Sermon de Mgr Lefebvre – Ordination de M. l’abbé Simoulin – 20 septembre 1980

L'Immaculée Conception, par Bartomolé Esteban Murillo, Musée de Madrid. Domaine public, via Wikimedia Commons

Mes bien chers amis,
Mes bien chers frères,

N’a‑t-on pas déjà dit tout ce qui était à dire du sacer­doce dans cette cha­pelle, depuis que des ordi­na­tions sont don­nées ici ?
Mais ce serait une erreur de croire que l’on peut par­ler du sacer­doce, de cette grâce extra­or­di­naire com­mu­ni­quée aux hommes d’une manière qui puisse être limi­tée. En effet, qu’est-ce donc que le sacerdoce ?

N’est-ce pas la par­ti­ci­pa­tion du prêtre, n’est-ce pas la par­ti­ci­pa­tion d’un homme choi­si par Dieu, au grand mys­tère de Notre Seigneur Jésus-​Christ ? Et alors, si vrai­ment le sacer­doce est l’union d’une créa­ture humaine au mys­tère de Notre Seigneur Jésus-​Christ, com­ment peut-​on limi­ter les consi­dé­ra­tions que l’on vou­drait faire sur le sacer­doce, alors que l’on épui­se­ra jamais ce qu’il y aurait à dire des mys­tères de Notre Seigneur Jésus-​Christ, mys­tères divins qui nous dépassent tous ?

C’est pour­quoi, plus nous appro­fon­dis­sons le mys­tère du sacer­doce et plus il nous semble qu’il y aurait à en par­ler et à en recher­cher encore les réa­li­tés les plus profondes.

En effet, le prêtre est tel­le­ment assi­mi­lé à Notre Seigneur Jésus-​Christ qu’il en vit tous les mystères.

Le pre­mier mys­tère de Notre Seigneur Jésus-​Christ est celui de sa mis­sion, mis­sion mys­té­rieuse. Jésus est envoyé par son Père. Il sort en quelque sorte du sein de la Sainte Trinité, envoyé par son Père.

Sicut tu me misis­ti in mun­dum, et ego mi si eos in mundum.

« Comme vous, dit Notre Seigneur à son Père dans la magni­fique prière sacer­do­tale, vous m’avez envoyé dans le monde, je les ai envoyés » (Jn 17,18). Il a envoyé ses apôtres, ses dis­ciples. « Comme le Père m’a envoyé, moi je vous envoie ».

Ainsi ce grand mys­tère d’une Personne divine venant en ce monde, au milieu de ses créa­tures, c’est aus­si le mys­tère du prêtre. Et c’est bien Notre Seigneur Jésus-​Christ Lui-​même qui le dit : « Comme mon Père m’a envoyé, moi aus­si je vous envoie ».

Il y a donc une mis­sion par­ti­cu­lière qui réside dans le prêtre. Et cette mis­sion se réa­lise d’une manière par­ti­cu­lière, par une élection.

Non vos ele­gis­tis : sed ego ele­gi vos : « Ce n’est pas vous qui m’avez choi­si, dit Notre Seigneur, mais c’est moi qui vous ai choi­sis » (Jn 15,16).

Il nous a choi­sis. Et pour­tant, mes bien chers amis, n’aurions-nous pas quel­que­fois l’impression nous-​mêmes de nous être choi­sis nous-​mêmes, d’avoir déci­dé nous-​mêmes de notre propre voca­tion et d’avoir dit : Moi je veux être prêtre et je choi­sis le sacerdoce ?

Quelle illu­sion ! C’est bien mécon­naître la toute puis­sance de la Providence divine. Ce serait mécon­naître la toute puis­sance de Dieu qui nous mène bien plus que nous ne nous menons nous-mêmes.

Chacun, chaque âme ici-​bas, a sa voie, a sa voca­tion. Et Notre Seigneur nous a conduits jusqu’au sémi­naire et Il nous a choi­sis pour cette voca­tion sacerdotale.

Ainsi nous sommes bien choi­sis et envoyés dans le monde par Notre Seigneur Jésus-​Christ. Et d’ailleurs vous l’entendrez dans quelques ins­tants. Les paroles que l’évêque va pro­non­cer à l’occasion de l’ordination sacer­do­tale de votre confrère, parlent sou­vent d’élection. Vous avez été choi­sis. Et c’est là une conso­la­tion pour nous, conso­la­tion parce que devant cette voca­tion qui dépasse tout ce que l’on peut ima­gi­ner, pour une créa­ture humaine, nous avons cette confiance d’avoir été choi­sis par Dieu et par consé­quent d’être sou­te­nus par la main de Dieu, dans notre acti­vi­té sacer­do­tale, dans notre sanc­ti­fi­ca­tion sacer­do­tale. Et cela c’est un grand sou­tien pour le prêtre.

