Sermon de Mgr Lefebvre – Soixante-​dix ans de Monseigneur – 29 novembre 1975

L'Immaculée Conception, par Bartomolé Esteban Murillo, Musée de Madrid. Domaine public, via Wikimedia Commons

Mes bien chers amis,
Mes bien chers frères,

Je suis très tou­ché par l’attention qu’ont eue mes confrères de me deman­der de célé­brer une messe solen­nelle à l’occasion du soixante-​dixième anni­ver­saire de ma nais­sance. Et puisque, par le fait même, j’ai l’occasion de vous adres­ser quelques mots, à vous sur­tout mes chers amis, je ne vou­drais pas retra­cer les étapes de ma vie, par­ler de moi, cela ne convient pas dans une cha­pelle, je pré­fé­re­rais plu­tôt vous encou­ra­ger et vous don­ner quelques conseils en me ser­vant de l’expérience de ces années que le Bon Dieu m’a don­nées : années de sacer­doce, années d’épiscopat, années d’apostolat.

Il me semble que ce qui importe dans les années que le Bon Dieu nous donne à vivre, ce n’est pas d’en avoir qua­rante, cin­quante, soixante, soixante-​dix à vivre ici-​bas, l’essentiel c’est de les bien vivre ; de les uti­li­ser de telle manière que nos années chantent la gloire du Bon Dieu, réa­lisent la volon­té de Dieu sur nous et nous per­mettent un jour de par­ti­ci­per à la vie éter­nelle. C’est cela qui importe dans l’utilisation des années que le Bon Dieu nous donne.

On peut com­pa­rer en défi­ni­tive ces années, à un mor­ceau de musique, le tra­cé des por­tées, ce sont les lois, les lois géné­rales qui nous indiquent le che­min à suivre : lois natu­relles, lois de l’Église, lois sur­na­tu­relles que Notre Seigneur Jésus-​Christ, par la Révélation est venu nous appor­ter. Nous avons donc un che­min tout tra­cé. Mais sur ce che­min, c’est Dieu Lui-​même qui doit ins­crire les notes. Et il s’agit d’être dans le ton. Il ne faut pas que nous fas­sions de fausses notes. Or c’est nous qui fai­sons les fausses notes. Si nous lais­sons Dieu agir en nous, alors les notes qui varient des plus agréables jusqu’aux plus graves et aux plus aiguës ; tout cela indique tout ce que notre vie com­porte. Des épreuves, des joies, des dif­fi­cul­tés, mais lais­sons Dieu agir et n’intervenons pas nous-​mêmes pour détruire l’harmonie que le Bon Dieu veut mettre dans notre vie. C’est là tout le pro­blème de notre existence.

Et pour cela, il est une voie à suivre – et je ne pré­tends pas l’avoir sui­vie moi-​même – mais l’avoir prise au moins comme idéal de vie. C’est s’abandonner à la volon­té du Bon Dieu, s’abandonner à la sainte Providence, en comp­tant sur Dieu, en comp­tant sur Notre Seigneur, en comp­tant sur la grâce de Notre Seigneur, en comp­tant par­ti­cu­liè­re­ment sur l’exercice de notre foi, sur la vie sur­na­tu­relle et non pas sur les moyens natu­rels et non pas sur nos propres pos­si­bi­li­tés, sur nos propres facul­tés, sur nos propres dons, mais sur la grâce du Bon Dieu.

Et pour cela, pour per­mettre au Bon Dieu d’agir par nous comme Il le veut, comme Il le désire, comme Il l’entend, il nous faut nous renon­cer. Il nous faut nous aban­don­ner dans les épreuves comme dans les joies. Il faut éga­le­ment nous rendre indif­fé­rents vis-​à-​vis des biens de ce monde, vis-​à-​vis de la richesse, de la pau­vre­té, dire comme saint Paul : « Il m’arrive de vivre dans l’abondance, il m’arrive de vivre dans la pau­vre­té, » dit saint Paul, « tout cela m’est indifférent. »

