En Chine, l’étoile de Mao contre la croix de Jésus, par Alain Toulza

Tout comme lors de la Révolution fran­çaise, les auto­ri­tés nou­velles et com­mu­nistes de l’État, en Chine, se sont employées à la fois à sou­mettre et à per­sé­cu­ter les dis­ciples de Notre-Seigneur.

C’est en 1912 que le der­nier empire de Chine, jus­qu’a­lors domi­né par la dynas­tie mand­choue des Qing, s’ef­fondre sous le choc de deux forces natio­na­listes conjointes : au nord, celles des « Seigneurs de la guerre » diri­gées par Yuan Shikai, ancien ministre du der­nier empe­reur, au sud celles de Sun Yat-​sen, fon­da­teur du par­ti répu­bli­cain Kuomintang. Elles ne tar­de­ront pas à se divi­ser, per­met­tant ain­si aux Japonais de s’emparer d’im­por­tantes pos­ses­sions alle­mandes de Chine en août 1914. Entrée en guerre aux côtés des alliés en 1917, la Chine n’ob­tient pas pour autant, en 1919, la rené­go­cia­tion des trai­tés inégaux qui lui avaient été impo­sés à la fin du siècle pré­cé­dent, orga­ni­sant son démem­bre­ment par­tiel. D’où, en mai 1919, de vio­lentes mani­fes­ta­tions anti-​occidentales et anti-​japonaises dans les villes chinoises.

Mao Tse-​Toung

Né, dans les faits, en 1918, et consti­tué offi­ciel­le­ment à Shanghaï au mois de sep­tembre 1920, le par­ti com­mu­niste chi­nois (pre­mier par­ti com­mu­niste créé à l’ex­té­rieur de la Russie) est pous­sé par la Troisième inter­na­tio­nale à col­la­bo­rer avec l’ar­mée du Kuomintang com­man­dée par Tchang Kaï-​shek, dans sa lutte contre les Seigneurs de la guerre. Mais celui-​ci sup­porte mal la riva­li­té poli­tique mon­tante de Mao. Entre sep­tembre 1926 et mars 1927 son armée s’empare de Hangzhou, puis de Nankin, enfin de Shanghaï le 26 mars. Là s’a­chève la coopé­ra­tion avec les com­mu­nistes, que Tchang Kaï-​shek fait mas­sa­crer ain­si que des mil­liers d’ou­vriers dans toute la ville le 12 avril, réci­di­vant en novembre à Wuhan, puis en décembre à Nankin, et contrai­gnant ain­si le par­ti com­mu­niste à la clan­des­ti­ni­té jus­qu’en 1949 (Malraux évo­que­ra les mas­sacres de Shanghaï dans son roman La condi­tion humaine, et ceux de Canton dans Les Conquérants). Tchang reprend alors l’of­fen­sive contre les Seigneurs de la guerre et s’empare de Beijing (Pékin) en juin 1928. La Chine est de nou­veau réunifiée.

Jusqu’en 1927, le par­ti com­mu­niste était prin­ci­pa­le­ment d’es­sence urbaine dans le recru­te­ment de ses mili­tants, dans la com­po­si­tion de ses élites (domi­nées par des intel­lec­tuels) et dans ses actions insur­rec­tion­nelles (grèves d’ou­vriers de 1925). Chassé de l’ap­pa­reil du par­ti, qu’il consi­dé­rait comme trop embour­geoi­sé, mais désor­mais ren­du libre par le mas­sacre de ses diri­geants à Shanghaï, Mao Tse-​toung s’ap­pli­que­ra, par la suite, à faire, des pay­sans vivant dans la misère (les trois quarts des Chinois), le pro­lé­ta­riat de la révo­lu­tion chi­noise, au contraire de ce que Lénine puis Staline pré­co­ni­saient. Et d’ailleurs, la plus grande patrie de l’in­dus­trie (90 % de la métal­lur­gie, 80 % du tex­tile, 70 % de la houille) était encore aux mains des étrangers.

