Sermon de Mgr Lefebvre – Pâques – 3 avril 1988

L'Immaculée Conception, par Bartomolé Esteban Murillo, Musée de Madrid. Domaine public, via Wikimedia Commons

Mes bien chers amis,
Mes bien chers frères,

Nous sommes encore sous cette influence émou­vante des jour­nées que nous avons vécues au milieu de ces chants ; de ces lec­tures, de ces rap­pels des évé­ne­ments les plus extra­or­di­naires que l’humanité ait vécus par la pré­sence de Dieu en cette terre, pour nous rache­ter de nos péchés.

Nous avons sui­vi pas à pas tous ces évé­ne­ments depuis le Cénacle, nous sommes mon­tés sur la col­line du Calvaire ; nous sommes res­tés au pied de la Croix avec la très Sainte Vierge Marie, saint Jean, les saintes Femmes. Nous avons sui­vi Jésus jusqu’à son tom­beau.
Et voi­ci que nous appre­nons qu’il est res­sus­ci­té : Resurrexit sicut dixit. « Il est res­sus­ci­té comme Il l’a dit ».

Mais que signi­fient, mes bien chers frères, tous ces évé­ne­ments ? Quelle expli­ca­tion don­ner à cette pré­sence de Dieu venant mou­rir et fai­sant de sa mort la source de vie ? Oui, car c’est bien cela : fai­sant de sa mort une source de vie.

Saint Paul par­lant aux Éphésiens, en quelques mots, résume tous ces évé­ne­ments et leur signi­fi­ca­tion (Ep 2, 4–5) :

Deus autem qui clives est in mise­ri­cor­dia (…) et cum esse­mus mor­tui pec­ca­tis : Dieu qui est riche en misé­ri­corde, comme nous étions morts par le péché (…) prop­ter nimiam cari­ta­tem suam qua dilexit nos : à cause de son immense cha­ri­té par laquelle Il nous a aimés (…) et cum esse­mus mor­tui pec­ca­tis (…) et conre­sus­ci­ta­vit et condere fecit in cœles­ti­bus in Christo Jesu (Ep 2,6) : Il nous a fait par­ti­ci­per à sa vie dans le Christ Jésus, alors que nous étions morts par le péché. Il nous a fait res­sus­ci­ter avec Lui spi­ri­tuel­le­ment et Il nous a fait asseoir in cœles­ti­bus, dans le Ciel avec Lui.

Oui, voi­là la grande réa­li­té, mes bien chers frères. Le grand drame qui s’est dérou­lé pen­dant ces jour­nées, concrè­te­ment. Nous aurions pu vivre à cette époque et nous aurions pu consta­ter nous­mêmes ces évé­ne­ments et en avoir la signi­fi­ca­tion par les apôtres, par l’Église, par Notre Seigneur Jésus-​Christ Lui-même.

Vingt siècles, qu’est-ce que cela ! C’est bien peu de choses. Il y a bien peu de temps que Notre Seigneur a fou­lé le sol de la terre, le sol de Jérusalem, le sol de la Palestine. Et la céré­mo­nie de cette nuit, nous a expli­qué d’une manière admi­rable la signi­fi­ca­tion de tous ces événements.

Le feu, le feu de l’Esprit qui a res­sus­ci­té Notre Seigneur, l’Esprit Saint, l’Esprit de Dieu. Et puis, la Lumière, Lumière écla­tante qui a ter­ras­sé les sol­dats qui entou­raient (le tom­beau). Lumière qui va se répandre dans le monde.

Et com­ment va-​t-​elle se répandre dans le monde ? Eh bien, comme Dieu l’a vou­lu ; comme l’a vou­lu Notre Seigneur Lui-​même : par le baptême.

Et c’est pour­quoi la céré­mo­nie de cette nuit nous a si bien expli­qué ce qu’était le bap­tême. Et dans ce magni­fique Exultet, nous a mon­tré le plan de Dieu, le plan divin sur les hommes pécheurs, en disant même : O felix culpa : Ô bien­heu­reuse faute qui nous a valu une si grande Rédemption et une si grande richesse de grâces.

