Sermon de Mgr Lefebvre – Saint-​Michel archange – Prise de soutane des Frères – 29 septembre 1986

L'Immaculée Conception, par Bartomolé Esteban Murillo, Musée de Madrid. Domaine public, via Wikimedia Commons

Mes bien chers frères,

Mes bien chers amis qui allez dans quelques ins­tants revê­tir l’habit reli­gieux, nous nous réjouis­sons tous ici pré­sents de vous entou­rer à l’occasion de cette belle céré­mo­nie sous la pro­tec­tion de saint Michel Archange.

Et à cette occa­sion je vou­drais vous par­ler, pen­dant quelques ins­tants, de cette vie reli­gieuse à laquelle vous êtes appe­lé et que vous réa­li­sez par l’accomplissement de vos vœux.

En effet si l’on ouvre le livre du Droit canon pour savoir ce qu’est la vie reli­gieuse, il est dit : l’état reli­gieux est un état de ten­dance à la per­fec­tion chré­tienne par l’accomplissement des trois vœux de pau­vre­té, de chas­te­té et d’obéissance, reçus publi­que­ment par l’Église.

C’est un état. État stable par consé­quent, état qui repré­sente l’engagement de toute notre vie, état de ten­dance à la per­fec­tion chré­tienne. Oui, en effet, en entrant dans la vie reli­gieuse, vous faites pro­fes­sion de tendre à la per­fec­tion chré­tienne. Et pour y arri­ver plus faci­le­ment, selon les conseils de Notre Seigneur Lui-​même et les conseils de l’Église, vous vous enga­gez par ces trois vœux de pau­vre­té, de chas­te­té et d’obéissance.

Et vous le faites dans les mains de l’Église, publi­que­ment. C’est ce que vous allez renou­ve­ler, mes chers frères, vous qui avez déjà fait pro­fes­sion, aujourd’hui, et pour vous mes chers amis, qui allez prendre l’habit reli­gieux aujourd’hui, eh bien vous entrez dans le novi­ciat qui va vous pré­pa­rer à cette pro­fes­sion reli­gieuse, publique.

Dans la Fraternité qui est un ins­ti­tut de vie com­mune sans vœux, les membres qui se des­tinent au sacer­doce et pour les membres qui sont prêtres, il a été pré­vu dans les consti­tu­tions mêmes de notre Fraternité, qu’il y aurait des frères et des frères qui seraient religieux.

Ceci est tout de même notable et ins­truc­tif pour vous, mes chers frères. Puisque nos consti­tu­tions ont été approu­vées offi­ciel­le­ment par l’Église – même si, hélas, après, elles ont été annu­lées illé­ga­le­ment – cepen­dant elles ont été approu­vées, non seule­ment par l’évêque de Fribourg, mais aus­si par Rome. Et donc l’institution des frères a été éga­le­ment approu­vée par Rome. Ce n’est pas sans impor­tance. C’est une béné­dic­tion par­ti­cu­lière du Bon Dieu, qui des­cend sur l’institution des frères religieux.

Et quelles sont les direc­tives que l’Église donne à ses reli­gieux pour être de bons et fer­vents reli­gieux ? Elle insiste sur trois points en par­ti­cu­lier qu’elle appelle la ratio viven­di, la ratio oran­di et la ratio ope­ran­di.

Qu’est-ce que cela veut dire ? Eh bien l’Église donne des conseils, des direc­tives à ses reli­gieux sur la manière de se com­por­ter dans leur vie habi­tuelle ; sur la manière de se com­por­ter dans leur vie de prière et sur la manière de se com­por­ter dans leur travail.

Que signi­fie la ratio viven­di ? C’est la manière, pour les frères, de se com­por­ter dans leur jour­née habi­tuelle en ce qui concerne leur habi­ta­tion ; en ce qui concerne leur habille­ment ; en ce qui concerne leur nour­ri­ture ; en ce qui concerne leur repos, leurs loi­sirs, leur som­meil, que sais-​je. Cette ratio viven­di doit être tout entière faite et exer­cée pré­ci­sé­ment selon les trois vœux de pau­vre­té, de chas­te­té et d’obéissance qui s’exercent par­ti­cu­liè­re­ment dans cette ratio viven­di.

