Sermon de M. l’abbé Pierre-​Marie Laurençon – Lourdes 2016 – Le secret de la souffrance vécue chrétiennement

Sermon don­né lors du pèle­ri­nage du Christ-​Roi à Lourdes, le same­di 22 octobre 2016.

Le secret de la souffrance vécue chrétiennement

Au nom du père et du Fils et du Saint-​Esprit, ainsi-soit-il.

Nous savons tous que la pre­mière appa­ri­tion de la Très Sainte Vierge Marie à sainte Bernadette a consis­té à lui réap­prendre à faire le signe de la croix. Sainte Bernadette était illet­trée, mais elle connais­sait par­fai­te­ment son caté­chisme, et en décou­vrant ce phé­no­mène extra­or­di­naire, elle se sou­vient que pour en véri­fier l’o­ri­gine, il fal­lait faire le signe de croix ; et elle raconte elle-​même qu’elle eût l’i­dée, qu’elle prît l’i­ni­tia­tive de faire ce signe de croix, et le bras lui tom­ba comme immo­bi­li­sé. Alors l’ap­pa­ri­tion com­men­ça à faire le signe de croix, et alors Bernadette pût l’i­mi­ter en la sui­vant. Cela com­porte bien sûr une leçon pro­fonde : sainte Bernadette était une jeune fille pieuse qui fai­sait cer­tai­ne­ment le signe de croix avec beau­coup de dévo­tion. Sans doute, Notre-​Dame a vou­lu la pré­pa­rer ain­si à sa mis­sion de péni­tence ; à tra­vers ce signe de croix qu’il fal­lait réap­prendre, la Très Sainte Vierge Marie vou­lait lui dévoi­ler le secret de la souf­france, le secret de la Croix.

Au début de ce pèle­ri­nage, chers pèle­rins, je vous pro­pose jus­te­ment de redé­cou­vrir avec vous le secret de la souf­france vécue chré­tien­ne­ment. Nous devons sanc­ti­fier nos épreuves, nos croix, nos peines, nos dif­fi­cul­tés, les valo­ri­ser. Non, toute souf­france n’a pas valeur en soi, toute souf­france n’est pas agréable à Dieu par elle-​même. Que peut valoir la souf­france, les tour­ments d’un mer­ce­naire, d’un déte­nu, d’un galé­rien, qui subit sa souf­france, et qui la traîne comme un bou­let, avec autant de rage que de déses­poir ? Il faut donc redé­cou­vrir la place de la souf­france dans la doc­trine chré­tienne, dans le plan de Dieu.

La souf­france d’a­bord est un mys­tère. Comment Notre-​Seigneur-​Jésus-​Christ a choi­si de mou­rir sur la Croix pour nous rache­ter ? C’est le mys­tère de l’Incarnation et de la Rédemption ! La souf­france est donc un mys­tère, mais il y a dans la souf­france aus­si une réa­li­té évi­dente. La souf­france peut être une preuve d’a­mour. La souf­france de Notre-​Seigneur-​Jésus-​Christ s’ex­plique « parce que Dieu a tant aimé le monde qu’Il a envoyé son Propre Fils », parce qu” « il n’y a pas de plus grand amour que de don­ner sa vie pour ceux qu’on aime ». Mes frères, dans la souf­france, il ne faut pas cher­cher le pour­quoi en un seul mot, c’est-​à-​dire que nous ne devons pas cher­cher, dans la souf­france, son ori­gine, sa cause, parce que ça c’est le mys­tère de Dieu, et ce serait blas­phé­mer, et ce serait offen­ser Dieu que d’exi­ger de Lui qu’Il se jus­ti­fie, qu’Il explique pour­quoi Il per­met la souf­france. Mais nous devons au contraire cher­cher le pour quoi en deux mots de la souf­france, c’est à dire en décou­vrir le but, les effets, les fruits, l’ob­jec­tif, alors oui.

