Sermon de Mgr Lefebvre – Prise de soutane – 2 février 1975

L'Immaculée Conception, par Bartomolé Esteban Murillo, Musée de Madrid. Domaine public, via Wikimedia Commons

Mes bien chers frères,
Mes bien chers amis,

La fête que nous célé­brons aujourd’hui, la Présentation de Jésus au Temple et la Purification de Marie est on ne peut plus adap­tée à la céré­mo­nie à laquelle vous, mes bien chers amis en par­ti­cu­lier, vous allez prendre part dans quelques instants.

Cérémonie de récep­tion de l’habit ecclé­sias­tique et de la ton­sure. Dans les pre­miers siècles de l’Église, on appe­lait la fête de la Purification, la fête de la Rencontre. Pourquoi la fête de la ren­contre ? Parce que Siméon et Anne, appe­lés par l’Esprit Saint, étaient venus à la ren­contre de Notre Seigneur et de ses parents, au Temple de Jérusalem.

Et, en effet, on com­prend qu’il y ait là une signi­fi­ca­tion remar­quable. Que l’Enfant Jésus vienne au Temple de Jérusalem signi­fie que, désor­mais, ce ne sont plus des tables de pierre qui signi­fient la loi de Moïse, qui seront désor­mais notre loi, mais Lui, Lui qui est la loi de l’univers, Lui qui est la loi de la cha­ri­té. Lui qui est la ver­tu de Dieu, Lui qui est la loi vivante, entre dans son Temple et rem­pla­ce­ra désor­mais ces tables de pierre pour l’habiter jusqu’à la fin des temps. Notre Seigneur prend pos­ses­sion de son Temple, tout en se sou­met­tant à la loi. Comme Il l’a dit : Non veni sol­vere legem, sed ad implere : « Je suis venu rem­plir la loi et non pas l’abolir ».

Et en effet. Notre Seigneur consa­crait la loi et la trans­for­mait par une Nouvelle Alliance, par un Nouveau Testament en venant dans son propre Temple, prendre pos­ses­sion de son Temple.

Qui l’a reçu ? Sans doute les prêtres et les pon­tifes qui se trou­vaient alors dans le Temple. Ont-​ils vrai­ment recon­nu Notre Seigneur Jésus-​Christ ? Ont-​ils vrai­ment recon­nu Celui qui venait prendre pos­ses­sion de son Temple ?

Eh bien, nous ne le savons pas. L’Écriture en tout cas ne nous le dit pas. Il est très pro­bable qu’ils L’ont reçu comme ils rece­vaient les parents venant appor­ter leur premier-​né, pour les rache­ter en quelque sorte, en fai­sant une offrande au Temple, selon la loi de Moïse. Et c’est ce que venaient faire saint Joseph et la très Sainte Vierge. En venant pré­sen­ter Jésus, ils accom­plis­saient la loi de Moïse.

Mais qui les a recon­nus ? Un juste, un vieillard rem­pli du Saint-​Esprit, qui vivait dans la ville de Jérusalem et qui, à ce moment, pous­sé par l’Esprit Saint est venu au Temple, pour ren­con­trer Notre Seigneur Jésus-​Christ. Et Anne, la pro­phé­tesse. Ils ont recon­nu Jésus. Et l’ayant recon­nu, ils ont chan­té les louanges de Notre Seigneur.

Désormais, dit le vieillard Siméon, je puis mou­rir, car j’ai vu le salut d’Israël et la rédemp­tion de toutes les nations. Et l’on dit que la très Sainte Vierge et saint Joseph étaient en admi­ra­tion devant tout ce qu’ils entendaient.

Eh bien aujourd’hui, mes chers amis, vous aus­si vous allez à la ren­contre de Notre Seigneur, à une ren­contre toute spé­ciale. Certes déjà, lorsque vos parents vous ont pré­pa­ré à la pre­mière com­mu­nion, vous avez ren­con­tré Notre Seigneur. Vous vous sou­ve­nez cer­tai­ne­ment de ce jour béni qui a été celui de votre pre­mière com­mu­nion, de votre pre­mière ren­contre intime, per­son­nelle avec Notre Seigneur Jésus-Christ.

Et puis, bien des fois, vous avez eu cette grande grâce, de vous unir à Notre Seigneur, de mieux Le connaître. Peut-​être y a‑t-​il eu quelques nuages au cours de votre exis­tence dans cette union à Notre Seigneur.

Et voi­ci, qu’attirés par l’Esprit Saint vous êtes venus dans ce sémi­naire pour Le ren­con­trer à nou­veau, cette fois d’une manière défi­ni­tive, cette fois d’une manière encore plus per­son­nelle, d’une façon plus convain­cue, d’une façon plus aimante, plus par­faite, plus com­plète. Et aujourd’hui, vous vou­lez que cela soit signi­fié par un signe exté­rieur qui va désor­mais mar­quer aux yeux du monde que vous êtes atta­chés à Notre Seigneur pour tou­jours. Et que vous dési­rez Le prê­cher, Le mani­fes­ter au monde. Manifester votre foi, mani­fes­ter votre atta­che­ment à Notre Seigneur Jésus-​Christ, mani­fes­ter votre foi en la rédemp­tion de Notre Seigneur, en sa venue en ce monde.

