Lettre n° 53 de Mgr Bernard Fellay aux Amis et Bienfaiteurs de la FSSPX de septembre 1997

Chers Amis et Bienfaiteurs,

u cours du mois de mai, un évêque dio­cé­sain, Mgr Brunner évêque de Sion, a cru devoir publier deux textes qu’il avait reçu de Rome fai­sant le point sur la situa­tion de la Fraternité Saint-​Pie X après les sacres de 1988 ; on y parle de schisme, excom­mu­ni­ca­tion pour tous, évêques, prêtres, fidèles [1]. Il convient de noter que, pen­dant ce temps, la Commission « Ecclesia Dei », dans dif­fé­rentes réponses à des par­ti­cu­liers ou même à des évêques, se contente de par­ler de « grave dan­ger de schisme », ce qui est tout autre chose [2].

L’évêque de Sion pré­sen­tait les deux textes comme des docu­ments romains, — « J’ai deman­dé aux auto­ri­tés ecclé­sias­tiques com­pé­tentes une prise de posi­tion authen­tique » — l’un éma­nant de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, l’autre du Conseil pour l’interprétation des textes législatifs.

Comme il y avait des erreurs mani­festes, nous avons écrit à Mgr Brunner pour lui deman­der quelques pré­ci­sions. Il répon­dit qu’effectivement on avait com­mis une erreur de date [3], mais que le pre­mier docu­ment était bien de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi et il nous fit com­prendre que les textes étaient publiés tels qu’il les avait reçus.

Bientôt les évêques fran­çais, d’une part, qui avaient deman­dé au pape une condam­na­tion de la Fraternité en automne der­nier et qui s’étaient vu conseiller « d’écrire eux-​mêmes un docu­ment » [4], et la Fraternité Saint-​Pierre d’autre part, se firent le vibrant écho de ces condam­na­tions « romaines ».

La Fraternité Saint-​Pierre repro­duit les textes tels quels ; La docu­men­ta­tion catho­lique intro­duit une dif­fé­rence : dans le texte intro­duc­tif de Mgr Brunner ain­si que par son titre, le pre­mier docu­ment n’est plus pré­sen­té comme pro­ve­nant de la Congrégation de la Doctrine de la Foi, mais de la Congrégation des évêques, comme nous le sug­gé­rions dans notre lettre. Ceci appelle quelques remarques :

1. Les deux textes ne com­portent aucune signa­ture : ce sont des anonymes.

2. Mgr Brunner dit les avoir reçus le 31 octobre 1996 mais ne les publie que le 16 mai 1997. En fait, les deux textes ne com­portent aucune date, pas davan­tage que de numé­ro protocolaire.

3. Il faut en conclure qu’il s’agit de simples notes, peut-​être d’esquisses, un brouillon, ce que la qua­li­té du texte, avec ses lacunes, ses impré­ci­sions semble indiquer.

4. Le brouillon est tel­le­ment embrouillé qu’ils ne sont même pas capables de déter­mi­ner son ori­gine, son auteur sans bal­bu­tier. Pour épou­van­ter les fidèles, on en est réduit à bran­dir des notes anonymes !

5. Mais on s’appuie sur cela pour crier bien haut et fort que la Fraternité est schis­ma­tique et excom­mu­niée, des termes qui, dans la bouche de leurs auteurs, ont per­du qua­si­ment toute force.

6. Quel sens faut-​il attri­buer à « l’excommunication », qui en soi signi­fie un rejet hors de l’Église ? Lorsque les auto­ri­tés romaines pensent pou­voir dégra­der le Dogme « hors de l’Église pas de salut » à « son sens ori­gi­nel, celui d’exhorter à la fidé­li­té les membres de l’Église [5] », on est pous­sé à pen­ser que l’excommunication peut avoir tout au plus une valeur simi­laire… un tigre de papier.