Observer la pau­vre­té dans la manière de se com­por­ter, dans la manière de se com­por­ter, dans la manière de s’habiller, dans la manière de vivre, dans ce qui concerne votre cel­lule, votre habi­ta­tion, que tout ait un carac­tère de pau­vre­té, de sim­pli­ci­té, de déta­che­ment des choses de ce monde, dans votre nour­ri­ture, que la nour­ri­ture soit simple, sobre ; dans vos loi­sirs, dans votre repos, que tout soit conforme à cet esprit reli­gieux, esprit de déta­che­ment des choses de ce monde, esprit de sépa­ra­tion du monde, esprit d’abandon de tout ce qui fait le sou­ci des gens du monde et par­ti­cu­liè­re­ment de ceux qui ne sont pas chré­tiens et recherchent des loi­sirs, hélas sou­vent défendus.

Alors, vous devez faire un effort, si vous vou­lez tendre à la per­fec­tion chré­tienne, dans l’application de ces ver­tus dont vous avez fait la pro­messe solen­nelle, dans votre vie habi­tuelle. Que ce soit là un objet d’examen pour vous, à l’occasion du renou­vel­le­ment de vos vœux.

Et puis, l’Église insiste aus­si, pour les reli­gieux sur la ratio oran­di. Pourquoi faites-​vous des vœux de reli­gion ? Pour tendre à la per­fec­tion chré­tienne, qui ne consiste pas en autre chose que de vous unir au Bon Dieu, par Notre Seigneur Jésus-​Christ, en Notre Seigneur Jésus-​Christ, avec Notre Seigneur Jésus-​Christ. Cette ratio oran­di doit être le cœur de votre vie reli­gieuse ; doit être le but essen­tiel de votre vie reli­gieuse : vous unir à Dieu ; C’est l’essentiel de la vie chré­tienne, de toute vie chrétienne.

Mais puisque vous faites pro­fes­sion pré­ci­sé­ment de tendre à une per­fec­tion chré­tienne plus grande que les autres, vous devez aus­si cher­cher dans votre vie de prière, à vous unir tou­jours plus pro­fon­dé­ment à Notre Seigneur Jésus-​Christ, à Dieu.

Et com­ment le ferez-​vous dans la pra­tique ? En réa­li­sant, en fai­sant vos exer­cices de pié­té avec dévo­tion, avec amour, avec un grand désir de vous unir au Bon Dieu et vous le ferez par­ti­cu­liè­re­ment dans la prière liturgique.

Il n’est certes pas défen­du d’avoir des dévo­tions par­ti­cu­lières, de prier par­ti­cu­liè­re­ment tel ou tel saint Patron, vers lequel vous êtes plus atti­ré, mais cepen­dant, ayez ce sou­ci de suivre en cela l’esprit de l’Église. L’Église nous a com­po­sé tout un ensemble de prières, tout au long du cours de l’année, des prières magni­fiques, qui tournent toutes – et vous pou­vez le remar­quer, vous le savez bien – qui tournent toutes autour du Vendredi Saint, de la Passion de Notre Seigneur Jésus-​Christ sur sa Croix. C’est là, le centre, le cœur de la vie litur­gique. Tout y pré­pare et tout en découle : le Vendredi Saint. Et qu’est-ce que le Vendredi Saint, sinon la Croix de Jésus sur le Calvaire ? Et cette Croix de Jésus sur le Calvaire, où se réalise-​t-​elle ; où se reproduit-​elle dans votre vie quo­ti­dienne ? Dans la Sainte Messe.

Par consé­quent, la Sainte Messe doit être pour vous, le cœur de votre vie spi­ri­tuelle. Vous devez vous unir à Notre Seigneur Jésus-​Christ, de tout votre cœur, de toute votre âme, dans son Sacrifice quo­ti­dien et Le rece­voir comme Victime et vous faire vic­time avec Lui. Voilà l’idéal de votre ratio oran­di. Que toute cette année litur­gique vous ramène à Notre Seigneur Jésus-​Christ sur la Croix et ensuite Notre Seigneur Jésus-​Christ res­sus­ci­té et mon­té au Ciel.

Est-​ce que votre vie reli­gieuse, est-​ce que votre ratio oran­di est au ser­vice de votre ratio ope­ran­di ? C’est-à-dire, est-​ce que votre vie de prière est au ser­vice, est un moyen pour mieux accom­plir votre apos­to­lat, pour mieux accom­plir les charges qui vous sont données ?

