments qui nous donnent l’Esprit Saint, de les voir, de les entendre, de les sen­tir même, lorsque nous sommes oints des Huiles saintes, dans le bap­tême, dans la confir­ma­tion, dans l’extrême-onction, dans l’ordre. Et puis Il a vou­lu aus­si cer­tai­ne­ment, nous deman­der une grande humi­li­té, nous humi­lier. Nous sommes pécheurs. Ce qui nous a per­dus, c’est l’orgueil.

Alors il faut recon­naître que les moyens que Notre Seigneur Jésus-​Christ a choi­sis pour nous sanc­ti­fier, sont humi­liants pour la nature humaine. Nous sommes en quelque sorte, dépen­dants de ces élé­ments maté­riels, dépen­dants de l’eau pour le bap­tême, dépen­dants de ces saintes Huiles qui vont être consa­crées dans quelques ins­tants, dépen­dants de la parole du prêtre pour le sacre­ment de la confes­sion. Et ce n’est pas une petite humi­li­té que le Bon Dieu nous demande, d’aller confes­ser nos péchés, à une créa­ture sem­blable à nous, mais qu’il a revê­tue de ses pou­voirs, qu’il a revê­tue de son Esprit Saint, pour effa­cer nos péchés.

Toute cette pen­sée de Notre Seigneur nous demande par consé­quent de nous humi­lier. C’est aus­si avec humi­li­té que nous devons nous pré­sen­ter pour rece­voir le sacre­ment de l’Eucharistie, nous age­nouiller, rece­voir sur notre langue, le Corps sacré de Jésus.

En même temps que c’est un don inef­fable, c’est aus­si l’expression de notre humi­li­té, de notre état de pécheur.

Voilà l’esprit de l’Église catho­lique, l’esprit de Notre Seigneur Jésus-Christ.

De même que Jésus dans sa nature humaine a vou­lu s’humilier jusqu’à la mort sur la Croix, Lui qui aus­si a vou­lu que l’Esprit Saint des­cende sur Lui, au jour de son bap­tême, qu’Il mani­feste qu’Il était rem­pli de l’Esprit Saint, qu’Il était la source de l’Esprit Saint, Il a vou­lu aus­si s’humilier. Mais nous ne devons jamais oublier que cette humi­lia­tion qui nous est don­née, nous comble de l’Esprit de Dieu, nous donne l’Esprit de Dieu.

Or, aujourd’hui, d’une manière par­ti­cu­lière, nous avons besoin de nous rap­pe­ler cela. Parce que, nous l’avons vu dans l’Histoire et nous le voyons encore aujourd’hui d’une manière par­ti­cu­lière, l’homme orgueilleux, plein de lui-​même, a un désir de refu­ser, en quelque sorte, ces moyens que Notre Seigneur Jésus-​Christ a choi­sis. Il trouve cela vrai­ment trop humi­liant pour ce qu’il est, lui, l’homme qui est doté d’une nature spi­ri­tuelle. Et alors nous avons vu l’homme se révol­ter contre cette ins­ti­tu­tion de Notre Seigneur Jésus-​Christ, contre l’Église, contre le pape, contre les évêques, contre les sacre­ments et ce fut le pro­tes­tan­tisme. On a vou­lu se libé­rer de ce qui sem­blait une humi­lia­tion pour la nature humaine et rece­voir direc­te­ment l’Esprit Saint, s’adresser à Dieu, direc­te­ment et que Dieu consi­dère que nous sommes des créa­tures spi­ri­tuelles et par consé­quent, nous pou­vons direc­te­ment rece­voir son Esprit et ne pas pas­ser par ces élé­ments maté­riels, ou ces per­sonnes qui nous humilient.

Eh bien, une deuxième mani­fes­ta­tion de cet orgueil de l’esprit humain aujourd’hui, c’est pré­ci­sé­ment le cha­ris­ma­tisme et le pen­te­cô­tisme. C’est le même esprit, le même esprit qui est à la racine de ces mouvements.

Et si l’on garde, dans une cer­taine mesure les sacre­ments, on ne voit plus en eux que des sym­boles, qui sont moins humi­liants. Symbole de la com­mu­nau­té, sym­bole du par­tage dans l’Eucharistie. La confes­sion devien­dra col­lec­tive. C’est le péché de la com­mu­nau­té, le péché de la socié­té, ce n’est plus le péché per­son­nel que l’on est obli­gé de confes­ser per­son­nel­le­ment et qui nous humilie.

Et ain­si de suite. On fera donc des sacre­ments des sym­boles. Et on s’adressera direc­te­ment à Dieu, pour rece­voir l’Esprit. C’est là une mani­fes­ta­tion de l’orgueil des hommes.

