Saint Josaphat Koncewicz

Saint Josaphat

Archevêque de Polotsk et mar­tyr (1580–1623)

Fête le 14 novembre.

Ce saint évêque, doux et cha­ri­table, fut un émule de son con­temporain saint François de Sales, par son zèle apos­to­lique et son sou­ci de l’orthodoxie dans l’Eglise. Il est le seul de ses enfants appar­te­nant à un rite orien­tal (si nous excep­tons deux prin­cesses de Polotsk, les saintes Euphrasyne et Praxède, abbesses du monas­tère du Saint-​Sauveur, mortes, la pre­mière à Jérusalem en 1173, la seconde à Rome en 1239, et Michel Ghébré, prêtre abys­sin, béa­ti­fié en 1926), que l’Eglise catho­lique ait éle­vé sur les autels, depuis la sépa­ra­tion de Photius et de Michel Cérulaire (ixe et xie siècles).

Naissance hors du bercail.

L’an 1580, dans la ville de Vladimir, en Volhynie, sous le gou­vernement polo­nais, on appor­tait à l’église Sainte-​Parascève, un petit enfant, fils d’un Slave. Le bap­tême eut lieu selon le rite gréco-​slave, et l’enfant reçut le nom de Jean.

A ce moment l’Eglise ruthène, à laquelle appar­te­nait le nou­veau-​né, était encore sépa­rée de Rome. C’est seule­ment quinze ans après, le 23 novembre 1595, que la sou­mis­sion se fît, entre les mains du Pape Clément VIII ; encore ne fut-​elle pro­cla­mée que le 10 octobre de l’année sui­vante à Brest-Litowsk.

Gabriel Koncewicz (on pro­nonce Kontsevitch), père du petit Jean, était conseiller muni­ci­pal de Vladimir. La mère, Marine, était digne de for­mer le cœur du futur arche­vêque de Polock ; elle y dépo­sa les germes d’une pié­té et d’une ver­tu pré­coces, et veilla avec une intelli­gente sol­li­ci­tude sur leur développement.

Le culte des images est très répan­du dans les Eglises orien­tales : Jean apprit à les peindre, et ce tra­vail devint l’une de ses plus chères dis­trac­tions. Il fit des pro­grès rapides dans l’étude des langues ruthène, polo­naise et slave ; mais l’instruction reli­gieuse avait ses préférences.

Dans le négoce. — L’appel de Dieu.

Le jeune Koncewicz fut pla­cé par ses parents chez un riche négo­ciant de Vilna. Il res­ta fidèle à la grâce : éner­gique à fuir la dissi­pation, il s’appliquait à des lec­tures pieuses et à l’étude autant que ses occu­pa­tions le lui permettaient.

Lorsque le retour de l’Eglise ruthène au véri­table ber­cail fut défi­nitivement pro­cla­mé, il s’attacha de toute l’énergie de son âme à l’Eglise catho­lique ; il avait à peine vingt ans, que déjà sa plus grande peine était de voir les ravages qu’avait cau­sés l’éloignement de Rome. En effet, au moment où elle ren­tra au ber­cail, l’Eglise gréco-​ruthène était agonisante.

Il y avait à Vilna un couvent de Basiliens qui s’était récem­ment sou­mis au Saint-​Siège, c’était le couvent de la Trinité, monas­tère à demi aban­don­né. Le jeune homme aimait à s’y rendre et à ser­vir à l’autel. Il fut aus­si l’élève intel­li­gent de deux Jésuites, les PP. Valentin Fabritsi et Grégoire Groujewski, qui ensei­gnaient en langue slave la phi­lo­so­phie et la théologie.

Les rela­tions de Jean, ses études sérieuses et sa vie loya­le­ment chré­tienne, avaient éle­vé son cœur au-​dessus des choses de ce monde, et il sen­tit gran­dir en son âme le désir de cher­cher le seul bien véri­table. Mais, en même temps, le monde essayait de lui sou­rire ; son patron, très riche et pri­vé d’enfants, char­mé par les ver­tus du jeune employé, lui offrit de le faire son fils adop­tif. Entre Dieu et le monde, Koncewicz pré­fé­ra Dieu seul, et se fit admettre au cou­vent de la Trinité, qui ne comp­tait plus alors qu’un seul moine, l’higoumène ou supé­rieur. Il prit le nom de Josaphat et reçut l’habit reli­gieux des mains du métro­po­li­tain de Kiev, Hypace, l’ancien séna­teur Adam Pociej.

