Sermon de Mgr Lefebvre – Noël – 25 décembre 1976

L'Immaculée Conception, par Bartomolé Esteban Murillo, Musée de Madrid. Domaine public, via Wikimedia Commons

Mes bien chers amis,
Mes bien chers frères,

La litur­gie de l’Église en ces jours de Noël a été pour nous qui l’avons sui­vie d’une manière très fidèle, une lumière extra­or­di­naire. Une lumière qui nous éclaire sur ce qu’est cet Enfant qui est né à Bethléem.

Et nous avons enten­du sou­vent le nom de Jésus reve­nir et – à côte de ce nom – l’explication et la signi­fi­ca­tion du nom de Jésus qui a été choi­si par Dieu Lui-​même pour être impo­sé à cet Enfant.

Jésus est avant tout notre Sauveur. Jésus est notre Sauveur. Si nous vou­lons nous rendre pen­dant quelques ins­tants à la grotte de Bethléem et essayer de recons­truire ce qui s’est pas­sé lors de la nais­sance de Notre Seigneur, nous sui­vons les ber­gers. Nous lisons sur leurs visages, la joie, leur enthou­siasme, à la pen­sée que les anges leur ont dési­gné ce Messie qu’ils attendent, ce Sauveur que tout Israël attend. « Enfin, Il est né, vous le recon­naî­trez parce qu’il est entou­ré de langes et qu’il se trouve dans une crèche ».

Pannis invo­lu­tum, et posi­tum in præ­se­pio (Lc 2,12). Voilà ce qu’ont dit les anges. C’est ain­si que les ber­gers se pré­ci­pitent, ils se hâtent pour aller trou­ver cet Enfant, ce Sauveur d’Israël et ce Sauveur de toutes les nations. Et si nous avions pu les accom­pa­gner et nous joindre à eux, nous aurions trou­vé, comme le dit l’Évangile, Marie, Joseph et l’Enfant dans la crèche.

Remarquez bien cette insis­tance de l’Évangile sur ce fait que l’Enfant Jésus a vrai­ment été dépo­sé dans une crèche, dans une man­geoire pour les animaux.

Et même je dirai, que l’Église se plaît comme Jésus Lui-​même et comme l’Église elle-​même se plaît à nous mon­trer les détails au milieu des­quels Jésus est né. Il devait y avoir la pré­sence d’animaux. Nous l’avons chan­té dans un répons au cours de cette nuit :

O mag­num mys­te­rium et admi­ra­bile sacra­men­tum ut ani­ma­lia vidèrent Dominum natum, jacen­tem in præ­se­pio (Matines).

Quelle chose extra­or­di­naire. Des ani­maux ont vu Jésus. Eh oui, l’Église veut signi­fier par là que Jésus est le maître de la Création, non seule­ment le Maître, mais Il est le Créateur. Et toutes les créa­tures doivent lui rendre hom­mage, même les créa­tures irrationnelles.

Et vide­bit omnis caro salu­tare Dei (Lc 3,6).

Et toute chair ver­ra le salut du Seigneur. Toute chair. Pourquoi toute chair ? Oui, la chair des hommes, la chair des oiseaux, la chair des ani­maux, la chair des pois­sons. Toute chair créée par le Seigneur ver­ra Notre Seigneur (cf. 1 Co 15,39). Car Il est le Maître, Il en est le Créateur.

Ainsi donc Jésus a vou­lu naître dans une crèche. Et si nous inter­ro­geons la très Sainte Vierge Marie, pour lui deman­der ce qui s’est pas­sé : Racontez-​nous la nais­sance du Sauveur. Et la très Sainte Vierge nous racon­te­ra l’apparition de l’Ange Gabriel, l’entretien qu’elle a eu avec lui. Et elle nous dira aus­si, que son nom est Jésus, parce qu’il est venu sau­ver Israël et toutes les nations.

Et si nous inter­ro­geons saint Joseph, saint Joseph nous dira éga­le­ment : Eh oui, j’ai eu des hési­ta­tions. Je me suis deman­dé com­ment il était pos­sible que Marie porte un enfant. Et j’ai vou­lu m’éloigner. Voici qu’un ange est venu me dire : « Ne crains pas Joseph, l’Enfant que porte Marie est venu par l’opération du Saint-​Esprit, et tu le nom­me­ras Jésus. »

Et voca­bis nomen ejus Jesum (Mt 1, 20–21). Car il était dans la cou­tume des juifs, que ce soit le père qui impose le nom. Et c’est saint Joseph qui a impo­sé le nom de Jésus à cet Enfant.