Mais je vou­drais ajou­ter cepen­dant – pour l’utilité de la pas­to­rale que nous avons à accom­plir – nous pou­vons nous deman­der, dans une cer­taine mesure, si la manière dont les prêtres catho­liques ont conçu ce qu’était jus­te­ment le désir de Notre Seigneur, de pas­ser par ces élé­ments maté­riels, par ces céré­mo­nies, par ces rites, par ce Saint Sacrifice de la messe pour nous don­ner son Esprit, (est-​ce que cela) a été bien com­pris et bien réa­li­sé par les prêtres ? N’ont-ils pas eu par­fois, n’avons-nous pas par­fois ten­dance, de nous arrê­ter aux rites, de nous arrê­ter à l’exécution de la céré­mo­nie et d’oublier en quelque sorte, ce que nous fai­sons, ce que nous réa­li­sons, ce que nous por­tons avec nous, les paroles que nous pro­non­çons sont rem­plies de l’Esprit Saint, rem­plies de l’Esprit de Dieu, rem­plies de la lumière de l’Esprit et du feu de la cha­ri­té de l’Esprit. Notre reli­gion est vrai­ment une reli­gion spi­ri­tuelle. Ce n’est pas parce que Notre Seigneur a choi­si des élé­ments maté­riels que nous devons nous arrê­ter, en quelque sorte, à ces céré­mo­nies et à ces rites et pen­ser que notre devoir est ter­mi­né parce que nous avons accom­pli pure­ment et sim­ple­ment, comme maté­riel­le­ment, ces rites.

N’y a‑t-​il pas un dan­ger d’accoutumance en accom­plis­sant ces rites, que nous oubliions vrai­ment leur signi­fi­ca­tion pro­fonde et leur effet magni­fique, sur­na­tu­rel, extraordinaire ?

Alors, je me per­mets, chers amis, rappelons-​nous, rappelons-​nous cela, rappelons-​nous pour­quoi et dans quel but Notre Seigneur Jésus-​Christ a ins­ti­tué son Église, son Sacerdoce. C’est l’oraison d’aujourd’hui qui nous le dit. Notre Seigneur a vou­lu se choi­sir des prêtres à son ser­vice – et dans l’oraison – l’Église demande de prier pour que ces prêtres aug­mentent en nombre, afin que l’œuvre de la Rédemption s’accomplisse.

Eh bien nous devons nous rap­pe­ler pré­ci­sé­ment que nous sommes des ins­tru­ments choi­sis par Dieu pour être les ministres de son Esprit, les ministres de l’œuvre de sa Rédemption.

Rappelons cela à nos fidèles fré­quem­ment, afin qu’ils com­prennent aus­si la digni­té du sacer­doce, la digni­té des sacre­ments, le res­pect que nous devons avoir pour toutes ces choses maté­rielles que Dieu a choi­sies pour nous infu­ser son Esprit.

Que l’eau bap­tis­male soit res­pec­tée, soit hono­rée, que le Saint Chrême soit tou­jours dans des endroits conve­nables et qui mani­festent le res­pect que nous avons pour ces huiles, dans les­quelles, d’une cer­taine manière, habite le Saint-Esprit.

Et à plus forte rai­son, que nous ayons tou­jours un res­pect pro­fond pour la Sainte Eucharistie, source de l’Esprit Saint. Ayons du res­pect pour nous-​mêmes prêtres, res­pect pour notre per­sonne, consa­crée, consa­crée par l’imposition des mains par les­quelles nous avons reçu l’Esprit Saint, consa­crée par l’Huile sainte qui a cou­lé sur nos mains.

Ayons donc ce res­pect des sacre­ments et appre­nons par ce res­pect, par ces mani­fes­ta­tions de res­pect, appre­nons aux fidèles la grande valeur des sacre­ments et que, ain­si, eux-​mêmes s’approchent dans des dis­po­si­tions d’humilité, de confiance, d’espérance, de cha­ri­té, à rece­voir ces sacre­ments de nos mains, afin qu’eux aus­si, soient trans­for­més dans le feu de l’Esprit Saint, dans le feu de l’amour, dans le feu de la cha­ri­té. Voilà ce que doit être notre rôle sacerdotal.

Et cette consé­cra­tion des saintes Huiles semble être une occa­sion pour nous de nous rap­pe­ler le choix extra­or­di­naire que Notre Seigneur et la Sainte Église ont fait de ces saintes Huiles et que nous devons tou­jours uti­li­ser avec un grand respect.

Demandons à la Mère de Jésus qui a été rem­plie du Saint-​Esprit, de nous aider à mieux com­prendre que notre minis­tère est un véri­table minis­tère spi­ri­tuel qui com­mu­nique l’Esprit Saint, qui com­mu­nique l’Esprit de Dieu aux âmes vers les­quelles nous sommes envoyés, afin de les trans­for­mer elles-​mêmes dans l’Esprit Saint et de les pré­pa­rer à la vie éternelle.

Au nom du Père et du Fils et du Saint-​Esprit. Ainsi soit-il.

Fondateur de la FSSPX

Mgr Marcel Lefebvre (1905–1991) a occu­pé des postes majeurs dans l’Église en tant que Délégué apos­to­lique pour l’Afrique fran­co­phone puis Supérieur géné­ral de la Congrégation du Saint-​Esprit. Défenseur de la Tradition catho­lique lors du concile Vatican II, il fonde en 1970 la Fraternité Saint-​Pie X et le sémi­naire d’Écône. Il sacre pour la Fraternité quatre évêques en 1988 avant de rendre son âme à Dieu trois ans plus tard. Voir sa bio­gra­phie.