La carpe, la vipère et l’éléphant d’Afrique

Commençons par bros­ser le tableau zoo­lo­gique qu’évoque notre titre.

« Silencieux comme une carpe » dit-​on depuis l’an 1612, bien que tous les pois­sons d’eau douce soient silencieux.
On parle de « langue de vipère », car la jolie langue de la vipère est four­chue comme la queue du diable, bien que ce soit par ses deux crocs que cet ovo­vi­vi­pare ino­cule son mor­tel venin.

Quant à l’éléphant d’Afrique, il est sans conteste le cham­pion des por­teurs de grandes oreilles, les­quelles sont chez lui bien plus majes­tueuses que celles de son gen­til cou­sin des Indes.

On aura com­pris que notre édi­to­rial va por­ter sur les péchés de la langue et des oreilles, plus adé­qua­te­ment dits les péchés du domaine de la locu­tion et du domaine de l’audition. Ce sera moins poé­tique qu’une fable de La Fontaine, mais la morale sera plus explicite.

Vous savez que dans l’administration du sacre­ment de l’extrême-onction, le prêtre fait sur les lèvres fer­mées du malade une onc­tion d’huile des infirmes en pro­non­çant cette parole rituelle : « Par cette onc­tion sainte et sa grande misé­ri­corde, que le Seigneur vous par­donne tous les péchés que vous avez com­mis par le sens du goût et par la parole, quid­quid per gus­tum et locu­tio­nem deli­quis­ti ».

Parmi les péchés de la langue il y a ceux du silence cou­pable, les péchés des muets antro­po­cy­pri­ni­dés [1]. Dans le livre du pro­phète Isaïe, nous lisons ce reproche à l’encontre des mau­vais gar­diens d’Israël : « Ses sen­ti­nelles sont toutes aveugles, elles sont toutes dans l’ignorance ; ce sont des chiens muets, qui ne peuvent aboyer, qui voient des choses vaines, qui dorment et aiment rêver » (Is 56, 10). Certes nous appli­quons spon­ta­né­ment ces invec­tives aux évêques conci­liaires et nous avons ter­ri­ble­ment rai­son. Mais que tous les édu­ca­teurs et en par­ti­cu­lier les parents s’examinent à la lueur de ce ver­set ! Qu’ils demandent au ciel, et la grâce de voir ce qu’il faut cor­ri­ger chez les enfants à eux confiés, et la grâce de force pour agir dans ce sens !

Il y a aus­si évi­dem­ment les péchés par les paroles mau­vaises. Je retien­drai en par­ti­cu­lier le péché de médi­sance et le péché de calomnie.

Le péché de médi­sance consiste à dire du mal vrai mais inop­por­tu­né­ment, donc sans ser­vir le bien. On ne ment pas, mais on porte sans bonne rai­son atteinte à la répu­ta­tion d’autrui. Ce fai­sant on blesse au moins la cha­ri­té. Le mal com­mis peut être grave s’il y a une rai­son impor­tante de taire le défaut que pour­tant on révèle. La médi­sance contre un père de famille devant ses jeunes enfants, sauf pour les pré­ser­ver de grands maux, est lourde de mau­vaises conséquences.

Le péché de calom­nie, lui, consiste à dire faus­se­ment du mal de quelqu’un. Ce méfait blesse pro­pre­ment la jus­tice. Il est en soi plus grave que la médi­sance, car tout homme a un droit strict à ce que soit res­pec­tée sa bonne répu­ta­tion, sa fama, contre quoi agit injus­te­ment la dif­fa­ma­tion. Le cou­pable est tenu de répa­rer aus­si loin que l’effet de son péché.

