Plus jamais la guerre ?

« Plus jamais la guerre ! » s’était écrié Paul VI lors de son dis­cours devant l’ONU le 4 octobre 1965. Le pape François s’est récem­ment fait l’écho de ce cri en écri­vant qu’« il est très dif­fi­cile aujourd’hui de défendre les cri­tères ration­nels, mûris en d’autres temps, pour par­ler d’une pos­sible “guerre juste”. Jamais plus la guerre ! » (Encyclique Fratelli tut­ti, 3 octobre 2020, n° 258).

Si les objec­tions faites à la doc­trine de la guerre juste ne sont pas nou­velles, on aurait tort d’en tirer des conclu­sions hâtives : « Il importe donc de ne pas reje­ter [la doc­trine de la juste guerre] sous pré­texte du mau­vais usage qu’on peut en faire, pas plus que l’on ne rejet­te­rait toute idée d’amitié sous pré­texte que de faux amis peuvent en tirer pro­fit » (Michael Walzer, Guerres justes et injustes,Gallimard, Paris, 2010, p. 11). « L’objection qui consiste à remar­quer que les guerres menées dans les trente der­nières années, du Vietnam à l’Irak, n’ont pas tenu grand compte de ces prin­cipes ne remet pas vrai­ment en cause le carac­tère nor­ma­tif des prin­cipes de la guerre juste. Le fait que les prin­cipes puissent être vio­lés ne signi­fie pas que ces prin­cipes n’existent pas » (Monique Canto-​Sperber, L’idée de guerre juste, PUF, Paris, 2010, p. 34).

Des racines lointaines

Dès l’Antiquité, les phi­lo­sophes ont réflé­chi sur la guerre. Pour Platon, la modé­ra­tion est de mise pour régler les dis­cordes (sta­sis) entre cités grecques, mais pas pour faire la guerre (pole­mos) aux nations bar­bares. Si, en effet, une ami­tié natu­relle unit les Grecs, une ini­mi­tié tout aus­si natu­relle les oppose aux Barbares (cf. La République, lib. 5, 470cd ; Les Lois, lib. 1, 629cd).

Au dire de Cicéron, « le droit fécial[1] du peuple romain a déter­mi­né avec soin tout ce qui concerne l’équité de la guerre. Il nous apprend qu’une guerre ne peut être juste, si elle n’a été pré­cé­dée de demande en répa­ra­tion, et si elle n’est régu­liè­re­ment décla­rée » (De Officiis, lib. 1, c. 11). Par ailleurs, « on doit épar­gner ceux qui n’ont été ni cruels ni bar­bares dans la lutte » (Ibid.).

Des premiers chrétiens hésitants

Les pre­miers chré­tiens ont été plu­tôt réti­cents à l’égard du métier des armes qui semble peu conci­liable avec la dou­ceur évan­gé­lique : « Moi, je vous dis de ne pas tenir tête au méchant ; mais si quelqu’un te frappe sur la joue droite, présente-​lui encore l’autre » (Mt 5, 39). « Jésus dit à Pierre : “Remets ton épée dans le four­reau. Ne boirai-​je donc pas le calice que mon Père m’a don­né ?”» (Jn 18,11;Mt 26, 52), « Ne ren­dez à per­sonne le mal pour le mal. […] Ne vous ven­gez point vous-​mêmes, bien-​aimés ; mais lais­sez agir la colère de Dieu » (Rom 12, 17 et 19). 