Et vous avez rai­son, mes chers amis, vous serez les hérauts de Notre Seigneur Jésus-​Christ. Vous Le prê­che­rez, rien que par votre habit, rien que par votre atti­tude. Ce sera là une pré­di­ca­tion excel­lente pour ceux qui vous rencontreront.

Mais, diront cer­tains, cette pré­sen­ta­tion de Notre Seigneur Jésus-​Christ est une pro­vo­ca­tion, cette manière de pré­sen­ter Notre Seigneur Jésus-​Christ n’attirera pas les âmes, elle les divisera.

Alors, il ne fal­lait pas que Notre Seigneur vint en ce monde. Il fal­lait que Dieu, que le Père évite d’envoyer son Fils en ce monde. Car si Dieu a vou­lu que son Fils vienne en ce monde et se pré­sente sous la forme d’un homme comme nous. Il savait par­fai­te­ment qu’il fai­sait entrer le glaive en ce monde, que les ini­mi­tiés vien­draient immé­dia­te­ment à la pour­suite de Notre Seigneur Jésus-​Christ, que le monde serait divi­sé. Et erit signum contra­dic­tio­nis. C’est déjà le vieillard Siméon qui l’annonce : « Il sera un signe de contra­dic­tion et Il révé­le­ra ce qu’il y a dans le cœur des hommes ».

Oui, Notre Seigneur, par sa simple pré­sence, révé­le­ra les pen­sées de nos cœurs. Les uns seront pour Lui, les autres seront contre Lui. Et du haut du Ciel, le Bon Dieu ver­ra dans les cœurs, dans les consciences qui est pour Notre Seigneur, qui est contre Notre Seigneur.

N’était-Il pas à peine né que déjà le sang cou­lait à cause de Lui ? Tous ces inno­cents qui ont per­du la vie, qui ont répan­du leur sang, à cause de Notre Seigneur, à peine était-​Il en ce monde. Eh oui, disent les insen­sés : Dixit insi­piens in cordæ suo, non est Deus. L’insensé dit dans son cœur : Il n’y a pas de Dieu. Je ne veux pas de Dieu : Dicentes : nolu­mus hune regnare super nos (Le 19,14) : « Nous ne vou­lons pas qu’il règne sur nous » ont crié les juifs en voyant Notre Seigneur. Ainsi Notre Seigneur est venu et Il a révé­lé les pen­sées de nos cœurs.

Et vous aus­si, mes chers amis, parce que vous por­te­rez Notre Seigneur devant le monde, parce que votre habit por­te­ra la Croix de Notre Seigneur, votre foi en Notre Seigneur, vous serez aus­si un signe de contra­dic­tion. Et vous révé­le­rez ce qu’il y a dans le cœur des hommes. Et vous ferez comme Notre Seigneur : Vous sau­ve­rez les hommes en por­tant votre croix. Car ce n’est pas dans la joie ici-​bas, ce n’est pas dans le bon­heur d’ici-bas que vous por­te­rez la Croix de Notre Seigneur. Vous sui­vrez Notre Seigneur en por­tant vous aus­si votre croix. Vous par­ta­ge­rez ses épreuves, comme il a été dit à la très Sainte Vierge : « Un glaive de dou­leur trans­per­ce­ra ton cœur ». Elle qui était si pure ; elle qui était sans péché.

Alors nous, ses dis­ciples, est-​ce que nous pen­sons par­ti­ci­per moins que la très Sainte Vierge aux épreuves de Notre Seigneur, nous qui méri­tons ces épreuves pour notre sanctification ?

Donc vous devez savoir qu’aujourd’hui, tout en endos­sant la sou­tane, vous por­tez aus­si votre croix, la Croix de Notre Seigneur Jésus-​Christ. Mais vous la por­te­rez avec joie. Vous la por­te­rez avec paix.

Vous la por­te­rez avec séré­ni­té. Tous les hommes doivent sup­por­ter leurs souffrances.

Ah, qu’il est triste de pen­ser que ceux qui souffrent ne savent pas com­prendre la souf­france et le prix de la souf­france. Que tant d’hommes trouvent dans la souf­france, l’origine de leurs blas­phèmes, l’origine de la sépa­ra­tion d’avec Dieu, d’avec Notre Seigneur, à cause des souf­frances qu’ils doivent sup­por­ter. Songez à tous ceux qui sont dans les camps de concen­tra­tion, à tous ceux qui souffrent dans les geôles com­mu­nistes. Le Bon Dieu voit dans leur cœur, voient ceux qui souffrent en union avec Notre Seigneur et qui sup­portent leurs souf­frances par amour de Dieu, par amour de leurs frères. Et les autres, au contraire qui n’ont que le blas­phème à la bouche. Non, vous por­te­rez ces souf­frances, vous por­te­rez ces épreuves comme Notre Seigneur, avec Notre Seigneur, comme la très Sainte Vierge Marie. Et vous en serez heu­reux et vous y trou­ve­rez de grandes consolations.