C’est à Juichin, dans la pro­vince loin­taine du Kiangsi « libé­rée » en 1931 par ses troupes que dirige Chou En-​laï, que le futur « Grand Timonier » lan­ce­ra les bases de sa poli­tique à venir. Les grands domaines de la pro­vince sont confis­qués, mor­ce­lés et les terres dis­tri­buées aux petits pay­sans. Les dettes et l’u­sure, plaies tra­di­tion­nelles des cam­pagnes, sont annu­lées. Au plan reli­gieux, la Constitution pro­mul­guée par le « Gouvernement cen­tral démo­cra­tique des ouvriers et des pay­sans » pré­tend garan­tir « une vraie liber­té reli­gieuse aux ouvriers et pay­sans et à la popu­la­tion labo­rieuse », mais « adhère au prin­cipe de la sépa­ra­tion totale de la reli­gion et de l’État » et pré­voit déjà que tous les citoyens béné­fi­cie­ront du droit de pro­pa­gande anti­re­li­gieuse. Elle annonce aus­si qu”« aucune des ins­ti­tu­tions reli­gieuses des impé­ria­listes ne sera auto­ri­sée à sub­sis­ter à moins qu’elle ne se range sous la loi sovié­tique ». Cette dis­po­si­tion visait, bien enten­du, toutes les confes­sions chré­tiennes. De fait, la popu­la­tion catho­lique du Kiangsi fut tout sim­ple­ment liqui­dée et de modestes pay­sans confes­sèrent leur foi sous la tor­ture, pre­miers mar­tyrs du régime com­mu­niste. Mais en 1934, Mao est chas­sé du Kiangsi par l’ar­mée du Kuomintang et doit opé­rer une retraite de 12 000 kms célèbre sous le nom de « Longue Marche » (près d’un an), jus­qu’à la loin­taine pro­vince du Shaanxi.

De 1931 à 1949, l’é­vo­lu­tion du conti­nent chi­nois est for­te­ment mar­quée par l’im­plan­ta­tion japo­naise dans la majo­ri­té du pays. La guerre sino-​japonaise se sol­de­ra par la mort de plus de 3 mil­lions de sol­dats chi­nois et de plus de 9 mil­lions de civils, et les Japonais auront contraint à des tra­vaux de force plus de 10 mil­lions de Chinois. Cela dit, les vic­toires du Japon (1937, 1938) ne sont pas sans lien avec l’ab­sence d’u­ni­té entre ses adver­saires. La trêve qu’ils signent en 1936 per­met seule­ment à cha­cun de guer­royer dans ses terres. En 1941, l’ar­mée du Kuomintang et une par­tie des troupes com­mu­nistes finissent par s’af­fron­ter, sou­li­gnant la fra­gi­li­té du front uni. Malgré tout, usée par une guerre de har­cè­le­ments inces­sants, l’ar­mée japo­naise finit par capi­tu­ler le 9 sep­tembre 1945.

Le départ des Japonais laisse les deux camps chi­nois face à face. Dans les trois pre­mières années, le Kuomintang, qui dis­pose d’une armée nom­breuse et bien équi­pée, a le des­sus, mais peu à peu le vent tourne. De sep­tembre 1948 à jan­vier 1949, la bataille de Huei oppose un mil­lion d’hommes. Les armées com­mu­nistes, conduites par Deng Xiaoping, écrasent les divi­sions natio­na­listes. L’une après l’autre, les villes tombent entre leurs mains. Le Kuomintang, avec près d’un mil­lion de sol­dats et de civils, quitte alors la Chine conti­nen­tale et s’ins­talle à Taïwan. La Chine est pas­sée sous le contrôle des com­mu­nistes. Ceux-​ci avaient déjà pro­cla­mé, le 1er octobre 1949, au bal­con de la place Tian An-​men de Pékin, la fon­da­tion de la République popu­laire de Chine.

L’Église en Chine en 1949

À la nais­sance de la République popu­laire, l’Église de Chine comp­tait envi­ron 4 mil­lions de fidèles pour une popu­la­tion de 463 500 000 habi­tants. Il y avait 20 archi­dio­cèses, 85 dio­cèses et 39 pré­fec­tures apos­to­liques avec 27 Ordinaires chi­nois. Les mis­sion­naires étran­gers étaient 3 080 pour 2 557 prêtres autoch­tones. L’Église s’é­tait dotée, en outre, d’in­nom­brables écoles en tous genres et de tous degrés, spé­cia­le­ment de trois uni­ver­si­tés à Pékin, Tien-​Tsin et Shanghaï (la célèbre uni­ver­si­té Aurore).