Mes frères, pour déve­lop­per un peu ce thème, je m’ins­pi­re­rai du père Philipon dans son ouvrage sur les sacre­ments, père Philipon, domi­ni­cain contem­po­rain du père Calmel. Il dit que la souf­france, elle est répa­ra­trice et expia­trice d’a­bord, parce que nous sommes pécheurs, et que la souf­france doit d’a­bord avoir une valeur de rachat, de relè­ve­ment, de res­tau­ra­tion. Ensuite, la souf­france est sanc­ti­fi­ca­trice, est divi­ni­sa­trice, parce qu’elle a une valeur de mérite. La souf­france nous donne droit à une récom­pense ; en temps que nous sommes élus de Dieu, choi­sis pour par­ti­ci­per à son propre bon­heur, il nous faut le méri­ter, et par la souf­france. Enfin la souf­france, elle est co-​rédemptrice. Oui, par la souf­france, nous pou­vons, nous, rache­ter, deve­nir nous-​mêmes des co-​rédempteurs, des sauveteurs.

Et d’a­bord, mes frères, voyons ce pre­mier point ; la souf­france, elle est répa­ra­trice et expia­trice. Le pape saint Pie X, dans son ency­clique « Ad diem illum », en 1904, déclare à la suite de mon­sei­gneur Pie, que le point de départ com­mun de toutes ces mons­truo­si­tés, de toutes ces doc­trines men­son­gères qui ont engen­dré les révo­lu­tions modernes, le point de départ com­mun du natu­ra­lisme, du ratio­na­lisme, et du com­mu­nisme, ce point com­mun, c’est la néga­tion du péché ori­gi­nel, la néga­tion de la perte de l’é­tat de jus­tice et de sain­te­té ini­tial, la néga­tion de la déchéance de la nature humaine, la néga­tion de l’exis­tence du mal qui souille notre âme par le péché, par nos fautes. Donc la source com­mune, c’est d’a­bord cette néga­tion de la chute, et c’est en même temps le refus de la grâce, le rejet de l’in­ter­ven­tion divine par la Révélation, par l’Evangile, c’est le refus de ce rachat, de cette Rédemption, qui nous est offerte en Notre-​Seigneur-​Jésus-​Christ, c’est le refus des remèdes et des secours qui nous sont don­nés par le Saint Sacrifice de la Messe, par l’Eglise, par les sacrements.

Alors saint Pie X montre com­bien le dogme de l’Immaculée Conception venait par­fai­te­ment à temps pour répondre à cette néga­tion de la chute et à ce refus de la grâce. Immaculée Conception ! C’est pro­fes­sé jus­te­ment que la Vierge Marie, elle seule, fait excep­tion à cette condi­tion géné­rale que nous par­ta­geons tous. Conception imma­cu­lée donc, qui n’a pas été tou­ché par cette chute, par cette déchéance. Mais concep­tion, c’est-​à-​dire que ce n’est pas par elle-​même, c’est par grâce ; la Très Sainte Vierge Marie, Immaculée Conception, est la pre­mière des rache­tés. La Rédemption s’ap­plique en elle d’une manière sur­émi­nente, par pré­ser­var­tion, alors que nous, la Rédemption s’ap­plique par puri­fi­ca­tion. Alors, chers pèle­rins, en ce début de pèle­ri­nage, nous devrons jus­te­ment nous aus­si à notre manière répondre à cette néga­tion de la chute, et à ce refus de la grâce, en fai­sant pro­fes­sion que nous sommes pécheurs, mais des pécheurs rache­tés. Nous devons donc recon­naître notre misère, c’est-​à-​dire ces ten­dances désor­don­nées qui sont en nous, ces incli­na­tions vicieuses, et mal­heu­reu­se­ment, ce ne sont pas sim­ple­ment des incli­na­tions, ça nous pousse à des actes délic­tueux, à des offenses, à des péchés, à des fautes.

Mais en même temps, dans ce pèle­ri­nage, nous devons mani­fes­ter, faire pro­fes­sion de notre foi, de notre confiance dans les moyens de salut qui nous sont offerts. Voyez, l’Eglise, dans ses orai­sons litur­giques, nous ins­pire tou­jours cette double dis­po­si­tion d’a­veu de notre misère, et de confiance dans le salut qui nous est offert. Par exemple, dans une orai­son de l’Avent, l’Eglise nous fait dire : « Ô mon Dieu, dans les grands périls où nous sommes tom­bés à cause de nos péchés, venez comme un défen­seur qui nous délivre, comme un libé­ra­teur qui nous sauve. » Voilà, mes frères, vous avez les deux aspects. Dans une orai­son de la Septuagésime, nous disons : « Ô il est juste que nous soyons châ­tiés à cause de nos péchés, mais dans votre bon­té, Seigneur, délivrez-​nous pour la gloire de votre Nom. » Dans la Quinquagésime : « Seigneur, après nous avoir déli­vrés des liens du péché, protégez-​nous contre toute difficulté. »

