Sermon de Mgr Lefebvre – Sous-​diaconat – 4 avril 1987

L'Immaculée Conception, par Bartomolé Esteban Murillo, Musée de Madrid. Domaine public, via Wikimedia Commons

Mes bien chers amis,

Voici venu pour vous, le jour où vous allez faire le pas. À la demande de l’évêque, vous allez faire ce pas qui signi­fie le choix défi­ni­tif que vous faites de vous atta­cher à Notre Seigneur Jésus-​Christ et de vous orien­ter vers son autel et vers son Sacrifice.

C’est une étape, vous le savez bien et vous y avez réflé­chi sans doute pen­dant les jours de la retraite. C’est une étape très impor­tante dans votre vie.

Et il me semble, que de la part de l’Église, c’est pour vous, un appel à la sain­te­té, un appel vibrant, un appel pres­sant à la sainteté.

Qu’est-ce que la sain­te­té, sinon deve­nir un vrai dis­ciple de Notre Seigneur Jésus-​Christ ? Et à ce pro­pos, je vou­drais vous rap­pe­ler la para­bole de Notre Seigneur qui se trouve au cha­pitre qua­torze de saint Luc (Lc 14, 16–26). Notre Seigneur exprime à l’occasion de cette para­bole, l’appel qu’il adresse à tous ceux qu’il invite dans son Royaume, qui est signi­fié par le fes­tin auquel sont invi­tées cer­taines per­sonnes, par le Seigneur qui donne le fes­tin. Et vous le savez, ceux qui sont invi­tés s’excusent. L’un a ache­té une paire de bœufs ; l’autre a ache­té une vil­la ; le troi­sième s’est marié et ils ne peuvent pas venir.

Ils ne peuvent pas venir, c’est-à-dire qu’ils refusent d’entrer dans le royaume des Cieux. Pourquoi ? Parce qu’ils sont pré­oc­cu­pés des choses de la terre. Et alors, le Seigneur dit à ses ser­vi­teurs d’aller cher­cher les pauvres, les boi­teux, les aveugles et de rem­plir la salle. C’est-à-dire ceux qui en défi­ni­tive ne sont pas atta­chés à ce monde, ne pos­sèdent rien, ont l’esprit de pau­vre­té et les fait venir dans son Royaume.

Et Notre Seigneur s’explique auprès de ses apôtres, de cette para­bole. Il leur dit : Si quelqu’un ne renonce à tout ce qui l’entoure, à toute sa famille, à tous ses amis, ses parents et à lui-​même : Si quis venit ad me, et non odit patrem suum et matrem et uxo­rem et filios et fratres et sorores, adhuc autem et ani­mam suam, non potest meus esse dis­ci­pu­lus : « Si quelqu’un vient à moi, et ne hait pas son père et sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et ses sœurs et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple ».

Et Il ajoute par des com­pa­rai­sons : Celui qui doit mener une bataille, réflé­chit avant d’aller à la bataille, avant d’aller à la guerre, si ses troupes sont suf­fi­santes par rap­port à celui qu’il va affron­ter. Et s’il ne croit pas pou­voir vaincre, alors il va faire des pro­po­si­tions de paix. Notre Seigneur veut mon­trer par là la pru­dence, la ver­tu de prudence.

Et Il ajoute ensuite : Celui qui ne renonce pas à tout, ne peut pas être mon dis­ciple : Qui non renun­tiat omni­bus, quæ pos­si­det, non potest meus esse dis­ci­pu­lus (Lc 14, 33).

« Si le sel de la terre s’affadit, à quoi servira-​t-​il. Il n’y a plus qu’à le jeter » (Lc 14, 34–35).

Et voi­là. Je pense, mes chers amis, dans cette para­bole, dans ces com­pa­rai­sons que prend Notre Seigneur, Notre Seigneur nous dit, d’une manière impé­ra­tive : Nous devons nous détacher.