Au contraire de ce qui s’é­tait pas­sé dans les anciennes pos­ses­sions fran­çaises, les pre­miers mis­sion­naires – et leurs suc­ces­seurs – ne s’é­taient pas intro­duits en Chine dans « les bottes » d’un quel­conque occu­pant colo­ni­sa­teur, mais étaient arri­vés par leurs propres moyens. Ils n’ont dû, par consé­quent, à conver­tir des Chinois que par leurs seuls mérites et, par­fois, par le sacri­fice de leur vie. Il n’y avait donc rien de « colo­nia­liste » ou d”« impé­ria­liste » dans leur évangélisation.

C’est en 1294 que fut éta­blie la pre­mière église catho­lique en Chine, par le frère fran­cis­cain ita­lien Giovanni da Montecorvino. Il en fut le pre­mier évêque catho­lique et il construit sa cathé­drale en 1299 à Khanbaliq, connue aujourd’­hui sous le nom de Pékin. Mais en 1368 la dynas­tie Yuan (1271–1368) s’ef­fondre et la dynas­tie Ming qui lui suc­cède inter­dit le catho­li­cisme (saint François- Xavier est mort le 3 décembre 1552 dans une île au large de Canton). Elle dis­pa­raît à son tour en 1644. Vers la fin de son règne, en 1583, Matteo Ricci – le mis­sion­naire le plus célèbre de la Chine – par­vient à inau­gu­rer la mis­sion jésuite. Il a publié plu­sieurs livres en chi­nois pour pro­mou­voir le catho­li­cisme, dont le plus célèbre était son Tianzhu Shiyi, ou le Vrai sens du Seigneur des Cieux (1603). Après lui, un autre jésuite, Adam Schall von Bell, savant astro­nome, fait sa place à la cour de l’empereur Sun Shi qui le nom­me­ra « Maître des secrets du ciel » et, suprême hon­neur, unique pour un étran­ger, man­da­rin de pre­mière classe. Avec lui, la popu­la­tion catho­lique va pas­ser de 3 000 à 200 000 âmes. En 1685, le pre­mier prêtre chi­nois, Gregory Luo Wenzao, domi­ni­cain (1616–1691), est consa­cré évêque catho­lique romain. En 1926 (année du début de la conquête du pou­voir com­mu­niste), le pape sacre à Rome les six pre­miers évêques chi­nois de la période contem­po­raine. L’Église catho­lique n’a donc pas atten­du Mao pour don­ner à la Chine les moyens de « sini­ser » son clergé.

Premières persécutions (1945–1950)

Dès après la fin de la guerre avec le Japon (1945), l’Église subit les pre­mières per­sé­cu­tions dans les ter­ri­toires conquis par les troupes de Mao Tse-​toung, lequel, dans son Rapport pré­sen­té le 22 jan­vier 1934 au deuxième Congrès natio­nal des soviets de la Chine, décla­rait déjà : « Dans les ter­ri­toires sovié­tiques chi­nois, les prêtres catho­liques et les pas­teurs pro­tes­tants ont été expul­sés par les masses popu­laires. Les pro­prié­tés sai­sies par les mis­sion­naires impé­ria­listes ont été ren­dues au peuple. Les écoles mis­sion­naires ont été trans­for­mées en écoles sovié­tiques. Bref, les dis­tricts sovié­tiques chi­nois ont été les seuls à être libé­rés du joug impé­ria­liste. » (Albert Galter, Le com­mu­nisme et l’Eglise catho­lique, Fleurus, 1956, p. 143) Il y eut bien d’autres mesures de rétor­sion : incen­dies d’é­glises, vio­lences sur des prêtres, assas­si­nats de fidèles, ran­çons exor­bi­tantes pour la libé­ra­tion d’o­tages, occu­pa­tion de construc­tions sco­laires et d’oeuvres sociales, etc.

Mais c’est à par­tir de 1945 qu’on peut par­ler d’une per­sé­cu­tion orches­trée, métho­dique et géné­ra­li­sée. Comme par­tout ailleurs dans le monde com­mu­niste, on pro­cla­ma la liber­té et la tolé­rance reli­gieuses. Comme par­tout ailleurs, l’a­gres­sion contre les ins­ti­tu­tions ecclé­siales débu­ta par une vio­lente cam­pagne de déni­gre­ment, inces­sante et mul­ti­forme dans ses pro­cé­dés, omni­pré­sente dans les écoles, les usines, les bureaux, débi­tant les mêmes argu­ments écu­lés sur la pré­ten­due absur­di­té de la foi en Dieu, les mêmes pon­cifs dif­fa­ma­toires sur la chas­te­té des prêtres et des reli­gieuses, les mêmes énor­mi­tés sur la richesse du cler­gé et sur sa com­pli­ci­té avec les classes domi­nantes. Il s’y ajou­tait la dénon­cia­tion des élé­ments étran­gers et vas­saux de l’im­pé­ria­lisme que consti­tuaient les missionnaires.

