Dies Irae, dies illa : un trésor abandonné, par Thierry MAQUET – Janvier 2016

Le Dies Irae, chant des funé­railles chré­tiennes dont les ori­gines remontent au XIe siècle n’a pas sur­vé­cu à la tour­mente du cala­mi­teux épi­sode révo­lu­tion­naire qu’il est conve­nu d’ap­pe­ler « esprit du concile », ren­du pos­sible par le « Concile de Vatican II ». Des siècles de croyance, de tra­di­tion, de litur­gie, d’art et de beau­té ont été jetés aux orties.

Pendant tant de siècles, les papes, les car­di­naux, les évêques, les prêtres, les fidèles, ont-​ils été à ce point bêtes et stu­pides de chan­ter ce texte, aujourd’­hui honni ?

On constate que les nou­veau­tés, les renie­ments et les aber­ra­tions litur­giques, les pré­ten­dus retours aux sources condam­nés par le saint pape Pie XII dans l’en­cy­clique Mediator Dei, ont chan­gé la foi de ceux qui les pro­meuvent ou qui les suivent. Lex oran­di, lex cre­den­di(1)

Aujourd’hui, aux funé­railles (mariages et bap­têmes, idem), on passe une chan­son, de Jacques Brel, d’Yves Duteil, de Florent Pagny etc., que tous, célé­brant com­pris, écoutent « reli­gieu­se­ment ». Ces chan­sons ordi­naires, belles certes, doivent res­ter dans le monde pour qui elles ont été créées. Même si elles ont un sens pro­fond, si elles font réflé­chir, elles n’ont pas leur place dans la litur­gie qui n’est orien­tée que sur Dieu seul. (Cette orien­ta­tion théo­cen­trique a été rem­pla­cée par une orien­ta­tion anthro­po­cen­trique, consé­quence du retour­ne­ment des autels, acte aux consé­quences néfastes incalculables.)

On peut très bien orga­ni­ser de belles funé­railles laïques, avec les chan­sons susdites.

Mais deman­der à l’Eglise les pompes litur­giques, c’est se tour­ner vers Dieu, exclu­si­ve­ment, c’est Lui deman­der Son aide, Son sou­tien, Sa conso­la­tion ; c’est rece­voir Sa Parole. Il a des choses à nous dire quand on va dans Sa mai­son. Aller à l’é­glise, c’est aus­si prier Dieu pour qu’il accueille le défunt auprès de Lui et non célé­brer une sorte de béa­ti­fi­ca­tion, d’a­po­théose du dis­pa­ru… Encore une consé­quence de l’anthropocentrisme.

Le texte du Dies Irae ne peut cho­quer que ceux qui ignorent l’Ecriture sainte ou qui ne croient plus aux Vérités ensei­gnées pen­dant 20 siècles, spé­cia­le­ment celles qui concernent les fins dernières.

C’était un fait reli­gieux et cultu­rel qui ne cho­quait per­sonne : funé­railles = Dies Irae. Il a ins­pi­ré nombre de grands com­po­si­teurs, il a mar­qué les esprits alors que d’autres chants de la Messe des morts, comme le très bel offer­toire « Domine Jesu Christe, rex glo­riae » sont moins popu­laires. Dans le film, Les Croix de Bois (1931), un sol­dat qui se trouve dans un caveau d’un cime­tière pen­dant une attaque chan­tonne la mélo­die du Dies Irae. Ces notes musi­cales fai­saient par­tie de la culture popu­laire ; à cette époque, tous les spec­ta­teurs, même ceux qui n’al­laient pas à la messe comprenaient…

La litur­gie d’a­vant les bou­le­ver­se­ments, d’a­vant le « du pas­sé fai­sons table rase » était un roc, une réfé­rence immuable. Elle était un « lieu » de ras­sem­ble­ment des catho­liques de toutes races, de toutes langues (par l’u­sage du latin), de tous les âges, et, de toutes les époques.