Au couvent de la Trinité.

Le Fr. Josaphat s’était don­né à Dieu sans arrière-​pensée et sans réserve ; il embras­sa la vie reli­gieuse dans toute sa per­fec­tion. Son temps fut par­ta­gé entre l’étude, la prière et la péni­tence. Cent fois dans la jour­née, on l’entendait redire l’oraison jacu­la­toire si fami­lière aux Orientaux : « Seigneur Jésus, ayez pitié de moi qui suis un pécheur ! » ou encore lais­sant échap­per ce cri d’amour : « Mon Dieu, détrui­sez le schisme et accor­dez l’union ! » Il mêlait à ses larmes de rudes macé­ra­tions. Son genre de vie et toutes ses manières d’être por­taient le cachet d’une aus­té­ri­té peu com­mune, qui rap­pe­lait saint Basile, le fon­da­teur de l’Ordre et son grand modèle. Religieux obser­va­teur des jeûnes si fré­quents dans l’Eglise orien­tale, Josaphat se conten­tait d’aliments gros­siers, s’abstenant de pois­son, s’interdi­sant tout usage de la viande et du vin. C’était com­men­cer son apos­to­lat : quelques hommes fer­vents entrés au couvent se ral­lièrent autour de lui, le nombre des voca­tions aug­men­ta rapi­de­ment. Sa plus brillante recrue fut un de ses amis, Jean Velamin Rucki (pro­noncer Routski), qui, le 6 sep­tembre 1607, conduit visi­ble­ment par une influence sur­na­tu­relle, entra chez les Basiliens ; il y fît pro­fes­sion sous le nom de Fr. Joseph le 1er jan­vier 1608.

Les mer­veilles accom­plies par Josaphat au couvent de Vilna étaient d’autant plus éton­nantes que le supé­rieur de la com­mu­nau­té, l’archimandrite Samuel Sienczylo, était secrè­te­ment ven­du au par­ti « ortho­doxe ». Les dis­si­dents brû­laient d’envie d’attirer à eux le jeune et fervent reli­gieux et ils lui firent faire dans ce sens des pro­po­si­tions qui furent repoussées.

Un autre jour, le supé­rieur indigne fait man­der Josaphat, sous un pré­texte pieux, dans une mai­son où l’attendaient secrè­te­ment trois « ortho­doxes » habiles. Ceux-​ci reçoivent le jeune moine Basilien à bras ouverts, lui adressent les dis­cours les plus flat­teurs sur sa science et ses ver­tus, le sup­plient d’avoir pitié de l’Eglise ruthène et de la déta­cher du Saint-​Siège. Des sup­pli­ca­tions ils pas­sèrent aux menaces de sévices cor­po­rels : « Laissez-​moi, dit Josaphat, demain vous aurez ma réponse. »

Rendu à la liber­té, il revient au couvent : « Je sors de l’enfer, dit-​il aux Frères ; j’ai enten­du des dis­cours dia­bo­liques qui me sollici­taient de tra­hir la foi. » Le len­de­main il répon­dit aux « ortho­doxes » : « Je vous ai pro­mis de consul­ter Dieu, je l’ai fait, et Dieu m’a dévoi­lé l’impiété de vos projets. »

Hypace, le métro­po­li­tain de Kiev, infor­mé de ces manœuvres, fît com­pa­raître à son tri­bu­nal l’archimandrite, le convain­quit de trahi­son et le dépo­sa. Il nom­ma pour lui suc­cé­der Joseph Rucki, lequel avait été ordon­né prêtre, et il fit en outre de celui-​ci son vicaire géné­ral. Dès lors, pen­dant cinq années, de 1609 à 1614, gou­ver­né par le nou­veau supé­rieur, le monas­tère, où le Fr. Josaphat exer­çait aus­si une grande influence, connut une pros­pé­ri­té croissante.

La fureur fut grande dans le camp des dis­si­dents ; ils for­mèrent le com­plot d’envahir le couvent et l’église. Mais les auto­ri­tés locales, aver­ties à temps, firent échouer le pro­jet. La rage ne fit qu’aug­menter ; dès que le Fr. Josaphat parais­sait dans la rue, les insultes et la boue pleu­vaient sur lui. Associé au moine Basilien dans cette hos­ti­li­té popu­laire, l’archevêque Hypace faillit être assas­si­né en 1609.