Voilà, mes frères, la vraie péni­tence répa­ra­trice. De grâce, mes frères, ayons hor­reur de la fausse péni­tence de Judas. L’Evangile nous dit : « Penitentia duc­tus », pris de remords, « confes­sus dicens : « Peccavi tra­dens san­gui­nem jus­ti », j’ai péché en livrant le sang du juste, « retu­li tri­gin­ta argen­teos », il vient rendre les trente deniers, « et laqueo se sus­pen­dit ». Il semble que c’est une péni­tence com­plète : il est pris de remords, il avoue, il répare, et il s’im­pose une répa­ra­tion qu’au­cun confes­seur n’au­rait pu lui impo­ser tout de même. Eh bien, ça ne vaut rien, parce que ça c’est la matière de la péni­tence, il y faut la forme, l’ab­so­lu­tion. Il n’y a pas eu chez Judas cette confiance, cet acte de foi ; lui aus­si il a refu­sé, il a refu­sé la grâce du par­don. Voilà, mes frères, le déses­poir de Judas. Mais il y a aus­si l’a­veu­gle­ment, l’en­dur­cis­se­ment des pha­ri­siens. Notre-​Seigneur-​Jésus-​Christ les traite de « sépulcres blan­chis », parce que jus­te­ment ils ont cette pour­ri­ture inté­rieure qu’ils dis­si­mulent à tra­vers ces appa­rences flat­teuses ; alors eux n’ont pas cette péni­tence d’a­veu de misère, ce sont des consciences inver­sées, « ils filtrent le mou­che­ron et ils avalent le cha­meau ». Cette pré­somp­tion ridi­cule parce qu’ils sont fils d’Abraham, alors ils ont un droit inné à ren­trer dans le Royaume, ces maîtres hypo­crites qui imposent aux autres des far­deaux insup­por­tables qu’ils ne remuent même pas du petit doigt. Alors, mes frères, chers pèle­rins, nous venons à Lourdes vrai­ment pour accep­ter cette souf­france répa­ra­trice, expia­trice. A Lourdes sans doute, bien sûr mes frères, il y a la sainte grotte, il y a les pis­cines, il y a l’eau pro­di­gieuse, il y a les pro­ces­sions, mais n’ou­blions pas, à Lourdes sur­tout, il y a les confes­sio­naux. Nous qui sommes prêtres, nous pas­se­rons avant vous, après vous, mais nous pas­se­rons au confes­sio­nal. Ne pas­sons pas à côté de cette grâce, mes frères, de rédemp­tion vrai­ment, d’a­veu de notre misère, mais aus­si cette grâce d’ab­so­lu­tion. Voilà le bon­heur du prêtre, mes frères ; ils sont là nom­breux, ils vous attendent, pour être à leur tour ces co-rédempteurs.

Et la souf­france n’a pas seule­ment cette valeur de répa­ra­tion, d’ex­pia­tion, c’est mon deuxième point. La souf­france aus­si, elle est divi­ni­sa­trice, elle est sanc­ti­fi­ca­trice. C’est le plan de Dieu ; dans l’é­tat actuel de l’hu­ma­ni­té, la souf­france est néces­saire pour l’é­pa­nouis­se­ment de notre vie chré­tienne, pour l’a­chè­ve­ment de ces dons que nous avons reçus de Dieu, pour par­ve­nir à notre des­ti­née. Eh oui, le Bon Dieu a vou­lu nous don­ner ses dons sous forme de germes, qu’il faut faire pous­ser, qu’il faut mener à matu­ri­té, et c’est dif­fi­cile, ça demande des efforts coû­teux. Les dons de Dieu sont des talents, qu’il faut faire fruc­ti­fier, qu’il faut exploi­ter, cela demande du cou­rage, de l’éner­gie. Les dons de Dieu nous sont don­nés comme une puis­sance qu’il faut faire pas­ser à l’acte, en s’im­po­sant des devoirs, des exi­gences. Chers pèle­rins, le Ciel est une récom­pense qu’il faut conqué­rir par le mérite, et donc par l’ef­fort, par la souffrance.