Puis vint, sans beau­coup tar­der, la phase éga­le­ment tra­di­tion­nelle de « cam­pagne pour la réédu­ca­tion » néces­saire à la créa­tion de « l’homme nou­veau » : bien que répé­tés à satié­té, les « bons » mes­sages ne suf­fisent pas à trans­for­mer les men­ta­li­tés en pro­fon­deur ; il faut, pour que les indi­vi­dus s’en imprègnent en pro­fon­deur, les ame­ner à en dis­cu­ter, à se situer per­son­nel­le­ment eux-​mêmes par rap­port aux « véri­tés » que ces mes­sages délivrent, ana­ly­ser leurs propres réac­tions (sous l’oeil du réédu­ca­teur) pour finir par pro­cé­der à leur auto­cri­tique publique. Au besoin, les fortes têtes feront l’ob­jet de séances spé­ci­fiques en d’autres lieux, aidés en cela par quelques tech­niques physico-​chimiques et autres gra­cieu­se­tés plus mus­clées, sort réser­vé par­ti­cu­liè­re­ment aux catho­liques rétifs. Les com­mu­nistes chi­nois sont pas­sés maîtres dans cette entre­prise de « lavage de cer­veau » collectif.

La socié­té est alors prête à accep­ter, voire à sou­te­nir les pre­mières mesures d’au­to­ri­té : trans­fert aux mains du Parti des écoles confes­sion­nelles, trans­for­ma­tion d’é­glises en lieux de confé­rences, salles de bal, étables, entraves à la cir­cu­la­tion des consa­crés, confis­ca­tion de tous les biens fon­ciers des mis­sions, déjà gre­vés de taxes d’une valeur supé­rieure aux biens eux-mêmes.

Les esprits ont été si bien matés et dis­ci­pli­nés que l’é­tape sui­vante n’a pas grand mal à se réa­li­ser. Il s’a­git cette fois de la mise en place de « tri­bu­naux populaires ».

Cela com­mence par des mani­fes­ta­tions contre les mis­sions, pro­vo­quées en sous-​main par le Parti, pour convaincre les mis­sion­naires de par­tir. Leur refus pro­voque des troubles « spon­ta­nés » de plus en plus vio­lents en sorte que le Parti se trouve obli­gé « au nom du Peuple » d’ar­rê­ter l’é­vêque, les prêtres, les reli­gieuses, les laïcs les plus en vue, et d’ou­vrir leur pro­cès en pré­sence de mil­liers de per­sonnes et sans droit de défense.

Assortis de « témoi­gnages » invé­ri­fiés, les actes d’ac­cu­sa­tion, des plus extra­va­gants, sont alors lus au milieu des voci­fé­ra­tions de la foule :

  • conver­sion des enfants au catho­li­cisme par la force ;
  • tor­tures infli­gées aux malades dans les hôpitaux ;
  • refus de nour­ri­ture aux enfants des orphelinats ;
  • énu­cléa­tion des yeux à des fins de recherche scien­ti­fique en Occident ;
  • recel d’é­normes quan­ti­tés d’or dans les églises ;
  • espion­nage au pro­fit du Kuomintang et de l’Amérique impérialiste.

Des pro­cès de cette sorte, il y en eut par cen­taines, s’ac­com­pa­gnant par­fois d’actes de bar­ba­rie, comme celui de faire par­cou­rir au condam­né les rues du vil­lage sous les insultes et les coups de la popu­lace exci­tée par des agents du Parti. Les condam­na­tions variaient selon la natio­na­li­té de l’ac­cu­sé et la gra­vi­té de ses pré­ten­dus méfaits. Cela pou­vait aller de la mort igno­mi­nieuse (voir enca­dré page sui­vante) à des amendes exor­bi­tantes pour cer­tains mis­sion­naires (évêques ou prêtres) contraints ain­si à se rendre en zone étran­gère pour aller y cher­cher de l’argent, ce qui était un moyen aisé de les expul­ser. Lorsqu’ils n’é­taient pas tor­tu­rés avec une par­ti­cu­lière cruau­té, les prêtres chi­nois plus sou­vent condam­nés aux tra­vaux for­cés, y étaient sou­mis jus­qu’à huit heures par jour à des cours de mar­xisme qui finis­saient par détra­quer leur cerveau.