Et les apôtres ont par­cou­ru le monde, bap­ti­sant des mil­liers et des mil­liers de juifs, de païens, de ceux qui étaient atta­chés au culte des idoles ; qui étaient sou­mis à l’empire de Satan.

Bien sûr, ils ont sou­le­vé la colère du démon qui s’est achar­né sur eux, les a per­sé­cu­tés, les a mar­ty­ri­sés. Mais le souffle divin a été plus fort, plus puis­sant, le souffle qui a res­sus­ci­té Notre Seigneur – et qui nous a res­sus­cites aus­si – qui a res­sus­ci­té ces gens morts dans leurs péchés. Et les princes des prêtres eux-​mêmes sont venus deman­der le bap­tême, les rois, les empe­reurs, les chefs d’État sont venus deman­der le baptême.

Et l’Église s’est répan­due par­ti­cu­liè­re­ment dans l’Europe, puisque Pierre avait éta­bli son siège à Rome – et Paul avait évan­gé­li­sé plus par­ti­cu­liè­re­ment ces contrées – s’est répan­du à tra­vers l’Europe. Toute l’Europe est deve­nue catho­lique en défi­ni­tive, jusqu’aux confins de l’immense Russie.

Et les mis­sion­naires sont par­tis à tra­vers le monde, l’Extrême-Orient, l’Afrique, l’Amérique et par­tout le même feu, par­tout le même Esprit Saint, par­tout le même bap­tême, par­tout la même foi, la même espé­rance : espé­rance de l’éternité, espé­rance du Ciel. Alors sous l’effet de cette espé­rance, les âmes se trans­for­maient, en pen­sant qu’elles n’étaient plus seule­ment des­ti­nées à mou­rir misé­ra­ble­ment sur cette terre, dans leurs péchés, dans la haine, dans les divi­sions, dans l’attachement aux misé­rables biens de ce monde, dans la luxure.

Espérance, espé­rance du Ciel. Alors, on voyait – les mis­sion­naires le disent et moi-​même j’en ai fait l’expérience – on voyait même phy­si­que­ment ces gens se trans­for­mer, ces visages s’épanouir. Les familles chré­tiennes se mul­ti­pliaient, la sain­te­té du mariage ren­dant ces familles chré­tiennes heu­reuses, vivant dans la paix, dans la séré­ni­té, dans la joie spi­ri­tuelle. Et les voca­tions se mul­ti­pliaient. Et le céli­bat des prêtres et la vir­gi­ni­té des vierges – et les cou­vents se mul­ti­pliaient par­tout – mer­veilles des mer­veilles. Merveilles de la grâce de Notre Seigneur. Merveilles de cette mort qui appor­tait la vie, qui nous appor­tait la résur­rec­tion de nos âmes.

Alors nous devons gar­der cette foi pro­fonde, dans la néces­si­té que nous avons de nous rat­ta­cher à Notre Seigneur Jésus-​Christ, dans sa vie et dans sa mort pour avoir sa vie. Dans sa Croix, pour res­sus­ci­ter avec Lui, aban­don­nant le péché.

Nous qui étions, comme dit saint Paul, des fils de colère, nous sommes deve­nus des enfants de Dieu, des­ti­nés à par­ta­ger sa gloire dans le Ciel.

Mais bien sûr, le démon n’est pas res­té inac­tif. Et tout au cours des siècles et tout au cours de la trans­mis­sion de cette vie de Notre Seigneur Jésus-​Christ dans le monde entier, il a sus­ci­té des schismes, des haines contre ces chré­tiens, les per­sé­cu­tant de toutes les manières.

Et voi­ci que main­te­nant, nous-​mêmes nous vivons un drame, un drame incroyable, peut-​être le plus dur, le plus pénible que l’Histoire de l’Église ait connu. Ceux qui devraient don­ner la Vérité ; ceux qui devraient don­ner la vie ; ceux qui devraient conti­nuer à por­ter le flam­beau et le feu de l’amour de Notre Seigneur Jésus-​Christ, s’unissent à ceux qui sont les per­sé­cu­teurs de Jésus-​Christ, leur prê­tant la main pour la des­truc­tion de l’Église, pour l’apostasie, pour lut­ter contre le règne social de Notre Seigneur Jésus-​Christ. Incroyable ! Inimaginable !