Saint Paul disait : « J’achève en mon corps ce qui manque à la Passion de Notre-​Seigneur-​Jésus-​Christ. » Mais cette Passion de Notre-​Seigneur-​Jésus-​Christ, elle est sur­abon­dante, plei­ne­ment suf­fi­sante, mais elle ne se pas­se­ra pas de notre coopé­ra­tion, de notre col­la­bo­ra­tion. Saint Augustin, de son côté, nous dit : « Celui qui t’a créé sans toi, qui t’a rache­té sans toi, ne te sau­ve­ra pas sans toi. » Mes frères, en Enfer, en Enfer, la souf­france est un but, eh oui ; en Enfer, la souf­france est un châ­ti­ment, une puni­tion, une dam­na­tion ; la souf­france, en Enfer, elle est acca­blante, dégra­dante, anéan­tis­sante, des­truc­trice. Mais, mes frères, sur terre, la souf­france n’a jamais ces caractères-​là. La souf­france per­mise par Dieu, pré­vue dans son plan, la souf­france doit être enri­chis­sante, enno­blis­sante, posi­tive, construc­tive, et j’o­se­rai dire, mes frères, si nous la com­pre­nons bien, si nous ren­trons dans le plan de Dieu, la souf­france peut même deve­nir réjouis­sante, enthou­sias­mante. J’admire beau­coup la litur­gie, dans la pré­face du Carême.

L’Eglise ne veut pas nous faire ren­trer dans ce temps de péni­tence en lar­moyant, en sou­pi­rant, en reni­flant ; elle nous fait chan­ter par la péni­tence : « Vitia com­pri­mis, men­tem ele­vas, vir­tu­tem lar­gi­ris et prae­mia. » (Chanté) Eh oui ! On rentre dans la péni­tance du Carême avec beau­coup de confiance, on va gagner, nos vices vont être oppri­més, nos esprits vont s’é­le­ver, et nous allons gagner beau­coup en force, en cou­rage, en éner­gie, et en récom­pense. Que c’est beau, mes frères ! Alors sur cette valeur de la souf­france qui est sanc­ti­fi­ca­trice, qui est divi­ni­sa­trice, Notre-​Seigneur-​Jésus-​Christ n’hé­site pas à nous mon­trer ce que font les mon­dains ; les mon­dains, « les enfants de ce siècle, sont » sou­vent « plus habiles que les fils de lumière ». Eh oui, ces mon­dains, pour avoir un peu plus de popu­la­ri­té, de renom­mée, pour avoir des jouis­sances plus raf­fi­nées, avoir une for­tune encore plus abon­dante dans le luxe et dans le super­flu, ces gens-​là sont capables de s’im­po­ser toute sorte de res­tric­tions, d’exi­gences ; ces idoles, ces vedettes, ces cham­pions, sans doute peuvent s’at­ti­rer leur gloire par cer­taines tri­che­ries, par une cer­taine immo­ra­li­té mal­heu­reu­se­ment, mais reconnaissons-​leur un véri­table cou­rage, une véri­table éner­gie. Saint Paul à l’en­trée du Carême nous montre les ath­lètes dans un stade ; un ath­lète oui, il est capable de s’im­po­ser les res­tric­tions les plus rigou­reuses, les exer­cices les plus pénibles, les risques les plus dan­ge­reux, et cela pour une cou­ronne péris­sable. Alors nous, mes frères, qui atten­dons une récom­pense éter­nelle, Notre-​Seigneur-​Jésus-​Christ, pour nous encou­ra­ger à accep­ter cette souf­france qui nous épa­nouit, qui nous enri­chit, mais il nous montre la nature. Regardez la semence : « Si le grain jeté en terre ne meure, il est sté­rile, il ne peut pas por­ter du fruit. » Et c’est vrai que le grain tom­bé en terre semble, eh bien, pour­rir, être détruit. Mais non ! « Le grain jeté en terre, s’il meure, il porte beau­coup de fruit. »

Eh bien c’est cela, mes frères ; la souf­france, en appa­rence, nous mutile, la souf­france nous dimi­nue, mais en appa­rence. La mater­ni­té, quel bel exemple, bien sûr ! Magnifique ! Une mère est dans la tris­tesse, une future mère, au moment où elle va enfan­ter, « elle est dans la tris­tesse parce que son heure est venue ». Mais Notre-​Seigneur-​Jésus-​Christ nous dit : « Mais après, elle oublie sa souf­france dans la joie qu’elle a d’a­voir don­né la vie à un homme. » Voilà, mes frères, la souf­france, la belle souf­france, qui est source de vie.

