Sermon de Mgr Lefebvre – Noël – 25 décembre 1975

L'Immaculée Conception, par Bartomolé Esteban Murillo, Musée de Madrid. Domaine public, via Wikimedia Commons

Mes bien chers amis
Mes bien chers frères,

Au cours du chant de Laudes de cette nuit, nous avons inter­ro­gé les bergers :

Quem vidis­tis, pas­tores ? dicite annun­tiate nobis (Laudes 25.12) : « Bergers qui avez-​vous vu ? Dites-​le nous. Apprenez-​le nous. »

En effet, y a‑t-​il pour nous une chose plus impor­tante et plus pres­sante que de savoir qui ils sont allés voir. Ce qu’ils ont vu. Pourquoi sont-​ils allés vers cet Enfant à Bethléem. Or, il semble qu’ils nous répondent par ces autres paroles que nous avons chan­tées au cours de ce pre­mier noc­turne (25.xii) :

Hodie nobis cælo­rum Rex de Virgine nas­ci digna­tus est, ut homi­nem per­di­tum ad cæles­tia regnare voca­ret. Voilà, je pense, ce que nous répondent les ber­gers : Aujourd’hui, le Roi des Cieux a dai­gné naître de la Vierge Marie, afin de recon­duire au Ciel l’homme per­du. C’est là, il me semble, le résu­mé de ce que les ber­gers ont pu apprendre, apprendre des anges déjà, apprendre de la très Sainte Vierge Marie, de saint Joseph : Cet Enfant est le Roi des Cieux : Rex cælo­rum. Celui que le Ciel et la terre ne peuvent conte­nir. Celui-​là est enfer­mé dans cette chair d’enfant : Le Roi des Cieux. De Virgine nas­ci digna­tus est : « Il est né d’une Vierge », Vierge tou­jours vierge. Manifestant ain­si à la fois son huma­ni­té et en même temps sa divinité.

Humanité, car Il est né comme tous les hommes sont nés, por­té par la Vierge Marie dans son sein. Mais Il est né mira­cu­leu­se­ment, lais­sant à la Vierge Marie, le pri­vi­lège de sa vir­gi­ni­té. Manifestant ain­si et son huma­ni­té et sa divinité.

Ut homi­nem per­di­tum. L’homme per­du. Nous étions per­dus. Nous étions dam­nés. Nous étions des­ti­nés à l’Enfer, par notre déso­béis­sance à Dieu. Nous avions péché et nous ne pou­vions plus espé­rer ren­trer dans les Cieux.

Or, c’est pour cela qu’il est venu : ut homi­nem per­di­tum ad cæles­tia régna revo­ca­ret, qu’il recon­duit, car nous étions des­ti­nés au Ciel. Adam et Ève l’étaient avant leur péché. Et voi­ci qu’après leur péché, ils sont deve­nus avec toute leur pro­gé­ni­ture, une huma­ni­té perdue.

Mais Jésus est venu sur terre. Dieu s’est fait homme dans le sein de la Vierge Marie, afin de nous recon­duire : Ut redu­ca­ret ad cæles­tia régna. Voilà ce que les ber­gers nous apprennent.

Et avec eux, nous irons voir cet Enfant. Et mal­gré les appa­rences si frêles, si petites, par rap­port à ce que nous apprend notre foi, à ce que nous pou­vions son­ger de la venue du Fils de Dieu sur la terre, nous croi­rons. Nous croi­rons à la divi­ni­té de Notre Seigneur Jésus-​Christ ; nous croi­rons à son huma­ni­té ; nous croi­rons qu’il s’est incar­né pour la Rédemption du monde, pour la Rédemption de nos péchés. Nous réci­te­rons notre Credo face à tous ceux qui, au contraire, dès que l’Enfant est né, pensent à le faire disparaître.

Déjà, l’on s’agite à Jérusalem sans doute ; quand les Mages vont venir, tout Jérusalem sera en émoi. Quel est donc ce Roi ? Pourquoi ce Roi ? Et Hérode en sera déjà à le faire dis­pa­raître. Il enver­ra ses troupes pour tuer tous les enfants qui ont moins de deux ans, espé­rant que par­mi ces enfants se trou­ve­ra ce futur roi.