Aujourd’hui, il n’existe plus de litur­gie fixe ; elle est livrée aux humeurs des « soviets litur­giques parois­siaux » et de la « créa­ti­vi­té » du prêtre. Le « pra­ti­quant » d’oc­ca­sion (bap­tême, mariage, décès), invi­té à expri­mer ses dési­rs sur la céré­mo­nie, lui impose son igno­rance reli­gieuse et sa vision (non-​chrétienne) du monde ; Dieu (le Dieu catho­lique, n’en déplaise au Pape François) est prié de faire silence pen­dant qu’on célèbre l’homme, le culte de l’homme, dont se fai­sait le pro­mo­teur un cer­tain Paul VI

Le Dies Irae est à la fois une prière pour les défunts et une médi­ta­tion sur le sens de la vie, de la mort et de l’au-​delà. Pour com­prendre la beau­té et la pro­fon­deur de ce texte, pour en reti­rer du fruit, nul besoin d’a­voir sui­vi de longues études ; l’é­coute régu­lière de la parole divine dans la litur­gie, dimanche après dimanche, suffit.

L’appel de la créature au Créateur

Jour de colère, ce jour-là

Le cler­gé moderne et ico­no­claste des années 1966 et sui­vantes, et ses admi­ra­teurs, à la manière des « hip­pies » (pro­duits de cette même époque) ne veulent voir qu’un Dieu mièvre, sou­riant à tout péché, accueillant tout pécheur. Un Dieu en colère ? Mais voyons, Dieu est bon, il admet tout, il par­donne tout, prétendent-​ils. Les oeuvres des artistes étant le reflet de leur époque, Michel Polnareff chan­tait en 1972 « on ira tous au para­dis qu’on soit béni ou qu’on soit mau­dit ». Enfer, Purgatoire, de la rigo­lade, dépas­sés : main­te­nant, on « sait », on a « com­pris » ; après vingt siècles de « ténèbres », le catho­li­cisme est par­ve­nu, « grâce » au Concile de Vatican II et à son « esprit », à l’âge adulte, à la lumière… une lumière téné­breuse. Ces catho­liques « adultes » scient la branche sur laquelle ils sont assis ; si le para­dis est pro­mis à tous, plus besoin d’Eglise, plus besoin de messe, de sacre­ments, d’é­glises, de cler­gé… Résultat : églises vides, sémi­naires vides, des­truc­tion d’é­glises délais­sées. On juge l’arbre à ses fruits !

S’ils lisaient les Evangiles, ces illu­mi­nés y trou­ve­raient cepen­dant des colères de Jésus ; Jésus qui est Dieu, n’en déplaises aux héré­tiques de toutes les époques.

On ren­contre éga­le­ment sou­vent la colère de Dieu dans la Bible, par exemple : Sodome et Gomorrhe (qu’il ne fait plus bon d’é­vo­quer), le veau d’or, etc…

La colère (2) de Dieu au Jugement Dernier, ce sera la répro­ba­tion du péché qui aura fait tant de mal pen­dant des siècles (vol, meurtre, viol, infan­ti­cide, empoi­son­ne­ment, tor­ture, fraude, trom­pe­rie ; le cata­logue des hor­reurs est long…)

Que dirait-​on d’un Dieu Père plein d’Amour pour ses enfants qui ne se met­trait pas en colère contre tout le mal qui leur a été fait ? Il n’a­vait pas créé le monde pour que le mal s’y déve­loppe mais pour le bon­heur de la créa­ture qu’il avait créée « à Son image et à Sa res­sem­blance », des­sein vicié par « l’ad­ver­saire ». Ne sommes-​nous pas, nous aus­si, en colère contre le mal que nous voyons, qu’on nous raconte ?

La colère de Dieu sera, en pre­mier, réser­vée au ten­ta­teur, à celui qui a fait chu­ter l’homme. Mais ce der­nier ne sera pas à l’a­bri de l’ire divine s’il a plei­ne­ment consen­ti aux séduc­tions du ten­ta­teur : lors­qu” Adam et Eve ont com­mis le pre­mier péché, le péché ori­gi­nel (encore un dogme mis à mal), la colère de Dieu a été ter­rible, à tel point que l’es­pèce humaine a été condam­née à la mort et à la pri­va­tion de la vision divine après la mort !

« O felix culpa quæ talem ac tan­tum meruit habere Redemptorem » chante cepen­dant l’Eglise dans la litur­gie de la nuit pas­cale ! Heureuse faute qui nous a valu un tel Rédempteur, Jésus-​Christ, venu nous déli­vrer de ce péché qui nous fer­mait la porte vers le Père après notre mort. Fallait-​il que la faute soit impor­tante pour que Dieu, pour l’ef­fa­cer, s’in­carne en la Personne du Fils, pour se livrer aux mains humaines et en subir sa Passion ! Mystère d’a­mour incompréhensible.

