Sermon de Mgr Lefebvre – Purification – Prise de soutane – 2 février 1979

L'Immaculée Conception, par Bartomolé Esteban Murillo, Musée de Madrid. Domaine public, via Wikimedia Commons

Mes bien chers amis,
Mes bien chers frères,

À l’occasion de cette prise de sou­tane, com­ment ne pas pen­ser aux Béatitudes que Notre Seigneur a pro­non­cées pour ceux qui veulent Le revê­tir ? Et vous, mes chers amis, dans quelques ins­tants, vous allez revê­tir Notre Seigneur Jésus-Christ.

Indui mihi Jesum-​Christum.

Revêtant Notre Seigneur Jésus-​Christ vous allez aus­si revê­tir toute sa ver­tu, toute sa doc­trine et s’il y a pour nous une doc­trine qui doit être la lumière de notre vie, qui doit être la règle de notre conduite, c’est bien le Sermon sur la mon­tagne et les Béatitudes.

Oui, bien­heu­reux êtes-​vous mes chers amis, parce que par ce signe que vous allez revê­tir dans quelques ins­tants, vous mani­fes­te­rez votre esprit de pau­vre­té : Beati pau­peres spi­ri­tu : Bienheureux les pauvres, bien­heu­reux ceux qui ont l’esprit de pau­vre­té, car ils auront la récom­pense éternelle.

Bienheureux les doux, car ils pos­sé­de­ront la terre ; bien­heu­reux les paci­fiques ; bien­heu­reux les misé­ri­cor­dieux ; bien­heu­reux ceux qui souffrent per­sé­cu­tion in nomine meo – dit Notre Seigneur – pour mon nom, à cause de mon nom. Bienheureux ceux qui auront faim et soif de la jus­tice, de la sain­te­té. Ainsi Notre Seigneur nous donne tout un programme.

En revê­tant la sou­tane, vous revê­tez Notre Seigneur et par consé­quent vous revê­tez aus­si sa loi. Vous revê­tez ce pro­gramme qui doit être le vôtre, par­ti­cu­liè­re­ment, futurs prêtres. Car Notre Seigneur pour­suit : « Vous êtes le sel de la terre. Et si le sel s’affadit, avec quoi le salera-​t-​on. Ce sel sera bon à être fou­lé aux pieds ; il ne ser­vi­ra de rien ».

Vous êtes le sel de la terre. Par consé­quent vous devez mani­fes­ter votre ver­tu à tous ceux qui vous entourent, la com­mu­ni­quer et être ce ferment de sain­te­té dont le monde a tant besoin aujourd’hui. Plus que jamais aujourd’hui où jus­te­ment, les prin­cipes de la sain­te­té sont mis en cause ; où la sain­te­té elle-​même dis­pa­raît dans le monde, ne se mani­feste plus. Parce que ceux qui devraient la mani­fes­ter, ce sel de la terre n’a plus de saveur.

Religieux qui ont aban­don­né la ton­sure ; reli­gieuses qui ont aban­don­né leur cos­tume ; qui ont aban­don­né leur esprit, l’esprit de leurs fondateurs.

Autant de sources de sain­te­té dont ne béné­fi­cie plus le peuple ; le peuple fidèle qui a besoin de ces modèles ; qui a besoin de ces fer­ments de sain­te­té, pour lui aus­si se main­te­nir dans la sain­te­té et suivre Notre Seigneur Jésus-Christ.

Mais ce n’est pas fini. Notre Seigneur ajoute : « Vous êtes la lumière du monde » : Vos estis lumen mun­di. Quelles paroles pleines de sens, de res­pon­sa­bi­li­té. Car Lui aus­si. Il a dit de Lui-​même : Ego sum Lux mun­di : « Je suis la Lumière du monde ».

Et donc, s’il vous demande à vous aus­si – et s’il nous demande à nous tous – d’être la lumière du monde, nous devons Lui res­sem­bler par­fai­te­ment. Lumière du monde, sur­tout par notre foi ; par notre foi, mais qui se mani­feste dans nos actions, par notre cha­ri­té. Car, ajoute Notre Seigneur : « Vous êtes la lumière du monde, et on ne met pas la lumière sous le bois­seau ». Il faut qu’elle éclaire le monde, afin que les hommes voyant vos œuvres rendent gloire à Dieu. Afin que les hommes voyant vos œuvres rendent gloire à Dieu.

Quelle res­pon­sa­bi­li­té vous por­tez ! Car, dans quelques ins­tants, vous ne serez plus les mêmes, par le fait que vous revê­ti­rez la sou­tane. Le monde atten­dra de vous que vous soyez d’autres Christs ; que vous mani­fes­tiez la lumière de Notre Seigneur Jésus-​Christ. Que vous la mani­fes­tiez dans vos paroles, dans vos atti­tudes, dans vos gestes, dans vos actions. Et le peuple fidèle aura rai­son : Vous devez être d’autres Christs ; vous devez être la lumière du monde ; vous devez être le sel de la terre.