Insensé, il ne connaît pas les Écritures ! Il s’oppose à Celui qui vient le sau­ver, à Celui qui vient sau­ver le peuple juif, qui vient sau­ver l’humanité.

Et puis, plus près que ceux-​là de Jésus, alors que la Vierge Marie et saint Joseph demandent asile dans une auberge, on les a ren­voyés. On leur a dit qu’il n’y avait pas de place pour eux.

N’est-ce pas là l’image de ce que Notre Seigneur Jésus-​Christ dans son huma­ni­té et dans son Église, a subi tout au cours des siècles ? On ne veut pas de Notre Seigneur Jésus-​Christ, les hommes se divisent à son pro­pos. On est pour Lui ou l’on est contre Lui. Hélas nom­breux sont ceux qui sont contre Lui ; ceux qui nient sa divi­ni­té, ou ceux qui ont nié son huma­ni­té ; ceux qui ont nié qu’il était venu pour nous rache­ter de nos péchés ; ceux qui ont nié tout ce qu’il a fait et ce qu’il fait encore aujourd’hui, pour nous rache­ter, pour nous appli­quer son Sang, pour nous appli­quer sa Rédemption ; pour nous don­ner ses grâces ; pour nous don­ner sa vie divine.

Dans la Secrète de la messe de l’aurore, il est dit : « Que ces offrandes que nous vous don­nons Seigneur, fassent que nous par­ti­ci­pions à ce qu’il y aura de divin sous ces espèces. » Et c’est cela que Notre Seigneur a don­né par le Saint Sacrifice de la messe. C’est aus­si sa Présence, la conti­nua­tion de sa Rédemption, la conti­nua­tion en quelque sorte de son Incarnation.

Ô certes, Notre Seigneur Jésus-​Christ ne s’est incar­né qu’une seule fois. Mais son Incarnation se pro­longe : Il existe désor­mais pour l’éternité. Il est res­sus­ci­té au Ciel avec son Corps et Il est main­te­nant glo­rieux pour l’éternité.

Mais Il veut bien venir encore par­mi nous, sous les espèces du pain et du vin, pour que nous L’adorions, comme les ber­gers L’ont ado­ré à la crèche ; comme la Vierge Marie et saint Joseph L’ont ado­ré. Il est là par­mi nous. Il est avec la même chair qu’Il avait lorsqu’Il était dans la crèche, la chair qu’Il a prise de la chair vir­gi­nale de Marie.

Nous ne pou­vons pas sépa­rer non plus la Sainte Eucharistie de la Vierge Marie. De même que vous avez pu vous aper­ce­voir, mes chers amis, au cours de tous les chants que nous avons chan­tés cette nuit, que la Vierge Marie était inti­me­ment asso­ciée à la gloire de Notre Seigneur Jésus-​Christ. Et comme cela est naturel.

Or c’est aus­si la très Sainte Vierge qui est un signe de contra­dic­tion. On est pour la très Sainte Vierge, ou l’on est contre la très Sainte Vierge. On vou­drait faire dis­pa­raître ce grand pri­vi­lège de sa mater­ni­té divine, de sa vir­gi­ni­té per­pé­tuelle. On vou­drait ter­nir la vir­gi­ni­té de Marie. Tous ceux-​là sont des gens qui s’acharnent après Notre Seigneur Jésus-​Christ. Et qui veulent nous conduire, non pas à la civi­li­sa­tion chré­tienne telle que Notre Seigneur veut nous la don­ner en trans­for­mant nos cœurs et nos âmes, en infu­sant dans nos cœurs et dans nos âmes sa vie divine avec toutes ses ver­tus et avec tous les dons du Saint-​Esprit, avec tout l’esprit des Béatitudes. Voilà ce que Notre Seigneur veut nous don­ner et ce monde qui nie Notre Seigneur Jésus-​Christ, qui nie la vir­gi­ni­té de la très Sainte Vierge, ce monde se révolte contre le Bien, contre Dieu, contre la Vérité.