A l’aube du 3e siècle, Tertullien fait la liste détaillée des périls qui menacent le sol­dat chré­tien au ser­vice d’un pou­voir païen : « Veillera-​t-​il devant les temples aux­quels il a renon­cé ? Soupera-​t-​il aux lieux qu’interdit l’Apôtre ? Ceux qu’il a mis en fuite le jour par ses exor­cismes, les défendra-​t-​il la nuit, s’appuyant et se repo­sant sur la lance avec laquelle a été per­cé le côté de Jésus-​Christ ? Portera-​t-​il l’étendard rival du Christ ? Demandera-​t-​il la livrée du prince, celui qui a déjà reçu celle de Dieu ? Le mort qui attend la trom­pette de l’ange pour se réveiller sera-​t-​il trou­blé par la trom­pette qui réveille le sol­dat ? Le Chrétien sera-​t-​il brû­lé [c’est-à-dire inci­né­ré], d’après la dis­ci­pline du camp, lui auquel il n’est pas per­mis de brû­ler, et à qui le Christ a remis la peine du feu ? Combien d’autres actes dans le ser­vice mili­taire, qui ne peuvent être attri­bués qu’à la pré­va­ri­ca­tion ! N’est-ce pas déjà une pré­va­ri­ca­tion que de s’enrôler du camp de la lumière dans le camp des ténèbres ? » (De la cou­ronne du sol­dat, c. 11).

Au milieu du 5e siècle, saint Léon le Grand aver­tit les sol­dats qui ont fait péni­tence de ne pas se remettre dans l’occasion de pécher : « Il est entiè­re­ment contraire aux règles de l’Église de retour­ner à la milice du siècle, après l’action de la péni­tence […] car celui-​là est enga­gé dans les filets du diable, qui l’est dans la milice de ce monde » (Lettre 157 à Rustique, n° 13).

L’ébauche d’une doctrine

Haut fonc­tion­naire de l’empire romain avant de deve­nir évêque de Milan, saint Ambroise met en lumière à la fin du 4e siècle les rap­ports étroits qui unissent le métier des armes et la ver­tu de justice :

« La force qui défend la patrie contre les bar­bares est tout à fait conforme à la jus­tice, de même que celle qui pro­tège des voleurs, des infirmes ou des compagnons.[…]

« Il y a deux manières de pécher contre la jus­tice ; l’une, c’est de com­mettre un acte injuste ; l’autre, de ne pas défendre une vic­time contre un injuste agresseur. […]

« Celui qui ne repousse pas l’injustice qui menace son frère, alors qu’il le peut, est aus­si cou­pable que celui qui com­met l’injustice » (De Officiis, lib. 1, c. 27, 29 et 36)

Disciple de saint Ambroise, saint Augustin ne rédige aucun trai­té sur la guerre et le métier des armes. En revanche, il par­sème ses écrits de com­men­taires de cir­cons­tance qui ne ces­se­ront d’alimenter la réflexion des phi­lo­sophes et des théo­lo­giens au fil des siècles.

Dans l’Évangile, le seul conseil don­né aux sol­dats n’interdit pas le ser­vice des armes : « Si la doc­trine chré­tienne condam­nait toutes les guerres, on aurait répon­du aux sol­dats dont il est par­lé dans l’Évangile qu’ils n’avaient qu’à jeter leurs armes et à se sous­traire au ser­vice mili­taire. Mais au contraire il leur a été dit : “Ne faites ni vio­lence ni trom­pe­rie à l’égard de per­sonne ; contentez-​vous de votre paie” (Lc 3, 14) En pres­cri­vant aux sol­dats de se conten­ter de leur paie, l’Évangile ne leur inter­dit pas la guerre » (Lettre 138 à Marcellin, n° 15 /​/​Contra Faustum, lib. 22, c. 74).

La déci­sion d’entrer en guerre relève de la seule auto­ri­té poli­tique suprême : « Ce qui importe, dans les guerres qui sont entre­prises, ce sont les causes qui les font entre­prendre et ceux qui en sont les auteurs. Cependant l’ordre natu­rel exige, dans l’intérêt de la paix du genre humain, que le pou­voir de la com­man­der appar­tienne au prince, et que le devoir de la faire, pour la paix et le bien géné­ral, incombe au sol­dat » (Contra Faustum, lib. 22, c. 75).