— Il n’est peut-​être pas inutile de rap­pe­ler ici l’ordre entre la cha­ri­té et la jus­tice. La jus­tice consiste à rendre à cha­cun son dû. La cha­ri­té consiste à don­ner de soi, de ce qui nous appar­tient à un autre. En un sens la jus­tice pré­cède donc la cha­ri­té fra­ter­nelle. Une expres­sion le dit à sa manière : « Avant de faire des cadeaux, paie tes dettes ! » —

Il y a aus­si les péchés de celles et de ceux qui parlent à tort et à tra­vers ou qui trouvent tou­jours à « débla­té­rer », à critiquer.

Ajoutons deux mots sur le monde des cri­ti­queurs. Il compte ces grands genres : celui des hommes stu­pides et celui des orgueilleux. Pour les vic­times, le pire est à craindre quand la bêtise ne s’allie pas à la gen­tillesse et l’orgueil à une once de gran­deur d’âme.

Il y a encore le péché de celles et ceux dont la logo­ma­chie répand dans tous les azi­muts des paroles sou­vent oubliées sitôt après avoir été émises. Etc.

Pour la cor­rec­tion des un(e)s et des autres, repro­dui­sons cette ins­truc­tion du Sauveur : « Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l’homme ; mais ce qui sort de sa bouche, voi­là ce qui souille l’homme » (Mt 15, 11). Citons aus­si l’Apôtre saint Jacques le Mineur, qui a fus­ti­gé comme per­sonne les péchés de la langue : « Ainsi la langue n’est qu’un petit membre, et elle se vante de grandes choses. Voyez quelle grande forêt un petit feu peut incen­dier. La langue aus­si est un feu ; c’est un monde d’iniquité. La langue est pla­cée par­mi nos membres ; elle souille tout le corps, elle embrase le cours de notre vie, embra­sée elle-​même au feu de l’enfer » (Jc 3, 5–6).

C’est un appel à la rete­nue, au silence, à l’humilité, à la jus­tice et à la cha­ri­té que le ciel lance, selon le cas, à nos com­men­saux mou­lins à paroles, à nos pies domes­tiques et autres aso­ciales et dévas­ta­trices langues de vipère.

La lin­gua del­la vipe­ra è vera­mente una urba­no pes­ti­len­za, una cala­mi­tà sociale. 

Et pour­quoi inté­grer dans notre fabu­leux zoo l’éléphant d’Afrique ? Parce que les bavards des espèces sus­nom­mées, pour avoir sans inter­rup­tion du nou­veau à rap­por­ter, ont besoin de s’informer, tels des concierges. Ils ont le pru­rit du potin. Ils sont curieux de ce qui ne les regarde pas, glou­tons d’indiscrétions, col­lec­tion­neurs de faux bruits. Voilà pour­quoi ils déploient lar­ge­ment le pavillon de leurs oreilles, comme des élé­phants afri­cains, pour des réserves de ren­sei­gne­ments hété­ro­clites, des pleins d’avis aptes à ren­for­cer les leurs et bons à exci­ter leur juge­ment propre.

Notons qu’il y a une saine curio­si­té, celle de l’esprit ouvert qui cherche à enri­chir sa culture. Cette curiosité-​là est une des qua­li­tés de l’étudiant.

La Fontaine a for­mé notre jeu­nesse aux leçons qu’il tirait d’une adap­ta­tion géniale de la vie des ani­maux. Sachons pro­fi­ter des sym­boles de notre carpe, de notre vipère et de notre élé­phant, pour arri­ver à ne faire d’aucune manière et à aucun degré ni l’une des deux pre­mières, ni le troisième.

Prions le pre­mier évêque de Jérusalem afin « de ne pas som­brer dans nos paroles » (cf. Jc 3, 2).

Pour le bon­heur de tous, qu’on se le dise !

Abbé Jean-​Paul André +, Prieur

Extrait de La Sainte Famille n° 3 de juin-​juillet 2011

Nota : Une réflexion sem­blable pour­rait se mener au sujet des péchés de l’écrit sur inter­net, dans les blogs et les forums.

Notes de bas de page

  1. Note de LPL : La carpe et le pois­son rouge font par­tie tous les deux de la famille des « cypri­ni­dés ».[]