Alors, évi­dem­ment, les gens du monde, les gens qui ont l’esprit du monde, ils ne com­prennent plus. Dieu a créé le monde, nous a mis dans ce monde, mais c’est pour vivre de ce monde. C’est que ce monde est bon et que nous pou­vons en jouir ; que nous pou­vons en pro­fi­ter. Mais Notre Seigneur, s’il a pro­non­cé ces paroles et en a ins­pi­ré l’Écriture, c’est que (main­te­nant) les évé­ne­ments ont chan­gé. C’est que l’homme est désor­mais dés­équi­li­bré, désta­bi­li­sé par le péché ori­gi­nel. Et alors, les biens de ce monde l’entraînent vers le péché ; l’entraînent vers l’éloignement de Notre Seigneur Jésus-Christ.

J’ai ache­té des paires de bœufs ; j’ai construit une mai­son ; je me suis marié, je ne puis pas venir. Je ne puis pas m’attacher à vous. Je n’ai pas le temps.

Et voi­là. Et c’est pour­quoi Notre Seigneur demande que nous haïs­sions. Quand Notre Seigneur emploie ce terme odit, je pense qu’il signi­fie sur­tout : se déta­cher. Que le cœur se détache, que nos cœurs se détachent des biens de ce monde dont peut-​être au moins, dans une cer­taine mesure, nous pou­vons les uti­li­ser, il faut vivre dans ce monde. Mais si, encore une fois, nous les uti­li­sons – nous avons des contacts avec notre famille, avec nos amis, avec nos biens, avec ce que nous sommes – nous devons avoir le cœur déta­ché de ces choses-​là, prêts à nous en sépa­rer et en être sépa­rés d’affection, d’attachement.

Alors au moment où l’Église, mes chers amis, va vous don­ner des pou­voirs vrai­ment extra­or­di­naires, car en défi­ni­tive, vous mon­tez cette fois à l’autel, à l’autel qui est le Christ – dans quelques ins­tants, le pon­tife va vous le rap­pe­ler – altare Christus est. À l’autel, où les linges qui entourent l’autel – et dont vous aurez la charge et le soin – repré­sentent les membres du Corps mys­tique de Notre Seigneur Jésus-​Christ et l’Église vous donne le pou­voir de lire désor­mais l’Écriture publi­que­ment pour sanc­ti­fier les âmes, pour les puri­fier, pour les pré­pa­rer, pour les pré­pa­rer à rece­voir Notre Seigneur Jésus-​Christ dans leur âme, dans leur cœur.

Vous allez éga­le­ment tou­cher les vases sacrés. C’est vous qui allez por­ter à l’autel les vases sacrés et les obla­tions, les oblats. Vous par­ti­ci­pez donc d’une manière beau­coup plus intime au Sacrifice de la messe et vous vous pré­pa­rez, un jour, à offrir le Saint Sacrifice.

Alors l’Église vous rap­pelle la néces­si­té de vous sanc­ti­fier et elle vous demande de gar­der le célibat.

Toutes ces choses ne sont plus com­prises aujourd’hui et bien sou­vent, elles ne sont plus appli­quées. Alors, vous vivez dans un temps où vous trou­ve­rez la contra­dic­tion. Il vous fau­dra donc être convain­cus de ce que vous faites ; être convain­cus de cette néces­si­té de la sépa­ra­tion, de ce déta­che­ment, de cet éloi­gne­ment, sinon vous vous lais­se­rez peu à peu, vous aus­si, atti­rer, par les choses du monde et dire : après tout pour­quoi pas, puisque main­te­nant on n’est plus dans la concep­tion de l’Église d’autrefois, mais on a une autre vue des choses de ce monde, une autre appré­cia­tion des choses de ce monde. Pourquoi pas ? Pourquoi ne pas les uti­li­ser ? Et vous vous éloi­gner par le fait même de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Cette concep­tion est fausse. Notre Seigneur Jésus-​Christ nous demande de nous déta­cher des choses de ce monde, parce qu’il sait per­ti­nem­ment que ce sont des choses aux­quelles nous nous atta­chons et qui nous font tom­ber dans le péché. Or le péché, est le grand mal de nos âmes et le mal de toutes les âmes.