Que s’est-il donc pas­sé ? Le démon, Satan, a juré de lut­ter contre Notre Seigneur jusqu’à la fin des temps. Alors nous nous trou­vons, vous mes bien chers frères et nous, mes bien chers amis, comme sur une île, comme iso­lés, voyant le désastre par­tout ; voyant l’ouragan détruire les églises, les cou­vents, les écoles catho­liques, les pres­by­tères, les familles chré­tiennes. L’ouragan emporte tout. Nous en sommes là, témoins de cette catas­trophe incroyable, inimaginable.

Qu’allons-nous faire ? Allons-​nous don­ner nous aus­si la main, à ceux qui soufflent cet oura­gan et qui le pro­voquent pour la des­truc­tion du règne de Notre Seigneur ?

Non ! Jamais ! Nous sommes fidèles aux pro­messes de notre bap­tême. Nous avons redit durant cette nuit les pro­messes de notre bap­tême : fidé­li­té à Jésus-​Christ et pour tou­jours, jusqu’à la mort, pour l’éternité.

Pratiquement, cela se tra­dui­ra com­ment ? Pour vous, mes bien chers frères, qui avez des res­pon­sa­bi­li­tés de famille, par le main­tien de la foi dans vos foyers, par le main­tien de la foi, comme vous le faites et comme vous en mon­trez l’exemple par les écoles chré­tiennes. Vous faites des sacri­fices impor­tants pour que vos enfants soient édu­qués chré­tien­ne­ment ; pour qu’ils gardent ce feu de l’Esprit Saint, dont nous avons été les témoins au cours de cette nuit. Ce feu de l’Esprit Saint doit res­ter en eux.

Alors vivent tous les moyens qui peuvent gar­der en eux cette cha­ri­té de l’Esprit qui vivi­fie leur cœur et leur âme. Mouvement de jeu­nesse comme la Croisade Eucharistique, mou­ve­ments de jeu­nesse qui pro­tègent les jeunes et qui enseignent les jeunes dans la foi catho­lique. Ces écoles catho­liques que vous construi­sez et ces cha­pelles que vous construi­sez pour pou­voir conti­nuer à rece­voir ce qui suit le bap­tême : le sacre­ment de péni­tence, l’Eucharistie, la très Sainte Messe de tou­jours. Vous vous atta­chez à la Croix afin de gar­der vos âmes prêtes au jour où Jésus vous appel­le­ra pour l’éternité.

Allons-​nous chan­ger parce que les autres ont changé ?

Allons-​nous aban­don­ner ces voies qui ont été celles que l’Église a employées pen­dant des siècles pour conver­tir les peuples et qui ont fait les peuples chré­tiens ? Allons-​nous prendre un autre chemin ?

Et pour vous de même, mes bien chers amis, vous êtes venus ici avec la pen­sée d’être prêtres comme l’ont été tous vos pré­dé­ces­seurs, saints Prédécesseurs qui ont évan­gé­li­sé le monde, les apôtres et tous les prêtres qui les ont sui­vis, qui leur ont suc­cé­dé. Et tous ces monas­tères qui sont un exemple de sainteté.

Alors nous sommes bien déci­dé à gar­der ces tra­di­tions mer­veilleuses qui pro­duisent les mêmes effets par­tout. Les mêmes causes pro­duisent les mêmes effets. Que ce soit en Chine, que ce soit au Japon, que ce soit en Afrique, ou en Amérique, ou en Europe, l’Esprit Saint pro­duit les mêmes effets.

