Sermon de Mgr Lefebvre – Rentrée séminaire – 14 septembre 1975

L'Immaculée Conception, par Bartomolé Esteban Murillo, Musée de Madrid. Domaine public, via Wikimedia Commons

Mes bien chers amis,

Vous voi­ci reve­nus après vos vacances, reve­nus de vos familles, pour retrou­ver le sémi­naire. À tra­vers vous, c’est à la ving­taine de vos confrères qui vien­dront à la fin de cette semaine – après qu’ils ont déjà fait leur retraite – et aux nou­veaux qui vien­dront au début du mois d’octobre, que j’adresse ces quelques mots. Mots de bien­ve­nue et aus­si qui vou­draient signi­fier ce que vous venez cher­cher au sémi­naire, qui vou­draient vous expri­mer ce qui pour vous doit être l’essentiel dans votre mon­tée vers le sacer­doce, ou dans la recherche de la vie reli­gieuse que vous êtes venus cher­cher ici.

Mes bien chers frères, pour vous éga­le­ment le rap­pel de la place que doit occu­per dans votre spi­ri­tua­li­té, dans votre vie chré­tienne, le mys­tère de la Croix est de la pre­mière importance.

Tout au long de l’Histoire de l’Église, les saints, les âmes vrai­ment dési­reuses d’approfondir leur vie chré­tienne, de recher­cher ce que Dieu a fait pour nous, le grand mys­tère l’amour de Dieu pour nos âmes, ces âmes ont tou­jours trou­vé la solu­tion et le moyen d’augmenter leur vie spi­ri­tuelle et de lui don­ner une réa­li­té pro­fonde, dans le mys­tère de la Croix. Ce fut sur­tout dans ce Moyen Âge chré­tien que l’on retrouve encore de nos jours les traces de cette dévo­tion pro­fonde, cette dévo­tion com­plète de l’âme au mys­tère de la Croix. On la trouve dans la construc­tion de ces magni­fiques cathé­drales, ces magni­fiques églises. La Croix domine l’autel ; la Croix est le signe qui sert à don­ner une forme à nos cathé­drales, à nos églises. La Croix se trouve à la croi­sée des che­mins, par­tout on a éle­vé des croix de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Sainte Angèle de Foligno, saint François d’Assise, saint Ignace, saint Bernard ont mani­fes­té dans leurs écrits – et je dirai dans leur chair aus­si – l’amour qu’ils avaient pour la Croix de Notre Seigneur Jésus-​Christ. Car, en effet, le mys­tère de notre sanc­ti­fi­ca­tion, le mys­tère de notre jus­ti­fi­ca­tion, ne peut pas s’expliquer sans la Croix de Notre Seigneur Jésus-​Christ. Et, aujourd’hui plus que jamais, nous avons besoin de médi­ter ce mystère.

Parce que de tout temps, mais par­ti­cu­liè­re­ment à notre époque, on veut éli­mi­ner la Croix ; on ne veut pas la regar­der ; on ne veut pas l’avoir devant les yeux. Pourquoi ? Parce que la Croix repré­sente le Sacrifice.

Et pour­tant, c’est uni­que­ment désor­mais par la Croix, par le Sacrifice que l’âme chré­tienne peut retrou­ver la vie. Mortua tunc est, dit la litur­gie : « la mort est morte lorsque que Celui qui était la source de la vie est mort ».

Quando mor­tua vita fuit : « Quand Celui qui est la vie est mort, alors la mort est morte elle-​même ». C’est la vie qui a triomphé.

C’est cela tout le résu­mé de la spi­ri­tua­li­té de la Croix. Nous devons mou­rir à nous-​mêmes pour trou­ver la vie. C’est cela la vie spi­ri­tuelle. C’est cela notre jus­ti­fi­ca­tion ; la sain­te­té n’est pas autre chose. Oh, elle est très simple ! Elle se résume dans deux mou­ve­ments de notre âme. La haine du pèche et l’amour de Dieu. Mourir au péché pour vivre en Dieu. C’est cela la Croix. Ce n’est pas autre chose. C’est le sym­bole de la mort du péché pour vivre en Dieu. Et c’est toute l’explication de la vie spi­ri­tuelle, de notre vie inté­rieure. Nous devons tou­jours pour­chas­ser le péché en nous et par consé­quent nous sacri­fier, savoir mou­rir à nous-​mêmes ; faire mou­rir nos mau­vais pen­chants, nos mau­vais ins­tincts, nos dési­rs du mal, nos dési­rs de déso­béir à Dieu ; savoir les faire mou­rir pour vivre en Dieu. Nous libé­rer du péché.