Que la jus­tice et le droit soient si mani­fes­te­ment bafoués dans leurs prin­cipes les plus élé­men­taires, cela ne semble pas émou­voir le moins du monde les auto­ri­tés ecclé­sias­tiques ou la Fraternité Saint-​Pierre. Quelle auto­ri­té civile aurait jamais osé un tel vice de forme ? Aucune. C’est ain­si que se perd la cré­di­bi­li­té… Force est de consta­ter qu’encore une fois le che­min de la condam­na­tion de la Fraternité est enta­chée d’une injus­tice crasse de la part des auto­ri­tés ecclé­sias­tiques. Nihil novi sub sole.

On nous fait par­fois le reproche de ne pas faire recours à Rome contre de telles énor­mi­tés : peine per­due, car on nous rétor­que­ra « Prima sedes a nemine judi­ca­tur ». Causa fini­ta. Pas éton­nant alors d’entendre de la bouche du car­di­nal Ratzinger dans son livre Le sel de la terre : « Le pou­voir dont nous dis­po­sons est réel­le­ment très mince aujourd’hui [6] ».

Quant au conte­nu des documents

Ils tendent à affir­mer, avec une cer­taine obs­cu­ri­té l’existence d’un schisme concré­ti­sé par le sacre des évêques le 30 juin 1988, et par consé­quent l’excommunication pour tous ceux qui adhèrent for­mel­le­ment au soit-​disant schisme : évêques, prêtres, fidèles.

On affirme l’absence de néces­si­té sans rien prou­ver, autre­ment dit, on en revient au sem­pi­ter­nel « obéis­sez » sans vou­loir entrer en matière sur la ques­tion de fond.

Pourquoi, mal­gré les graves menaces, Mgr Lefebvre a‑t-​il esti­mé devoir pas­ser outre ? Pourquoi refusons-​nous l’ordre qui nous est inti­mé de nous ali­gner sur les réformes conci­liaires et post conci­liaires ? A quel titre prétendons-​nous avoir le Droit à une telle oppo­si­tion ? Pourquoi cette oppo­si­tion n’est pas schismatique ?

La réponse se trouve dans le fon­de­ment même de l’autorité et de l’obéissance corrélative :

– Dans toute socié­té, l’autorité découle comme néces­sai­re­ment de la nature de la socié­té [7] dans laquelle elle s’exerce comme une condi­tion sine qua non.

– Cette nature, elle, dépend de la fin, du but que la socié­té se pro­pose d’atteindre. Le but fixe la nature, la struc­ture, les moyens de chaque société.

– L’autorité est donc limi­tée par la fin de la socié­té, qui fixe le cadre, l’étendue et la com­pé­tence de l’Autorité.

L’Autorité a pour fonc­tion de diri­ger les intel­li­gences et les volon­tés vers le but de la socié­té (elle est ain­si prin­cipe d’unité de la société).

Jamais cette auto­ri­té humaine ne peut chan­ger ce dont elle-​même dépend : le but, et la plu­part du temps la struc­ture, les moyens de la socié­té (nous par­lons ici des socié­tés par­faites : la socié­té civile, l’Église). « Le droit de l’Église de com­man­der aux fidèles est ren­fer­mé dans les limites que consti­tue la néces­si­té ou l’utilité du salut éter­nel des âmes [8] ».

Si elle s’avisait de faire cela, elle dépas­se­rait ses com­pé­tences, ce serait un abus d’autorité et dans ce cas il n’est plus ques­tion d’obéissance pour les membres, mais bien de résis­tance selon la gra­vi­té de l’abus.

Lorsqu’il s’agit de l’autorité papale, la plus haute qui existe sur terre, sou­ve­raine et uni­ver­selle, les limites sont fixées non seule­ment par son but (conti­nuer la mis­sion sal­vi­fique de Notre-​Seigneur), par les com­man­de­ments de Dieu et de Notre-​Seigneur son fon­da­teur (par ex : « Allez, ensei­gnez toutes les nations » etc.), mais aus­si par la Constitution divine de l’Église.