Et puis l’é­mon­dage, un der­nier exemple de la nature ; Notre-​Seigneur-​Jésus-​Christ nous dit que lors­qu’un vigne­ron voit un sar­ment qui porte du fruit, il l’é­monde, il le coupe, pour le rendre encore plus fécond.

Mes frères, chers pèle­rins, il nous faut imi­ter l’au­dace du lar­ron. Le lar­ron a accep­té sa souf­france d’a­bord en esprit d’ex­pia­tion, en esprit de répa­ra­tion, mais il s’est pas arrê­té là. Il a eu le cou­rage de dire l’au­dace, l’es­pé­rance, de dire à Notre-​Seigneur-​Jésus-​Christ : « Souvenez-​vous de moi quand vous serez dans votre royaume. » Notre-​Seigneur-​Jésus-​Christ ne lui a pas répon­du : « Ecoute, lar­ron, tu es un peu inco­hé­rent. Tu viens de dire que tu as méri­té l’Enfer. Pour moi, c’est jus­tice. Et en ce moment, tu es en train de me deman­der le Ciel. Tu as pas eu beau­coup de cours de caté­chisme, mais tu devrais savoir qu’entre les deux, y a le pur­ga­toire, et pour toi, ça va être salé. » Mais non ! « Aujourd’hui même, tu seras avec moi en Paradis. » Voilà la sagesse du lar­ron ! Il a com­pris que ce châ­ti­ment, s’il le sanc­ti­fiait, s’il l’u­nis­sait au sacri­fice de Notre-​Seigneur-​Jésus-​Christ, ce châ­ti­ment deve­nait mérite, un droit à la récom­pense, au Ciel lui-​même, et il l’ob­te­nût le jour même.

Chers pèle­rins, dans ce pèle­ri­nage, au début de ce pèle­ri­nage, recon­nais­sons que sou­vent nos échecs, nos défaites sont peut-​être la cause, sont plu­tôt l’ef­fet de notre négli­gence, de notre laisser-​aller, de notre démis­sion, de nos capi­tu­la­tions. Alors deman­dons, au début de ce pèle­ri­nage, cette véri­table péni­tence, c’est-​à-​dire ce cou­rage, ce goût de l’ef­fort, cette éner­gie, cette audace, cette géné­ro­si­té. Celui qui ne cherche que le plai­sir, fina­le­ment, il devient raté, une épave, un bon à rien. Alors je m’a­dresse aux malades ici. Chers malades, vous êtes là, dans vos chaises rou­lantes. Vous ne nous faites pas pitié, bien sûr que non ! Sans doute je vous sou­haite de tout coeur d’a­voir de ces âmes com­pa­tis­santes, géné­reuses, pleines de ten­dresse et d’af­fec­tion, qui vous apportent les soins, le récon­fort dont vous avez besoin ; bien sûr, je vous le sou­haite de tout coeur, et je pense que vous l’a­vez, quand on voit toutes ces reli­gieuses, quand on voit ces infir­miers, ces infir­mières, ces bran­car­diers, même ces jeunes gens qui sont à votre ser­vice. Mais vous ne faites pas pitié, vous faites envie. Voilà la grâce de Lourdes ; pour nous qui sommes en bonne san­té, nous avons besoin de ce spec­tacle, de ces malades dans leurs chaises rou­lantes. Vous nous faites envie par votre cou­rage, par votre éner­gie, par l’of­frande de vos souf­frances. Alors vous nous aidez à rela­ti­vi­ser nos petits bobos, vrai­ment ces petites souf­frances de rien du tout. Mais que feriez-​nous si nous étions à votre place ? On voit que Notre-​Seigneur-​Jésus-​Christ n’a pas hési­té à repro­cher à ses apôtres leur sot­tise : « Ô stul­ti et tar­di corde ! » Ces dis­ciples d’Emmaüs qui expriment leur décep­tion, com­bien ils sont dés­illu­sion­nés, com­bien ils ont per­du confiance en voyant Notre-​Seigneur-​Jésus-​Christ cru­ci­fié. Un échec, une défaite, un per­dant ! Notre-​Seigneur-​Jésus-​Christ leur dit : « Mais vous n’a­vez pas lu les Ecritures ? Ne fallait-​il pas que le Christ souf­frît et qu’il mou­rût pour entrer ain­si dans sa gloire ? » Notre-​Seigneur-​Jésus-​christ lui-​même ne s’est pas épar­gné cette loi ; Il s’est appli­qué cette loi que le Ciel, c’est la récom­pense du mérite. Notre-​Seigneur-​Jésus-​Christ, voi­là pour­quoi Il a vou­lu souf­frir, pour Lui-​même et pour nous.