Il faut aller plus loin dans l’abandon ; il faut aller plus loin dans le déta­che­ment. Non seule­ment il faut aban­don­ner les biens de ce monde, mais il faut aus­si aban­don­ner un bien natu­rel, qui, nous est très cher, même celui de notre répu­ta­tion, et par­ti­cu­liè­re­ment en cette époque que nous vivons, en cette période que nous vivons, par tous ces moyens de com­mu­ni­ca­tion sociale, par toute cette presse qui se plaît à for­mu­ler des juge­ments sur notre œuvre, comme ces gens peuvent le faire, avec une par­tia­li­té évi­dente. Il faut par consé­quent même, aban­don­ner notre répu­ta­tion. On nous dit que nous sommes dans la déso­béis­sance. Et Dieu sait s’il est quelque chose qui nous est pour­tant chère, c’est pré­ci­sé­ment de nous aban­don­ner à la volon­té du Bon Dieu et d’être entiè­re­ment sou­mis à ses dési­rs. Être dans la déso­béis­sance, ce serait nous oppo­ser non seule­ment aux auto­ri­tés d’ici-bas, mais même à l’autorité de Dieu ; or cela est inconcevable.

Nous ne pou­vons pas, nous ne vou­lons pas, nous pre­nons la ferme réso­lu­tion de n’être jamais oppo­sé à la sainte volon­té de Dieu. Mais quand les forces du mal qui sont dans l’Église, d’une manière abso­lu­ment évi­dente par l’autodestruction dont souffre l’Église ; quand ces forces du mal arrivent à convaincre les auto­ri­tés les plus hautes de l’Église pour nous deman­der de les suivre, pour nous deman­der de nous confor­mer à leurs propres prin­cipes, à leurs propres idées qui sont des­truc­trices de l’Église, alors nous pré­fé­rons obéir à Dieu qu’aux hommes et nous refu­sons de nous sou­mettre à ces injonc­tions qui veulent nous conduire sur le che­min de la perte de la foi.

C’est là le pro­blème qui appa­raît aujourd’hui pour notre œuvre et pour le monde qui ne com­prend pas la situa­tion de l’Église, nous faire appa­raître comme étant dans la désobéissance.

Pourquoi avons-​nous choi­si cette voie dif­fi­cile, cette voie pénible même de perdre notre répu­ta­tion vis-​à-​vis du monde, plu­tôt que de perdre notre répu­ta­tion vis-​à-​vis de Dieu. Car c’est cela seul qui compte. Tout le reste ne compte pas.

Et nous devons aus­si nous aban­don­ner dans les dif­fi­cul­tés spi­ri­tuelles, dans les dif­fi­cul­tés qui atteignent ce que nous avons de plus cher, notre union à Dieu, notre union à Notre Seigneur dans notre prière, dans notre orai­son, dans l’amour que nous avons pour Notre Seigneur. Que d’entraves, que de dif­fi­cul­tés, que d’épreuves tout au long d’une vie. Le Bon Dieu se plaît à nous envoyer des dif­fi­cul­tés, des épreuves, des sécheresses.

Tout cela nous devons être prêts à l’offrir à Dieu, nous aban­don­ner à Dieu dans ces dif­fi­cul­tés, mais pour être atta­chés à Lui tou­jours davan­tage. C’est Lui qui nous donne cette croix ; c’est Lui qui nous fait por­ter la Croix ; c’est Lui qui nous met sur la Croix, pour que nous soyons plus unis à Lui ; pour que nous L’aimions davan­tage, pour que nous Le sui­vions davantage.

Alors, n’hésitons pas à accep­ter ces épreuves que le Bon Dieu nous donne. N’hésitons pas à accep­ter d’être ain­si déta­chés de toutes choses, afin d’être aban­don­nés plei­ne­ment à sa Sainte Volonté. C’est cela qui compte et c’est cela qui por­te­ra des fruits en nous et dans les autres.

Fruits en nous par la paix, par la séré­ni­té. Parce que, étant dans les mains de Dieu, pouvons-​nous être dans l’inquiétude, pouvons-​nous hési­ter sur la confiance que nous devons avoir en Lui ? Lui qui nous aime sau­ra nous pro­té­ger dans notre vie, dans notre vie spi­ri­tuelle, dans notre vie apos­to­lique. Nous aurons donc une paix inté­rieure, si néces­saire, si indis­pen­sable pour nous main­te­nir dans la Vérité, pour nous main­te­nir dans la cha­ri­té et dans l’espérance.