Mais le prêtre ne par­ti­cipe pas seule­ment au mys­tère de la mis­sion divine de Notre Seigneur Jésus-​Christ, il par­ti­cipe aus­si – dans une cer­taine mesure – au grand mys­tère de l’Incarnation et d’une manière par­ti­cu­lière. Parce que ce mys­tère de l’Incarnation se réa­lise par deux dons extra­or­di­naires que Dieu a don­nés à Notre Seigneur Jésus-​Christ et, le pre­mier don, c’est cette union de Dieu Lui-​même avec une âme et un corps humains de la Personne du Verbe de Dieu avec cette âme et ce corps de Notre Seigneur Jésus-​Christ. Et cette grâce de l’union hypo­sta­tique – vous le savez bien – a don­né à Notre Seigneur Jésus-​Christ un carac­tère tout par­ti­cu­lier bien sûr. Il a été le Christ, l’Oint du Seigneur. Et cette onc­tion que lui a don­né la divi­ni­té qui est des­cen­due dans cette âme et dans ce corps lui a don­né des pri­vi­lèges extra­or­di­naires, des pri­vi­lèges uniques. Il a été par le fait même : le Sauveur, le Prêtre, le Roi.

Ces trois pri­vi­lèges qui sont essen­tiels à la Personne de Notre Seigneur Jésus-​Christ. Il ne peut pas ne pas être le Sauveur. Il ne peut pas ne pas être le Prêtre. Il ne peut pas ne pas être le Roi.

Eh bien, si Notre Seigneur Jésus-​Christ a été Prêtre par sa grâce d’union hypo­sta­tique et non point par le deuxième don qui a été fait à l’âme de Notre Seigneur Jésus-​Christ, qui est la grâce sanc­ti­fiante – et Dieu sait quelle grâce sanc­ti­fiante de laquelle nous par­ti­ci­pons tous par le bap­tême, nous par­ti­ci­pons à cette grâce sanc­ti­fiante. C’est saint Jean qui le dit dans le pre­mier cha­pitre de son Évangile. Nous par­ti­ci­pons à cette grâce extra­or­di­naire de Notre Seigneur. Mais le prêtre, lui, par son carac­tère sacer­do­tal, par­ti­cipe à cette grâce d’union, cette grâce unique de Notre Seigneur Jésus-​Christ. Il par­ti­cipe à cette grâce parce qu’il est prêtre et que Notre Seigneur Jésus-​Christ a été fait prêtre par cette union de la divi­ni­té avec l’humanité.

Aussi le prêtre est asso­cié, comme vous pou­vez le voir, d’une manière beau­coup plus intime à Notre Seigneur, que toutes les autres créa­tures, que toutes les autres créa­tures bap­ti­sées, que tous les autres fidèles. Il est choi­si pour par­ti­ci­per d’une manière très intime à la divi­ni­té de Notre Seigneur Jésus-​Christ, à son sacerdoce.

Et enfin, il est bien évident, que le prêtre par­ti­cipe aus­si au grand mys­tère de la Rédemption. Le but de son sacer­doce, la rai­son d’être de son sacer­doce, c’est pré­ci­sé­ment de par­ti­ci­per au minis­tère de la Rédemption. Toute sa vie, toute sa vie apos­to­lique, toute sa vie sacer­do­tale, ne sera pas autre chose. Répandre les grâces de la Rédemption, répandre les grâces de la Croix et l’acte prin­ci­pal par lequel il par­ti­cipe à cette Rédemption et répand les grâces de la Rédemption, vous le savez, c’est le Saint Sacrifice de la messe.

Le prêtre est avant tout fait pour offrir le Sacrifice de la Rédemption, afin que ces grâces qui des­cendent du Cœur de Notre Seigneur Jésus-​Christ trans­per­cé par la lance, qui sont répan­dues par son Sang, puissent l’être pour un grand nombre.

Qui pro vobis et pro mul­tis effun­de­tur in remis­sio­nem pec­ca­to­rum : « Qui pour vous et pour beau­coup, a été répandu. »

Voilà les paroles essen­tielles que le prêtre pro­nonce au moment de la Consécration. Ce Sang qui a été répan­du pour nous et pour beau­coup. Hélas pour­quoi beaucoup ?