Et voca­bis nomen ejus Jesum, ipse enim sal­vum faciet popu­lum suum (Mt 1,21). Parce que c’est Lui qui sau­ve­ra Israël.

Ainsi, aus­si bien à la très Sainte Vierge Marie, qu’à saint Joseph et qu’aux ber­gers, si nous les inter­ro­geons, ils nous diront : Voici le Sauveur d’Israël et le Sauveur de toutes les nations. C’est donc sous cet aspect essen­tiel, prin­ci­pal, que Jésus se pré­sente à nous.

Et si nous réflé­chis­sons tant soit peu, pen­dant quelques ins­tants, sur la per­son­na­li­té de Jésus, alors nous tom­bons dans la stu­pé­fac­tion, dans l’admiration. Nous sommes devant le mys­tère le plus grand, le plus beau, que les hommes aient jamais vu : que Dieu se soit fait homme. Car c’est la Personne Elle-​même du Verbe, donc Dieu Lui-​même qui anime cet Enfant. Il n’y a pas d’autre Personne en cet Enfant. Il n’y a pas de Personne humaine. Il n’y a que la Personne divine. C’est donc le Verbe de Dieu incar­né qui se pré­sente à nous, sous les aspects d’un enfant, d’un homme. Mais alors, cet Enfant a‑t-​il vrai­ment la science infi­nie ? Cet Enfant a‑t-​il dans les mains le monde entier ? Porte-​t-​il dans ses mains toutes les créa­tures ? Est-​Il vrai­ment le Créateur du monde ?

Eh oui ! Il est vrai­ment le Créateur du monde et nous l’avons chan­té cette nuit, lorsque nous avons dit de la très Sainte Vierge :

Quem totus non capit orbis in tua se clau­sit vis­ce­ra, fac­tus homo (Alléluia) : « Vous avez enfer­mé dans votre sein. Celui que le monde ne peut pas contenir ».

Car en effet, le monde ne contient pas Dieu ; c’est Dieu qui contient le monde et qui le dépasse puisque c’est sa créature.

Alors, cet enfant qui est là, dans la crèche, entou­ré des ani­maux, entou­ré de deux per­sonnes modestes : Marie et Joseph, c’est le Verbe de Dieu. C’est Celui qui porte dans sa main le monde entier. C’est Lui qui l’a créé. C’est Lui qui veut le sau­ver. C’est Lui qui veut appor­ter son Sang pour sau­ver les hommes. Mais a‑t-​il besoin de nous sau­ver ? D’où vient la néces­si­té de ce salut ?

Le péché de l’homme. Nous sommes pécheurs. S’il n’y avait pas le péché, Jésus ne serait pas venu sur terre. Au moins dans les cir­cons­tances que la Providence nous a expo­sées et définies.

Ainsi donc, cet Enfant, est Celui qui vient nous rache­ter de nos péchés. Et parce qu’il vient nous rache­ter de nos péchés. Il affirme la Vérité, l’Éternité de Dieu et la néces­si­té de L’adorer. Il est notre Maître. Il est notre Roi. Il est notre Sauveur. Il est notre Prêtre.

Alors, avec les ber­gers, ado­rons cet Enfant-Jésus.

Mais voi­ci que les grands de ce monde s’inquiètent. Pourquoi ado­rer cet enfant ? Serait-​il donc roi, et s’il est roi, ne va-​t-​il pas por­ter ombrage à notre auto­ri­té, à notre puis­sance, à nos royaumes, aux royaumes de ce monde ?

Eh oui, Il por­te­ra ombrage aux princes de ce monde, si ces princes ne se sou­mettent pas à ses lois.

Car Il est le Roi des rois. Mais nous l’avons chan­té aus­si cette nuit :

Astiterunt reges ter­ras, et prin­cipes conve­ne­runt in unum adver­sus Dominum, et adver­sus Christum ejus (Ac 4,26) : « Les rois se sont sou­le­vés contre Dieu et contre son Christ, et contre Celui qu’il a oint.

