Le féminisme à Innsbruck et Jean-​Paul II et la femme

Le féminisme à Innsbruck

« Solange Gott einen bart hat, bin ich femi­nist. » « Tant que Dieu aura une barbe, je serai fémi­niste. » C’est ain­si qu’on pour­rait tra­duire la réflexion scan­da­leuse qui s’af­fiche sur la façade de la cathé­drale d’Innsbruck. Elle est appo­sée sur une arma­ture mon­tée pour des tra­vaux de res­tau­ra­tion ; aus­si laide que l’é­cha­fau­dage. Est-​elle l’œuvre d’un far­ceur ? Point du tout : c’est l’é­vêque du lieu, Mgr Hermann Glettler, qui a déci­dé qu’on affi­che­rait cette insa­ni­té sur la cathé­drale Saint-​Jacques. Et ce n’est pas un farceur.

Il a choi­si cette ins­crip­tion en concer­ta­tion avec son vicaire géné­ral, Florian Huber. Ils ont confié la « créa­tion » de l’oeuvre à Katharina Cibulka, une artiste bran­chée (les bobos ne sont pas tous en France, il y en a en Autriche aus­si) qui lutte contre les dis­cri­mi­na­tions envers les femmes. Ils n’ont rien trou­vé de mieux pour déco­rer la façade pen­dant les travaux.

Décryptons le mes­sage ; il signi­fie : « Aussi long­temps que la reli­gion ver­ra en Dieu un Père et non une Mère, et que l’Église sera patriar­cale, je lut­te­rai comme fémi­niste. » Le père Huber, aux dires du Spiegel online, fait sienne cette devise pour­tant contreé­van­gé­lique. Cela ne le dérange pas qu’on évoque avec désin­vol­ture la pater­ni­té divine, encore moins qu’on par­ti­cipe à la révo­lu­tion sociale que repré­sente le féminisme.

Qu’on ne nous chante pas le vieil air : « C’est l’a­bus loca­li­sé d’un évêque autri­chien. On pense autre­ment, à Rome. » Le pape François, s’il n’a pas péro­ré sur la « barbe » de Dieu, a jugé que « les femmes doivent être plus consi­dé­rées dans l’Église », qu”« il est néces­saire d’a­gran­dir les espaces pour une pré­sence fémi­nine plus inci­sive dans l’Église », que « l’Église a besoin d’une théo­lo­gie fémi­nine ». Des « espaces pour la pré­sence fémi­nine », il en a désor­mais, puisque le mes­sage putride de Mme Cibulka domine le sanc­tuaire de Dieu. Une « théo­lo­gie fémi­nine », Mgr Glettler lui en a ser­vi une, puis­qu’il vou­drait que Dieu soit au moins autant femme qu’il serait homme.

Le pape ne s’en tient pas qu’aux paroles, il y joint les gestes. En 2014, un an après son élec­tion, François a nom­mé une femme à la pré­si­dence de l’Académie pon­ti­fi­cale des sciences sociales, une femme à la tête d’une uni­ver­si­té pon­ti­fi­cale, cinq femmes au sein de la Commission théo­lo­gique inter­na­tio­nale. Il n’i­ra pas jus­qu’à la fameuse « pari­té » puis­qu’il exclut l’or­di­na­tion sacer­do­tale des femmes, mais c’est la seule vraie limite annoncée.

Jean-​Paul II et la femme

L’autre vieil air, « c’é­tait mieux avec les pré­dé­ces­seurs du pape actuel », qu’on ne nous le chante pas non plus. Pour s’en tenir à Jean-​Paul II, il a publié en 1988 l’en­cy­clique Mulieris digni­ta­tem. Ce texte pré­tend exal­ter la digni­té de la femme, mais c’est la digni­té du pape qui en sort blessée.

Aux yeux de Jean-​Paul II, avant le péché ori­gi­nel, entre Adam et Ève il y avait éga­li­té. Lorsqu’il dit à Ève : « ton mari domi­ne­ra sur toi », Dieu constate une domi­na­tion, consé­quence déplo­rable du péché, car elle rompt l’é­ga­li­té. Il n’est pas pos­sible de com­prendre autre­ment le texte, dont voi­ci seule­ment un extrait : « Cette « domi­na­tion » désigne la per­tur­ba­tion et la perte de sta­bi­li­té de l’é­ga­li­té fon­da­men­tale que pos­sèdent l’homme et la femme dans l” »uni­té des deux », et cela sur­tout au détri­ment de la femme, alors que seule l’é­ga­li­té qui résulte de la digni­té des deux en tant que per­sonnes peut don­ner aux rap­ports réci­proques le carac­tère d’une authen­tique com­mu­nio per­so­na­rum. » (§ 10). Il ne nie pas que c’est en cor­res­pon­dant à son rôle propre, donc en culti­vant ce qu’il y a de fémi­nin en elle, que la femme peut gran­dir et excel­ler. Mais à ses yeux il n’y a pas de hié­rar­chie natu­relle entre l’homme et la femme. D’ailleurs, l’au­to­ri­té n’est pas pour lui une supé­rio­ri­té, elle n’est qu’un ser­vice (alors qu’en réa­li­té, elle signi­fie l’un et l’autre).

Mulieris digni­ta­tem est une ency­clique affli­geante. Le sou­ve­rain pon­tife y déve­loppe éga­le­ment l’i­dée que Dieu, en engen­drant le Verbe, n’est pas davan­tage Père que Mère. Sur quoi se fonde-​t-​il pour cela ? Sur la sainte Écriture. Dieu dit par exemple en s’a­dres­sant aux hommes : « De même qu’une mère console son enfant, moi aus­si, je vous conso­le­rai » (Is 66, 13) ; il n’est donc pas que Père, il est aus­si Mère, sou­tient le pape Wojtyla. Or c’est un faux sens. Dans la Bible, Dieu est par­fois com­pa­ré à une mère (« de même »), mais il n’est jamais dit mère, alors qu’à de nom­breuses reprises, il est dit Père, par exemple dans le Notre Père.