Parce que beau­coup ont refu­sé. Beaucoup refusent le Sang de Notre Seigneur Jésus-​Christ, refusent les grâces de la Rédemption.

Ce n’est pas parce que Notre Seigneur n’a pas vou­lu répandre son Sang pour tous, cela est dit dans l’Offertoire :

Offerimus tibi, Domine, cali­cem salu­ta­ris et totius mun­di salute (…) : « Nous vous offrons Seigneur ce calice (…)

(…) pro nos­tra et mun­di salute : (…) pour notre salut et celui du monde entier ».

Mais hélas dans la réa­li­té, que d’âmes refusent ce Sang de Notre Seigneur Jésus-Christ !

Et voi­là le rôle du prêtre, le rôle essen­tiel du prêtre, offrir ce Sang de Notre Seigneur Jésus-​Christ et en répandre les grâces par­ti­cu­liè­re­ment par le sacre­ment de l’Eucharistie et le sacre­ment de Pénitence.

Nous l’avons vu d’ailleurs, com­ment un saint Prêtre comme le saint Curé d’Ars, pas­sait sa vie à l’autel, répan­dant sa parole, répan­dant la grâce et au confes­sion­nal, répan­dant les grâces de la Rédemption dans les âmes. Voilà ce qu’est le prêtre.

Quelle belle voca­tion ! Quelle voca­tion sublime ! Mais alors, si vrai­ment le prêtre par­ti­cipe ain­si d’une manière si intime, si pro­fonde au mys­tère de Notre Seigneur Jésus-​Christ, on com­prend très bien pour­quoi il est dit de lui qu’il est un autre Christ. Et cela est bien vrai.

Alors il doit être un autre Christ, il doit avoir aus­si dans son âme des dis­po­si­tions toutes par­ti­cu­lières pour rece­voir ces grâces. Et pour connaître quelles doivent être les grâces et les dis­po­si­tions qui doivent être dans nos cœurs de prêtre pour être bien dis­po­sés à pro­fi­ter de la grâce du sacer­doce, adressons-​nous à la très Sainte Vierge Marie. Car la Vierge Marie, elle aus­si, a été d’une manière encore plus sublime que le prêtre, asso­ciée inti­me­ment à Notre Seigneur Jésus-Christ.

Si la Vierge Marie n’a pas eu la grâce par­ti­cu­lière du sacer­doce elle a tel­le­ment par­ti­ci­pé à la mis­sion de Dieu, que sans elle. Dieu ne serait pas des­cen­du sur la terre. Il a fal­lu qu’elle pro­nonce son fiât pour que la mis­sion de Dieu s’accomplisse ici-​bas. Elle a par­ti­ci­pé d’une manière essen­tielle au salut du monde. Si Notre Seigneur est avant tout la Sauveur, eh bien s’il y a eu une per­sonne qui a par­ti­ci­pé au salut du monde, c’est bien la Sainte Vierge Marie.

Et enfin, s’il y a une per­sonne qui est Co-​rédemptrice et qui par­ti­cipe à la Rédemption, c’est aus­si la Vierge Marie.

Alors si nous vou­lons savoir quelles doivent être nos dis­po­si­tions, allons à Marie, deman­dons à la très Sainte Vierge Marie quelles doivent être nos dispositions.

La pre­mière des dis­po­si­tions de la Vierge Marie, c’est qu’elle est demeu­rée vierge. Si ce n’est pas, peut-​être, pour le prêtre une dis­po­si­tion abso­lu­ment essen­tielle, puisque des excep­tions ont été faites au cours des siècles, cepen­dant c’est jus­tice, c’est une consé­quence nor­male et deman­dée par le sacer­doce, l’Église a tou­jours pen­sé que le céli­bat était néces­saire au prêtre. Parce que pré­ci­sé­ment, il approche d’une manière tel­le­ment intime Notre Seigneur Jésus-​Christ, qu’il ne doit pas avoir de sou­cis, d’intérêts autres que ceux de Notre Seigneur Jésus-​Christ. Toute sa pen­sée, tout son cœur, toute son acti­vi­té doivent être orien­tés vers Notre Seigneur Jésus-Christ.

Comme la Vierge Marie, comme saint Joseph, comme saint Jean, ceux qui ont appro­ché Notre Seigneur Jésus-​Christ, qui ont été le plus dans son inti­mi­té, ont tous été vierges.