Mais ne nous arrê­tons pas là, mes frères. La souf­france, elle est aus­si co-​rédemptrice. Dans le plan de Dieu, nous qui sommes des rache­tés, nous devons deve­nir des sau­ve­teurs à notre tour, des co-​rédempteurs. La souf­france alors prend une toute autre valeur. La souf­france devient une sorte de mon­naie d’é­change, une sorte de prix à payer pour arra­cher les âmes de la per­di­tion. Le Bon Dieu a vou­lu nous rendre pro­prié­taires de ses pou­voirs et de sa puis­sance. Nos parents sont des pro­créa­teurs, ils ont reçu de Dieu ce pou­voir de trans­mettre la vie. Mais ça ne suf­fit pas d’être pro­créa­teurs, il faut être aus­si co-​rédempteurs ; cette vie qu’on a com­mu­ni­qué, qu’on a trans­mise, il faut la sau­ver, et c’est mer­veilleux, mes frères, de voir com­bien sou­vent nos parents, qui ont été nos pro­créa­teurs, qui nous ont don­né ce don ines­ti­mable de la vie, sont aus­si nos meilleurs co-​rédempteurs, sauveteurs.

Cette volon­té, mes frères, de don­ner sa vie pour les autres, elle est pro­fon­dé­ment enra­ci­née dans le cœur humain. Jamais nous ne ver­rons une catas­trophe dra­ma­tique, un acci­dent tra­gique, un cata­clysme apo­ca­lyp­tique, comme ces tsu­na­mis, comme ces trem­ble­ments de terre, sans qu’en même temps se lèvent des âmes de héros, au risque de la perte de leur temps, de leur argent, mais de leur vie aus­si. Dans un com­plet dés­in­té­res­se­ment, sans aucune attente de rétri­bu­tion, par simple com­pas­sion, par dévoue­ment, par soli­da­ri­té, ces gens-​là viennent au secours de ceux qui sont dans le mal­heur, et sou­vent ce sont des gens sans reli­gion, ces béné­voles, ces sau­ve­teurs béné­voles. Alors, mes frères, pour nous sur­tout, nous devons com­prendre que la grâce du bap­tême, la grâce de la Rédemption, nous donne jus­te­ment cette voca­tion, cette mis­sion d’ac­cep­ter la souf­france, cette souf­france coré­demp­trice. Notre-​Seigneur-​Jésus-​Christ a vou­lu mou­rir sur la Croix ; son sacri­fice, Il a vou­lu le vivre comme une vic­time d’a­mour, Il a vou­lu nous don­ner la preuve suprême de son amour, l’a­mour pous­sé au-​delà de toute limite.

