Sermon de Mgr Lefebvre – Premier dimanche de Carême – 17 février 1991

L'Immaculée Conception, par Bartomolé Esteban Murillo, Musée de Madrid. Domaine public, via Wikimedia Commons

17 février 1991
1er dimanche de Carême
Sermon de Mgr Lefebvre

C’est à la cha­pelle de la Visitation à Nice que Monseigneur Lefebvre a célé­bré le 17 février, pre­mier dimanche de Carême,
sa der­nière messe solen­nelle et pro­non­cé sa der­nière homé­lie. Nous en publions le texte et l’au­dio ci-dessous.

Mes bien chers frères,

C’est avec une grande joie, une grande satis­fac­tion que je me trouve aujourd’hui au milieu de vous dans cette admi­rable église de Sainte-​Claire, rem­plie de tant de sou­ve­nirs. Il se trouve que la Providence a choi­si le pre­mier dimanche de Carême pour que je sois par­mi vous. Alors vous me per­met­trez de vous don­ner quelques conseils pour bien pra­ti­quer ce carême qui n’est autre que la pré­pa­ra­tion de la belle fête de Pâques. Nous faire par­ti­ci­per à la Résurrection de Notre Seigneur Jésus-​Christ, mais avant il faut que nous par­ti­ci­pions aus­si à sa Passion, à sa Rédemption, à son Sacrifice.

Il est vrai que le Carême est un temps de péni­tence et que par consé­quent nous devons four­nir quelques efforts pour nous pri­ver des satis­fac­tions habi­tuelles, du man­ger, du boire et autres, dont il est bon de se pri­ver de temps en temps pour nous atta­cher davan­tage aux biens spi­ri­tuels, oubliant un peu les biens tem­po­rels pour nous éle­ver vers les biens éter­nels. Mais plus encore que ces péni­tences, il plaît à Dieu que nous pra­ti­quions ses com­man­de­ments. Dieu nous a créés pour Le rejoindre un jour. Ce che­min qui nous conduit à Lui à tra­vers les quelques années que nous pas­sons ici-​bas est orien­té vers Lui par sa Loi. Sa loi n’est autre en défi­ni­tive que les jalons que Notre Seigneur a posés le long de notre che­min ter­restre pour arri­ver au Ciel, pour arri­ver au bon­heur céleste.

Que sont donc ces com­man­de­ments de Dieu ? Notre Seigneur a pris soin Lui-​même de nous les rap­pe­ler et saint Paul aus­si nous le répète. Ils consistent sim­ple­ment à aimer Dieu et à aimer son pro­chain. Tous les com­man­de­ments de Dieu se résument à cela. Et dans la mesure où nous aimons Dieu et où nous aimons notre pro­chain et que nous le mani­fes­tons dans notre vie quo­ti­dienne, dans nos actions de tous les jours, nous nous diri­geons pai­si­ble­ment vers le bon­heur du Ciel.

Comment mani­fes­ter d’une manière par­ti­cu­lière notre amour envers le Bon Dieu ? Je pense que la manière la plus pro­fonde, la plus essen­tielle de mani­fes­ter notre amour au Bon Dieu c’est de prier. Nous avons tous appris com­ment prier dans notre caté­chisme, le petit caté­chisme d’autrefois, car mal­heu­reu­se­ment les caté­chismes d’aujourd’hui ont tout défor­mé et ne défi­nissent plus rien. Mais nous, nous gar­dons la bonne défi­ni­tion du temps d’autrefois : « La prière est une élé­va­tion de l’âme vers Dieu ».

C’est simple, c’est peu de chose, mais c’est beau­coup. Elever nos âmes vers Dieu. Je pense que si nous pra­ti­quions davan­tage cette défi­ni­tion de la prière, « éle­ver nos âmes vers le Bon Dieu », nous serions moins atta­chés jus­te­ment aux biens de cette terre et nous serions davan­tage atta­chés à Dieu Lui-​même et aux biens célestes.

Par consé­quent, fai­sons un effort au cours de ce carême, pour mieux prier et pour prier davantage.

Et quelles sont les manières de prier ? Quelles sont les dif­fé­rentes espèces de prières ?

Eh bien, il y a la prière vocale : celle que vous faites ici, au cours de cette Sainte Messe, au cours des exer­cices que vous faites en com­mun : le cha­pe­let que vous réci­tiez tout à l’heure. Ce sont les prières vocales par les­quelles vous expri­mez votre amour au Bon Dieu et par les­quelles vous éle­vez votre âme vers le Bon Dieu. C’est donc une prière que nous devons beau­coup esti­mer et pra­ti­quer : par­ti­cu­liè­re­ment l’assistance à la messe et aus­si lorsque nous le pou­vons, réci­ter notre Rosaire, prier la Très Sainte Vierge Marie, nous unir à Elle, et toutes les pra­tiques de prière vocale, toutes les dévo­tions approu­vées par l’Eglise et qui sont celles que toutes les âmes dévotes ont faites au cours de leur vie, ces âmes qui, nous ayant pré­cé­dés au Ciel, chantent main­te­nant les louanges du Bon Dieu au Ciel, par­ti­cu­liè­re­ment les Saints et les Saintes.