Alors, vous qui allez désor­mais mon­ter à l’autel, être l’exemple de la ver­tu pour les fidèles, il est nor­mal que l’Église vous demande d’être des saints, de vous sanc­ti­fier. Et au cours des prières qui sont dites à votre sujet par le pon­tife, l’Église demande que le Saint-​Esprit des­cende dans votre âme, avec tous ses dons. Vous serez donc à nou­veau, recon­fir­més en quelque sorte, dans la grâce du Saint-​Esprit comme vous l’avez été au jour de votre bap­tême et au jour de votre confir­ma­tion. En ce jour, vous allez rece­voir la grâce du sous-​diaconat, vous serez recon­fir­mé dans la grâce de l’Esprit Saint.

Et qu’est-ce que la grâce de l’Esprit Saint sinon la cha­ri­té de Notre Seigneur Jésus-​Christ dans nos cœurs ?

Hier, à l’occasion du pre­mier ven­dre­di du mois, nous avons relu cette Épître magni­fique de saint Paul, qui magni­fie la cha­ri­té de Notre Seigneur Jésus-​Christ et qui sou­haite que nous ayons la science de la cha­ri­té de Notre Seigneur Jésus-​Christ (Ep 3,16–19).

Eh bien, deman­dons aus­si, à tous ceux qui nous ont pré­cé­dés et qui sont dans le Ciel, tous les prêtres, tous les saints Prêtres qui nous ont pré­cé­dés, de nous don­ner cet amour, cet amour de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Et le pon­tife va aus­si pro­non­cer une parole très impor­tante, très grave, à votre sujet, qui est comme tout un pro­gramme, en disant que vous devez avoir la foi, une foi pro­fonde, forte. Parce que tout ce qui n’est pas de la foi – c’est la parole même qui est pro­non­cée – est péché ; tout ce qui n’est pas de la foi est péché. Voilà qui est très impor­tant, qui est très grave.

C’est-à-dire tout ce qui ne se rat­tache pas à la foi en Notre Seigneur Jésus-​Christ est péché. Parce que Notre Seigneur Jésus-​Christ est tout désor­mais. Il est Dieu, Il est Rédempteur, Il est sanc­ti­fi­ca­teur, Il sera le Glorificateur. Il est notre tout. Et cela pour tous les hommes. Par consé­quent, tous ceux qui d’une manière ou d’une autre, refusent ces réa­li­tés, refusent le règne de Notre Seigneur, refusent sa qua­li­té de Dieu, ceux-​là sont dans le péché, péché d’infidélité à Notre Seigneur Jésus-Christ.

Voilà encore une parole très impor­tante qui vous est adres­sée et qui est tout un pro­gramme de vie, tout un pro­gramme d’apostolat, parce que vous aurez à répandre la foi. Vous aurez à prê­cher Notre Seigneur Jésus-​Christ, pour que l’on s’y attache, parce qu’il est la Voie, la Vérité et la Vie.

Remplissez donc, mes chers amis, vos intel­li­gences, vos volon­tés, vos cœurs, vos âmes de Notre Seigneur Jésus-​Christ. Vous avez peu de temps main­te­nant, en défi­ni­tive, avant le sacer­doce, quelques mois qui vous séparent encore du sacer­doce. Un peu plus d’un an avec la grâce de Dieu.

Alors pro­fi­tez de ces mois de sémi­naire pour vous péné­trer de cet idéal : Notre Seigneur JésusChrist. Qu’il soit vrai­ment votre lumière ; qu’il soit votre cha­ri­té ; qu’il soit votre tout, afin que vous com­pre­niez mieux la néces­si­té de pra­ti­quer les ver­tus que le Bon Dieu vous demande de pratiquer.