Nous, nous devons choi­sir et nous avons déjà choi­si, n’est-ce pas. Nous avons choi­si pour la foi, la foi inté­grale, dans la Vérité de Notre Seigneur Jésus-​Christ. Il ne peut pas y avoir de com­pro­mis­sions dans notre foi. Et nous devons croire que cette foi que nous avons dans nos esprits et dans nos cœur, que cette foi est la source de la vraie civi­li­sa­tion chrétienne.

Il ne peut pas y avoir de vraie civi­li­sa­tion ; il ne peut pas y avoir de véri­table ver­tu d’une manière per­ma­nente dans la socié­té et cette ver­tu sur­na­tu­relle, cette ver­tu qui conduit à Dieu, Il ne peut pas y en avoir sans Notre Seigneur Jésus-​Christ. Désormais toutes les âmes dès qu’elles naissent, devraient se tour­ner vers Notre Seigneur Jésus-​Christ pour rece­voir la vie sur­na­tu­relle. La vie natu­relle n’est rien, s’il n’y a pas la vie sur­na­tu­relle. Dieu a vou­lu qu’il y ait cette vie de la grâce, cette vie divine, la vie de la Sainte Trinité en nous.

C’est pour cela qu’il est venu. Par consé­quent, si notre nature ne porte pas ce fruit mer­veilleux, ne porte pas cet épa­nouis­se­ment extra­or­di­naire de la vie sur­na­tu­relle, elle ne sert à rien. C’est comme un chan­de­lier qui ne porte pas de cierge et qui n’a pas de flamme.

Nous devons donc nous tour­ner vers Notre Seigneur Jésus-​Christ et regar­der et contem­pler sa nais­sance éter­nelle : Deus erat Verbum.

Une seconde nais­sance aus­si que nous devons contem­pler en Notre Seigneur, c’est sa nais­sance comme homme. Et homo fac­tus est. Et Verbum caro fac­tum est. Notre Seigneur est né, ici-​bas, sur terre, dans le sein de la Vierge. Il l’a vou­lu. Il est le centre ; Il est le cœur de toute l’histoire de l’humanité.

On ne peut rien com­prendre à l’histoire de ce monde ; on ne peut rien com­prendre à l’histoire des hommes si l’on ne juge pas toutes choses par Jésus-​Christ et en Jésus-​Christ par rap­port à Notre Seigneur Jésus-Christ.

Enfin, une troi­sième nais­sance que nous devons consi­dé­rer de Notre Seigneur Jésus-​Christ, c’est la nais­sance de Jésus dans nos âmes – et je dirai que pour nous – c’est la plus impor­tante. Car, en défi­ni­tive, c’est celle qui nous fait par­ti­ci­per à la nais­sance éter­nelle de Dieu, de Jésus comme Verbe. C’est celle qui nous fait par­ti­ci­per à la nais­sance de Jésus ici-​bas, à son Corps sacré, à son âme sainte. Il faut donc que nous nais­sions à Jésus-​Christ et que Jésus naisse en nous. C’est pour cela qu’il est venu. Il faut que nous renaissions.

Nisi quis rena­tus, fue­rit et aqua et Spiritu Sancto non potest introire in regnum Dei : « Si un homme ne renaît de l’eau et de l’Esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu » (Jn 3,5). Non intra­bit in regnum cælo­rum. « Si quelqu’un ne naît pas de l’eau et de l’Esprit Saint, il n’entrera pas dans le royaume des Cieux. »

Il faut donc que nous nais­sions à Notre Seigneur Jésus-​Christ et que nous ayons ce sou­ci de faire croître la vie de Notre Seigneur Jésus-​Christ en nous, de gar­der la grâce de Notre Seigneur Jésus-​Christ en nous. Et cela c’est tout l’esprit de l’Église catho­lique. Et toutes les héré­sies – et par­ti­cu­liè­re­ment l’hérésie pro­tes­tante – nient ces choses-là.