Cette déci­sion doit être moti­vée par la répa­ra­tion d’une grave injus­tice : « On a cou­tume de défi­nir guerres justes celles qui punissent des injus­tices, quand il faut par exemple entrer en guerre contre une nation ou une cité, qui a négli­gé de punir un tort com­mis par les siens ou de res­ti­tuer ce qui a été enle­vé injus­te­ment » (Questions sur l’Heptateuque, lib. 6, c. 10).

L’objectif final de la guerre ne peut être que le réta­blis­se­ment de la paix : « On doit vou­loir la paix et ne faire la guerre que par néces­si­té, pour que Dieu vous délivre de la néces­si­té de tirer l’épée et vous conserve dans la paix. On ne cherche pas la paix pour exci­ter la guerre, mais on fait la guerre pour obte­nir la paix. Restez donc ami de la paix, même en com­bat­tant, afin que la vic­toire vous serve à rame­ner l’ennemi aux avan­tages de la paix. […]

« Que ce soit donc la néces­si­té et non pas la volon­té qui ôte la vie à l’ennemi dans les com­bats. De même qu’on répond par la vio­lence à la rébel­lion et à la résis­tance, ain­si on doit la misé­ri­corde au vain­cu et au cap­tif, sur­tout quand les inté­rêts de la paix ne sau­raient en être com­pro­mis. » (Lettre 189 au comte Boniface, n° 6)

« A peste, fame et bel­lo, libe­ra nos Domine—De la peste, de la famine et de la guerre, délivrez-​nous Seigneur » sup­plie la Litanie des Saints. Les maux cau­sés par la guerre sont d’abord maté­riels et phy­siques, mais ils sont aus­si et sur­tout moraux : « Ce qu’on blâme avec rai­son dans la guerre, c’est le désir de faire du mal, la cruau­té dans la ven­geance, une âme impla­cable, enne­mie de la paix, la fureur des repré­sailles, la pas­sion de la domi­na­tion et tous autres sen­ti­ments sem­blables » (S. Augustin, Contra Faustum, lib. 22, c. 74).

Pourtant, loin de condam­ner la guerre sans dis­tinc­tion, l’évêque d’Hippone admet qu’elle s’impose par­fois aux hommes de bien : « Il arrive sou­vent que, pour punir ces excès avec jus­tice, il faut que les hommes de bien eux-​mêmes entre­prennent de faire la guerre, soit sur l’ordre de Dieu, soit sur l’ordre d’un gou­ver­ne­ment légi­time, contre la vio­lence de ceux qui résistent, quand les hommes de bien se trouvent dans un tel état de choses humaines, que l’ordre même les contraint soit à pres­crire quelque chose de pareil, soit d’obéir jus­te­ment à ces sortes d’ordres » (Ibid.). D’où la convic­tion com­mune que par­tagent ceux qui, païens et chré­tiens, ont éla­bo­ré au fil des siècles la doc­trine de la guerre juste : « Quoique la guerre soit un redou­table fléau entraî­nant toutes sortes de cala­mi­tés, elle n’est pas cepen­dant intrin­sè­que­ment mau­vaise et contraire au droit natu­rel. Elle est tou­jours un très grave mal phy­sique ; elle n’est pas tou­jours un mal moral. Elle peut être juste, et, quel­que­fois, néces­saire » (Théophile Ortolan, article « Guerre » dans Dictionnaire de Théologie Catholique, t. 6, col. 1908).

Guerre juste contre paci­fisme et bellicisme

Pacifistes et réa­listes ne par­tagent pas cette convic­tion. Pour les paci­fistes, la guerre est immo­rale tou­jours et par­tout : « Le paci­fisme se tra­duit par un juge­ment de valeur (la guerre est un mal), une convic­tion (la guerre ne pro­duit que du mal) et un inter­dit (il ne faut pas faire la guerre)» (Monique Canto-​Sperber, L’idée de guerre juste, PUF, Paris, 2010, p. 5). Doit-​on en déduire que la légi­time défense indi­vi­duelle est elle aus­si immo­rale ? Et sinon, pour­quoi ce qui est licite pour l’hom me seul ne le serait pas lorsqu’ils vivent en socié­té ? D’ailleurs, l’expérience n’enseigne-t-elle pas que la fai­blesse des bons décuple sou­vent l’audace des méchants ? N’est-ce pas la fonc­tion propre et la gran­deur de la ver­tu de force de mettre un frein au mal et à l’injustice grâce à un usage maî­tri­sé de la violence ?