Pensez à saint Paul, saint Paul qui per­sé­cu­tait Notre Seigneur et qui a été sur le che­min (de Damas) illu­mi­né par Notre Seigneur Jésus-​Christ Lui-​même : « Que voulez-​vous que je fasse ? » dit saint Paul.

Aujourd’hui aus­si, deman­dez vous-​même à Notre Seigneur : Que voulez-​vous que je fasse ? – Eh bien, viens et suis-​moi. – C’est en défi­ni­tive ce que Notre Seigneur a dit à saint Paul. Et alors Notre Seigneur, d’une manière abso­lu­ment incroyable, a choi­si cet homme d’une manière toute par­ti­cu­lière, pour en faire un apôtre excep­tion­nel, en l’instruisant Lui-​même. C’est saint Paul lui-​même qui dit : « Je n’ai même pas eu de contact avec tous les apôtres, sinon rapi­de­ment avec Pierre et Jacques. Mais tout m’a été don­né par la Révélation de Notre Seigneur Jésus-Christ ».

Tout lui a été révé­lé, pen­dant les années qu’il a pas­sées dans la soli­tude et dans le désert. Un peu comme ici, vous dans le sémi­naire, dans cette soli­tude du sémi­naire, eh bien le Bon Dieu se révèle à vous.

Et saint Paul a encore eu cette grâce extra­or­di­naire de péné­trer dans le Ciel et d’y voir des choses que les hommes ne sont pas capables de pro­non­cer, ne sont pas capables de dire. C’est cela l’apôtre. L’apôtre est celui qui, dans une cer­taine mesure, voit. Bien sûr c’est la foi qui nous fait voir, puisque nous n’avons pas la vision. Mais par sa foi, par sa foi vive, voit en quelque sorte la réa­li­té de Notre Seigneur Jésus-​Christ. C’est-à-dire la réa­li­té de Dieu, la réa­li­té de la Sainte Trinité, car en Jésus se trouve le Père et le Saint-​Esprit et toute l’œuvre que Jésus-​Christ a réa­li­sée et à laquelle vous êtes appe­lés à contri­buer. Quelle chose magni­fique, mes chers amis, quelle grâce extra­or­di­naire le Bon Dieu vous fait ! Quelle joie pro­fonde pour vos âmes, mal­gré les dif­fi­cul­tés, mal­gré les épreuves aux­quelles vous aurez à répondre et que vous aurez à subir.

Eh bien ayez confiance ! Demandez à la Vierge Marie qui n’a eu qu’une pen­sée, un amour : son divin Fils ; elle n’a jamais pen­sé à autre chose ; elle n’a jamais vou­lu autre chose ; elle n’a jamais dési­ré autre chose que son divin Fils, son Règne. Elle le mani­feste encore par toutes les appa­ri­tions qu’elle a faites ici-​bas pour le règne de son divin Fils.

Demandez à la très Sainte Vierge Marie de vous don­ner un peu de sa science de Notre Seigneur Jésus-​Christ, elle qui l’avait d’une manière magni­fique, puisqu’elle était rem­plie du Saint-​Esprit, rem­plie de science. Sans doute elle n’avait pas la vision béa­ti­fique comme son divin Fils, mais elle en approchait.

Alors, demandez-​lui de vous faire par­ti­ci­per à sa science, afin de vous faire par­ti­ci­per aus­si à son amour pour Notre Seigneur et son ser­vice pour le règne de Jésus.

Au nom du Père et du Fils et du Saint-​Esprit. Ainsi soit-il.

Fondateur de la FSSPX

Mgr Marcel Lefebvre (1905–1991) a occu­pé des postes majeurs dans l’Église en tant que Délégué apos­to­lique pour l’Afrique fran­co­phone puis Supérieur géné­ral de la Congrégation du Saint-​Esprit. Défenseur de la Tradition catho­lique lors du concile Vatican II, il fonde en 1970 la Fraternité Saint-​Pie X et le sémi­naire d’Écône. Il sacre pour la Fraternité quatre évêques en 1988 avant de rendre son âme à Dieu trois ans plus tard. Voir sa bio­gra­phie.