La nais­sance de bap­tême pour les pro­tes­tants, n’est qu’un appel, une confiance du cœur à Notre Seigneur Jésus-​Christ, mais non point une renais­sance inté­rieure par la vie de la grâce, par la vie sanc­ti­fiante, par la vie sur­na­tu­relle. Tout cela n’a rien à voir pour les protestants.

Mais nous, au contraire, nous croyons à ce que l’Église a tou­jours ensei­gné, à ce que l’Église a tou­jours recher­ché dans toute sa pas­to­rale, dans toute sa pré­di­ca­tion, dans toute son ins­ti­tu­tion qui tourne autour de l’autel. Et pré­ci­sé­ment, pour­quoi autour de l’autel ? Parce que l’Eucharistie est la source, une source inépui­sable de vie sur­na­tu­relle, de vie divine. Nous avons besoin de nous unir à Notre Seigneur Jésus-​Christ pour ali­men­ter notre vie sur­na­tu­relle ; pour don­ner aux âmes la vie de la grâce ; pour réa­li­ser le but pour lequel Notre Seigneur Jésus-​Christ s’est fait homme. Ce n’est pas pour autre chose qu’il a été dans la crèche ; ce n’est pas pour autre chose qu’il a vécu pen­dant trente ans à Nazareth. Ce n’est pas pour autre chose qu’il a prê­ché l’Évangile et qu’il est mon­té sur la Croix, qu’il a répan­du son Sang et qu’il est res­sus­ci­té. C’est pour qu’il y ait une Église, pour qu’il y ait des prêtres, pour qu’il y ait une vie sur­na­tu­relle ; que sa Vie se répande à tra­vers les âmes.

Voilà le but de l’Incarnation de Notre Seigneur Jésus-​Christ. Il nous faut mani­fes­ter notre foi ; il nous faut gar­der cette foi pro­fon­dé­ment dans nos cœurs et résis­ter à toutes les pres­sions que nous pou­vons subir aujourd’hui par tous les moyens de com­mu­ni­ca­tion sociale – que sais-​je – par tous les moyens que le démon peut employer pour nous faire perdre la vie sur­na­tu­relle et nous faire nier l’existence même de cette vie surnaturelle.

Demandons à la très Sainte Vierge Marie de nous faire com­prendre ces choses et de nous faire par­ti­ci­per à ces mys­tères. Car ce sont des mys­tères, des mys­tères divins : mys­tère de notre nature, mys­tère de notre créa­tion, mys­tère de notre rédemp­tion, mys­tère du péché, tous ces mystères.

Demandons à la très Sainte Vierge Marie pen­dant ce temps de Noël, demandons-​lui de nous aider à com­prendre le mys­tère de l’Incarnation de Notre Seigneur Jésus-​Christ et le motif de l’Incarnation de Notre Seigneur Jésus-​Christ. Elle écou­tait certes les ber­gers et les louanges que les ber­gers fai­saient : Maria autem conser­va­bat omnia ver­ba hæc, confe­rens in corde suo (Le 2, 19) : « La très Sainte Vierge gar­dait les paroles qui étaient dites, dans son cœur et elle les redi­sait dans son cœur. »

Comme cela est beau et comme cela nous fait appa­raître la vie d’oraison de la très Sainte Vierge Marie.

Demandons à la très Sainte Vierge Marie de nous faire part de son orai­son, de nous faire part des pen­sées qu’elle avait à ce moment, afin que nous puis­sions un jour par­ti­ci­per à sa gloire.

Au nom du Père et du Fils et du Saint-​Esprit. Ainsi soit-il.

Fondateur de la FSSPX

Mgr Marcel Lefebvre (1905–1991) a occu­pé des postes majeurs dans l’Église en tant que Délégué apos­to­lique pour l’Afrique fran­co­phone puis Supérieur géné­ral de la Congrégation du Saint-​Esprit. Défenseur de la Tradition catho­lique lors du concile Vatican II, il fonde en 1970 la Fraternité Saint-​Pie X et le sémi­naire d’Écône. Il sacre pour la Fraternité quatre évêques en 1988 avant de rendre son âme à Dieu trois ans plus tard. Voir sa bio­gra­phie.