Le « mouvement de la triple autonomie » (1951–1953)

C’est à par­tir de membres de groupes pro­tes­tants, comp­tant 700 000 âmes au moins, que va s’é­di­fier la « refonte de la pen­sée » reli­gieuse en Chine, ain­si défi­nie, début février 1949, par le pas­teur Chao Tzu-​che’n, doyen de la Faculté de théo­lo­gie de l’u­ni­ver­si­té d’Etat Yenching, récla­mant une « révo­lu­tion » dans les Églises : « Les Credo des diverses Églises ont une ori­gine humaine mar­quée par des condi­tions sociales et poli­tiques. Les chré­tiens de Chine doivent se déso­li­da­ri­ser de tous ces apports de l’his­toire (…). Il est grand temps pour la Chine de se don­ner une théo­lo­gie chi­noise, avec une théo­rie de la Création, une phi­lo­so­phie de l’his­toire, une inter­pré­ta­tion de la vie humaine et de la rédemp­tion du Christ. Cette théo­lo­gie (…) devra s’har­mo­ni­ser avec la culture chi­noise et l’im­ma­nen­tisme dyna­mique mar­xiste. Le chris­tia­nisme devra être « repen­sé » pour que le témoi­gnage chré­tien puisse être por­té devant les com­mu­nistes. » (Jean Lefeuvre, Les enfants dans la ville, Témoignage chrétien-​Casterman, p. 17)

Dans son approche limi­naire des catho­liques, le gou­ver­ne­ment popu­laire sau­ra uti­li­ser ce dis­cours et, sur­tout, la col­la­bo­ra­tion d’un pro­tes­tant gagné au mar­xisme depuis dix ans et très tôt sou­te­nu par M. Chou En-​lai, M. Wu Yao-​tsung. Celui-​ci avait rédi­gé, en juillet 1950, un Manifeste cosi­gné par qua­rante per­son­na­li­tés pro­tes­tantes, qu’il publia le 25 sep­tembre quand il eut recueilli 1 527 autres signa­tures. Ce Manifeste repre­nait à son compte la for­mule d’une « Triple auto­no­mie » dont le prin­cipe avait été déjà émis par des milieux pro­tes­tants en 1940. Wu Yao-​tsung le pré­ci­sa dans une décla­ra­tion à l’a­gence Chine Nouvelle le 14 jan­vier 1951, met­tant l’ac­cent sur la néces­si­té, pour les chré­tiens chi­nois, de ces­ser d’être les « chiens cou­rants de l’im­pé­ria­lisme reli­gieux étran­ger » en réin­ven­tant dans leur culture propre la théo­lo­gie occi­den­tale. Il est juste de dire que la majo­ri­té des Églises pro­tes­tantes ne par­ta­geait pas les excès du dis­cours de ce notable anté­rieu­re­ment gra­dué de l’u­ni­ver­si­té Columbia de New York, et que nombre de ses hié­rarques – dont un évêque métho­diste –, dénon­cés comme de « tristes intri­gants ven­dus aux impé­ria­listes », en subirent les fâcheuses réper­cus­sions per­son­nelles. Mais l’am­bi­tieux M. Wu avait su uti­li­ser les tech­niques mar­xistes de mani­pu­la­tion et arra­cher, non sans mal, quelques mil­liers de signa­tures. Il finit même par sub­sti­tuer, au Conseil natio­nal pro­tes­tant, repré­sen­ta­tif de 70 % des diverses confes­sions, son propre Conseil, lequel par­vint à assu­rer pro­gres­si­ve­ment sa domination.

L’idée maî­tresse du Manifeste fut récu­pé­rée par le gou­ver­ne­ment. Dans son Dictionnaire des termes nou­veaux, il lui don­na une défi­ni­tion offi­cielle sous le terme de « Mouvement de la triple auto­no­mie », qu’il lan­ça en jan­vier 1951 et qui devint la réfé­rence per­ma­nente du degré d’in­té­gra­tion mar­xiste des com­mu­nau­tés chré­tiennes, sin­gu­liè­re­ment catho­liques, et de l”« Église patrio­tique » nais­sante – schis­ma­tique en dépit de quelques décla­ra­tions illu­soires sur ses rap­ports avec le pape. Par « Triple auto­no­mie », il fal­lait entendre :