Il rédui­ra le monde en cendres, David l’at­teste, et la Sibylle.

Il suf­fit de lire les Evangiles pour savoir que le monde pré­sent sera anéanti.

Quelle ter­reur à venir, quand le juge appa­raî­tra pour tout stric­te­ment examiner !

Qui d’entre nous, si on lui pro­po­sait de « voir » Dieu main­te­nant, de son vivant, ne serait pris de crainte ? Je dirais même d’une cer­taine épou­vante. Dieu a tou­jours ména­gé la sen­si­bi­li­té humaine en ne se révé­lant jamais dans sa pleine Majesté. Quel croyant peut affir­mer qu’il ne crain­dra pas le juge­ment de Dieu ? La ter­reur, au jour du juge­ment, ne vien­dra pas de Dieu mais, de notre âme, qui, confron­tée à la majes­té divine, éva­lue­ra la valeur de notre vie sur terre.

Mais heu­reu­se­ment, Il connaît mieux que nous la fai­blesse de la nature humaine tour­men­tée, viciée par cette faute ori­gi­nelle dont la cause pro­vient du mau­vais usage de la liber­té qu’Il a don­née à l’homme. Car nous sommes des êtres libres, nous ne sommes pas des esclaves devant Dieu, des « sou­mis ». Il nous appelle « fils », c’est-​à-​dire héri­tiers (3), sans mérite de notre part, et Il nous demande, oui, Dieu nous demande de l’ap­pe­ler « Père ». Il se sou­met à notre liber­té mais celle-​ci nous place devant nos responsabilités.

La trom­pette répand éton­nam­ment ses sons, par­mi les sépulcres de tous pays, ras­sem­blant tous les hommes devant le trône. La Mort sera stu­pé­faite, comme la Nature, quand res­sus­ci­te­ra la créature,

La résur­rec­tion est un dogme ; c’est même le dogme fon­da­teur du christianisme.

Saint-​Paul s’é­crie : « Si le Christ n’est pas res­sus­ci­té, vaine est votre foi, vaine est ma pré­di­ca­tion. » Qui ne sera pas stu­pé­fait en pré­sence de cet évé­ne­ment inima­gi­nable que sera la résur­rec­tion générale ?

pour être jugée d’a­près ses réponses. Un livre écrit sera pro­duit, dans lequel tout sera conte­nu ; d’a­près quoi le Monde sera jugé. Quand le Juge donc tien­dra séance, tout ce qui est caché appa­raî­tra, et rien d’im­pu­ni ne restera.

Il y aura enfin une jus­tice, une vraie jus­tice. N’est-​ce pas récon­for­tant ? Plus de puis­sants, plus de riches qui peuvent impo­ser le silence, cor­rompre les juges ou se payer les meilleurs avo­cats. Il n’y aura plus que l’homme sans fard, sans habit social.

Mais la créa­ture jugée pour­ra se jus­ti­fier, expli­quer sa conduite : « pour être jugée d’a­près ses réponses » est-​il dit ci-​dessus. Nous aurons encore notre mot à dire !

Que, pauvre de moi, alors dirai-​je ? Quel pro­tec­teur demanderai-​je, quand à peine le juste sera en sûreté ?

En pré­sence de la per­fec­tion divine, conscients de notre néant, pourrons-​nous demeu­rer debout, sans crainte alors que le juste (le saint) pèche 7 fois par jour ? (Proverbes 24,16)

Roi de ter­rible majesté,

Beauté de Dieu, beau­té de Sa per­fec­tion, beau­té de Son intel­li­gence, beau­té de Sa gran­deur, beau­té de Sa Majesté. La litur­gie romaine tra­di­tion­nelle et celle des Eglises orien­tales n’ont d’autre but que de sou­le­ver légè­re­ment le voile qui couvre la majes­té divine pour nous lais­ser entre­voir l’ex­tra­or­di­naire beau­té du culte céleste.

