Saint Alphonse Rodriguez

Estampe d'Alphonse Rodriguez, réalisée par Schelte Adams Bolswert

Frère coad­ju­teur de la Compagnie de Jésus (1531–1617)

Fête le 31 octobre.

Saint Alphonse Rodriguez

L’antique cité de Ségovie, qui fut d’abord séjour de plai­sance sous la conquête romaine, devint avec la domi­na­tion mau­resque une ville flo­ris­sante, car dans les vastes décli­vi­tés des Guadenama pais­saient de blancs trou­peaux dont la laine favo­ri­sa le com­merce des dra­piers. C’est dans cette ville que naquit, le 25 juillet 1531, Alphonse Rodriguez, qui, après quelques années de labeur en ce noble métier de maître dra­pier, devint très humble Frère coad­juteur de la Compagnie de Jésus. Ce nom de bap­tême si popu­laire et ce nom de vieille souche fami­liale si répan­du en Espagne furent por­tés par bon nombre de per­son­nages célèbres. L’un des plus mar­quants avec lequel l’humble reli­gieux serait faci­le­ment confon­du est le Père Jésuite Alphonse Rodriguez, né à Valladolid en 1528, mort à Séville en 1616, auteur de la fameuse Pratique de la Perfection chré­tienne.

Près des murs de la cité, au pied des arches d’un aque­duc monu­mental, vivait sur la paroisse de Saint-​Coloma un habile tis­seur nom­mé Diego Rodriguez. Il avait épou­sé une ver­tueuse femme, Marie Gomez d’Alvarado, et Dieu les avait bénis en leur accor­dant sept gar­çons et quatre filles. C’est du troi­sième de ces enfants que nous vou­drions retra­cer briè­ve­ment l’histoire.

Les premières années d’enfance. — Son mariage.

Alphonse, dès sa pre­mière jeu­nesse, était un enfant pieux, réflé­chi et déjà tout absor­bé en des visions supra­ter­restres. Il avait pour la Sainte Vierge une câline et pro­fonde pré­di­lec­tion. Un jour qu’il était comme tout ravi en extase devant une image de Marie, on l’en­tendit mur­mu­rer : « Madame, si vous saviez com­bien je vous aime, vous ne pour­riez m’aimer davan­tage », et il enten­dit comme une douce voix lui répondre : « Tu te trompes, cher enfant, je t’aime bien plus que tu ne sau­rais m’aimer. »

Il était encore tout petit enfant lorsqu’on le mit à l’école chez les Franciscains, dont l’église et le couvent étaient proches de sa demeure. Il avait dix ans quand deux Pères Jésuites vinrent don­ner une mis­sion à Ségovie et furent logés dans la mai­son de cam­pagne de Diego son père. Député près d’eux pour les ser­vir, Alphonse mon­tra tant d’empressement que les mis­sion­naires, pour le récom­penser, lui ensei­gnèrent le caté­chisme et la réci­ta­tion du rosaire. Ce pre­mier contact avec la Compagnie de Jésus lais­sa en son cœur une empreinte pro­fonde ; elle aura plus tard un part impor­tante en la déter­mi­na­tion qui lui fera quit­ter le monde.

En 1543 venait d’arriver à Alcala François de Villanueva, envoyé par saint Ignace pour fon­der un col­lège. A la pre­mière nou­velle, Diego s’empressa d’y envoyer ses deux fils aînés, Diego et Alphonse. Mais, un an à peine après leur entrée, les deux étu­diants furent rap­pelés en hâte, car leur père venait de mou­rir, et la mère avait besoin de leur pré­sence pour diri­ger les affaires de famille. L’aîné, dont les études avan­cées pro­met­taient le suc­cès, fut auto­ri­sé à les pour­suivre ; Alphonse dut se rési­gner à prendre le com­merce paternel.

Les âmes d’élite enclines et déjà ini­tiées aux choses divines sont sou­vent inha­biles aux tra­fics humains. Alphonse, d’ailleurs, vit se mul­ti­plier sous ses pas les dif­fi­cul­tés et tra­cas ; l’éducation de Diego, le par­tage des terres après le décès du père, les guerres où Charles-​Quint enga­geait alors l’Espagne, la pro­hi­bi­tion de l’exportation des tis­sus firent que le négoce fami­lial alla de mal en pis. Par défé­rence pour les dési­rs de sa mère et des siens, dans l’espoir que la dot d’une femme l’aiderait à remettre d’aplomb sa for­tune, Alphonse épou­sa en 1557 Marie Suarez, fille d’un éle­veur esti­mé de la petite cité voi­sine de Pédraza ; il avait alors vingt-​six ans. Le jeune ménage s’établit à Ségovie, dans la rue du Marché.