Ce sera aus­si la meilleure manière de pra­ti­quer notre apos­to­lat, par cet aban­don le Bon Dieu per­met­tra que les fruits de notre apos­to­lat soient abon­dants. Que nous les aper­ce­vions, que nous ne les aper­ce­vions pas, peu importe. Ce qui importe c’est que par cet aban­don que nous fai­sons de nous-​même dans les mains du Bon Dieu, nous soyons per­sua­dé que le Bon Dieu dis­tri­bue ses grâces par notre inter­mé­diaire, par nos prières et par­ti­cu­liè­re­ment par le Saint Sacrifice de la messe, par les sacre­ments, que le Bon Dieu dis­tri­bue ses grâces et que les âmes se trans­forment sous son action et que les âmes s’unissent davan­tage à Lui. Nous ne cher­chons pas autre chose.

C’est pour­quoi dans les dif­fi­cul­tés que nous avons à subir au cours des années, dif­fi­cul­tés aux­quelles jamais nous n’aurions pen­sé être affron­té, jamais ! Eh bien, c’est en gar­dant cette volon­té ferme d’être tota­le­ment aban­don­né à la volon­té du Bon Dieu, que le Bon Dieu nous mon­tre­ra le che­min à suivre, même si pen­dant quelque temps, il nous semble que nous mar­chons dans l’obscurité, nous mar­chons sans bien voir le but vers lequel le Bon Dieu nous entraîne. Eh bien, nous devons savoir que c’est sou­vent comme cela que le Bon Dieu nous mène, dans l’obscurité, dans les difficultés.

Le Bon Dieu n’est pas obli­gé de nous dire à l’avance le but vers lequel Il nous conduit. Bien au contraire. Ce n’est pas l’habitude de la Providence d’agir ain­si. Le Bon Dieu nous montre le che­min à suivre, au jour le jour. À chaque jour suf­fit sa peine, dit Notre Seigneur. Et par consé­quent nous n’avons pas tel­le­ment à nous inquié­ter du lendemain.

Si vrai­ment nous sommes avec Dieu ; si vrai­ment nous sommes avec le Bon Dieu ; si vrai­ment nous sommes aban­don­né à Lui, eh bien le Bon Dieu, au jour le jour, nous mon­tre­ra la voie à suivre, la voie s’éclairera. Peut-​être seule­ment vingt-​quatre heures avant ; peut-​être quarante-​huit heures avant ; peut-​être deux heures avant ; nous ne savons pas. Laissons-​nous dans les mains du Bon Dieu et ain­si nous serons cer­tains d’être ses enfants sou­mis et entiè­re­ment unis à Lui.

Aujourd’hui, par une grâce par­ti­cu­lière de la Providence, nous chan­tons une messe en l’honneur de la très Sainte Vierge Marie. Demandons à la très Sainte Vierge Marie, d’être tou­jours comme elle, aban­don­né dans les mains de Jésus. Que nous n’ayons d’amour que pour son divin Fils ; que nous n’ayons de volon­té que de faire la volon­té de son divin Fils et ain­si nous serons cer­tains d’obtenir à la fin de nos jours, la récom­pense éternelle.

Au nom du Père et du Fils et du Saint-​Esprit. Ainsi soit-il.

Fondateur de la FSSPX

Mgr Marcel Lefebvre (1905–1991) a occu­pé des postes majeurs dans l’Église en tant que Délégué apos­to­lique pour l’Afrique fran­co­phone puis Supérieur géné­ral de la Congrégation du Saint-​Esprit. Défenseur de la Tradition catho­lique lors du concile Vatican II, il fonde en 1970 la Fraternité Saint-​Pie X et le sémi­naire d’Écône. Il sacre pour la Fraternité quatre évêques en 1988 avant de rendre son âme à Dieu trois ans plus tard. Voir sa bio­gra­phie.