Saint Josaphat est ordonné prêtre.

Cependant, Josaphat n’était encore que diacre ; il s’appliquait avec ardeur à l’étude de la théo­lo­gie sous la direc­tion du P. Fabritsi ; ordon­né prêtre, il devint l’apôtre de la contrée avec un tel suc­cès que ses enne­mis les plus achar­nés, de même que ses bre­bis fidèles, chaque par­ti met­tant dans les mots un sens dif­fé­rent, l’appelaient « le ravis­seur d’âmes ». Parmi ses conquêtes, on cite Ignace, patriarche « ortho­doxe » de Moscou.

Charmés par son zèle et ses ver­tus, les sei­gneurs ruthènes et polo­nais l’attiraient à l’envi dans leurs domaines ; plu­sieurs lui offrirent des monas­tères. Josaphat accep­ta celui de Bythen, puis celui de Notre-​Dame de Zyrowice, dont il fit un noviciat.

La nomi­na­tion du P. Rucki à l’archevêché de Kiev en 1614 fit pas­ser le gou­ver­ne­ment du monas­tère de la Trinité aux mains de Josaphat Koncewicz. La com­mu­nau­té se com­po­sait alors de soixante reli­gieux presque tous jeunes, de sorte que la sol­li­ci­tude des diffé­rentes charges retom­bait sur le supé­rieur. Le Père se mul­ti­plia ; ferme et doux, il savait plier les volon­tés sans les brus­quer et les bri­ser. Il conti­nuait à tra­vailler à la conver­sion des dissidents.

Pour défendre la cause de l’union, il ne crai­gnit ni les longues recherches dans les biblio­thèques, sur­tout dans les ouvrages trai­tant de la litur­gie, ni les entre­tiens contra­dic­toires, ni même la haine, avec laquelle il fut par­fois accueilli, comme dans le monas­tère « ortho­doxe » de Peczery ou des Cryptes, où le « ravis­seur d’âmes » faillit être jeté dans le Dniéper ; sa science et son humi­li­té n’y con­vertirent pas les âmes, mais lui atti­rèrent la sympathie.

L’épiscopat.

Josaphat avait envi­ron trente-​huit ans quand il fut don­né pour auxi­liaire à l’archevêque de Polock, Grégoire Zahorski, vieillard de quatre-​vingt-​dix ans, qui ne sur­vé­cut guère à cette nomi­na­tion. Le 12 novembre 1617, il reçut à Vilna la consé­cra­tion épiscopale.

Dans ce vaste dio­cèse qui s’étendait au nord-​est de la Pologne et embras­sait toute la Ruthénie blanche, Smolensk excep­té, l’union avec Rome n’était guère que nomi­nale. Entre autres rai­sons de ce mal il faut tenir compte d’un fait impor­tant : beau­coup n’avaient pas su com­prendre que les catho­liques des rites orien­taux, de quelque nom qu’on les désigne, ne sont ni plus ni moins catho­liques que ceux du rite latin. C’est là une véri­té élé­men­taire que les Papes ne cessent de rap­pe­ler, réprou­vant la lati­ni­sa­tion des Orien­taux, mais le natio­na­lisme exa­gé­ré de cer­tains et d’autres fois l’igno­rance ont créé à tra­vers les siècles des mal­en­ten­dus graves dont l’Eglise souffre encore aujourd’hui.

Josaphat mon­tra qu’on peut être un par­fait « uniate », c’est-à-dire un catho­lique fidèle au rite orien­tal, mais fer­me­ment atta­ché à Rome. Il igno­rait le latin ; cela ne l’empêchait pas d’admirer l’efflorescence de la vie spi­ri­tuelle dans l’Eglise latine, la pra­tique de la confes­sion et de la com­mu­nion, beau­coup plus fré­quente chez les Latins que chez les Orientaux : « Je vais cher­cher du feu où il y en a », disait-​il en un lan­gage figu­ré et très expressif.