Deux ans après, un col­lège de Jésuites se fon­dait dans la même ville et le P. Louis Santander en fut nom­mé rec­teur. La parole ardente de ce pré­di­ca­teur inlas­sable et direc­teur consom­mé atti­ra vers lui la sym­pa­thie et le dévoue­ment de toutes les familles chré­tiennes de Ségovie. Alphonse Rodriguez était l’un de ses audi­teurs les plus assi­dus et auxi­liaire des plus secou­rables, autant que le lui per­met­taient ses maigres res­sources. Il s’était choi­si une demeure dans le voi­si­nage de l’église Saint-​Just et y avait ins­tal­lé sa petite famille, com­po­sée de deux gar­çons et d’une fille. Des pertes réité­rées mirent la situa­tion fami­liale en un tel péril que son frère aîné Diego quit­ta le droit et vint s’associer avec lui.

Les deuils. — Projets de vie religieuse.

Dieu, qui avait sur lui ses des­seins, comme pour toute âme qu’il veut façon­ner et polir au creu­set de la souf­france, mul­ti­plia les épreuves. La petite Marie, sa fille tant aimée, lui fut enle­vée sou­dainement au moment même où sa femme tom­bait malade. Celle-​ci mou­rut à son tour, après une longue et coû­teuse mala­die, peu après la nais­sance du second fils. Son aîné, Gaspard, sui­vit de près sa mère et sa sœur, si bien qu’Alphonse devint veuf à trente et un ans, avec un tout jeune fils à éle­ver. Croyant ces cala­mi­tés suc­cessives envoyées par Dieu comme un châ­ti­ment de ses péchés, il devint anxieux sur le salut de son âme. L’horreur du péché grave se fît chez lui si obsé­dante, qu’il deman­da géné­reu­se­ment à Dieu la faveur de sup­por­ter ici-​bas tous les tour­ments de l’enfer plu­tôt que de tom­ber dans un seul péché mor­tel. Après avoir for­mu­lé cet héroïque sou­hait, il s’offrit à Dieu par une pre­mière consé­cra­tion totale. Ayant fait une confes­sion géné­rale, il s’astreignit aux jeûnes des ven­dre­dis et same­dis, puis com­men­ça à prendre la dis­ci­pline et se revê­tit d’un cilice, enfin il s’adonna à la médi­ta­tion prolongée.

Un an après la mort de sa femme, Alphonse per­dit sa mère. Un seul bien l’attachait encore au monde, son der­nier fils, le petit Alphonse. Dieu bri­sa ce der­nier obs­tacle à un don total.

Complètement libre de tout lien d’affection humaine, Alphonse eut tout de suite la pen­sée de la vie reli­gieuse. Le P. Santander ayant quit­té Ségovie pour Valence, ce fut le P. Martinez qui le diri­gea dans les voies de la spi­ri­tua­li­té. A la frayeur scru­pu­leuse sur l’indi­gnité de son âme suc­cé­da un meilleur et plus doux sen­ti­ment, celui d’un très confiant et total amour de Dieu.

Précepteur. — Essai de vie érémitique.

Cependant, six ans s’étaient écou­lés depuis qu’en réa­li­té il avait quit­té le monde, et la ques­tion de sa voca­tion n’était pas réso­lue. Après des hési­ta­tions pleines d’humilité, il s’enhardit tou­te­fois et sol­li­ci­ta son admis­sion dans la Compagnie de Jésus. Son âge de trente-​huit ans, son ins­truc­tion som­maire met­taient empê­che­ment à ce qu’il fût reçu comme sco­las­tique, c’est-à-dire comme reli­gieux appe­lé au sacer­doce. Sa san­té, très ébran­lée par les aus­té­ri­tés exces­sives aux­quelles il se livrait, fut aus­si un obs­tacle à son admis­sion comme Frère coad­ju­teur, mal­gré l’avis favo­rable du P. Martinez. En pré­sence de ce refus, celui-​ci don­na au pos­tu­lant le conseil d’aller à Valence retrou­ver le P. Santander.