Si cette auto­ri­té, cen­sée être le miroir exact de Notre-​Seigneur lui-​même (« Qui vous écoute m’écoute ») enten­dait enfreindre ces limites, il y aurait abus d’autorité et il fau­drait répondre, comme saint Pierre au Sanhédrin : « Il faut obéir à Dieu plu­tôt qu’aux hommes ».

Or le reproche que nous adres­sons au Concile et aux réformes post conci­liaires est pré­ci­sé­ment de pré­tendre chan­ger 1) la nature de l’Église, épouse unique du Christ Sauveur, unique dépo­si­taire des moyens de salut, sur­na­tu­rels, de par la com­mu­ni­ca­tion des biens de son divin époux, 2) sa struc­ture (par la col­lé­gia­li­té ano­nyme et para­ly­sante), 3) ses moyens par une réduc­tion de la grâce (messe et sacre­ments) aux acti­vi­tés humaines. Ces chan­ge­ments ne sont pas une per­cep­tion sub­jec­tive de notre part, ils sont recon­nus et décla­rés par les auto­ri­tés en place [9].

C’est la rai­son pour laquelle nous ne pou­vons pas obéir. Nous refu­sons l’ordre de démo­li­tion pour abus de pouvoir.

Nous ne sommes pas ceux qui ont chan­gé. Toute l’Église pen­dant tous les temps, depuis saint Paul a mis en garde contre ce genre de chan­ge­ments. C’est au nom de l’enseignement plu­ri­sé­cu­laire de l’Église infaillible que nous refu­sons de mar­cher dans l’auto-démolition de l’Église.

Tant que Rome n’acceptera pas de trai­ter de ce pro­blème gra­vis­sime, nous res­te­rons dans une sorte de cercle vicieux, un dia­logue de sourds.

On aura beau agi­ter tous les épou­van­tails d’excommunication qu’on vou­dra, nous conti­nue­rons à récla­mer à cor et à cri de notre Mère le lait d’une doc­trine non fre­la­tée, la foi sans coupes sombres, le droit de louer et ado­rer Dieu digne­ment et sans théâtre ni folk­lore, comme l’ont fait nos pères, celui de rece­voir la nour­ri­ture sub­stan­tielle de la grâce par des sacre­ments non dou­teux, celui d’être conduits et diri­gés vers des pâtu­rages éter­nels et non dans le désert de l’innovation évo­lu­tive, selon le mot de Paul VI : « Le mot de « nou­veau­té » nous a été don­né comme un ordre, comme un pro­gramme [10] ».

L’Église se meurt, déchi­rée par les divi­sions qu’on occulte sous l’étiquette men­son­gère : « Ici on est en com­mu­nion avec le pape » ; elle est empoi­son­née par les doc­trines délé­tères de l’hérésie, « répan­dues à pleines mains » selon les paroles de Jean-​Paul II en 1981 [11] ! Rome elle-​même s’égare dans les dédales de la « théo­lo­gie des valeurs ter­restres » au lieu de rap­pe­ler les lumi­neuses exi­gences et les inté­rêts de notre Créateur et Sauveur.

Il est temps que les appren­tis sor­ciers cessent leurs mal­heu­reuses expé­riences et que l’on revienne à la sagesse sécu­laire dont l’Église n’a jamais défailli, qu’on nous rende la foi, la grâce, la sain­te­té, le sacer­doce, la messe, la papau­té, tous les tré­sors où repose notre cœur de catho­liques romains. Ils sont nôtres, nous y avons un droit strict dont aucune auto­ri­té humaine ne pour­ra nous pri­ver, même pas la Rome post-conciliaire.

Daigne le Cœur Immaculé de Marie, qui veille sur l’Église, nous obte­nir cette fidé­li­té jusqu’à la mort, garan­tie du salut : « Seul celui qui aura été trou­vé fidèle jusqu’au bout sera sauvé ».