Libérati a pec­ca­to, ser­vi fac­ti estis jus­ti­tiæ (Rm 6, 18), dit saint Paul : « Délivrés de vos péchés, vous serez les esclaves de la sain­te­té » : Servi fac­ti estis jus­ti­tiæ.

On parle aujourd’hui de libé­ra­tion. On a tout le temps ce mot à la bouche, par­tout : libé­ra­tion, libé­ra­tion… Quelle libé­ra­tion ? Libération de Notre Seigneur Jésus-​Christ. On ne veut plus de Notre Seigneur Jésus-​Christ. On ne veut plus de sa Croix, parce que l’on ne veut pas de son Sacrifice. Parce que son Sacrifice nous rap­pelle que nous devons nous sacri­fier nous-​mêmes ; que nous devons mou­rir à nos péchés pour avoir la vie.

Et cela les hommes qui recherchent au contraire leur plai­sir, leur satis­fac­tion, ne peuvent pas le voir, ni l’entendre, ni le com­prendre. Ils ne veulent pas de la Croix. Et c’est pour­quoi tant de croix ont dis­pa­ru à notre époque. Or, où trouvons-​nous une Croix vivante, la Croix tou­jours rem­plie de cette cha­ri­té, de cet Esprit Saint dont nous avons besoin pour com­battre contre nos ten­dances mau­vaises afin de vivre à la vie de Notre Seigneur Jésus-​Christ ? Où trouverons-​nous ce Christ vivant ? Au saint Autel, dans nos églises, dans le Saint Sacrifice de la messe.

Et c’est pour­quoi le Saint Sacrifice de la messe a tant d’importance et a tou­jours été au centre de notre sanc­ti­fi­ca­tion, au centre des pré­oc­cu­pa­tions de l’Église. C’est là que nous trou­vons Notre Seigneur vivant. Ce n’est plus une Croix qui est sim­ple­ment un rap­pel his­to­rique de la mort de Notre Seigneur Jésus-​Christ. Non, c’est la Croix vivante, le Calvaire renouvelé.

La seule dif­fé­rence qu’il y a entre l’autel et le Calvaire, c’est qu’au Calvaire Notre Seigneur a offert un sacri­fice san­glant et que sur l’autel Il s’offre d’une manière non san­glante. C’est la seule dif­fé­rence. Mais c’est vrai­ment le Calvaire qui est renou­ve­lé chaque fois que le prêtre monte à l’autel et offre le

Sacrifice de la messe. C’est là que nous devons trou­ver la source de notre sanc­ti­fi­ca­tion, dans la Sainte Messe.

Et toutes les paroles de la litur­gie l’expriment, expriment pré­ci­sé­ment ce désir d’expiation, de rémis­sion de nos péchés.

Expier, remettre nos péchés, c’est l’un des buts prin­ci­paux de la Sainte Messe. Et même expier les péchés des âmes du Purgatoire. C’est pour­quoi le Saint Sacrifice de la messe a une si grande effi­ca­ci­té pour les âmes du Purgatoire.

Hélas, c’est ce qu’ont nié les pro­tes­tants et ce qu’ils nient encore et ce qu’ont ten­dance à nier des prêtres aujourd’hui, récem­ment ordon­nés. Ceci est très grave.

Nous devons avoir cette convic­tion que dans le Saint Sacrifice de la messe se trouve la source de toutes les grâces que nous pou­vons recevoir.

Et c’est pour­quoi nous avons ce besoin et nous sen­tons ce besoin de gar­der le Saint Sacrifice de la messe. De ne pas y tou­cher, tel­le­ment il est pré­cieux, car nous ris­quons de tarir la source de nos grâces. Si nous venons à chan­ger l’esprit du Sacrifice de la messe et si nous venions à en faire une simple com­mu­nion, une simple eucha­ris­tie, un simple repas, nous ferions dis­pa­raître cette source de grâces qu’est le Sacrifice de Notre Seigneur Jésus-​Christ, son obla­tion sacri­fi­cale et ce que le prêtre réalise.

C’est un Sacrifice. C’est une action sacri­fi­cale que le prêtre réa­lise sur l’autel.