  • une « auto­no­mie de gou­ver­ne­ment » : l’Église admi­nis­trée exclu­si­ve­ment par des Chinois devait recru­ter elle-​même son per­son­nel avec ses propres moyens et sans le contrôle du pape ;
  • une « auto­no­mie éco­no­mique » : l’Église de Chine ne devait rece­voir aucun sub­side de l’é­tran­ger, même pour ses œuvres de bienfaisance ;
  • une « auto­no­mie d’ex­ten­sion » : plus aucun mis­sion­naire et, sur­tout éla­bo­ra­tion d’une nou­velle théo­lo­gie fon­dée sur la culture chi­noise conforme (laquelle était désor­mais sou­mise à l’i­déo­lo­gie com­mu­niste) ; expri­mé plus sub­ti­le­ment : « Les chré­tiens chi­nois doivent décou­vrir les tré­sors de l’Évangile du Christ par eux-​mêmes et pour eux-​mêmes. Ils doivent se libé­rer de la théo­lo­gie occi­den­tale et créer un nou­veau sys­tème théo­lo­gique à leur mesure. C’est là le seul moyen de mettre en pra­tique l’es­prit (révo­lu­tion­naire) du Christ dans notre « nou­velle Chine ». » (Agence natio­nale Hsin Hwa du 14 jan­vier 1951)

L’application de la stra­té­gie com­mu­niste visant, à tra­vers le Mouvement de la triple auto­no­mie, à dis­lo­quer les com­mu­nau­tés chré­tiennes et à « récu­pé­rer » (voir enca­dré page 37) le cler­gé, fut confiée à un « Bureau des Affaires reli­gieuses » créé le 12 jan­vier 1951 et char­gé, notam­ment, de pro­mou­voir une « Église patrio­tique ». Les Églises pro­tes­tantes avaient eu leur Wu Yao-​tsung. Il fal­lait que l’Église catho­lique ait le sien. Le Bureau des Affaires reli­gieuses le recru­ta en la per­sonne du direc­teur de l’u­ni­ver­si­té catho­lique L’Aurore, M. Hu Wen-​yao, qui apos­ta­sia publi­que­ment, le 18 jan­vier 1951 à Pékin, au cours d’une réunion des repré­sen­tants d’une ving­taine d’é­ta­blis­se­ments de l’en­sei­gne­ment supé­rieur sub­ven­tion­nés par l’é­tran­ger, réunion pré­si­dée par le ministre de l’Enseignement supé­rieur. Nous le retrou­ve­rons plus tard. Dans l’im­mé­diat, il fut rem­pla­cé, à la tête de l’u­ni­ver­si­té L’Aurore, par un autre apos­tat, M. Ma Hsü-lun.

Le Gouvernement ten­ta, à deux reprises – d’a­bord à Tien-​Tsin, puis, le 17 jan­vier, à Pékin, dans une réunion natio­nale où inter­vint M. Chou En-​lai lui-​même –, d’a­me­ner les catho­liques à sous­crire offi­ciel­le­ment au Mouvement de triple auto­no­mie, mais les évêques pré­sents n’ayant pas obte­nu par la suite, du Bureau des affaires re- Ma Hsü-​lun ligieuses, des éclair­cis­se­ments sur cer­taines for­mu­la­tions ambi­guës rela­tives à l’au­to­ri­té du pape, la ten­ta­tive se sol­da par un échec. L’action des­truc­trice des com­mu­nistes ren­con­tra sur son che­min deux forces inat­ten­dues sur les­quelles l’é­pis­co­pat sut vite qu’il pou­vait s’ap­puyer : la jeu­nesse catho­lique et la Légion de Marie.

La jeunesse catholique chinoise

Nous n’a­vons que peu d’ou­vrages pour savoir ce qu’il en était de l’é­tat men­tal des catho­liques chi­nois face aux forces com­mu­nistes défer­lant sur « l’Empire du Milieu ». Il en est un, cepen­dant, inti­tu­lé Les Enfants dans la Ville, datant de 1954, qui décrit avec forces détails et une grande sen­si­bi­li­té le com­por­te­ment de la jeu­nesse catho­lique de Shanghaï, ville du pays comp­tant le plus grand nombre de chré­tiens, face à la stra­té­gie de dés­in­té­gra­tion de l’Église qu’a déployée le gou­ver­ne­ment popu­laire pro­cla­mé par Mao Tse-toung.