Qu’allez-vous répondre, chers frères ? Eh bien non, ce n’est pas un moyen, c’est une fin prin­ci­pale la ratio oran­di. Mais dans la mesure où pré­ci­sé­ment on se réunit à Dieu, alors cette ratio oran­di devien­dra la source et non pas le moyen, mais la source de votre apos­to­lat, la source de votre amour du pro­chain, la source de l’accomplissement de vos charges, n’importe les­quelles, aus­si humbles et simples qu’elles soient. Votre esprit de prière, votre amour de Dieu sera la source de cet amour du pro­chain que vous réa­li­se­rez dans les actions quo­ti­diennes de vos charges qui vous sont don­nées par vos supé­rieurs ; qui vous sont don­nées par la Providence.

Ce n’est pas la même chose. La foi de votre vie reli­gieuse n’est pas un but apos­to­lique, mais le but apos­to­lique ne peut pas être une fin. L’amour du pro­chain, n’est pas la fin ultime de vos vies. La fin ultime de nos vies, c’est l’amour de Dieu. L’amour du pro­chain fait par­tie de cet amour de Dieu. Il se répand en quelque sorte comme par l’abondance de votre amour du Bon Dieu, vous répan­dez aus­si votre amour sur le pro­chain. En fai­sant tout pour que votre pro­chain aille à Dieu, comme vous vous effor­cez de le faire vous-​même pour votre vie religieuse.

Alors, que ce soit là, voyez, l’orientation de votre vie reli­gieuse : sanc­ti­fier votre ratio viven­di, sanc­ti­fier vos jour­nées par la prière, par l’union à Dieu, par l’amour de Dieu, par la vraie dévo­tion, par les vraies dévo­tions de l’Église. Regardez comme l’Église a orga­ni­sé toute l’année autour de cette grande Semaine, de la Semaine Sainte.

Et regar­dez comme l’Église a émaillé – je dirai – toute l’année des fêtes de Notre Seigneur JésusChrist bien sûr d’abord, et puis des fêtes de la Sainte Vierge, des fêtes des saints comme aujourd’hui la fête de l’Archange saint Michel, la fête des saints Anges, la fête de tous ceux qu’elle a jugé bon de nous don­ner comme modèles, en les canonisant.

Voilà quelles doivent être vos vraies dévo­tions. Cela, encore une fois, ne vous empêche pas d’avoir quelques dévo­tions par­ti­cu­lières, mais que ces dévo­tions par­ti­cu­lières ne prennent pas le pas sur la dévo­tion litur­gique. Ce serait une erreur. Ce ne serait pas vivre la vie de l’Église. Ce ne serait pas vivre la vie de l’union au Bon Dieu telle que l’Église le désire pour vous et pour tous les fidèles d’ailleurs.

Alors attachez-​vous à cette vie litur­gique. Aimez à pré­pa­rer vos messes, à dire les prières de la Sainte Messe même avant d’y assis­ter, afin de vous péné­trer des pen­sées de l’Église.

Et puis, donnez-​vous de tout cœur à vos tâches apos­to­liques, quelles qu’elles soient. Toutes, même les plus humbles repré­sentent l’exercice de la cha­ri­té envers le pro­chain. Toutes, peu importe l’œuvre qui est réa­li­sée. Ce qui importe, c’est votre dis­po­si­tion inté­rieure, la dis­po­si­tion de faire cela par amour du Bon Dieu.

Car il n’y a qu’un seul amour. En défi­ni­tive il n’y a pas un amour du pro­chain pour le pro­chain. Il y a l’amour du pro­chain pour Dieu. C’est le même amour qui nous incite à tra­vailler pour le pro­chain : c’est l’amour de Dieu. Il ne doit pas y en avoir d’autre. Nous n’avons qu’un seul amour ici-​bas, l’amour du Bon Dieu qui se répand sur notre pro­chain et qui cherche à atti­rer notre pro­chain vers le Bon Dieu.

Voilà, mes chers frères, votre belle vie reli­gieuse. Elle est magni­fique. Elle peut vous unir au Bon Dieu, vous don­ner des conso­la­tions infi­nies. Soyez-​en persuadés.