Pour les bel­li­cistes, la guerre est amo­rale, c’est-à-dire dépour­vue de toute mora­li­té, selon l’adage des Romains : « Inter arma silent leges —Face à la guerre, les lois se taisent ». S’il est évident que le métier des armes sup­pose l’acquisition d’un cer­tain savoir-​faire, il n’est pas moins vrai que ceux qui usent de ces tech­niques et ceux qui en font les frais sont des hommes, c’est-à-dire des per­sonnes dont les actions sont mora­le­ment bonnes ou mau­vaises. Ici pas plus qu’ailleurs ne pré­vaut l’adage qui vou­drait que la fin jus­ti­fie les moyens. Nul ne sau­rait en effet user lici­te­ment de moyens injustes au ser­vice d’une cause juste.

Le « jus ad bellum »

Ni paci­fiste ni bel­li­ciste, saint Thomas d’Aquin aborde la ques­tion de la guerre dans son trai­té de la cha­ri­té (II-​II, q. 23–46). L’un des fruits de la cha­ri­té est en effet la paix (Gal 5, 22), laquelle est trou­blée ou res­tau­rée par la guerre (q. 40). Or, pour faire œuvre de paix, la guerre doit être juste dans son déclen­che­ment (jus ad bel­lum) comme dans son dérou­le­ment (jus in bel­lo).

Trois condi­tions sont requises pour que la guerre soit juste dans son déclen­che­ment : Primo, « l’autorité du prince, sur l’ordre de qui on doit faire la guerre. Il n’est pas du res­sort d’une per­sonne pri­vée d’engager une guerre, car elle peut faire valoir son droit au tri­bu­nal de son supé­rieur ; parce qu’aussi le fait de convo­quer la mul­ti­tude, néces­saire pour la guerre, n’appartient pas à une per­sonne pri­vée. Puisque le soin des affaires publiques a été confié aux princes, c’est à eux qu’il appar­tient de veiller au bien public de la cité, du royaume ou de la pro­vince sou­mis à leur auto­ri­té. De même qu’ils le défendent lici­te­ment par le glaive contre les per­tur­ba­teurs du dedans quand ils punissent les mal­fai­teurs, […] de même aus­si il leur appar­tient de défendre le bien public par le glaive de la guerre contre les enne­mis du dehors » (II-​II, q. 40, a. 1, c). L’autorité poli­tique suprême est seule com­pé­tente pour déci­der de l’entrée en guerre, car il lui revient de défendre le bien com­mun contre les per­tur­ba­teurs du dedans (mal­fai­teurs, cri­mi­nels, insur­gés) et les enne­mis du dehors. Les per­sonnes et les socié­tés impar­faites qui com­posent la cité ne sau­raient déclen­cher une guerre. D’abord, en tant que par­ties de la cité, elles peuvent obte­nir jus­tice en recou­rant à l’arbitrage et aux tri­bu­naux ins­ti­tués à cet effet par l’autorité poli­tique suprême. Ensuite, leur posi­tion subor­don­née ne leur assure ni la per­cep­tion adé­quate du bien com­mun dans sa com­plexi­té ni l’autorité néces­saire pour mobi­li­ser les volon­tés de leurs conci­toyens dans le ser­vice des armes.