Sans hési­ter, Alphonse, par un acte authen­tique, légua à ses deux sœurs ce qu’il pos­sé­dait, sauf l’argent néces­saire au voyage, puis il par­tit. Il arri­va à Valence vers la fin de 1568, après avoir subi le long du par­cours l’humiliante néces­si­té de deman­der l’hospitalité eu dif­fé­rentes mai­sons reli­gieuses, car ses res­sources furent vite épui­sées. Pour se don­ner le temps de le diri­ger de nou­veau et de prendre une déter­mi­na­tion, le P. Santander le pla­ça comme pré­cep­teur chez un mar­chand, Ferdinand Chemillos. Entre temps, Alphonse, mal­gré ses trente-​neuf ans, sui­vait les cours des débu­tants en latin. Après ce pre­mier pré­cep­to­rat, le pos­tu­lant en fît un second chez la mar­quise de Terranova dont il eut en garde le fils, Louis de Mandoza.

Sur l’avis de son confes­seur, Alphonse réso­lut de sol­li­ci­ter de nou­veau son admis­sion dans la Compagnie de Jésus, sinon comme sco­lastique, au moins comme Frère. II allait atteindre la réa­li­sa­tion de son violent désir, quand le diable lui ten­dit un piège où il faillit com­pro­mettre sa voca­tion. Un ami de son âge, qu’il avait connu au col­lège de Valence, vou­lut l’entraîner dans un ermi­tage près de la petite ville de Matteo. Alphonse céda et fut quelque temps com­pagnon de l’ermite. Les impor­tu­ni­tés de ce der­nier, ses ori­gi­na­li­tés de vie et de cos­tume, l’excédèrent, il revint en hâte chez lui. De retour, il va trou­ver son confes­seur qui lui adresse une répri­mande aus­si vive que juste. Confus et effrayé, Alphonse pro­met à son direc­teur une sou­mis­sion com­plète. La suite des évé­ne­ments prou­va que l’ermite était ce qu’on appelle un faux dévot.

Sur ces entre­faites vint à Valence le P. Cordésès, pro­vin­cial, qui, prié par le rec­teur du col­lège, finit, mal­gré de nou­velles objec­tions tou­chant l’insuffisance d’instruction et la san­té du pos­tu­lant, par accep­ter Alphonse comme Frère coadjuteur.

Sa vie de religieux. — Dures épreuves.

La Compagnie de Jésus exis­tait depuis sept ans, quand saint Ignace crut l’heure venue d’adjoindre aux Pères et Frères scola­stiques des Frères coad­ju­teurs ou Frères lais, à l’instar de ce qui se pra­ti­quait depuis long­temps dans les Ordres anciens seule­ment. Le matin du 31 jan­vier 1571, Alphonse Rodriguez fut reçu comme novice. On esti­mait à bon droit que ses années de péni­tence et de réclu­sion volon­taire au milieu du monde lui tenaient lieu de pos­tu­lat. La mai­son du Noviciat, qui fut d’abord éta­bli pro­vi­soi­re­ment à Valence, puis à Gandie, près du saint duc François de Borgia, se fixa ensuite à Saragosse, mais le Fr. Alphonse n’y fut point envoyé et res­ta à Valence. Ses supé­rieurs ayant dimi­nué les péni­tences exa­gérées qu’ils s’était impo­sées et qui ébran­laient sa san­té, il s’adonna avec une véri­table joie et un grand empres­se­ment aux besognes les plus fati­gantes et les plus humbles ; si l’expression était reçue, nous dirions volon­tiers qu’il se jeta à âme per­due dans l’intimité de Jésus et spé­cia­le­ment de Jésus souffrant.

La meilleure preuve des pro­grès du Fr. Alphonse dans la vie spi­rituelle, c’est qu’après six mois de novi­ciat, ses supé­rieurs l’en­voyèrent à Majorque dans une mai­son fon­dée à Montesion et où allait s’établir un col­lège. Le bon Frère, lorsqu’il avait ache­vé ses exer­cices spi­ri­tuels, se plai­sait à aider les maçons à la construc­tion de la cha­pelle ou bien il accom­pa­gnait l’un des Pères en ses oeuvres d’apostolat dans la ville ou les environs.

A la fin de jan­vier 1573, ses deux années de novi­ciat tou­chaient à leur terme, mais il ne fit ses vœux que deux mois plus tard, le 5 avril. C’est après cette pro­fes­sion que, sur l’ordre du P. Torrens, il com­men­ça à écrire une sorte d’autobiographie spi­ri­tuelle qui est un docu­ment pré­cieux pour les his­to­riens de sa vie.