La Croix c’est notre espoir. Spes nos­tra. O Crux ave, spes nos­tra. La Croix de Notre Seigneur, c’est notre espé­rance. Pourquoi ? Parce que la Croix de Jésus conduit à la résur­rec­tion, conduit à la vie éter­nelle. Ce n’est pas autre chose que Notre Seigneur est venu nous ensei­gner. Il est venu nous dire que notre vie n’était pas ici-​bas, que notre vie était dans l’éternité. Et c’est cela que les hommes ne veulent pas entendre dire, qu’il faut mépri­ser ce monde parce qu’il y en a un autre, vers lequel nous devons aller et qui est défi­ni­tif, qui est éter­nel. Ils veulent s’attacher aux biens de ce monde. Ils veulent faire de ce monde, un para­dis ter­restre. Et quel para­dis en font-ils !

Aussi, aujourd’hui, mes chers amis, vous rece­vrez de grandes grâces de la part du Bon Dieu, de la part de Notre Seigneur, de la part de l’Esprit Saint, grâces de foi. Et nous espé­rons que ces grâces fruc­ti­fie­ront dans vos cœurs et que vous serez de véri­tables apôtres de Notre Seigneur Jésus-​Christ, que vous sui­vrez l’exemple de la très Sainte Vierge Marie, que vous serez aus­si des co-​rédempteurs comme elle a été co-​rédemptrice. Et cette Croix com­ment la manifesterez-​vous, cette croix que tout à l’heure je dépo­se­rai avec joie dans vos mains et qui y res­te­ra le signe de votre espé­rance, le signe de votre cha­ri­té sur­tout, car s’il y a un moyen par lequel Notre Seigneur Jésus-​Christ nous a mani­fes­té sa cha­ri­té, c’est bien par sa Croix. Il n’y a pas eu de plus grand acte de cha­ri­té que de don­ner sa vie pour ceux qui l’aiment. Et par consé­quent cette croix sera pour vous le sou­ve­nir de cette céré­mo­nie et rap­pel­le­ra en vous que vous devez aus­si rem­plir vos cœurs de charité.

Et ain­si, mes bien chers frères, vous qui êtes venus assis­ter à cette céré­mo­nie, par­ti­ci­per à la joie de vos fils, de vos frères, de vos amis, vous aus­si, que cette céré­mo­nie vous rap­pelle qu’il n’y a pas de para­dis sur terre, que le Paradis est dans la demeure du Père et dans la vie éter­nelle et non pas ici-bas.

Ne nous atta­chons pas aux biens qui passent, aux biens éphé­mères. Attachons-​nous à Notre Seigneur Jésus-​Christ. Que chez vous aus­si, dans vos mai­sons, sur les parois de vos mai­sons, se trouve le Christ, Notre Seigneur Jésus-​Christ, la croix devant laquelle vous vous age­nouillez en famille, le soir, afin d’implorer les grâces de Notre Seigneur Jésus-​Christ, afin de rece­voir les grâces dont vous avez besoin pour sup­por­ter les épreuves, pour sup­por­ter les dif­fi­cul­tés de la vie. C’est là que vous trou­ve­rez la source de votre joie et de votre espé­rance aus­si. Et c’est cela qui fait la force de l’Église et c’est cela que nous devons rap­pe­ler plus que jamais aujourd’hui où l’on vou­drait arra­cher les croix de nos écoles, de nos églises, de tous les lieux dans les­quels nous vivons, alors qu’elles devraient au contraire pré­si­der à toute notre vie. Soyons de vrais fils de l’Église, des fils de cette Église qui a don­né des saints et des mar­tyrs dans toutes les classes de la socié­té, dans tous les milieux. Et je sou­haite vive­ment qu’un jour ceux qui, avec la grâce de Dieu devien­dront ces jeunes prêtres, seront pour vous, mes bien chers frères, des sou­tiens, des exemples, des guides, des pas­teurs, de vrais pas­teurs, afin que vous soyez aidés sur le che­min qui doit vous mener à la vie éter­nelle, par la grâce de Dieu et avec le secours de la très Sainte Vierge Marie.

Au nom du Père et du Fils et du Saint-​Esprit. Ainsi soit-il.

Fondateur de la FSSPX

Mgr Marcel Lefebvre (1905–1991) a occu­pé des postes majeurs dans l’Église en tant que Délégué apos­to­lique pour l’Afrique fran­co­phone puis Supérieur géné­ral de la Congrégation du Saint-​Esprit. Défenseur de la Tradition catho­lique lors du concile Vatican II, il fonde en 1970 la Fraternité Saint-​Pie X et le sémi­naire d’Écône. Il sacre pour la Fraternité quatre évêques en 1988 avant de rendre son âme à Dieu trois ans plus tard. Voir sa bio­gra­phie.