Secundo, « une cause juste : il est requis que l’on attaque l’ennemi en rai­son de quelque faute »(Ibid.). La cité, qui n’est subor­don­née ici-​bas à aucune auto­ri­té poli­tique supé­rieure, n’a d’autre recours pour ren­trer dans son droit que se défendre elle-​même contre l’injustice, au besoin par la guerre : « Seul un tort peut consti­tuer une juste cause de guerre » (Francisco Vitoria, Leçon sur le droit de la guerre, pars II, n° 13). Encore faut-​il s’assurer « que le dom­mage infli­gé par l’agresseur à la nation ou à la com­mu­nau­té des nations soit durable, grave et cer­tain ; que tous les autres moyens d’y mettre fin se soient révé­lés impra­ti­cables ou inef­fi­caces ; que soient réunies les condi­tions sérieuses de suc­cès ; que l’emploi des armes n’entraîne pas des maux et des désordres plus graves que le mal à éli­mi­ner » (Catéchisme de l’Église catho­lique, 1992, n° 2309).

Tertio, « une inten­tion droite chez ceux qui font la guerre : on doit se pro­po­ser de pro­mou­voir le bien ou d’éviter le mal. […] En effet, même si l’autorité de celui qui déclare la guerre est légi­time et sa cause juste, il arrive néan­moins que la guerre soit ren­due illi­cite par le fait d’une inten­tion mau­vaise » (II-​II, q. 40, a. 1, c). La guerre doit être un acte de jus­tice dont le fruit atten­du est la paix : « Ceux qui conduisent de justes guerres ont la paix dans leur inten­tion » (II-​II, q. 40, a. 1, ad 3). Or, il n’est pas rare qu’une décla­ra­tion de guerre soit juste dans son objet (injus­tice à répa­rer) mais injuste dans sa fin (haine, désir de puis­sance, hégé­mo­nie éco­no­mique ou géos­tra­té­gique, rai­son d’État, etc.).

Le « jus in bello »

Une fois la guerre décla­rée par l’autorité poli­tique, il revient aux sol­dats de la conduire selon la jus­tice : « Les sol­dats […] ne sont pas res­pon­sables glo­ba­le­ment de la jus­tice de la cause pour laquelle ils com­battent ; leur res­pon­sa­bi­li­té se trouve limi­tée par la por­tée de l’activité et de l’autorité qui sont les leurs » (Michael Walzer, Guerres justes et injustes, Gallimard, Paris, 2010, p. 535). Deux condi­tions condi­tionnent la jus­tice de la guerre dans son dérou­le­ment : Primo, la dis­cri­mi­na­tion qui dis­tingue les com­bat­tants —qui peuvent tuer et être tués — et les non-​combattants (civils, bles­sés, malades, pri­son­niers) — qui doivent être pro­té­gés. Secundo, la pro­por­tion­na­li­té qui consiste à adap­ter les moyens aux fins de la guerre en évi­tant les morts et les des­truc­tions inutiles.

Saint Thomas d’Aquin a syn­thé­ti­sé l’enseignement de la tra­di­tion chré­tienne sur la guerre juste. Puisant abon­dam­ment dans les écrits de saint Augustin, l’Aquinate dis­tingue les règles morales qui doivent pré­si­der au déclen­che­ment de la guerre (jus ad bel­lum) et à son dérou­le­ment (jus in bel­lo). Quant à son déclen­che­ment, la guerre n’est licite que si elle est décla­rée par l’autorité poli­tique pour répa­rer une injus­tice grave et res­tau­rer la paix (II-​II, q. 40, a. 1). Quant à son dérou­le­ment, la guerre n’est juste qu’à condi­tion de res­pec­ter les prin­cipes de dis­cri­mi­na­tion — en pré­ser­vant et pro­té­geant les non-​combattants — et de pro­por­tion­na­li­té — en choi­sis­sant les moyens adé­quats pour évi­ter les morts et des­truc­tions inutiles.