Le ciel le com­bla de toutes manières, car aux plus conso­lants encou­ra­ge­ments vint se joindre la vraie marque des élus, celle de la ten­ta­tion, tor­ture morale, la pire de toutes, qui achève d’éprouver, de puri­fier, de sur­éle­ver l’âme enfin, en la jetant pan­te­lante sur le Cœur divin. Les jouis­sances légi­times qu’Alphonse avait connues dans le mariage devinrent un sou­ve­nir obsé­dant et d’une aigui­sante téna­ci­té ; les moins nobles aspi­ra­tions de sa nature qu’il croyait assou­pies et domp­tées par la péni­tence se réveillèrent impla­cables et impé­rieuses en ce midi de ses années. Le vœu de chas­te­té qu’il avait fait à Dieu le jetait dans un trouble conti­nuel. Dans la tour­mente, Alphonse se réfu­gia auprès de Jésus et de sa Mère. Pour se ven­ger de leur défaite, les démons le mal­trai­tèrent avec une rage infer­nale : deux fois, dit son bio­graphe, ils le pré­ci­pi­tèrent du haut d’un escalier.

Le démon le pous­sa dans l’es­ca­lier pour pro­vo­quer sa chute.

Une autre épreuve, tout aus­si ter­rible, mais marque encore de pré­des­ti­na­tion, c’est la séche­resse spi­ri­tuelle pour les habi­tués de l’oraison. Elle ne fut point épar­gnée au Fr. Rodriguez. Il en connut aus­si les tour­ments, mais son obéis­sance envers ses direc­teurs les sur­mon­ta victorieusement.

Ces luttes morales, très épui­santes, avaient alté­ré la san­té du patient qui fut alors dési­gné pour les fonc­tions de por­tier du col­lège de Montesion, qu’il devait exer­cer un très grand nombre d’années. Dans cette charge déli­cate et absor­bante, il ne mon­tra jamais le moindre signe d’impatience, quelque impor­tu­ni­té qu’il eût à souf­frir. Le secret de sa patience était la pas­sion qu’il avait de répondre en tout aux appels divins. Le son de la clo­chette, l’appel d’un visi­teur, étaient pour lui la Voix de Dieu. Il sor­tit rare­ment de l’efface­ment ; cepen­dant il mon­tra beau­coup de zèle pour enga­ger les élèves du col­lège à entrer dans la Congrégation des étu­diants, récem­ment fon­dée, et aus­si pour caté­chi­ser les pauvres et les vagabonds.

Aux tor­tures morales dont nous avons par­lé se joi­gnirent des souf­frances phy­siques. Des dou­leurs d’estomac, d’épaules et de poi­trine com­men­çaient de l’étouffer tan­dis que sur sa langue et sur ses membres venaient de poin­ter des furoncles brû­lants, qui devaient durant qua­torze ans le plon­ger comme dans un pur­ga­toire anti­cipé. En mars 1585, le P. Alphonse Roman vint comme visi­teur à Montesion, c’est entre ses mains qu’Alphonse émit ses der­niers vœux.

Ce fut pour lui une occa­sion de faire des pro­grès dans l’esprit de renon­ce­ment et la confiance illi­mi­tée en la bon­té divine. En 1591, le Fr. Rodriguez attei­gnait ses soixante ans. Minée par de conti­nuelles aus­té­ri­tés, sa san­té com­men­ça à décli­ner. Il reçut l’ordre de dor­mir désor­mais dans un lit : jusque-​là il s’était conten­té de som­meiller quelques heures sur une table ou une chaise. Comme il s’était dévoué jadis pour la confré­rie des étu­diants, il se dépen­sa sans comp­ter pour celle des hommes, qui fut éta­blie à Majorque en 1596.

Ses supé­rieurs déci­dèrent de le rele­ver de ses fonc­tions de por­tier pour l’employer à de légers tra­vaux d’intérieur. Ne pou­vant plus ser­vir la messe dans la cha­pelle publique, il la ser­vit encore dans la cha­pelle domes­tique et il pas­sait une par­tie de la mati­née à entendre les messes tar­dives célé­brées par les Pères souf­frants ou par des visi­teurs. Comme on le savait choyé de Dieu, le P. Alvarez ordon­na au Fr. Rodriguez de reprendre son Mémorial et d’écrire tout ce qu’il pou­vait se rap­pe­ler de sa vie inté­rieure dans le pas­sé. Bien à contre-​cœur Alphonse obéit, et, à dater de mai 1604, il rédi­gea avec soin ce Mémorial, com­men­cé jadis en notes décousues.