Monseigneur Lefebvre a tel­le­ment insis­té pour nous faire décou­vrir dans la messe, dans la contem­pla­tion de la Sainte Messe, le sacri­fice de Notre-​Seigneur Jésus-​Christ, sa tête cou­ron­née d’é­pines, ses mains trans­per­cées, son côté ouvert. Monseigneur Lefebvre nous disait : « C’est dans cette contem­pla­tion de Jésus cru­ci­fié que nous trou­vons toutes les grâces de renou­vel­le­ment, de résur­rec­tion spi­ri­tuelle. » Et mon­sei­gneur Lefebvre nous rap­pe­lait que la messe, c’est jus­te­ment le sacri­fice de Notre-​Seigneur-​Jésus-​Christ actua­li­sé pour que nous y par­ti­ci­pions. C’est ça ! La messe sim­ple­ment, ce n’est pas un exer­cice de dévo­tion, c’est un enga­ge­ment à ren­trer dans cet esprit de sacri­fice. Monseigneur Lefebvre nous fai­sait com­prendre que nous ne pou­vons pas assis­ter à la messe sans nous offrir nous-​mêmes, c’est-​à-​dire faire ce don total, sans réserve, sans condi­tions, fina­le­ment jus­qu’à l’im­mo­la­tion suprême. Monseigneur Lefebvre insis­tait pour nous faire com­prendre que la messe, sacri­fice de Notre-​Seigneur-​Jésus-​Christ renou­ve­lé, n’a rien à voir avec la cène pro­tes­tante. La cène pro­tes­tante, c’est un repas d’ac­tion de grâces, une fête au sou­ve­nir de la cène du Seigneur, c’est un ras­sem­ble­ment de convi­via­li­té entre chré­tiens qui se mani­festent la cha­ri­té ; la cène pro­tes­tante, c’est un par­tage d’in­ten­tions pieuses. Mais la messe, ça n’a rien à voir. La messe est le sacri­fice de Notre-​Seigneur-​Jésus-​Christ auquel nous devons par­ti­ci­per, en nous offrant nous-​mêmes comme vic­times d’amour.

Vous savez bien que dans l’Ancien Testament, l’a­gneau pas­cal, il devait être immo­lé, mais aus­si il devait être man­gé. Il y avait l’im­mo­la­tion et la man­du­ca­tion de l’a­gneau pas­cal, c’est-​à-​dire en man­geant l’a­gneau pas­cal d’une cer­taine manière, on vou­lait s’ap­pro­prier, s’as­si­mi­ler, s’i­den­ti­fier à la vic­time. Alors il faut le faire beau­coup plus à la messe, nous chré­tiens. La com­mu­nion, la grâce de la com­mu­nion, c’est de nous don­ner jus­te­ment cet esprit de sacri­fice, cette volon­té d’offrande.

Mes frères, c’est la gloire de la reli­gion, de notre reli­gion chré­tienne, de notre reli­gion catho­lique, de nous ins­pi­rer ce goût de la souf­france co-​rédemptrice. Sainte Thérèse de l’Enfant-​Jésus répon­dait à ceux qui lui posait la ques­tion : « Pourquoi vous vous êtes faite car­mé­lite ? Alors que vous avez toutes les qua­li­tés pour être une mis­sion­naire, pour­quoi avoir choi­si cette vie cloî­trée ? » Eh bien, sainte Thérèse de l’Enfant-​Jésus répon­dait : « C’est pour sau­ver plus d’âmes. » Sauver des âmes en plus grand nombre par la mono­to­nie et l’ef­fa­ce­ment, par une vie cachée d’un sacri­fice secret. Cette volon­té, mes frères, d’être co-​rédempteurs, la Sainte Vierge l’a ins­pi­rée bien sûr à ses enfants de Fatima. Si elle leur a mon­tré le spec­tacle de l’Enfer, ce n’é­tait pas pour leur ins­pi­rer la contri­tion de leurs péchés, ces âmes étaient inno­centes, si pures, mais pour jus­te­ment, jus­te­ment, gal­va­ni­ser leur cou­rage, blin­der leur éner­gie devant le sacri­fice à mul­ti­plier pour sau­ver le plus grand nombre de pécheurs. Voilà, mes frères, l’es­prit chré­tien, l’es­prit catho­lique. Le saint Curé d’Ars disait : « Chaque fois que nous résis­tons à une ten­ta­tion, nous devons croire que quel­qu’un a prié pour nous. » Que c’est beau, mes frères ! Voilà l’u­ni­té chré­tienne. Lorsque je résiste à la ten­ta­tion, ce n’est pas par ma force, par mon éner­gie, mais c’est par la com­mu­nion des saints, parce que j’ai un co-​rédempteur, parce que j’ai un sau­ve­teur qui m’a don­né, qui m’a obte­nu cette grâce.