Les aléas d’une doctrine

La doc­trine de la guerre juste a subi par la suite une longue éclipse. Elle fait son retour dans le contexte de la guerre du Vietnam grâce à un ouvrage de Michael Walzer inti­tu­lé Guerres justes et injustes (Basic Books, New York, 1977). Depuis lors, les allu­sions qui la concernent se mul­ti­plient outre-Atlantique :

  • l’invasion du Panama par les États-​Unis (20 décembre 1989–31 jan­vier 1990) a reçu pour nom de code « opé­ra­tion Juste Cause »,
  • peu avant d’ordonner l’invasion de l’Irak, Georges W. Bush qua­li­fie l’intervention mili­taire de « juste cause » (Discours sur l’état de l’Union, 28 jan­vier 2003),
  • réso­lu à envoyer plus de troupes en Afghanistan, Barak Obama se jus­ti­fie en évo­quant l’idée de « guerre juste » (Discours de récep­tion du prix Nobel de la paix, 10 décembre 2009).

Héritière d’une antique tra­di­tion chré­tienne, invo­quée récem­ment par des auto­ri­tés sécu­lières, la doc­trine de la guerre juste fait para­doxa­le­ment l’objet de réserves de la part du pon­tife régnant (cf. ency­clique Fratelli tut­ti, 3 octobre 2020, n° 258). Mal à l’aise face à la peine de mort, le magis­tère actuel est éga­le­ment trou­blé face à la guerre. Dès lors qu’à ses yeux la socié­té est au ser­vice de la per­sonne et que le droit à la vie est fon­da­men­tal, être pri­vé de la vie voire la sacri­fier pour assu­rer le bien com­mun devient incom­pré­hen­sible et inte­nable. Ces aléas ont ame­né le colo­nel François-​Régis Legrier jeter un regard neuf sur la guerre juste dans Si tu veux la paix pré­pare la guerre (Via Romana, 2018). Ses réflexions méritent le détour.

La démocratie face à la guerre

La pre­mière par­tie de l’ouvrage décline les rap­ports dif­fi­ciles de la démo­cra­tie et de la guerre selon quatre axes :

  • Oscillation entre paci­fisme et bel­li­cisme. La France de l’entre-deux guerres illustre à l’envi le malaise de la démo­cra­tie face à la guerre. Longtemps paci­fiste, la 3e République finit par s’inquiéter de la mon­tée des périls. De paci­fiste, elle devient sou­dain bel­li­ciste. L’auteur ano­nyme d’un opus­cule publié en 1947 en fait le constat amer : « Lorsque nous nous trou­vâmes comme en rase cam­pagne, homme contre homme, à 40 mil­lions contre plus de 60 mil­lions, ce fut alors, et alors seule­ment que les mêmes bêleurs de paix, les désar­meurs du pays légal, se firent hur­leurs à la guerre : ils s’étaient désar­més (car notre arme­ment avait évo­lué comme nos occu­pa­tions) et, désar­més, ils vou­laient se battre, ou plu­tôt faire battre la France à tout prix. » (Le patrio­tisme ne doit pas tuer la patrie, Éditions de la seule France, p. 25) Plus tard, l’ère de la déco­lo­ni­sa­tion ver­ra le reflux du bel­li­cisme et le retour du pacifisme.
  • Réduction tech­no­lo­gique de la guerre. Le pro­grès tech­nique qui a enva­hi notre quo­ti­dien n’a pas épar­gné les forces armées. L’irruption de la tech­no­lo­gie s’est tra­duite par la réduc­tion en nombre et la tech­ni­ci­sa­tion à outrance de l’armée et des sol­dats qui la com­posent. Or, la guerre du Vietnam pour les États-​Unis et l’intervention en Afghanistan pour les l’URSS sont là pour en témoi­gner : la supé­rio­ri­té tech­no­lo­gique ne suf­fit pas pour gagner une guerre. Elle ne sau­rait en effet sup­pléer les volon­tés défaillantes du poli­tique et du mili­taire. La tech­no­lo­gie ne fait pas gagner la guerre, elle per­met seule­ment d’éviter l’affrontement.
  • Confusion entre poli­tique et mili­taire. La démo­cra­tie vit dans le temps court, à savoir l’intervalle entre deux élec­tions, alors que la guerre agit dans le temps long. On peut gagner rapi­de­ment des batailles, sur­tout si l’on béné­fi­cie de la supé­rio­ri­té tech­nique, mais ces vic­toires sont insuf­fi­santes pour rem­por­ter la guerre. Les batailles gagnées par Napoléon I n’ont pas suf­fi à res­tau­rer la paix en Europe, pas plus que les opé­ra­tions récentes au Kosovo (1999), en Irak (2003) et en Libye (2011) n’ont pu rame­ner la paix en Europe et au Moyen-​Orient. Les sol­dats peuvent rem­por­ter bien des batailles, mais seuls les poli­tiques peuvent gagner la guerre et res­tau­rer la paix.
  • La guerre au ser­vice de l’idéologie. Le prag­ma­tisme qui pré­si­dait aux conflits d’antan a cédé la place à l’idéologie. Il ne s’agit plus aujourd’hui — du moins en appa­rence — de se dis­pu­ter pour des acres de terre, pour un débou­ché sur la mer ou pour un accès aux res­sources, mais d’instaurer la démo­cra­tie uni­ver­selle. L’exaltation des valeurs démo­cra­tiques finit par divi­ser l’humanité entre le camp du Bien et le camp du Mal. Cette dia­bo­li­sa­tion de l’adversaire abou­tit fata­le­ment à la guerre totale, qui fait fi de la dis­tinc­tion entre com­bat­tants et non-​combattants (cf. les bom­bar­de­ments de Dresde, d’Hiroshima et de Nagasaki en 1945).Tout en pré­ten­dant libé­rer les peuples du tota­li­ta­risme, la démo­cra­tie en adopte les vices. Voilà ce qui arrive quand un mode par­ti­cu­lier de gou­ver­ne­ment se mue en reli­gion séculière.