L’autre moyen de prier, c’est la prière men­tale, ce que l’on appelle l’oraison. L’oraison men­tale consiste à éle­ver son esprit vers le Bon Dieu en réflé­chis­sant aux gran­deurs de Dieu, à ses per­fec­tions, mais sans pro­non­cer de paroles exté­rieures. C’est une autre forme de la prière. Et celui qui vient au cours de la jour­née se recueillir auprès du Saint Sacrement, auprès de Notre Seigneur, et qui, sans avoir besoin de pro­non­cer des paroles, élève son âme vers le Bon Dieu, sou­mis à Lui, pense à Lui, vit quelque temps avec Lui, se sépa­rant ain­si des sou­cis de ce monde, des sou­cis quo­ti­diens, pour éle­ver son âme vers le Bon Dieu, effec­tue la prière men­tale. Elle est conseillée bien sûr par les direc­teurs spi­ri­tuels, par tous les saints, par tous ceux qui ont fon­dé des Ordres. Vous savez bien que les bonnes Clarisses qui étaient ici avant, der­rière ces grilles, pra­ti­quaient l’oraison men­tale pen­dant de longs moments. Il en est ain­si dans tous les car­mels, dans toutes les congré­ga­tions reli­gieuses et même les règle­ments du cler­gé demandent aux prêtres, aux reli­gieux et reli­gieuses, de pra­ti­quer l’oraison men­tale. Alors il est bon pour les fidèles aus­si d’imiter ceux qui sont par­ti­cu­liè­re­ment consa­crés au Bon Dieu et de pra­ti­quer cette orai­son men­tale. On peut la faire non seule­ment dans une église, dans une cha­pelle, on peut la faire chez soi, devant une sta­tue de la Vierge, devant un Crucifix, une petite cha­pelle que l’on a pra­ti­quée dans sa mai­son. On peut très bien prier Notre Seigneur et s’unir à la Très Sainte Vierge Marie, dans son esprit.

Il y a une troi­sième espèce de prière, qui est l’essentiel, qui est la plus impor­tante : prière vocale, orai­son men­tale – la prière du cœur.

Qu’est-ce que la prière du cœur ? C’est celle qui exprime inté­rieu­re­ment l’amour que l’on a pour le Bon Dieu, sans même avoir de pen­sées par­ti­cu­lières sur tel sujet, telle per­fec­tion du Bon Dieu, telle mani­fes­ta­tion de la cha­ri­té de Dieu envers nous. Mais tout sim­ple­ment aimer Dieu, expri­mer notre amour au Bon Dieu. Elle res­semble un peu à un enfant dans les bras de sa mère, à ce qu’il peut avoir dans son cœur pour sa maman et pour son papa. Il est heu­reux. Il est dans les bras de son père, de sa mère. Il ne pense pas à autre chose. Il ne pense qu’à aimer ses parents. Eh bien, nous aus­si, nous devrions avoir cet amour natu­rel, pro­fond, constant pour le Bon Dieu. Et cette prière est la plus agréable au Bon Dieu, parce qu’elle nous met à sa dis­po­si­tion. Nous nous offrons par le fait même, tout entiers à Dieu. Nous offrons notre corps, nous offrons notre volon­té, nous offrons notre temps et tout ce que nous sommes, à Celui qui nous a créés, à Celui qui nous attend, pour nous don­ner ce bon­heur céleste qu’Il a pré­pa­ré pour nous. Et c’est le meilleur moyen de ne plus pécher, du moins de ne plus pécher gra­ve­ment. Celui qui aime vrai­ment le Bon Dieu, en quelque sorte donne son être et tout ce qu’il est au cours de la jour­née et tout le temps. Cette prière du cœur peut exis­ter tou­jours, sans arrêt. De même qu’un enfant qui aime ses parents, les aime tou­jours, avec une conti­nui­té par­faite, nous aus­si nous devrions aimer de cette manière le Bon Dieu. Et l’aimant de cette manière, le péché ne nous fera plus peur, parce que nous sen­ti­rons qu’une déso­béis­sance au Bon Dieu nous éloigne de Lui. Alors, si vrai­ment nous L’aimons, com­ment vou­loir à la fois L’aimer de tout notre cœur et en même temps Lui déplaire et Lui déso­béir. Il y a comme une espèce de contra­dic­tion. Voilà pour­quoi la prière du cœur est si importante.