Saint Pierre Claver. — Mort de saint Alphonse Rodriguez.

Un an après qu’il eut reçu cet ordre, arri­vait à Montesion un jeune reli­gieux cata­lan dont le nom res­te­ra désor­mais insé­pa­rable de celui du saint Fr. Rodriguez, c’était saint Pierre Claver, qui venait ter­mi­ner l’étude de la théo­lo­gie morale. Ayant enten­du par­ler des ver­tus de l’ancien por­tier du col­lège, il lui deman­da aus­si­tôt une entre­vue et le sup­plia d’être son guide spi­ri­tuel. Par une ins­pi­ra­tion du ciel, Alphonse Rodriguez pres­sa Pierre Claver de deman­der à être envoyé dans les mis­sions d’Amérique. L’heure de la sépa­ra­tion vint, le vieux Frère convers assu­ra le jeune et bouillant apôtre de ses prières, du mérite de ses péni­tences et souf­frances, puis lui don­na un livret écrit de sa main et inti­tu­lé La per­fec­tion religieuse.

Le déclin de cette sainte exis­tence devait être mar­qué par une der­nière et suprême épreuve. Les gens d’Eglise, libé­rés des sou­cis des affaires, des obses­sions des plai­sirs, ont plus de loi­sirs pour s’attarder par­fois à des mes­qui­ne­ries jalouses. Aussi, même avec l’intention de bien faire tel d’entre eux cir­con­vient les supé­rieurs contre un frère incompris.

Alphonse fut la vic­time de cette humaine fai­blesse. Les pro­diges, qui déjà de son vivant sem­blaient devoir être attri­bués à sa ver­tu, à ses mérites et à ses mor­ti­fi­ca­tions, parurent por­ter ombrage à plu­sieurs ; un nou­veau pro­vin­cial, le P. Joseph de Villegeas, pré­ve­nu contre celui que déjà on regar­dait comme un thau­ma­turge puis­sant, se livra, au sujet du carac­tère de la vie inté­rieure de Fr. Alphonse, à une enquête minu­tieuse. Avec tact et pru­dence, il ne vou­lut pas que l’on regar­dât d’ores et déjà comme des reliques ce qui apparte­nait au reli­gieux. Il trou­va exa­gé­rée la valeur de ses écrits spiri­tuels, et pour humi­lier à des­sein le bon Frère, il lui fît des reproches publics. De l’affront, le vieillard n’éprouva que joie et réconfort.

L’âme toute inon­dée d’avance de célestes clar­tés, le corps depuis long­temps puri­fié par des souf­frances expia­trices, Alphonse Rodri­guez pou­vait paraître devant le Juge qui d’un regard divin scrute les reins et les cœurs. Après de nou­velles ten­ta­tions de décourage­ment, des assauts réité­rés de toutes sortes d’infirmités humi­liantes et cru­ci­fiantes, l’heure de la déli­vrance son­na enfin. Déjà il avait reçu le Saint Viatique et l’Extrême-Onction. Il était si faible qu’on dut le sou­te­nir pour rece­voir son Dieu. Les jours qui sui­virent, il parais­sait comme en extase, n’ouvrant les lèvres que pour pro­non­cer les noms de Jésus et de Marie.

Le 31 octobre, vers minuit, il s’écria, comme en s’éveillant d’un pro­fond som­meil : « Voici l’Epoux qui vient ! » et reprit pos­ses­sion de lui-​même. Il expi­ra peu de temps après, en pro­non­çant à voix haute le nom de Jésus. Il avait quatre-​vingt-​six ans trois mois et cinq jours.

Aussitôt qu’il eut ren­du le der­nier sou­pir, sa cel­lule fut dépouillée de son misé­rable mobi­lier ; son corps, revê­tu de la sou­tane et du man­teau, fut mis dans une bière. Ce furent alors des pro­ces­sions sans fin des com­mu­nau­tés, du Chapitre de la cathé­drale, des dif­fé­rentes paroisses. Comme on était à la veille de la Toussaint, on dif­fé­ra le ser­vice, mais, dans la nuit, on inhu­ma le corps dans la cha­pelle de la Vierge, pour le sous­traire aux fidèles empres­sés qui déjà vou­laient s’emparer des pré­cieux restes ou y faire tou­cher quan­ti­té d’objets.