Cette manière de faire sera exploi­tée par ses enne­mis et devien­dra l’une des causes déter­mi­nantes de sa mort vio­lente, les plus hos­tiles confon­dant, inten­tion­nel­le­ment ou non, le pro­blème des natio­na­li­tés avec la ques­tion de confes­sion reli­gieuse. Le pieux pon­tife remet­tait l’avenir entre les mains de Dieu et prê­chait avec une ardeur sans cesse gran­dis­sante. Le cler­gé qu’il trou­va à Polock avait été for­mé hors du ber­cail et était, en géné­ral, très igno­rant. Josaphat com­po­sa pour ses prêtres un petit caté­chisme et un direc­toire. Son œuvre doc­tri­nale se com­plé­ta par un opus­cule trai­tant de la pri­mau­té romaine, sujet qui tenait aux fibres les plus intimes de tout son être.

Dans des synodes annuels, il ensei­gna aux clercs les devoirs de leurs charges, éta­blit des règle­ments très pra­tiques pour l’adminis­tration des paroisses. Son atten­tion se por­ta éga­le­ment sur les églises et le culte divin. Les céré­mo­nies du rite gréco-​slave reprirent toute leur splen­deur dans la cathé­drale de Polock, com­plè­te­ment res­taurée. Le pré­lat fit répa­rer de même les cathé­drales de Vitebsk, d’Orsza, de Mohilev et de Mscislaw, et agran­dit et dota le couvent des Basiliennes de Polock. Pour sub­ve­nir aux frais du culte et aux besoins des pauvres, il fut éner­gique à conser­ver intacts les biens de l’Eglise et veilla à leur sage admi­nis­tra­tion. Il ne pas­sait pas un jour sans admettre quelques pauvres à sa table ; dans un moment où la caisse archi­épis­co­pale était vide, il alla jusqu’à enga­ger son omo­pho­rion ou étole pas­to­rale, pour emprun­ter de l’argent en faveur d’une pauvre veuve qui avait besoin de secours. En un mot, il demeu­rait le reli­gieux aus­tère et mor­ti­fié du couvent de la Trinité.

Les moines Basiliens avaient été les plus grands fac­teurs de la réunion à Rome. Josaphat convo­qua en 1617 une assem­blée des supé­rieurs des monas­tères basi­liens jusque-​là indé­pen­dants les uns des autres. Cette assem­blée déci­da de s’unir en une seule Congrégation, déci­sion qui devait être approu­vée par le Pape Urbain VIII en 1624.

Saint Josaphat priant pour la conver­sion des dissidents

Son œuvre battue en brèche.

Mgr Koncewicz était arche­vêque depuis trois ans quand il fut con­voqué, avec plu­sieurs autres évêques, à la Diète qui s’ouvrit à Var­sovie en 1620. Le diable pro­fi­ta de l’absence des pas­teurs pour envoyer les loups dévas­ter le ber­cail. Théophane, patriarche « ortho­doxe » de Jérusalem, reve­nant de Moscou, où le sul­tan de Turquie l’avait envoyé pour une négo­cia­tion poli­tique, pas­sa par l’Ukraine et arri­va à Kiev. Sur les ins­tances des Cosaques, adver­saires décla­rés de l’Eglise romaine, il consa­cra autant d’évêques dis­si­dents qu’il y avait de pré­lats catho­liques du rite grec-​uni. Le siège de Polock fut don­né à Mélèce Smotrycki, esprit culti­vé, mais sur­tout ambitieux.

Cet intrus se hâta d’envoyer des émis­saires dans toutes les villes du dio­cèse, avec des lettres pleines d’invectives contre l’apostat et papiste Josaphat et contre le Saint-​Siège. L’archevêque catho­lique revint à Polock, por­teur d’un décret de Sigismond, roi de Pologne, enjoi­gnant à ses sujets de res­pec­ter l’autorité du pas­teur légitime.

Mais déjà les masses, pous­sées par des meneurs habiles, étaient en fer­men­ta­tion. Quand le pala­tin Sokolinsli eut noti­fié le décret royal à l’hôtel de ville, l’archevêque essaya de prendre la parole et de rap­peler les rebelles à l’obéissance, mais sa voix fut cou­verte par les voci­fé­ra­tions des dis­si­dents ; la foule se rua sur lui, et il aurait été infailli­ble­ment mas­sa­cré, sans l’intervention de la force armée.

A de telles vio­lences, il répon­dit par un redou­ble­ment de bon­té. Polock recou­vra un peu de calme ; mas ce n’était qu’une trêve.

Le martyre.