Et je suis bien sûr, que quel­que­fois par­mi vos confrères qui sont prêtres et qui sont dans l’apostolat, ils vous envient, non pas parce qu’ils ne vou­draient plus célé­brer la Sainte Messe pour être heu­reux comme vous – ils sont tel­le­ment heu­reux de célé­brer la Sainte Messe sans doute – mais ils vous envient dans le cadre de votre vie, dans ce cadre silen­cieux, dans ce cadre régu­lier, dans ce cadre qui favo­rise l’union à Dieu. Tandis que leur apos­to­lat bien sou­vent les dis­sipe. Ils sentent qu’il y a un dan­ger pour eux de dis­si­pa­tion de leur vie spi­ri­tuelle, de dis­per­sion des acti­vi­tés, de contact aus­si avec le monde et par consé­quent, ils sentent ce dan­ger qui les guette tou­jours. Et ils vous envient de vous trou­ver dans nos mai­sons, dans le cadre, dans le silence, dans le tra­vail et ce qui faci­lite l’union à Dieu.

Alors réjouissez-​vous des grâces par­ti­cu­lières que le Bon Dieu vous donne. Et aujourd’hui, tous ensemble, nous allons prier d’une manière par­ti­cu­lière pour vous et deman­der au Bon Dieu qu’il y ait de nom­breuses voca­tions de frères.

Enfin, nous sommes heu­reux de vous voir venir nom­breux ici, frères pro­fès pour renou­ve­ler vos vœux, autour des quatre aspi­rants à la vie reli­gieuse qui vont bien­tôt revê­tir l’habit reli­gieux et qui par cet habit, mani­fes­te­ront qu’ils sont reli­gieux et qu’ils se sont don­nés à Dieu pour toujours.

Nous prie­rons par­ti­cu­liè­re­ment aujourd’hui, saint Michel Archange de vous gar­der dans votre vie reli­gieuse. Que vous ayez cette ins­pi­ra­tion fon­da­men­tale de saint Michel Archange dont le nom signi­fie : Qui est comme Dieu ? Et vous aus­si, que votre vie soit ain­si : Qui est comme Dieu. Pour que nous L’aimions, pour que nous Le sui­vions ; pour que nous Le défen­dions ; pour que nous lut­tions contre tout ce qui se ligue contre Dieu : Qui est comme Dieu ?

Tel doit être l’élan natu­rel de nos cœurs et surnaturel.

Et puis deman­dons à saint Joseph dont la vie est celle peut-​être qui res­semble le plus… qui était un modèle pour vous. Ce qu’il a fait dans le silence, son tra­vail de char­pen­tier, en com­pa­gnie de Notre Seigneur Jésus-​Christ. Quelle vie extra­or­di­naire : Trente ans avec Dieu, avec Dieu tra­vaillant sous ses ordres. Est-​ce pos­sible qu’un homme ait été choi­si pour cette tâche par­ti­cu­lière ? Eh bien unissez-​vous à saint Joseph. Demandez-​lui de vous don­ner les sen­ti­ments qu’il avait lorsqu’il tra­vaillait à côté de Notre Seigneur, qu’il savait être son Dieu, son Créateur. Et pour­tant il avait le pou­voir de lui com­man­der. Demandez à saint Joseph de vous don­ner ces sentiments.

Et demandez-​le aus­si à la très Sainte Vierge Marie, elle qui a vécu éga­le­ment dans l’intimité de la mai­son de Nazareth avec Notre Seigneur. Que le tra­vail qu’elle accom­plis­sait dans la sim­pli­ci­té, pré­pa­rant les repas de saint Joseph et de Notre Seigneur, amé­na­geant la mai­son, comme vous le faites quel­que­fois dans nos mai­sons, deman­dez à la Vierge Marie de vous don­ner aus­si les sen­ti­ments qu’elle avait dans son cœur, pour le ser­vice du pro­chain et le ser­vice de Dieu.

Au nom du Père et du Fils et du Saint-​Esprit. Ainsi soit-il.

Fondateur de la FSSPX

Mgr Marcel Lefebvre (1905–1991) a occu­pé des postes majeurs dans l’Église en tant que Délégué apos­to­lique pour l’Afrique fran­co­phone puis Supérieur géné­ral de la Congrégation du Saint-​Esprit. Défenseur de la Tradition catho­lique lors du concile Vatican II, il fonde en 1970 la Fraternité Saint-​Pie X et le sémi­naire d’Écône. Il sacre pour la Fraternité quatre évêques en 1988 avant de rendre son âme à Dieu trois ans plus tard. Voir sa bio­gra­phie.