Et il se trouve, pré­ci­sé­ment aujourd’hui, en cette fête de la Purification – c’est la fête de la lumière – pour­quoi l’Église a vou­lu que cette fête de la Purification fut la fête de la lumière ? Parce que je pense – se réfé­rant à la parole du vieillard Siméon lumen ad reve­la­tio­nem gen­tium – le vieillard Siméon accueillant et por­tant dans ses bras le Sauveur du monde – Celui dont l’hymne que nous réci­tons ce matin aux Matines, l’Église dit qu’« Il porte dans sa main, le poids du monde » – ce Jésus, cet Enfant Jésus que por­tait Siméon, porte dans sa main, le monde. Il est le Créateur du monde. Et Siméon voit en Lui, en effet, la Lumière, la Lumière qui va révé­ler la foi, qui va révé­ler Dieu à toutes les nations, pas seule­ment à Israël. Certes c’est la gloire du peuple d’Israël. Il le dit aus­si, le vieillard Siméon. Mais c’est sur­tout la Lumière qui va éclai­rer le monde entier. Et, c’est par cette Lumière que nous avons été tou­chés, que nous avons été bap­ti­sés, par Notre Seigneur Jésus-Christ.

Ainsi donc cette Lumière que fête l’Église, en ce jour de la Purification, a en effet une sagesse toute par­ti­cu­lière et une saveur toute par­ti­cu­lière pour vous qui allez revê­tir la sou­tane, car si vous lisez avec atten­tion les orai­sons qui vont être pro­non­cées par le pon­tife, dans quelques ins­tants sur vous, la pre­mière orai­son se rap­porte pré­ci­sé­ment à la lumière aus­si et demande que l’aveuglement de nos esprits soit rem­pla­cé par la lumière de Notre Seigneur. Que la céci­té que vous por­tez et que nous por­tons en nous par le péché, cet aveu­gle­ment… nous n’arrivons plus à com­prendre les choses célestes ; nous n’arrivons plus à don­ner la juste mesure à toutes choses, la mesure des choses divines, la mesure des choses humaines, la mesure du temps, la mesure de l’éternité. La mesure de ce qui est caduc, la mesure de ce qui est éter­nel, la mesure de ce qui est spi­ri­tuel, la mesure de ce qui est maté­riel. Nous n’arrivons plus à vrai­ment mesu­rer ces choses.

Et certes, même si nous les com­pre­nons mieux après notre sémi­naire, nous avons encore beau­coup de che­min à faire pour arri­ver à la réa­li­té ; pour nous rendre compte de cette réa­li­té et com­prendre que les choses divines, les choses éter­nelles, les choses qui ne sont pas caduques, sont infi­ni­ment supé­rieures à tout ce qui est caduc, à tout ce qui est mor­tel, à tout ce qui se passe ici-​bas qui est éphémère.

Alors deman­dez à Notre Seigneur – et nous deman­de­rons tous ensemble à Notre Seigneur – par cette orai­son, que la Lumière jaillisse dans votre esprit et qu’ainsi, recon­nais­sant la Lumière de Notre Seigneur, vous soyez gui­dés par cette Lumière ; qu’il n’y ait plus que cela qui vous attire ; que vous soyez vrai­ment dans la véri­té, dans la foi.

Et la seconde orai­son mani­feste l’esprit de l’Église éga­le­ment à votre égard, en deman­dant que par la lutte contre le péché, l’amour prenne place en vous. Il faut en effet lut­ter contre le péché, contre nos mau­vaises ten­dances, nous mor­ti­fier, faire péni­tence, si nous vou­lons que la cha­ri­té règne en nous.

Et certes, vous le sou­hai­tez, vous le dési­rez. Alors c’est un rude labeur qu’il faut mener tout au cours de notre vie. Non seule­ment ici au sémi­naire, mais par­ti­cu­liè­re­ment au sémi­naire, dans le silence, dans le recueille­ment, dans la pié­té. Vous avez le temps de vous exa­mi­ner, d’examiner vos consciences, de savoir ce que vous êtes réel­le­ment devant Dieu et faire en sorte que là où il y a un vice, vienne prendre la place, la ver­tu ; que là où il y a une mau­vaise ten­dance, vienne prendre place la bonne ten­dance. Voilà ce que vous devez cher­cher pour vous éta­blir dans la charité.

Enfin la der­nière orai­son demande pour vous, que vous soyez déta­ché de toutes les choses de ce monde, pour vous atta­cher à Jésus-​Christ. Et c’est pré­ci­sé­ment la parole que va pro­non­cer l’évêque lorsqu’il va vous don­ner la tonsure :

Domine pars here­di­ta­tis meæpars here­di­ta­tis meæ.

C’est-à-dire que Dieu devienne vrai­ment la part de votre héri­tage. C’est-à-dire que Jésus soit vrai­ment pour vous désor­mais, votre héri­tage. Et que vous n’ayez plus de pen­sée que pour Notre Seigneur ; que vos inté­rêts disparaissent.