Si l’on fait le bilan, le fémi­nisme qui prend l’Église en tenailles a donc deux mâchoires. L’une, la prin­ci­pale, c’est d’é­man­ci­per la femme, non seule­ment dans la famille en la libé­rant de la tutelle mas­cu­line, mais aus­si dans la socié­té en ins­ti­tuant une pari­té pro­fes­sion­nelle, enfin dans l’Église en la fai­sant accé­der à l’au­to­ri­té. L’autre, c’est de réfu­ter l’i­dée que Dieu serait davan­tage Père que Mère.

Derrière la pre­mière idée, il y a ce prin­cipe sub­ver­sif selon lequel l’homme et la femme seraient natu­rel­le­ment égaux en tout, et ce constat exces­sif qui vou­drait que, de tout temps, la femme ait été mal­trai­tée par l’homme. Sa digni­té deman­de­rait donc une éman­ci­pa­tion. Pie XII a répon­du à ces bille­ve­sées. Le 10 sep­tembre 1941, il rap­pe­lait aux époux que la famille est patriar­cale : « Toute famille est une socié­té, et toute socié­té bien ordon­née réclame un chef, tout pou­voir de chef vient de Dieu. Donc la famille que vous avez fon­dée a aus­si un chef, un chef que Dieu a inves­ti d’au­to­ri­té sur celle qui s’est don­née à lui pour être sa com­pagne, et sur les enfants qui vien­dront par la béné­dic­tion de Dieu. » C’est clair et net : il y a, en ver­tu de la nature des choses, donc anté­rieu­re­ment au péché ori­gi­nel, une hié­rar­chie qui veut que la femme, dans la famille, soit sou­mise à l’homme. Cette sou­mis­sion n’est pas celle d’une ser­vante, ce que le paga­nisme a sou­vent oublié, mais la hié­rar­chie est indéniable.

Comme l’ex­plique l’ab­bé Daniel Couture f.s.s.p.x dans une confé­rence don­née au Canada, le fémi­nisme est une forme de libé­ra­lisme. De même que l’homme peut refu­ser son rôle de res­pon­sable et le châ­ti­ment lié à ce rôle – à savoir la peine dans le tra­vail – par la paresse, l’é­goïsme, le manque d’au­to­ri­té ; de même la femme peut refu­ser son rôle et le châ­ti­ment lié, par exemple par le fémi­nisme. Le pro­grès tech­nique et les légis­la­tions modernes lui ont don­né la pos­si­bi­li­té de s’af­fran­chir de l’ordre divin, non seule­ment par les machines qui allègent heu­reu­se­ment sa peine, mais par la contra­cep­tion, l’a­vor­te­ment, le divorce. Or les consé­quences sur l’u­ni­té conju­gale et sur la mater­ni­té en sont catastrophiques.

Qui veut exal­ter la femme doit l’ai­der à rem­plir la mis­sion que Dieu lui a confiée. Si elle est épouse, voire mère, c’est en étant par­fai­te­ment l’une et l’autre qu’elle s’ac­com­plit et excelle comme femme ; comme com­pagne de l’homme, comme mère de ses enfants, sa richesse est du côté de la sen­si­bi­li­té, de l’in­tui­tion, de la géné­ro­si­té et de l’a­mour qui la rendent si pré­cieuse ; dans ces domaines, de soi, l’homme lui est infé­rieur. Si elle n’est ni épouse ni mère, c’est dans la pure­té et la vie inté­rieure qu’elle gran­dit. Autre est la hié­rar­chie du com­man­de­ment pour le bien com­mun, autre est la hié­rar­chie des qua­li­tés et des vertus.

Pour répondre à la deuxième idée, Dieu n’est bien enten­du, en tant que tel, ni homme ni femme. La géné­ra­tion du Verbe est asexuée. Alors, pour­quoi le décrire comme Père plu­tôt que comme Mère, comme le fait le Christ ? C’est parce que le rôle de la pater­ni­té contient une « supé­rio­ri­té », tan­dis que le concept de mater­ni­té exprime une cer­taine « infé­rio­ri­té ». Cela doit être com­pris comme il faut et se fonde, au bout du compte, sur les rôles dans l’acte conju­gal et dans toute la vie fami­liale et sociale.

L’abbé Georges de Nantes s’é­criait à la lec­ture de Mulieris digni­ta­tem : « Les femmes modernes ne le veulent pas (de l’ordre natu­rel) ? Jean-​Paul II non plus ! Mais il n’est pas en leur pou­voir de chan­ger l’ordre des sexes, encore moins l’ordre de la nature et la hié­rar­chie divine même !»

Dieu est Père ; il n’est pas Mère. La plus sainte des créa­tures est une femme. Ce n’est donc pas parce que la femme est, ici-​bas, appe­lée à suivre et non à pré­cé­der, que l’es­sen­tiel, l’au-​delà, est moins à sa portée.

L’auto-​destruction de l’Église se conti­nue ; l’é­vêque d’Innsbruck n’a rien com­pris, il se fait un agent de la révo­lu­tion et de la déesse liber­té ; les catho­liques autri­chiens feraient bien de tour­ner le dos à sa ban­de­role et à sa révo­lu­tion. Il n’emportera ni l’une ni l’autre en paradis.

Abbé Philippe Toulza, prêtre de la Fraternité Sacerdotale Saint-​Pie X

Sources : Fideliter n° 244