« La joie du Seigneur est notre force ! » Qu’il daigne vous bénir.

Menzingen, le 29 sep­tembre 1997, en la fête de saint Michel Archange

+ Bernard Fellay

Supérieur géné­ral

[1] « Evangile et mis­sion » n° 21, 29 mai 1997.
[2) Lettres 153/​96 du 12 novembre 1996, 667/​89 du 1er décembre 1996, 90/​97 du 21 juin 1997, etc.
[3] En ce qui concerne la date du décret d’excommunication, le texte disait « notre décret du 1er juin 1988″.
[4] Exaudiat, Mai 1997 —(Feuille catho­lique du pays de Somme).
[5] Texte de la Commission Internationale de théo­lo­gie sur la ques­tion « Extra Ecclesiam nul­la salus », n° 31, La docu­men­ta­tion catho­lique n° 2157, 6 avril 1997, p. 323.
[6] Cardinal Ratzinger, Le sel de la terre, Flammarion, 1987, p. 86.
[7] Un phi­lo­sophe, Gredt, qua­li­fie l’autorité de pro­prié­té néces­saire. (Terme phi­lo­so­phique qui indique une qua­li­té décou­lant néces­sai­re­ment de l’essence d’une chose, comme p. ex : rire est le propre de l’homme.) Joseph Gredt, Elementa Philosophiæ, Tome II, Herder, Barcelone, 1961, p. 459.
[8] Cardinal Ottaviani, Institutiones juris publi­ci eccle­sias­ti­ci, Edition poly­glotte vati­cane, Rome, 1958, p. 177.
[9] Mgr Polge, évêque d’Avignon : « L’Église de Vatican II est nou­velle et l’Esprit-Saint ne cesse de la sor­tir de l’état sta­tique ». Osservatore Romano du 3 sep­tembre 1976, (Cf. Iota Unum, p. 102).
Mgr Schmitt, évêque de Metz : « La situa­tion de civi­li­sa­tion que nous vivons entraîne des chan­ge­ments non seule­ment dans notre com­por­te­ment exté­rieur, mais dans la concep­tion même que nous nous fai­sons tant de la créa­tion que du salut appor­té par Jésus-​Christ ». (Cf. Iota Unum n° 37, p. 66 ; Itinéraires n° 160, p. 206).
Tout le livre de Romano Amerio, Iota Unum, Etude des varia­tions de l’Église catho­lique au XXe siècle, serait à citer.
r« Lorsqu’il y a conflit entre les per­sonnes et la foi, c’est la foi qui doit plier » — « De quel Dieu les sacre­ments sont signe », Centre Jean Bart, Paris 1975, pp. 14–15.
« En effet, sur­tout depuis les confé­rences panor­tho­doxes et le deuxième concile du Vatican, la redé­cou­verte et la remise en valeur, tant par les ortho­doxes que par les catho­liques, de l’Église comme com­mu­nion, ont chan­gé radi­ca­le­ment les pers­pec­tives et donc les atti­tudes » Déclaration de Balamand du 23 juin 1993, art 13, La Documentation catho­lique, n° 2077 (1993), p. 712.
Jean-​Paul II : « Le concile Vatican II nous a don­né une nou­velle vision de l’Église, une vue plus ouverte à l’universalité du peuple de Dieu ». Au cler­gé de Rome, Osservatore Romano du 8 mars 1991.
[10] Osservatore Romano du 3 juillet 1974.
[11) J.P. II, 6 février 1981, Osservatore Romano du 8 février 1981.

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FSSPX Premier conseiller général

De natio­na­li­té Suisse, il est né le 12 avril 1958 et a été sacré évêque par Mgr Lefebvre le 30 juin 1988. Mgr Bernard Fellay a exer­cé deux man­dats comme Supérieur Général de la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X pour un total de 24 ans de supé­rio­rat de 1994 à 2018. Il est actuel­le­ment Premier Conseiller Général de la FSSPX.