Sermon de Mgr Lefebvre – Pentecôte – 3 juin 1979

L'Immaculée Conception, par Bartomolé Esteban Murillo, Musée de Madrid. Domaine public, via Wikimedia Commons

Mes bien chers amis,
Mes bien chers frères,

La fête que nous célé­brons aujourd’hui, la fête de la Pentecôte, était déjà célé­brée chez les juifs. Elle leur rap­pe­lait que Dieu avait don­né à Moïse, les tables de la Loi sur le Mont Sinaï, cin­quante jours après leur sor­tie d’Égypte. Et c’est pour­quoi cette fête est appe­lée la Pentecôte, puisqu’il s’est écou­lé pré­ci­sé­ment cin­quante jours entre la sor­tie d’Égypte et la remise des tables de la Loi à Moïse.

Oh évi­dem­ment, comme toutes les choses dans l’Ancien Testament, elles ne sont que des figures de la grande réa­li­té qui devait se réa­li­ser par Notre Seigneur Jésus-​Christ, par le Nouveau Testament.

Et cette Pentecôte du Sinaï n’était que l’image de la Pentecôte future, de celle que nous fêtons aujourd’hui : la des­cente du Saint-​Esprit sur les apôtres.

Il y a là une simi­li­tude pro­fonde entre la fête que célé­braient les juifs et celle que nous célé­brons aujourd’hui. Il y a une affi­ni­té pro­fonde. En effet, qu’est-ce donc que cette prise de pos­ses­sion, en quelque sorte, du cœur et de l’esprit des apôtres par l’Esprit de Dieu, par l’Esprit de Notre Seigneur, sinon d’inscrire en lettres d’or, d’inscrire pro­fon­dé­ment dans leur cœur de chair et dans leur âme, la loi de Dieu ? Cette loi qui fut ins­crite sur des pierres, ne l’est plus désor­mais sur des pierres, mais elle l’est sur des âmes.

Car cette loi n’est pas faite pour demeu­rer ins­crite sur des pierres qui sont froides, et qui ne peuvent pas accom­plir cette loi. Désormais ce sont les âmes mêmes des apôtres qui vont rece­voir cette loi dans leur cœur. Cette loi de cha­ri­té n’est pas autre chose que la ver­tu de Dieu Lui-​même. Car la loi en Dieu, c’est le Verbe de Dieu.

Et cette loi c’est la loi de cha­ri­té. Et c’est pour­quoi cette ins­crip­tion dans leur cœur, cette marque de la loi dans leur cœur, s’est accom­plie par l’esprit d’amour, par l’esprit de cha­ri­té qui s’est mon­tré visi­ble­ment sur la tête des apôtres par des langues de feu. Feu de la charité.

Notre Seigneur n’avait-Il pas dit : « Je suis venu allu­mer le feu sur la terre et je n’ai qu’un désir c’est qu’il s’embrase » ?. Et ce feu, c’est bien le feu de la cha­ri­té, le feu de l’amour qui embra­sait les apôtres, qui a trans­for­mé leur âme.

Et com­ment s’est opé­ré, dans l’âme des apôtres cette trans­for­ma­tion, cette ins­crip­tion dans leur cœur, ins­crip­tion vivante, ins­crip­tion péné­trante de la loi de Dieu, de la cha­ri­té dans leur cœur ?

Oh lais­sons, si vous vou­lez bien de côté, les aspects mira­cu­leux de l’événement, qui ne sont pas à dédai­gner bien sûr et que le Bon Dieu a vou­lus pour qu’ils marquent aus­si nos intel­li­gences, nos cœurs, nos mémoires. Mais demandons-​nous ce qui a pu trans­for­mer ain­si les apôtres. Eh bien ce n’est ni plus ni moins que la grâce sanc­ti­fiante, que la par­ti­ci­pa­tion à la vie divine de Notre Seigneur, par les apôtres, dans leur âme et leur cœur qui les a embra­sés de cet amour que le Saint-​Esprit est venu leur donner.

Et alors n’est-ce pas aujourd’hui une leçon pour nous ? Nous devrions rendre grâces à Dieu de toute notre âme, de toutes nos forces pour ce don, pour ce bien­fait extra­or­di­naire, ines­ti­mable que Notre Seigneur nous a fait au jour de notre bap­tême. Car cette grâce sanc­ti­fiante est la même que celle que les apôtres ont reçue. Je dirai même qu’elle est la même aus­si que celle que Notre Seigneur Jésus-​Christ a reçue dans son âme et qui a fait de l’âme de Notre Seigneur Jésus-​Christ, une âme rayon­nante de la divi­ni­té, à tel point que le Père Lui-​même a pu dire : « Écoutez ce Fils en qui j’ai mis toutes mes complaisances ».