Quand « l’Armée popu­laire de Libération » péné­tra dans Shanghaï le 24 mai 1949, la jeu­nesse catho­lique de cette métro­pole de 6 mil­lions d’ha­bi­tants était for­mée essen­tiel­le­ment dans des éta­blis­se­ments catho­liques de renom dont les plus impor­tants étaient le col­lège Saint-​Ignace et la pres­ti­gieuse uni­ver­si­té L’Aurore. L’attitude ouverte et construc­tive de cette jeu­nesse lui avait certes valu bien des sym­pa­thies dans la popu­la­tion, mais, face au dog­ma­tisme du mou­ve­ment cryp­to­marxiste de la « Jeunesse néo­dé­mo­cra­tique » – qui s’é­tait consti­tué dans le sillage de l’ar­mée révo­lu­tion­naire et, exi­geant de ses membres une pro­fes­sion d’a­théisme mili­tant béné­fi­ciait auprès des nou­velles auto­ri­tés poli­tiques d’un poids énorme –, il deve­nait pré­vi­sible que les asso­cia­tions catho­liques auraient à user, volens nolens, d’une stra­té­gie rela­tion­nelle à la fois plus pru­dente et plus incisive.

Le rec­teur du col­lège Saint-​Ignace, le père jésuite Béda Tsang, dont il sera ques­tion à plu­sieurs reprises, en avait bien conscience : « Il est clair, expliquait-​il, que l’as­ser­vis­se­ment de l’Église est le but que pour­suit notre gou­ver­ne­ment, à l’ins­tar des autres gou­ver­ne­ments popu­laires. Mais la situa­tion concrète de notre Église est dif­fé­rente de celle des pays d’Europe cen­trale : nos catho­liques ne sont qu’une très faible mino­ri­té, diri­gée par des évêques étran­gers pour la plu­part. Dans sa lutte pour la foi et la défense du lien avec Rome, l’Église chi­noise doit évi­ter de pas­ser devant l’o­pi­nion natio­nale pour une fac­tion réac­tion­naire au ser­vice de « l’im­pé­ria­lisme étran­ger ». » Ainsi convenait-​il de reje­ter aus­si bien la résis­tance butée et pro­vo­cante dans des ques­tions n’en­ga­geant pas la foi que la col­la­bo­ra­tion incon­di­tion­née des faibles cédant peu à peu sur tout ce qu’on leur demande. Fidélité abso­lue, donc, quand la foi est en jeu, et conces­sions sur des points secon­daires, ce qui néces­si­tait aus­si bien de l’in­tel­li­gence que du cou­rage. L’Église se devait de ne pas appa­raître comme l’en­ne­mie du gou­ver­ne­ment sur ce qui tou­chait essen­tiel­le­ment à la vie natio­nale. Plutôt que de défendre ses biens, et même ses oeuvres, il impor­tait qu’elle réser­vât le meilleur de ses forces pour gar­der vivante la com­mu­nau­té de foi de ses membres.

Il fal­lait armer d’ur­gence une jeu­nesse certes bien for­mée intel­lec­tuel­le­ment, mais peu pré­pa­rée à affron­ter un registre d’en­doc­tri­ne­ment com­mu­niste per­ni­cieux uti­li­sant une dia­lec­tique de groupe inha­bi­tuelle et par­fai­te­ment rodée et alter­nant les pres­sions col­lec­tives avec des séquences indi­vi­duelles de condi­tion­ne­ment. Il fal­lait la rendre apte à confron­ter, le moment venu, aux déduc­tions pié­gées de l’i­déo­lo­gie mar­xiste, des argu­ments théo­lo­giques solides appuyés sur une apo­lo­gé­tique réno­vée (en par­ti­cu­lier en matière de science et foi). Mais il fal­lait, aus­si, for­ger son âme pro­fonde de manière qu’elle dis­po­sât de toute la force néces­saire face aux menaces et chan­tages plus ou moins voi­lés, et de la ver­tu chré­tienne d’hé­roïsme devant l’é­preuve éven­tuelle du mar­tyre. Doctrinale et spi­ri­tuelle à la fois, la for­ma­tion spé­ci­fique don­née en quelques mois par un groupe de prêtres chi­nois à près de trois mille étu­diants et col­lé­giens, mêlant cours, temps de silence, de prière com­mune et d’a­do­ra­tion – un peu sur le modèle des retraites spi­ri­tuelles igna­ciennes – per­mit à l’Église chi­noise de se doter d’une cohorte de mili­tants che­vron­nés qui allaient consti­tuer le fer de lance de la résis­tance de la com­mu­nau­té catho­lique de Shanghaï, puis fina­le­ment du pays. De son côté, le Bureau cen­tral catho­lique coor­don­na l’ef­fort apos­to­lique sur le plan national.