Contre Celui qui est son Fils. »

Et Dieu sait si l’Histoire donne rai­son à ce ver­set de l’Écriture :

Est-​il pos­sible que des hommes se sou­lèvent contre Celui qui veut les rache­ter, contre Celui qui vient leur por­ter la vie ; contre Celui qui vient ver­ser son Sang pour leur don­ner la vie éternelle ?

Hélas, nous le voyons encore de nos jours. Où sont aujourd’hui, les Princes des peuples qui sont age­nouillés devant l’Eucharistie, aujourd’hui, en cette nuit de Noël ? Où sont ceux qui se sont age­nouillés devant l’Enfant-Jésus ? Combien, à notre époque, com­bien cela est dou­lou­reux de pen­ser qu’après deux mille ans de chris­tia­nisme, deux mille ans de pré­di­ca­tion de l’Évangile, la parole de l’Écriture est tou­jours vraie.

Astiterunt reges in unum adver­sus Dominum, adver­sus Christum ejus.

Alors que devons-​nous faire, nous, devant cette situa­tion du monde qui rejette Notre Seigneur Jésus-​Christ, qui ne veut pas croire à sa divinité ?

Nous devons affir­mer la divi­ni­té de Notre Seigneur Jésus-​Christ. Oui, cet enfant est Dieu. Cet enfant qui est dans la crèche. Il est Dieu. Et nous devons L’adorer. Il est notre tout.

Et nous avons encore lu tout à l’heure, dans l’Épître, les paroles de saint Paul qui disent : « Tout passe ici-​bas comme les vête­ments qui vieillissent » : Et omnes ut ves­ti­men­tum vete­rascent (He 1,11). Tu autem idem ipse es (He 1,12) : « Toi cepen­dant tu demeures tou­jours le même ».

Dieu demeure le même. Qu’Il soit sous cette écorce fra­gile de cet Enfant de Bethléem ; qu’Il soit sur la Croix ; qu’Il soit res­sus­ci­té ; qu’Il soit au Ciel, Il est tou­jours le même. Idem ipse est.

Et c’est pré­ci­sé­ment parce que nous croyons à l’immutabilité de Dieu, parce que nous croyons que Dieu est tou­jours le même ; nous ne vou­lons pas que Dieu change.

Et pour nous cette immu­ta­bi­li­té de Dieu qui est sa force, qui est la Vérité, alors que tout change, comme un vête­ment qui vieillit. Lui ne change pas.

Et c’est pour­quoi notre foi ne peut pas chan­ger. Elle est immuable comme Dieu. La foi dans les mys­tères, la foi dans les sacre­ments, la foi dans le Saint Sacrifice de la messe est immuable. Nous ne pou­vons pas chan­ger. Tout cela est l’image de Dieu. Tout cela est Dieu pour nous. C’est l’expression de Dieu par­mi nous.

Notre foi n’est pas autre chose que la vision de Dieu, la pré­pa­ra­tion de la vision béa­ti­fique. Dieu ne chan­ge­ra pas non plus.

C’est pour­quoi nous devons affir­mer la Vérité de Notre Seigneur Jésus-​Christ, la véri­té de sa divi­ni­té. Et par­ti­cu­liè­re­ment de notre temps où cette divi­ni­té est com­bat­tue, même à l’intérieur de l’Église où son règne veut être limité.

En ce jour de Noël, l’Église nous offre trois messes. La messe de la nuit, la messe de l’aurore et la messe du jour. Et cela signi­fie que Jésus a eu éga­le­ment comme trois naissances.

Naissance en Dieu. Naissance éter­nelle du Fils unique sor­tant du sein du Père.

Naissance de la Vierge Marie. Naissance de nos âmes.

Nous devons donc médi­ter sur ces véri­tés que l’Église nous donne et deman­der à Dieu, que cette nais­sance de nos âmes soit tou­jours vivante. Rappelons-​nous en par­ti­cu­lier le jour de notre bap­tême. C’est à ce jour-​là que le Sauveur a appli­qué les grâces de sa Rédemption à nos âmes, le jour où nous avons été baptisés.