Cari tas non quæ­rit quæ sua sunt (1 Co 13,5) : La cha­ri­té ne recherche pas son propre inté­rêt. Elle ne cherche plus que l’intérêt de Notre Seigneur Jésus-​Christ. Que vos cœurs soient tout entiers atti­rés par les inté­rêts de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Qu’est-ce qui inté­resse Notre Seigneur Jésus-​Christ ? Notre Seigneur Jésus-​Christ est inté­res­sé avant tout par la gloire de son Père : Rendre gloire à Dieu et par le salut des âmes. Alors vous essaye­rez aus­si de recher­cher la gloire du Père éter­nel en vous, par les prières, par les louanges, par le Saint Sacrifice de la messe. Et vous recher­che­rez aus­si le salut des âmes.

Comme il est triste par­fois de consta­ter, même chez les pas­teurs, chez des prêtres qui sont plus pré­oc­cu­pés de l’occupation de leurs loi­sirs, de leurs vacances – lorsque l’on revient de vacances, on pense déjà aux vacances pro­chaines, à ce que l’on va faire. Et l’on orga­nise déjà tout son temps et pen­dant toute l’année on pense aux loi­sirs que l’on va avoir pen­dant ces jours de détente au lieu de recher­cher le salut des âmes.

Mais même pen­dant nos loi­sirs … – nous n’avons pas besoin de loi­sirs ici-​bas, mes chers amis, nous n’avons pas de loi­sirs ici-​bas – nous n’avons qu’une pré­oc­cu­pa­tion : sau­ver les âmes. Et même quand vous cher­che­rez à vous repo­ser jus­te­ment et que vous en aurez besoin, tout votre cœur doit être atti­ré par la gloire de Notre Seigneur Jésus-​Christ, par le salut des âmes.

Que puis-​je faire ? Que pourrais-​je faire d’ici, pour sau­ver quelques âmes de plus ? Pour faire régner Notre Seigneur Jésus-​Christ sur les âmes et sur moi-​même ? Voilà quelles doivent être vos pré­oc­cu­pa­tions. Et c’est pour cela aus­si qu’après la ton­sure, nous avons pris la cou­tume, ici dans ce sémi­naire, de vous remettre un cru­ci­fix. Un cru­ci­fix qui vous rap­pel­le­ra votre prise de sou­tane, votre revê­te­ment de sou­tane. Puisque vous revê­tez Notre Seigneur Jésus-​Christ, vous le revê­tez avec la Croix. Et la Croix de Notre Seigneur, c’est la Lumière du monde. C’est le salut du monde. Elle repré­sente admi­ra­ble­ment le cierge que vous por­tez également.

Notre Seigneur est la Lumière. Et de même que Notre Seigneur a vou­lu mou­rir sur la Croix, détruire en quelque sorte sa chair, pour mani­fes­ter sa cha­ri­té envers Dieu, envers Dieu son Père, et envers les hommes, eh bien le cierge aus­si, s’alimente de la cire. Et la cire est comme notre corps, qui doit dis­pa­raître pour faire jaillir la lumière, la Lumière de Notre Seigneur Jésus-​Christ, en atta­quant tous nos péchés, toutes nos mau­vaises ten­dances qui doivent dis­pa­raître pour faire ali­men­ter la lumière qu’est la Lumière de Notre Seigneur.

Alors que ce cru­ci­fix qui va vous être remis dans vos mains, dans quelques ins­tants, soit vrai­ment votre Lumière. Que Notre Seigneur soit votre guide ; qu’Il soit votre conso­la­tion. Il n’y a pas, je pense, une voca­tion qui pro­cure plus de bon­heur, plus de bon­heur pro­fond, plus de bon­heur intime, même à tra­vers les épreuves, que le sacerdoce.

Mais alors, il faut le vivre. Il faut le vivre plei­ne­ment ; il ne faut pas le vivre médio­cre­ment. Il faut le vivre tota­le­ment. Alors nous sou­hai­tons tous qui sommes ici, nous sou­hai­tons que vous médi­tiez ces choses, ces paroles et qu’entendant les paroles que l’évêque va pro­non­cer dans quelques ins­tants sur vous, vous en soyez convain­cus et que vous pre­niez cela comme pro­gramme de votre vie ici au sémi­naire et qu’ainsi vous rece­viez la grâce de la vie éternelle.

C’est ain­si ce que conclut la der­nière oraison.

Au nom du Père et du Fils et du Saint-​Esprit. Ainsi soit-il.

Fondateur de la FSSPX

Mgr Marcel Lefebvre (1905–1991) a occu­pé des postes majeurs dans l’Église en tant que Délégué apos­to­lique pour l’Afrique fran­co­phone puis Supérieur géné­ral de la Congrégation du Saint-​Esprit. Défenseur de la Tradition catho­lique lors du concile Vatican II, il fonde en 1970 la Fraternité Saint-​Pie X et le sémi­naire d’Écône. Il sacre pour la Fraternité quatre évêques en 1988 avant de rendre son âme à Dieu trois ans plus tard. Voir sa bio­gra­phie.