Oui, Dieu se plai­sait dans l’âme de Notre Seigneur Jésus-​Christ, parce que son âme était toute divine, divine par cette grâce de l’union hypo­sta­tique, mais aus­si divine par la grâce sanc­ti­fiante que Notre Seigneur a reçue, grâce à l’union de la nature divine et de la nature humaine en Lui. Alors cette âme devait être un Ciel, un Paradis, quelque chose d’ineffable. Si Dieu le Père Lui-​même disait qu’il se com­plai­sait dans l’âme de Notre Seigneur Jésus-​Christ, comme cette âme devait être belle et qu’elle devait lui rap­pe­ler le Paradis, le Ciel qu’il est Lui-​même, que Dieu est Lui-même.

Or c’est dans cette grâce sanc­ti­fiante que nous sommes sanc­ti­fiés nous-​mêmes et c’est pour­quoi nous sommes vrai­ment et réel­le­ment les fils adop­tifs de Dieu.

Si Jésus est le Fils unique de Dieu, nous, nous sommes deve­nus des enfants adop­tifs. Est-​il pos­sible que nous par­ti­ci­pions vrai­ment à cette grâce, dans laquelle le Père s’est com­plu, cette grâce de Notre Seigneur Jésus-​Christ ? Eh oui, c’est vrai. Et si nous n’avons pas (reçu) sur nos têtes ces langues de feu qui mani­festent la cha­ri­té qui est en nous par la grâce sanc­ti­fiante, ce n’est pas pour cela que cette grâce sanc­ti­fiante est moins réelle.

Ah si le Bon Dieu, par un miracle, pou­vait décou­vrir la beau­té d’une âme ornée de la grâce sanc­ti­fiante, nous serions stu­pé­faits, nous serions émer­veillés de la beau­té d’une âme rem­plie de la grâce sanc­ti­fiante, car c’est une âme rem­plie du Ciel.

La grâce sanc­ti­fiante qui nous rend des enfants de Dieu, fait aus­si que Dieu habite en nous. Et nous l’avons enten­du dans l’Évangile, il y a quelques instants :

« Si vous m’aimez, dit le Seigneur, et si vous accom­plis­sez mes com­man­de­ments, voi­là la loi de Dieu ins­crite dans nos cœurs, si vous accom­plis­sez mes com­man­de­ments, mon Père et moi, nous vien­drons habi­ter en vous » (Jn 14,23). « Nous vien­drons habi­ter en vous ».

Oh certes, le Bon Dieu est pré­sent en toutes choses de mul­tiples manières. Il est même pré­sent dans les démons, par sa puis­sance, dit saint Thomas, par sa pré­sence et par son essence. Dans toutes les créa­tures Dieu est pré­sent de ces trois manières : par sa puis­sance, parce qu’il domine toutes choses ; par sa pré­sence, parce que Dieu est par­tout ; par son essence, parce que Dieu est la cause même de notre existence.

Alors Dieu est pré­sent par­tout, même dans les démons, dans tout ce qui existe. Mais autre chose est sa pré­sence, sa pré­sence d’amour, sa pré­sence par la grâce sanc­ti­fiante qui est une par­ti­ci­pa­tion à la nature divine elle-​même, à Dieu Lui-​même. Nous deve­nons des dieux, nous pou­vons le dire en toute réa­li­té, par cette par­ti­ci­pa­tion à la nature divine qui est dans nos âmes. Alors com­bien nous devons esti­mer la grâce sanc­ti­fiante ; com­bien nous devons tout faire pour la gar­der, évi­ter le péché qui nous l’enlève ; évi­ter le péché qui dimi­nue cette grâce sanc­ti­fiante et cette habi­ta­tion de Dieu en nous.

Et la grâce nous fait encore – c’est l’Écriture qui nous le dit de mul­tiples manières – nous fait amis de Dieu.

Vos ami­ci mei estis, si fece­ri­tis quæ ego præ­ci­pio vobis (Jn 15,14) : « Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous com­mande ». Voilà ce que dit le Seigneur.

Nous sommes ses amis et l’Église éga­le­ment et la Sainte Écriture dit que l’âme est comme l’épouse de Notre Seigneur Jésus-​Christ. Oui, Jésus nous aime comme son épouse mys­tique Il nous aime et Il pro­duit en nous des fruits abon­dants, une fécon­di­té extra­or­di­naire de ver­tus, de ver­tus sur­na­tu­relles qui sur­gissent de cette grâce sanctifiante.

Tous les dons du Saint-​Esprit qui nous sont don­nés viennent com­plé­ter ces ver­tus que le Bon Dieu nous donne.