Mais le groupe des Pères chi­nois esti­ma sou­hai­table de ne pas consti­tuer une orga­ni­sa­tion nou­velle, pres­sen­tant que les struc­tures ecclé­siales visibles seraient par­mi les pre­mières cibles du pou­voir com­mu­niste ; il s’at­ta­cha, en consé­quence, à édi­fier une Action catho­lique dif­fuse à par­tir de plus de 900 élèves, gar­çons et filles, qui se suc­cé­dèrent pour des retraites fer­mées de trois jours et consti­tuèrent des « groupes de caté­chismes » (les fameux Yaoli Hsiaotsu) qui se réunis­saient une fois par semaine, le soir après les cours et jusque tard dans la nuit. Ils consti­tuèrent ain­si l’ar­ma­ture invi­sible d’un apos­to­lat de proxi­mi­té (notam­ment au sein de la Légion de Marie) n’of­frant aucune prise aux auto­ri­tés publiques.

Au mois de décembre 1950 avait été lan­cée, dans tous les éta­blis­se­ments sco­laires du pays, une vaste cam­pagne d’en­rô­le­ment des Volontaires de Corée confiée à la Jeunesse néo­dé­mo­cra­tique et s’ins­cri­vant dans le cadre d’une Convention patrio­tique que tous les Chinois devaient signer. Cette conven­tion com­por­tait mal­heu­reu­se­ment une phrase inac­cep­table pour les catho­liques : « J’approuve et sou­tiens le Parti com­mu­niste chi­nois. » À L’Aurore, dont la nou­velle direc­tion « patrio­tique » ambi­tion­nait de faire le modèle natio­nal de la coopé­ra­tion catho­lique aux objec­tifs gou­ver­ne­men­taux, les étu­diants catho­liques s’op­po­sèrent si har­di­ment qu’ils obtinrent la modi­fi­ca­tion de la phrase contes­tée, laquelle fut rem­pla­cée par l’en­ga­ge­ment de sou­te­nir le pré­sident Mao et le gou­ver­ne­ment dans la mobi­li­sa­tion patrio­tique, mais non plus le Parti com­mu­niste. Ils durent cepen­dant sous­crire à la recon­nais­sance de la nou­velle direc­tion de l’u­ni­ver­si­té, mais refu­sèrent caté­go­ri­que­ment toute dis­cus­sion sur la Triple auto­no­mie. Dans ce bras de fer dis­pro­por­tion­né, 80 % d’entre eux res­tèrent fidèles jus­qu’au bout aux recom­man­da­tions de l’ab­bé Beda Tsang, chef moral de la résis­tance estudiantine.

Le 20 février 1951, un congrès des direc­teurs et pré­fets des études des col­lèges secon­daires pri­vés don­na l’oc­ca­sion à un chré­tien apos­tat de pro­po­ser que fût ajou­tée à la décla­ra­tion com­mune finale une clause par laquelle les catho­liques s’en­ga­ge­raient à pro­mou­voir le Mouvement de triple auto­no­mie dans leurs écoles.

Le père Béda Tsang se leva et, avec lui, six autres direc­teurs, tous refu­sant de sous­crire à cet amen­de­ment. Un pro­tes­tant accu­sa les catho­liques de manque de patrio­tisme. Le père Béda Tsang répon­dit en sou­li­gnant la dif­fé­rence fon­cière entre les catho­liques, fidèles indé­fec­ti­ble­ment à leur foi et à l’Église du Christ, et les pro­tes­tants, sor­tis d’une réforme ini­tiale, qui leur per­met­tait de se réfor­mer à nou­veau selon leur propre désir. Le pré­sident inter­rom­pit la séance. À la reprise, les pro­tes­ta­taires furent priés de don­ner les rai­sons de leur refus. L’un d’eux, le père Fu, salé­sien, inter­vint avec cou­rage et décla­ra que l’adhé­sion à la Triple auto­no­mie était impos­sible, entraî­nant imman­qua­ble­ment un schisme. Peu après, son direc­teur, le frère Ye Ming-​yen, était arrê­té. Il mou­rut en pri­son le 19 mai 1952. Les six autres direc­teurs chi­nois furent rele­vés de leurs fonc­tions peu avant la fin de l’an­née scolaire.

Alain Toulza

Sources : Fideliter n° 243