Pour une approche plus sereine

Les graves désordres qui agitent nos socié­tés — Marcel De Corte par­lait même de dis­so­cié­té — rendent dif­fi­cile une appli­ca­tion méca­nique de la doc­trine de la guerre juste. Plutôt que de modi­fier une doc­trine éla­bo­rée pour une cité conforme à l’ordre natu­rel, le colo­nel Legrier sug­gère d’œuvrer dans quatre direc­tions pour que la ques­tion de la guerre puisse être abor­dée à nou­veau avec sérénité :

a. En reve­nir à des guerres limi­tées. Les récentes guerres idéo­lo­giques sur­ve­nues au Moyen-​Orient ont engen­dré le chaos, l’émergence de l’État Islamique, une flam­bée du ter­ro­risme et d’importants flux migra­toires. Il est donc urgent de reve­nir à des guerres limi­tées car mesu­rées par le réel.

b. Clarifier la ques­tion de l’homicide. La ques­tion des rap­ports entre la cité et les citoyens, c’est-à-dire entre le tout et les par­ties, devrait être cla­ri­fiée dans les esprits afin de com­battre les dérives de l’individualisme et du tota­li­ta­risme. Une concep­tion orga­nique de la socié­té per­met­trait de mieux sai­sir les moyens — par­fois extrêmes — dont la socié­té doit user contre les enne­mis du dedans comme du dehors.

c. Combattre l’hédonisme. Dans une socié­té obnu­bi­lée par la recherche du plai­sir et du confort indi­vi­duels, l’idéal mili­taire cen­tré sur la défense du bien com­mun jusqu’au sacri­fice de sa vie fait figure de curio­si­té. Ce fos­sé entre l’armée et la socié­té ne faci­lite ni le recru­te­ment des sol­dats ni l’intelligence des risques qu’ils assument pour notre bien à tous.

d. Faire pri­mer la rai­son sur l’émotion. Les mass media, Internet, les réseaux sociaux sou­mettent les acteurs de la vie publique, y com­pris nos sol­dats, à la tyran­nie de l’émotion. Rétablir le contrôle de la rai­son sur les émo­tions est un préa­lable néces­saire pour pou­voir abor­der serei­ne­ment les ques­tions de vie… et de mort.

Abbé François Knittel

Notes de bas de page

  1. rela­tif aux trai­tés de paix[]