La canonisation.

Avant même que le cer­cueil du ser­vi­teur de Dieu fût dépo­sé dans le caveau, plu­sieurs enfants malades furent appor­tés près de sa dépouille mor­telle et retrou­vèrent immé­dia­te­ment la san­té, alors que tout espoir de les sau­ver sem­blait per­du. Les miracles qui sui­virent durant les pèle­ri­nages qui s’établirent aus­si­tôt près de son tom­beau sont légion.

Le rec­teur du col­lège de Montesion, le P. Julien, sol­li­ci­ta de l’évêque de Palma de Majorque, Mgr Simon Bauza, qu’il fût pro­cé­dé à une infor­ma­tion offi­cielle des ver­tus d’Alphonse Rodriguez. Une sem­blable recherche avait été com­men­cée à Ségovie dès 1618, par l’évêque du lieu. Le pro­cès com­men­ça donc à Palma en 1619. Trois ans après, les deux infor­ma­tions furent pro­duites devant la Congrégation des Rites. La nou­velle légis­la­tion d’Urbain VIII rela­tive au culte des Saints retar­da un peu la marche du pro­cès. Cepen­dant, en décembre 1625, ce même Pape signa une com­mis­sion pour l’introduction de la cause. Aussi, sans plus tar­der, en 1631, les Pères du col­lège de Montesion commencèrent-​ils la construc­tion d’une ma­gnifique cha­pelle pour y trans­fé­rer les reliques du ser­vi­teur de Dieu. Au grand désap­poin­te­ment de tous, un nou­veau décret d’Urbain VIII inter­dit de pro­cé­der à aucune béa­ti­fi­ca­tion ou cano­ni­sa­tion avant que cin­quante ans se fussent écou­lés depuis la mort des per­sonnes pro­po­sées aux hon­neurs des autels. Ce décret aurait retar­dé l’examen de la cause jusqu’en 1667 ; le délai fut rac­cour­ci grâce à une per­mission pon­ti­fi­cale. Mais le culte public ayant été ren­du trop tôt, de nou­velles dif­fi­cul­tés sur­girent. Il fal­lut exa­mi­ner scrupuleuse­ment le fameux Mémorial du Frère et tous ses écrits. Ce ne fut qu’en 1717 que la Congrégation des Rites décla­ra qu’il ne s’y trou­vait rien de répré­hen­sible. Enfin, en 1760, Clément XIII publia le décret d’héroïcité des ver­tus d’Alphonse Rodriguez.

La joie fut de courte durée ; l’expulsion des Jésuites des Etats espa­gnols, la sup­pres­sion de l’Ordre en 1773 arrê­tèrent les pro­grès de la cause. Lorsque Pie VII eut ren­du à l’Eglise la célèbre Compagnie, les Jésuites ren­trèrent en 1816 dans leur mai­son de Montesion, et la cause fut reprise. Le décret de béa­ti­fi­ca­tion fut publié le 20 mai 1825 et les fêtes en furent fixées au 12 juin de la même année.

En 1831, on pré­sen­ta une demande d’enquête sur les miracles opé­rés par son inter­ces­sion. Deux nou­velles gué­ri­sons furent approu­vées le 4 février 1871. La cause, tou­te­fois, ne fut reprise qu’en jan­vier 1885, sous Léon XIII.

Cet illustre pon­tife fêtait en l’année 1888 son jubi­lé sacer­do­tal. Il décré­ta en ce mémo­rable anni­ver­saire la cano­ni­sa­tion de dix grands ser­vi­teurs de Dieu, les sept fon­da­teurs des Servites et trois Jésuites : Pierre Claver, Jean Berchmans et Alphonse Rodriguez. C’est le 15 jan­vier 1888 qu’eut lieu la céré­mo­nie, dans la loge du por­tique de Saint-​Pierre, nou­vel­le­ment res­tau­rée. La fête de saint Alphonse fut fixée au 30 octobre.

Abbé L. Tabourier.

Sources consul­tées —. Vie admi­rable de saint Alphonse Rodriguez, coad­ju­teur tem­po­rel de la Compagnie de Jésus (Paris, 1890). — P. Francis Goldie, Saint Alphonse Rodriguez, de la Compagnie de Jésus, tra­duit de l’anglais par l’abbé J. Cardon (Paris et Lille, 1891). — (V. S. B. P., n° 427.)