Deuxième qua­li­té par­ti­cu­lière que la très Sainte Vierge Marie nous enseigne, c’est l’humilité : respexit humi­li­ta­tem meam, dit la très Sainte Vierge dans son Magnificat, et exal­ta­vit humile : « Et il a exal­té les humbles ». Elle insiste deux fois sur cette qua­li­té de l’humilité qui est par­ti­cu­liè­re­ment deman­dée, qui lui a été deman­dée. Et elle dit que c’est à cause de cette humi­li­té qu’elle a été choisie.

Parce que l’humilité c’est la dis­po­si­tion la meilleure pour voir Dieu, pour avoir la Sagesse de Dieu, pour être avec Dieu. L’orgueil aveugle, l’orgueil ferme le cœur, ferme l’intelligence, ferme les esprits, les limite à la créa­ture. L’humilité au contraire est une grande ouver­ture à la Toute Puissance de Dieu, à la gran­deur de Dieu, à tous les attri­buts de Dieu. L’âme humble est rem­plie de Dieu. C’est pour­quoi la très Sainte Vierge Marie, nous enseigne d’abord l’humilité.

Et exal­ta­vit humiles.

Et ensuite, troi­sième consi­dé­ra­tion de la très Sainte Vierge Esurientes imple­vit bonis, dit la Sainte Vierge dans son Magnificat. Que veut donc dire Esurientes ? Des âmes de désir, des âmes qui aspirent à Dieu. Esurientes, qui ont soif de Dieu, qui dési­rent Dieu, qui vivent de Dieu. Alors, ceux-​là, le Bon Dieu les a rem­plis de bien, Esurientes imple­vit bonis. Et divites dimi­sit inanes. Et ceux qui ont les mains rem­plies de toutes les choses de ce monde, ceux qui sont atta­chés à toutes les choses de ce monde, eux aus­si ont le cœur fer­mé, ont le cœur endur­ci par tous les biens de ce monde. Alors, la grâce de Dieu ne peut pas des­cendre sur eux. Et dimi­sit inanes. Le Bon Dieu les a ren­voyés sans rien, dans le dénue­ment total, dénue­ment de Dieu ; eux demeu­re­ront sans Dieu.

Et n’est-ce pas ce que nous voyons trop sou­vent dans ce monde ? Des âmes tel­le­ment atta­chées aux biens de ce monde, qu’elles oublient Dieu, qu’elles ne pensent plus à Dieu.

Et alors, à plus forte rai­son le prêtre. Le prêtre doit imi­ter la très Sainte Vierge Marie : avoir une âme pure, tout atta­chée à Dieu, avoir une âme humble, toute rem­plie de Dieu, avoir une âme déta­chée des biens de ce monde, afin que son âme soit rem­plie de Dieu.

Voilà ce que doit être le prêtre, afin que plus tard aus­si, il puisse don­ner Dieu aux autres. Si le prêtre est un homme sans Dieu, où trouverons-​nous Dieu sur la terre ? Que feront les fidèles, que fera l’Église si les prêtres sont sans Dieu ? Le prêtre est l’homme de Dieu. Le prêtre doit être l’homme de Dieu. C’est lui qui doit appor­ter Dieu sur la terre et qui Le donne tout par­ti­cu­liè­re­ment dans la sainte Eucharistie, pré­pa­rant les âmes à rece­voir la sainte Eucharistie. Voilà ce qu’est le prêtre.

Alors deman­dons, mes bien chers frères, mes bien chers amis, deman­dons aujourd’hui, que notre cher ami, M. l’abbé Simoulin, soit rem­pli de ces grâces, soit rem­pli de ces dis­po­si­tions, afin que la grâce sacer­do­tale qui va lui être don­née dans quelques ins­tants, rem­plisse son âme des dons que le Bon Dieu veut don­ner par cette grâce sacer­do­tale et afin que, uni à la très Sainte Vierge Marie – dont nous chan­tons les louanges aujourd’hui d’une manière toute par­ti­cu­lière dans cette Sainte Messe – uni à la très Sainte Vierge Marie, il puisse répandre Jésus dans les âmes.

Au nom du Père et du Fils et du Saint-​Esprit. Ainsi soit-il.

Fondateur de la FSSPX

Mgr Marcel Lefebvre (1905–1991) a occu­pé des postes majeurs dans l’Église en tant que Délégué apos­to­lique pour l’Afrique fran­co­phone puis Supérieur géné­ral de la Congrégation du Saint-​Esprit. Défenseur de la Tradition catho­lique lors du concile Vatican II, il fonde en 1970 la Fraternité Saint-​Pie X et le sémi­naire d’Écône. Il sacre pour la Fraternité quatre évêques en 1988 avant de rendre son âme à Dieu trois ans plus tard. Voir sa bio­gra­phie.