Le pape Pie XII, en 1954, rece­vait un pèle­ri­nage qui s’in­ti­tu­lait « Le centre des volon­taires de la souf­france ». Voilà. « Les volon­taires de la souf­france » ! Et le saint pape disait : « Quand ceux qui souffrent brillent, c’est comme s’ils fai­saient vio­lence au Ciel. Ils contraignent pour ain­si dire le cœur de Jésus à les exau­cer. » Que c’est beau, chers malades qui êtes là devant moi ! Oui, de croire qu’ef­fec­ti­ve­ment, ce que la prière demande, le sacri­fice l’ob­tient. La souf­france donne à la prière une force irré­sis­tible, un effet infaillible. Vous savez que mon­sei­gneur Lefebvre, lors de son jubi­lé sacer­do­tal, nous fai­sait la confi­dence que c’est sur­tout au Gabon, en mis­sion, qu’il a décou­vert la grâce de la messe, en voyant ces âmes qui vou­laient souf­frir, qui s’of­fraient en vic­times. Cette grâce de mon­sei­gneur Lefebvre. Eh bien, mes frères, je pense que j’ai pas eu ce bon­heur d’être mis­sion­naire, mais je ne suis pas dépour­vu de cette décou­verte aus­si ; mes frères, nous l’a­vons tous devant nous ce spec­tacle d’âmes chré­tiennes qui s’offrent comme vic­times, comme des vic­times volon­taires. Ces âmes mais rem­plissent nos cou­vents, nos monas­tères. Dernièrement, j’ai fait une retraite à Flavigny, et j’ai eu trois mères de famille qui m’ont fait cette confi­dence qu’elles s’of­fraient en vic­times pour per­mettre à un enfant dévoyé à retrou­ver la foi. « Je veux souf­frir et mou­rir pour l’ex­pia­tion de mes péchés et le salut de mes enfants. »

Mes frères, croyons-​le, dans cette belle jeu­nesse, le MJCF, cet esprit apos­to­lique, nous voyons vrai­ment qu’il y a de ces conver­tis admi­rables qui, après avoir reçu cette grâce de la conver­sion, deviennent eux-​mêmes des apôtres, des mis­sion­naires. Nous voyons dans la Milice de Marie, oui, ce zèle mer­veilleux pour appor­ter la Rédemption à tra­vers la souf­france. A Flavigny, j’ai été sept ans vicaire de M. l’ab­bé Troadec, et c’é­tait chaque année un spec­tacle mer­veilleux de voir ces jeunes pro­mo­tions de jeunes qui venaient jus­te­ment dans ce même esprit de ren­trer dans la co-​rédemption. Je me sou­viens par­ti­cu­liè­re­ment d’un jeune qui était élève d’Ecole Normale, et qui ne sup­por­tait plus de voir ces têtes si bien faites, de voir ses col­lègues qui étaient des­ti­nés à deve­nir l’é­lite de la nation, et qui vivaient dans un vide spi­ri­tuel com­plet. C’est insou­te­nable ! Alors il a vou­lu deve­nir prêtre.

Je ter­mi­ne­rai, mes bien chers frères, avec le père Calmel. Le père Calmel nous disait que lorsque nous fai­sons le signe de croix, ce n’est pas sim­ple­ment un signe de pié­té, un geste litur­gique ; faire le signe de croix, c’est un enga­ge­ment. Lorsque je fais le signe de croix, je prends dans mes mains toutes mes souf­frances, même les plus lamen­tables, même celles qui sont les effets de mon péché, et ces souf­frances, je les fixe sur moi, en fai­sant un acte de foi ; ces souf­frances peuvent deve­nir vrai­ment répa­ra­trices, sanc­ti­fi­ca­trices, co-​rédemptrices. En fai­sant le signe de croix, je fixe sur moi tout l’a­mour de la pas­sion de Notre-​Seigneur-​Jésus-​Christ, du sacri­fice de Notre-Seigneur-Jésus-Christ.

Alors, mes frères, deman­dons cette grâce, au début de ce pèle­ri­nage, de réap­prendre à faire le signe de croix de cette manière-​là. Que notre bonne Mère nous réap­prenne jus­te­ment le sens de la souf­france, de sanc­ti­fier la souf­france, de lui don­ner cette valeur d’é­ter­ni­té et de co-rédemption.

Au nom du Père et du Fils et du Saint-​Esprit, ainsi-soit-il.

Abbé Pierre-​Marie Laurençon

Pour conser­ver à ce ser­mon son carac­tère propre, le style oral a été maintenu.

Source : Transcription d’I.G. pour La Porte Latine

Pèlerinage international de la FSSPX à Lourdes

En la fête du Christ-Roi, dernier dimanche d'octobre (sauf exception)