La grâce de Jésus trans­forme les cœurs, leur donne les mêmes ver­tus. Nous retrou­vons les mêmes ver­tus chré­tiennes, dans les familles afri­caines chré­tiennes, les familles chi­noises chré­tiennes, il n’y en a qu’une : celle que pro­duit Notre Seigneur Jésus-​Christ dans nos âmes. Nous nous retrou­vons tous, en Notre Seigneur Jésus-​Christ, dans la même foi. Et c’est pour­quoi nous serions ten­té de dire avec saint Paul, à ceux qui ont pris un autre che­min, qui ont trou­vé une autre manière de trans­for­mer le monde et de lui por­ter l’Évangile : O insen­sa­ti Galatæ (Ga 3,1) : Ô Galates insen­sés, dit saint Paul, com­ment est-​il pos­sible qu’en si peu de temps vous ayez chan­gé votre Évangile et que vous ayez sui­vi un autre évan­gile que celui que je vous ai prêché.

Voilà ce que dit déjà saint Paul aux Galates : O insen­sa­ti Galatæ. Oui, mes bien chers frères, nous sommes ten­té de dire cela à ceux qui ont choi­si un autre che­min. Ô Galates, insen­sés êtes-​vous (Ga 3,1). Pourquoi avez-​vous donc vou­lu chan­ger l’Évangile (Ga 1,6) Pourquoi voulez-​vous prendre un autre évan­gile que celui qui vous a été prê­ché pen­dant vingt siècles ?

Et c’est alors qu’il pro­nonce ces paroles extra­or­di­naires : « Si un ange du Ciel ou moi-​même je vous prê­chais une autre doc­trine que celle que je vous ai prê­chée pri­mi­ti­ve­ment, que je sois ana­thème » (Ga 1, 8–9). Il le répète deux fois.

Eh bien, nous dirions volon­tiers la même chose, mes bien chers frères, mes bien chers amis. Si nous, ou un ange du Ciel venait prê­cher un autre évan­gile que celui que nous prê­chons, que nous avons prê­ché, que nos pré­dé­ces­seurs ont prê­ché, que nous soyons anathème.

Voilà la conclu­sion de toutes ces médi­ta­tions que nous avons pu faire au cours de ces der­nières jour­nées, jour­nées mer­veilleuses qui nous rem­plissent du véri­table esprit chré­tien, du véri­table esprit de l’Évangile, du véri­table esprit de l’Église.

Alors demeu­rons bien unis à la Croix de Jésus, bien unis aus­si, par consé­quent, à sa Résurrection pour arri­ver un jour à son Ascension. Et deman­dons à notre bonne Mère du Ciel de nous aider à com­prendre ces mys­tères ; de nous aider à les gar­der fidè­le­ment, elle qui a sui­vi Notre Seigneur et qui a été tel­le­ment illu­mi­née dans son intel­li­gence, dans son âme, dans son cœur, par tous ces grands mys­tères de son divin Fils. Demandons-​lui qu’elle nous aide à main­te­nir notre foi et mettons-​nous sous son man­teau, comme cette image qui, je crois, est à la cathé­drale d’Oviedo et qui montre la Vierge ayant sous son man­teau tous les membres de l’Église.

Eh bien, nous ne vou­lons pas quit­ter le man­teau de la Vierge Marie ; nous ne vou­lons pas sor­tir de ce man­teau. Nous vou­lons gar­der la Tradition avec elle, res­ter avec elle et ne pas nous éloi­gner d’elle pour aller cher­cher d’autres sen­tiers, pour prê­cher notre Évangile ou pour nous conver­tir. Restons avec la Vierge Marie. Restons-​lui fidèles et elle nous sera fidèle.

Au nom du Père et du Fils et du Saint-​Esprit. Ainsi soit-il.

Fondateur de la FSSPX

Mgr Marcel Lefebvre (1905–1991) a occu­pé des postes majeurs dans l’Église en tant que Délégué apos­to­lique pour l’Afrique fran­co­phone puis Supérieur géné­ral de la Congrégation du Saint-​Esprit. Défenseur de la Tradition catho­lique lors du concile Vatican II, il fonde en 1970 la Fraternité Saint-​Pie X et le sémi­naire d’Écône. Il sacre pour la Fraternité quatre évêques en 1988 avant de rendre son âme à Dieu trois ans plus tard. Voir sa bio­gra­phie.