Dans le cou­rant d’octobre 1623, Josaphat vou­lut aller faire sa visite pas­to­rale à Vitebsk. Craignant pour sa vie, ses amis le sup­plièrent de remettre sa visite à plus tard, ou tout au moins d’accepter une escorte. L’archevêque ne vou­lut pas dif­fé­rer ni voya­ger sous une autre sau­ve­garde que celle de la man­sué­tude épis­co­pale. Il ordon­na qu’on lui pré­pa­rât un tom­beau dans sa cathé­drale, puis il par­tit, après avoir fait cette prière au pied de l’autel : « Seigneur, je sais que les enne­mis de l’union en veulent à ma vie ; je vous l’offre de tout mon cœur, et puisse mon sang éteindre l’incendie cau­sé par le schisme ! »

On le reçut à Vitebsk avec des démons­tra­tions hypo­crites de res­pect. Mais on tra­mait des com­plots contre sa vie. Le 26 octobre, il s’écriait, au cours d’un ser­mon prê­ché à l’occasion de la fête de saint Dimitri : « Plaise à Dieu de me faire la grâce de don­ner ma vie pour la sainte union, pour la supré­ma­tie de Pierre et du Saint-​Père, son suc­ces­seur ! » Ce vœu ne tar­da pas à se réaliser.

Le len­de­main matin, pen­dant que Josaphat priait à la cha­pelle de la Sainte Vierge, un prêtre apos­tat, qui tra­ver­sait, mal­gré la défense qui lui en avait été faite, la cour du palais épis­co­pal, fut arrê­té par les ser­vi­teurs et enfer­mé à la cui­sine. Aussitôt, la foule s’ameute autour de l’évêché, envoie sur les ser­vi­teurs une grêle de pierres et de bâtons.

Informé du tumulte, l’archevêque fait mettre le déte­nu en liber­té et rentre au palais. La foule, un moment satis­faite, paraît se cal­mer ; mais c’est pour reve­nir plus nom­breuse ; elle force l’entrée du palais : l’archidiacre et le major­dome sont bles­sés grièvement.

Aux cris des vic­times, Josaphat accourt : « Mes enfants, dit-​il aux assas­sins, pour­quoi maltraitez-​vous mes ser­vi­teurs, qui ne vous ont fait aucun mal ? Si vous en vou­lez à ma per­sonne, me voi­ci ! » Les émeu­tiers demeu­rèrent immo­biles et stu­pé­faits. Tout à coup, deux misé­rables s’élancent à tra­vers la foule en criant : « A bas le sup­pôt des latins ! à bas le papiste ! » L’un d’eux, armé d’une perche, frappe le front de l’archevêque, l’autre lui assène un coup de hal­le­barde qui lui fend la tête. L’archevêque tombe, trouve la force de faire le signe de la croix et dit : « O mon Dieu ! » Ce furent ses der­nières paroles. Les bour­reaux s’acharnèrent sur leur vic­time, lui déchi­rant le visage. Enfin, deux coups de fusil lui per­cèrent le crâne. Ainsi mou­rut Josaphat, le 12 novembre 1623 ; il avait quarante-​quatre ans.

Les « ortho­doxes » enva­hissent ensuite le palais, le pillent et vident les cel­liers. Echauffés par la bois­son, ils reviennent au cadavre, le souillent de diverses manières et le jettent dans la Dzwina.

Le triomphe. — Le culte.

Le 16 novembre, des pêcheurs catho­liques furent assez heu­reux pour retrou­ver les restes de leur Père, et ils les transpor­tèrent dans l’église du châ­teau de Vitebsk. Une foule consi­dé­rable, cler­gé, noblesse, bour­geois, vint de Polock pour escor­ter cette pré­cieuse dépouille qui fut rame­née en grande pompe dans la ville archié­piscopale. A l’arrivée du cor­tège, tout le peuple se pres­sait autour du cer­cueil ; les uns san­glo­taient, les cou­pables se frap­paient la poi­trine. Durant plu­sieurs mois, le corps res­ta expo­sé dans la cathé­drale de Sainte-​Sophie, sans aucune décom­po­si­tion : le visage, beau et sou­riant, répan­dit une odeur suave, comme au châ­teau de Vitebsk.