Ce n’est pas seule­ment se remé­mo­rer le sou­ve­nir de la Cène, ou le sou­ve­nir de la Croix. Oh non ! C’est beau­coup plus que cela. Il y a un mys­tère inson­dable dans le Sacrifice de la messe. C’est pour­quoi nous devons y être atta­ché de toute notre âme, de tout notre cœur, parce que c’est là que nous trou­vons véri­ta­ble­ment, ce que l’amour de Dieu a fait pour nous.

Car s’il y a un témoi­gnage de l’amour de Dieu pour nous c’est bien Notre Seigneur Jésus-​Christ cru­ci­fié sur la Croix. Que pou­vait faire Notre Seigneur ? Que pou­vait faire Dieu de plus, que de s’immoler sur la Croix pour nous, pour nous rache­ter de nos péchés ? Serions-​nous insen­sible au Sacrifice de Notre Seigneur, du Fils de Dieu ?

On retrouve encore sur de vieux Crucifix d’autrefois, ces quelques paroles : « Pourrais-​tu dire que je ne t’ai pas aimé, lorsque tu vois sur cette Croix l’amour sculpté. »

C’est cela le Crucifix. C’est l’amour sculp­té, l’amour vivant sur la Croix. On com­prend alors le désir qu’ont eu toutes les Âmes saintes d’avoir tou­jours le Crucifix devant elles. De trou­ver dans le Crucifix, le sou­tien de leur vie spi­ri­tuelle, la source de leur vie spi­ri­tuelle et com­bien ces âmes avaient le désir d’assister au Saint Sacrifice de la messe, d’y par­ti­ci­per, afin de revivre le Calvaire. De revivre ce que la très Sainte Vierge Marie a vécu et ain­si de com­pa­tir aux souf­frances de Notre Seigneur Jésus-Christ.

La com­pas­sion : Notre Dame de Compassion. C’est la patronne de nos reli­gieuses. Pourquoi ? Parce que les âmes chré­tiennes doivent com­pa­tir avec Notre Seigneur. Une âme qui ne vou­drait pas com­pa­tir aux souf­frances de Notre Seigneur, ne serait pas une âme chré­tienne. Et non seule­ment nous devons com­pa­tir, mais nous devons aus­si com­pen­ser, c’est-à-dire dési­rer avec Notre Seigneur, souf­frir pour la rémis­sion des péchés du monde. Compenser à toutes ces injures, ces sacri­lèges, ces péchés qui sont si nom­breux dans le monde.

Enfin, nous devons aus­si com­plé­ter la Passion de Notre Seigneur. C’est bien ce que dit saint Paul : « Nous devons com­plé­ter dans notre chair la Passion de Notre Seigneur Jésus-​Christ. » Et cela nous devons le dési­rer aussi.

Oh, c’est un désir qui nous coû­te­ra cher, qui nous fera souf­frir. Car si nous vou­lons com­plé­ter la Passion de Notre Seigneur Jésus-​Christ, il nous fau­dra souf­frir avec Lui. Il fau­dra être immo­lé avec Lui.

Ce serait trop facile de dire : Parce que je suis chré­tien, le Bon Dieu me béni­ra et m’exemptera de toutes souf­frances. Je pas­se­rai une vie sans souf­france, sans sacri­fice. Parce que j’aime bien le Bon Dieu, le Bon Dieu doit m’aimer et donc le Bon Dieu ne peut pas vou­loir que je souffre.

C’est bien mal com­prendre le mys­tère de la Passion de Notre Seigneur Jésus-​Christ. Si Notre Seigneur Jésus-​Christ nous a don­né l’exemple de la souf­france, alors, au contraire, nous devons avoir presque ce désir de souf­frir avec Lui, le désir de nous sacri­fier avec Lui. Et lorsque l’aiguillon de la dou­leur nous trans­per­ce­ra, nous devons être heu­reux, trou­ver dans ce sacri­fice notre joie, notre bon­heur de nous asso­cier. Dieu veut nous asso­cier à la Passion de son Fils pour la rédemp­tion du monde et pour la rédemp­tion de nos péchés.