Je vous demande beau­coup au cours de ce carême de vous mettre entre les mains du Bon Dieu, d’oublier un peu les choses de ce monde, pour vous atta­cher au Bon Dieu. C’est le pre­mier conseil que je vous don­ne­rai au sujet de cette réa­li­sa­tion de la Loi du Bon Dieu qui nous demande de L’aimer. La pre­mière table de la Loi de Moïse por­tait ces trois com­man­de­ments pour le Bon Dieu. La deuxième table, c’était celle qui indi­quait la loi de l’amour du pro­chain. Comment pourrions-​nous mani­fes­ter notre amour envers le pro­chain ? Certes par les ser­vices que nous ren­dons à notre pro­chain dans nos familles, dans notre pro­fes­sion, dans notre vie quo­ti­dienne, mais nous pour­rions aus­si nous deman­der com­ment nous man­quons de la manière la plus fré­quente à l’amour envers notre prochain.

Il faut pour cela consul­ter saint Jacques qui, dans la lettre qu’il a écrite et qui est consi­gnée dans la Sainte Ecriture, nous parle de ce petit membre que le Bon Dieu nous a don­né et qui s’appelle la langue. Et il nous dit : « C’est avec la langue que l’on chante les louanges du Bon Dieu, mais c’est aus­si avec la langue que l’on allume le feu de l’iniquité et le feu de la divi­sion ». Et c’est vrai.

Alors fai­sons un petit effort pour pra­ti­quer la cha­ri­té de la parole et, par le fait même, la cha­ri­té de la pen­sée. Ainsi, évi­tons les juge­ments témé­raires, les médi­sances, les calom­nies qui sont si faciles et si ten­tantes par­fois dans les conver­sa­tions. On aime mal­heu­reu­se­ment cri­ti­quer ceci, cela ; divi­ser au lieu d’unir, au lieu de pra­ti­quer la cha­ri­té. Faisons un effort pour mani­fes­ter l’amour de notre pro­chain au cours de ce carême en essayant d’éviter médi­sances et calom­nies, tous ces péchés de la langue. Voilà, mes bien chers frères, les conseils qu’il me semble bon de don­ner au début de ce carême.

Demandons à la Très Sainte Vierge Marie, à saint Joseph, à l’Enfant Jésus de vivre comme ils ont vécu à Nazareth. Il faut pen­ser que l’exemple que Notre Seigneur nous a don­né est abso­lu­ment remar­quable. Dieu Lui-​même (car c’est Dieu qui est des­cen­du par­mi nous) qu’a‑t-il fait pen­dant les trente-​trois années de sa vie ? Sur ces trente-​trois années qu’Il a pas­sé ici-​bas avant de mon­ter au Ciel, Il est res­té trente ans dans la vie de famille, sauf lorsque, quit­tant ses parents, Il demeu­ra à Jérusalem pour aller ensei­gner les doc­teurs de la Loi. C’est le seul évé­ne­ment que nous connais­sons au cours de son enfance, de son ado­les­cence. Jusqu’à l’âge de trente ans Il a pra­ti­qué la cha­ri­té dans la famille. C’est un exemple admi­rable que Notre Seigneur nous a donné.

Il ne nous demande donc pas des choses abso­lu­ment impos­sibles, seule­ment la pra­tique de la cha­ri­té, pra­tique de la cha­ri­té envers Dieu, envers le pro­chain, comme Il l’a fait Lui-​même dans la famille de Nazareth.

Demandons à la Vierge Marie et à saint Joseph de nous aider à pra­ti­quer cette cha­ri­té pour que, avec la grâce du Bon Dieu, avec la grâce des sacre­ments que nous rece­vons, nous nous diri­gions len­te­ment vers le but pour lequel nous sommes ici-​bas : par­ta­ger un jour le bon­heur du Ciel avec tous ceux que nous aimons et qui nous ont quittés.

Au nom du Père et du Fils et du Saint-​Esprit. Ainsi soit-il.

22 décembre 1990 2 avril 1991

Fondateur de la FSSPX

Mgr Marcel Lefebvre (1905–1991) a occu­pé des postes majeurs dans l’Église en tant que Délégué apos­to­lique pour l’Afrique fran­co­phone puis Supérieur géné­ral de la Congrégation du Saint-​Esprit. Défenseur de la Tradition catho­lique lors du concile Vatican II, il fonde en 1970 la Fraternité Saint-​Pie X et le sémi­naire d’Écône. Il sacre pour la Fraternité quatre évêques en 1988 avant de rendre son âme à Dieu trois ans plus tard. Voir sa bio­gra­phie.