qui sau­vez, ceux à sau­ver, par votre grâce, sauvez-​moi, source de pié­té. Souvenez-​vous, Jésus si doux, que je suis la cause de votre route ; ne me per­dez pas en ce jour. En me cher­chant vous vous êtes assis fati­gué, me rache­tant par la Croix, la Passion, que tant de tra­vaux ne soient pas vains. Juste Juge de votre ven­geance, faites-​moi don de la rémis­sion avant le jour du juge­ment. Je gémis comme un cou­pable, la faute rou­git mon visage, au sup­pliant, par­don­nez Seigneur. Vous qui avez absous Marie(-Madeleine), et, au bon lar­ron, exau­cé les voeux, à moi aus­si vous ren­dez l’es­poir. Mes prières ne sont pas dignes (d’être exau­cées), mais vous, si bon, faites par votre bonté

Une belle prière de confiance en la jus­tice divine mais aus­si en la bon­té infi­nie de Celui qui s’est livré sur la Croix pour la rédemp­tion du genre humain.

Marie Madeleine, la pros­ti­tuée, le rebut de la socié­té juive de l’é­poque fut la pre­mière créa­ture humaine à béné­fi­cier de la vision de Jésus res­sus­ci­té ! (dans Saint Jean, c’est l’é­pi­sode extra­or­di­naire du « Rabouni », « Marie ») Le bon lar­ron, un bri­gand, voleur, assas­sin, autre rebut de la socié­té, qui accom­pagne Jésus de la croix au para­dis. A l’ins­tant de la mort, le mau­vais, l’i­gnoble, se repent et peut contem­pler immé­dia­te­ment la Perfection divine. Le Christ n’avait-​Il pas dit aux hypo­crites : « Les voleurs et les pros­ti­tuées vous pré­cé­de­ront au Royaume des Cieux. » ?

que jamais je ne brûle dans le feu. Entre les bre­bis placez-​moi, que des boucs je sois sépa­ré, en me pla­çant à votre droite. Confondus, les mau­dits, aux flammes âcres assi­gnés, appelez-​moi avec les bénis.

Encore une véri­té de foi annon­cée par Jésus : le feu de l’en­fer, la Géhenne « où il y aura des pleurs et des grin­ce­ments de dents. »

Je prie sup­pliant et incli­né, le coeur contrit comme de la cendre, pre­nez soin de ma fin. Jour de larmes que ce jour-​là, où res­sus­ci­te­ra, de la pous­sière, pour le juge­ment, l’homme cou­pable. À celui-​là donc, par­don­nez, ô Dieu. Doux Jésus Seigneur, donnez-​leur le repos. Amen.

La suite et la fin de la prière du pécheur confiant.

Le tout était dit ou chan­té en latin qui recou­vrait pudi­que­ment des notions que tous n’é­taient pas en mesure de com­prendre ou d’ap­pré­cier ; il est impor­tant de le souligner !

Thierry Maquet – Janvier 2016

Notes de La Porte Latine

(1) Lex Orandi, lex cre­den­diLa Nouvelle Messe et la Foi, par Daniel Raffard de Brienne – Mai 1983
(2) Il s’a­git bien sûr de la dimen­sion méta­pho­rique de la colère (la colère est une pas­sion, et Dieu n’a pas de pas­sion). Cf. « La colère de Dieu n’est point comme celle de l’homme, le trouble d’un esprit empor­té, mais l’ar­rêt calme et tran­quille qui pro­nonce une juste condam­na­tion. » (St Augustin, sup Io, tract. 124, n°5). Ou encore : « Quelle que soit l’ex­pres­sion, elle signi­fie tou­jours un mou­ve­ment de l’âme qui pousse à infli­ger un châ­ti­ment. Mais ce mou­ve­ment ne peut être attri­bué à Dieu, comme pro­duit dans son esprit, puis­qu’il est écrit de lui : « Pour vous, Dieu des armées, vous jugez avec calme » (Sag 12, 18) Or, ce qui est calme n’est point trou­blé. Le trouble n’est donc point en Dieu lors­qu’il juge ; mais, parce qu’il est dans les ministres de ses décrets, comme ceux-​ci n’a­gissent que par ses lois, on l’ap­pelle la colère de Dieu » (St Augustin, sup. Ps 5, n°3)
(3) Dieu nous appelle Fils, donc héri­tiers : il s’a­git ici des baptisés.