Beaucoup de miracles devaient s’opérer par l’intercession du glo­rieux mar­tyr : l’un des plus conso­lants fut la conver­sion de l’intrus Mélèce. A par­tir du 12 novembre 1623, l’âme de ce pré­lat n’eut plus de repos jusqu’au jour où il fit le pas déci­sif ; il consa­cra le reste de sa vie à la péni­tence, à la prière et à la défense de l’union.

Béatifié par Urbain VIII le 14 mai 1643, le saint arche­vêque de Polock a été cano­ni­sé par Pie IX, le 29 juin 1867. Son nom, ins­crit en 1882 au calen­drier de l’Eglise uni­ver­selle, figure le 12 novembre au Martyrologe, mais sa fête est fixée au 14.

Quand Josaphat mou­rut, la vie était reve­nue dans l’Eglise ruthène ; une sève de renou­veau se mani­fes­tait dans les monas­tères et par­mi les fidèles ; le sang du mar­tyr ache­va de cimen­ter cette union. Après trois siècles les catho­liques du rite ruthène forment de beau­coup le groupe le plus nom­breux par­mi les orien­taux reve­nus à l’unité.

Le corps de saint Josaphat repo­sa tout d’abord à Polock, mais, au début du xviie siècle, les armées du tsar de Russie Pierre Ier ayant fran­chi la fron­tière de la Pologne pour lui prê­ter secours contre la Suède, les catho­liques de Polock, qui connais­saient l’hostilité des Russes ortho­doxes vis-​à-​vis des uniates, crurent pru­dent d’enlever la châsse d’argent du bien­heu­reux Josaphat et de la mettre en lieu sûr. Précaution trop jus­ti­fiée, hélas ! Le 11 juillet 1705, le tsar, arri­vé la veille à Polock, vou­lut visi­ter le couvent des Basiliens ; il était pris de vin, dira-​t-​il lui-​même plus tard. Or, la sta­tue du Bienheureux, repré­sen­té la tête auréo­lée, le crâne fen­du, la hache à la main, atti­ra l’attention du monarque qui s’informa près d’un moine. Celui-​ci, sans mesu­rer la por­tée de ses paroles, dénon­ça les « schis­ma­tiques » comme cou­pables du meurtre de l’archevêque. Un pareil mot mit l’empereur dans une telle colère que sur-​le-​champ il tua de sa main le Basilien ; quatre autres reli­gieux furent de même assas­si­nés. Le couvent fut ensuite pillé, et le reste des moines mis en prison.

Quant aux reliques, elles furent trans­por­tées à Biala, dans le dio­cèse de Chelm, du rite gréco-​ruthène. Mais dans la seconde moi­tié du xixe siècle, un prêtre apos­tat, aidé par les fonc­tion­naires du gou­vernement russe, enle­va les reliques de l’autel où elles repo­saient et les enfer­ma dans les caveaux de l’église. Ce sacri­lège fut com­mis le 26 mai 1873. En 1915, pen­dant la Grande Guerre, les Russes ayant dû éva­cuer Biala, les catho­liques recher­chèrent le corps du mar­tyr et le trans­por­tèrent à Vienne, où il fut dépo­sé en l’église Sainte-Barbe.

Le troi­sième cen­te­naire du mar­tyre de saint Josaphat (1923) don­na lieu à de pieuses mani­fes­ta­tions, notam­ment à Rome, en Pologne et à Vienne. A cette occa­sion le Pape Pie XI publia une Encyclique. Il y affir­mait de nou­veau la pri­mau­té romaine, centre et lien de l’unité catho­lique, et enga­geait les Orientaux dis­si­dents à aban­don­ner leurs pré­ju­gés, et les Latins à mieux connaître l’Orient et à aimer leurs frères slaves et autres Orientaux.

Fr. Br. Sources consul­tées. — Pie XI, « Encyclique Ecclesiam Dei… à l’occasion du troi­sième cen­te­naire… de saint Josaphat » (12 novembre 1923). — P. Jean Urban, Vie de saint Josaphat, évêque et mar­tyr (en polo­nais, Cracovie, 1921). — P. Germain Reydon, « Saint Josaphat Kuntsévitch » (Union des Eglises, 1923). — P. Vitalien Laurent, « Un apôtre de la pri­mau­té romaine, saint Josaphat » (Rome, 1924). — (V. S. B. P., n° 196.)

Source de l’ar­ticle : Un saint pour chaque jour du mois, 1re série, La Bonne Presse