Enfin les Béatitudes. Notre âme est ain­si ornée, ornée de pierres pré­cieuses, ornée de ver­tus qui font l’admiration des anges et que nous devrions aimer de toute notre âme, de tout notre cœur. Nous devrions faire en sorte de les déve­lop­per en nous et de faire en sorte que cette grâce sanc­ti­fiante ne soit pas comme un tré­sor que nous avons enfer­mé et que nous ne devons pas faire fructifier.

Bien au contraire, cette grâce nous est don­née pour que la pré­sence de Dieu soit tou­jours plus vraie et plus riche dans nos âmes.

Voilà ce que nous devons médi­ter aujourd’hui, car la des­cente du Saint-​Esprit sur les apôtres, s’est conti­nuée à tra­vers les siècles jusqu’à nous. Et chaque fois que nous rece­vons les sacre­ments, chaque fois que nous rece­vons une aug­men­ta­tion de grâce, c’est aus­si une aug­men­ta­tion de la pré­sence de Jésus en nous.

Nous Le rece­vons par­ti­cu­liè­re­ment par la confir­ma­tion, pré­ci­sé­ment, ce sacre­ment que nous allons don­ner cet après-​midi à un bon nombre d’enfants. Ces enfants vont rece­voir d’une manière plus par­ti­cu­lière et plus abon­dante, les dons du Saint-​Esprit, comme aus­si par le sacre­ment de l’ordre ; les sous-​diacres et les diacres qui ont été ordon­nés hier, ont reçu par­ti­cu­liè­re­ment le Saint- Esprit.

Et cette grâce qui est dans nos âmes est tout entière orien­tée vers le Ciel. C’est déjà une par­ti­ci­pa­tion au Ciel en nous. C’est pour­quoi nos âmes doivent être tout entières tour­nées vers le Ciel. Autant nous étions conver­tis vers les choses de la terre avant que nous ayons reçu la grâce, autant notre âme doit se conver­tir vers Dieu et être conver­tie vrai­ment vers Dieu, par la grâce sanctifiante.

Alors toutes les choses de la terre, doivent nous être peu de choses, à côte des choses du Ciel. Voilà ce que sont les vrais chré­tiens ; voi­là ce que sont ceux qui ont vrai­ment la grâce sanc­ti­fiante en eux. Ils doivent rayon­ner cette cha­ri­té ; rayon­ner cette pré­sence de Dieu en eux. Rayonner par leur séré­ni­té ; rayon­ner par leur dévoue­ment ; rayon­ner par leur désir de conver­tir les âmes, de leur trans­mettre cette grâce qu’ils ont reçue eux-mêmes.

Et c’est cela le règne de Notre Seigneur, règne de Dieu en nous, règne de Dieu autour de nous. C’est bien ce que l’Écriture nous dit : Le règne de Dieu est sem­blable à celui qui a trou­vé une pierre pré­cieuse et qui vend tout, pour acqué­rir cette pierre précieuse.

Eh bien, nous aus­si ven­dons tout, aban­don­nons tout, pour acqué­rir cette pierre pré­cieuse qui est la grâce sanctifiante.

Demandons-​la à Dieu ; deman­dons aujourd’hui à la très Sainte Vierge Marie qui a été rem­plie elle aus­si du Saint-​Esprit et par qui les apôtres ont reçu les grâces que le Bon Dieu leur a don­nées par le Saint-​Esprit au jour de la Pentecôte – c’est par la Vierge Marie qu’ils ont reçu ces grâces – eh bien, deman­dons nous aus­si, à la Vierge Marie de nous don­ner l’Esprit Saint et de nous faire prendre conscience tou­jours davan­tage de la gran­deur, de la beau­té : de la subli­mi­té de la grâce sanc­ti­fiante que nous devons gar­der pré­cieu­se­ment en nous et faire en sorte que jamais nous ne la per­dions, afin de pou­voir nous unir dans l’éternité avec tous les saints du Paradis.

Au nom du Père et du Fils et du Saint-​Esprit. Ainsi soit-il.

Fondateur de la FSSPX

Mgr Marcel Lefebvre (1905–1991) a occu­pé des postes majeurs dans l’Église en tant que Délégué apos­to­lique pour l’Afrique fran­co­phone puis Supérieur géné­ral de la Congrégation du Saint-​Esprit. Défenseur de la Tradition catho­lique lors du concile Vatican II, il fonde en 1970 la Fraternité Saint-​Pie X et le sémi­naire d’Écône. Il sacre pour la Fraternité quatre évêques en 1988 avant de rendre son âme à Dieu trois ans plus tard. Voir sa bio­gra­phie.