Alors res­sus­ci­tons la grâce de notre bap­tême, ne la lais­sons pas s’étioler, ne la lais­sons pas mou­rir dans nos âmes, mais res­sus­ci­tons la grâce de notre bap­tême par la fré­quen­ta­tion des sacre­ments, par l’assistance à la messe, par la com­mu­nion avec Notre Seigneur qui nous don­ne­ra ses grâces et fera croître nos âmes dans la vie spi­ri­tuelle, dans l’amour de Dieu, dans l’amour du prochain.

Et alors nous chan­te­rons les louanges de Dieu. Comme les ber­gers. Ils sont retour­nés à leurs pâtu­rages avec leurs trou­peaux et ils ont chan­té la gloire de Dieu et ils ont enten­du les anges qui, eux aus­si dans le Ciel chan­taient la gloire de cet Enfant qui venait de naître, qui n’était autre que leur Dieu à eux aus­si, les anges. Car Jésus est au-​dessus des anges. Comme le dit si bien saint Paul dans sa lettre aux Hébreux, où il dit : À quel ange Dieu a‑t-​il dit qu’il était son Fils unique. Notre Seigneur Jésus-​Christ c’est le Roi des anges et c’est pour­quoi les anges ont chan­té « Gloria in excel­sis Deo ». Nous chan­te­rons les louanges de Dieu en nous unis­sant aux anges et aux bergers.

Nous les chan­te­rons tout au long de notre vie, tous les jours de notre exis­tence aus­si, comme les ber­gers, nous répan­drons la nou­velle de la nais­sance du Sauveur.

Si nous avons la foi dans la divi­ni­té de Notre Seigneur Jésus-​Christ, si nous croyons jus­te­ment qu’il est le Sauveur, qu’il n’y a pas d’autre sau­veur ici-​bas ; qu’il est le seul par lequel nous pou­vons recou­vrer la vie spi­ri­tuelle et la vie éter­nelle, alors com­ment ne serions-​nous pas mis­sion­naires, com­ment ne désirerions-​nous pas pro­cla­mer cela à la face du monde, afin que toutes les âmes de bonne volon­té reçoivent la grâce de Notre Seigneur et par­viennent à la vie éternelle.

C’est ce qu’ont fait les ber­gers. Et les gens étaient dans l’émerveillement en enten­dant ce que les ber­gers racon­taient de ce qu’ils avaient vu.

Puissent les per­sonnes qui nous entendent être émer­veillées aus­si de la bonne nou­velle : Le Sauveur nous est né. Qu’enfin le Ciel nous est ouvert, enfin nous pou­vons par­ve­nir à la béa­ti­tude céleste pour l’éternité.

Voilà ce que nous devons deman­der aujourd’hui dans nos prières. Et n’oublions jamais que ce Jésus que nous aurions vou­lu nous aus­si ado­rer dans la crèche avec les ber­gers, que nous aurions vou­lu por­ter dans nos bras comme le vieillard Siméon en disant notre Nunc dimit­tis, ce Jésus est dans nos taber­nacles. C’est le même, Semper idem ipse est, il est tou­jours le même. Jésus est là dans nos taber­nacles. C’est Celui qui est dans la crèche ; c’est Celui qui est res­sus­ci­té ; c’est Celui qui est mort pour nous sur la Croix.

Alors tout à l’heure quand vous com­mu­nie­rez : ado­rez Jésus. Adorez-​Le de toute votre âme. Mettez toute votre âme à sa dis­po­si­tion. Mettez tout votre être dans ses mains, afin que vrai­ment vous soyez rem­plis des grâces que Jésus est venu nous apporter.

Demandons à la très Sainte Vierge Marie, de nous don­ner la connais­sance de son Fils. Qu’elle nous apprenne ce qu’est cet Enfant-​Jésus, afin que nous l’annoncions tou­jours davantage.

Au nom du Père et du Fils et du Saint-​Esprit. Ainsi soit-il.

Fondateur de la FSSPX

Mgr Marcel Lefebvre (1905–1991) a occu­pé des postes majeurs dans l’Église en tant que Délégué apos­to­lique pour l’Afrique fran­co­phone puis Supérieur géné­ral de la Congrégation du Saint-​Esprit. Défenseur de la Tradition catho­lique lors du concile Vatican II, il fonde en 1970 la Fraternité Saint-​Pie X et le sémi­naire d’Écône. Il sacre pour la Fraternité quatre évêques en 1988 avant de rendre son âme à Dieu trois ans plus tard. Voir sa bio­gra­phie.