N’est-ce pas là encore une marque d’amour du Bon Dieu, de vou­loir que nous soyons unis dans la souf­france avec Notre Seigneur Jésus-​Christ ? C’est cela la vie chré­tienne. C’est cela la doc­trine catho­lique. C’est cela notre foi. C’est l’objet de notre foi et la réa­li­té de notre foi. C’est cela qu’ont com­pris toutes les géné­ra­tions chré­tiennes, les géné­ra­tions de ces saints, pères et mères de famille qui ont souf­fert chré­tien­ne­ment ; qui ont accep­té leurs souf­frances ; qui ont accep­té leurs dif­fi­cul­tés avec joie ; qui ont été un exemple pour leurs enfants, dans la souf­france et dans la dou­leur. Ils savaient la sup­por­ter avec Notre Seigneur Jésus-​Christ. Ce sont ces géné­ra­tions de familles chré­tiennes qui ont don­né des voca­tions ; c’est comme cela que sont nées les voca­tions. Dans l’exemple que les parents pou­vaient don­ner, de savoir vivre avec Notre Seigneur Jésus-​Christ, souf­frir avec Notre Seigneur Jésus-​Christ, prier avec Notre Seigneur Jésus-​Christ. Assister au Saint Sacrifice de la messe, dans cette foi, dans cette pié­té, dans cette convic­tion d’oblation, comme vic­times avec Notre Seigneur Jésus-Christ.

Comme elle est belle cette doc­trine chré­tienne, la doc­trine catho­lique. Comme elle trans­forme com­plè­te­ment notre vie. Elle trans­forme com­plè­te­ment la vie d’ici-bas.

Et c’est cela qui nous pré­pare à la vie éter­nelle. O Crux ave spes nos­tra : « La Croix est une voie ». La voie vers la vie éter­nelle, vers la gloire. Mais il faut pas­ser à tra­vers la Croix. Il faut prendre la Croix et la por­ter der­rière Notre Seigneur pour arri­ver à la vie éter­nelle. Cette Via Crucis doit être la nôtre au cours de notre vie, afin d’arriver à la vie éternelle.

Voilà mes chers amis, voi­là notre foi. Voilà ce que vous devez recher­cher ici. Il fau­drait que la Croix soit tou­jours devant vos yeux. Que le désir d’assister, de par­ti­ci­per au Saint Sacrifice de la messe soit ce que vous avez de plus cher, ce qui met dans votre cœur, dans votre âme, ce baume qui fait que toutes les petites dif­fi­cul­tés que vous pou­vez ren­con­trer dans vos études, dans votre san­té, dans les dif­fi­cul­tés d’une vie de com­mu­nau­té, que tout cela dis­pa­raisse devant la joie que vous avez de vous unir à Notre Seigneur Jésus-​Christ ; de la joie que vous avez de vivre avec Notre Seigneur Jésus-​Christ. Et aus­si la pen­sée, qu’un jour, si le Bon Dieu le per­met, vous mon­te­rez à l’autel et que vous offri­rez le Sacrifice de Notre Seigneur ; que vous renou­vel­le­rez le Sacrifice du Calvaire et que vous vous offri­rez, vous aus­si, avec Notre Seigneur sur l’autel, pour la rédemp­tion des péchés du monde et que vous prê­che­rez cette doc­trine de la Croix, que vous prê­che­rez Jésus et Jésus cru­ci­fié, comme l’a dit saint Paul.

Saint Paul n’avait pas d’autre pré­di­ca­tion : Jesum et Jesum cru­ci­fixum. C’était cela la pré­di­ca­tion de Paul. Ce sera aus­si, j’en suis cer­tain, votre pré­di­ca­tion. Et vous mon­tre­rez au monde comme modèle de cette par­ti­ci­pa­tion au Sacrifice de Notre Seigneur Jésus-​Christ. La très Sainte Vierge Marie, Notre Dame de la Compassion.

Au nom du Père et du Fils et du Saint-​Esprit. Ainsi soit-il.

Fondateur de la FSSPX

Mgr Marcel Lefebvre (1905–1991) a occu­pé des postes majeurs dans l’Église en tant que Délégué apos­to­lique pour l’Afrique fran­co­phone puis Supérieur géné­ral de la Congrégation du Saint-​Esprit. Défenseur de la Tradition catho­lique lors du concile Vatican II, il fonde en 1970 la Fraternité Saint-​Pie X et le sémi­naire d’Écône. Il sacre pour la Fraternité quatre évêques en 1988 avant de rendre son âme à Dieu trois ans plus tard. Voir sa bio­gra­phie.